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LXXVIII* ANNÉE. — CINQUIÈME PÉRIODE
TOME QUARANTE-SEPTIÈME
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BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES
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LETTRES INÉDITES
DE
JEAN-JACQUES ROUSSEAU
Les quarante-huit lettres que nous publions sont adressées à M"** de
Lessert, à la réserve d'une (lettre IV) adressée a Thérèse Le Vasseur, et de
trois (lettres I, XIX et XX) écrites à M»« Boy de la Tour.
Celle-ci, bien connue par l'hospitalité qu'elle offrit à Rousçcau à Mo tiers-
Travers, après la condamnation d'imi/c, s'appelait Ju/tc-Anne-Marie Roguin.
Née à Yverdon le 21 novembre 1715, elle mourut le 13 septembre 1780. Cette
Vaudoise avait épousé, le 3 mai 1740, un Neuchâtelois, Pierre Boy de la
Tour, né en 1706, mort en 1758 à Lyon, où il était négociant.
De ce mariage naquirent cinq enfans :
1» Jean-Pierre (1*742-1822).
2« François- Louis (1744-1819).
3» Madeleine (1747-1816), épouse, dès 1766, d'Etienne de Lessert. C'est
elle que, dans les lettres qu'on va lire, Rousseau appelle tantôt « Madelon, »
tantôt sa « cousine. »
4® Julie (1751-1826), qui épousa en 1778 Nicolas-Emmanuel Willading:
c'est la « tante Julie » de Rousseau.
5« Elisabeth, la cadette (1754-1781) épousa Guillaume Mallet; Jean-
Jacques lui réserve le surnom de « grand-maman ».
Madeleine de Lessert eut huit enfans, dont plusieurs sont mentionnés
dans nos lettres. Telle Marguerite-Madc/cinc, née en 1767, et qu'à deux
reprises (lettres XLV et XLVI) Rousseau appelle aussi « Madelon. » C'est
pour elle que furent écrites les Lettres sur la botanique dont il sera fréquem.
ment question.
La plupart des lettres adressées par Rousseau à M"« Boy de la Tour ont
été publiées en 1892 par M. Henri de Rothschild (Calmann-Lévy). En
revanche, les lettres adressées à sa fille, M™' de Lessert, étaient demeurées
né dites, à la réserve de deux passages que nous indiquerons. Grâce à
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6 REYUl DES DEUX MONDES.
Textréme obligeance de M™« la baronne Barlholdi, née de Lessert, à Paris,
nous pouvons aujourd'hui les donner au public, si friand de tout ce qui
concerne Jean-Jacques Rousseau.
Elles datent des douze dernières années de la vie du grand écrivain. Les
premières de la série, écrites de Wootton, de Bourgoin et de Monquin, nous
reportent au temps où Rousseau était en proie à un véritable délire et voyait
partout des persécuteurs. Il est fort intéressant de constater que, même dans
. les phases les plus aiguës de ce mal, il ne s'est jamais défié de ses amies de
Lyon; la relation qui Funit à M«*« Boy de la Tour et à sa fille demeure par-
faitement cordiale; Rousseau conserve jusqu'au bout avec elles le ton d'une
confiance absolue et même d'un affectueux enjouement.
Il convient de noter aussi que les lettres datées de Paris (1770-1776)
appartiennent à une époque de sa vie où Rousseau devenait fort paresseux
à écrire, de sorte que, pour cette dernière période, ses lettres sont assez
peu nombreuses. Celles qu'il adressait à M"^* de Lessert offrent donc un
intérêt particulier. Elles contiennent d'ailleurs une foule de détails précieux
sur la vie intime de Je^n-Jacques.
Philippe Godet.
A Madame Boy de la Tour, née Roguin, à Lyon.
A Wootton en Derbyshire, le 9 avril 1766 (1).
Je soupirais, chère amie, après un repos dont j'avais grand
besoin, et mon premier soin en arrivant dans cet asile est d'y
donner de mes nouvelles à mes amis, parmi lesquels vous aurez
toujours, ainsi que l'aimable Madelon, la place que vous avez
si bien méritée et que mon cœur vous donne si volontiers. Le
lieu que j'habite est agréable et solitaire, j'espère y pouvoir couler
paisiblement le reste de mes malheureux jours; mais il est à
trois cents lieues de vous : c'est un des plus grands défauts que
j'y trouve. De toutes mes infortunes, celle que je sens le plus
cruellement est d'être privé des consolations de l'amitié au
moment qu'elles me sont le plus nécessaires. J'en puis ajouter
une autre encore plus funeste par ses conséquences, c'est d'avoir
trouvé dans de prétendus nouveaux amis empressés à me servir
des traîtres liés en secret avec mes ennemis les plus acharnés, et
qui, sous le masque d'une amitié perfide, travaillent sans relâche
à me perdre et me déshonorer. Grâce au ciel ils sont décou-
verts; ils me nuisent' sans me tromper, et j'espère que les
(1) On sait que Hume avait emmené Rousseau en Angleterre. 11 y arriva en jan.
vier 1766. Établi à Wootton dès la fin de mars, il ne tarda pas à se défier de Hume
et à 1-accuser de le trahir, ainsi qu'il l'expose à la comtesse de Boufflers, dans
une lettre datée précisément, comme celle-ci, du 9 avril.
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LETTRES INÉDITES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 7
vapeurs noires qu'ils tâchent d'élever dans les villes ne trouble-
ront point la sérénité de Fair que je respire ici. Je n'avais pas
besoin de ce nouveau désastre pour sentir le prix des amis
éprouvés, mais il me les fait regretter davantage. Oh! oii est ce
digne et bon papa (1), mon bienfaiteur et ami de vingt-cinq
ans? Quelle différence de certaines âmes à la sienne! Conservez
bien ce cher oncle, sa perte ne se réparera pas, chère amie. Je
cherche sur la terre des hommes qui lui ressemblent. Hélas! je
n'en trouve plus.
Les dernières nouvelles que j'ai eues de votre santé m'en
faisaient désirer de meilleures; j'espère les apprendre par la pre-
mière lettre que je recevrai de l'aimable Madelon, car je ne veux
pas, tant que vous serez convalescente, que vous m'écriviez vous,
môme. Cette chère enfant ne doit être porteuse que de bonnes
nouvelles, et le tendre intérêt qu'elle prend à votre rétablisse-^
ment mérite bien qu'elle ait le plaisir de me l'apprendre.
On m'a mandé qu'il s'étoit fait à Yverdon un mariage qui lui
fera grand plaisir aussi, je m'assure, par la part qu'elle prend
au bonheur de son cher parent (2). Je n'y en prends pas moins, je
vous proteste, et je vous prie, quand vous aurez occasion de lui
écrire, de lui en faire mes sincères félicitations.
Le trop grand éloignement ob nous sommes les uns des
autres, et le besoin de prendre des arrangemens relatifs à l'aug-
mentation de ma dépense en ce pays, m'engageront selon toute
apparence à disposer cette année des petits fonds qui sont dans
les mains de vos Messieurs. Je vous prie, chère amie, de vouloir
bien à tout événement les prévenir de ce projet, dont au reste
l'exécution n'est ni sûre ni prochaine. Je leur fais mille saluta-
tions, ainsi qu'aux trois Grâces, auxquelles j'espère que vous
voudrez bien quelquefois rappeler le nevou, le petit-fils et sur-
tout l'ami (3). Je suppose Monsieur votre atné de retour de son
voyage. S'il ne l'était pas encore, ne m'oubliez pas auprès de
lui quand vous lui écrirez. Bonjour, très bonne et très chère
(1) Daniel Roguin (1691-1771), oncle de M-« Boy de la Toar, était le doyen des
amis de Roulseau, qui Tavait connu dans son tout premier séjour k Paris (1731).
(2) Ce mariage peut être celui de Georges-Augustin Roguin, cousin germain de
II"* Boy de la Tour, né en 1718, colonel au service de Sardaigne. C'est celui-là
même qui accompagna J.-J. Rousseau d' Yverdon à Métiers-Travers (Confessions,
Uv. XII;. n épousa en 1765 Jeanne-Marie- Anne d'illens.
(3) Les trois filles de M"* Boy de la Tour, auxquelles il donne ces surnoms fa-
miliers : la « cousine, » la « tante, > et la « grand-maman. »
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o REVUE DES DEUX MONDES.
amie, je vous recommande sur toute chose le soin de votre
santé.
Votre ami pour la vie,
J.-J. Rousseau.
M"* Le Vasseur prie la bonne mère et les charmantes filles
d'agréer ses salutations et respects.
A Madame de Lessert^ née Boy de la Tour^ à Lyon.
A Grenoble, le 22 juillet 1768.
Ma tête et mon cœur affectés et malades depuis notre dernière
séparation m'ont bien fait sentir, chère amie, le besoin de vivre
auprès de vous, et votre lettre, qui m'a fait grand bien, n'a fait
qu'irriter le désir d'aller chercher le remède à sa source. Jugez
avec quelle joie j'apprends, premièrement que tout va bien,
vous, la bonne maman, le cher mari, la petite cousine, les
frères et sœurs, et puis que vous vous occupez de l'habitation de
votre cousin, qui certainement ne sera jamais heureux, guéri,
content, qu'auprès de vous et des vôtres, ou, pour mieux dire,
des nôtres, qui ne sont guères moins tout pour moi qu^ pour
vous. Depuis mon départ, j'ai fait et dit en route beaucoup de
sottises; ma tête va toujours mal quand mon cœur ne s'épanche
plus, et je ne suis sage que sous vos yeux; si j'ajoutais qu'il est
heureux de recouvrer la raison où l'on risquerait de la perdre,
cela serait d'un vieux fou ou d'un jeune galantin, et ma belle
cousine n'aime pas mieux les uns que les autres.
Depuis mon arrivée ici, j'ai vu quelques habitations près de
cette ville; une entre autres qui me paraît rassembler toutes
les convenances hors une ; mais cette une qui ne se peut sup-
pléer suppléerait seule à la plupart des autres, et s'il dépendait
de moi, je ne balancerais pas un instant. Vous connaissez mon
état et mes chaînes; je dépends d'un consentement que j'ai
demandé : si je l'obtiens, j'irai couler sur les bords du Rhône
des jours que l'amitié me rendra bien doux. En attendant, je serai
charmé que vous appreniez le chemin de cet asile. Faites -y
quelque promenade à mon intention, marquez-moi ce que vous
en pensez. Vos détails, vos bienfaisans projets nourriront mon
espérance, et me distrairont sur le ^t dont dépend leur exécu-
tion.
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LETTRES INÉDITES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 9
J'ai écrit à M*** Renou (1). Cette pauvre fille mérite d'avoir
sa part des consolations dont j'ai joui; elle les sentira comme
moi, c'est tout dire. Quand retournerai-je les partager avec elle?
C'est alors que je ne désirerai plus rien. Vous m'écrivez que rien
ne peut remplacer les objets qui vous manquent. Voilà un les
qui m'a bien touché, et dont je puis vous rendre l'équivalent du
même cœur, car c'est ainsi que je désire vous avoir tous deux
pour amis, je me trompe, c'est pour amf, puisque vous n'êtes
qu'un et qu'ainsi la chose est plus d'à moitié faite. Convenez
que mon singulier vaut votre pluriel. Bonjour, chère cousine,
j'envoie un petit baiser sur la petite menote de la petite cousine,
et mille salutations à son cher papa.
Je compte aller dans deux jours à Chambéry remplir un triste
devoir sur la tombe d'une amie qui me fut bien chère (2) et voir
un ancien ami d'elle et de moi (3). Je dois espérer que ce voyage
se fera sans accident. S'il en est autrement, souvenez-vous quel-
quefois de votre ami.
A Madame de Lessert, née Boy de la Tour^
rue Piset, à Lyon,
A Grenoble, le il août 1768.
Non, chère amie, je n'aurai pas la consolation de vivre
auprès de vous et je n'ai pas dû m'y attendre. Ceux qui trompent
le Prince (4) et qui décident de mon sort ont trop grand soin
que rien ne le puisse adoucir. Je ne vejix point que M"*" Renou
vienne ici ; elle y serait infailliblement huée et insultée par la
belle jeunesse du pays. Strasbourg, Strasbourg ! ville aimable et
hospitalière, où es-tu? — Chère cousine, je ne puis tenir ici
davantage, et j'en pars pour me rapprocher de vous. Que cette
pauvre fille, qui ne peut tarder à vous arriver, attende auprès de
vous de mes nouvelles ; je lui marquerai où elle doit se rendre
pour recevoir mon dernier adieu. Je n'ose ici nommer l'endroit
d'avance, parce qu'infailliblement les outrages nous y atten-
draient. Je sais qu'ils me suivront par toute la terre ou plus tôt
(1) Sur le conseil da prince de Conti, Rousseau avait changé de nom pendant
son séjour à Trye : il se faisait appeler Henou, et Thérèse passait pour sa sœur.
(2) M"* de Warens, morte le 29 juillet 1762.
(3) M. de Conzié, son ancien voisin des Charmettes.
(4) Le prince de ConU, dont U e^rait été l'hôte au ch&teau de Trye.
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10 REVUE DES DEUX MONDES.
qu'ils m'y attendront : car la haine, les noirceurs, les fourberies,
tout le cortège de mes vertueux oppresseurs a de meilleures
jambes cpie moi. Mais les mé'pris et les affronts me seront moins
cruels partout ailleurs qu'en France. J'endurerai tout sans me
plaindre des gens pour qui je n'avais nul attachement, et j'irai,
s'il le faut et si je puis, au bout de la terre chercher des
hommes qui ne se fassent pas une gloire d'accabler les infor-
tunés. Vous aurez dans peu de mes nouvelles : que ne puis-je
vous en donner moi-même ! Que ne m'est-il permis de vous voir
encore une fois !
Priez messieurs vos frères, s'ils ont des lettres pour moi, de
les garder jusqu'à ce qu'ils aient de mes nouvelles. Je les salue
de tout mon cœur.
Pour Mademoiselle Renoii,
A Bourgoin, le 23 août 176S (1).
Je vous attendais, ma bonne amie, avec bien de l'impatience,
et votre prochaine arrivée (2) à Lyon me donnerait bien de la
joie si l'on en pouvait sentir encore dans mon état. Je ne vous
décrirai pas ce que j'ai souffert depuis notre séparation. Si les
consolations que j'ai trouvées à Lyon ont été douces, elles ont
été courtes, et les tristes impressions qui les ont suivies en ont
bientôt effacé l'effet. Partout je n'ai trouvé que celui des ma-
-nœuvres qui m'ont précédé. Partout, objet de la haine et jouet
de la risée publique, j'ai vu les plus empressés à me servir en
apparence être en effet les plus ardens à me nuire, et les plus
honnêtes gens en toute autre occasion semblent prendre plaisir
à se transformer en fourbes sitôt qu'il s'agit de me trahir. Tout
ce que je puis présumer est qu'on a l'art de les tromper eux-
mêmes en leur persuadant que c'est pour mon bien, pour ma
tranquillité qu'on me cache les manœuvres secrètes qui réelle-
ment n'ont d'autre but que de me perdre et me diffamer. Mon
cœur n'a pu supporter plus longtemps ce déchirant spectacle, et
j'ai brusquement quitté Grenoble pour venir attendre ici de vos
nouvelles, et délibérer avec vous sur votre sort et le mien.
Il est certain, mon enfant, que ce que vous avez de mieux à
(1) Rousseau logeait à Tauberge de la Fontaine cf Or.
(2) De Trye.
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LETTRES INÉDITE D^ JEAN-JACQUES ROUSSEAU. ii
faire est de rester où vous êtes ou de retourner à Paris, car si
vous vous obstinez à me suivre, quelque doux que cela me
puisse être, mes embarras en redoubleront, et vous devez vous
attendre à partager dans toute sa rigueur l'effroyable sort qu on
me destine et dont on ne me fera pas grâce jusqu'à la mort;
soyez bien sûre par exemple qu'on n'attend que de me voir fixé
dans quelque demeure pour y renouveler aussitôt toutes les
scènes de Trye ou d'autres semblables qui vous déchireront le
cœur incessamment. Vous ne pourrez me garantir de rien ni
vous non plus, et vos peines redoubleront les miennes. Si je
suis privé de votre assistance dans mes maux de corps et d'âme^
j'en serai plus tôt délivré, je l'espère, et c'est ce qui me reste à
désirer, ainsi qu'à vous si vous m'aimez véritablement. Si vous
vous obstinez à me suivre sans égard aux inconvéniens attachés
pour tous deux à ce parti, après m'être réservé d'autres repré-
sentations à vous faire, je vous en laisserai la maîtresse : mais
alors nous aurons une autre délibération à faire sur le choix de
notre habitation, si tant est que quelque choix nous soit laissé,
car les hommes et la nécessité ne me laissent pas un instant
secouer leur joug, et rien n'est plus trompeur ni plus cruel paême
que l'apparente liberté qu'on paraît me laisser.
Il y a une habitation dont le loyer m'est offert, sur le pen-
chant d'une montagne à mi-côte, et seulement à deux lieues de
Grenoble ; mais le Drac, rivière dangereuse et souvent imprati-
cable, rend la communication difficile. L'air est bon, la vue est
belle, il y a de l'eau : la position a du rapport à celle de Wootton.
Je puis être sûr d'y être confiné de même en prison perpétuelle,
livré entre les mains de mes ennemis, et des gens à leurs gages
que j'aurai pour tout voisinage et dont je dépendrai pour mes
provisions, sans y voir jamais d'autre visage humain que celui
du maître de la maison, qui, je crois, sera obligeant et officieux,
et viendra nous examiner et ne nous rien dire, précisément
comme M. Davenport (1), mais beaucoup plus fréquemment.
Notez que ceux qui disposent de moi, sachant que mon projet
était d'aller à Grenoble, y ont dressé toutes leurs batteries, et
que là nous tenant au milieu d'eux, ils disposeront de nous tout
à leur plaisir.
Je puis pour m'éloîgner d'eux passer en Savoie, et c'est un
(1) Ami de Hume et propriétaire du château de Wootton.
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12
REVUE DES DEUX MONDES.
parti que je prendrai si vous Taimez mieux ; mais j'y ai déjà été
prévenu par leurs intrigues, et dans un voyage que j'ai fait à
Chambéry, où j'ai vu et appris les >choses les plus déchirantes,
j'ai trouvé que l'ami sur lequel j'y comptais avait été gagné (1).
Ainsi nous serons à peu près dans leurs lacs à Chambéry comme
à Grenoble. Et nous y serons absolument sans protection, sans
sûreté même qu'on nous y laisse, au lieu qu'en France nous
sommes sûrs au nioins de la protection du Prince, qu'on trompe,
mais qu'on ne trompera peut-être pas toujours, et même en
quelque sorte de celle de la Cour, dont j'ai, comme vous savez,
toute l'assurance que je pouvais désirer. Le meilleur serait peut-
être de pousser jusqu'en Italie et d'aller passer l'hiver à Turin.
Dans notre solitude près de Grenoble nous aurons à la vérité la
sûreté et le repos du côté de l'autorité publique, sur quoi nous
ne pouvons pas compter ailleurs :' mais quand nos finances
seront épuisées, nous resterons sans ressource et il faudra
mendier ou mourir de faim, au lieu qu'à Turin ou dans quelque
autre ville je puis copier, donner des leçons, vivoter de quelques
talens et ne pas manger jusqu'au dernier sou. Tout cela, ma
bonne amie, mérite réflexion, et je suis d'avis que pour pouvoir
nous décider ici sans obstacle pour le parti qui nous conviendra
le mieux, vous vous munissiez à Lyon d'un passeport de M. le
commandant qui, comme je le présume, ne vous sera pas refusé
par l'intercession de M. Boy de la Tour. Ne négligez pas cet
article.
Il ne me parait pas convenable que vous me donniez ici le
nom de Frère, quoiqu'assurément les sentimens de la plus pure
fraternité subsistent depuis tant d'années entre nous, mais les
hommes connaissent trop peu nos cœurs pour être équitables,
nous avons dû complaire au Prince dans sa maison, songeons
maintenant à ne pas donner prise à nos vils ennemis, toujours
prêts à juger de nous par eux. Soyons amis et parens en atten-
dant mieux, je n'en dirai pas ici davantage.
J'oubliais de vous dire un fait qui contribue à me tenir en
suspens sur le lieu de ma retraite. M. (2) Boy de la Tour ont eu
la bonté de me recommander à M. Bovier, gros marchand gan-
tier à Grenoble, et, comme il me parait, très bon homme. Mais
(1) M. de Conzié lui avait paru complètement refroidi à son égard, et il attri-
buait ce changement k Tinfluence de sei ennemis.
(2) Sic.
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LETTRES INÉDITES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 13
c'est son fils (que d'abord j'ai pris pour lui et qui m'a caché
tant qu'il a pu qu'il était avocat et homme de lettres) c'est son
fils, dis-je, qui s'esl absolument emparé de moi, et des soins
duquel, si je ne me trompe, j'ai plus à me louer que de ses
intentions. Ce M. l'avocat Bovier, qui veut absolument me pla-
cer dans la solitude dont je vous ai parlé et qui a été très piqué
de mon départ de Grenoble, a depuis lors déterré je ne sais ni
où ni comment un chamoiseur des Verrières (1) à deux lieues
de Môtier, lequel prétend m'avoir prêté 9 francs il y a environ
dix ans. M. Bovier a eu la complaisance de m'envoyer le long
tissu de la fable de ce drôle, m'offrant obligeamment d'acquitter
pour moi Jes 9 francs. Je lui ai fait une réponse où l'imposture
est démontrée avec la dernière évidence. J'ai envoyé copie de
celte réponse avec la lettre de M. Bovier à M. le comte de Ton-
nerre, commandant de la Province. Si le fourbe est démasqué
et puni, je n'ai rien à dire ; mais pour peu que Taffaire de-
meure en litige, je suis résolu, quoi qu'il arrive, de ne retourner
de ma vie à Grenoble ni aux environs, sûr que ceux qui ont
suscité ce coquin sont gens à prendre goût au métier et à en
susciter beaucoup d'autres, si celui-là s'en tire impunément.
Ainsi, à tout événement, ne manquez pas de tous munir du pas-
seport.
Je suis entré dans tous ces longs détails, ma bonne amie,
afin que vous puissiez en conférer avec nos amis, surtout avec
M"" de Lessert, dont les lumières sont au-dessus de son &ge et
égalent son excellent cœur, et avec son mari, qui me parait un
homme solide, judicieux, très capable de donner de bons con-
seils, et que je tiendrais à bonheur et à honneur d'avoir pour
ami. J'irais les consulter avec vous si j'étais en meilleur état, si
je ne voulais éviter de me donner une seconde fois en spectacle
à Lyon, et si j'imaginais quelque moyen de nous loger tous
deux commodément pour nous et sans incommodité pour eux.
Joignez auprès d'eux lès témoignages de ma reconnaissance à
ceux de la vôtre. Adieu, je vous embrasse et vous attends avec
les sentimens que vous me connaissez.
(1) Un nommé Thévenin, dont la réclamation jeta Rousseau dans un trouble
extrême, car U y Toyait une nouvelle manœuvre de ses ennemis.
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li REVUS DES DEUX MO^YDES:
i ■
A Madame de Lesse7't, à Lyon.
A Bourgoin, le 24 août [1768].
Voici, chère cousine, une lettre pour M"* Renou, que je vous
envoie ouverte pour éviter d'inutiles enveloppes , puisqu'il n'y a
rien dans deux cœurs qui vous aiment qui ait besoin de vous
être caché. Depuis cette lettre écrite, j'ai presque pris absolument
la résolution de sortir de France, tant sur l'histoire du chamois
seur de Grenoble, que sur le changement que je remarque ici
depuis mon arrivée, ayant été d'abord reçu avec accueil, aved
amitié, et voyant journellement un changement frappant sur les
visages et dans les yeux, qui m'annonce celui des cœurs. L'alié^
nation qui ne saurait être plus prompte ni plus marquée m'ap->
prend que je suis suivi et que je le serai partout ; mais qu'on
me maltraite en Piémont, j'y serai moins sensible, au lieu que
les outrages des Français me déchirent le cœur. Ainsi ma réso*
lution est autant que prise, 4^ sorte que, ne pouvant louer ici
de voiture, je serais d'avis que M"* Renou prit à Lyoû une
chaise pour Chambéry dans laquelle elle viendrait coucher ici, et
nous partirions ensemble le lendemain. Cela suppose qu'elle
veut me suivre, comme elle y a paru résolue ; car vous pouvex
comprendre que le parti qu'elle prendrait de rester serait non seu-
lement le plus sage pour elle, mais de beaucoup le moins embar-
rassant pour moi, qui de plus ne pourrai lui sauver les fatigues
et le mal être qu'elle sera souvent forcée à partager avec moi.
Toutefois je la laisse libre. Je ne m'opposerai jamais, si elle le
veut, et à tout risque, à ce que nous finissions nos malheureux
jours ensemble et à la consolation qu'elle me ferme les yeux.
J'ai pria grande part, chère amie, à la joie que vous avez eue
de rouvrir vos bras, non pas au meilleur, car cela n'est pas pos«<
sible, mais au plus cher de vos amis. Aimez toujours l'un et
Tautre, le plus malheureux sans doute, mais le plus tendre et
le plus vrai que vous aurez jamais. ,
A Madame de Lessert, née Boy de La Tour^ à Lyon.
À Bourgoin, le . . août 1768.
Je me hâte, chère cousine, de vous apprendre que ma sœur,
par la grâce du Prince, est devenue ma femme par la grâce de
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LETTRES INÉDITES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 15
Dieu (1). Je ne remplis jamais aucun devoir de meilleur cœur
ni plus librement, puisque je ne lui en avais jamais donné la
moindre espérance, et que deux minutes auparavant elle n'avait
aucun soupçon de ce que je voulais faire. Nous avons eu l'un et
l'autre la douceur de voir les deux hommes de mérite que
j'avais choisis pour témoins de cet engagement fondre e^ larmes
au moment qu'il a été contracté. Je ne devais pas moins à celle
pour qui un attachement de \dngt-cinq ans n'a fait qu'augmenter
continuellement mon estime, et qui s'est déterminée à partager
tous les malheurs qu'on m'apprête pour ne se pas séparer de
moi. Puisqu'elle ne veut pas me quiter, je veux du moins qu'elle
me suive avec honneur. Chère amie, j'approuve d'autant moins
la course que vous avez faite avec elle dans votre état et dont
elle ne m'a parlé qu'avec les plus grandes alarmes pour votre
santé, qu'elle-même en est malade, et qu'elle ne s'est pas trouvée
bien un seul moment depuis son arrivée ici. Au reste, notre
union, pour être devenue indissoluble, n'a pas changé de nature,
et n'a pas cessé d'être aussi pure et aussi fraternelle qu'elle Test
depuis treize ans.
Vos conseils, chère amie, sont pleins de raison, de justesse
et d'amitié ; je les suivrais si j'en étais le mattre; mais ceux qui
disposent de moi ne m'en laissent pas le moyen, et à force de
vouloir me contraindre à rester en France, ils me mettent dans
l'absolue nécessité d'en sortir. S'ils n'avaient voulu que s'assurer
de moi et m'empêcher de dévoiler au public leurs manœuvres,
j'étais tout résigné sur ce point à leur volonté, et déterminé
d'acheter à ce prix mon repos; j'aurais fini mes jours dans le
lieu qu'ils auraient voulu, sans plus faire aucune tentative pour
leur échapper, mais me tenir captif n'est pas l'objet à quoi ils se
bornent, et il ne leur suffit pas même de me diffamer s'ils ne
me forcent à me déshonorer moi-même en me réduisant à mou-
rir de faim ou à recevoir d'eux ma subsistance. C'est dans cette
vue qu'ils me font consumer mon temps et ma bourse à courir
Je lieu en lieu et d'auberge en auberge sans pouvoir trouver de
gîte convenable ; c'est dans cette vue qu'ils me suscitent des dif-
ficultés, des frais et des embarras à tout et pour tout. Us ont
(1) Le « mariage » de Rousseau eut lieu le 29 août, en présence de M. de Cham-
pagneux, qui a laissé un curieux récit de cette cérémonie, et un de ses cousins,
officier d'artillerie. Notre lettre doit être d'un des trois derniers Jours d'août. (Voir
lettre à M. LaUaud, du 31 août 1768.)
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REVUE DES DEUX MONDES.
laissé venir ma compagne ; ils ont senti que c'était un embarras
de plus pour moi ; mais elle m'est venue sans mon argent, sans
ses bardes, sans passeport, et si nue que bors ce qu'elle porte
sur elle, elle n'a pas un sejal manteau de lit, ni jupon pour
cbanger. L'babitation des villes m'est interdite, le travail m'est
interdit, mes finances ne sont pas inépuisables, c'est l'affaire de
deux ou trois ans au plus pour manger le tout sans avoir un
liard à laissera ma femme. C'est là qu'ils m'attendent, pour me
forcer à mendier et à recevoir d'eux mon pain pour le prix de
mon désbonneur. Je n'ai d'autre moyen d'éviter cette extrémité
que de sortir du Royaume où, libre au moins de tout engage-
ment de ma part, je ne porterai que les chaînes de la nécessité
sans être encore lié par mon consentement, et je serai pleine-
ment maître de cboisir pour subsister les moyens qui me paraî-
tront les meilleurs et les plus honnêtes.
Voilà les principaux motifs de ma résolution ; je ne puis pas
d'ici vous tout dire : mais quoique je sois sûr de n'être exempt
d'embûches nulle part, je ne suis pas moins sûr de ne pouvoir
plus vivre avec honneur au milieu des fourbes qui m'ont cir-
convenu dans cette province, et m'étant engagé à ne pas m'éta-
blir dans la vôtre, je ne puis manquer à cette promesse sans
manquer à mon devoir. Je ne puis, chère amie, vous en dire
aujourd'hui davantage. J'ai du monde à dîner ; on me presse de
finir. Mais j'ajouterai seulement que je serais bien aise de savoir
au juste à quoi je dois m'attendre pour le sort de mes (1)
malles, et de mon argent qui se promène de Paris à Lyon et de
Lyon à Paris, sans que je sache comment ni pourquoi. Monsieur
votre frère m'offre d'y suppléer; mais ce n'est pas de cela qu'il
s'agit. Recevez, chère cousine, pour vous tout entière, vous
m'entendez, tous les sentimens de deux cœurs qui n'en font
qu'un, surtout pour vous aimer.
Avez-vous eu la bonté de faire retirer un jupon qui devait
être dans le sac de nuit de la demoiselle Frère? Je voudrais
bien donner une robe simple et honnête à ma femme. Vou-
driez-vous bien la choisir pour moi? Couleur modeste, cela
s'entend.
(i) Ou 1109?
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LETTRES INÉDITES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 17
[A madame de Lessert, née Boy de la Tour."]
[Bourgoin] 3 septembre [1768].
Avant la réception de votre dernière lettre, aimable cou-
sine, j'avais déjà réfléchi derechef sur la pi'écédente, et voyant
la saison fort avancée, n'ayant point de passeport pour ma
femme et ne sachant où aller passer l'hiver, vu que le voyage de
Turin m'a paru trop long et trop dépensier, j'ai pris le parti de
rester ici et j'y ai loué pour un an un appartement fort cher,
mais où j'aurai le temps de délibérer à mon aise sur le parti qu'il
me convient de prendre définitivement. Ce qui me plaît le plus
de l'habitation que j'ai choisie est qu'elle n'est pas assez éloignée
de vous pour que je doive renoncer à l'espoir de vous voir quel-
quefois chez vous ou chez moi, et je sens que ma tète a presque
aussi grand besoia que mon cœur du réconfort que je trouve
auprès de vous.
Quoi donc! se défierait^ aussi de nous? (1) Bien moins, je
vous jure, que de moi-même. J'ai la même confiance en votre
cœur qu'au mien, et beaucoup plus en votre raison. Eh! chère
cousine, que ne puis-je croire que ceux qui disposent de moi
vous ont fait entrer dans leurs complots ! Ils ne me donneraient
plus d'alarmes, et je serais bien sûr de ne trouver que mon
avantage dans des projets que vous auriez approuvés. Vous ces-
seriez plutôt d'être vous-même que vous ne pourriez consentir
à rien qui ne fût bjen. Je suis aussi sûr de cela que de mon
existence. Mais après les épreuves que j'ai faites, je ne puis, je
l'avoue, être exempt d'alarmes sur l'art profond avec lequel
les noirceurs de mes oppresseurs sont conduites, et tel qu'en en
voyant le jeu tout à découvert, il m'est impossible d'en pénétrer
les ressorts. Ils rendent si forte la dissimulation des amis qu'ils
m'ôtent, qu'en voyant évidemment la sourde animosité qu'ils
leur inspirent, il m'est impossible de parvenir à en découvrir la
cause et d'avoir jamais la moindre explication avec aucun d'eux.
Non seulement ils sont parvenus à m'ôter Du Peyrou (2), en qui
(1) Ces mots, que Rousseau souligne, sont évidemment empruntés à la lettre à
laquelle il répond.
(2) Son ami de Neuchàtel, avec qui il eut une scène extrêmement pénible au
château de.Trye, où Du Peyrou était venu le voir. Personne ne méritait moins qu^
Ton XLvu. — 1908. 2
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18 REVUE DES DEUX MONDER.
l'avais mis toute mon espérance, à qui j'avais .confié tous mes
papiers, tous mes projets, tous mes secrets, de qui seul j'atten-
dais ma délivrance, pour qui j'étais sorti d'Angleterre, auprès du-
quel, mon dernier, mon plus doux espoir était de vivre et mourir;
ils me l'ont ôté, dis-je; mais d'une façon si prodigieuse, si
prompte, si parfaitement inconcevable, qu'il n'y eut jamais d'alié-
nation de cœur si forte, si monstrueuse que celle que j'ai trouvée
en lui. Jl a fallu nécessairement, pour l'amener au point où je
l'ai vu et où il est resté, qu'ils lui aient totalement renversé la
tête. Ce que j'ai fait pour lui et pour le ramener est inouï ; tout
a été inutile. Je n'ai jamais pu tirer la moindre ouverture, le
moindre jour, le moindre épanchement de ce cœur sombre et
caché. J*ai souffert près de lui les angoisses des plus terribles
agonies ; enfin, renonçant à percer l'affreux mystère dont il s'en-
veloppe, je me suis détaché de lui, persuadé que je m'étais
trompé dans mon choix, qu'il n'était pas l'homme que j'avais
cru, et que la liaison de deux cœurs, l'un le plus ouvert, l'autre
le plus caché qui existent, ne pouvait jamais être durable et
forte. Il faut assurément que l'organisation de mon cerveau ne
soit pas naturellement si mauvaise, puisque cette seule aven-
ture ne m'a pas complètement rendu fou.
Jugez, chère amie, si depuis lors j'ai dû devenir craintif;
mais que ma crainte aille jamais à rien d'injurieux au caractère
de celle à qui je ne fus si fortement attaché dès la première vue,
que parce que la raison et la vertu qui sont si belles semblaient
animer tous ses traits ; non, chère amie, je crois encore à la
vertu en dépit des hommes, et si je formais des doutes sur votre
cœur, je n'y croirais plus. Non, je vous le répète, je ne doute ni
ne douterai jamais de vous. Je vous honore comme je m'honore
moi-même, et je vous avoue qu'en me comparant aux autres
hommes, je suis de jour en jour plus fier de moi. Je ne crains
pas même qu'on ose tenter de m'ôter votre estime et votre
amitié ; on ne saurait vous séduire, mais on peut vouloir vous
tromper, et vous persuader qu'on fait pour mon avantage ce
qu'on fait avec des vues secrètes bien différentes qu'on ne vous
laissera voir qu'après coup. Voilà tout ce que je pourrais
craindre si je ne comptais autant sur votre grand sens que sur
votre droiture, si je n'étais sûr que vous démêlerez aisément
Du Pe^rrou la défiance de Roncseau. Celui-ci lui laissa d'ailleurs le dépôt de ses
papiers, qui appartiennent aujourd'hui à la Bibliothèque de Neuchàtel.
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LETTRES INÉDITES DE JÈAN-JÂGQUES ROUSSEAU. 19
tous le^ pièges qu'on pourrait vous tendre, et que Tinstînct
moral vous tiendra lieu d'une longue expérience pour savoif
vous refuser à toutes ces menées ténébreuses qui sont des
crimes, et surtout en amitié, par cela seul qu'elles sont des
secrets pour celui qu'elles intéressent, lui fussent-elles d'ailleurs
avantageuses sçlon nos idées ; parce que c'est à lui seul à juger
de ce qui lui convient, et qu'il est possible qu'on travaille à le
rendre misérable, en pensant travailler pour son bonheur.
J'apprends qu'au lieu du passeport que j'avais chargé
M^^* Renou de demander pour elle en passant à Lyon^ monsieur
votre frère en a demandé un pour moi, qui comme de raison lui
a été refusé. Ce quiproquo, aussi cruel pour moi que bizarre en
lui-même, me fait d'autant plus de peine que j'en pressens toutes
les conséquences, dont la moindre sera de passer pour tout à
fait fou ; car quelle plus grande folie, vivant dans une province
dont le commandant m'honore de ses bontés (1), que de quêter
un passeport dans une autre province où je ne suis point, et
près d'un commandant qui ne me connaît pas! Gela était
bon et sans conséquence pour ma femme à son passage
et il était contre toute vraisemblance qu'il lui fût refusé ; mais
cela était pour moi d'une telle absurdité que, dans la supposi-*
tion qu'il s'agissait de moi, il est étonnant qu'avant d'aller en
avant, monsieur votre frère ne m'ait pas fait ses représentations
sur Textravagance d'une pareille démarche. Que dira M. le
Prince de Conti ? Que dira M. le duo de Choiseul ? Que dira sur-
tout M. le comte de Tonnerre? En vérité, monsieur votre frère
n'aurait pas pu mieux s'y prendre, quand il aurait voulu, non
seulement que M^^* Renou n'obtint point de passeport, mais qu'il
me fût impossible à moi-mtoie d'en obtenir dans la suite^
lorsque le terme des miens serait écoulé. Le mal est fait ; il est
irréparable, n'en parlons plus.
Je pense qu'une robe d'hiver ferait plus de plaisir à ma
femme, comme celle dont elle a le plus de besoin ; elle U vou-
drait sans doubles. Elle désire fort aussi d'avoir une alliance
d'or. Voudriez- vous bien, chère amie, en faire aussi l'emplette?
J'en aurais encore une à faire qui m'embarrasse. M. Bovier
s'est donné pour moi bien des soins dont je me serais fort passé,
mais dont j'ai pourtant l'air de lui rester redevable, et il faut
(1} Le comte de Tonnerre, gouverneur de la province.
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20 RKVUE DES DEUX MONDES.
tâcher de ne Tètre qu'à ses amis. Je voudrais bien pouvoir faire
à son épouse quelque petit cadeau de femme qui fût choisi avec
goût, à bon marché toutefois, entre dix écus et deux louis envi-
ron. Pourriez-vous, cousine, me tirer d'embarras sur cet article?
M. Boy de la Tour aurait la bonté de se charger de l'envoi et du
paiement de toutes les susdites commissions. En général vous
ne les aimez pas, et vous avez grande raison, mais que la cha-
rité de l'amitié vous fasse passer en cette occasion par-dessus la
répugnance.
Vous trouverez ci-joint un papier dont voici l'occasion (1).
Ayant été malade ici et détenu dans ma (2) chambre quelques
jours (3), dans le fort de mes chagrins, je m'amusai à tracer
derrière ma (4) porte quelques lignes au rapide trait du crayon
qu'ensuite j'oubliai d'effacer en quittant ma chambre pour en
occuper une plus grande à deux lits avec ma femme. Des pas-
sans mal intentionnés, à ce qu'il m'a paru, ont trouvé ce bar-
bouillage dans la chambre que j'avais quittée, y ont effacé des
mots, en ont ajouté d'autres et l'ont transcrit pour en faire je
ne sais quel usage : je vous envoie une exacte copie (5) de ces
lignes, afin que M. de Lessert et (6) messieurs vos frères puis-
sent et veuillent bien constater les falsifications qu'on y peut
faire au cas (7) qu'elles se répandent. J'ai transcrit même les
fautes et les redites afin de ne rien changer.
J'écris à la bonne maman par cet ordinaire, et j'adresse ma
lettre à monsieur votre frère. Mille amitiés, je vous prie, au
cher cousin. Nous saluons l'un et l'autre la chère bonne grand-
maman de tout notre cœur.
{{) L'alinéa qui suit et le « papier » dont il y est question ont été publiés pour
la première fois dans la Con^espondance de Grimm, (Voyez éd. Toumeux, XII, 345).
On les trouve dans la Correspondance de Rousseau (éd. Hachette, Xll, p. 92-93),
mais le nom de la destinataire n'est pas indiqué ; la lettre est adressée A une
dame de Lyon. Nous relevons les inexactitudes du texte publié.
(2) Et non : une chambre.
(3) Et non : pendant quelques jours.
(4) Et non : une porte.
(5) Et non : copie exacte,
(6) Ces quatre derniers mots ont été supprimés à l'impression, afin de ne pas
désigner la destinataire de la lettre.
(7) Et non : en cas.
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LETITRES INÉDITES DE JEÀN-JÀCQUES ROUSSEAU. 21
SenUmens du public sur mon compte dans les divers états qui le composent (1).
Les rois et les grands ne disent pas ce qu'ils pensent, mais ils me traite-
ront toujours généreusement (2).
La vraie noblesse, qui aime la gloire, et qui sait que je m'y connais»
m'honore et se tait.
Les magistrats me haïssent à cause du tort (3) qu'ils m'ont fait.
Les philosophes, que j'ai démasqués, veulent à tout prix me perdre, et
réussiront (4).
Les évêques, fiers de leur naissance et de leur état, m'estiment sans me
craindre, et s'honorent en me marquant des égards.
Les prêtres, vendus aux philosophes, aboient après moi pour faire leur
cour.
Les beaux esprits se vengent en m'insultant de ma supériorité qu'ils
sentent.
Le peuple, qui fut mon idole, ne voit en moi qu'une perruque mal pei-
gnée, et un homme décrété (5).
Les (6) femmes, dupes de deux pisse-froid qui les méprisent, trahissent
l'homme qui mérita le mieux d'elles.
Les Suisses (7) ne me pardonneront jamais le mal qu'ils m'ontfait.
Le magistrat de Genève sent ses torts, sait que je les lui pardonne, et
les réparerait s'il l'osait.
Les chefs du peuple, élevés sur mes épaules, voudraient me cacher si
bien que l'on ne vît qu'eux.
Les auteurs me pillent et me blâment, les fripons me maudissent, la
canaille (8) me hue.
Les gens de bien, s'il en existe encore, gémissent tout bas de (9) mon
sort; et moi je le bénis, s'il peut instruire un jour les morteb.
Voltaire, que j'empêche de dormir, parodiera ces lignes. Ses grossières
injures sont un hommage qu'il est forcé de me rendre malgré lui.
A M"^ de Lessert, née Boy de la Tour^ à Lyon.
A Bourgoin, le 7 septembre 1768.
Je ne sais presque, chère cousine, comment oser vous écrire
encore, après vous avoir donné tant de peines inutiles et ren-
(1) Cet étrange document n'a pas été Ûdèlement imprimé. Nous en donnons le
texte original, en indiquant les altérations, quelques-unes assez graves, que pré-
sente le texte publié.
(2) Et non : honorablement,
(3) Et non : du mal.
(4) Et non : ils y réussiront.
(5/ Et non : décrépit,
(6) Et non : Des femmes...
(7) Et non : les magistrats „.
(8) Et non : et la canaille...
(9) Et non : $ut,„
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23 REVUE DES DEUX MONDES.
voyé toutes les emplettes que vous aviez bien voulu faire pour
moi; quoique la robe ne fût point à Tusage de ma femme et
que la bague fût trop petite, j'aurais gardé toutes les deux» si
monsieur votre frère ne m'eût assuré de Tune, comme vous de
l'autre, qu'il n'y avait nul inconvénient à les rendre, ce que j'ai
supposé pouvoir se faire comme il est juste, en perdant quelque
chose sur l'une et sur l'autre. Au reste, je xie peux pas mieux
vous prouver que je ne vous crois pas rebutée de mes impor-
tunités qu'en vous en donnant encore d'autres, et ce sera, s'il
vous plaît, pour le cadeau de M"* Bovièr au sujet duquel je
profiterai de votre offre, nonobstant que vous ne soyez pas de
mou avis à ce sujet; car ici je ne suis pas non plus du vôtre, et
je crois que quand on ne peut ni ne veut payer les soins, vrais
ou faux, en reconnaissance, il faut tâcher du moins autant
qu'il est possible de ne pas demeurer en reste autrement. Je
vous prie donc, cousine, de me faire l'amitié de chercher
quelque petit cadeau de goût pour la dite dame, et même de
passer plutôt le prix que je vous ai marqué que d'y mettre
moins. Vous aurez la bonté de le remettre h monsieur votre
frère pour qu'il ait celle de le faire passer à sa destination, et
de me donner avis de l'envoi, afin que j'en prévienne M. Bo-
vîer.
J'ai eu par diverses occasions de bonnes nouvelles de votre
santé qui m'ont rendu plus négligent à vous en demander moi-,
même. Mais, après avoir eu des nouvelles du départ de votre
chère maman, je commence à être en peine de n'en avoir au-
cune de son arrivée. J'ai prié M. votre frère de m'en donner le
plus tôt qu'il pourra.. Si ses occupations l'en empêchent, j'es-
père que vous voudrez bien remplir ce bon soin pour lui ; d'au-
tant plus que, quoique je sois bien sûr que vous n'êtes point
fâchée, je serai pourtant bien aise que vous me le disiez vous-
même : car vos lettres sont un remède aussi bon qu'agréable
dont mon cœur a souvent besoin.
Je ne vous parlerai plus de la façon dont on me traite ; vous
ctmtrister ainsi serait vous rendre le mal pour le bien. D'ail-
leurs, après avoir bien mis à leur taux les hommes et leurs ma-
nœuvres, je ftens que je finirai par ne m'affecter plus de rien
de ce qui me vient d'eux. Bonjour, chère cousine, ne m'oubliez
pas, je vous prie, auprès du cher mari. M"* Renou, dont le
cœur est vraiment pénétré de vos bontés pour elle, se joint à
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LETTRES INÉDITES DE JEAI«-JACQUES ROUSSEAU. 23
moi pour vous assurer de tous les sentimens que vous me con-
naissez.
Bien des amitiés de la part de tous deux à la petite grand-
maman.
A Madame de Lessert^ née Boy de La Tour^ rue Piset, à Lyon.
A Bourgoin, le 28 septembre 1768.
J'attendais aujourd'hui, chère cousine, des nouvelles de
Madame votre mère et des vôtres, je lui en demandai mercredi.
Je ne voulais qu'un mot : Nous sommes arrivées heureusement;
je ne l'ai pas reçu ; ce silence me donne une inquiétude que je
vous prie de dissiper. J'ai le temps encore d'écrire ce mot par le
courrier d'aujourd'hui; j'attends yotre réponse dimanche; si
je ne la recevais pas, cela serait cruel. M"""* Renou, qui partage
mon inquiétude, me charge pour vous et pour la maman de
plus de choses que le temps ne me permet d'eu dire, et que votre
amitié saura bien deviner.
A Madame de Lessertj née Boy de la Tour, à Lyon,
A Bourgoin, le 2 noyembre 1768.
Votre petite lettre, ma belle cousine, m'a tiré d'une cruelle
inquiétude; vous avez maintenant à me tirer d'une autre qui
n'est qu'embarrassante. (Test au sujet de la robe qu'attend
M** Renou. Elle n'en a point du tout pour l'hiver; il lui en faut
absolument une, et je n'ose l'en pourvoir dans l'attente de celle
que monsieur votre frère nous fait espérer, de peur de faire la
même emplette à double. Il s'agirait donc de savoir avec certi-
tude si cette robe doit venir en effet oui ou non, et si c'est oui,
de savoir quand, de façon qu'on y puisse compter : car j'ai peur
que ma pauvre femme ne croie à la fin que je cherche des dé-
faites, puisqu'il ne manque pas à Lyon de personnes de son âge
et de son état, et qu'il est difficile de croire qu'il ne s'y trouve
pas une seule robe qui leur convienne. Je sens, et j'en conviens
avec honte, que j'ai très indiscrètement accablé M. Boy de la
Tour de mes éternelles commissions; car enfin, quoique fils de
mon amie et frère de ma cousine, il n'est pourtant pas encore
mon cousin, et cela étant, je suis, moi, très indiscret; mais
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REVUE DES DEUX MONDES.
assurez-le, je vous prie, qu'il aura moins à se plaindre de mon
importunité dans la suite. Je le supplie seulement de vouloir
bien me tirer d'embarras de manière ou d'autre encore cette
fois.
Je plains la maman, si elle est encore à sa campagne, car
elle y a un bien terrible temps. Mille remercîmens à }i. de Les-
sert de la bonté qu'il a eue de vous permettre de venir exercer
les œuvres de miséricorde ; c'est un bon exemple qu'il devrait
imiter. Recevez les plus tendres bonjours de deux cœurs qui
vous aiment.
Renou.
A Madame de Lessert, née Boy de la Tour, à Lyon.
[Bourgoin] 9 janvier [1769],
Que votre lettre, cousine, nous a fait de bien à tous deux!
Mais quels secours? Quoi? Tout est inutile et je n'en veux
point (1) ; mais mon cœur, ce cœurqui vous aime, chères amies,
me tente et me pousse violemment. Toutefois rien ne presse
encore, attendons; vous aurez de mes nouvelles dans peu.
A Madame de Lessert, née Boy de la Tour, à Lyon.
[Bourgoin] ce 13 janvier 1769.
Je suis mieux, chère cousine, je me hâte de vous le dire :
cependant la fièvre et l'oppression continuent ; mais l'enflure est
diminuée et les nuits sont plus tranquilles (2). Mais ma femme
est à plat de lit et ma chambre est un hôpital. Je vois que réel-
lement l'air de ce lieu nous est funeste à l'un et à l'autre, et je
suis entièrement déterminé, n'ayant aucune nouvelle du Prince,
à aller habiter une maison vide où l'on me répare un petit
logement, non dans celle à mi-côte dont je vous avais parlé, mais
tout à fait sur la hauteur, à une lieue d'ici, dans un air très vif
et très sain. Je compte déloger sitôt que mon appartement sera
prêt et que ma femme pourra souffrir le transport. J'aurais bien
(1) Allusion à l'offre qu'on lui faisait des soins du D' Tissot, le célèbre médecin
de Lausanne. (Voyez le billet à M"* Boy de la Tour du 6 janvier 1769, Ed. Aothschild).
(2) Voir sur cette indisposition et celle de Thérèse, la lettrç de Rousseau à Du
Peyrou du i2 Janvier 1769.
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LETTRES INÉDITES DE JEAN- JACQUES ROUSSEAU. 25
des petites provisions à faire, mais il m'est impossible à présent
d'entrer dans ces détails par écrit. J'en donnerai l'embarras ou
plutôt le plaisir à la bonne maman ou à vous sitôt qu'il me sera
possible. Quant à présent, il faut poser la plume. Bonjour, mon
excellente amie, et de la part de la pauvre malade.
A Madame de Lessert, née Boy de la Tour^ Lyon.
A Monquin, le 3 mars 1769.
Que vous èles aimable, ma bonne et belle cousine, de songer
un peu à vos pauvres ermites, qui méritent bien quelques sou-
venirs de votre part pour tous ceux que vous nourrissez dans
leurs cœurs! Vous avez raison de croire que les soins de l'amitié
sont pour moi les meilleurs remèdes. Aussi je vous trouve un
très bon médecin, et vous avez dans M"* Renou un très bon
substitut qui remplit bien tout ce que vous espérez d'elle.
Je commence à m'apercevoir très sensiblement du change-
ment d'air, et quoique mon estomac ne soit pas désenflé, que les
côtes soient toujours soulevées, et qu'il me reste toujours une
oppression très incommode, je me trouve de jour en jour mieux
qu'à Bourgoin, et quelques promenades que j'ai faites avec
succès me font juger qu'en reprenant mon habitude ambulante
quand le temps me le permettra, je me retrouverai dans un état
supportable, en attendant mieux. Ce qui contribue beaucoup,
je vous jure, à mon bien-être actuel est de pouvoir compter sur
le vôtre, et de voir que tout va bien de votre côté.
Continuez, chère cousine, à bien choyer mon futur petit
cousin et sa jolie nourrice (1) ; donnez-moi souvent des nou-
velles de l'une et de l'autre, de celles de la très bonne maman,
et généralement de tout ce qui vous intéresse, sachant bien que
rien de ce qui vous est cher ne peut m'ôtre indifférent, et
recevez les tendres bonjours de deux ftmis sincères et vrais, qui
vous ont donné leurs cœurs parce qu'ils ont senti tout le prix
du vôtre.
(1} Ce fut un garçon, en effet, Jules-Jean-Jacqueg de Lessert, baptisé le 4 juin
1769. U mourat jeune.
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26 REVUE DES DEUX MONDES.
A Madame de Lesseri^ née Boy de la Tour, à Lyon.
[Monqnin], ce 6 juin 1169.
Il était bien juste, chère cousine, que l'heureux événement
que j apprends me donnât un plaisir propc^tionné à lïn quiétude
que m'a causé son attente (1). Vous remplissez trop bien les
devoirs de mère pour ne les pas avoir tous à remplir, et le fils
que Dieu vous donne est la récompense des soins maternels que
vous avez rendus à sa sœur. Ma chère amie, c'est par vous, c'est
pour vous, que mon cœur s'épanouit quelquefois encore à la
joie, et celte joie est pure comme l'amie qui me la fait sentir.
Dites à M. de Lessert que je prends une part bien sincère à la
sienne et que c'en serait une bien vive pour moi de vous en féli-
citer tous deux de plus près. La maman ne me parle point de
sa santé, cela me fait espérer qu'elle est bonne. Remerciez-la, je
vous prie, du bien qu'elle m'a fait, ainsi que monsieur votre
frère ; car j'ai reçu leurs deux lettres en môme temps. Adieu,
chère cousine, choyez bien mon petit cousin et sa belle nour-
rice. Ne vous fatiguez pas sitôt à m'écrire, mais quand je pourrai
voir un mot de vous, j'en serai transporté.
M** Renou embrasse mille fois de tout son cœur les deux
petits bambins et leur maman. Depuis que nous avons reçu
l'heureuse nouvelle, elle me parle du nouveau-né aussi souvent
que vous le caressez.
A Madame de Lessert, née Boy de la Tour^ à Lyon.
A Monquin, le 3 août 1769 (2).
Quand votre maman, chère cousine, ne vous aurait pas dit,
avec la raison de mon prompt départ, mon regret de l'exécuter
sans vous voir, vous l'auriez deviné, je m'assure, et votre cœur
vous l'aurait dit. Mais elle a dû vous dire de plus que l'espoir
d'un prochain dédommagement me rendait cette privation moins
coûteuse. Je me console donc dans l'idée de vous revoir bientôt
(i) Voir note de la lettre précédente.
(2) Entre cette lettre et la précédente avait eu lieu un voyage que Rousseau fit
à Nevers pour aller saluer le prince de Conti. Il passa huit jours à Nevers, et en
repartit le 22 juillet pour Lyon, où il vit ses amis, puis pour Monquin, où U avait
laissé M"* Renou (voir lettre à Du Peyrou, du 22 juillet 1769).
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LETTRES INÉDITES DE JEAXI^JACQUES ROUSSEAU. 27
au milieu de toute votre famille goûter dans vos chers nour-
rissons le prix de vos soins ; en attendant je vous reproche de
n'en avoir pas assez de leur nourrice, et je vous apprends qu'on
ne doit point, dans le cas où vous êtes, écrire quand on est
fatiguée ; parce qu'il ne faut point servir ses amis aux dépens
de ses enfans.
Comme je ne doute point qu'en ce moment M. de Lessert ne
soit de retour auprès de vous en bonne santé, je vous en félicite
l'un et l'autre, et je vous prie de lui faire agréer mes compli-
mens. Je vous remercierais l'un et l'autre de votre bonne hospi-
talité, si le motif qui l'inspire n'était au-dessus des remerciemens.
J'ai aussi des excuses à vous faire de l'air familier avec lequel
M"* Renou, sachant que j'étais chez vous et m'y croyant encore,
vous a adressé une lettre pour moi. Elle vous dit ici mille choses
tendres; je l'ai trouvée en bonne santé, et nous désirons l'un et
l'autre de vous retrouver bientôt de môme. Amen.
A Madame de Lessert^ née Boy de la Tour^ rue Piset^ Lyon.
A Monquin, le 25 octobre 1769.
Je ne vous remerciai point, chère cousine, dô l'envoi de
l'épinette en la recevant, parce que n'ayant pas encore votre
letire, j'ignorais que ce fût vous qui aviez pris la peine de me
la procurer. A la réception de votre lettre, j'étais occupé autour
de ma pauvre femme qui, le soir même que l'épinette arriva,
tomba grièvement malade d'une courbature avec une^ grande
Gèvre et d'insupportables douleurs dans tous les membres. Le
mal a été violent, mais court; je n'y ai rien fait que d'empêcher
que le grand et l'unique médecin ne fût contrarié dans ses
opérations. Elle est aujourd'hui sans flèvre et sans douleurs.
Elle reprend même le sommeil, et il ne lui reste de sa maladie
qu'un peu de faiblesse d'estomac, dont j'espère qu'un bon régime
et de la germandrée en infusion, que je lui fais prendre, la déli-
vreront promptement.
Je suis bien aise de n'apprendre le dérangement de votre
petite qu'avec son rétablissement. Elle me paraît constituée de
manière que sa vigueur et sa santé vous donneront plus d'em-
barras que ses incommodités. Sur ce que vous me marquez et
sur ce que j'ai vu, je compte que son frère ne sera pas d'un
moins bon tempérament, et voilà déjà l'un des grands avantages
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28 REVU! DES DEUX MONDES.
d'avoir nourri ses enfans soi-même. J'espère que Taccident de
monsieur votre beau-frère n'aura pas de suite, que le cher mari
est de retour près de vous, et que la maman, bientôt de retour de
sa campagne, achèvera de vous ramener tout ce qui vous est
cher; dans votre famille, s'entend; encore ceci n'est-il pas bien
juste ; car enfin les cousins d'adoption sont bien a^ssi des espèces
de parens pour le moins.
L'épinette est arrivée en assez bon état et me paraît fort
bonne. Je compte qu'elle me fera grand bien cet hiver, à quoi
contribuera beaucoup de penser à la main qui me l'a procurée.
Puisque vous faites si bien et de si bon cœur mes commissions,
j'ai grande envie de ne vous en pas tenir quitte et surtout pendant
le séjour de la maman & sa campagne. Reste à savoir si vous
pouvez faire vous-même celle dont j'aurais maintenant à vous
charger et qui n'est guère une commission de femme : car j'ai
déjà donné trop de tracas à monsieur votre frère, et je ne veux
absolument plus l'en accabler.
Il s'agit d'une fourniture de beau papier bien battu et fort,
de trois ou quatre feuilles de beau carton fort et bien battu, de
trois ou quatre feuilles de beau papier bleu, d'autant de papier
rouge. Le tout destiné à placer et coller des plantes que j'ai ap-
portées de Pila pour les envoyer à M"** la Duchesse de Portland
en bon état (1). La grandeur du papier et du carton n'importe
pas, parce que je couperai l'un et l'autre sur la grandeur de la
botte que je ferai faire. Le papier de couleur est pour faire res-
sortir les plantes à fleurs blanches sur un fond d'une autre cou-
leur. J'estime que le papier blanc et fort dont on enveloppe les
étoffes de soie serait assez mon affaire, et qu'une trentaine de
feuilles à peu près de la grandeur de celle-ci toute ouverte me
pourraient suffire. J'ai pensé, pour diminuer un peu à mes yeux
mon indiscrétion, qu'en faisant venir le papetier qui sert votre
maison et lui lisant mon article, il comprendrait suffisamment
de lui-même ce que je demande, et pourrait vous envoyer la pe-
tite fourniture toute arrangée ; en ce cas, vous auriez la bonté
de la faire porter au carrosse de Grenoble à l'adresse du sieur La
Tour, ou bien je pourrais vous envoyer chez vous la coquetière
de Bourgoin, et en ce dernier cas M""' Renou vous supplierait
(1) Rousseau, pendant son séjour en Angleterre, herborisait avec la jeune et
jolie duchesse de Portland (fille du duc de Devonshire). ils restèrent en relations
épistolaires : leurs lattres ne parlaient guère que de botanique.
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LETTRES INÉDITES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 29
de joindre à l'envoi de la cotonne pour deux tabliers dont elle a
grand besoin. Chère cousine, je sais combien les commissions
sont choses désagréables à recevoir et même à donner. J^ai
môme été témoin du désagrément qu'elles vous donnent; et
j'avoue que si l'amitié ne fait pas mon excuse, je suis inexcu-
sable auprès de vous.
Bonjour, mon aimable amie, ne m'oubliez pas, je vous sup-
plie, auprès de M. de Lessert, s'il est, comme je l'espère, de re-
tour auprès de vous. Je salue tout ce qui vous est cher. M"' Re-
nou vous embrasse de tout son cœur. Embrassez la chère maman
de la part de l'un et de l'autre. Je compte lui écrire au premier
jour.
Madame de Lessert, née Boy de la Tour, rue Piset, Lyon.
A Monquin, le 3 noyembre 1769.
Vous ne doutez pas avec quel plaisir, chère cousine, j'ap-
prends toutes les bonnes nouvelles que vous me donnez de tout
ce qui vous touche. Aussi ne me presserais-je pas tant de vous
le dire, si je n'avais à vous donner en môme temps les éclaircis-
semens que vous me demandez sur les importunes commis-
sions dont vous ne vous lassez point, et qui sont aussitôt faites
que dites. Puisque le papier est acheté, je le prendrai ; il ne sera
pas de trop, et vaudra peut-ôtre mieux pour l'usage que j'en
veux faire que celui qu'on m'a envoyé. A l'égard de l'envoi, il
faudra le suspendre encore quelque temps jusqu'à ce que je
voie si je puis vous envoyer une coquetière en droiture. Si d'ici
h quinze jours il ne vous en vient point, vous pourrez, chère
cousine, l'adresser par le carrosse ou autre voie A M. PeriaL
directeur des Postes, pour faire passer à M. Renou, à Bourgoin.
Trois aunes et demie de cotonne ne suffisent pas pour deux
grands tabliers ; il en faut cinq aunes et demie, que vous pourrez
envoyer en môme temps par le môme.
M°* Renou est, grâce au Ciel, tout à fait rétablie. Tout bien
considéré, je crois qu^une attaque de néphrétique, et qui n'a pas
été la première on sa vie, a eu grande part à sa dernière maladie.
Le mot d'aider la nature est assurément fort beau. C'est dommage
qu'il soit ridicule. Car pour savoir et pouvoir aider la nature, il
faudrait connaître à fond sa constitution, la marchei ses forces.
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30 REVUE DES DEUX MONDES.
etc. Je me suis aidé quinze ans do tous ces aideurs de nature,
et j'étais toujours mourant. En disant Taider^ ils la détruisaient.
Depuis que je lui ai remis le soin d'elle-même) elle a reprit cou-
rage; j'ai repris des forces, et je me trouve infiniment mieux.
Nous avons fait souvent depuis quatorze ans de grandes maladies
tant ma femme que moi : nous n'avons rien fait que prendre pa-
tience, et nous sommes guéris très promptemeat... Une fois
nous mourrons sans doute : croyez-vous, cousine, que les ai-
deurs de nature empêchent de mourir? Tout ce qu'on gagne
avec eux, même en guérissant, c'est de faire des maladies de six
mois qui sans eux sont de six jours. Vous avez dans votre famille
le sage Rbguin qui n'aide point la nature, et qui s'en trouve, ce
me semble, assez bien. Vous m'alléguez la germandrée : en cela
vous avez raison. C'est une inconséquence, mais sans consé-
quence. Quand on veut savoir guérir, il faut commencer par
savoir être malade. Faute de cet art, on a quelquefois besoin
d'aide qui drogue l'esprit sans faire ni bien ni mal au corps.
Voilà h quoi peut servir quelquefois la germandrée ou autre
bénigne herbe qui fait bien parce qu'elle ne fait rien. Ma femme
approche d'un temps critique, où les incommodités sont plus fré-
quentes qu'en d'autres temps. Je lui ai conseillé la continuation
d'un exercice modéré, parce que j'ai remarqué que les paysannes
qui en font ne sont presque point malades à ce passage, et que
les femmes de ville qui n'en font point le sont quelquefois
beaucoup. Si c'est là ce que vous appelez aider la nature, je suis
d'accord avec vous : mais à cela près, je croirai toujours, ne vous
en déplaise, que l'homme ignorant et présomptueux qui se mêle
d'agir contrarie très souvent la nature, et que l'homme sensé
qui s'en rapporte à elle seule ne la contrarie jamais.
Je suis peiné de ce que vous me marquez au sujet de l'état
où est arrivée l'épinette. Ou vous m'avez interprété trop sévère-
ment, ou je me suis bien mal exprimé. Elle est arrivée non pas
en fort bon état, parce que cela n'était pas possible, mais en
assez bon état, et aussi bon qu'il était possible après un pareil
transport. Si vous avez grondé le pauvre homme qui l'a portée,
je vous prie instamment de le faire revenir, de lui dire que je
suis un sot, que je me suis plaint à tort, que réellement j'ai (>u
lieu d'être content de l'état où l'épinette est arrivée, et de lui
donner pour mon compte encore vingt-quatre sols en réparation
de l'injustice que je lui ai faite; d'autant plus qu'au lieu de
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l
LETTRES INÉDITES DE JEAN- JACQUES ROUSSEAU. 31
trente sols, il n'en a demandé que 24 pour boire, et que je ne
lui ai donné que ce qu'il a dit lui avoir été promis. Ce n'est qu'en
se permettant les petites injustices qu'on s'endurcit sur les
grandes; je n'ai point encore acquis cet endurcissement et je ne
veux pas commencer si tard.
Je compte, chère cousine, vous envoyer une coquetière qui
partira d'ici mardi et à qui vous pourrez remettre le paquet. Si
vous avez maintenant M. de Lessert de retour, comme je l'espère,
ne m'oubliez pas auprès de lui. Ma femme vous embrasse de
tout son cœur. Vous connaissez, chère cousine, les sentimensde
votre ami.
A Madame de Lessert.
i Pauvres aveugles que nous sommes! \
Ciel, démasque les imposteurs, / 17^10 (1)
Et force leurs barbares cœurs ( S
A s'ouvrir aux regards des hommes^ / '
Chère cousine, l'horrible temps qu'il fait et la neige qui me-,
nace de nous ensevelir vont reculer encore à mon grand regret
le plaisir d'embrasser la chère cousine et sa bonne mam^an. Cela
me fait prendre le parti de vous adresser la lettre ci-jointe pour
ma bonne vieille tante (2), que je voudrais tranquillise^, en
attendant que vous ayez la bonté de m'aider à lui faire avancer
l'année de sa petite pension, qui n'a cependant pas encore com-
mencé de courir. Mon premier soin en recevant Tavis de La pen-^
sion du roi d'Angleterre fut de lui en faire une petite part. Tune
et l'autre couraient en môme temps; mais avant que j'eusse rien
touché, je lui fis avancer la première année, et j'ai continué de
môm^ les deux suivantes, mais après avoir renoncé à ma pen^
sion, dont je n'ai reçu qu'une seule année. Je vous avoue que,
me croyant bientôt au bout de mon argent comptant, et sur mes
(1) Cette lettre n'existe plus qu'en copie dans le dossier que nous avon^ eu entre
les mains. Une note nous apprend que l'original fut donné par François de Les-
sert à M. Plourens, secrétaire perpétuel de l'Académie, après la publication dé
rÉloge da Benjamin de Lessert (1850).
(2) Sa bonne tante Suzon, sœur de son père, dont il parle avec tant de charme
au début des Confessions^ et qui lui avait tenu lieu de mère. Elle devint plus tard
M** Gonceru et vivait à Nyon. Jean-Jacques lui servait une pension qui assura le
repos de sa vieillesse. La lettre à sa tante, jointe à cette lettre-ci, a été imprimée
dans la Ck>rrespondance de Rousseau à la date du 9 février l'270.
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32 REVUE DES DEUX MONDES. ,
vieux jours réduit pour toutes ressourceS| en comptant ce qui est
dans les mains de monsieur votre frère, à six cents francs de
rente, dont deux cents sont très mal assurés, je ne m'aviserais
pas, quelque attachement que j'aie pour ma tante, de lui faire
aujourd'hui cette pension ; mais puisqu'elle l'a, je ne me résou-
drai jamais non plus à affliger sa vieillesse par cette privation,
et je suis bien déterminé à me priver plus tôt moi-même du né-
cessaire pour la lui continuer jusqu'à la fin de ses jours ou des
miens. Cependant il ne m'est pas possible et je ne veux pas
aussi me laisser forcer d'accélérer ces paiemens jusqu'à payer
deux années dans une, et je ne trouve pas raisonnable à eÛe de
se plaindre du retard des paiemens, tandis que l'année payée
d'avance n'est pas encore écoulée. Nous mettrons cette affaire en
règle quand j'aurai le plaisir de vous voir. En attendant faites-
moi, si vous en avez l'occasion, celui de lui faire passer ma
lettre afin qu'elle prenne encore un peu de patience jusqu'à ce
que je sois près de vous.
Sitôt que vous verrez le temps passable et les chemins un peu
rétablis, vous pourrez, sans autre avis de ma part, envoyer cher-
cher l'épinette, et nous conviendrons du reste par celui qui la
viendra chercher.
Pardon, cousine, du désordre de ma lettre; il m'en coûte
extrêmement d'écrire, et l'on me force d'écrire continuellement.
Je devrais, je voudrais écrire aussi à la bonne maman; mais
votre intime union et mon attachement pour toutes deux ne me
laissent pas même imaginer de vous séparer, et je pense qu'écrire
à Tune est écrire aussi à l'autre. Recevez donc en commun mes
plus tendres embrassemens et faites agréer, je vous prie, mes
salutations à Messieurs de Lessert.
A Madame Boy dé la Tour, née Roguin, rue la Font^ Lyon(l).
A Monquin, 17 — 70
2
Je reconnais les soins et le zèle ordinaires de la chère cou-
sine et de sa bonne maman, et je m'en prévaux sans scrupule.
Puisque l'expédient de la chaise pour nous et de là voiture pour
notre bagage est praticable, je my tiens par préférence, vu
(i) Cette lettre commence par le môme quatrain qu'on a pu lire au début de
la lettre précédente, et qui se retrouve au début des cinq lettres qui suiyent.
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"mf'/'
LETTRES INÉDITES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 33
qu'il y a pour la messagerie Tembarras de faire retenir nos places
à Grenoble et de descendre avec notre bagage à Bourgoin pour
nous trouver au passage du carrosse. A Tégard des fariniers,
outre que ce serait un autre embarras de descendre d'ici nos
malles Tune après l'autre, je veux éviter autant qu'il se peut aux
honnêtes gens de cette ville d'avoir rien à démêler avec un coquin '
tel que moi. Je comprends qu'il en coûtera davantage; mais
passe pour cela. Je n'ai jamais mis le prix de l'argent dans les
plaisirs qu'il procure et que ne connais pas, mais bien dans la
peine qu'il épargne et qui me coûte chaque jour plus. Je pense
qu'il conviendra d'envoyer le charriot quelques jours à l'avance
pour avoir moins d'embarras à la fois ; et pour savoir exactement
à quoi m'en tenir, vous voudrez bien me marquer si je puis gar-
der une malle ou doux pour les charger derrière la chaise ou s'il
faut tout envoyer par le charriot.
Vous ne doutez pas, je l'espère, du plaisir que je sens à me
rapprocher de vous et de la maman : mais c'est sans doute par
plaisanterie que vous me proposez en cette saison la récréation
de Fourvière en sortant de Monquin. Bien obligé, belle cousine,
de la bonne hospitalité, mais je n'en abuserai pas.
Je sens ce qu'il y a d'obligeant et d'honnête dans le retard
d'envoyer chercher Tépinette. J'accepte ce retard, qui ne préju-
dicie à rien. Je vous écrirai quand il sera temps de l'envoyer
chercher, et cela signifiera que je suis prêt, ou à peu près, pour
l'envoi de la charrette. Malheureusement, nos tracas quoique
petits nous effarouchent, vu que nous sommes tous deux assez
hypothéqués. Ma femme a surtout un rhumatisme à l'épaule et
au bras droit qui la fait extrêmement souffrir; j'ai aussi mes
misères, et tout cela ne rend pas alerte pour agir. Il faut prendre
patience et faire comme on pourra.
Permettez-moi quelques douceurs en retour des vôtres. Voilà
trois pots de confiture de Montpellier dont vous voudrez bien
donner le choix à la bonne maman. A l'égard de l'impair, s'il vous
eml)arrasse, nous le mangerons ensemble chez elle ou chez vous.
Voilà les misérables restes d'un jambon de la façon de notre
ménagère, que les souris trouvaient assez bon. Je souhaite que,
sur le peu qu'elles ont laissé, leur goût soit confirmé par les
vôtres. Voilà aussi le panier aux confitures et au vin d'Espagne,
qu'elle a imaginé de lester avec des pommes afin que le vent ne
l'emportât pas.
TOMB XLVII. — 1908. 3
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34 REVUE DES DEUX MONDES.
Si VOUS avez la commodité de me faire acheter avant le départ
de la messagère quelques aunes de toile cirée pour envelopper
mon herbier et deux ou trois autres malles, je vous serai obligé
de vouloir bien me les envoyer par elle à son retour. Sinon, il
suffira de me les envoyer par celui qui viendra chercher Tépinette
et qui ne sera chargé de rien en venant. Mes remerciemens et
complimens à MM. de Lessert. Nous saluons et embrassons
conjointement ma belle cousine et sa bonne maman.
J.-J. Rousseau.
Je signe afin que vous connaissiez sous quel nom vous devez
désormais m'écrire (1).
[A Madame de Lessert.]
(A Monquin, 47 — 70 (2).
s
Je vous l'ai déjà dit, cousine, et je vous le confirme, si votre
cœur me trompe, il me trompe bien ; car je ne m'en suis jamais
défié un seul moment. Je n'ai jamais cessé de compter sur votre
bienveillance ; vous avez toujours eu et vous aurez toujours
toute la mienne et quelque chose de plus ; ûion attachement vous
est commun avec votre excellente mère, et je me crois aussi
bien voulu d'elle que de vous. Voilà, chère cousine, la vérité
telle que le Ciel la lit dans mon cœur. Quant à l'amitié et à
rétendue que je donne au sens de ce mot si grand, si sacré pour
moi, c'est une autre affaire. Elle donne des trop grands droits,
elle impose de trop grands devoirs pour qu'un infortuné, victime
des noirs complots des puissans et des méchans, doive espérer et
même désirer que ceux qu'il affectionne osent remplir ces de-
voirs auprès de lui. Si cela arrivait, je serais le premier aies en
détourner de peur de les impliquer dans mes misères et de les
leur voir augmenter en les partageant. Mais c'est un danger
auquel je n'ai pas peur que personne s'expose, et tous ceux qui
s*empressent autour de moi savent trop bien ce qu'ils font pour
que je m'alarme pour eux. Si j'ai quelque ami sur la terre, j'ai
dans ma situation la marque simple et sûre pour le reconnaître.
(i) n avait repris son yrai nom. Voir, dans la Correspondance, la lettre da
12 août 1769 à « Madame Rousseau. »
(2) Cette lettre doit être des premiers jours do mars, puisque le 9 il annonce le
renvoi de l'épinette (voir lettre du 7 mars à M** Boy de la Tour. Ed. Rothschild).
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ppjptlp UJ .V
LETTRES INÉDITES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 35
Je ne cherche à la trouver dans personne, mais je n'appellerai
jamais mes amis ceux en qui je ne la trouverai pas. Encore une
fois, je ne désire et n'attends plus aucune assistance humaine.
Je crois même n'en avoir pas besoin : mon innocence et ma
vertu me suffisent, avec les soins tardifs, mais sûrs de la Provi-
dence; donc je ne désespérerai jamais. On a toujours beau jeu
pour savoir ce que je pense, car tandis que tous les cœurs s'en-
veloppent à mes yeux de ténèbres, le mien, transparent comme
le cristal, ne saurait où cacher aucun de ses sentimens. Vous
venez, cousine, d'en avoir la preuve. J'irai plus loin. Je ne doute
point que vous ne soyez l'une et l'autre dupes de gens aussi
rusés que méchans, qui, pour comble de scélératesse, savent
couvrir leur haine infernale du vernis de la générosité. Je doute
encore moins que vous ne versiez un jour sur votre erreur des
larmes amères. Quand je verrai donc que vous me trompez, j'en
conclurai qu'on vous trompe; je gémirai sur moi, je vous
plaindrai, et ne vous en aimerai pas moins.
Voilà mes sentimens pour le reste de ma vie, à moins que,
par une révolution difficile à prévoir, votre cœur ne vienne enfin
à s'ouvrir au mien; alors nous retrouverons avec un plaisir égal,
moi mon amie, vous votre ami, dont vous vous honorerez un
jour. Je vous salue, chère cousine, avec la plus tendre affection.
Ma femme vous embrasse de tout son cœur. Nous sommes en
peine Tun et l'autre de cette vilaine coqueluche, et encore plus
de l'inquiétude qu'elle va vous donner. La lettre du papa n'exige
point de réponse pressée, je pourrai la faire auprès de vous. Dans
quinze jours au plus tard, si le temps se remet, vous pourrez
envoyer chercher Tépinette.
A Madame de Lessertj née Roguin {sic)^ à Lyon.
3
Monquin, 17 — 70
9
Voici, chère cousine, Tépinette, qui n'est pas, à la vérité, aussi
bien emplumée qu'elle est venue, mais à cela près en aussi bon
état. Je ne vous renvoie pas les plumes de corbeaux, non que je
les aie employées, mais parce qu'il a plu aux rats de les manger.
J'accepte, et avec le plus vrai plaisir, vos bons soins pour la
chambre à votre voisinage, supposant qu'elle est commode, sur-
tout un peu gaie, et qu'il y a deux lits, car cela est d'absolue né-
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36 REVUE DES DEUX MONDES.
ccssîté. Vous pouvez la retenir pour le commencement de la
semaine qui suivra la prochaine, et en conséquence nous tien-
drons prêt notre petit bagage pour qu'il puisse être chargé le
samedi 17, si la charrette arrive ce jour-là, ou quelqu'un des
premiers jours suivans, vous priant de me donner avis par la
poste du jour précis où elle arrivera. Nous pourrons partir
deux, trois ou quatre jours après, si vous avez la bonté d'en-
voyer la chaise.
Adieu, chère cousine, je finis à la hâte à cause que votre
messager compte aller encore aujourd'hui à Domarin (1). Je
vous sais très mauvais gré de ne m'avoir pas dit un mot de la
petite. Je m'inquiète de vos inquiétudes, et si vous n'en avez
plus, il n'est pas bien de m'en laisser. Ma femme est absente à ce
moment. Elle sera fort aise ainsi que moi de voir hâter celui de
nous rapprocher de vous.
[En marge :] Il faudra que le panier aux pommes soit un peu
grand, car nous en avons encore beaucoup.
A Madame Boy de la Tour, née Roguin, à Lyon.
14
Monquin. 17 — 70
3
L'état des chemins ne permet pas encore d'espérer avec cer-
titude que la charrette puisse passer samedi; d'ailleurs, bien des
traineries de ma femme nous empêcheraient d'être assez prêts
pour ce jour-là. Ainsi j'opine que la charrette ne vienne que
lundi 19 et la chaise le surlendemain. Nous attendrons l'une
et l'autre conformément à cet arrangement. Je n'ajouterai rien,
bonne maman, à ces deux mots écrits à la hâte, sinon que
n'ayant jamais su résister aux caresses, je me sens attendri jus-
qu'au fond du cœur par les vôtres et celles de ma cousine. Le
petit souvenir de ma jolie tante ne laissa pas aussi de me cha-
touiller : mais je vous sais très mauvais gré de songer si peu à
me donner un oncle.
Je serai forcé de laisser ici vingt à trente bouteilles de vin
qui est fort bon, quoique louche. Ne verriez-vous point quelque
moyen praticable de le transporter?
Ma femme vous dit mille choses, et je vous assure que sa
reconnaissance et la mienne répondent bien à votre empressement,
(i) Sic,
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LETTRES INÉDITES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 37
A Madame de Lessert, née Boy de la Tour, à Lyon.
26
Monquin, 17 — 70
3
J'ai reçu, chère cousine, à la fois vos deux lettres, dont Tune
est sans date, ce qui ne me laisse juger que par conjecture do
celle qui est la dernière en ordre. Je partage assurément Tem-
pressement que vous avez de me voir arriver, mais comme j ai
appris à ne pas régler sur mes désirs la mesure des possibles, et
que je suis certain de Pimpossibilité totale qu'une voiture par-
vienne ici dans Tétat où sont nos chemins, je ne puis souscrire
à des arrangemens qui mettraient et charrette et chaise et vous
et moi dans les plus désagréables embarras. Nos chemins sont
creux et comblés à tel point, qu'à trois cents pas d'ici l'on y
trouve quinze à vingt pieds de neige, et les terres à droite et à
gauche sont tellement détrempées, que dix paires de bœufs n'y
feraient pas faire dix pas à une voiture. Le bois manque à
Bourgoin, les paysans de mes environs ont du blé à vendre et
grand besoin d'argent; cependant rien ne passe, ni charriot, ni
cheval, rien ne peut passer que les piétons, avec beaucoup de
peine, en prenant un autre sentier. N'allez donc pas vous mettre
dans l'esprit que vos voituriers, quelque intelligens et zélés qu'ils
puissent être, pourront passer en s'aidant Tun l'autre et en pre-
nant des renforts dans le pays. Cela est totalement impossible,
et il faudra, comme qu'ils fassent, qu'ils s'en retournent comme
ils seront venus. Malheureusement, une bise froide qui s'obstine
depuis trois semaines me laisse peu d'espoir de voir sitôt fondre
la neige; il n'y a que des pluies et des vents chauds qui puissent
opérer cet effet. 11 faut forcément les attendre, et faire en atten-
dant comme on pourra; sitôt que les chemins commenceront à
devenir praticables, je serai exact à vous le mander. Jusque là
vos soins et les miens seraient inutiles, et quoi que nous fas-
sions, je ne saurais démarrer.
Je dois vous avertir d'une autre chose encore : c'est que vous
ne me donnez pas assez de temps pour vous répondre. Je suis sur
une montagne où, quoique à une lieue seulement de Bourgoin,
cela fait une différence souvent de trois ou quatre jours, vu la
difficulté des chemins, surtout en hiver, vu que la poste arrive
trop tard pour que je puisse envoyer chercher mes lettres le
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38 BEVUE DBS DEUX MONDES.
môme jour par des femmes ou filles qui ne veulent pas se mettre
à la nuit dans ces chemins affreux, vu qu'il m'est onéreux et
même impossible d'envoyer exactement & chaque courrier, sans
prévoir qu'il doive rien m'arriver pour cet ordinaire, et de ren-
voyer un autre exprès porter ma réponse ; enfin tous ces inconvé-
niens mettent souvent un intervalle de plusieurs jours entre
l'arrivée d'une lettre et la possibilité de ma réponse ; je vous ^
prie donc de faire entrer cette considération dans le temps que
vous me laissez pour vous répondre et qui ne doit pas être cal-
culé comme si j'étais à Bourgoin.
Grand merci de votre cahier de musique. Il m'est d'une grande
ressource pour prendre patience, mais l'épinette y manque bien
pour ce moment-ci. La musique, comme vous dites fort bien,
ne réchauffe pas ma chambre, mais heureusement le bois ne me
manque pas encore, et j'ai même eu de quoi en faire quelque
petite part à mes voisins, que la neige qui les a surpris quand
ils ne l'attendaient plus a mis hors d'état d'aller au bois. Mes
autres provisions sont à la vérité tout à fait à leur fin : nous
n'aurons vraisemblablement point de vin à emporter, et nous
n'avons plus de farine que pour une petite fournée. Eh bien! que
s'ensuit-il de là? que les choses impossibles cesseront de l'être
pour me tirer d'embarras? Non, belle Dame, il s'ensuit tout
autre chose : c'est qu'il est inutile de regimber contre la néces-
sité. C'est une philosophie que j'ai eu le temps d'apprendre et
qui, je l'avoue, est plus à mon usage qu'au vôtre, mais qui, plus
ou moins, est la leçon de tous les mortels. Nous vous saluons»
chère cousine, l'un et l'autre de tout notre cœur.
Je suis bien sensible à la bonté qu'a la maman de vouloir bien
envoyer son domestique : mais je ne vois point que cela soit
nécessaire.
[A Madame de Lessert.]
2
A Monquin, 17 — 70
.4
J'espère enfin, chère cousine, avoir les chemins assez libres
pour aller faire mes Pâques avec vous ; la neige a fondu dans la
campagne, et la pluie qui se prépare me promet de la fondre
aussi bientôt dans nos chemins creux. Sur cette attente, je vous
propose de vouloir bien envoyer les voitures la semaine pro-
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LETTRES INÉDITES DE JEÂN-JACQUES ROUSSEAU. 39
chaiiie et de faire en sorte qu'elles viennent nous prendre, nous
et notre petit bagage, le mardi 10 de ce mois dans la matinée,
afln que nous puissions aller coucher à Lyon le même jour, ce
qui me parait cependant assez difficile. J'ai été assez malade ces
jours derniers pour ne pouvoir aller visiter les chemins moi-
même, et c'est en vain que je compterais de la part de personne
sur un mot de vérité ; mais tout me fait présumer que le jour
marqué les voitures trouveront le passage libre et praticable soit
par le chemin, soit par les terres. Ainsi, si d'ici-là nous n'avons
plus de lettres l'un de l'autre, je tiendrai cet arrangement pour
déterminé et je me tiendrai prêt pour le jour ci-dessus.
On m'offre ici des voitures de toute espèce et à choisir tant
pour nous que pour notre bagage; on me presse même jusqu'à
Timportunité pour les accepter. Mais outre que cette acceptation
d'offres d'ailleurs très obligeantes a bien aussi ses incommodités,
dans la concurrence de deiix personnes qui ne sont pas trop
bien ensemble, je ne saurais préférer l'une sans offenser l'autre,
et comme vous savez, je n'ai pas besoin d'augtnenter le nombre
de mes ennemis. Ainsi je conclus à m'en tenir à notre arrange-
ment. Adieu, chère cousine; dans ma situation l'on ne doit
jamais répondre de ce qu'on fera, mais si rien ne s'oppose à ma
résolution, de demain en huit nous aurons, ma femme et moi, le
plaisir d'embrasser une cousine et sa maman qui nous sont bien
chères et que nous saluons de tout notre cœur.
A Madame de Lessertj à Fourvière.
[Lyon], ce samedi matin [mai 1770].
Le cousin, bien fâché de ne pouvoir aller lui-même savoir
des nouvelles de la pauvre petite menote meurtrie, espère en ap-
prendre de bonnes ce soir. Dans la supposition que le petit
spectacle de l'Hôtel de Ville puisse amuser un moment l'excel-
lente maman et toute sa digne famille, il mande à sa chère
cousine qu'il y a six billets pour lundi et autant pour mardi qui
leur sont destinés et dont elles peuvent arranger la distribution
entre elles comme elles le jugeront à propos (1). Si ce nombre
(i) Une fiche jointe à cette lettre porte la note suivante : « Pendant le séjour
que i.-J. Rousseau fit à Lyon en 1771 [1770, sans doute], on crut dans une société
qu'il trouveroit plaisir à voir jouer le Devin du village et le drame lyrique de
Pygmalton, etc.. » -^ Le bas du papier est déchiré.
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40 REVUE DES DEUX MONDES.
ne suffit pas pour les amis ou amies dont elles jugeront à propos
de se faire accompagner, elles peuvent dire librement combien
elles en souhaitent de plus, ils y seront ajoutés. Le cousin a
pensé que ce partage en deux jours leur serait plus commode, et
il sera mieux aussi pour la chose, vu la petitesse de remplace-
ment. Il attend réponse ce soir & cause qu'on est obligé, par la
raison que je viens de dire, de faire d'avance les arrangemens.
Ma femme salue de tout son cœur la chère cousine et se
flatte d'être de son cortège ou de celui de la maman lundi à
THôtel de Ville. Bien entendu que son billet dont je me charge
ne sera pas compris parmi les douze.
A Madame de Lesscrt.
26
Lyon (1), n - 10 (2)
5
Je ne puis encore, chère cousine, vous faire en ce moment
une réponse précise quant aux billets; le petit nombre qu'on me
fournit ordinairement est presque tout engagé et ne m'a point
encore été envoyé; comme on les imprime dans la matinée, on
ne m'envoie guère les miens qu'à midi, et si l'on venait à
m'oublier, je ne voudrais enfreindre que pour vous-même ou
les vôtres ma règle de n'en point demander. Si on me les
envoie, comme je l'espère, vos amis auront la préférence et je
remettrai le nombre que vous me marquez à monsieur votre
beau-frère, qui s'est chargé de les faire passer à leur destination.
J'ai passé très agréablement, malgré la pluie, une journée
franche auprès de la bonne maman, et il ne tiendra pas à moi
que je n'aille derechef avec ma femme lui demander Thospi
talité. Si votre maison était moms pleine, vous savez avec quel
plaisir j'en irais occuper un petit coin; mais j'ai pour maxime,
malgré lair natal, que le plus vif empressement ne doit jamais
vous faire oublier la discrétion. Je suis fâché de ne pouvoir être
demain de votre pèlerinage. J'apprends que vous attendez le
cher mari sur la fin de la semaine ; ne viendrez-vous point le
recevoir ici? Cet arrangement me conviendrait si fort que je
voudrais bien qu'il vous convînt un peu.
Je reçois en ce moment des billets, en moindre iiombre que
(1) Sic. Cette lettre ne peut être que de mai 1770.
(2) En tête, le quatrain qu'on a tu plua haut.
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LETTRES INÉDITES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 41
ci devant, vu Textrême affluence des curieux. Cela fait que je
n'en puis donner que deux. Mais M. le major m'ayant fait dire
que la porte serait ouverte aux personnes que je mènerais avec
moi, je ne doute point qu'il n'ait la même complaisance pour
celles que je chargerais d'une lettre, et j'en donnerai une à ceux
pour qui vous vous intéressez, s'ils la désirent, vu que l'heure ci
mon indisposition ne me permettent pas d'aller moi-môme.
Bonjour, chère cousine, je suis si fort pressé que je ne sais
ce que j'écris. Mais je crois lire trop bien dans votre excellent
cœur pour que vous ne lisiez pas un peu dans le mien. Ma
femme vous embrasse avec la même tendresse que son mari,
c'est tout dire.
A Madame de Lesseri, à Lyon.
A Paris (le reste de la date est déchiré) (1).
Votre lettre, chère cousine, m'a épanoui le cœur, et les té-
moignages de votre souvenir m'ont bien fait sentir qu'il sera le
même pour vous toute ma vie. Quoique j'eusse assez exactement
de vos nouvelles par la bonne maman, je sentais toujours qu'il
me manquait quelque chose qui ne me manque plus depuis
votre lettre.
Que Dieu vous le rende, mon aimable amie; pour moi, je
vous le rends bien de tout mon pouvoir. Que je me réjouis
pour le bon papa qu'il vous ait eu auprès de lui vous et votre
fille pour aider aux chères nièces à lui faire supporter les maux
attachés à la vie déclinante. Quel dommage que cet excellent
homme, si digne de toutes les consolations, n'en goûte qu'au-
tour de lui et de celles qu'il faudra qu'il laisse, et qu'il n'em-
porte pas avec sa vertu l'espoir d'en trouver le prix, qu'il ne
laissera pas de trouver sans doute, mais dont l'attente n*aura
point embelli ses derniers jours !
Vous avez fait une autre œuvre de miséricorde non moins
précieuse auprès de ma pauvre tante, que je pourrois appeler
ma mère par tous les soins maternels qu'elle a pris de moi dans
mon enfance. Ah! si vous eussiez connu alors cette excellente
(1) Cette lettre, qui n'existe plus qu'en copie, doit être de novembre 1170. Elle
fat en effet, comme on va voir, remise aux frères de Lessert, qui durent quitter
Paris le 27 novembre 1770 (voir lettre de Rousseau à M-* Boy de la Tour du 26 no-
vembre, éd. Rothschild).
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42 REVUK DBS DEUX MONDES.
fille ! Elle avait aussi de ces beautés qu'un heureux naturel rend
plus touchantes; elle, était presque... il ne lui reste plus que
ses vertus et l'attachement d'un cœur sur lequel elles n'ont pas
été sans fruit. Chère cousine, je vous trouve encore plus ado-
rable par vos bontés pour elle que par toutes celles dont vous
m'avez comblé. Ohl que n'étais-je à genoux entre vous deux,
mouillant alternativement ses mains et les vôtres des plus déli-
cieuses larmes que l'attendrissement puisse faire couler! Vous
m'aviez dit, chère amie, qu'on ne l'avait pu trouver h Nyon, et
que Tannée échue de sa pension lui avait été envoyée par la
poste. Cela m'avait mis en quelque peine sur le sort de cet en-
voi. Vous m'auriez fait plaisir de me donner quelque éclaircis-
sement sur ce point, afin que, s'il y avait fallu suppléer par ce
qui restait encore, je songeasse de bonne heure à remplacer
celui de l'année prochaine. Car quoique j'aie fait & ma tante
cette petite pension dans un moment d'abondance qui n'a pas
été long et que je ne fusse guère en état de la lui faire en ce
moment, si la chose était à faire, je suis pourtant bien déter-
miné, puisqu'elle l'a, à ne la lui jamais ôter, quoi qu'il arrive,
durant sa vie ou la mienne. Qu'elle en ait besoin ou non, peu
importe ; il me suffit d'être sûr que cette perte l'affligerait.
Eh quoi ! chère cousine, encore cette pension du Roi d'An-
gleterre ! Je croyais qu'il n'en était plus question depuis long-
temps. Lorsque j'y renonçai, j'eus tort peut-être, mais après
avoir réparé ce tort, je pouvais m'attendre que cette réparation
serait agréée et que j'en serais instruit. Cela n'est point arrivé;
mon parti est pris, comme vous savez, et je n'ai rien à écrire
au général Conway.
Je présume que cette lettre, dont je charge messieurs vos
frères, que j'ai le plaisir de voir ici, vous trouvera de retour à
Lyon en bonne santé, au milieu des objets chéris qui vous y
rappelaient, et dont vous allez bientôt augmenter le nombre.
Jouissez, chère amie, de tout ce qui peut donner ici-bas un prix
à la vie, et plaignez ceux qui, faits pour le goûter ainsi que
vous, n'ont pas eu le même bonheur. Adieu, je vous quitte à
regret et nous vous embrassons l'un et l'autre de tout notre
cœur. Ma lettre a tardé longtemps, et dans l'intervalle j'ai eu le
plaisir d'apprendre quelquefois de vos bonnes nouvelles, dont
je me réjouis.
Jean-Jacques Rousseau.
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L'ÉNERGIE AMÉRICAINE
D'APRÈS LES PLUS RÉCENTES OBSERVATIONS (l)
Les États-Unis nous attirent par le magnifique déploiement de
leur vigueur, par l'intensité de leur vie. Il semble que nos civili-
sations fatiguées puissent se ranimer à leur contact, se retremper
dans les eaux vives de cette fontaine de Jouvence où des immi-
grans de toutes nations dépouillent leur vieillesse. Les nombreux
et remarquables témoignages qui se sont multipliés depuis
quelques années se rapprochent et s'ordonnent suffisamment
pour nous laisser entrevoir, par delà les décors de l'activité et de la
richesse, les traits caractéristiques de l'individu et de la société,
pour nous révéler surtout la puissance de l'idéal qui, mettant
au service de cette société toutes les forces vives de la religion,
de l'éducation et de l'action sociale, l'oriente vers un avenir dont
les difficultés ne doivent pas cacher à nos yeux les promesses.
I
Le caractère le plus apparent et en même temps le plus
essentiel, celui que tous les observateurs ont vu le premier,
parce qu'il est le plus saisissant, et retrouvé dans tous les autres,
parce qu'il s'y accuse, c'est l'activité hardie, l'appétit d'action,
l'élan de l'Américain des États-Unis. Chaque société reçoit, en
effet, sa détermination fondamentale de la tâche qu'elle a & rem-
(1) p. de Rousiers, la Vie américaine, 2 voL; — J. Huret, En Amérique , 2 vol. ;
— Félix Klein, Au pays de la vie intense; — G. Wagner, Vers le cœur de l'Amé-
rique; — Urbain Gohier, le Peuple du XX* siècle; — Paul Adam, Vues d'Amérique,
— Henry Bargy, la Religion dans la Société aux États-Unis; — Th. Bentzon,
femmes d'Amérique; — Les Américaines chez elles; — Fraser, L'Amérique au tra-
vail, ita.d, fr.; — Vicomte G. d'Avenel, Aux Êtats-Uniê; — Louis Aubert, Améri-
cains et Japonais.
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44 REVUE DES DEUX MONDES.
plir; et cette tâche était, là- bas, la mise en valeur de richesses
prodigieuses. Elle s'imposa dès le début. Les premiers colons eux-
mêmes, venus dans une intention bien différente, les puritains
du Yorkshire, qui abandonnèrent leur refuge de la Hollande pour
sauvegarder leur langue et résolurent de transporter TAngle-
terre par delà l'Océan, se trouvèrent contraints de se mettre à
Toeuvre et d*obéir, si Ton peut dire, à cette sommation. Ils dé-
barquaient sur une terre aux immensités disponibles, qui ne
leur présentait rien, mais qui leur promettait tout. Elle invitait
au travail, et le pionnier n'avait qu'à avancer pour conquérir.
La propriété s'étendait devant lui, libre, indéfinie, offerte à son
seul effort. Il se constitua bientôt, sur les divers points du ter-
ritoire où s'étaient établies les colonies, des sociétés dominées
par les conditions économiques, comme, dans d'autres circon-
stances et sous l'empire d'autres nécessités, il s'était formé des
sociétés de type militaire ou théocratique. Mais c'est le dévelop-
pement de l'industrie, avec les progrès de la vapeur, de l'élec-
tricité, la découverte des mines, qui devait décupler l'expansion
de l'énergie, de Tinitiative, de l'audace. Un monde inexploité
attendait la main et Tesprit de l'homme. L'homme répondit à
cet appel.
Rien ne venait l'en détourner. Le passé n'était point derrière le
présent, avec ses exigences et ses complications de toute sorte :
intérêts contraires à concilier, passions à ménager, rancunes à
assouvir, injustices à redresser, inégalités à supprimer. Nul
héritage ne pesait sur les mains libres des travailleurs. Le sens
de leur activité ne se trouvait point déterminé par des directions
antérieures et leur effort se tournait spontanément vers l'ave-
nir, s'orientait naturellement vers l'œuvre nécessaire. Dans de
telles conditions, il est facile de vouloir et d'agir. La volonté
et l'action se concentraient sur une seule fin : la production
de la richesse. C'était une condition primordiale de vie avant
d'être une ambition. C'était l'ultimatum de l'instinct de con-
servation, Téqui valent du souci de la défense extérieure chez
les peuples environnés d'ennemis ou de rivaux. Les colons de la
Nouvelle-Angleterre ne connaissaient pas ce souci, que devait
igaorer jusqu'à nos jours la grande nation à laquelle ils ont
donné naissance. La jeune République n'eut donc point à dé-
fendre, ni même à garder des frontières qui reculaient devant ses
progrès. Les circonstances donnaient à ses rêves un tout autre
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R^^'
L*ÉNERGIE AMÉRICAINE. 45
objet que la gloire militaire. Enfin, elle n'était pas accaparée
non plus par celte lutte intérieure contre le pouvoir qui a jeté
tant de peuples dans l'action politique et y a ramassé toutes leurs
énergies. L'État n'a jamais pu, là-bas, être oppresseur. Il no
s'est point constitué fortement en debors et au-dessus des indi-
vidus. Ceux-ci, au contraire, l'ont créé de toutes pièces, à leur
image, selon leurs besoins et leur idéal, tout près d'eux, sans
qu'aucun prestige mystique pût s'attacher à une origine très
réaliste,qui ne s'enveloppait point des brumes du passé et ne se
perdait ni dans les nuages de la mytbologie, ni dans les lé.
gendes de l'béroïsme. Les chefs ne descendaient ni des dieux, ni
des demi-dieux: c'étaient des hommes, désignés par des hommes,
pour une œuvre définie et tout humaine.
Rien n'altérait donc, rien n'atténuait le caractère essentielle-
ment économique de cette société vouée au plus intense labeur.
Il marquait chaque individu de son empreinte et réduisait ainsi
à l'uniformité une diversité croissante où se confondent toutes
les races et tous les peuples. Car l'immigration jette sur les
rives de la Nouvelle- Angleterre et dans les espaces libres du
vaste continent une multitude toujours croissante d'Européens
aventureux et résolus, qui se livrent à cette force transforma-
trice. Ceux qui viennent aux États-Unis chercher fortune se
sentent, en effet, pour une raison ou pour une autre, plus forte-
ment attirés vers eux qu'attachés à leur propre patrie. Mal
adaptés & leur milieu, incapables d'en accepter les nécessités et
d'en subir le déterminisme, vaincus ou mécontens, ils y vivaient
mal et ne demandaient qu'à s'en détacher. Disons mieux : ils en
étaient déjà détachés, tandis qu'ils se trouvaient au contraire en
affinité et comme en harmonie préétablie avec le pays où les
appelaient leurs tendances et auquel ils appartenaient déjà en
quelque mesure par leurs goûts et leurs aspirations. Si parmi
eux quelques-uns se sont trompés et ont cédé à une illusion,
c'est en les rejetant que la nouvelle société leur révélera leur
erreur. Une sélection naturelle, on serait tenté de dire, devant
une si puissante machine, une élimination automatique, ne lais-
sera persister que les plus capables d'adaptation. Dans ces con-
ditions, il ne saurait y avoir de réfractaires : le jeu de la vie
les a supprimés. Ils reviennent dans leurs pays d'origine ou
flottent là-bas comme des épaves qui, sans se mêler à l'im-
mense océan, surnagent dans son écume.
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46 REVUE DBS DEUX MONDES.
Ceux qui restent s'harmonisent d'autant plus facilement au
nouveau milieu qu'il ne leur offre pas de résistance. Il n'a pas
ces contours arrêtés, immuables, où s'affirme la physionomie
d'une nation séculaire, intraitable sur ses traditions, ses souve-
nirs et ses habitudes. Une telle nation a beau être accueillante
et hospitalière : elle reste impénétrable. L'immigrant aura tou-
jours le sentiment d'être un étranger, chez des étrangers. 11
pourra s'y plaire, aimer ses hôtes, devenir par la naturalisation
leur compatriote : il restera distinct du type national auquel une
assez longue évolution serait seule capable de le réduire. Rien
de pareil aux États-Unis. De plus, ils sont trop jeunes pour
avoir été mêlés au passé de l'Europe, trop loin pour avoir pesé
sur ses destinées ; nous ne sommes séparés ni par des souvenirs
génans, ni par des exaspérations de voisinage. Enfin, l'assimila-
tion est d'autant plus facile qu'elle se fait par le dehors, grâce
aux nécessités d une vie tout extérieure, réalisée dans ce dé-
ploiement d'énergie qui est le facteur essentiel de l'ftme améri-
caine et en commande toutes les modalités.
II
L'énergie physique de l'effort domine toute la psychologie de
rAméricain. Pionniers et défricheurs des origines, trappeurs du
Nord ou cow-boys des solitudes de l'Ouest, chercheurs d'or,
prospecteurs, lanceurs d'affaires, ouvriers affamés, aventuriers
en quête de leur c< chance, » tous ne subsistent qu'à force
d'énergie. Cette nécessité initiale n'a point changé : on la retrouve,
à peine transposée, chez les rois de l'industrie, des chemins de
fer ou de la finance. L'intensité de l'effort n'est pas moins grande
pour se maintenir au faîte que pour y monter. Les romanciers
d'aujourd'hui, Upton Sinclair, Frank Norris, A. H. Lewis, nous
peignent en traits sévères cette fureur d'agir et de dominer,
comme Bret Harte évoquait « sous une forme joyeuse les luttes
des robustes individus » qui venaient tenter fortune aux eldo-
rados californiens, u comme Fenimore Cooper avait décrit leurs
efforts tragiques, le combat contre la nature vierge, la conquête
de la forêt et de la prairie, la substitution de l'être fondateur et
industrieux & l'Indien chasseur et instinctif (1). » Sous l'influence
(1) Paul Adam, op. cit., p. 339.
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l'énergie américains. 47
de l'exemple, la contrainte des faits se transfonne en résolution
volontaire : les succès rapides engagent chacun à s'évertuer ;
toutes les forces se tendent dans le même sens, et il se produit
une émulation analogue à celle qui multiplia les vocations mili-
taires autour des héros de la République et de l'Empire.
Placez une énergie exaltée devant un champ d'activité
immense: elle brûlera d'entreprendre. L'initiative est un des
traits constitutifs du caractère américain. Une de ses manifesta--
tions les plus curieuses est le peu de goût des Américains pour
les carrières toutes faites, la tendance universelle à ne pas
adopter de carrière du tout. Au lieu d'aspirer à « se caser, » cha-
cun cherche la fortune et essaie tour à tour les situations les
plus diverses. M. Jules Huret nous rapporte le cas d'un conduc-
teur de train, Alsacien d'origine, mai» déjà complètement amé-
ricanisé, à la première génération. D'abord gérant d'hôtel, il
avait fait des économies et allait de venir patron lui-même, quand
il perdit son argent dans une mauvaise affaire. Il s'était alors
engagé au service d'une compagnie de chemins de fer, parce
qu'il avait ainsi l'occasion de rencontrer beaucoup de gens, et il
attendait « sa chance, » dont il ne doutait pas. « Comparez Tallure
et le langage de cet homme avec celui de son collègue français.
L'un, qui ne se sent là que provisoirement, en attendant Voppor-
iunity de se lancer dans les affaires et de faire fortune; l'autre,
content de son sort, ou du moins résigné, et dont le seul rêve
est d'atteindre le moment delà retraite, ime retraite misérable ! »
On comprend que de tels hommes ne reculent pas devant le
risque. C'est une condition indispensable du succès. Elle n'effraie
pas des gens dont toute la destinée est d'entreprendre, tout
l'idéal de réussir, ni que fascinent des exemples d'audace heu-
reuse. Ce n'est pas assez de dire qu'ils n'en ont point peur : ils
l'aiment. Le risque les passionne comme un jeu, les séduit
comme une aventure. C'est leur façon à eux de livrer bataille
et ils y apportent la même intrépidité que nous admirons dans
d'autres combats. « L'Américain dédaigne la ruine comme le
héros dédaigne la mort (1). »> Cette bravoure lui est naturelle; il
s'y complaît et la pousse jusqu'à la bravade. Un projet le tente
s'il est un défi au sens commun, à la prudence et aux habitudes.
C'est ce qu'il appelle fièrement une idée bien américaine. Le
(1) p. Adam.
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48 REVUE DES DEUX MONDES.
paradoxe est devenu le tour naturel de son action, comme chez
d'autres un tour d'esprit. Il entrahie ceux-ci à Terreur et le
mène, lui, à la faillite, — quatre-vingt-dix fois sur cent, au
témoignage de M. Carnegie.
Derrière cette activité résolue et directe, une intelligence
précise et linéaire, qui n'est jamais tentée de s'étendre, n'est
point en danger de se disperser et favorise naturellement le
maximum d'application exclusive. Il n'y a pas plus de dilettan-
tisme dans les esprits que de flânerie dans les rues. Chacun
marche à son but, droit et vite, sans s'arrêter, sans s'attarder,
sans se distraire. C'est une double économie de force et de
temps. Tout l'homme est occupé à faire ce qu'il fait, et il n'est
jamais tenté de faire autre chose ; car le reste ii'existe point pour
lui. De là le contraste entre la rectitude de l'Américain dans ses
affaires, la précision quïl y apporte, et d'autre part le vague où
il laisse tout ce qui n'est pas cet objet déterminé. Il ne s'inté-
resse jamais qu'à une idée : celle qu'il réalise.
Encore ne se dégage-t-elle qu'à mesure qu'il la réalise ; car la
pensée ne précède pas l'action, ne se déploie pas en dehors
d'elle : elle en procède plus qu'elle ne l'inspire. Les races spé-
culatives se plaisent à imaginer des actions qu'elles n'accom-
plissent jamais. Les Américains agissent leur pensée; leur esprit,
d'allure toute pratique, n'a pas seulement sa fin, mais son prin-
cipe même dans l'action. M. Paul Adam a rappelé les récentes
et déjà célèbres théories de William James sur les émotions, et
il lui a suffi d'en étendre un peu le sens pour nous y faire voir
l'expression même du caractère américain, la formule réfléchie
et philosophique de son instinct naturel. Qu'est-ce autre chose,
en effet, cette priorité de l'action, que la raison d'être des exer-
cices par où nous déterminons notre corps aux attitudes des sen-
timens que nous voulons éprouver, des pensées auxquelles elles
semblent correspondre? Nous -comprenons mieux alors l'impor-
tance des sports dans la vie américaine. Nous comprenons aussi
la valeur des apparences, si elles ne font plus que devancer et
préparer la réalité. Efforcez-vous de paraître ce que vous voulez
être : non seulement on pourra croire que vous Têtes ; mais, tôt
ou tard, vous le serez. C'est la justification psychologique du
bluff. Les idées de l'Américain se frayent leur voie à travers l'ac-
tion, comme celles de Numa Roumestan à travers les mots, et de
même que celui-ci avait besoin de parler, celui-là a besoin d'agir.
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l'éa'ergie américaine. 49
Mais ce serait une méprise de nier l'idée parce que chez ce
peuple essentiellement actif elle n'est pas souveraine. Si elle
n'est jamais une fia, elle est toujours un moyen, et, à ce titre, elle
intervient partout; sa place retrouve, pour ainsi dire, en éten-
due ce qu'elle perd en élévation, et on lui rend peut-être en im-
portance ce qu'on lui ôte en dignité. L'Américain « croit que pour
faire de l'argent, comme pour faire des poèmes, l'intelligence et
le savoir sont également nécessaires (1). » Nous serions tentés
de nous demander si cette assimilation des diverses formes de
l'activité contribue davantage à relever l'art de faire de l'argent
ou à rabaisser celui de faire des poèmes. On monte là-bas une
Université comme une usine, et d'ailleurs n'a-t-elle pas le même
but : le rendement financier, l'utilité pratique? On ne conçoit
la culture et on ne la juge que par rapport à la richesse maté-
rielle, soit pour son accroissement, soit pour son emploi. La
culture doit servir à acquérir la richesse, ou à l'utiliser, à l'orner.
L'action est donc une nécessité imposée par les circonstances;
la volonté est devenue le caractère dominant de l'individu ; l'in-
telligence lui est subordonnée. Nous étonnerons-nous que le
sentiment disparaisse? Dans la concurrence vitale, chacun est
trop embarrassé de soi pour penser aux autres, trop préoccupé
de vaincre pour s'apitoyer sur les vaincus, trop pressé d'avan-
cer pour s'attarder à les secourir. La formidable machine éli-
mine le déchet. Rien n'est plus frappant que de voir comment
fonctionne là-bas l'assistance, comment se manifeste la solida-
rité. Elles ne se pénètrent jamais d'aucune tendresse. Il était
réservé à l'Amérique de nous révéler une figure originale, celle
du philanthrope sans amour, ignorant la douceur d'illuminer les
visages et de faire éclore un peu de joie sur son passage. Un
milliardaire qui a 500 000 francs à dépenser par jour se fait un
point d'honneur de ne pas donner de pourboire, parce que ce
n'est pas dû. C'est un homme « exact, » — un homme dont
la conduite a la beauté d'un calcul. On ne néglige rien pour
perfectionner ceux qui peuvent résister et servir, les forts ; on
abandonne les faibles impitoyablement. Ils ne comptent pas ; ils
n'intéressent point : on ne semble pas les voir. M. Paul Adam a
bien marqué ce trait, qu'il oppose a notre sensiblerie du vieux
monde, et qu'il admire. Que cela est vieux jeu d'avoir pitié de la
(1) P. Adam, p. 353.
TOUS XLVii. — 1908. . 4
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i
90 REVUE DES DEUX MONDES.
souffrance! Demandez à M. Jules Huret comment on en use en
Amérique. A Pittsburg, Tenfer industriel où, parmi les 60000 Ita-
liens et les 300000 Slaves, Croates, Hongrois, etc., de la ville et de
ses faubourgs, il en est tant dont l'organisme, usé par les priva-
tions antérieures, ne peut supporter le dur travail et le vent gla-
cial, à Pittsburg, capitale du trust de Tacier qui donne par an
700 millions de bénéfices, il n'y a pas d'hôpital! Il y a des
bibliothèques, fondées par M. Carnegie, Free to people^ et on
vient d'inaugurer un institut qui lui a coûté 30 millions.
Débrouillez-vous, et .si vous êtes de force à résister, en voici
les moyens. Mais si vous faiblissez, vous proclamez par là votre
indignité de vivre et vous n'avez plus qu'à mourir. Les grandes
victoires industrielles sont comme les autres : elles jonchent le
champ de bataille. Le conquérant détourne les yeux et passe.
Il a d'autres combats à livrer. Ceux qui sont morts sont morts.
C'est la conception même de Napoléon, pour qui les Améri-
cains ont d'ailleurs tant d'enthousiasme. Mais Napoléon ne se
piquait point d'humanitarisme. Le « pacifisme » de M. Carnegie
nous touche moins, et ses prêches contre la guerre perdent de
leur sens. Avant de songer à ceux que des éventualités futures
tout à fait hors de son pouvoir exposeraient à périr, ne serait-il
pas plus simple et plus humain au roi de l'acier de regarder
ceux qui meurent à ses pieds et doht Técrasant labeur bâtit
chaque jour pierre à pierre l'édifice de sa royauté? M. Carnegie
est à coup sûr une âme généreuse, un philanthrope animé de
nobles intentions : il fait le bien à l'américaine, et c'est cet
aspect du caractère américain qu'il importait de signaler.
Nous en trouverions mille autres indices, tous plus choquans
pour nous les uns que les autres. La législation des accidens du
travail s'inspire du même esprit. « Il existe une décision de la
Cour suprême de Pensylvanie établissant que, en cas d'accident
survenu à un ouvrier étranger d^s les usines de l'État, la
famille de cet ouvrier, si elle n'est installée en Amérique, ne
pourra revendiquer de dommages- intérêts... Ce sont de conti-
nuels massacres... Aucune précaution n'est prise pour sauve-
garder la vie des ouvriers, et comme les compagnies sont toutes-
puissantes, que les tribunaux leur sont acquis, et qu'en outre
la loi elle-même est en leur faveur, elles ne se gênent pas (1). »
(1) J. Huret, II, 397.
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l'ékercic: américaine. SI
Dans ce pays où rhomme n'a de valeur que par son activité
et son effort, où l'on ne se met en peine ni d'égards, ni de pitié
pour ceux qui ne peuvent lutter, les dispositions ne sauraient être
meilleures envers ceux qui ne le peuvent plus. La vieillesse est
une incapacité; elle déprécie Thommeet par avance le supprime.
Qu'il cède la place quand son rôle est fini. C'est ici le royaume
de la jeunesse. Tous les observateurs sont frappés du nombre et
de l'importance des situations occupées par de jeunes hommes.
De bonne heure, ils sont indépendans, et les parens les lais-
sent libres de leurs initiatives et de leurs travaux. Ils vont de
l'avant, et leur âge, loin de les desservir, les favorise. Car il
les met en harmonie avec l'esprit et le caractère de leur pays,
qui a, lui aussi, toutes les qualités, tous les défauts de la jeu-
nesse. Suivant qu'on regarde davantage ceux-ci ou celles-là, on
le critique ou on l'admire. Mais on ne peut guère s'empêcher de
voir les uns et les autres, qui se manifestent avec un égal éclat.
Exaltation de la volonté, subordination de l'intelligence,
amoindrissement de la sensibilité, nous trouvons là tous les
caractères du type actif, dans son opposition la plus tranchée
avec le type sensitif et intellectuel des vieux pays celto-latins.
Les circonstances de toute sorte et les conditions de vie ont
favorisé le développement de celui-là dans toute sa pureté,
comme celui-ci s'est épanoui dans la France classique et roman-
tique des trois derniers siècles. En contraste avec cette physio-
nomie qui nous est si familière, nous allons voir se dessiner la
physionomie de la société américaine.
III
Chez nous, la société se distribue et s'organise dans des
cadres dessinés par les siècles; l'ambition est donc de s'y ins-
taller et d'y jouir des avantages correspondans. Les honneurs,
la sociabilité, le loisir, voilà des fins désirables : la richesse n'a
de prix que dans la mesure où elle les favorise. On la considère
comme attachée naturellement à un certain rang, à de certaines
fonctions : soit qu'elle y conduise, soit qu'elle en vienne, elle
n'est jamais qu'un accessoire de la charge ou de la dignité. Dans
cette société d'origine féodale, ce serait déroger que d'acquérir.
Telle était du moins la conception primitive, qui résista si long^
temps au progrès des idées modernes, et dont on retrouverait
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dJ REVUE DES DEUX MONDES.
encore l'empreinte dans nos mœurs d'aujourd'hui. En Amérique,
au contraire, sous l'impérieuse nécessité de mettre en valeur le
' pays vierge, de réaliser les virtualités dont il éblouit et grise les
hommes, la loi initiale et fondamentale est de produire : loi, au
sens le plus fort et le plus précis du mot, à savoir « nécessité
qui dérive de la nature des choses. » On voit ce peuple s'éver-
tuer, arriver à la richesse, et on croit, parce qu'elle est le terme,
qu'elle était le but. Illusion, qu'il peut partager lui-même. Son
activité est, en q^aelque sorte, condamnée à produire. Notre
idéal serait de posséder sans acquérir; l'Américain aimerait
mieux, s'il le fallait, acquérir sans posséder.
La meilleure preuve de cette disposition, c'est qu'il continue
de travailler quand il a atteint — ou dépassé — les limites
extrêmes de la richesse. 11 travaille et fait travailler son argent,
qui doit produire à son tour. Il na jamais rêvé de « se retirer, »
avec SOS gros revenus ou ses petites rentes, dans son apparte-
ment de ville, son château ou sa maison des champs. Il croit
peut-être aimer le travail pour la richesse; mais la société
marche à sa fin, qui est la production intensive, et l'attrait de
l'or est un moyen d'y faire servir l'homme, comme, au dire de
Schopenhauer, l'amour nest que l'illusion de l'individu, mené
par la volonté de l'espèce.
Or, on n'attache pas aux moyens plus d'importance qu'ils n'en
méritent: ce sont des instrumens qu'on utilise et qu'on aban-
donne avec la même facilité. De là, ce caractère de provisoire que
prennent toutes choses en Amérique. On s'accommode du provi-
soire, on l'aime, parce qu'il favorise la marche en avant, les
transformations, les essais de toute sorte, les innovations, le
progrès. On en supporte sans peine les inconvéniens, rachetés
par un résultat qui seul importe. La vie sociale ressemble à un
campement universel. La famille est un groupe instable dont
chaque membre semble se tenir à la disposition des circonstances.
Dans nos vieilles civilisations où tout est assis et en place, où la
force de la tradition et des habitudes est plus puissante sur nous
que l'attrait du nouveau ou l'amour du risque, le père aime
diriger, et les enfans se laissent volontiers conduire. La famille,
à peu près immobilisée et fortement encadrée, n'a que peu de
jeu. Elle vit beaucoup plus d'elle-même, par elle-même et pour
elle-même. L'héritage est sacré, transmis intégralement. Là-bas,
rien de pareil. Ge qui importe, c'est d'acquérir la fortune, non
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l'énergie ajméricaine. L'3
de la transmettre; c'est de courir sa chance et de faire sa vie.
Le fils choisit sa carrière, la fille son mari. A peine les parens
sont-ils consultés, et leur avis ne fait pas loi.
Les domestiques ne font aucunement partie de la maison;
ou plutôt il n'y a pas de domestiques. Des employés, qui conser-
vent toute leur indépendance, se chargent, moyennant une très
forte rétribution, d'un service déterminé, hors duquel ils n'ac-
ceptent point d'ordre et qu'ils abandonneront à l'improviste, dès
que l'envie leur en prendra. Les Américains, faits à ces més-
aventures, ont réduit au strict minimum le rôle de la domesticité;
les commodités mécaniques y suppléent; et, pour le reste, ils se
servent eux-mêmes ou vont au restaurant. « L'Américain est
dans la vie comme le soldat en campagne (1). »
Il n'est pas plus difficile pour la maison commune, — la cité
ou l'Etat, — que pour sa maison privée. Dans les villes, les ser-
vices municipaux ne sont pas assurés ou le sont mal ; on se dé-
robe aux règlemens de police par des protections ou des pots.
de-vin. Quant aux politiciens, ce sont, sauf de très honorables
exceptions, les plus corrompus du monde, gens décriés, inca-
pables de réussir dans les affaires et auxquels les citoyens actifs
et intelligens, assez occupés de leurs propres intérêts, aban-
donnent la chose publique. Les Américains ont pris leur parti
d'être mal administrés ou mal gouvernés, comme un célibataire
qui gagne beaucoup d'argent se résigne au désordre de sa maison
et trouve son compte à ne point s'embarrasser d'un contrôle. Ne
croyez pas que ce soient là propos de journalistes à la plume
un peu vive, ni boutades de polémistes. Des observateurs im-
partiaux constatent le fait, de graves savant vous l'expliquent,
c'est-à-dire le rattachent à ses causes, d'où nous venons de le
dériver ; et M. Boutmy l'exprime par cette comparaison éner-
gique : tf On n'attache pas plus d'importance qu'il ne faut à la
bonne tenue du tripot où l'on fait fortune (2). »
Et les vainqueurs sont regardés comme des joueurs heureux.
Ils n'ont pas ni n'inspirent le sentiment d'une supériorité. Il ne
peut y avoir en Amérique, non seulement de castes plus ou
moins fermées et jalouses, mais même de classes distinctes, de
conditions arrêtées, définitives. Tous ces gens sortent du même
monde, ont reçu la même éducation, gagnent plus ou moins
(1) J. Huret, op, ciL, t. II, p. 356.
(2^ Esquisse d'une psychologie du peuple américain.
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54 REVUF DS8 DEUX MONDES.
d'argent et par ailleurs sont égaux. Toute situation est provi-
soire : chacun s'évertue à mopter, et un instant suffit pour pré-
cipiter du faîte. Cette universelle instabilité exclut toute diffé-
rence radicale entre ceux qui possèdent et ceux qui aspirent à
posséder : îes uns et les autres sont bien trop ardens à lutter
pour s'immobiliser dans des hiérarchies. C'est ce qu'il ne faut
point perdre de vue, si nous voulons comprendre les mœurs
américaines. Domestiques et employés regardent ceux qu'ils
servent aujourd'hui comme des enrichis de demain peuvent
considérer des enrichis d'hier. Il n'est pas rare que des jeunes
gens ou des jeunes filles trop pauvres pour payer leurs frais
d'études aillent gagner, durant les mois d'été, dans de grands
hôtels, le prix du « terme » universitaire, ou môme se mettent
au service de leurs camarades riches.
Mais si l'argent ne suffit pas à créer des classes, il donne aux
, vainqueurs, aux multimillionnaires, une physionomie assez
distincte. L'Europe connaît « les Quatre Cents, » cette aristo-
cratie de la fortune et du luxe qui a ses palais dans la cin-
quième Avenue et ses villas à Newport. M. Paul Bourget les a
observés en psychologue et nous les a peints en romancier (1).
Leur seule originalité étant l'argent, ils ne peuvent guère se
distinguer entre eux et de leurs concitoyens que par leurs dé-
penses et leurs excentricités. Ils portent jusque dans la philan-
trophie de la profusion et de l'ostentation. M"* Stanford crée, en
Californie, une Université qu'elle dote de 150 millions de francs,
et qu'elle dédie à la mémoire d'un fils. La fondatrice à cheval
se détache sur la frise d'un arc de triomphe; un socle immense,
au milieu d'une cour pavée de mosaïque, porte toute la famille ;
une église entière est consacrée à la mémoire du père et un
musée spécial, tout en marbre, avec de massives portes de
bronze, conserve, à côté des pipes dans lesquelles fuma M. Stan-
ford, la première bavette de l'enfant, ses jouets, les peignes de
Madame et, sous verre, la robe qu'elle revêtit pour poser devant
M. fionnat! (2)
Ce qui séduit l'excentrique dans ses extravagances, le philan-
thrope dans ses libéralités, c'est l'énorme. La disproportion et
le manque de mesure semblent des qualités chez ce peuple
comme ils sont chez nous des défauts, parce que le souci du
(1) Ouire-mer,
(2) J. Huret, op, cil,, t. II, pp. 68 et saivantot.
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l'énergie américaine. S5
millionnaire européen, héritier d'une civilisation raffinée, est de
satisfaire à la fois et de prouver son goût, tandis qu'il s'agit,
pour le millionnaire américain, d'étaler sa puissance. Il aura
tous les raffinemens du luxe, auxquels pourvoit la richesse,
tandis qu'il n'aura pas toujours ceux du confortable, qui exigent
une délicate entente de la vie et l'éducation des siècles. Le palais
enchanté que le caprice d'un milliardaire fait jaillir du sol ne
changera ni ses besoins ni ses manières. L'homme ne se trans-
forme pas aussi vite que sa demeure ou ses écuries.
Gardons-nous pourtant de méconnaître l'action et les inten-
tions de ces riches. Us sont, non point peut-être au sens où nous
l'entendons, mais dans un sens plus moderne à la fois et plus
antique, une aristocratie. Ils ont l'instinct social; ils assument
volontiers quelques-unes des attributions que nous laissons
prendre chez nous à l'État centralisateur : ils créent des services
publics. Gomme les aristocraties de jadis, celles des cités grec-
ques, de l'époque féodale ou des républiques italiennes, ils par-
ticipent à l'action commune, agissent dans son propre sens : ils
ont travaillé et ils veulent aider les autres à travailler...
Car, avant tout, cette société travaille. On ne voit guère
d'abord que son labeur, intense et merveilleux. Tous les obser-
vateurs ont admiré un développement industriel dont les pro-
grès inquiètent les plus actives nations de l'Europe, menacent
les plus solides suprématies. Transportée dans ce terrain neuf et
maniée par ces énergies entreprenantes, la science a été mise
rudement et délibérément à son œuvre pratique, qui est non de
diriger la vie, mais de la servir, d'accroître ses moyens sans phi-
losopher sur ses fins, de prévoir et de pourvoir. Du coup, elle
a donné sa mesure. Elle a fourni à l'homme un matériel incom-
parable, qui lui assure la victoire dans toutes les concurrences.
L'Amérique est devenue un immense atelier où le travail per-
fectionne incessamment ses instrumens et ses produits. Partout
l'automatisme rapide et précis des machines, qui économise la
main-d'œuvre, a remplacé l'effort de l'ouvrier. Toutes les intelli-
gences sont tendues vers cette fin immédiate, utilitaire : faire
plus vite, ou moins cher, ou mieux. On a atteint des résultats
étonnans. Un ingénieur anglais, M. J. F. Fraser, en a présenté
le tableau d'ensemble dans son curieux livre, America ai work (1),
(1) Voyez la traducUon française, l'Amérique au travail.
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REVUE DES DEUX MONDES.
oii il s'est « eiïorco de dégager les méthodes générales aux-
quelles il faut attribuer l'essor prodigieux qu'a pris l'industrie
américaine au cours des dernières années. » Les grands maga-
sins ne sont pas moins curieux à observer que les gigantesques
ateliers; le cultivateur américain n'est pas moins intéressant que
l'ouvrier; les collèges agricoles ne méritent pas moins d'atten-
tion que les abattoirs de Chicago ; plus encore que les commu-
nications rapides à New- York nous devons admirer les procédés
administratifs à Washington ; enûn les chemins de fer, les assu-
surances et les banques témoignent du même génie de l'ordre
et de l'économie. Mais c'est dans les grandes installations indus-
trielles, comme les ateliers de Pittsburg, qu'il faut voir la magie
du mécanisme. Les ateliers grondans semblent déserts. Les ma-
chines continuent d'obéir, comme à un maitre invisible, à la
pensée qui les a façonnées. Avec des mouvemens précis, me-
surés, qu'aucune hésitation n'arrête et que n'alourdit aucune
fatigue, elles accomplissent leur tâche, elles expédient leur co-
lossal labeur : il suffit d'une main sur un levier, d'un doigt sur
'un bouton, pour leur donner l'impulsion et diriger leur marche
harmonieuse. C'est ici le triomphe de l'art humain; à la place
des Cyclopes soufflans, ruisselans, qui raidissent leurs muscles
et tendent leurs efforts, il a mis cette tourelle glissante, ce mar-
teau rythmé comme un balancier, cette machine qui valse...
IV
La société américaine, grâce aux conditions qui en domi-
nèrent le développement, a donc sa physionomie, comme l'indi-
vidu a son caractère. On s'explique ainsi qu'il y ait, malgré la
diversité des élémens qui la composent et viennent chaque jour
la modifier, une nation américaine, — mais combien différente
de nos vieilles nations, repliées sur elles-mêmes, entre des limites
que la nature et l'histoire leur ont posées comme des barrières !
Tandis que celles-ci souffrent plutôt d'une concentration qui les
condamne à vivre de leur propre substance et les expose à se
consumer, celle-là, au contraire, ne peut subsister que par un
perpétuel effort d'organisation et d'adaptation, dont nous allons
essayer de montrer à l'œuvre les trois facteurs principaux : la
religion, l'éducation, l'action sociale.
La religion est la force directrice initiale, comme les pre-
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l'énergie A3IÉRICA1NE. 57
miers colons anglais du Massachusetts sont le fond de granit
sur lequel est bâtie la nation américaine. Nous ne devons pas
oublier, en effet, que de la Nouvelle- Angle terre ils se répan-
dirent partout, défricheurs du sol, constructeurs de villes, ini-
tiateurs d'entreprises, portant au loin, avec les capitaux de
Boston, la jeune civilisation née sur les rivages de l'Est. Il n'est
pas surprenant dès lors que les esprils et les mœurs gardent
l'empreinte des originps puritaines. Ajoutons que le dévelop-
pement démesuré de la vie économique, l'intensité de l'effort
matériel, l'âpre lutte pour la conquête de l'argent, exigeaient
un contrepoids. L'âme risquait d'être étouffée. Cet afflux de
toutes les convoitises était en même temps un concours de tous
les déclassés. Il devenait donc indispensable que la religion ne
relâchât point sa prise et ne perdît pas son empire. Elle restait
d'ailleurs, dans cette société toute pratique où ni la philosophie,
ni la littérature, ni l'art ne trouvaient un milieu favorable, la
seule forme possible de la vie spéculative, la seule « catégorie
de l'idéal. » L'instinct de conservation poussa, plus ou moins
consciemment, à la maintenir. Nécessaire et bienfaisante, pour
les fins immédiates et terrestres elles-mêmes, elle garda les
sympathies de ceux mêmes qui, personnellement détachés de ses
credos et de ses pratiques, eussent estimé sans doute en d'autres
occurrences son action déprimante ou tout au moins périmée.
De là r « esprit de religion, » que tous constatent en Amé-
rique. Alexis de Tocqueville le signalait en 1835, comme une
des caractéristiques de ce pays. M. Paul Adam note en 1903 la
force de « l'idéal théiste. » M. l'abbé Klein, M. le pasteur
Wagner s'émerveillent de la large sympathie que tous témoignent
à la religion. M. Henry Bargy déclare que l'unité morale de la
nation américaine « est bien une unité religieuse et une unité
chrétienne. » La neutralité de l'État n'est pas une indifférence
hostile, mais au contraire une bien^veil lance égale. Profondément
religieux, il laisse à toutes les dénominations la plus absolue
liberté, à l'inverse de chez nous où il est à la fois irréligieux et
interventionniste. On pourrait croire, en se rappelant l'intolé-
rance des premières générations de colons, qu'il a été conduit à
cette attitude par le progrès du scepticisme : ce serait une illu-
sion et une erreur. Si nous regardons avec soin les origines,
elles ne nous montrent point un pouvoir temporel qui aurait eu
d'abord, avant de les abandonner ensuite, des prétentions sur le
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S8 REVUE DE8 DEUX MONDES.
spirituel, mais au contraire une petite société religieuse
s'essayant à organiser un État. L'existence de plusieurs sectes fit
à cet Etat une nécessité de séculariser ses fonctions, que d'ail-
leurs des individus entreprenans, actifs et consciens de leurs
droits avaient limitées avec rigueur. Il resta religieux, conmie
la société qu'il représentait, sans la dominer et sans la conduire.
De cette liberté elle n'a point profité pour se livrer à une
orgie théologique. Tout entier à son labeur, ce peuple positif n'a
ni le loisir, ni le goût des querelles byzantines : ce n'est pas
le dogme qui lui importe, c'est l'inspiration morale, et plus
encore, le secours apporté à l'action. Ce secours, il aime l'avoir
sous la main, prêt à l'usage. De là, cette floraison d'Églises,
correspondant à toutes les variétés des tempéramens et des
caractères, à la diversité des goûts et jusqu'à leurs excentricités.
L'individu cherche spontanément où s'encadrer et improvise le
cadre si on ne le lui présente pas, plus pressé en fin de compte
d'utiliser l'association que d'en discuter les principes. C'est ce
qui explique le prestige de tant d'apôtres bizarres et le succès de
leurs communautés : trappistes, mormons, shakers, et, plus ré-
cemment, sous les yeux mêmes des derniers voyageurs, le
(c prophète » Dowie et sa fondation de Sion City. Oui, en
l'année 4901, aux États-Unis d'Amérique, un homme peut se
faire passer pour la réincarnation du prophète Élie, — Élie II»
— entraîner des disciples, fpnder une ville prospère sur les
bords du lac Michigan et gagner cinquante millions : il lui
suffit d'avoir à un haut degré les énergies auxquelles il fait
appel, et que ce soient des énergies « américaines. »
Il faut bien s'arrêter un instant à ce phénomène. Tandis que
les plus hautes formes de la religion, les plus nobles et les
plus pures, sont frénétiquement combattues dans de vieux pays
de tradition qu'elles avaient façonnés, au contraire dans le pays
le plus moderne et le plus positif, toutes les formes de religion,
voire les plus naïves et les plus grossières, sont bienvenues, et
il suffit qu'une idée affecte le tour religieux, qu'une entreprise
prenne la forme religieuse pour s'imposer et pour réussir.
L'athéisme, s'il veut agir, doit se ranger aux conclusions de la
foi, avoir ses « œuvres » et organiser quelque chose qui res-
semble à une Église. Tel est le cas de la Société pour la culture
éthique, à New- York. Le professeur Adler, son fondateur, vient
même de se faire conférer par une loi le droit de solenniser,
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l'énergie américaine. 59
comme le ministre d'un culte, les mariages de ses adhérens.
Si Tesprit national est religieux, l'esprit religieux n'est pas
moins national. Intimement unie aux origines de la société,
liée à son progrès par les services qu'elle lui a rendus, la reli-
gion a reçu son empreinte : elle est plus occupée à l'organi-
sation de la vie qu'à la méditation des mystères. Une Église
n'est pas seulement une réunion de fidèles : c'est le plus souvent
un centre d'action sociale et de travail humain. Autour d'elle
se groupent les écoles, les hôpitaux, les cercles. Elle étend sa
sollicitude jusqu'aux détails de l'hygiène, du confort et de l'agré*
ment. Rien de ce qui intéresse l'homme ne lui demeure étran-
ger. Aussi est-elle puissante sur l'homme, plus capable que toute
autre force de le transformer. Les Églises sont devenues d'in-
comparables instrumens d'assimilation. Pénétrées de l'esprit
américain, façonnées à son image, elles prêchent toutes le res-
pect et l'amour de la grande nation américaine. Rôle d'autant
plus nécessaire, à mesure que le flot de l'immigration se faisait
plus envahisseur. A l'exercer, la religion accrut son prestige.
On l'aimait comme une force morale bienfaisante; on apprit à
Taimer comme une force nationale indispensable.
Insensiblement, la collaboration à la même œuvre rappro^
cha et réconcilia les diverses dénominations. L'unité d'esprit, la
communauté d'action firent oublier ou négliger les divergences
dogmatiques, développèrent le respect mutuel, les sympathies
réciproques, le sentiment de la solidarité dans un même effort
contre les deux ennemis communs : le vice et l'impiété. Il appar-
tenait au génie pratique des Américains d'organiser, si Ton ose
dire, le trust des religions. On en posa les assises au fameux
u Parlement » de Chicago en 1893; mais il avait dès longtemps
manifesté son existence et ne cesse de la manifester chaque jour
par les relations confraternelles, les échanges de services, les
égards d'Église à Église, de prêtre à pasteur, l'entente cordiale et
efficace entre tous ceux qui exercent, suivant une expression
qu'ils emploient volontiers, la « profession spirituelle. »
Il semble bien que cette entente ait tourné surtout au profit du
catholicisme et on ne peut contester qu'il tienne la note domi^
nante dans cet accord. Ferdinand Brunetière ici même (1) s'émer-
veillait de ses progrès et se demandait, au seuil d'une mémorable
(i) VoyoB la Revu9 du i** ntTembre 1818. ,
i
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CO REVUE DBS DEUX MONDES.
étude, qui nous dispense — ou plutôt nous interdit — de re-
prendre la question, « comment ceux qui n'étaient, il y a cent
vingt-cinq ans, qu'un peu plus du centième de la population de
l'Union, 30 ou 40000 âmes sur 3 millions d'habitans, en sont
devenus lé septième... » L'Église catholique est de beaucoup la
plus étendue de toutes les « dénominations » religieuses. A ceux
qui s'en réjouissent et en tirent des espérances, les sceptiques
et les intransigeans, les adversaires de gauche et de droite, ceux
qui ne tiennent pas à voir le catholicisme se développer et ceux
qui se forgent une chimère de 1' « américanisme, » demandent
à interpréter ces progrès, s'attachent à démontrer qu'ils n'ont rien
de « phénoménal » si on ne les considère « ni avec les illusions
d'un néophyte ni avec la virtuosité d'un littérateur (1) » et, pour
une fois, se réconcilient dans cette constatation. Nous n'avons que
faire de reprendre cette querelle, car si la question des progrès du
catholicisme est en efifet fort complexe, ce n'est point au sens où
nous les entendons ici. Sans doute l'interprétation des chiffres
a son importance et l'évaluation numérique son intérêt. Il serait
digne d'attention, et à certains égards indispensable, de savoir
combien parmi les immigrans catholiques ou leurs descendans
restent attachés à leur foi, combien deviennent indifférens ou
apostasîent, quel est le nombre des conversions protestantes, etc.
Mais ce n'est point notre objet. Ce que personne ne pourrait
nier, ni mettre en doute, c'est la situation générale du catholi-
cisme, la considération, la popularité môme dont il jouit et le
prestige qui lentoure. En veut-on quelques indices? Au mois
de novembre 1889, le président Harrisson assiste à l'ouverture
de l'Université catholique de Washington. En 1892, l'Exposition
de Chicago est inaugurée par une prière du cardinal Gibbons et,
à la cérémonie du soir, Mgr Ireland est chargé de prononcer le
discours principal. Le congrès des catholiques est salué par le
commissaire de l'Exposition au nom du gouvernement des
Étals-Unis et « au nom de cinquante millions d'Américains non
catholiques qui aiment la justice et ont foi dans une égale
liberté religieuse pour tous les hommes. » Et M. C.-C Bonney
ajoute ces paroles : « Le nouveau mouvement catholique qui
tend à décharger et à relever les classes ouvrières, ce mouvement
qu'a porté si haut l'Encyclique pontificale sur la condition des
(i) A. Houtin, L'Américanisme,
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rpjf*?*-,»-.
l'énergie américaine. 61
travailleurs, a inspiré au monde proleslant un intérêt profond.
L'eflfort de TÉgiise romaine a excité Tamour et Tadmiration de
grand nombre d'hommes étrangers à cette Église. La nouvelle
activité que les catholiques déploient pour répandre une édu-
cation supérieure a contribué également aux meilleures rela-
tions qui viennent de s'établir. » Durant cette même période, le
Parlement des Religions se plut à marquer la prééminence du
catholicisme (!)• En 1903, dans la trop fameuse grève de Pennsyl-
vanie, le président Roosevelt désigne un évêque catholique,
Mgr Spalding, parmi les arbitres. Ce sont des faits. Tous les
témoignages concordent avec eux, depuis Thymne joyeux de
M. Tabbé Klein jusqu'au cri d alarme de M. Urbain Gohier :
« La question catholique, aux États-Unis, est d'un extrême
intérêt. Le péril catholique y sera redoutable avant peu d'années. »
De ces progrès du catholicisme,* nous voulons seulement dé-
gager la signification nationale et préciser le rôle dans la société
américaine. Ils sont liés à l'origine même de la grande Répu-
blique. Le catholicisme était alors bien misérable. Son chef, le
vicaire apostolique John Carroll, était un esprit libéral, un ami
de Washington. « Tandis que les ministres épiscopaliens, par
loyalisme et par intérêt, n'avaient secondé que mollement le
mouvement épancipateur, ou même y avaient résisté, les catho-
liques, opprimés jusque-là, le soutinrent de toutes leurs forces.
Ils acquirent par là même un droit à la reconnaissance de tous
les républicains et ceux-ci, d'ailleurs, depuis le commencement
de la guerre d'indépendance, s'étaient montrés à leur égard d'au-
tant mieux disposés qu'il fallait se concilier l'amitié de la
France, puissance catholique (2). » De cette époque à nos jours,
le catholicisme n'a jamais cessé de professer le plus grand respect
pour les institutions du peuple américain, la plus vive admira-
tion pour sa grandeur et le dévouement le plus sincère à sa for-
tune. Il s'est tenu en étroite harmonie avec la nation; il s'est
appliqué à montrer que la religion « romaine » n'était pas une
religion étrangère et que l'unité dogmatique, loin d'exclure les
diversités nationales, en favorisait l'épanouissement, comme
fleurissent les rameaux fortement attachés à la tige commune.
Si nulle part le dogme de Tinfaillibilité n'a été accueilli avec plus
de satisfaction qu'aux États-Unis, c'est que l'Église américaine,
(1) Voyex G. Bonet-Maury, le Congrès des religions à Chicago en i89S.
(2) A. HouUn, L'Américanisme^ p. 11-12.
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62 REVUE DES DEUX MONDES.
une fois faite la part de Tautorité, n'en est que plus à Taise dans
tout le restée, d'autant plus libre de ses mouvemens, d'autant
plus hardie même, on peut le dire, qu'elle est plus sûre de la
solidité du lien qui la rattache à son centre immuable.
Quand l'esprit particulariste de quelques groupes d'immigrés
sembla vouloir se mettre en travers du grand travail d'assimila-
tion auquel doit nécessairement se vouer là-bas l'effort combiné
des élites, il ne trouva pas devant lui d'adversaires plus résolus
et plus énergiques que les chefs éminens du catholicisme, les
Keane, les Ireland, les Spalding. C'est la lutte contre le « cahens
lysme » ou système préconisé par le député allemand Cahensly (1 )»
et qui consisterait à accorder aux diverses populations de
l'Union quelques évoques de leur nationalité d'origine. Accepter
ce principe, c'était admettre que l'Amérique est un campement
de nationalités européennes, Mgr Ireland s'attira de violentes
attaques en refusant à des paroisses franco-canadiennes des
prêtres de leur langue. La mesure fut mal comprise en France
et mal jugée. Le patriotisme des évoques s'affirma plus catégori-
quement encore dans l'affaire des écoles. Au lieu de maintenir
toujours et partout des écoles exclusivement confessionnelles
pour les catholiques, plusieurs évoques préférèrent, par raisons
d'économie et afin d'éviter des rivalités, [passer un compromis
qui les fondit en quelque sorte avec les écoles publiques, non
sans sauvegarder, — est-il besoin de le dire ? — l'intégrité de
l'enseignement religieux. C'est accepter le contrôle du comité
scolaire, City School Board, soumettre l'établissement au régime
américain, quelle que soit la nationalité de ses élèves. On ne
pouvait se prêter plus largement à l'œuvre d'américanisation.
Cette attitude du catholicisme américain n'est que l'expres-
sion de son intime harmonie avec l'esprit national. Comme les
autres religions qui se partagent l'Amérique, mieux qu'elles
encore parce qu'il a une action plus régulière et plus continue,
il s'est adapté au temps et au milieu. Très sincèrement, le car-
dinal Gibbons, Mgr Ireland, Mgr Spalding sont, — parce qu'ils
peuvent l'être, — des hommes de leur temps et de leur pays. Ils
ont foi dans la science, qui ne menace pas les vérités qu'ils
enseignent, et dans la démocratie dont aucun malentendu his-
(1) M. Cahensly intervenait comme chef de l'œuvre des immigrans allemands
aux États-Unis. Sa demande à Rome, en 1890, était appuyée par l'Autriche et
ritalie.
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l'énergie américaine. 63
torique ou politique ne les sépare. Ils s'attachent à développer les
vertus actives, qu'exige l'âge moderne comme d'autres temps
exigèrent les vertus passives d'humilité et d'obéissance, et ils
rappellent cette vieille leçon trop oubliée que les vertus surna-
turelles sont Tachèvement des vertus naturelles et, par consé"
quent, loin d'en pouvoir dispenser, les présupposent. On peut se
demander si, sous cette forme qui lui donne tant de prise, qui la
rend si aisément « préchable » à un peuple dévoré d'activité,
dominé par les intérêts de ce monde, la religion n'est pas un
peu trop esclave de la vie au lieu d'en être souveraine. Esclave?
Oui, comme Thomme est esclave de la nature quand il se soumet
à ses lois : seul moyen qu'il ait d'en devenir le maître. Si la
religion s'abaisse vers U vie pour l'élever jusqu'à elle, est-ce
faillir à sa mission? Et l'aimerions-nous mieux dédaigneuse ou
hostile, superbement isolée ou campée en adversaire 7 Ce corps
qui ne cesse de grandir a besoin de maintenir son unité ; cette
vie adonnée aux œuvres matérielles doit entretenir le sentiment
de ses destinées supérieures. La religion américaine satisfait
une double aspiration, spirituelle et nationale. Les progrès du
catholicisme dans l'opinion, le prestige dont il est entouré,
l'estime où le tient l'État, attestent suffisamment qu'il s'est
signalé dans l'œuvre commune par ses services et par ses succès.
Ainsi s'explique, pareillement, le prestige de l'éducation.
Elle a une fin tout utilitaire. « Le jeune Américain est possédé
du désir de s'instruire, non par amour de la science, x^onmie
j'ai pu m'en assurer au cours de nombreux entretiens, mais
parce qu'aujourd'hui la science signifie pour lui : dollars et
fortune (1). » Il faut une certaine vigueur intellectuelle et des
connaissances pour le commerce, la banque, les affaires en gé-
néral; les sciences, grâce aux applications industrielles, sont
devenues d'indispensables auxiliaires du travail. La richesse
enfin, une fois acquise, crée des obligations, entraîne à des
raffinemens, qui ne s'accommodent guère d'un état trop pri-
mitif et trop fruste. L'instruction est donc, de toutes façons et à
tous égards, bienfaisante, nécessaire. Mais elle reste un moyen.
» (i) Fraser, trad. fr., p. 78.
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64 REVUE DES DEUX MONDES.
On ne la recherche ni pour elle-même, ni parce qu'on attend
d'elle une carrière toute faite : il n'y a pas de carrière toute faite
en Amérique et le savoir n'apparaît pas encore comme un but.
On ne l'acquiert jamais qu'en vue d'un objet bien déterminé. De
là, au-dessus ou en dehors des écoles primaires élémentaires,
au-dessous des Collèges et des Universités, une multiplicité
d'écoles spéciales, techniques, professionnelles. Cette société
perpétuellement rajeunie a tout à apprendre, et elle est con-
vaincue que tout s'apprend. « Ils achètent à prix d'or des savans
à TEurope. Ils convoquent les maîtres-queux des paquebots
français pour enseigner, entre deux voyages, aux filles du Mas-
sachusetts à gâcher les sauces, et ils appellent des palefreniers
d'Epsom pour mettre de l'élégance dans leurs écuries (1). »
Il y a des écoles pour tout, pour toutes les sciences, tous les
arts, tous les métiers, tous les besoins. M. Jules Huret nous
assure que, dans la seule ville de Boston, il y en a plus de six
cents, où l'on enseigne depuis la cuisine jusqu'au journalisme
musical. Et cette dernière fait valoir, comme les autres, les
chances qu'elle assure de trouver un emploi, « car, dit le pro-
spectus, il y a des demandes croissantes de critiques musicaux
expérimentés dans toutes les villes des États-Unis. »
C'est ce constant souci de l'utilité immédiate qui donne à
l'éducation américaine son caractère. Rien ne ressemble moins à
notre idéal français de « Thonnète homme, » lettré, mondain,
préparé aux loisirs, aux douceurs et aux élégances de la vie
sociale par une culture que les salons devaient achever. L'édu-
cation était alors une œuvre lente,, patiente, complexe et
harmonieuse, où collaboraient les chefs-d*œuvre du goût, les
exercices d'école, des traditions savantes, un milieu raffiné. On
ne visait qu'à polir l'esprit et à l'aiguiser. On lui donnait la pré-
cision et l'éclat. Il pouvait servir à tout, mais ne suffisait à rien,
ou plutôt il suffisait à sa tâche, qui était de donner à « l'homme
du monde » toute sa valeur et au commerce social tout son
prix. Là-bas il s'agit d'armer en hâte l'individu et de l'équiper
sommairement. Muni de l'indispensable, qu'il aille devant lui,
fasse sa trouée et conquière sa place. La meilleure éducation
est celle qui lui mettra en mains l'arme dont il a besoin tout
de suite, pour la lutte d'aujourd'hui ou de demain.
(1) J. Huret, t. II, p. 238.
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l'énergie américaine. 65
L'Amérique a trouvé, du premier coup, l'enseignement
réaliste qui lui convenait. Tous les observateurs sont frappés,
beaucoup sont émerveillés du caractère pratique des études. Il
nous suffira d'un seul exemple, le Business-Collège de Sait Lak^
City, chez les Mormons. « On y fait une classe de banque et on
y enseigne les affaires. Mais, au lieu de cours arides de compta-
bilité et de tenue de livres, il y a de vrais guichets tout autour
de la classe. Les élèves se tiennent derrière ; ils ont de vraies
caisses, de vrais livres de chèques et des billets de banque
imités des vrais. Toutes les opérations s'y font en réalité^ et sur
des registres et des imprimés semblables à ceux des banques et
des maisons de commerce. On y paie, on y encaisse, on y reçoit
des ordres de vente et d'achat, au cours du jour... En sortant de
là, les élèves peuvent, du jour au lendemain, entrer dans
n'importe quel bureau et y prendre n'importe quelle place, sans
stage et sans apprentissage (1). » Cette méthode ne conduit
peut-être pas à de grandes découvertes scientifiques; mais elle
parait souveraine dans les applications. Les inventions améri-
caines attestent le génie industrieux, l'audace créatrice d'esprits
qui ne rêvent de connaître que pour agir et ne voient dans le
savoir qu'un moyen de pouvoir.
La destination pratique des études, leur fin immédiatement
et résolument utilitaire, doit contribuer à nous expliquer aussi
l'importance qu'on attache à la culture physique. La santé et la
force ne sont pas moins nécessaires dans la lutte pour la vie que
l'intelligence et les connaissances. Les Américains semblent
même penser qu'elles le sont davantage. De là leur prestige; de
là l'extrême faveur des exercices qui peuvent aider à les acquérir,
les conserver ou les accroître. Même dans les collèges de filles,
les sports sont pratiqués assidûment. Les matches intercol*
légiaux des Universités préoccupent infiniment plus l'opinioQ
que les programmes ou les concours. A Harvard, à Yale, le
hokey, le foot-ball, le baseball et l'aviron tiennent une place
démesurée; on travaille le muscle et le souffle avec plus, d'ar-
deur que les facultés spéculatives et, pour quelques savans et
quelques lettrés, on y forme à coup sûr beaucoup d'athlètes.
La plupart de ces jeunes gens n'aspirent à aucune carrière libé-
rale ou savante : ils s'entraînent, simplement, à être forts.
(i) J. Himt, op. ca., t. n. p. iU.
TOUS ZLVII« — 1908. 5
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REVUE DES DEUX MONDES.
Et si la première fonction de Técole américaine est de pré-
parer à la vie, la seconde est de préparer à la vie nationale.
Car cette société laborieuse et hétéroclite veut être une nation.
A cette exigence vitale elle subordonne toutes ses activités.
Nous avons vu la religion s'y plier. L'école ne pouvait manquer
d apparaître aux Américains dans toute Tétendue de son rôle
assimilateur. Elle prend Tenfant de l'immigré, et rien qu'en
le mêlant à ceux qui sont nés dans le pays, en lui apprenant
la langue, elle le façonne à l'image commune, elle l'adapte à
l'idéal commun. Mais son zèle ne s'en tient pas à cette action
mécanique, à cet automatisme déjà puissant. Elle met une mé-
thode rigoureuse au service d'une volonté consciente. Tout est
ordonné, disposé de manière à créer et à développer chez
l'écolier le sentiment national, le patriotisme et le civisme.
On ne s'adresse point prématurément à son intelligence pour lui
expliquer les idées à la fois abstraites et compliquées d'État, de
nation, de patrie; on ne s'attache point d'abord aie convaincre,
par des raisons dont la logique lui échapperait peut-être et des
analyses où il s'égarerait sûrement, qu'il doit aimer son pays, le
respecter et se conduire en bon citoyen. Ou du moins cet ensei-
gnement se simplifie, se fortifie et s'anime d'un esprit qu'entre-
tiennent des procédés plus directs et plus efficaces, à la portée
des écoliers les moins doués comme des maîtres les moins
habiles. Une loi de l'État exige que le drapeau national « flotte
à l'extérieur des écoles pendant les classes; il est placé bien en
vue à l'intérieur et salué chaque matin par les élèves... On
leur apprend à tous les hymnes nationaux (1). » Pour les plus
jeunes, il y a même des exercices fondés sur cette loi déjà citée,
mise en lumière par la psychofogie américaine, que nos émo-
tions dépendent de nos gestes, de nos attitudes et de nos actes :
on met aux mains des enfans de petits drapeaux qu'ils agitent
en mesure d'un air de triomphe ou de défi et qu'ils pressent sur
leur cœur, avec une mimique destinée à réaliser au dehors,
pour les ébaucher au dedans, les sentimens qu'ils doivent
éprouver et qu'ainsi ils éprouvent déjà...
Ces sentimens, toute la partie de l'instruction qui n'est point
consacrée aux connaissances pratiques a pour objet de les éclai-
rer, de les fortifier, de les approfondir. Quand M. J. Huret
(1) Félix Klein, Au payt de la vie tn/#n«e.
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L ÉNERGIE AMERICAINE. 67
visite les écoles primaires de Californie, il est frappé surtout de
« l'importance extrême donnée aux moindres faits de Thistoire,
cependant si simple et si courte, des États-Unis. Des noms de
généraux complètement inconnus, des dates d'événemens mé-
diocres, s'enflent dans les livres et dans la bouche des maîtresses,
comme les noms de César, d'Attila ou de Napoléon, et comme
la date de l'avènement de Cromwell, ou celle de la Révolution
française. » Saisissimt exemple de la conduite des peuples déci-
dés à vivre ! La vie est l'ensemble des forces qui luttent contre
la mort. Une nation, comme un être vivant, ne subsiste que par
une <c création continuée. » Plus s'élargit la part du consente-
ment et de la volonté dans la formation et le maintien de l'or-
ganisme national, plus s'impose, avec la nécessité vitale du
patriotisme, l'urgent devoir, pour l'éducation, de l'entre-
tenir.
C'est une tâche à laquelle ne manque point l'école améri-
caine. Et les Américains lui en assignent une autre, qui com-
plète celle-ci. En plein épanouissement de prospérité matérielle,
ils ont résolu de créer chez eux les organes d'une haute culture.
A mesure que s'accroissaient la population et la richesse, que
grandissait son corps, l'idée se faisait jour d'assurer aussi à la
nation une vie spirituelle, de l'élever à la dignité des atnées
qu'illustrèrent la Science, l'Art et la Pensée. Il ne parait pas
possible d'expliquer autrement le prestige, assez indéfini d'ail-
leurs, des études scientifiques et littéraires, le zèle généreux
des millionnaires, la multiplication des universités et des col-
lèges. Ce grand effort doit tendre à autre chose qu'à multiplier le
nombre des gradués'. Les « rois » des affaires, les Pierpont
Morgan, les Rockefeller, les Carnegie, ne sont pas des « hommes
d'Université. » Leur exemple pourrait plaider avec une éloquence
accessible à tous contre la justification utilitaire des Universités.
Mais il y a une justification plus haute, et ceux mêmes, parmi
les Américains, qui seraient le moins capables de la préciser
en formules, ont la foi, plus persuasive que les meilleures
raisons. Elle s'est affirmée de bien des manières, dont aucune
peut-être n'est plus significative que le projet d'une université
nationale à Washington. Dans ce pays de décentralisation, dans
cet État, qui n'est qu'une fédération d'États toujours plus nom-
breux, voici qu'on rêve d'une sorte d'impulsion centrale donnée
à l'esprit américain. Elle assurerait aux États-Unis, dit un de
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68 REVUE DES DEUX MORDES.
sea plus ardens promoteurs, une véritable suprématie intellec-
tuelle parmi les peuples de la terre (1). C'est, après le trust des
religions, le trust de Tintellectualité.
Il ne faudrait pas, si nous inclinions à trouver cet enthou-
siasme un peu naïf, oublier que le peuple américain, grâce à
son génie organisateur et à ses ressources colossales, s'est vu
souvent réaliser d'un seul coup de grands desseins et improviser
de grandes choses. Mais il ne s'avise point assez que ce sont
celles où la collaboration du temps n'est pas nécessaire ou du
moins indispensable. Son audace peut bien surmonter tous les
obstacles ; elle ne saurait remonter en quelques années le cours
des siècles et ravir À ceux-ci leur trésor d'épargnes patientes et
de traditions lentement amassées. Libre à eux d'ailleurs d'esti-
mer que nous le payons assez cher et de ne pas nous l'envier à
ce prix. Mais nous le leur abandonnerions qu'ils ne pourraient
nous le prendre, car il ne fait qu'un avec nous.
C'est pourquoi l'Université nationale de Washington ne
suffirait sans doute pas à « assurer aux États-Unis la supré-
matie sur tous les peuples de la terre. » C'est pourquoi aussi
les Universités déjà existantes ont encore, en dépit de leurs pro-
grès réels, de plus grands progrès à réaliser. Leur vie un peu
factice est superposée comme du dehors à celle de la nation :
elle n'en émane point; elle n'est même pas toujours fondue avec
elle. Il est assez juste, en ce pays où des circonstances excep-
tionnelles semblent avoir renversé les lois ordinaires du dévelop-
pement historique, de compter sur l'organe pour créer la fonc-
tion. L'organe est donc créé, vigoureux, magnifique. Et en
attendant que le temps lui donne un fonctionnement tout à fait
normal, naturel, la volonté humaine, par d'habiles dispositions,
lui en assure un plus ou moins artificiel. Il y a beaucoup d'illu-
sions, et quelque puérilité, dans la complaisance avec laquelle
certains Américains croient à leur culture classique. Mais si
déjà beaucoup déjeunes gens se persuadent volontiers qu'ils sont
devenus des humanistes consommés, si c'est une mode pour les
deux sexes d'imiter les études philologiques de l'Allemagne ou
les études littéraires de la France, cela même est un signe du
prix qu'on y attache et du cas que l'on en fait. L'influence aile-
(1) John W. Hoyt, Mémoire présenté au Sénat en août 1892. Voyez Compayré,
Rapports de la Délégation envoyée à l'Exposition colombienne de Chicago, etc.,
i893, p. 29i.
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l'énergie américaine. 69
mande, exjpliquait à M. J. Huret le président Harper, de l'Uni-
versité de Chicago, « a développé le goût de la forte science et
du travail méthodicfue... Nous devons à présent cultiver chez
nous le goût de l'esthétique et de Vexpression. C'est l'influence
française qui nous le donnera (1). »
VI
Si l'éducation possède une puissance incomparable pour
façonner un peuple, en fondre les divers élémens, effacer les
disparates, affiner sa personnalité, elle n'agit qu'à la longue et
laisse ainsi subsister les nécessités immédiates qui demandent
une action plus énergique et plus pressante. Chaque jour l'im-
migration européenne jette dans l'île d'EUis, « antichambre de
la Terre promise, » « des milliers de misères, d'énergies et d'es-
poirs. » Italiens du Nord et du Sud, Slovaques, Russes, Hollan-
dais, Arméniens, Juifs, Allemands, Roumains, Grecs, Hongrois,
Monténégrins, Irlandais et Scandinaves, ils arrivent et, «moyen-
nant les deux dollars exigés comme prix d'entrée dans le Grand
Cirque national, » vont se mêler au flot américain déjà chargé
d'élémens étrangers. Il est venu ainsi 857 046 émigrans pendant
l'année 1903, 812 870 en 1904, parmi lesquels 168000 ne
savaient ni lire ni écrire. Ce n'est pas sur ceux-là que les Uni-
versités exerceront de sitôt leur action bienfaisante. L'école
primaire sera plus efficace : elle s'empare des enfans et ne per-
dra pas une heure. Mais les hommes, les femmes, les vieillards,
les jeunes gens mêmes? Ceux encore qui réussissent, ceux qui
trouvent du travail, s'agrègent ainsi plus facilement à l'orga-
nisme social dont ils deviennent des cellules actives et vivantes,
non sans l'exposer toutefois à des troubles inévitables et à des
malaises. Et surtout, il reste les autres, les vaincus, les mal-
chanceux, les incapables et les indignes. Si beaucoup retournent
chez eux, ce n'est pas avant d'avoir séjourné assez longtemps en
Amérique pour y constituer un danger ; et il en est plus encore
qui ne repartiront pas. Comment une société tiendrait-elle
contre l'encombrement d'un pareil déchet, à moins de le réduire
et de l'assimiler?
C'est ce qu'a entrepris la société américaine, avec la décision
(!) J. Huret, op. cit., II, 268.
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70 REYUB DBS DEUX MCMIDBS.
et l'énergie qu'elle apporte en tous ses desseins, la méthode
qu'dle i^{^que à tous ses actes. Elle doit à ses origines, aux
conditions de son développement, une force exceptionnelle de
résistance, le don de s'organiser, le sens de la solidarité. On
parle sans cesse de Tindividualisme américain, et là-dessus il
faut bien s'entendre. Certes, l'individu sait compter sur lui*
même, maintient son droit, pratique l'initiative et n'éprouve pas
ce besoin de vivre par autrui oh se manifestent et s'unissent la
nonchalance et la sociabilité des races latines. Mais il n'en re-
court que plus volontiers à l'association quand il la juge néces*
saire, et elle prend alors toute sa valeur puisqu'elle devient,
entre hommes habitués à faire eux-mêmes ce qu'ib ont à faire,
l'union des capacités (1). Il travaille volontiers avec autrui et
pour la communauté. Nous reconnaissons là l'esprit anglo-
saxon ; il a persisté aux États-Unis, et la société qui l'a reçu des
premiers groupes n'était pas exposée à le laisser périr, puisque
par lui seulement elle pouvait durer, grandir et rester eUe-
même.
L'action sociale est d'autant plus puissante aux États-Unis
qu'elle y était plus nécessaire. La pression des circonstances fait
jaillir des énergies individuelles, suscite des vocations parti-
culières, que l'aptitude à l'organisation soutient et dirige. Une
œuvre est due parfois à l'initiative d'un seul homme, comme le
Boy' s Club de San Francisco. M. Peixotto voit rôder et se battre
des enfans dans la rue. Il conçoit le projet de les grouper en un
cercle où ils apprendraient à administrer leurs propre^ intérêts,
è se divertir honnêtement, à goûter d'iûtelligens plaisirs. L'ingé*
niosité des initiatives n'exclut pas le sens des réalités pra-
tiques. La Women's Educational and Industrial Union^ de
Boston, apprend à des femmes de tout âge les moyens de gagner
leur vie. Un « département » est consacré aux cours, — qui ne
sont pas gratuits ; — deux autres servent à écouler les travaux
ou produits de fabrication, avec 10 pour 100 de retenue sur le
prix de vente. Le budget total de l'œuvre, pour l'année oih
M. J. Huret en eut connaissance, s'élevait à 835 000 francs. La
philanthropie se double tout naturellement de spéculation. Des
asiles de nuit, les « Mill's Hotels, » k New-York, rapportent
G pour 100 à leur fondateur. Une seule de ces maisons compte
(1) De Bousiers.
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f^^lBP^P^'C'
l'énergie américaine. '71
iSBi chambres, qui sont occupées tous les soirs. Ascenseurs
rapides, lavabos avec serviette et savon gratuits à tous les étages,
cinquante cabines à douches avec appareils automatiques, plu-
sieurs cuves de pierres, munies de robinets d'eau chaude et
d'eau froide pour le lavage personnel du linge, voilà de quoi
dispose, en plus de sa chambre, chaque client, moyennant
vingt sous par nuit, — moins de dix sous en Europe, — « le
prix qu'on vous demande pour blanchir une chemise, ou quatre
mouchoirs, ou quatre faux-cols (1). »
De grandes associations debien public, la Y. M. C. A. et la Y. W.
C. A. [Young Men et Young Women Christian Association) y la
Young Catholic's Friendly Society, la Société de l'EfiFôrt chrétien
{Christian Endeavour), TOrdredes Filles du Roi,rArmée du Salut
et bien d'autres, travaillent, chacune à sa manière et avec ses
moyens, à atténuer les conséquences de la misère, à combattre
l'ignorance et le vice, à armer l'individu pour la vie, à l'adapter
à la société, à le rendre, pour tout dire, meilleur et plus heu-
reux. Car les deux choses ne se séparent guère eu Amérique, et
c'est un des caractères de l'action sociale chez ce peuple positif.
Elle offre toujours les avantages matériels en même temps que
des secours d'un autre ordre; elle étale ceux-ci sur les premiers,
comme la vie morale s'appuie sur la vie physique. M. dé Bou-
siers nous signale à ce propos un rapprochement qui le frappa,
deux réclames de la Y. M. G. A., rencontrées un jour à Balti-
more à quelques heures de distance : « La première... était l'an-
nonce d'une conférence sur la chasteté, avec ce titre auquel bien
peu de Français refuseraient un sourire: Histoire de Joseph,
homme pur. » La seconde affiche faisait valoir tout ce que l'Asso-
ciation donne en échange d'une cotisation annuelle de 25 francs :
gymnase avec les appareils les plus perfectionnés, bains, douches
en pluie et en jet, classes d'instruction pour tenue de livres,
écriture, sténographie, machines à écrire, langue allemande,
musique, dessin, etc.
Que ces œuvres soient ou non confessionnelles, elles
témoignent de l'esprit le plus large, et si elles s'inspirent de
croyances religieuses ou d'opinions philosophiques, elles les
subordonnent sincèrement au but charitable, car il faut agir.
C'est pourquoi, loin de se jalouser et de se combattre, elles
(1) i. Uuret, op. eU., I, S26.
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73 REYUE DES DEUX MONDES.
s'unissent si volontiers sur le terrain commun de l'action sociale
Les diverses Églises ne répugnent pas à y coopérer entre elles et
avec les laïques. On a vu le cardinal Gibbons soutenir la cam-
pagne anti-alcoolique de l'Armée du Salut, prêter sa cathédrale
aux meetings de cette société et s'en expliquer dans une fort
belle déclaration.
Mais la forme la plus complexe, la plus originale, la plus
féconde de l'action sociale aux États-Unis, c'est le settletnent. Il
installe à demeure la bienfaisance parmi la misère, la vertu
ordonnatrice au sein môme du chaos, la paix au milieu des
tumultes. Il est le remède approprié à l'étendue et à l'urgence
du mal. Les settlements se sont multipliés en moins de vingt
années : on les compte aujourd'hui par centaines. Le plus célèbre
et le plus important de tous est aussi le premier en date, celui
qui a servi de modèle aux autres, Hull Bouse, fondé en 1889 à
Chicago par miss Jane Âdams. On se représente aisément ce
que peuvent être les détresses et le désordre dans une cité de
2 millions d'habitans, dont plus de la moitié sont nés dans le
vieux monde, principalement en Allemagne, en Italie, en Russie
et dans les diverses provinces de l'Autriche-Hongrie. « En atten-
dant le passage, sinon toujours rapide, au moins presque assuré,
de ces multitudes à la vie laborieuse et libératrice, » il faut sou-
lager les souffrances urgentes, diriger les malades sur l'hôpital,
procurer de l'ouvrage aux adultes, recueillir les çnfans, attirer,
adoucir, civiliser ces pauvres barbares (1). Ce sera l'œuvre du
tettlement, cette colonie installée au cœur du pays qu'elle veut
conquérir à la nation et à l'humanité. Des hommes et des femmes,
unissant leurs bonnes volontés et leurs ressources, viennent
vivre dans les quartiers les plus pauvres, les plus encombrés
de misère. D'autres se joignent à eux conmie auxiliaires et, sans
s'établir à demeure, prêtent leurs forces ou leurs lumières. Tous
travaillent à assainir, nettoyer, les rues, les maisons et les
âmes, à purifier la vie physique et la vie morale, à assimiler
cette masse énorme qui, une fois incorporée à l'organisme social
de TAmérique, recouvrera le trésor d'une âme nationale et
échappera à l'avilissement, aux décompositions de la matière...
Cette régénération, cette œuvre de salut est, pour la plus
grande* part, Tœuvre des femmes. L'homme est accaparé par
(1) Félix Klein, op. ciL, p. i48,
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l'énergie amérigàiiie. 73
d'autres tâches, impropre d'ailleurs à celle-là. Il faut s'y consa-
crer tout entier, lui apporter, avec son temps, le zèle ingénieux
d*une charité capable d'aller au devant des misères, de les devi-
ner, de les apprivoiser, de les adoucir. Seules, des femmes ont
assez de loisir, de patience et de sympathie. A ces privilèges de
leur sexe elles ajoutent, en Amérique, les avantages de leur
éducation active et de leur condition indépendante. La possibi-
lité d'une existence à la fois libre et honorée en dehors du ma-
riage dispose beaucoup de femmes à s'accommoder du célibat
sans le considérer comme une disgrâce et sans s'estimer frappées
par lui d'inutilité définitive. Nous voyons déjà la même dispo-
sition en Angleterre, où elle a une cause toute différente : l'excès
de jeunes filles et la pénurie d'épouseurs. Aux États-Unis, la
population masculine l'emporte au contraire de beaucoup, et
c'est un lieu commun que la femme y est considérée et traitée
comme un objet précieux et rare, infiniment recherché. Mais
cet appoint en faveur du mariage est contre-balancé par deux
conditions adverses : l'âpreté de la lutte pour la vie, qui tend
vers la réussite tous les désirs et tous les rêves de l'homme;
ensuite, et surtout peut-être, le régime très répandu de la coédu-
cation, qui habitue les jeunes filles à faire peu de cas des
imbéciles. Tandis que les plus actifs des Ainéricains sont sou-
vent détournés du mai*iage par leurs rudes efforts, les jeunes
Américaines gardent peu d'illusion sur les autres et montrent
peu de goût pour eux : beaucoup de femmes gardent ainsi la
libre disposition de leur avenir et de leurs énergies.
Les nécessités sociales, au milieu desquelles elles vivent et
qu'elles sont capables d'envisager, leur ouvrent toute une car-
rière. Avec quelle ardeur raisonnée, méthodique, elles s'y en-
gagent et y persévèrent inlassablement, c'est ce que tous les
observateurs ont remarqué, admiré et signalé à notre admira-
tion. Nul témoignage à cet égard n'est plus ample, plus précis,
plus vivant que celui d'une de leurs sœurs étrangères, de fa
Française qui les connaissait si bien et qui nous les fit connaître,
— avec toutes les choses de leur pays dont, pendant plus de
trente années, elle entretretint les lecteurs de la Revue, sous le
pseudonyme de Th. Bentzon. M"* Bentzon nous a fait entrer
dans quelques-uns de ces clubs de femmes qui, en un quart de
siècle, depuis le New England WornavUs Club de Boston, et le
Sororis de New-York» se sont multipliés jusqu'à être aujour-
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74 REVUE DES DEUX MONDES.
d'hui plus de trois oents, réunis en une fédération générale. Si
quelques-uns, comme le Fortnightly de Chicago, sont exclusive-
ment littéraires, la plupart et les plus ipiportans s'occupent
d'œuvres sociales, philanthropie, éducation, enseignement domes-
tique, hygiène, réformes administratives. Elles font là l'éducation
de leur énergie, et la portent, disciplinée, forte par l'union, par-
tout où elle est nécessaire, dans les rues et dans les maisons,
dans les prisons, les hôpitaux et les hospices. L'influence des
grands clubs féminins a imposé la présence des femmes dans
toutes les administrations qui ont à statuer sur le sort des
femmes. Les settlements sont en grande partie leur œuvre. Enfin
elles tiennent une place considérable dans l'enseignement. L'in-
struction primaire est presque tout entière dans leurs mains et
l'institutrice a remplacé à peu près partout l'instituteur. Bien
entendu, elles occupent la plupart des chaires dans les collèges
de femmes, bon nombre de chaires dans les collèges mixtes, et
môme dans les Universités.
 ce rôle social éminent, où elles excellent, est-il bien néces-
saire dès lors que les Américaines ajoutent un rôle politique?
M*^* Bentzon a examiné cette question du suffrage féminin et
reproduit les principaux argumens des deux partis. Il nous suf-
fit de la poser ici, à sa place, pour comprendre que l'intérêt en
est bien diminué, puisque les femmes n'ont pas attendu le droit
de vote, et n'en ont pas eu besoin, pour prendre à la vie de leur
pays une part que les politiciens pourraient leur envier. Elles
ont été dès la première heure, et n'ont cessé de rester, les meil-
leurs ouvriers de ses destinées.
VII
Quelles seront ces destinées? Les États-Unis sont entrés,
depuis la période qui suivit la guerre de Sécession, dans une
ère de prospérité incomparable. A mesure qu'il développe sa
force et sa richesse, cet heureux peuple, unifié par des nécessités
d'action auxquelles ne peuvent se soustraire les élémens disparates
qui le composent, fait avancer du même pas sa vie économique
et sa vie nationale, discipline les forces dont il dispose, ordonne
son chaos et élabore une personnalité puissante, digne de la
scène qu'elle est destinée à remplir. La mise en valeur de son
immense territoire, l'exploitation de ses ressources illimitées
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l'ÉHERGIE AMÉRI€AIIfE. 75
sont pour lui ce cpie fut pour nous la constitution de notre unité.
Glorieuses époques dans la vie des peuples, quand, soumis à
Tempire de ces exigences universelles, ils rallient toutes leurs
énergies et unissent tous leurs efforts!... Comme les conditions
d'hier et d'aujourd'hui subsisteront longtemps encore, le pro-
blème de l'avenir ne se pose pas d'une façon pressante ni aiguë,
et l'on comprend la confiance des Américains, le pooh-pooh
avec lequel ils accueillent, ou plutôt repoussent, nos réserves
désobligeantes, nos insinuations de vieillards ombrageux^ nos
pronostics de mauvais goût, nos prévisions de mauvais augure.
Ils n'ont que faire de penser, tant qu'il importe bien plus d'agir;
et ils s'en trouvent mieux. La pensée sépare et l'action réunit.
L'action leur a été salutaire, et elle continue de les imposer au
monde.
Et pourtant, cette magnifique prospérité, déjà, ne iaisse-
t^elle pas percer bien des sujets d'alarmes ? Dans une société avant
tout économique, les problèmes de production, de circulation et
de consommation de la richesse, qui préoccupent ou menacent
tous les peuples, semblent devoir nécessairement prendre un
caractère plus aigu et plus inquiétant. On peut penser que la
lutte entre les gigantesques trusts du capital et les gigantesques
trusts de la main^'œuvre sera formidable. Oui; mais, d'autre
part, il n'est point de pays où la question économique offre plus
de chances de rester sur son propre terrain, et paraisse moins
exposée à s'envenimer, à se compliquer, à se transformer en
question sociale. Il n'y a pas de haines de classes en Amérique,
parce qu'il n'y a pas de classes. L'égalité, au lieu de se dégager
péniblement, comme en Europe, d'un long et douloureux tra^
vail de dépossession des privilégiés, avec tout ce qu'il entraîne
de convoitises chez les uns, de représailles chez les autres, d'an-
tipathies, de défiances et de rancunes réciproques, l'égalité est
on fait, « la condition naturelle d'une société où manquaient
jusqu'aux premiers élémens d'où aurait pu sortir une caste (1). »
Eafare ceux qui ne possèdent pas encore et ceux qui vieuneut
d'acquérir, la jalousie n'a pas eu le temps de remplacer l'ému-
latkm. Ce dernier sentiment intervient seul, pousse les moins
heureux à t^iter de le devenir davantage, non à souhaiter que
les autres ne le soient plus. Si tant est qu'une aristocratie finan-
(1) Bontoiy, op. eit^ VI.
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76 REYUB DES DEUX MONDES.
cîère comoieQce à paraître, elle n'excite encore aucune convoi-
tise, aucune animosité; elle se montre d'ailleurs soucieuse du
bien public, animée de- civisme, prèle aux œuvres de solidarité.
On nous parle aussi d'une aristocratie intellectuelle de l'Est,
qui opposerait volontiers ses raffinemens et sa culture à l'esprit
positif, brutal même, des hommes d'affaires et d'argent. Ce n'est
pas celle-ci non plus qui pourra porter ombrage à une démo-
cratie où chacun cherche à s'élever et à prendre sa part des
bénéfices de la science.
Il ne paraît donc pas téméraire d'affirmer que la question
sociale ne se pose point aux États-Unis. Des esprits pressés en
rêvent déjà la solution et annoncent le collectivisme. « La
nationalisation des propriétés accaparées par les imsis ne lésera
plus qu'un nombre infime de propriétaires. Les voies sont beau-
coup plus ouvertes au collectivisme dans les États-Unis qu'en
France. » (1) L'accaparement est, en effet, un problème, qui agite
l'opinion et préoccupe les pouvoirs publics. On n'a pas oublié
la sensationnelle intervention du président Roosevelt contre les
compagnies de chemin de fer et la Standard Oil Company.
Mais le remède tuerait le malade plutôt que la maladie, s'il était
à ce point contraire à son tempérament et aux conditions de
sa vie. La plupart des observateurs inclinent au contraire à
croire, avec plus de vraisemblance, que dans ce pays d'initiative,
d'entreprise et de risque, la législation ne pourra et ne devra
intervenir que pour limiter l'action individuelle de quelques-uns
afin de la maintenir chez tous et se bornera ainsi à réduire la
puissance menaçante d'une oligarchie.
C'est alors un autre problème qui se pose, politique, celui-là :
l'extension des pouvoirs de l'État. Par ses origines mêmes,
l'Ëtat est très faible dans la grande république américaine.
Dépourvu de tout ce qui fit chez nous son prestige, dans un pays
où il n'eut à se poser ni en soldat, ni en justicier, ni en créateur
laborieux do l'ordre, ni en dispensateur circonspect du droit
commun, désœuvré, au contraire, pour ainsi dire, « exempté,
par la force ou la facilité des choses, de toutes ces tâches,
devancé et i^uopléé dans ses lois par les mœurs, précédé dans le
monde des faits par la liberté et l'égalité et acceptant sans effort
ce qu'on pourrait appeler leur droit d'aînesse, » il laissa de tout
(1) Urbain G obier, op, cU„ p 98.
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l'ÉNERGIB AMÉRIGAINB. 77
temps rindividn à son activité et à ses initiatives. Gela change-
ra-t-il et le verpa-t-on assumer ce rôle de modérateur et de
tuteur que nous sommes habitués à lui voir tenir dans nos pays
d'Europe, en France, par exemple, où au lieu d'être « la création
consciente des individus, » il est « le milieu immémorial au
sein duquel chacun de nos Français s'éveille à la vie et prend
conscience de ses droits, qui sont peu de chose, et des droits
du pouvoir qui sont presque tout (1)? » Sur ce point aussi, on
peut douter d'une transformation si radicale, qui s'accorderait si
mai avec l'esprit et les habitudes de la nation, ses conditions
d'existence et de prospérité. L'Etat a beaucoup de chemin à faire
avant de devenir dangereux, ou même gênant en ^Amérique ; et
là encore les mœurs seraient sans doute plus fortes que les lois.
Mais ces mœurs mêmes, nous dit-on, se transforment. Des
rêves de conquête et de gloire s'ébauchent dans l'esprit naguère
tout pacifique des Yankees : les chimères impérialistes traînent
leurs panaches de fumées au-dessus des calculs utilitaires.
L'opmion demande une flotte de guerre et ne répugne plus à
l'idée d'une armée permanente. On nous fait remarquer alors
que le régime des Etats-Unis est en réalité un gouvernement
personnel, que la réélection ressemble fort à un plébiscite, que
plusieurs présidens, — Washington, Jackson, Grant, — étaient
des généraux victorieux ; et l'on se décide enfin à lécher le mot
de « césarisme. » Les prophéties n'entrent pas dans le cadre de
cette étude, même à tivre de conclusion, quand nous essayons
de déterminer l'orientation générale de la vie américaine. Il
nous suffira de constater que ni le passé ni le présent n'autorisent
une telle conjecture. Les démocrates ombrageux qui la hasar-
dent ont-ils réfléchi que, si elle se réalisait, Tévénement ne prou-
verait quune chose : la faillite indiscutable et définitive de la
démocratie? Car jamais celle-ci n'a trouvé de conditions plus
favorables, et si elles aboutissaient au triomphe du despotisme,
c'est que décidément il y aurait antinomie entre la démocratie
et la liberté.
Jusqu'ici, les États-Unis ont fait plutôt la preuve du contraire,
et la pénétration historique ne consiste pas à imaginer au delà
du vraisemblable et du possible. D'ailleurs, les destinées de
l'État sont relativement secondaires dans ud pays où il u absorbe
(i) Boutmy, op. cit,, ch. vu.
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78 BEVUE DES DEUX MONDES.
pas la nation, qui saurait continuer de vivre et de grandir mal-
gré hiiy comme elle Ta fait sans lui, riche, paissante et forte par
sa seule volonté et son seul labeur. Mais si le problème politique
ne nous parait pas s'inscrire en lettres de feu sur les murs du
festin colossal où sont venues réclamer leur part toutes les
races du monde, peut-être n'en faudrait-il pas dire autant du
problème national. L'organisme même de la nation n'est-il pas
exposé à des troubles profonds, à' de graves désordres, par
l'afflux toujours renouvelé des immigrans, par la présence de
masses inassimiiables, ou qu'il faudra du moins bien longtemps
pour assimiler? Il y à- d'abord les dix millions de nègres.
Esclaves, ils étaient en dehors d'une société dont ils font main-
tenant partie intégrante conmie citoyens, et la question nègre
est une menace permanente. On ^ait par quels expédiens hardis
autant que hasardeux certains États du Sud ont échappé à
l'imminence du péril : ils annulent en fait, par des mesures
accessoires, les dispositions essentielles de la Constitution et
empêchent les nègres d'user des droits qu'elle leur accorde. De
tels procédés ne sont pas une solution, et d'ailleurs les lois
qu'on pourrait édicter se briseraient contre les mœurs. Les plus
libéraux, voire les plus « libertaires » de nos compatriotes, ont
dû reconnaître un sens au préjugé dont la violence nous choque
si fort à distance et que nous traitons si légèrement des hau-
teurs du point de vue rationnel et humain. Malgré les efforts
de philanthropes, comme le général Armstrong, et d'hommes
de couleur dévoués à leur race comme cet admirable Booker T.
Washington, dont l'œuvre éducatrice est une mervdlle de sa-
gesse et de sens pratique, il faut bien avouer que « la masse e^
CBcore ignorante et corrompue. » Même si on tient à en faire
retomber toute la responsabilité « sur les générations de blancs
qui ont tenu ces infortunés en esclavage, le contact n'en est pas
moins désagréable pour les générations de blancs qui ont sup-
primé l'esclavage (1). » Et si l'on en juge par la pauvreté des ré-
sultats obtenus en un demi-siècle, si l'on considère la misérable
condition des Piépubliques où les nègres sont maîtres absolus,
— Libéria, Haïti, — il est permis de craindre que ce contact ne
reste longtemps encore désagréable, et que les blancs ne soient
confirmés avec quelque raison dans leur « préjugé » égoïste de
(i) Urbain Gobier, op. cit,, p. 251.
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l'énergie AMÉRICAlIfE.* 79
rinfériorité des nègres. Sans doute, on peut espérer d'adoucir
la violence des répulsions, d'abolir l'odieux lynchage ; on peut
combattre, comme l'a fait le président Roosevelt, cet autre pré-
jugé plus sommaire qui empêche un Américain de recevoir à sa
table un noir, même instruit, poli et distingué : le problème n'en
gardera pas, moins pour im long avenir toute son acuité.
Il n'est d'ailleul-s qu'un cas particulier du problème général
qui domine tout en Amérique, le problème de l'assimilation.
Tant que les immigrans ont été, — ou à peu près, — de même
race et de même formation sociale, politique et religieuse que
les premiers colons de la Nouvelle-Angleterre, ils accroissaient
le fond politique sans l'altérer. Anglo-Saxons , Germains,
Scandinaves, les Celtes d'Irlande eux-mêmes, tout le contingent
de l'Europe septentrionale et occidentale se prêta en somme
assez docilement au sens général d'une civilisation d'origine
analogue, qui s'élargissait et se modifiait sous cet apport. Mais
voici qu'entre en scène un autre monde, l'Europe du Sud et de
l'Est: Grecs, Italiens, Tchèques, Hongrois, Slaves, se déversent
à flots dans le grand réservoir où s'alimente le colosse améri-
cain. La race jaune a pris position sur la côte du Pacifique, et
les journaux nous apportent quotidiennement l'écho des diffi-
cultés-entre les États-Unis et le Japon. Il se peut que, d'un
instant à l'autre, ces difficultés s'enveniment. Nous comprenons
que ce soit un grave souci pour le gouvernement. Mais l'avenir
de la nation est-il en cause? La puissance d'absorption a déjà
donné sa mesure et attesté ce dont est capable la force de l'orga-
nisme primitif, soutenue par l'action combinée des élites. Rien
ne semble donc devoir entraver un progrès qui ne reculerait
pas, au besoin, devant des éliminations douloureuses.
Déjà nous pouvons voir où il s'oriente, et les désirs, les
efforts du peuple américain nous manifestent, jusqu'à la rendre,
en quelque sorte, perceptible à nos regards, la force mémo des
choses, les lois inéluctables des sociétés, hors desquelles elles
ne peuvent ni se constituer ni vivre. A mesure que nous aspi-
rons à nous rajeunir et à lui ressembler, il se rapproche do
nous. Les circonstances ont placé en fait et dès l'origine les
États-Unis dans les conditions qui peuvent paraître à un théori-
cien de l'absolu le terme idéal de toute société. Le progrès, lo
mouvement de la vie consistent pour eux à les modifier insen-
siblement et ils rencontrent ainsi les phases principales de notre
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80 REVUE DES DEUX MONDES.
évolution, partie de rextrémité opposée. Tandis que les peuples
de l'Europe arrachaient, pour ainsi dire, à TÉtat, comme une
concession, chaque liberté/ « toutes les libertés, en Amérique,
appartenaient à l'individu par le fait seul de la naissance (1), » et
TEtat ne se constituait qu'en les limitant : nous avons vu qu'il
serait vraisemblablement conduit à les limiter encore. De même,
tandis que, chez nous, les inégalités de fait s'atténuaient sous
l'influence de l'idée d'égalité, là-bas la société, à mesure qu'elle
s'organise, ébauche dés aristocraties. Enfin, alors que nos
vieilles nations, fortement unifiées, sont amenées par les
échanges de leur vie économique, la nécessité et la facilité des
communications de toute sorte, à élargir leur horizon et à faire
une part à l'esprit international, la jeune nation américaine
sent le besoin de resserrer ses liens, de concentrer et de fortifier
en elle le sens de la personnalité : elle est manifestement à une
phase de nationalisme. La leçon des faits, indépendante de nos
partialités, semble bien être que partout la nation, la société, l'État
sont soumis à des lois dont la réalisation leur assurerait l'équi-
libre idéal, en deçà ou au delà duquel ils oscillent dans l'ampli-
tude plus ou moins large, plus ou moins désordonnée, des essais,
des réformes et des révolutions... Plus précisément, ici, elle
nous enseigne la valeur de l'initiative individuelle, le bienfait
de la liberté, l'inappréciable efficacité de l'idéal national. Cet
idéal, toutes les forces vives du pays s'en inspirent et y aspirent.
Il est vraiment l'idée directrice de l'organisme social, il le crée,
le conserve et l'épanouit. Ce que doit être cet organisme,, à
quelle forme il doit tendre et prétendre s'il veut développer
toutes ses possibilités de puissance et de bonheur, nous le lisons
assez clairement dans les efforts du plus grand peuple des temps
modernes pour devenir et rester une nation (2).
FlRMIN Roz.
(1^ Boutmy, op. cit,^ ch. vi.
(2) Cet article était composé lorsque parurent les intéressantes Notes sur les
Étals-Unis de M. André Tardieu. Nous nous félicitons de trouver sous la plume de
ce clairvoyant observateur la formule qui résumerait le mieux notre étude : « Les
Américains sont une vivante leçon d'énergie nationale. »
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LE FLAMBEAU
PBBMiiBB PABTIB
DOUBLE RfiVE D'AMOUH
I
Le jeune député Jean Laurières, une des gloires naissantes
du barreau de Lyon et, à la Chambre, déjà, un des brillans
champions de ranticléricalisme, venait de déjeuner, avenue de
rOpéra, chez son compatriote le docteur Jomard.
Tantôt assis côte à côte sur un divan, tantôt debout à la fe-
nêtre, et, du haut du troisième étage, suivant des yeux le qua-
druple défilé de véhicules le long de Tavenue, les deux amis
fumaient en prolongeant leur causerie intime.
A travers les spirales de la nuée bleue, — telle que les
brouillards réunis de la Saône et du Rhône, — leurs yeux se cher-
chaient souvent pendant qu'ils égrenaient leurs souvenirs, ainsi
que des joailliers se consultent sur la valeur des gemmes tirées
d'un coffret, leur propriété commune. Alors le docteur, un blond
trapu, levait d'instinct la tête, tandis que Jean Laurières, très
grand, penchait un peu la sienne. Il n'était pas beau classique-
ment ; le^ relief du nez mince s'accusait un peu trop, mais sa
physionomie révélait des dons rares de séduction, de domina-
tion, par raiîectuosité des lèvres un peu fortes sous la moustache
brune, par le trait à la fois calme, incisif et passionné des yeux
profondément noirs.
TOMB ILVII. *- 1908. 6
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82 REVUE DES DEUX MONDES.
Le docteur lui parlait de ses probables fiançailles avec une
jeune Lyonnaise.
— Provincial, va ! Tu retournes prendre femme au clocher?
est-ce qu'il en manque, de femmes, dans ce pays-ci ?
Et Jean Laurières, de la main qui tenait son cigare, désignait
du geste le bruissant Paris au-dessous d'eux.
Le docteur fit une moue rieuse :
— Oui, mais dans ce pays-ci, tu me fais concurrence...
— Je te fais cohcurrence ici ? veux-tu dire près des Heimer ?...
ah! bien, rassure-toi, je te laisse la place libre.
— Oh ! voyons I cassé, rompu avec les Heimer?...
— Cassé, rompu ? non I pas fini de nouer, tout simplement.
Tu sais que j'avais ébauché le geste sans conviction, sollicité par
M7' Fontanille, la plus grande marieuse de Paris... M"' Heimer
n'est qu'une maussade enfant gâtée... il faut une vraie femme à
mes trente-cinq ans et à ma vie d'homme politique... alors j'ai
décidé d'attendre ...
— Un coup de fortune dans un coup de foudre?... plutôt
rare ce phénomène social... il est vrai que pour toi...
Le docteur achevait sa phrase par le seul prolongement de
l'intonation admirative et du geste, louant à la fois la personne
physique et la valeur intellectuelle du député.
— Pour moi 1 répétait Jean Laurières dans un éclat de rire,
tu me casses déjà des encensoirs sous le nez? attends du moins
que je sois ministre et à même de fleurir ta boutonnière... et,
comme il me reste pas mal de chemin à faire d'ici à... la place
Beauvau, par exemple, descendons, veux-tu?
La pendule sonnait trois heures.
— Si je veux ! s'écria le docteur, je n'ai que l'avance de cette
pendule, c'est-à-dire cinq minutes, pour me rendre à ma leçon !
Le jeune docteur était déjà chargé d'un cours au Collège de
France dont le titulaire, aujourd'hui homme politique très
absorbé, appartenait au parti de Jean Laurières.
Les jeunes gens passaient dans l'antichambre, mettaient
leurs pardessus, et leurs chapeaux. Comme ils sortaient de l'ap-
partement, la porte en face sur le palier s'ouvrait avec fracas;
un valet de chambre, garçon grêle et tout jeune, se précipitait,
puis s'arrêtait soudain en apercevant le docteur et son ami. Les
yeux effarés, haletant d'une secousse nerveuse bien plus certai-
nement que d'un élan si bref, il s'exclama :
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LB FLAMBEAU. 83
— Monsieur te doct^ir ! oh! monsieur le docteur! ijuel
malhear nous arrive ! Monsieur est tombé morton tout comme ! ...
Nous ne pouvons pas, nous n'osons pas le relever. •• Madame
ma dit d'aller chercher du monde. . . et aussi le docteur Rouardy . .
mais je ne sais pas où courir d'abord...
— Allez vite chez Rouardy... je ferai le possible jusqu'à son
arrivée ; Monsieur m'aidera. . . Tu veux bien , Laurières ?. . . le coup
de lafin, sans doute... maladie de cosnr...
Le docteur donnait ce renseignement à voix basse pendant
que le domestique rouvrait la porte, les introduisait à travers
une galerie-«ntichambre dans un salon, un nid d'intimité fémi-
nine, avec ses meubles légers en marqueterie ou en laque, avec
les soies claires de ses tentures. Et l'étrange spectacle qui se pas-
sait sur cette scène d'élégance joyeuse! La maîtresse du logis,
une petite marquise Louis XV, en jupe de dentelle, justaucorps
de velours bleu, se tenait agenouillée auprès d'un homme étendu
sur le tapis, la tête redressée par des coussins, et à qui, de ses
mains toutes constellées de bagues, elle faisait respirer un flacon
d'éther.
Cet homme, jeune et blond, livide, les yeux hagards, les
lèvres grises disjointes, recueillait ses forces précaires pour l'acte
de la respiration qui semblait en lui un phénomène prodigieux^
presque irréalisable. Et il fallait toute l'habitude qu'on a du
contraste présenté par le costume des femmes à certaines heures
et le costume masculin d'aujourd'hui tel qu'il est à tout heure,
pour ne pas voir dans cet agonisant, vêtu de drap sombre et de
linge uni, un paria de ce monde inférieur, charitablement se-
couru et veillé par la fée de ses rêves...
Mais, lée ou marquise, à l'entrée de ceux qui accouraient à
son aide, la jeune femme levait la tête, montrait son an visage
t^rifié, éploré tout ensemble, sous le petit diadème de ses che-
veux blonds; montrait ses yeux foncés, bleus ou noirs, sotis
le trait délicat, haut et légèrement oblique des sourcils ; mon-
trait ses petites joues polies, roses et blanches, comme dans la
première jeunesse et sa bouche d'enfant rieuse, à ce moment
contractée par un douloureux frémissement. Et selon ce qui
se produit presque toujours quand de nouveaux témoins de nos
malheurs surviennent, elle laissa échapper des larmes qu'elle
avait retenues pendant son angoissant tête-à-tète avec te mori'*
bond.
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84 REVUE DES DEUX MONDES.
— Madame J'ai rencontré sur le palier M. le docteur Jomard,
il a bien voulu venir...
Avait-elle entendu les paroles du domestique? ses bras nus
jusqu*aux coudes se tendirent supplians ; elle se lamenta :
— Oh ! docteur ! voyez !' voyez ! . . .
Le docteur se pencha sur le malade, puis, se relevant :
— Nous allons soulager votre mari, madame, dit-il... je passe
chez moi pour chercher ce qui m'est utile... Laurières, ouvre
la fenêtre toute grande, n'est-ce pas?
Laurières lit le geste indiqué, puis se retourna vers le couple
pathétique. Et bientôt, les circonstances aidant peut-être, — ce
fouettement d'une aile implacable, muette et lourde, dans cette
pièce où, par la fenêtre ouverte, montaient les bruits de tout
un moùde, — il se persuadait qu'il n'avait jamais rencontré un
charme printanier égal à celui de cette enfant, parée pour la
gracieuse comédie de sa vie brusquement tournée au drame, et
il se laissait enchanter déjà.
Toujours agenouillée près du malade, une main passée sous
le plus haut coussin, de l'autre elle présentait le flacon d'éther
à ses narines violacées, murmurant:
— Mon pauvre Etienne !
Elle plaignait de tout son tendre cœur le compagnon de sa
jeunesse: l'aimait-elle ? Tavait-elle jamais aimé d'amour? Lau-
rières se posa la question et la résolut par la négative...
— Oh ! mon Dieu! mon Dieu! gémit-elle tout à coud.
Le malade, visiblement serré à la gorge par la mort, sur-
sautait, secoué d'un spasme terrible, comme pour aller chercher
de l'air jusqu'au zénith; elle essayait de l'aider en relevant le
coussin, mais ses forces ne suffisaient pas à prolonger le geste, et
ses yeux sombres et profonds comme la nuit, bleus et brillans
comme le jour, implorèrent le témoin de sa détresse, qui, d'ailleurs,
accourait en deux pas, s'agenouillait de l'autre côté du malade, le
soutenait d'un geste énergique et prudent. Mais elle ne cédait
pas sa part des soins courageux, et sa main s'attachait à celle de
Laurières comme avec l'effroi qu'il se lassât trop vite, ou que
l'horreur du spectacle le rebutât et le fit s'éloigner.
Et, bien qu'en sentant cette petite main crispée sous la
sienne, lui n'éprouvât rien de ce qu'il eût été presque criminel
d'éprouver à pareil moment, il connut, d'intuition tout à fait
sûre, que déjà cette femme cessait de lui être étrangère, qu'il
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LE FLABfBEAU. 85
n'était plus étranger à cette femme, et que ni les années , ni leurs
ambitions et convoitises particulières n'auraient le pouvoir de
les refaire jamais étrangers Tun à l'autre...
Qu'elle est parfaite l'instantanéité des transmissions que se
font nos nerfs, notre cerveau, notre cœur! L'absence du docteur
Jomard n'avait duré qu'une minute ou deux, et ces choses défini-
tives s'étaient accomplies dans la sensibilité de Jean Laurières,
et des choses analogues, — bien plus, infiniment plus impré
cises, — dans celle de la jeune femme éplorée...
Le docteur rentrait, suivi de son domestique ; il tenait aux
doigts un outil menu ; en même temps apparaissait, venant par
une porte intérieure, la femme de chambre de M"' Salvan, suivie
de la cuisinière qu'elle avait couru chercher au sixième, pour
tenter ensemble de mettre Monsieur sur son lit.
— Ne vous fatiguez pas inutilement, madame.
Et le docteur contraignit doucement la jeune femme à se
retirer, fit signe à Laurières de se relever aussi, et plaça son
domestique derrière les coussins pour les empêcher de glisser,
pendant qu'il pratiquait une injection de caféine sur le thorax
découvert.
Il obtint ainsi deux ou trois aspirations presque normales,
entre de nouvelles, mais plus courtes angoisses.
— Nous allons le porter sur son lit, dit-il alors.
Sur un geste de sa main, la femme de chambre et la cui-
sinière ouvraient les portes, lorsque le malade se mit à parler,
d'une voix basse, mais distincte.
— Marie, je veux un prêtre !
A l'expression de ce désir, terriblement significatif dans la
bouche d'un malade, la jeune femme fondit de nouveau en larmes
et se remit à genoux, prenant la main de son mari.
— Oh! Etienne! mais vous allez mieux,, vous sentez bien
que vous allez mieux !
Sans doute il estimait ses souffles et ses mots trop stric^
tement comptés pour en perdre un seul en de vaines protesta-
tions; il se contenta de répéter sur un ton plus insistant:
— Un prêtre, Marie, tout de suite !
Elle se tourna, les yeux levés, vers le docteur qui abaissa les
paupières pour la triste approbation.
Pensa-t-elle que le domestique serait mieux à même de désha-
biller le malade que de se lancer à la recherche d'un confesseur?
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86 REVUE Dfi8 DEUX VDNDES.
EUe regarda LaurièreB, cet inconnu en qui elle connaissait déjà
un cœur très secourable, et, de ses yenx au charme si tendre
alitant que de ses lèvres tremblantes, elle implora:
— Si j'osais vous prier, monsieur?... c'est tout près d'ici...
'abbé Paraud, 3 bis, rue d'Argenteuil... ou, si l'abbé Paraud ne
se trouve pas ebez lui, le prêtre de semaine, à la sacristie de
Saint-Roch...
Eut-il une bésits^tion furtive? Plus tard, lui n'«n aurait jamais
convenu, et elle se fût indignée qu'on exprimât un doute sur la
spontanéité de son empressement. Il prenait son chapeau, tout à
rheure jeté sur une chaise :
— Comptez sur moi, madame, disait-il, je vous amènerai
un prêtre le plus vite possible.
11 descendait l'escalier d'un pas rapide, au moment où la voix
de la concierge arrêtait deux dames à la porte de l'ascenseur.
^- Oh ! grand Dieu! non. M*"* Ssdvan ne recevra pas aujour-
d'hui!... M. Salvan est en train d'agoniser, peut-être...
Et, à la suite d'exclamations interrogatives :
— Mais, de sa maladie de cœur... le valet de chambre vient de
me le crier en courant chercher le médecin. Monsieur a voulu
monter sur un tabouret pour mettre une statuette sur un meuble,
il est tombé, ça lui a coupé le souffle...
Laurières, qui passait en bolide parmi ces trois personnes,
s'exjdiqua ainsi la toilette pimpante de la jeune femme. Cétait
son jour, le jour des parades, des papotages et des rires chantaas
autour des tasses de thé... et demain, la veillée auprès du mort,
la prise d'un deuil qui allait enténébrer, deux années durant, la
jeunesse de cette délicieuse créature, faite pour s'épanouir dans le
plein soleil de la joie humaine...
— Deux ansi oui, c'est aussi long que ça, un veuvage!... à
moins de faire sourire la malignité du monde...
Laurières pensait, ou plutôt songeait ainsi dans le taximètre
qui filait, selon ses ordres, à toute vitesse, vers la rue d'Ârgen-
teuil. La eoncierge du 3 bis tenait à l'entrée conférence avec
une voisine, il put donc se renseigner sans même quitter la
voiture : M. l'abbé Paraud était sorti depuis peut-être une demi-
heure...
Il prit alors la seconde direction indiquée, se fit conduire à
Saint-Roch, escalada lestement le perron et, entré dans l'égliso^
longea un bas côté jusqu'à la porte ouverte de la sacristie.
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JJI^I^,ipJ'/-%i'«^
LK FLAMBEAU. 87
Un baptême venait d'avoir lieu. Le nouveau chrétien était de
ceux qui entreprennent avec un bagage confortable le voyage ter*
restre : ainsi en faisaient juger les dentelles de sa robe, les
fastuoux rubans qui couronnaient sa nourrice et toutes les appa-
rences des personnes qui l'entouraient, et apposaient leurs signa-
tures sur le registre, dirigées par un prêtre portant le surplis
et l'étole. Un bedeau interrogea Laurières.
— Je viens, dit-il, chercher pour un malade M. l'abbé
Paraud^ ou, en son absence, le prêtre de semaine.
Le bedeau désigna un ecclésiastique qui se promenait dans le
fond de la sacristie en lisant son bréviaire.
— Voici le prêtre de semaine, et c'est M. Tabbé Paraud qui
fait le baptême...
— On préférerait M. l'abbé Paraud, et le malade va mourir...
c'est M. Salvan.
Soit que le nqm lui fût connu, soit que l'aspect seul du mes-
sager lui fit présumer l'importance du client qui demandait à
l'Église de signer son passeport pour le paradis, le bedeau se di-
rigea aussitôt vers le groupe du baptême.
Laurières n'avait guère aperçu jusqu'à ce moment de l'abbé
Paraud que l'hostie de sa tonsure découpée dans des cheveux
poivre et sel. Mais, dès que le bedeau lui eut dit quelques mots
à l'oreille, l'abbé parut tressaillir et se retourna prestement,
montrant une figure grise, à longues rides, des yeux noirs, vifs
et très mobiles, une grande bouche d'où la parole devait tomber
avec grâce et abondance.
Quoi ! on ne s'en était pas rapporté à un domestique? c'était
un parent ou ami, qu'on envoyait à sa recherche ? Le cas, certes,
devait être pressant, et l'Église n'a plus que trop rarement l'au-
baine d'être prise pour arbitre entre une âme masculine et le
maître de ses destinées étemelles!...
Anssi, achevant par de rapides excuses les félicitations qu'il
prodiguait aux parens du nouveau chrétien, il ouvrait une
armoire, en tirait la boite des saintes huiles, s'approchait de
Laurières et le saluait affablement.
^— Ce malheureux M. Salvan touche donc à la fin de ses an-
goisses? dit-il, très apitoyé, mais peut-être le sauvera-t-on une
fois encore?... .
— Le médecin qui est auprès de lui ne l'espère pas, mon-
sieur l'abbé...
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88 REVUE DBS DEUX MONDES.
— Pauvre enfant 1 pauvre petit! nous allons du moins
l'aider à se mettre en route pour le grand voyage...
Et Tabbé prenait sa toque, se faisait jeter, par-dessus son
surplis, ce vaste manteau drapé qui donne aux prêtres, dans
les alentours des églises, à Paris, une allure si joliment roman-
tique. Puis, bien que de taille médiocre, il précédait Laurières
à grandes enjambées d'ancien séminariste, le long de la nef,
sortait de l'église, et s'engouffrait dans la voiture qui station-
nait à la grille, faisant place près de lui au porteur du pieux
message, tandis qu'un sacristain montait sur le siège.
Cette fois Liturières eut bien une hésitation, — mais si
brève ! — Pourquoi retournerait-il dans cette maison d'un ago-
nisant? Il y envoyait le secours spirituel qu'on y réclamait,
tout illusoire qu'il l'estimât lui-môme : payer le cocher et re-
joindre à la Chambre ceux de son groupe qui devaient y dis-
cuter sur les péripéties actuelles de la guerre anticléricale...
oui, ce serait là reprendre, à l'instant opportun, le programme de
sa journée, interrompu pour un devoir de solidarité humaine...
« Cependant, qui sait si le docteur Rouardy a bien été
ramené par le domestique, qui sait si Jomard n'a pas besoin de
moi entre ces femmes affolées ?... »
Il se parlait ainsi dans la voiture auprès de l'abbé Paraud
qui, après lui avoir demandé quelques détails sur le triste évé-
nement, monologuait :
— Pauvre petite Marie! veuve à vingt-quatre ans, — et,
vous la connaissez, monsieur, elle en parait dix-huit! — sa
mère, avant de mourir, et son oncle, le Père Amelin, lui avaient
fait faire ce mariage considéré de tout repos... et la maladie de
M. Salvan s'est déclarée pendant le voyage de noces... la mal-
heureuse petite femme n'a été qu'une garde-malade, et de
quel malade? un cardiaque, et un mari de trente ans à peine
aujourd'hui!... il fallait infiniment de prudence et un tact...
Cher ange ! que le bon Dieu lui donne plus lard les consola-
tions qu'elle mérite si bien !
Quoiqu'il retrouvât dans ses propres souvenirs la facile
affectuosité des hommes d'Eglise, à ces expressions caressantes
qui revenaient, plus souvent môme qu'on ne le rapporte ici, dans
le discours de l'abbé Paraud, Laurières pensa que sa famille et
celle des Salvan devaient être intimement unies.
La voiture s'arrêtait avenue de l'Opéra et, descendu le pre-
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LE FLAMBEAU.
89
mier, il aidait le prêtre, assez empêché par Tampleur de son man-
teau et par son fardeau rituel. Il en reçut un : — Merci, mon'
petit enfant! — qui, hors les circonstances funèbres, l'eût fait
éclater de rire. Évidemment, ces tendresses de Tabbé n'étaient
que la manifestation originale d'une nature exubérante et opti-
miste. Maintenant, tout absorbé dans le recueillement sacer-
dotal, il se laissait mettre par lui dans l'ascenseur.
On ne sonnait plus chez les Salvan ; la porte était simple*
ment poussée tout contre le pêne. Laurières l'ouvrit pour l'abbé
Paraud, avec l'idée de n'entrer même pas à sa suite.
Mais M"" Salvan se montra sur le seuil d'une pièce, au fond
de l'antichambre. Elle avait, dans une accalniie, dépouillé ses
rîans falbalas, en désaccord si choquant avec la tragédie dont
le sort cruel lui attribuait un des rôles principaux ; une longue
robe flottante de drap clair, tout unie, Tenveloppait, déjà un
peu à la façon des pleureuses antiques, et Laurières, qui l'avait
crue de petite taille, stupéfait, la vit s'avancer vers le prêtre
très longue, en une allure grave et noble, comme si elle n'avait
jamais marché que dans les cortèges funéraires.
Et, encore une fois, son regard rencontra celui des beaux yeux
tendres, dont le miroitement des larmes éclaircissait l'azur sous
les hauts sourcils obliques, pendant qu'elle disait de sa voix
triste, mais délicieusement perlée :
— Combien je vous suis reconnaissante, monsieur !
Laurières la salua en exprimant l'espoir d'un mieux prochain
dans l'état du malade, et il fit un pas ou deux à reculons pen-
dant qu'elle inclinait la tête à son tour. Puis elle sembla Tignorer
pour jamais.
— Ah ! monsieur l'abbé I comme il a du mal à continuer à
vivre, mon pauvre Etienne I
Peut-être aidé par le souvenir du monologue qu'avait tenu
l'abbé Paraud dans la voiture, Laurières s'imagina que cette
explosion était celle d'une sœur qui déplore la fin prématurée
d'un frère, plutôt que celle d'une femme qui se sent frappée, à
travers l'époux, dans son cœur et dans sa chair d'amoureuse...
— Du courage, ma petite enfant! du courage!
Et Laurières ne trouva plus si ridicule d'avoir été gratifié
par le prêtre de la même appellation.
Ayant regagné la porte de l'appartement, il se retourna et
le regarda disparaître, les épaules massives sous la mousseline
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90 REVUE DBS DEUX MONDES.
bouffante du surplis, pi*ès de la svelte forme féminine : pilier
tenace de la religion, orgueilleuse colonne de Tespérance hu-
maine, qui, incapables, mèn^e accotés l'un à l'autre, de soutenir
Tassant de la Mort, ont inventé ensemble la mélancolicpie, —
hélas! également énigmatique, — immortalité de Tau-delà...
Le docteur Jomard traversait, le palier.
— Je viens de téléphoner au Collège de France pour que le
public ne m'attende plus... ce sera une leçon à remplacer :
Rouardy est àÂuteuiI,chez Labarre, — oui, l'agent de change,
frappé d'une hémiplégie, paraîWl... — Quelle tuile ! comme si
ça ne me suffisait pas d'assister à l'agonie de mes propres
cliensl... Enfin, va-t'en, puisque tu le peux, toi, veinard, et
n'oublie pas de raconter à tes honorables collègues que tu viens
d'amener un prêtre au chevet d'un moribond.
Laurières haussa les épaules.
— Tous l'auraient fait à ma place.
— Espérons-le pour l'honneur de tpus... cette heure, au fait,
appartient de droit à la seule religion qui ait la sublime extra-
vagance de croire à l'efficacité des repentirs in extremis, alors
que la pauvre loque humaine n'a plus d'autre volonté que
celle de se gonfler encore, et d'aspirer, encore une fois, avec
l'air de la vie...
— Docteur ! Monsieur le docteur 1
On courait en jetant ces appels dans l'antichambre des Sal-
van ; le docteur secoua la tète pour manifester son impuissance
à faire le miracle qu'on attendait de lui, bien qu'on eût là le
prêtre d'un Dieu qui avait accompli tous ceux de l'Évangile ; il
rentra néanmoins avec la plus charitable précipitation pour ten-
ter courageusement l'impossible.
II
Natif d'une ville qui, en pleine France, présente, — mélange
significatif, — les brumes, l'entente des affaires et la religiosité
britanniques, élevé par une mère pieuse et, jusqu'à quinze ans,
par des prêtres, Laurières, bien que très jeune et relativement
modéré, faisait autorité dans son groupe composé d'hommes
ignorans des choses du christianisme, car, depuis trente ans, les
chefs de la guerre politico-religieuse en ont dédaigné l'étude,
par la plus singulière et la plus puérile des aberrations.
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hW**¥'
LE FLAMBEAU. 91
La réunion d'aujourd'hui avait pour but de décider lattîtade
que ]»^ndrait le groupe dans le prochain conflit. Laurières
dcmna un avis savamment, éloquemment motivé. Il prévoyait, et
engageait à prévenir, les ripostes d'un ennemi qu'on savait
millénairement dressé aux tactiques subtiles par la complexité
de sa doctrine et de sa casuistique.
Mais l'inaltérée lucidité d'esprit qu'il apportait, ce jour-là
comme les autres, à ses travaux, n'empêchait nullement son
imagination et sa sensibilité de s'exercer et de vibrer passion-
nément à part. On dit que les heures sonnent une fois et pour
jamais. Eh bien I non ! la dernière heure mémorable de son
passé recommença en chacune des vingt-quatre heures sui-
vantes. Gomme maintenant le souvenir les lui faisait longues et
bizarrement savoureuses, les minutes pendant lesquelles il con-^
templa la petite rose marquise Louis XV, agenouillée auprès
d'un moribond livide, et celles où ses regards éperdus lui crièrent
an secours, et celles où leurs mains, à elle et à lui, se nouèrent
pour l'ceuvre de pitié navrante, et celles du remerclment mé-
lancolique avant qu'elle disparût dans ses longs vètemens de
pleureuse, et, en effet, pleurant aux côtés de ce vieux prêtre si
originalement pa ternel ! . . .
Le surlendemain, il recevait une lettre & large bordure
noire : l'invitation aux obsèques du malheureux qu'il avait aidé
à vivre les suprêmes minutes de sa destinée terrestre.
A l'heure fixée, il se rendit à la maison mortuaire, traversa
la chapelle funèbre, où déjà l'objet inanimé de ces tristes fastes
gisait dans la bière close; il monta parmi l'odeur mêlée, suffo-
cante, des fleurs et des cires en combustion, parmi le double
chuchotement de l'escalier et de l'ascenseur, envahis Tun et
l'autre. Mais, parvenu au troisième étage, il ne pénétra pas avec
le flot des invités auprès de la jeune veuve, dont aussi bien il était
inconnu : il sonna chez son ami.
Le docteur boutonnait déjà son pardessus.
— J'étais sûr que tu viencbrais; on m'avait demandé ton nom
et ton adresse pour t'envoyer l'invitation ; allons entendre chanter
du latin sur la bière de ce pauvre homme, puisqu'il l'entendra
lui aussi, de là-haut, et que, dit-on, ça lui fera plaisir !...
— La jeune veuve doit être horriblemeiït accablée, murmura
Laurières ému et songeur.
— Est-ce qu'une femme du monde se permet de céder à
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92 REVUE DBS DEUX MONDES.
l'accablement de son chagrin ? M""' Salvan a dû obéir aux usages
et convenances, s'occuper de son deuil, procéder aux essayages
devant son miroir... et, ina foi, le cachemire et le crêpe doivent
faire un écrin de contraste merveilleux avec sa beauté de rose
fraîche... Et puis, il est impossible que cette enfant radieuse,
tout en compatissant au sort de Thomme auquel on Tavait im-
prudemment unie, s'apitoie sur elle-même à cause d'un dénoue-
ment, au fond, providentiel en ce qui la concerne...
Ces considérations flattaient l'imagination de Laurières pen-
dant qu'il se dirigeait vers l'escalier avec le docteur ; — on en-
tendait les chocs sourds de pas nombreux tombant sur le tapis,
les frôlemens, les murmures de toute une foule. — Et, en se
penchant sur la rampe, il aperçut, derrière la jeune veuve au
crêpe traînant, un flot succinct de personnes en deuil.
— Quelle est donc sa parenté? demanda-t-il à voix éteinte.
Le docteur haussa les sourcils :
— Presque nulle, pauvre petite ! une sœur de son mari,
M"' Rogier; tu la vois près d'elle avec M. Rogier et leurs trois
enfans; ces personnes en petit deuil: de vagues cousins et cou-
sines... Ah! on m'a parlé encore d'un oncle en ligne directe,
d'un jésuite, en voyage d'études parmi les missions du Japon
et de la Chine...
Bien loin de déplorer, pour la jeime veuve, cette pénurie de
liens familiaux, Laurières en ressentit une inconsciente satis-
faction : Toncle jésuite, en particulier, lui semblait être admira-
blement à sa place aux confins des pays jaunes.
La bière était déjà sur le corbillard festonné par les cou-
ronnes de roses, de lilas blanc, d'orchidées fastueuses; la famille
s'alignait à la suite. Laurières entrevit alors, sous le voile épais,
l'exquis profil de la jeune femme; et ses épaules graciles, tom-
bantes, comme écrasées par le châle du veuvage, — pareil au drap
mortuaire, — avaient cet air de chétivité qui achève si bien le
pathétique du malheur.
Après la cérémonie où il devait se séparer du convoi, il
suivit le défilé de l'assistance devant elle, murmura ses regrets ;
elle répondit par un chuchotement expressif :
— Oh ! merci, monsieur !
Et sans doute son passage lui rendit plus sensible le souve-
nir d'une heure atroce, l'heure où l'on voit pour ainsi dire la
Mort jouer avec un être aimé avant de l'agripper finalement, car
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V'^
LE FLAMBEAU. 93
elle éleva sa main sous le voile, essuya un nouveau jet de
larmes qui lui inondaient soudain le visage.
Un attendrissement singulier pénétra Laurières. Comme s'il
partageait le deuil de la jeune femme, il se sentit les paupières
humides et le cœur subitement étreint... sans faire aucun signe
à son amiy il se jeta hors de l'église, descendit les marches et
traversa la rue parmi la foule des badauds, que retenait, au pas-
sage, la somptuosité du corbillard, auquel, semblables à des
clowns agiles^ les employés des pompes funèbres agrafaient
de nouveau les innombrables couronnes dont les fleurs s'affais-
saient un peu, déjà fanées p^r le souffle ardent des encensoirs.
Puis, ayant gagné les Tuileries, il marcha dans le jardin
jusqu'à la grille ouverte, entre les terrasses, sur la place de la
Concorde, d'un pas si uni et si lent que des moineaux se lais-
saient presque effleurer par la pointe de ses bottines avant de
se communiquer une panique soudaine et de prendre ensemble
letir vol, et que des enfans, jouant à cache-cache, sautillaient
derrière lui, défiant leurs camarades à l'abri de sa haute taille.
Ainsi, à ses pieds, tout était frémissement et joie de vie com-
mençante; et là-haut, et très loin aussi, jusqu'à l'Arc de
Triomphe, le feuillage rouillé des arbres floconnait dans une
immobile brume d'or pâle, qui semblait affirmer à la terre
l'existence de cet au-delà superbe et mystérieux où, plus ou
moins secrètement, nous espérons tous séjourner au long de
nos existences futures.
Les élémens les plus divers faisaient donc l'éclatante mélan-
colie de ce jour d'automne, de môme que mille émois dissem-
blables contribuaient au charme suave et poignant auquel il s'aban-
donnait. Tantôt il voyait la jeune veuve enfouie dans ses voiles
et dans une voiture funéraire, accompagnant à la tombe le débile
compagnon de ses vingt ans; il s'apitoyait sur ses larmes, sur
l'horreur du gouffre qu'à l'âge des idylles elle était appelée à
sonder; tantôt il la voyait, désormais seule, et, de nouveau, libre,
avec sa sève et sa grâce printanière intactes, attendant de
s'épanouir enfin.au fécond soleil d'amour...
« Marie !... Marie 1... »
Il prononça le nom tout haut, en goâta pour la première
fois la sonorité orientale...
Mais lorsqu'il mit le pied sur le pont, il haussa les épaules,
et murmura dans le fracas des tramways de banlieue :
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94
REVUE DES DEUX MONDES.
« Ge serait folie pure I... deux ans de veuvage au moins... et
aussitôt après commencera, sans doute, le règne du candidat en
faveur duquel aura le plus insisté Tamie intime... »
 la fin de la journée, revenu à sa garçonnière, rue d'Âgues-
seau, il s'habilla et se rendit boulevard Malesherbes chez
M""* Fontanille. C'était une Lyonnaise, vieille amie de sa mère,
veuve d'un très riche financier, et qui occupait une existence
déplorablement fastueuse et vide à la chasse de jeunes filles,
perles parfaites et largement serties d'or, pour en faire les
épouses des jeunes gens qui ont encore la bonté de manifester
des intentions matrimoniales.
— Ah I ah 1 vous venez vous faire gronder, joli monstre!
— Je viens me faire gronder.
Et Jean Laurières, durant cet échange de phrases, longeait
le vaste salon jusqu'à la cheminée où, près du premier feu d'au-
tomne, la vieille M""* Fontanille lisait un roman « finissant
bien, » comme ceux qu'elle se plaisait à faire dans la vie réelle.
Ayant fermé le volume jaune, elle entreprit un sermon en
plusieurs points, dont le dernier fut consacré à lui décrire les avan-
tages d'un nouveau « parti. » Elle le pressait de consentir à
une « présentation, » lorsqu'un maître d'hôtel ouvrit la porte
de la salle à manger.
— Eh bien 1 dit Laurières en lui offrant le bras pour passer
à table, puisque mes hésitations ne vous découragent pas, chère
madame, je consens à voir M"* Morange ; mais, pour M"* Heimer^
je vous assure que c'était vraiment impossible : je n'aime que
les figures souriantes, tenez, comme la vôtre.
Et, à la minute même, passait devant ses yeux l'image en
pleurs de M""* Salvan, et, une fois de plus, son cœur s'émou
vait, s'endolorissait exquisement pour elle...
M*^^* Morange avait sans peine le sourire aux lèvres ; par mal
heur, il se trouva qu'elle affectait le genre bon garçon, type de
femme qui inspirait à Laurières une répulsion irréductible...
Pendant que, douée d'une persévérance imperturbable,
M°^* Fontanille se remettait en chasse, le jaune homme se
livrait à un énorme labeur d'étude et de parole qui faisait de
lui, à la Chambre et au barreau de Lyon, une personnalité de
plus en plus brillante.
Il passait assez souvent chez le docteur Jomard, sans que le
hasard le favorisât : jamais il ne croisa dans l'escalier ou ne vit
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LE FLAMBEAU.
95
monter dans Tascenseur M"* Salvan, ou ne la rencontra sur le
palier du troisième étage. En sonnant à la porte de son ami, il
regardait Tautre porte hermétiquement close, qu*à peine il dé-
sirait voir s'ouvrir, d'ailleurs. Il aimait se figurer la femme de
son rêve, — alors qu'elle était encore la vestale d'un souvenir,
— silencieuse et seule, au fond d'une pièce, avec les vagues
noires de sa robe sur ses genoux et sur ses pieds, écoutant peut-
être la lente approche d'une destinée nouvelle, et, en l'attendant,
à l'abri des curiosités, des admirations et des convoitises.,.
Un jour d'hiver, il vint, avenue de l'Opéra, serrer la main du
docteur qui se rendait à Lyon pour y célébrer son mariage, où
lui-môme paraîtrait en qualité de témoin. Devant la maison
s'allongeait une énorme voiture de déménagement; son cœur
sursauta, et il se jeta dans l'ascenseur d'où il assistait au tran-
sport d'un grand bahut sculpté de la Renaissance.
La porte de la jeune veuve était cette fois ouverte à deux
battans ; des pailles jonchaient le parquet dépouillé de ses tapis ;
les domestiques s'affairaient parmi les déménageurs...
Laurières se hâta de sonner chez son ami.
Le docteur, occupé à lire dans son cabinet de travail, lui
tendit une main, et, souriant des yeux avec malice :
— Eh bien! dit- il, tu as vu? nous déménageons I
— Oùva-t-elle?
Laurières aurait donné bien des choses pour être rendu ca-
pable de retenir cette question qui s'échappa de ses lèvres sur
on timbre un peu rauque. Le docteur répondait :
— Mon Dieu! M"* Salvan m'a parlé des fins fonds de la rue
Castiglione...
— Comment I vous vous êtes donc rencontrés?... s'écria
Laurières sans remarquer môme l'accent railleur de son ami.
— Mieux que cela : j'ai eu l'honneur de recevoir chez moi
M*** Salvan... oui, elle tenait à ne pas quitter la maison sans
m'exprimer de nouveau sa reconnaissance et, sans me la prouver
au sens matériel du mot... Moi, je répugnais à l'acceptation
d'honoraires pour mon rôle de sauveteur, et de sauveteur im-
puissant... alors, par une générosité vraiment très délicate, elle
m'a donné SOO francs pour mon hôpital d'enfans infirmes, en
me priant de faire inscrire le nom de son mari sur la liste des
bienfaiteurs. Je ne puis te dire quel régal c'est pour moi de voir
cette petite veuve en finir ainsi sagement avec son passé : elle
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96 REYUC DES DEUX MONDES.
attend le jour convenable, elle range et règle toutes eho86B| elle
ferme discrètement la porte et s'en va, encore solitaire et voilée,
vers l'avenir que la nature lui doit bien en compensation...
Par exemple, je ne plains pas l'homme qui sera chargé de faire
du soleil sur cet avenir féminin !
Laurières écoutait ces paroles élogieuses, les regards suivant
très haut la spirale bleutée de son cigare. Le docteur, d'un ton
changé, tout uni, demanda :
— Tu ne te connais pas quelque amitié, quelque relation
commune à toi et à M"* Salvan?
— Mais... non...
Soudain il quittait sa chaise, secouait la tète, les épaules, et
disait avec des intonations d'impatience et d'irritation étranges:
— Et puis, tout ça!... tout ça I... oui, je sais bien, par mes
airs rêvasseurs quand je venais ici, j'ai pu te donner à croire
que M"** Salvan... mais est-ce que j'ai le temps de brasser des
nuages, moi?... il faut que je me marie dès cette année, entends-
tu, Jomard? comme toi, parfaitement, comme toi, mon petit :
nous sommes de la même classe... à notre âge on se sent tourner
au vieux garçon... et alors... ce serait trop tard...
— Dans ce cas, n'hésite plus ; il faut te marier, oui, et puis-
que la Parisienne n'a pas su te conquérir, retourne-toi vers la
Lyonnaise... je ne serais pas étonné que le jour de mes noces
tu eusses l'occasion de faire un choix dans Tescadron des demoi-
selles d'honneur...
Plus d'une année passa encore. Un soir du mois de mai, en
sortant du Palais-Bourbon, Jean Laurières allait dtner familia-
lement chez un ménage de cousins qui s'était transporté de Lyon
à Paris depuis quelques semaines seulement. M. Guiminel venait
d'être nommé sous-directeur d'un grand établissement financier,
à la vive joie de sa femme, une Parisienne, qui avait toujours
mal supporté les brouillards du Rhône.
Les fumées du crépuscule filtraient à peine du ciel nacré au
zénith, mauve et rose à l'horizon, à l'infini, au delà de TArc de
Triomphe qui semblait en être la porte magique ; d'innombrables
automobiles glissaient, dansaient sur la chaussée blanche, tour-
naient les refuges, se croisaient, se fuyaienN filaient en tous sens
sur le pont, dans les rues Royale et de Ri'. le long des vastes
Champs-Elysées dont, au bord du mouvemei^. \des lumièrcd.
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\ ,vi»»«^ :?
OF
LE FLAMBEAU.
les masses d'arbres prennent à la nuit quelque aspect de forêts
profondes... et Lauriëres songeait à des soirées futures où il em-
porterait, dans un de ces véhicules, Marie^ devenue sa femme,
amoureuse de lui et de ses succès, vers un des centres du cercle
social dont ses talens lui avaient déjà ouvert si largement les
portes...
« Un an et demi de rêvé, et du même rêve, et avec si peu
d'intermèdes parmi les réalités ! Je dois détenir le record sur les
amoureux de ce temps!... mais allons^ fini de rêver I C'est le
moment, ou jamais plus, de tenter ma chance...
Il sourit d'un sourire à l'expression complexe, mêlée de
moquerie, d'enthousiasme et d'attendrissement contemplatif...
« Qu'au rais-je répondu si le vieux Riberot que je poussais
l'épée dans les reins, tantôt, à la Chambre, avait riposté : « Et
vous qu'on a vu dimanche, et l'autre dimanche, monter à
l'heure de la messe l'escalier de Saint-Roch? ^>
C'était vrai.
Lorsque M** Salvan avait quitté l'avenue de l'Opéra, Lau-
rières s'était ressaisi, croyant que, par cela même, il échappait
à une obsession, exquise certes, mais néanmoins oppressive,
et de nature à paralyser son heureuse activité. De bonne foi,
il voulut se marier, ainsi qu'il Taffirmait au docteur Jomard, mais
il ne se prêta nullement à faire aboutir aucun des nombreux
projets ébauchés par M"* Fontanille et par sa mère.
Cependant il sentait avec un cruel malaise que la figure de
la jeune veuve s'estompait dans sa mémoire visuelle.
« Quelle sottise est la mienne I Un jour, — car enfin son deuil
ne la confinera pas éternellement, — ilm'arrivera, sans le moindre
doute, de rencontrer M""* Salvan soit au théâtre, soit dans le
monde, et alors je ne la reconnaîtrai peut-être môme pas! »
* Il se disait ces tristes mots un dimanche matin qu'il passait
rue Castiglione, ainsi qu'en un très vague espoir il se plaisait
quelquefois à le faire. Et, à quelques pas d'une certaine maison,
il aperçut précisément la jeune veuve qui en sortait sous les
arcades, un livre de messe à la main. Elle marchait de la vive
allure des Parisiennes; son voile, à pennes d'hirondelle, légère-
ment soulevé par un peu de brise, disparut presque tout de suite
au tournant de la rue Saint-Honoré...
Laurières, que d'ailleurs un tremblement avait saisi des
pieds à la tête, lui laissa prendre quelque avance; pour rien
tous ZLVii. — 1908. ' 7
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98 REVUE DES DEUX MONDES.
au monde il n'eût voulu lui infliger la sensation d'une impb.
nente poursuite : il se contenta de se tenir sur le même trotte
ne perdant pas de vue sa forme svelte qui se glissait parmi 1
allans et venans, dont les pas traînaient un peu, ce matin, part
que c'était dimanche. Puis, en face do Saint- Roch, M"" Salvf
traversa la rue, serra la main d'une petite vieille dame qui dCw
cendait de voiture, et toutes deux montèrent l'escalier, passèrent
le porche^ entre les deux haies de mendians.
Laurières entrait à son tour dans l'église. Elle lui parut
entièrement vide ; bien que les barrières de la nef principale
fussent ouvertes, les chaises s'alignaient sans occupans jusqu'au
sanctuaire où ne se remarquait aucun préparatif d'office domi-
nical. Mais un roulement d'orgue se fit entendre dans les pro-
fondeurs du monument, puis de mâles voix fraîches prirent
leur essor, poussant tout en haut de la coupole, derrière le
maître-autel, les notes et les mots d'un cantique en français.
Laurières s'approcha de la muraille où était suspendu le
tableau des offices et lut à la septième ou huitième ligne :
« Â onze heures, messe pour la Société des jeunes gens de
Saint-Rocbu »
« Âh t Salvan, lui, appartenait sans doute à la confrérie, » se
dit-il avec cette moue et ce sourire de quelqu'un qui confesse
une infériorité dont, au fond, il se fait gloire.
Et, suivant quelques retardataires, il longea ce même bas
côté qu'il avait parcouru un jour en allant à la sacristie cher-
cher l'abbé Paraud pour son paroissien agonisant.
Derrière le maître-autel, prolongé de boiseries, se dévelop-
pait comme une nouvelle église, assez vaste encore, arrondie sous
ime coupole d'où tombait, des vitraux modernes, ime douce
lumière d'or : c'était la chapelle de Vautel privéiégiéy pleine
et regorgeant de fidèles par toutes les arcades de l'abside, sauf
par celle du fond, que barrait aussi un autel surmonté d'une
Nativité dans le goût du Bernin.
On s'asseyait après l'évangile, alors qu'un prêtre s'installait
dans la petite chaire. Laurières, qui dut rester debout avec un
groupe d'autres personnes, eut tôt fait de découvrir M""* Salvan
non loin du pilier auquel il s'accotait, moins pour se soutenir
que pour dissimuler sa présence. Il voyait, dans la clarté
blonde projetée de haut, les épaules graciles et tombantes, le
cou long et délicat frôlé par le crêpe funèbre, la joue rose, le
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UB FLÀHBBAU.
99
incarnat des lèvres aux sinuosités ramassées un peu par
ibsorption pieuse, dont témoignait aussi la pointe du sourcil
igèrement surhaussée... Et lui, l'anticlérical, loin de souhaiter
«iu'il eût retrouvé ailleurs, en un autre état d'âme, la femme
dont il voulait si passionnément faire sa femme, il éprouvait,
au contraire, cette sorte d'ineffable béatitude, — les mots mys-
tiques peuvent seuls rendre ces sortes d'émois, — que nous ne
goûtons qu'en ces rares momens où il nous est donné de saisir
quelques mesures de l'harmonie parfaite.
En effet, par une anomalie bizarre, — à première vue, — de
même que les Françaises chrétiennes, peut-être en leur profonde
répugnance de la tartuferie, dernier avilissement du caractère
mâle, se contentent assea volontiers de la neutralité des hommes
en matière de religion, beaucoup de ceux-ci, sceptiques et très
enclins à fronder TÉgiise, n'hésitent pas à introduire à leur
foyer la femme discrètement pieuse. C'est qu'il leur est profi-
table de trouver, dans la compagne de leur vie, l'esprit d'obéis-
sauce, d'humilité, d'abnégation, intarissablement prêché aux
femmes par un clergé imbu de toute la présomption masculine
innée en notre race. Sans doute, tout ceci s'appuie sur la séduc-
tion secrète de traditionnelles coutumes mentales; ainsi Lar-
rières entendait sans ennui, avec tacite approbation, le jeune pn-
dicateur qui parlait de l'esclavage où nous tient le péché loin
de Dieu...
« Ce n'est, en effet, que par le soin de notre perfectionne-
ment que nous nous distinguons des basses créatures terrestres...
songeait-il. Ah! si la religion se bornait à pénétrer de poésie,
de sentiment, c'est-à-dire de vie humaine, les arides abstractions
philosophiques!... »
Il promena un regard sur l'assistance, et remarqua :
« Pas de petit monde, ici, pas d'ouvriers ni d'ouvrières...
voilà de quoi elle se meurt, l'Église : la foi du peuple, le saug
du peuple manque dans ses veines... Si elle avait gardé le
peuple, — aujourd'hui le corps électoral, — le peuple qui s'était
redonné spontanément à elle au lendemain de la Révolution,-^
la philosophie du xviu® siècle n'aurait pu sauter du livre à la
tribune sous le nom d'anticléricalisme... )>
Parmi un bataillon de tout jeunes gens massés au pied do
la chaire, Laurières crut reconnaître le fils d'un de ses collègui»^
du Centre qui avait été jadis plusieurs fois ministre.
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; ^-^l^
iOO REVUE DES DEUX MONDES.
« La réaction de demain^... se dit-il , si toutefois nos mala-
droites violences leur gagnent un nombre suffisant de sympa-
thies libérales, car ils sont si peu I... »
Laurières restait impressionné par le vide absolu de la nef
principale.
Oh ! il savait que la grand'messe avait été dite, que la messe
d*une heure rassemblerait toutes les mondaines de la paroisse;
pourtant, il éprouvait un peu de cette commisération qui nous
vient au seuil des Louvre et des Versailles, magnifiques centres
de l'ancienne vie sociale où, pour ne pas savoir les adapter à la
nôtre, nous rassemblons, ainsi que dans leurs tombes, les hochets
des générations disparues.
Bien entendu, ces idées se formulaient à peine en Laurières,
et ne faisaient que traverser sa contemplation incessante de la
jeime veuve.
Le prédicateur, après sa très courte allocution, avait quitté
la cbaire, et Fofficiant poursuivait la messe. Marie tantôt lisait
dans son paroissien, et tantôt relevait la tète, et ses lèvres
sérieuses continuaient à se mouvoir doucement.
Le prélude de la prière du soir que sa mère lui avait apprise
vint à Tesprit de Laurières : « Mettons-nous en la présence de
Dieu. » Marie semblait vrainient s'être mise en la présence de
Dieu, telle qu'elle était, sans prétendre lui dissimuler, sous d'arti-
ficielles extases, le fond réel de son âme qui, malgré sa pureté
certaine, tenait sans doute de l'infirmité originaire.
« C'est une chrétienne, ce n'est pas une mystique ; elle fait
de la religion la règle de sa conduite, et non la source de
joies chimériques, équivoques et dangereuses. »
Il imagina im moment de l'avenir où Marie saurait, sans
aucun emploi de formule apprise, « se mettre en la présence de
Dieu. »
Puis il eut peur, comme si elle avait pu surprendre en lui ce
souhait téméraire...
Mais Marie ne priait plus; pendant même que le célébrant
lisait le dernier évangile, elle se penchait vers l'amie qu'elle avait
rencontrée à la porte de Saint-Roch, et, sans doute, craignant
pour cette vieille femme, à la taille de naine, la poussée de la
foule, elle lui persuadait, en lui offrant le bras d'un joli geste
filial, de sortir tout de suite.
Et toutes deux se détournèrent de l'autel pour s'en aller, par
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LE FLAMBEAU. 101
cette même arcade où Laurières s'était tenu debout, pendant
la durée entière de la messe, et alors il vit en plein la douce
figure enchanteresse... Ah! que c'était elle, cette bouche aux
souples et tendres contours, avec ce coin des lèvres relevé pour
un latent sourire, et ces yeux bleu de nuit, pleins de poésie, sous
les hauts sourcils obliques!
L'oublier? Est-ce qu'on oublie une unique vision du soleil?...
Il ne savait comment se féliciter d'avoir su se garder libre en
résistant à tous les assauts de M""* Pontanille et de sa mère
elle-même! N'eût-il qu'une chance sur mille auprès de la jeune
veuve, il attendrait le moment venu de tenter cette chance...
Cependant Marie, soutenant de son bras gauche la vieille
dame, atteignait l'ouverture de l'arcade, lorsqu'une jeune fille
qui voulait rejoindre quelqu'un se glissa derrière elle, malgré la
foule, et entraîna son voile. Pour éviter, d'être brusquement
décoiffée, elle dût renverser la tète, puis opérer un mouve-
ment demi-circulaire de tout le buste pendant que, de sa
main droite, elle retenait le voile sur sa nuque. Et ce fut
grâce à ce mouvement tout accidentel que son regard croisa
celui de Laurières, attentif et ardent, et qui sincèrement avait
voulu be laisser ignorer là aujourd'hui...
Frissonnant de la tête aux pieds, il se sentit reconnu, et re-
connu sans hésitation, presque sans surprise.
Une flamme rose montait aux joues de Marie ; ses narines
et ses lèvres palpitaient, frémissaient visiblement et, en tour-
nant tout près de lui, vers le bas côté de l'église, elle tira sur ses
yeux ses longues paupières blanches...
11 y avait eu l'émoi, il y avait eu la répression pudique de
l'émoi. Laurières s'estima comblé, se roula tout le reste du
jour dans l'orgueil de ses espérances... mais, dès le lendemain,
il s'inquiétait de la nature de cet émoi : car enfin, son souvenir >
il n'en pouvait douter, s'associait à une image funèbre dans
l'esprit de la jeune femme...
« Pourtant, se disait-il, reprenant pied, si elle ne change
pas l'heure de sa messe?... »
ni
Ce point d'interrogation ne fut pas le seul qui passionna
son existence le long de la semaine.
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102 REVUE DÉê DEUX MONDES.
Les débats sur la loi de séparation étaient alors poussés
figourensement à la Chambre; lui-môme, à son tour, parmi les
orateurs inscrits, monta le vendredi à la tribune.
Il parlait sur les associations cultuelles qui devaient hériter
les biens' d'Église, article amèrement critiqué par la droite comme
attentatoire à la hiérarchie catholique, capable de produire le
schisme, — qu'elle accusait d'ailleurs les auteurs de la sépara-
tion d'avoir en pensée derrière la tôte.
L'Église, disait Laurières, était donc bien ébranlée qu'un
simple déplacement de ses rapports avec la société civile devait
infailliblement, selon les siens, la ruiner de fond en comble?...
Cette hiérarchie, qu'on assurait être une condition essentielle
de sa vitalité, eut-elle ses cadres aussi rigides qu'aujourd'hui
aux temps lointains qui lui ont laissé des souvenirs d'âge d'or?
Qu'était-elle, en fait, lorsque la seule acclamation populaire
intronisait les évèques? ou, au siècle de la Pragmatique, lors-
qu'ils étaient élus par les chapitres sous la protection de l'Uni-
versité ?
Qu'était-elle encore lorsque, après tant d'illustres esprits,
Bossuet et Louis XIV déclaraient que les conciles généraux
sont supérieurs au Pape ? que les usages des diverses Églises ont
tout droit à être respectés par lui?... Enfin il n'y avait pas plus
de trente-cinq ans que cette hiérarchie, jusqu'alors prudemment
émoussée en haut, s'était aiguisée jusqu'au plus rigoureux et
probablement au plus dangereux absolutisme...
Et, après tout, si les usages nouveaux que l'Église de
France serait tenue de contracter pour s'accommoder de la loi
nouvelle, étaient reconnus incompatibles avec la doctrine dog-
matique; si, comme on voulait le prédire, le pape n'adhérait pas
au système des associations cultuelles et préférait abandonner
les biens des fabriques dissoutes, faudrait-il se préoccuper
beaucoup d'un clergé qui, parti de l'étable de Bethléem, avait su
se faire, au cours des siècles, le plus riche parvenu de notre
ci\âlisation?... Tant qu'il saurait ensemencer de foi les âmes, il
récolterait surabondamment le pain quotidien...
Tout ce développement ne fut point suivi sans applau-
dissemens d'un côté, sans aigres ou amères protestations de
l'autre.
Un moment, Laurières, tourné vers la droite, répliquait à
l'une de ces interruptions, et faisait alors ce geste instinctif de
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LE FLAMBEAU. 103
lever les yeux pour quêter d'un regard semi-circulaire une
approbation générale. Et soudain, sa voix et son soiiffle furent
tranchés net, par le coup violent qu'il recevait en pleine poi*
trine... Sous la lumière que tamisait le verre du plafond, le
plus délicat des pastels lui apparaissait dans un cadre sonfbre,
au bord d'une des tribunes, et c'était un visage de jeune femme,
et c'était, il crut le reconnaître, le visage de Marie Salvan...
En pareil cas, le souci de nous conserver réagit de lui-
même. Terrassés par l'énergie de nos sensations, nous rebon-
dissons aussitôt, nous reprenons la course, les emportant avec
nous... Lawriëres achevait de parler sans qu'on eût remai*qué sa
furtive défaillance; il affirmait que la seule insuffisance du
catholicisme à satisfaire notre mentalité actuelle pourrait l'em-
pêcher de vivre sur les bases de la loi en projet, lui qui avait
duré à travers les situations très diverses que lui avait faites
successivement le passé historique des peuples...
Et pendant que sur la Chambre, ici bienveillante et là
hostile, mais alors toute fiatteusement silencieuse, son timbre
clair résonnait vibrant et impératif, il se demandait tout bas,
délirant d'une joie et d'une angoisse inexprimablement mêlées :
« Est-ce bien elle ? est-ce possible que ce soit elle? »
Car il n'osait s'en assurer par un regard dirigé cette fois in-
tentionnellement : la terreur d'une nouvelle défaillance qui
aurait pu paraître motivée par une lacune d'argumentation
maîtrisait sa personnalité d'orateur; et, lorsqu'il descendit les
marches de la tribune, ses amis accoururent dans l'hémicycle,
vinrent entourer le jeune coryphée si bien en voix aujourd'hui.
Enfin, ayant monté le long d'une travée avec la marche lente du
triomphateur, et se rasseyant à sa place, il regarda vers l'endroit
d'où lui était venue tout à l'heure une émotion si imprévue, si
poignante et si exquise : le radieux pastel avait disparu; c'était
une figure d'homme, rougeaude et à barbe grise, qui savan-
çait maintenant au bord de la tribune, un électeur qui semblait
suivre ardemment les péripéties de la mêlée parlementaire, car
nombre d'anticléricaux, debout à leurs places, lançaient d'iro-
niques défis de réfutation à leurs adversaires soulevés de la
droite. ^
Laurières quitta dès qu'il le put le Palais-Bourbon et se
promena longtemps sous les arbres du Cours-la-Reine. Il ne se
demandait plus si l'apparition de Marie tout à l'heure était un
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104 BEVUE DES DEUX MONDES.
fait réel ou le produit de son imagination... Il ne doutait même
pas qu'elle fût venue pour lui; ce qui l'occupait, l'absorbait,
l'angoissait, c'était un examen de conscience beaucoup plus
scrupuleux que celui par lequel il prépara jadis la fameuse
confession générale, à la veille de sa première communion.
N'avait-il rien laissé échapper qui fût de nature à blesser
l'âme catholique de M** Salvan?... certes, avant même les pre-
miers débats sur la Séparation, il avait pris soin de se tracer un
cercle laissant an dehors toute la doctrine de l'Église ; mais ce
cercle, ne l'aurait-il pas franchi aujourd'hui, aiguillonné par un
interrupteur perfide?... Non! tout ce qu'il venait de dire à la
tribune il voulait bien l'avoir dit.
« Je ne puis rien changer à mon action politique ; si elle la
désapprouve, je devrai donc renoncer... »
Il défaillit sur ce mot, poussa un cri d'effroi :
c( Renoncer à elle maintenant? par exemple ! »
Il se parlait avec une ombrageuse irritation comme si on
exigeait de lui qu'il abandonnât un droit acquis et incontes-
table, comme si, depuis les obsèques du malheureux Salvan, il
n'avait pas fait le moindre projet d'avenir auquel il n'eût associé
la jeune veuve, et de son assentiment formel.
Le dimanche, un peu avant onze heures, il entrait à Saint-
Roch, allait se mettre à sa place près du pilier, et, au moment où
le prêtre montait à l'autel, où la confrérie attaquait un premier
cantique, il vit s'avancer, dans un flot de femmes, celle qu'il
attendait avec des battemensde cœur effrénés, douloureux à lui
arracher un chuchotement de plainte, perdu dans le bruit de
l'orgue et des cantiques.
Marie passa, droite, les paupières à demi baissées, sans
rougir ni pâlir, mais, très distinctement, ses lè\Tes tremblaient...
et il crut voir aussi que sa main se resserrait d'une légère crispa-
tion sur le livre de messe qu'elle tenait à la hauteur de sa cein-
ture...
Moins en retard que l'autre dimanche, elle entra plus avant
dans la chapelle, et Laurières, pendant toute la messe, n'aperçut
guère que son chapeau de gaze et d'iris noirs dont la grande aile
se soulevait, s'abaissait, auA changemens d'attilude prescrits
par le rituel.
« Voilà pourquoi j'hésitais à la reconnaître, vendredi, à la
Chambre... Elle a ôté son crêpe: et, en effet, il n'y a plus que
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LE FLAMBEAU. 105
cinq mois d'ici au second anniversaire, et la transition du
demi-deuil est presque de rigueur.
Il ferma les yeux pour retrouver dans son rêve la pimpante
marquise Louis XV qui avait si délicieusement et si durable-
ment plu à son imagination, et que Marie, — si longtemps
chrysalide à l'enveloppe enfin plus diaphane, — allait rede-
venir dans la réalité... Grisé d'espoir et d'encens, — car après
la messe on avait donné le salut, — il relevait les paupières à la
poussée générale des chaises... Marie, au lieu de sortir en
passant près de lui, s'en allait, par une autre arcade, vers le
fond dbscur de l'église.
Une douleur lancinante pénétra Laurières en pleine chair.
Ce mouvement était-il une manœuvre de fuite? Marie vou-
lait-elle tourner l'abside et gagner la porte sur l'impasse Saint-
Roch? Mais qui l'avait empêchée d'assister à la messe dans le
bas côté droit, et ainsi d'échapper tout à fait à la vue de celui
qu'elle avait lieu d'appeler son soupirant ?
Il suivit de loin la jeune femme vers l'abside ; elle s'arrêtait
près de la sacristie, devant une porte d'où filtraient à intervalles,
depuis le milieu de la messe, des sons de voix enfantines ; elle
ouvrit cette porte et la referma, disparaissant, mais Laurières
avait eu le temps d'apercevoir un prêtre debout au pied d'un
autel, face à un auditoire de petites filles. C'était la chapelle des
catéchismes.
M"* Salvan y avait rendez-vous sans doute avec quelque jeune
mère de ses amies, soumise, cette année, aux corvées préalables
d'une première communion...
Malgré son léger mécompte de la fin, qui lui semblait mal
récompenser sa pieuse obéissance aux lois de la sanctification
dominicale, Laurières s'estima encouragé bien suffisamment à
faire une première démarche positive. Il ne s'agissait que de
trouver la voie propice... Et, au cours de cette journée qu'il
devait finir chez ses cousins Guiminel, frappé d'une idée lumi-
neuse, il s'écriait tout à coup intérieurement :
« Eh ! pourquoi ne ferais-je pas mes confidences à Made-
leine?... La moitié de Paris est déjà monté chez elle, et
M** Salvan, m'a dit Jomard, recevait aussi beaucoup avant son
deuil : il est impossible qu'il n'y ait pas, entre ces deux mon-
daines, le pont d'une amitié commune sur lequel je passerai. »
Et voilà pourquoi, dans la sérénité cristalline du crépuscule
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106 REVUE DES DEUX MONDES.
priûtanier, Laurières se rendait chez la confidente qu'il s'était
choisie, transporté déjà de bonheur, car ce qu'il y a de plus dé-
licieux dans l'amour comme dans les parties de plaisir, n'est-ce
pas presque toujours la route qu'il faut prendre pour atteindre
le but à travers la fraîche campagne ou les fraîches espérances?
Laurières avait pour coutume de dédaigner les ascenseurs, si
haut qu'il dût monter, sautant les marches deux par deux, avec
une souplesse encore toute juvénile et qu'il se plaisait à entretenir
ainsi. Il ne manqua pas ce soir, oti les songes passionnés de la
jeunesse soulevaient tout son être, de procéder à cet exercice
favori dans la maison de la rue Saint-Honoré habitée par ses
cousins, et il arriva, ainsi bondissant, sur le palier du troisième
étage, à la seconde même où la porte en face s'ouvrait pour le
montrer, dans ce dernier bond, à M"* Guiminel, et à une jeune
femme en noir qu'elle tenait par la main et qui était M"' Salvan,
qui était Marie...
N'est-ce pas étrange que nos plus ineffables délires doivent
être à l'avance cruellement payées? Laurières crut mourir en
revoyant face à face, dans cette maison amie, la femme de ses
rêves... tous les zigzags d'un éclair fulgurant lui traversaient la
poitrine. Mais il retirait son chapeau, et M** Guiminel sou-
riait en lui tendant la main, car elle le croyait interdit d'avoir
eu cette étrangère pour témoin de ses prouesses gymnastiques.
— Marie, dit-elle, permets que je te présente un cousin de
Charles, le député Jean Laurières: son nom t'est bien connu?
La VOIX perlée, musicale, qui, un jour lointain, avait fait
^^b^er si intensément le cœur de Laurières, s'éleva un peu
tremblante :
— Mais je connais personnellement M. Laurières, Made-
leine.
Et, s'adressant à lui :
— Je n'ai pas perdu, monsieur, le souvenir de votre chari-
table complaisance.
— Je vous en remercie, madame, répondit-il, incapable
d'élever le ton plus haut que le murmure.
Elle offrait à la sienne sa petite main gantée de noir ; en la
prenant, il regarda sa figure, et cette figure lui parut si blanche,
et non pas toute rose comme dimanche dernier, à Saint-Roch,
qu'il s'inquiéta. Par une humble inadvertance d'amoureux encore
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LE FLAMBEAU. 107
non agréé y il ne soupçonnait pas que cette blancheur dût se
rapporter au trouble intime que sa présence môme soulevait en
elle. Il demanda ingénument, fraternellement :
— J'espère que votre santé est bonne, madame?
— Très bonne, je vous remercie.
Elle lui souriait avec gr&cç : puis, elle dit:
— Au revoir, Madeleine !...
Et, après une seconde d'hésitation, elle ajouta, le pied au
bord de la première marche :
— Au revoir, monsieur !
— Tu devrais rester : puisque tu connais Jean, nous serions
toujours entre intimes?...
— Impossible, tu le sais, on m'attend chez moi I Au revoir !
Elle jetait ces mots, déjà presque sur le palier de Tétage au-
dessous, descendant vite, comme avec la peur d'ôtre ramenée de
force, — oui, par la force mystérieuse émanée des yeux d'homme
qu'elle sentait attachés sur elle...
M** Guiminel, une jolie brune de taille menue en hauteur
et rondeur, vive et gaie, jetait un rire de surprise contente, —
une fois la porte refermée sur elle et sur Laurière^s, — et son
mari, qui, par contraste, avait toutes les apparences du bon gros
géant, apparaissant alors sur le seuil d'une pièce, elle battait
des mains, s'écriait:
— Non ! tu ne devinerais jamais ! Jean et Marie se connais-
sent, et Marie vient d'exprimer à Jean sa profonde gratitude pour
je ne sais quel service qu'il lui avait rendu, autrefois I...
— Eh bien ! Jean va nous raconter cette belle histoire !
Et M. Guiminel s'effaçait pour les laisser entrer dans un salon
familial.
— Mais je venais tout exprès pour cela même, affirma Lau-
rières, d'abord silencieux de béatitude émerveillée ; seulement,
que Madeleine m'explique avant tout ce que son histoire à elle
a de rapport avec celle de M"""* Salvan.
— Oh I voici tout de suite. Vous savez que j'ai une petite
SGBur, Antoinette, mariée à Vendôme? Eh bien ! Marie Amelin, —
M*** Salvan, — naquit la même année que cette petite sœur ; je les
faisais jouer ensanble, je baptisais toutes leurs poupées... vous
avez certainement aperçu Marie le jour de mes noces : mais elle
n'était qu'une petite fille ; et nous m'auriez vue, moi, aux obsèques
de Salvan si, vous devez vous en souvenir, je n'avais été alors
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108 REVUE DES DEUX MONDES.
malade à Lyon... Enfin nous venons de nous retrouver, Marie
et moi, et vous savez, par expérience, qu'elle n'est pas
oublieuse...
Laurières, débordant de joie, haussa cependant les sourcils,
voulut prendre un air de tristesse en répliquant :
— Mon Dieu ! il serait difficile à M"' Salvan d'oublier les cir-
constances de notre première rencontre...
Et il raconta la journée la plus mémorable, la plus étrange
et la plus intéressante de sa vie. Quand il parla de son message
auprès de l'abbé Paraud, M. Guiminel ne put s'empêcher de rire
et de s'écrier :
— Ah ! ça, c'est admirable, par exemple ! toi ! toi ! le dénon-
ciateur de ce que tu appelles, à la tribune, les trop séduisans
mensonges du catholicisme, tu vas en chercher le secours falla-
cieux pour un mourant?
— Certes! et je recommencerais à Toccasion!... j'ai été lui
chercher les sacremens comme j'aurais couru lui acheter n'im-
porte quelle drogue, réputée à la fois inefficace et inoiTensive,
qu'il aurait demandée...
— Oh ! oh ! oh ! drogue ! cria dans une moue M"' Guiminel,
dont la jolie et affectueuse figure resplendissait, — drogue!
retirez le mot tout de suite, mon cher député, je vous le con-
seille... car Marie, je vous en préviens, est un peu dévote...
Et Laurières, dans un sourire de bonheur contenu et, à la
fois, d'infini amusement, laissa tomber cet aveu :
— Je le sais ! nous allons à la même messe, le dimanche...
M. et M"' Guiminel s'exclamèrent de nouveau, avides d'ex-
plications, mais on annonça le diner. La conversation changea
devant les enfans, un collégien et une fillette.
 neuf heures, la petite Juliette fut envoyée au lit, et
M. Guiminel passa dans son cabinet avec son fils dont il était
l'unique répétiteur. Il pensait que Laurières désirait faire à
Madeleine seule ses confidences amoureuses, par la loi profonde
des chères illusions qui veut que les hommes ne traitent bien
volontiers qu'avec les femmes des questions sentimentales : au
reste, les deux sexes se rendant là-dessus la parfaite réciprocité.
Laurières eut soin de remonter jusqu'à la disparition du mal-
heureux Salvan pour peindre les diverses phases de son rêve,
énumérer, non sans ostentation, les mariages avantageux qu'il
avait sacrifiés au souvenir trop séduisant de la jeune veuve. Il
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LB FLAMBEAU. 109
passa enfin aux încidens des dernières semaines, et, quoique
n'ayant jamais été effleuré d'un doute à cet égard, il adjura
M"* Guiminel de lui dire si elle croyait que réellement Marie
avait assisté & la séance du Palais-Bourbon dans le dessein exprès
de l'entendre lui, et lui seul.
M"* Guiminel, en tricotant une brassière pour enfant de
pauvres, s'absorbait à l'écouter et à réfléchir tout ensemble, un
sourire énigmati que aux lèvres...
— Ah ! la sournoise I la sournoise ! murmura- t-elle plusieurs
fois en secouant la tète.
Puis elle laissa échapper tout haut :
— Votre dernier discours? oh! je me souviens qu'il en a
été question ici devant elle, et elle s'est bien gardée d'en souffler
mot!... Alors, tant pis, écoutez... Oui, je pense que vous avez eu
l'honneur de l'attirer dans le temple de vos discordes.
— Vous croyez?... vraiment, vous croyez, Madeleine?
Et Laurières, ivre de joie, pressait à les briser les mains de
M"* Guiminel, en la conjurant de parler de lui à son amie, de
solliciter pour lui une espérance positive...
— Et si elle pose quelques conditions... enfin, quoi qu'elle
exige, promettez tout, accordez tout, sans hésiter, sans vous
réserver d'en référer & moi : vous avez pleins pouvoirs !
Et, appuyant davantage, il se servit d'une expression très goû-
tée à la Chambre depuis qu'on y déclara la guerre aux religions :
— Je fais ma religion de ses propres désirs.
— Oh ! oh ! vous qui avez déjà suivi Marie à la messe,
monsieur le député anticlérical, vous devez pourtant soupçonner
jusqu'où elle vous conduira, cette religion!
Laurières^ qui se promenait avec fièvre entre les sièges et
les tables, s'arrêta subitement, et demanda :
— Vous parlez du mariage à Téglise?...
Sur un signe affirmatif de M""* Guiminel, il fit entendre un
rire bref de glorieuse insouciance, et, renversant un peu sa tôte
aux lignes sculpturales, il déclara :
— Le mariage à l'église, le sacrement de mariage, comme
ils disent, mais, loin de m'y refuser, je leur serai très reconnais-
sant de vouloir bien m'y admettre... Vous vous étonnez?
— Dame !... — oh 1 je me réjouis tout autant, d'ailleurs, —
mais enfin, vous tenez un autre langage à la tribune !...
— A la tribune I à la tribune I s'écria Laurières presque dé-
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110 REVUE DES DEUX MONDES.
daigneux, est^^ que Torateur politique a rien à voir dans les
accords de mon mariage? Je suis un homme qui aime une
femme de toutes ses forces ; je veux attacher cette femme à moi
par des sermens réciproques : enseignez-moi un lieu, un céré-
monial, des formules qui rendront ces sermens plus solennels,
plus irrévocables, à son opinion à elle du moins, et vous verrez
si j'hésiterai à m'en servir!... Tenez, Madeleine, il est possible
que l'homme des traditions parle en moi malgré moi ; mais si
une jeune fille, une jeune femme, ayant jusqu'ici pratiqué le
catholicisme, m'offrait de renoncer à la bénédiction nuptiale, je
serais misérablement tourmenté par les plus cruelles méfiances;
je me dirais qu'elle a eu, en acceptant de porter mon nom, une
pensée de derrière la tète ; qu'avant le mariage, elle suppute déjà
des possibilités de divorce...
— Le divorce ! s'écria M. Guiminel entré depuis deux ou
trois minutes, mais, malheureux, tu es du parti qui en voterait
la loi si elle n'était déjà faite, et qui en rendra peut-être un de
ces jours la pratique dangereusement facile...
— Qu'est-ce que ça prouve ? fit Laurières en riant, on ne
fabrique pas des armes dans Tinteution de se tuer soi-même.
— Voilà bien les Français ! l'homme privé désavouant neuf
fois sur dix les grands principes et les -exploits de l'homme
public... révolution et routine....
— Eh bien ! dit toujours gaîment Laurières, le frein de la
routine est nécessaire aux emportemens de la révolution, ça
fait ensemble l'évolution, un petit glissement très doux, et on
avance tout de même, sans cogner personne...
— Hum! sans cogner personne !...
Mais M. Guiminel, qui goûtait assez le délassement des dis-
cussions politiques, ne se voyait déjà plus d'adversaire. Lau-
rières s'empressait autour de sa femme pour obtenir qu'elle par-
lerait & Marie dès demain.
Et le lendemain soir, après une journée de palpitations vio-
lentes, de transes et d'espoirs alternés, Laurières reparaissait rue
Saint-Honoré pour y entendre le rapport de son ambassadrice.
Comme elle l'accueillit lui tendant les deux mains, les yeux
brillans et attendris, il murmura, brisé d'émotion :
— Alors, il n'y a personne d'autre ?. . .
— Personne... et pas même vous... oui, pas même vous,..,
dici longtemps du moins...
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■-K^S^f
LE FLAMBEAU. 111
Elle expliqua que M""* Salvan estimait se devoir à la famille
de son mari, — où elle n'avait rencontré que de Taffection, —
au souvenir de son mari, tout de pitié qu'il fût, tant que dure-
rait son deuil.
— « Et puis, parler déjà de fiançailles, ce serait, il me
semble, nous porter malheur... » Voilà ce qu'elle m'a dit...
— Elle 'a dit cela? vraiment elle l'a dit? s'écria Laurières
qu'une joie délirante fit presque bondir.
Et il s'émerveilla tendrement, délicieusement :
— Gomme nous nous comprenons ! Moi aussi, je redoutais
de me déclarer trop tôt! Que de fois j'ai pris la plume pour lui
écrire, et je m'arrêtais en pensant à son crêpe, en pensant que
ma hftte à la dérober au mort nous porterait malheur... Mais
pourtant, reprit-il angoissé et avec un emportement soudain de
sa passion, je voudrais la voir, j'ai besoin de la voir, Made-
leine!
— Oh ! vous êtes le cousin de mon mari, elle est mon amie
intime : vous vous rencontrerez chez nous, elle n'y fait aucune
objection, pourvu qu'on ne lui parle de rien.
— Entendu! promit Laurières dans la facile condescendance
de l'homme qui se sent aimé : on ne lui parlera de rien... jus-
qu'à nouvel ordre.
IV
Il était aimé, oui ! Et la jeune veuve n'avait peut-être le deuil
<i scrupuleux qu'en raison môme de ce sentiment dont l'obscure
éclosion remontait à la date funèbre...
Peu après son installation rue Gastiglione, une ancienne
camarade d'études, devançant toutes les concurrences, lui faisait
des propositions en faveur d'un frère plus ambitieux qu'amou-
reux, d'ailleurs. Cette hâte de convoitises, qu'elle devinait fort
bien, scandalisa M"' Salvan.
« Moi qui n'ose pas même penser à luifn se dit-elle.
Et aussitôt sa conscience s'inquiéta, se troubla, car luiy
c'était M. Laurières, ce jeune homme dont elle avait tenu la main
croisée avec la sienne sous la tète de son mari agonisant... Mais
en vain se refusait-elle à penser à lui, elle le voyait presque
sans cesse inclinant vers elle sa haute taille de protecteur, sa
belle figure compatissante, et ses gestes secourables; elle le
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H2
REVUE DES DEUX MONDES.
voyait s'élancer, comme dirigé par Taimant de ses regards, à la
recherche de Tabbé Paraud...
Il est probable que les lois harmonieuses de la nature ré-
clamaient puissamment alors en cette jeune femme. Après avoir
passé sa première jeunesse, — cet &ge où la fragilité d'une
femme s'attend & èfare exquisement choyée, — dans les drames
de sauvetages presque quotidiens, elle se tendait toute d'in-
stinct & des bras vraiment forts pour s'y blottir, y goûter enfin
les bercemens et la quiétude, et peut-être aussi les enivremens
des viriles étreintes.
Son rêve à elle trouvait à s'alimenter. Elle garda l'habitude,
dans la retraite du veuvage, d'ouvrir les journaux qu'elle lisait
autrefois à son mari; il lui arriva ainsi de voir passer sous ses
yeux le nom de Laurières, dont, à l'occasion d'un discours fameux,
le portrait se trouva reproduit dans les journaux illustrés.
C'eût été peu sans doute pour inspirer confiance & un cœur
de femme allant de lui-même & de nouveaux liens, mais
l'homme privé ne resta pas plus ignoré de Marie que l'homme
politique.
Pendant son veuvage, M. et M"' Guimincl firent plusieurs
séjours à Paris; elle les entendit chaque fois (Jéplorer que
Laurières, en vacances, se trouvât précisément à Lyon. Ils ne
manquaient pas, l'un et l'autre, d'exalter ce jeune, presque
illustre parent, ayant soin de prôner plus haut que ses talens
oratoires la sûreté de son caractère, Texcellence de son cœur :
il adorait sa mère et allait la voir aussi souvent que le lui
permettaient ses travaux.
— Le seul chagrin qu'il lui cause, c'est de s'obstiner dans le
célibat, mais il a tout le temps de se raviser.
Ces mots-là faisaient défaillir Marie qui ne regardait, certains
jours, qu'en tremblant, les échos mondains du journal.
Puis, M. et M"' Guiminel vinrent s'installera Paris.
Désormais la sécurité lui était rendue; elle connaîtrait par
son amie, avant le journal et le monde entier, les faits et gestes
de l'homme qu'elle regardait comme l'arbitre de son bonheur
futur; elle ne pouvait manquer de le rencontrer bientôt.
Et enfin il se mit lui-même sur ses pas... Quel souvenir
triomphal devait rester, en elle, cette sortie de messe à Saint-
Roch, lorsque son regard rencontra celui de Laurières qui, dans
la pénombre de l'arcade, l'adorait amoureusement I
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LE FLAMBEAU. 113
M""* Raynal, la vieille amie de sa mère, qu'elle avait trouvée
à la porte de réglise, lui disait, en la reconduisant :
— Tout à l'heure j'ai rencontré un collègue de mon fils à la
Chambre, le député Jean Laurières, de Lyon. C'est un homme
déjà très remarqué, il fera éon chemin... Dommage, cependant,
qu'il veuille le faire par la gauche, ce chemin ! tout comme
mon fils, d ailleurs... ces jeunes gens s'imaginent que leurs
voix portent plus loin de ce côté là... M. Laurières parlera
cette semaine ; grâce à mon fils, je suis tenue au courant des
séances qui promettent un intérêt particulier et je n'en manque
pas une... la politique m'intéresse, quoique ma politique à moi
ait toujours contrecarré celle des hommes dans ma famille :
père, mari et fils enragés républicains, tandis que je tiens bon
pour la monarchie héréditaire...
En tremblant beaucoup, Marie avoua qu'elle irait elle-
même très volontiers une première fois au Palais-Bourbon. Et
la vieille dame lui proposa de venir la chercher le jour que
Laurières monterait à la tribune.
Ce fut pour elle une heure ineffable et terrible que celle de
ce discours I Roulée, frissonnante, dans les vibrations de la voix
qui avait laissé un persistant écho en ses fibres intimes, elle fut
aussi soulevée en même temps par l'admiration, par l'orgueil,
par l'amour et par les plus vives alarmes. Les mots qui arri-
vaient en ordre magnifique sur les belles lèvres puissantes,
soit, elle pouvait les entendre, mais toute son &me de chré-
tienne volait, angoissée, au-devant de ceux qui allaient suivre.
Ce qu'elle redoutait, c'était une satire blasphémant le catholi-
cisme, ou la profanation d'une raillerie, mais la séparation de
l'Église et de l'État était un thème familier à ses oreilles et qui
n'offensait en rien ses croyances. M. Rogier, le mari de sa belle-
sœur, catholique déclaré, était séparatiste convaincu, et son oncle
jésuite, le Père Amelin, lui donnait raison presque à voix haute.
L'abolition du fonctionnarisme clérical ne leur paraissait nulle-
ment menacer la solidité de l'Église en France; le prêtre de
paroisse, libéré des entraves administratives, ne pourrait plus
les évoquer pour excuser sa passivité, son inertie, ou du moins
la timidité, la routine de son action pastorale durant le dernier
siècle. — Car ni les simples fidèles ne sont indulgens aux ecclé-
siastiques, ni même entre eux les ecclésiastiques des diverses
catégories.
TOXI XLYII. — - 1908. 8
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114 REVUE DES DEUX MONDES.
Marie adhérait d'autant mieux à ces opinions que les vastes
horizons de la liberté flattent l'imagination et la fougue de la
jeunesse. Aussi, Laurières étant descendu de la tribune sans avoir
outragé ni méprisé la foi, elle le tint (juitte du reste, — et
môme d'avoir appelé le clergé « le |>lus grand parvenu de cette
civilisation, » ce qui, après tout, impliquait une certaine louange»
— et, joignant les mains en fervente action de grftces qui s'adres-
sait & Dieu et à lui, elle sortit de la Chambre, bien aise que sa
vieille amie ne tînt pas h assister à la suite de la séance.
Une inquiétude tracassa toutefois sa pensée heureuse : la sépa-
ration ne serait pas un mal pour la religion, soit; mais les
auteurs de la séparation ne faisaient-ils pas néanmoins l'office
coupable de persécuteurs? ne méritaient-ils pas, h ce titre, les
foudres de l'Eglise?
Plusieurs catéchistes parisiens, surprenant des inquiétudes
analogues parmi leurs ouailles féminines, dont un si grand
nombre par leurs fonctions de chefs de famille, ont un pied
dans la politique, s'étaient engagés à définir la responsabilité
des électeurs et des élus dans cette grave et passionnante affaire
de la séparation.
Et Marie assista près de la petite Juliette au catéchisme de
Saint-Roch, et elle en sortit parfaitement rassérénée :
« Le Concordat, enseigna l'abbé Guillaume, ne faisant nul-
lement corps avec la doctrine catholique, pouvait être, sans
péché, combattu, dénoncé, aboli, remplacé par un autre règle-
ment délimitant les futurs rapports de TEgiise et de la société
ci\île. Chaque législateur ne répondrait que devant Dieu seul
de la pureté plus ou moins sincère de ses intentions... »
Et Marie s'abandonna en paix à ses espérances amoureuses.
Le lendemain, elle retrouvait Laurières rue Saint-Honoré; et
elle s'attendit, pour le matin suivant, à la visite de Madeleine
Guiminel.
— Espèce de cachottière ! s'écriait en effet Madeleine qui
entrait de fort bonne heure dans sa chambre.
Mais Marie joignait les mains, la suppliait de ses yeux repen-
tans,et sourians; les deux amies s'embrassèrent, et, au milieu de
leurs baisers, commença le rôle de rambassadrice...
Son cœur ayant autant de franchise que de délicatesse, en
consentant à rencontrer Laurières chez ses amis, Marie s'était
réellement promise pour le jour où elle serait h prendre, et,
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LE FLAMBEAU. 1 l8
confiante que lui-même tiendrait religieusementi ainsi qu'il
Tavait juré à Madeleine, les clauses de leur convention, elle
accepta de paraître au dîner, — la pendaison de crémaillère, —
que les Guiminel donnaient à quelques-uns de leurs proches.
Précisément, pensait-elle, uiie réunion un peu mondaine conve-
nait pour inaugurer Tun et l'autre sans embarras des relations
qui, de longtemps, devaient n'avoir rien d'intime.
Effarouchée par l'esseulement de son veuvage, elle était
venue s'installer dans le salon de Madeleine bien avant qu'il fût
permis aux autres convives d'y apparaître. Mais Laurières était
de la famille, il s'en autorisa pour se présenter de très, — de
trop bonne heure.
Intentionnellement ou non, Madeleine venait de quitter Marie,
allant jeter un coup d'oeil à la toilette de sa petite fille; et Marie,
debout à la fenêtre, un peu nerveuse et oppressée, cherchait dans
le crépuscule bleu l'image de celui qui occupait toute la scène
de son rêve, et qui allait, h partir de ce soir, envahir, emplir celle
de sa vie...
On l'introduisait sans l'annoncer, mais elle savait bien que
c'était lui, puisqu'une si douce force attirante la contraignit de
se retourner instantanément, quoique d'un mouvement tout uni.
Et ils se virent l'un devant lautre, à la pleine lumière que
les fleurs des torchères versaient dans le salon, comme les fleurs
naturelles versent leurs parfums dans les jardins.
K Ma femme I » pensa-t-il.
« Mon mari ! » pensa-t-elle.
Et leurs cœurs à tous deux débordaient d'amour, et leurs
fronts flambaient d'orgueil.
Ils pouvaient, en effet, s'admirer l'im l'autre : très beaux l'un
et l'autre, lui avec ses yeux enflammés et sa bouche caressante,
son corps, dans la mince gaine de l'habit, sculpté, pour ainsi
dire, en sveltesse et en vigueur ; elle toute de grâce idéale dans
le nuage noir et blanc de sa robe légèrement décolletée, d'où se
dégageaient son cou et sa tête radieuse.
Comme dans l'éblouissement physique on suit à tâtons les
murailles, ils s'attachèrent, pour s'aborder, aux locutions con-
ventionnelles. L'instinct de la conquête aida Laurières à se res-
saisir, et, avec toute la passion qui était en lui et la discrétion
qui lui était imposée, il sut exprimer à M""* Salvan sa joie de la
retrouver intime dans la maison de ses cousins.
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116 BEVUE DES DEUX MONDES.
— Je ne me croyais pas, l'autre dimanche, à la veille d'un si
grand bonhenr, acheva-t-il, dans un ardent murmure.
La jeune femme rougit au souvenir du premier trouble que
lui avait fait éprouver, à Saint-Roch, la présence de cet hommcj
jusque-là une pure image de rêve... Pour dissimuler son em-
barras, elle désigna, en s'asseyant elle-même, une chaise à Lau-
rières, qui reprit, la voix très altérée encore, mais sur le ton de
l'enjouement :
— Vraiment, le sort y a mis de la mauvaise volonté, car
enfin, si mon ami Jomard s'était installé quelques mois plus tôt
avenue de l'Opéra, Charles et Madeleine seraient venus l'y voir
en même temps que vous, et nos relations à tous auraient ainsi
commencé dès cette époque... Quand j'y pense, j'ai bien envie
de maudire un peu le sort !...
En abaissant les paupières et haussant ses fins sourcils
obliques qui donnaient à sa figure im charme si vif d'originalité,
Marie laissa tomber doucement ces mots :
— Oh ! il ne faut pas maudire le sorl... Je crois que tout
vient en son temps...
Et il sentait que cet enseignement de douceur était la raison
même... Qu'eût-il gagné à la fréquenter plus tôt? des impa-
tiences qui se fussent peut-être exprimées avec irritation, et qui
eussent ainsi, peut-être, brisé entre eux l'enchantement du rêve
bien avant l'heure de la réalisation possible.
M. et M"' Guîminel entrèrent avec leurs enfans.
Juliette et Robert, im peu solennels dans leurs habits de
fête, vinrent s'offrir au baiser de l'amie et du cousin, et les
lèvres de Laurières caressèrent avec délices les joues fraîches
que celles de Marie avaient effleurées.
Puis, les autres convives arrivèrent : le docteur Jomard et
sa toute jeune femme ; un oncle de M"' Guiminel, M. Terrod,
le président de Cour d'assises, sa femme, fils et bru ; le ménage
d'un sculpteur lyonnais, M. et M"' Gévaudan; une imposante
demoiselle, professeur au lycée Lamartine, quelques autres, et
enfin Ganuzat, sénateur du Rhône qui, en passant au Luxem-
bourg, avait cédé son siège de député à Laurières.
C'était un assez étrange personnage, peu atteint de socia-
lisme, mais radical et surtout anticlérical forcené, le type du
(( rouge » légué par l'opposition du second Empire à la troi-
sième République, après du moins sa métempsycose du Seize-
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LE FLAMBEAU. 117
Mai. Il avait le corps trop long, les épaules en portemanteau,
le buste sans épaisseur, la figure plate, à petits yeux clairs aigus,
le nez court, le menton insuffisant, les lèvres tendues en lignes
exactement parallèles. Sur cette face, ridée et couperosée, re-
tombaient à chaque minute des mèches de cheveux blancs,
plantés drus et droits au sommet du front, qu'il rejetait en
arrière par d'orgueilleuses secousses de la tète ou par des passes
insistantes de ses grandes mains osseuses.
M. et M"' Guiminel firent des présentations entre leurs
invités lyonnais et parisiens. Le sénateur et le président de Cour
d'assises se lièrent à la minute pour le plaisir de se donner, en
se parlant, leurs titres respectifs.
Canuzat restait encore ébloui par sa fortune politique, com-
pensation, il est vrai, d'assez cruels et longs mécomptes. Très
doué pour la médecine, emportant de Paris, où, malgré sa pau-
vreté, il avait voulu faire ses études, un sérieux bagage scien-
tifique, il débutait brillamment à Lyon en 1864 lorsqu'un
scandale dont il fut l'auteur, ou du moins Toccasion, dans une
cérémonie religieuse, le fit mettre à l'index par tous les « bien
pensans, » — et cela voulait dire alors presque tous les bons
payeurs. — Il fut réduit à n'être que le guérisseur des canuls.
Ceux-ci, en reconnaissance, l'envoyèrent plus tard au Parlement,
et là, au contraire, sans dons oratoires, sans préparation d'au-
cune sorte aux grands problèmes sociaux intérieurs ou extérieurs,
il s'acquit une sorte de notoriété par l'inflexibilité de ses prin-
cipes jacobins, et la passion avec laquelle il discutaillait pour eux
dMis les Pas-Perdus et les couloirs du Palais-Bourbon, — au-
jourd'hui du Luxembourg.
Laurières qu'il avait connu enfant, dont il s'était fait le par-
rain politique, lui inspirait déjà des inquiétudes : cette robe
baptismale du jeune député que, par ses yeux à lui, les élec-
teurs avaient vue d'un rouge inexorable, lui semblait déjà se
nuancer de tons, à son avis, inutilement fondus. Mais il l'aimait
toujours beaucoup, et un reflet tendre adoucit l'éclat aigu de
ses yeux en le voyant là, comme il s'y attendait d'ailleurs, chez
son cousin Guiminel, — un autre fils de vieux camarade.
— Ça va bien chez toi, Laurières? la maman en a fini avec
sa grippe? Et l'affaire Fragerol-Mornier?... quel morceau pour
toi, mon petit !
En lui serrant la main, il faisait ainsi allusion à un procès
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lis REVUE DES DEUX MONDES.
•
sensationnel qui mettait alors aux prises deux grandes familles
lyonnaises ; Laurières, défenseur d'une des parties, acquérait de
ce fait un immense prestige.
Mais Ganuzat venait d'apercevoir Marie, en train d'échanger
quelques mots avec le professeur du lycée Lamartine.
— Ah ! M"* Salvan, prononça-t-il.
Elle se tourna, lui tendit la main ; mais Laurières, déjà très
surpris de les trouver se reconnaissant, le fut non moins de re-
marquer l'expression identique de leur physionomie toute
changée, la subite contrainte du sourire et la crispation d'une
antipathie résolue, peut-être même d'une rancune réciproque...
Puis, la douceur régnait de nouveau sur ta figure de Marie, et
le sourire narquois étirait les lèvres déjà si longues de Ganuzat,
pétillait dans ses yeux froncés tout autour.
— Et le P6re Âmelin? demandait-il en son nasillement de
canut, avons-nous de ses nouvelles? de bonnes nouvelles, ma-
dame? Â-t-il trouvé là-bas, ainsi qu'il l'espérait à son départ,
des'aveugles moins entêtés que nous ici, et qui consentent à y
voir clair avec le seul flambeau de lafoil
— Mais, mon oncle est très satisfait, monsieur, répondit-elle
de son délicieux soprano, par exception tout sec.
— Tant mieux ! tant mieux !
Vexé, il cherchait quelque nouvelle plaisanterie de sectaire,
mais M"^* Guiminel fonçait sur lui et prenait son bras pour
passer dans la salle à manger.
Laurières se savait désigné pour conduire le professeur du
lycée Lamartine ; il savait aussi, d'ailleurs, qu'il occuperait à table
la gauche de Marie, et, même en s'asseyant, tourné de son côté,
il ne put se ret^iir de lui demander :
— Gomment I madame, vous connaissez mon ami Ganuzat?
— Oui, répondit-elle, M. Ganuzat est ancien camarade,
ancien ami de mon oncle qui, avant de se faire jésuite, avait
étudié pour être médecin... Quand laGompagnie fut expulsée,
mon <mcle vint passer quelque temps avenue de TOpéra ; il rece-
vait les visites de M. Ganuzat qui le défiait sans cesse, pariait
qu'après dix ans de politique anticléricale suivie il ne resterait
plus eu. France un seul catholique... Le Père Âmelin l'assurait
que, chassé par lui, il reviendrait en France pour le convertir
in extremis... J'admirais la bonté de mon oncle, car moi, je
trouvais, et je trouve encore, peu généreuses ces façons de
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^Vf^^i'i ■
LE FLAMBEAU. Ii9
tomber sur un vaincu, sur un désarmé momentanément, tout
au moins... mais pardonnez-moi, M. Canuzatest votre ami...
Et la jeune femme, frémissante d'un souvenir indigné, ter-
mina sa plainte dans cette excuse, et prit deux ou trois cuille-
rées de son potage.
Laurières l'avait écoutée avec un mélange très bizarre de joie
et de consternation : de joie^ car elle, qui osait h peine tout à
l'heure échanger quelques mots avec lui/ne craignait pas de lui
montrer dès maintenant un coin de son cœur à vif; de cons-
ternation, puisque cette blessure, qu'elle lui révélait ainsi, c'était
la politique antireligieuse du temps qui l'avait faite, politique
à laquelle il coopérait pour une part si active.
— Comme ami, comme l'obligé même de Canuzat, vous me
permettrez, madame, de prendre auprès de vous sa défense..,
pria-t-il. Quand je pourrai vous raconter son histoire, vous verrez
que lui aussi a été, dans sa jeunesse, un vaincu peu ménagé
par les vainqueurs d'une autre époque...
— Mais je connais par mon oncle l'histoire de M. Canuzat.
Je conviens, mon oncle convenait aussi, qu'on fut cruel pour
lui, mais enfin, depuis il a pris sa revanche...
— Pas aussi complète que vous le croyez, madame ; l'amour,
quand on a perdu avec lui, ne nous offre jamais la revanche...
Canuzat était alors sur le point d'épouser une jeune fille qu'il
aimait; le mariage fut rompu... mon père m'a raconté son déses-
poir que je n'ai jamais si bien compris qu'aujourd'hui...
Il s'arrêta net sur ce mot, y ayant mis toute la ferveur de son
propre amour. Près de sa main, la petite main pâle de Marie
endettait nerveusement du pain sur la nappe. Il craignit d'avoir
efl'arouché la chère sensitive par cet élan passionné, et se dé-
tourna prudemment sur une considération d'ordre général :
— Cela tient sans doute à l'infirmité humaine, observa-t-il,
. mais ce n'est pas moins étrange que nos croyances les plus
nobles, les plus désintéressées, nous exposent, selon les cir-
constances, soit à être martyrs, soit à faire des martyrs... le
mot est peut-être un peu fort, dit à propos de Canuzat, mais
enfin la rupture de son mariage, la défection de ses amis...
— Tous ne l'abandonnèrent pas ; mon oncle, quoique si
éloigné de penser comme lui, le soutint de son mieux... Du
reste, quand vous connaîtrez le Père Amelin, vous n'aurez pas
de peine à voir en lui un prêtre qui aurait pu être martyr
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120
REVUE DES DEUX MONDKS.
lui-même au besoin, mais qui n aurait jamais fait de martyrs.
Marie parlait à demi-voix, mais avec une ardeur très mar-
quée ; on eût dit qu'elle tenait à prévenir dès maintenant Lau-
rières en faveur de cet oncle, qu'elle chérissait évidemment, pour
le jour où il deviendrait de la famille.
Ah ! Laurières ne songeait pas à regretter qu'il lui fût inter-
dit d'entretenir directement de son amour la jeune femme ! Des
expressions comme celles-ci : « Quand je pourrai vous raconter. »
« Quand vous connaîtrez mon oncle... » dont Marie se servait,
ou dont elle l'entendait se servir avec adhésion paisible, n'était-
ce pas l'équivalent d'une promesse réciproque, ou plutôt d'une
entente déjà résolue de passer ensemble le reste de leur vie ? Sa
joie devint si enivrante qu'il redouta de ne pouvoir la dissimuler,
et il ressentit presque un soulagement de ce que Marie fût inter-
pellée par le jeune Terrod ; lui-même se tourna vers le profes-
seur du lycée Lamartine.
Il n'y avait eu guère, au commencement du repas, que le
murmure, autour de la table, des dialogues entre voisins. Mais,
ie premier vin passé, les verres portés aux lèvres, le fluide
mystérieux de la communicabilité parut posséder tout le
monde, et la conversation devint générale.
Ce fut le président qui en donna le thème; en se penchant
un peu sur la table, il s'adressait à Canuzat, placé & droite de
M""* Guiminel dont il tenait la gauche.
— Ainsi, monsieur le sénateur, nous allons faire, en grand,
l'épreuve du divorce par la volonté d'un seul?... L'État veut dé-
cidément répudier cette pauvre Église?... Le plus vieux ménage
de France donnera au monde le spectacle de la séparation?...
Canuzat, — tel un coursier fougueux, rejetant d'une brusque
saccade sa crinière blanche, — répliqua, haineux et dur :
— Que voulez-vous, monsieur le président, il n'est jamais
trop tard, — ni trop tôt, — pour bien faire ! Quand on vit en si
tenace incompatibilité d'humeur, autant se tirer une dernière
révérence et ensuite...
Il envoyait chacune de ses longues mains dans une direction
contraire.
— Très bien ! Seulement rappelez-vous le proverbe : « Tout
chemin mène à Rome... » et peut-être y ramène...
— Pour cette fois, non et non ! Je vous garantis qu'on ne
nous verra plus & Rome !...
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LE FLAMBEAU. 121
— A Ganossa, plutôt !...
M. Guiminel, qui excitait volontiers. son vieux compatriote,
lançait en riant le mot destiné à être ressassé tant de fois, ces
années dernières, à chaque incident ptolitico-religieux.
Et, Canuzat se récriant, il insistait :
— Oui, à Canossa, trois jours dans la neige et dans la fange,
en chemise, la corde au cou...
— Je ne leur conseille pas de compter là-dessus... Leur
enfer nest plus que fumée aujourd'hui... Nous demeurerons sans
vergogne dans notre péché mortel, dans notre excommunica-
tion!...
Mais un grêle soprano domina la voix rogue du sénateur ;
du bout de la table, braquant sur lui ses yeux noirs, intelli-
gens et futés, Juliette Guiminel s'écriait d'un air entendu :
— Oh ! monsieur Canuzat, vous ne serez "pas excommunié,
pour voter la séparation, vous ne commettrez même pas de pé-
ché mortel : M. l'abbé Guillaume nous l'a expliqué l'autre
dimanche,... mère et M"' Salvan peuvent vous le dire...
A ce renseignement précieux donné par cette bouche ingé-
nue, un nouveau flot de joie inonda le cœur de Laurières...
Ainsi, ce dimanche, au moment où il souffrait d'une alarme sî
vive, se demandant si Marie ne le fuyait pas après avoir estimé
ses assiduités importunes, elle s'occupait déjà des possibilités
de leur union future !... Oui, Marie était allée au catéchisme de
Saint-Roch pour y acquérir la certitude qu'un député pouvait
voter y et même faire voter la séparation, sans qu'on tint fermées
devant lui les portes de l'église quand il viendrait y demander la
bénédiction nuptiale!...
Il s'était tourné irrésistiblement à demi vers elle, et elle,
irrésistiblement, avait levé vers lui ses yeux, — d'ailleurs aus*
sitôt rabaissés, — qui reflétaient le trouble pudique de son
ûme.
Cependant ^ass^rance donnée par l'innocente Juliette à
Canuzat qu'il n'était que très mince pécheur aux yeux de
l'Eglise, avait fait sourire autour de la table tout le monde,
excepté lui.
— Ah ! ah ! dit-il, voulant être satirique, du moment que ton
M. l'abbé fourrage dans ses dogmes, taille et retranche à sa
fantaisie...
— Mais la séparation, c& ne regarde pas les dogmes, et...
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122 RSyUE DES DEUX MONDES.
Juliette aurait continué, sans un chut qui lui fut mimé ps
sa mère. M. Terrod s'écriait en riant :
— Hein ! monsieur le sénateur, Juliette n'est pas tout à fail
aussi loin que nous de saf première communion?...
— Mais, déclara Laurières, en regardant Marie, on ne peut
ignorer qu'il y eut toujours des partisans de la séparation parmi
le clergé et les fidèles au cours du siècle dernier... les Lamen-
nais, les Montalembert, les Lacordaire... et tant d'autres qui
lavouèrent moins haut ; nous en avons même à la Chambre au-
jourd'hui...
Ganuzat fit une moue de ses grandes lèvres mécontentes :
— Ce qui ne les empêche pas de pousser des cris de putois à
chaque article du projet qui leur est soumis.
— Dame! observa le président, il y a divorce et divorce...
ces messieurs de la droite se doutent bien que, non contens de
vouloir celui de l'État et de l'Église par la volonté d'un seul,
vous le ferez, autant que ce sera en votre pouvoir, au profit
d'un seul...
Mais Canuzat, dans un rire glorieux, exprima, par condes-
cendance, un doute hypocrite :
— Nous sommes tous dans la bataille : qui frappera le plus
fort ou le plus juste aura partie gagnée, et en voici un qui, s'il
voulait bien...
Il regardait Laurières avec la mine d'un maître qui mêlerait
volontiers le blâme h l'éloge. On comprit mieux l'éloge qui
provoqua un multiple écho : chacun relata en quelle circon-
stance il avait eu le plaisir d'entendre, au barreau ou & la tri-
bune, le brillant avocat et député.
Lui souriait avec une vague reconnaissance, et ne pensait
qu'à un seul de ses triomphes oratoires, le même auquel Marie
pensait, ainsi qu'il le vit bien dans la tendre fierté du regard
qu'elle leva vers lui une fois encore.
La nuit de juin était si douce qu'on ouvrit toutes les fenêtres ;
les hommes, en quittant la table, pouvant ainsi fumer partout
n'eurent aucun prétexte pour se retirer entre eux; les groupes
restèrent mêlés d'habits noirs et de toilettes vaporeuses, allant et
venant à travers les deux salons.
Marie aidait M"* Guiminel à offrir le café et les liqueurs.
En recevant une tasse de ses mains, Canuzat l'interpella sur ce
ton de munificence qu'un vainqueur généreux emploie à l'égard
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LE FLAMBEAU. 123
de ses adversaires terrassés. Car, bien entendu, par une substi-
tution d'images toute naturelle, c'était le Père Amelin, son vieux
camarade^ qu'il croyait avoir devant les yeux, bien qu'il parlât
de lui comme d'un absent.
— Quand vous écrirez au Père Amelin, dites-lui que je l'aime
toujours... et pourquoi pas? nous sommes des frères, — ennemis,
mais ennemis seulement pour les grands principes, et enfin tou-
jours des frères. Et s'il lui prenait envie de recourir à moi, au
sénateur, c'est le frère qu'il trouverait, à condition toutefois de
ne demander rien que de personnel, car pour sa Compagnie et
son Église, je ne les connais ni l'une ni l'autre.
Fut-ce d'avoir tout à l'heure épanché sa rancune dans le cœur
de Laurières? Marie jeta un trille de rire h peine dédaigneux
en faisant sa réplique :
— Mais, monsieur Canuzat, mon o(ncle vous l'a bien affirmé
cent fois avant de partir : un religieux n'a jamais rien à demander
pour lui- même aux grands de la terre ! . . .
— Un religieux ! un religieux ! ricana le sénateur, le visage
aussi ardent que ses opinions politiques, alors, s'ils s'appellent
encore des moines, sans couvent, sans écoles, sans chaire I...
— Eh! observa M. Terrod en s'approchant de la table aux
liqueurs, il n'y a que les hommes qui disparaissent à temps
voulu de partout pour savoir rester partout, et ce n'est pas
évidemment, par inintelligence de leurs intérêts ^ue les Jésuites
ont refusé de livrer leurs statuts au Conseil d'Etat.
Marie les laissa aux prises.
Laurières avait assisté de loin, non sans une crispation de tout
son être, à cette nouvelle passe d'armes entre elle et Canuzat. En
les écoutant, il mâchonnait si furieusement son cigare que ses
dents grinçaient dessus. Certes, il ne lui restait aucun doute sur
les résolutions de Marie : elle voulait être sa femme, et cela, en
dépit de son scepticisme et de sa politique anticléricale. Pro-
bablement une raison très droite faisait comprendre à la jeune
veuve qu'il y a une destinée terrestre qui vaut la peine d'être
vécue, peur notre personne humaine, et que notre âme, dont la
religion, les philosophies, — avec la complicité de nos ter
, reurs, de nos rêves et de nos espoirs obstinés, — nous pro-
mettent la survivance, doit rester seule dans ses méditations, et
même dans ses avant-goûts d'un monde vers lequel un jour elle
s'élancera toute seule. Toutefois, si une mésintelligence sur-
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i24 RSTUE DES DEUX MONDES.
gissait jamais entre cette femme, catholique paisible, mais con-
vaincue, et lui, anti-clérical militant, cette mésintelligence ne
pouvait être soulevée que par quelque incident fâcheux de la
politique intransigeante; de là son énervement à la voir aux
prises avec le sectarisme de Canuzat, à entendre les espèces de
défis que son fougueux patron lançait, à travers elle, contre ce
Père jésuite, en si bonne place, là-bas, aux Iles nippones.
D'ailleurs, Téclipse de sa joie dura peu. Marie se rapprochait
et, par un charmant sourire et un haussement des sourcils,
semblait lui demander :
— Vous avez entendu les bravades inoffensives de ce grand
enfant terrible?
Le sculpteur Gévaudan parlait d'un buste d'elle qu'il voulait
faire pour son Salon de Tannée prochaine, et appelait tout le
clan des jeunes Lyonnais, ses camarades, à discuter le mouve
ment de la tête d'après les idées suggérées par les chefs-d'œuvre
dçs maîtres modernes.
L'artiste insistait pour obtenir des poses tout de suite. Marie
avait la mine et la parole évasives comme lorsque, pressé sur
une affaire, on ne se sent pas tout à fait libre d'en décider soi-
même...
— Voyons, dit-elle enfin, nous pourrions commencer cet
automne, à mon retour de Biarritz.
Et Laurières, qu'elle avait regardé furtivement, s'imagina, le
cœur plein de délices, qu'elle voulait attendre le moment où,
devenue sa fiancée, elle devrait en référer à lui pour une
question qui n'était pas sans importance.
Il connaissait déjà par Madeleine le projet, — très arrêté, —
de ce séjour à Biarritz; les Rogier y possédaient une villa ; Marie
ne trouvait que juste de consacrer à la famille du malheureux
Salvan, — qui l'en suppliait, — les derniers mois de son deuil;
et les délicatesses de son tendre cœur ne pouvaient qu'être res
pectées par celui auquel tout ce cœur appartenait déjà.
Albérich-Ghabrol.
(La deuxième partie au prochain numéro.)
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LA TURQUIE NOUVELLE
Des événemens prodigieux s'accomplissent en Orient. La
crise turque est ouverte; mais elle s'est ouverte de la façon la
plus imprévue. On pressentait bien, depuis quelques mois, que
des événemens graves étaient dans Tair; l'atmosphère était
lourde d'orage; mais tandis qu'on s'inquiétait des nouveaux
projets de réforme péniblement élaborés, pour la Macédoine,
par la Russie et l'Angleterre, ou qu'on s'alarmait des disposi^
lions belliqueuses de la Bulgarie, voici que des Turcs eux-
mêmes vient tout à coup l'impulsion décisive qui, en quelques
jours, en quelques heures, change en Orient la face des choses.
Personne, à vrai dire, en Europe, et peut-être même, à de rares
exceptions près, en Orient, ne connaissait l'étendue, la profon-
deur et surtout l'universalité du mouvement « jeune turc; »
on disait bien, depuis quelques semaines, que les Comités
étaient prêts, que des incidens étaient à prévoir, mais qui aurait
osé croire à un succès si prompt et si aisé? On jugeait le
régime hamidien plus solide, mieux préparé à la résistance et
beaucoup, même parmi les Turcs libéraux, ajournaient leurs
espérances à la mort du Sultan. Ce régime de compression, de
dénonciations, faisait d'autant plus facilement illusion qu'il était
environné de silence, qu'il paraissait avoir anéanti tout ce qui
aurait été capable de lui faire obstacle et qu'il passait pour avoir
trouvé au dehors des appuis assez solides pour être en droit de
se croire assuré de la tranquillité du dedans. Toute cette force
apparente s'est évanouie devant la force réelle qui a surgi d'où
on ne l'attendait pas, du fond même de la vieille race turque.
On la supposait passive et résignée et, tout à coup, elle a ré-
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126 lETUI DU DEUX MOHDBB.
vélé sa vitalité, affirmé sa volonté de rester maîtresse de ses
destinées et de marcher par ses propres moyens dans les voies
du progrès. On savait bien que ces Turcs étaient là, que l'armée
était brave, les paysans honnêtes et laborieux, mais on se de-
mandait si la corruption d'en haut n'avait pas gangrené tout le
corps social et si les comités « jeunes turcs » pourraient être
jamais autre chose qu'une élite éclairée, mab utopique et prati-
quement impuissante. Et voilà que cette force révolutionnaire
s'est révélée comme une puissance organique, créatrice d'ordre
et de justice. En quelques jours, des événemens inouis ont
renouvelé la physionomie de l'Empire ottoman et bouleversé
l'économie des vieilles questions insolubles qui constituent la
<c question d'Orient. » Les Turcs ont repris en mains, virilement,
la direction de leurs propres destinées ; ils sont sortis de leur
rôle passif; c'est eux maintenant qui agissent, et c'est TEurope
qui les regarde.
I
La Turquie vit en ce moment une de ces heures de frater-
nité active où les hommes, pour avoir longtemps nourri dans
le silence les mêmes espérances, vibrent à l'unisson dans la joie
d'une commune délivrance; de telles heures, où les meilleurs
instincts l'emportent, où les conseils les plus généreux sont
aussi les plus écoutés, où les jalousies et les ambitions égoïstes
se cachent encore dans 1 ombre, sont rares dans la vie des
peuples, mais elles seraient fécondes, alors même qu'elles reste-
raient sans lendemain; leur souvenir agit sur la mentalité na-
tionale comme un ferment de vie, comme un perpétuel appel à
l'élévation des cœurs : les peuples font dater de pareilles jour-
nées leur régénération, leurs progrès décisifs. Rien ne résiste
à cette allégresse des multitudes, elle porte avec elle comme
une lumière conquérante qui éblouit et qui entraine. En Tur-
quie, sa première conquête et sans doute la plus inattendue, a été
celle du Sultan. La révolution a commencé conmie une conspi-
ration militaire et elle se continue comme une fête nationale.
La compUcité universelle de l'immense majorité des habitans
de l'Empire, depuis les fonctionnaires les plus élevés jusqu'aux
plus humbles habitans, l'a rendue irrésistible, en a transformé
le caractère, lui a donné une âme.
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LA TURQUIE NOUTELLE. i27
Pline le Jeune raconte, dans une de ses lettres, que Fem^
pereur Nerva, à son avènement, fit arrêter tous les individus
qui, durant les sombres jours de Domitien, avaient fait métier
de délateurs, et que, les ayant fait conduire à Ostic, il les em-
barqua à bord d'un navire qui leva l'ancre et les conduisit vers
lexil aux applaudissemens d'un peuple en liesse. Les Turcs
contens aujourd'hui d'une joie pareille après plus de trente
ans d'un régime de tyrannie policière et de délation où la
moindre parole, le moindre geste suffisait à rendre suspect,
où le silence même était interprêté, où ni la vie, ni l'honneur,
ni la fortune des sujets n'avaient de recours contre l'arbitraire
d'en haut, voici que tout d'un coup, par la plus étrange et la
pins inattendue des révolutions, toute la camai*illa d'Yildiz-
Kiosk, qui perpétuait et aggravait la tyrannie parce qu'elle en
profitait, se trouve dispersée, prisonnière ou fugitive; un régime
de liberté succède sans transition à l'absolutisme aboli : il s'est
produit, dans tout ce peuple, un sentiment général de décom-
pression qui s'est traduit d'abord par un besoin de manifestation
et de bruit, par une exubérance de paroles, et de gestes , chacun^
en se hâtant d'user des libertés nouvelles, semble chercher à se
prouver à soi-même qu'il les possède enfin. Mais, presque nulle
part, la liberté n'a dégénéré en licence ; très peu de sang, jus-
qu'ici, a été versé; quelques officiers, connus comme, délateurs
ont été tués durant les premiers jours ; l'excitation de la lutte
et le mépris qu'inspire en tout pays le métier de mouchard, expli-
quent, sans les excuser, ces exécutions sommaires.
Il y a peu d'exemples dans l'histoire qu'une révolution dont
les conséquences promettent d'être si importantes, se soit accom-
plie si facilement, si simplement ; il n'y en a guère non plus qui
ait trouvé moins d'adversaires et qui ait recueilli de si unanimes
approbations. Tout ce qui constituait le système du gouverne-
ment absolutiste d'Abd-ul-Hamid s'est effondré en même temps.
A un régime fondé sur la crainte, quand la force manque, tout
est perdu. Contre les troupes mutinées de Macédoine, le Sultan
songea à recourir à celles d'Asie: elles refusèrent de marcher.
Le dernier coup vint au Sultan des Albanais qui, réunis à Fe-
risovioh, envoyèrent à Yildiz une dépêche où ils réclamaient la
Constitution : or, ce sont des Albanais qui, autour du Palais,
veillent sur la personne du Sultan ; qui donc garderait ces gar-
diens? Il fallait céder : « on peut tout faire avec des baïonnettes,
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128 BEYUE DES DBUX MONDES.
excepté s'asseoir dessus. » Un iradé suffit à remettre en vigueur
la Constitution oubliée, mais non abolie, de 1876; des élections
furent annoncées, un ministère responsable constitué; du jour
au lendemain l'Empire ottoman devint un État constitutionnel.
Mais le fait dominant, dans ce bouleversement, c'est moins
l'organisation sur le papier d'un régime libéral que la prise de
possession effective du pouvoir et l'exercice réel du gouverne-
ment par le Comité Union et Progrès (1). Ce sont les délégués du
Comité, composé surtout d'officiers, et dont les inspirateurs les
plus influens paraissent être les majors Niazi-bey et Enver-bey
qui, sans remplacer les organes réguliers du gouvernement, en
réalité les dirigent; ce sont eux qui dictent au Sultan leurs vo-
lontés, font et défont les ministères, imposent la révocation des
fonctionnaires et la nomination d'hommes dévoués aux idées des
Jeunes Turcs. Il y a là un phénomène comparable au pou-
voir du Comité dç Salut public pendant la Convention. C'est sur
les injonctions impératives des délégués du Comité que s'opère
rapidement l'œuvre préliminaire d'épuration et de nettoyage;
toute la camarilla délatrice et concussionnaire a été balayée en
quelques jours ; les principaux personnages de l'entourage de
confiance du Sultan, Izzet-pacha, les Melhamé, les derviches et
les astrologues se sont enfuis ou ont été arrêtés ; les ministres
accusés de prévarication sont en prison en attendant le juge-
ment qui leur fera rendre gorge; tout l'ancien personnel com-
promis est liquidé, dispersé, remplacé, tandis que les fonction-
naires patriotes, même les plus dévoués au Sultan, se rallient
avec joie au mouvement « jeune turc, » s'entendent avec le
Comité et applaudissent à la constitution retrouvée. Les hommes
les plus sages, les plus avisés, comme l'Inspecteur général des
trois vilayets de Roumélie, Hilmi pacha, ne cachent pas leur sa-
tisfaction et remercient le Sultan d'avoir répondu aux vœux de
ses sujets fidèles.
C'est un des traits les plus curieux de la méthode prudente
du Comité Union et Progrès et de l'esprit politique de ses ins-
pirateurs que la manière dont la personne du Sultan est tenue
en dehors des discussions et au-dessus des responsabilités. Le
Sultan a été mal conseillé, il a été trompé par des traîtres qu'il
faut châtier ; lui-même n'est pas responsable du mal qui a été
(i) Le Comité a son principal centre à Salonique. Paris est le principal centre
extérieur. Le Comité n'a ni chef, ni président, tous les membres sont égaux.
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LA TURQUIE NOUVELLE. 129
fait en son nom et que, désabusé aujourd'hui, il déplore ; en
tout cas il doit rester intangible ; il est le padischah, le khalife,
symbole vivant de Tunité nationale : telle est la fiction qu'admet
et qu'impose le Comité. Au milieu de l'effondrement de son
système et de la dispersion de ses fidèles, Abd-ul-Hamid, jus-
qu'ici, est resté debout. Avec une merveilleuse présence d'esprit,
il a fait à mauvaise fortune bon visage, il a su se plier aux
circonstances; sa décision une fois prise, il a joué son rôle en
maître, se montrant en public, parlant au peuple, plus réforma-
teur que les réformateurs eux-mêmes, arborant au Selamlik la
cocarde constitutionnelle, offrant un palais au Comité Union
et Progrès, abandonnant sans vergogne ses amis et tendant
les bras à ses victimes. S'il n'avait pas mis plus tôt la (Constitu-
tion en vigueur, c'est que les circonstances l'en avaient empêché
et que son peuple n'était pas assez instruit pour être libre; mais
maintenant la situation a changé, et depuis que des traîtres ne
l'empêchent plus de la voir telle qu elle est, il comprend que le
temps est venu d'établir le régime constitutionnel ; il remercie
les sujets fidèles qui l'ont éclairé, il leur demande de lui conti-*
nuer leurs bons conseils; il n'a jamais voulu que le bien et le
bonheur de son peuple en qui il a confiance et dont les accla-
mations loyales touchent et réjouissent son cœur paternel.
Qualis artifex ! En vérité, Abd-ul-Hamid est un grand artiste,
ou plutôt un grand politique !
Comment n*apprécierait-il pas certains résultats du nouveau
régime ? Il se trouvait en face de grosses difficultés ; il allait être
mis dans la nécessité de répondre aux propositions anglo-russes,
d'accorder de nouvelles réformes en Macédoine qui, en dépit
des euphémismes diplomatiques, auraient limité et contrôlé son
pouvoir souverain, et voici que subitement, par la vertu de la
liberté retrouvée, la tragédie macédonienne tourne à la pasto-
rale. On s'embrasse ! Loups et renards sont entrés dans la ber-
gerie; ils fraternisent, pêle-mêle, avec les moutons. Les bandes
de toutes les nationalités déposent les armes, descendent dans
la plaine, accourent dans les villes et sur les mai*chés. Sandanskî
a fait son entrée à Salonique, au milieu des acclamations, avec
Panitza, l'assassin de Boris Sarafof ; il prépare sa candidature
aux élections. Les Bulgares de Macédoine, émigrés dans la
Principauté, reviennent en masse. Les prisons se sont ouvertes ;
des centaines d'hommes, Télite des nationalités concurrentes, en
TOMK XLVII. — 1908. 0
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130 REVUE DES DEUX MONDES.
sont sortis, mais c'est pour fraterniser entre eux et avec les
Turcs. Les Albanais jurent d'oublier leurs vendettas séculaires,
de vivre désormais en honnêtes paysans, en citoyens paisibles.
A Salonique, les rues sont pleines d'étranges figures basanées de
brigands apprivoisés, antharies grecs et comitadjis bulgares.
Hilmi-pacha les harangue; il dit aux Grecs, venus de Thessalie
pour le féliciter, la joie du peuple turc et son espoir dans le règne
de la concorde universelle. Quant aux officiers « réorganisa-
teurs, » aux conseillers financiers, à tout le personnel européen
de réformes, ils regardent et ils attendent. Ainsi s'évanouit, dans
l'allégresse générale de tout un peuple, le fantôme sanglant de la
Macédoine ; tout ce qu'il y avait, dans les revendications des
nationalités, de factice et d'artificiel, apparaît; être devenus
citoyens d*un pays libre et constitutionnel suffit, pour le mo-
ment, aux habitans de la Macédoine ; ils attendent de la liberté et
de l'esprit de justice du nouveau régime la satisfaction de leurs
multiples espérances.
De tels élans d'enthousiasme universel peuvent soulever un
peuple au-dessus de lui-même et lui faire accomplir de grandes
choses; mais, de leur nature même, ils sont passagers; après les
heures de fièvre, le terre à terre de la vie courante reprend son
empire; on s'accoutume vite à la liberté, et les avantages dont
on jouit ont bientôt perdu le meilleur de leur prix; la nature
humaine reparait avec ses besoins, ses passions, ses jalousies,
ses instincts héréditaires : alors la féerie cesse et la mêlée des
intérêts commence. Certes, nous croyons qu'il restera quelque
chose, qu'il restera beaucoup du mouvement actuel ; personne
ne souhaite, et, même si on le souhaitait, personne ne pourrait
espérer le retour à l'ancien ordre de choses; les chefs et les
inspirateurs du Comité Union et Progrès ont donné des preuves
rassurantes de leur esprit de modération, de sagesse, de pré-
voyance, mais leur tâche ne fait que commencer. Nous venons
de voir quelques-uns des effets extérieurs du mouvement ; essayons
de pousser plus loin notre analyse, d'en pénétrer les origines,
d'en démêler le caractère et la direction.
II
On se ferait une idée très incomplète de la révolution que
les Jeunes Turcs viennent d'accomplir si on la comparait à
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LA TURQUIE NOUVELLE. 131
celles qui, dans l'Europe occidentale, en 1830 et en 1848 par
exemple, ont abouti à la conquête de la liberté politique et du
régime constitutionnel. Autant qu'il est libéral et anti-absolu-
tiste, le mouvement actuel est patriote et nationaliste ; il serait
même plus juste de dire qu'il est libéral et constitutionnel, surtout
parce qu'il est nationaliste. Il n'est pas dirigé par des professeurs
ou des journalistes, par des « intellectuels : » c'est un mouvement
militaire ; le Comité Union et Progrès est composé d officiers, et
c'est sous la forme d'une mutinerie militaire que la révolution
a commencé à Salonique et à Monastir; le pouvoir effectif, en
ce moment, en Turquie, appartient à l'armée ; les délégués du
^mité, les Niazi-bey, les Enver-bey, qui dictent leurs volontés
au Sultan, nomment et révoquent les ministres, les géné-
raux, les ambassadeurs, les valis, sont tous des officiers, des
médecins de l'armée : c'est une franc-maçonnerie militaire
qui, avec l'approbation du pays et Taide de comités siégeant
à l'étranger, s'est emparée du pouvoir et gouverne par ses
délégués. Voilà un premier trait qui caractérise les événemens
actuels .
Le mouvement a éclaté dans Tarmée, dans le ui® corps, celui
de Macédoine, parce que c'est dans l'armée, et spécialement
dans le m* corps, que le mécontentement était le plus vif. Com-
ment une armée en général si disciplinée et si loyaliste en
est-elle venue à la révolte ouverte? On a dit qu'elle était mal
payée, que la solde des hommes et des officiers était en retard;
or, les troupes de Macédoine, grâce à la bonne gestion de la
Commission financière européenne et de Tlnspecteur général
Hilmi-Pacha, étaient, depuis quelques mois, les plus régulière-
ment payées; on était presque arrivé à un régime normal; à
peine un mois de solde restait arriéré au moment où éclata le
mouvement insurrectionnel auquel il faut chercher des causes
plus élevées. Depuis six ans, Tarmée turque d'Europe était aux
prises avec les difficultés et les périls sans cesse renaissans de la
question macédonienne, poursuivant les bandes, gardant les
voies ferrées, surveillant les frontières sans faire avancer d'un
pas la pacification du pays. Elle s'apercevait que l'état de trouble
où se débattait la Macédoine n'était que l'une des manifesta-
tions d'un mal plus général, et que l'anarchie d'en bas résul-
tait de l'absolutisme tyrannique d'en haut. Pour prix de ses
peines et de ses périls, elle était soumise à un régime dégra-
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432 REVUE DES DECX HORDES.
dant d'espionnage et de délation; sur un soupçon, ses chefs
les plus aimés étaient envoyés en Tripolitaine ou en Arabie;
Tavancement n'était donné qu'à la bassesse et à la flatterie;
il récompensait les mouchards d'Yildiz; un tel régime, en
détruisant la camaraderie entre les officiers et le loyalisme
envers le gouvernement, tue fatalement l'esprit militaire.
Ainsi la glorieuse armée turque, réduite à un rôle de police,
traitée en suspecte, frémiss^t d'impatience sous un régime qui
énervait sa force et détruisait sa cohésion. Elle souffrait aussi
dans son patriotisme : elle accusait le Sultan de mettre le pays
sous la tutelle humiliante des étrangers et de préparer la déca-
dence définitive de l'Empire. Les étrangers, l'armée les rencon-
trait partout : officiers allemands dans les hauts conseils de l'État-
major, aides de camp italiens dans l'entourage du Sultan,
fonctionnaires de toutes les nationalités dans toutes les branches
de l'administration, richement payés, indépendans, jouissant de
toutes le^ prérogatives dont les sujets du Sultan étaient privés-
Mais c'est surtout en Macédoine que les officiers se trouvaient
en contact avec des étrangers de plus en plus nombreux.
« Agens civils » russe et autrichien; « conseillers financiers »
anglais, français, allemand, italien, chacun avec leurs secré-
taires et leurs drogmans; « général et officiers réorganisateurs
de la gendarmerie, » c'est tout un nombreux personnel européen
qui, dans les trois vilayets de Macédoine, contrôle toutes les
branches de l'administration et du gouvernement. Des officiers
autrichiens, russes, français, anglais, italiens, séjournent jusque
dans les petites villes de la Macédoine; un major allemand
dirige l'école de gendarmerie; leur autorité, si limitée qu'elle
soit, leur donne cependant en pratique le droit de commander
à des officiers ottomans, et surtout, ils sont des témoins gênans
dont la présence ajoute, aux souffrances de l'armée turque, l'hu-
miliation de les savoir connues. Tout ce personnel des « réformes »
n'a pas suffi à pacifier le pays ni à y faire régner l'ordre, mais
sa présence blesse et irrite au plus haut point le patriotisme
ombrageux des Jeunes Turcs; ils disent que l'absolutisme
hamidien, tyrannique au dedans, est faible et pusillanime en
face des étrangers, auxquels, si l'on n'y met ordre, il aura bientôt,
morceau par morceau, livré tout l'Empire.
Les chancelleries européennes, durant le printemps et l'été
de cette année, se sont mises d'accord sur la nécessité d'aboutir
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LA TURQUIE NOUVELLE. 133
eofin à une pacification de la Macédoine en y développant les
réformes et le contrôle européen, en créant notamment une
inspection du service judiciaire et en organisant, sous la haute
direction des officiers européens, une force mobile pour la pour-
suite des bandes. L'Angleterre et la Russie arrivaient chacune
avec son projet, et elles paraissaient plus préoccupées de l'ap-
probation des puissances européennes que du consentement du
Sultan ; de plus en plus, il paraissait aux Jeunes Turcs que la
souveraineté du Sultan n'était plus qu'une façade derrière la-
quelle se cachait le gouvernement des étrangers. Le discours du
baron d'JEhrenthal, le 27 janvier dernier, eut, dans les milieux
patriotes et nationalistes turcs, et particulièrement parmi les
officiers, le plus f&cheux retentissement ; il réveilla le souvenir
du démembrement de 1878, de l'occupation de la Bosnie et de
l'Herzégovine par les Autrichiens et des droits que leur donne le
traité de Berlin sur l'ancien sandjak de Novi-Bazar; la conven-
tion relative au chemin de fer de Sera jevo à Mitrovitza apparut
comme une mainmise de l'Autriche sur une nouvelle province
turque, comme un nouveau pas en avant des étrangers dans la
direction de Salonique. Ce n'est donc point par hasard que le
mouvement révolutionnaire dans Tarmée a commencé en Macé-
doine; ce fait en dit long sur son véritable caractère. Il y a
corrélation directe entre le mouvement « jeune turc » et les
affaires de Macédoine; le discours du baron d'iïlhrenthal, les
premiers travaux du chemin de fer du sandjak et l'annonce de
nouvelles réformes exigée^s par la note anglo-russe ont hâté
certainement le succès de la propagande du Comité Union et
Progrès et la proclamation de la Constitution. Plus encore,
peut-être, que ses procédés arbitraires ei tyranniques, les Jeunes
Turcs, — et c'est à leur honneur, — reprochent au régime hami-
dien de diminuer la patrie ottomane.
Le mouvement nationaliste ne se traduira point, bien en-
tendu, par une expulsion en masse des étrangers, par une poussée
de xénophobie brutale et irraisonnée analogue, par exemple, à la
guerre des « Boxeurs. » Les Jeunes Turcs savent trop bien pour
pouvoir l'oublier tout ce que leur pays doit aux étrangers pour
ses finances, ses travaux publics, son armée même et sa ma-
rine; leurs comités ont reçu, chez les nations occidentales,
hospitalité et protection; ils sont imbus des idées et des prin-
cipes de gouvernement des peuples libéraux européens^ mai^
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i34 REVUE DES DEUX MONDES.
ils en veulent faire eux-mêmes application à leur pays, et si
leur programme est « la Turquie libre, » il est aussi « la Turquie
aux Turcs. » Comme les Japonais, ils emprunteront aux peuples
plus anciennement civilisés les armes et les outils, tout ce qu'il
faudra pour pouvoir ensuite se passer d'eux; ils s'européanise-
ront pour mieux rester eux-mêmes. C'est en ce sens que, autant
qu'on en peut juger jusqu'ici, le mouvement actuel a des ana-
logies avec la révolution de Meiji d'où est sorti le Japon moderne.
Qui mesurera jamais l'iùfluence que Port- Arthur, Moukden et
Tsoushima ont pu exercer sur l'esprit public dans le pays des
vaincus de Plevna et de Chipka?
Par prudence et par esprit politique, le Comité Union et
Progrès s*est efforcé d'atténuer, ou tout au moins de masquei
le caractère d'intransigeance nationaliste du mouvement « jeune
turc, » mais des incidens révélateurs sont déjà survenus. En
plusieurs endroits, notamment dans le secteur russe, des offi-
ciers étrangers ont été avisés, sans menaces, qu'ils seraient
bien inspirés en ne rejoignant pas leur poste ou en le quittant.
A Serès, où le colonel français Baumann a rassemblé tous ses
officiers, ils ont été acclamés, mais on leur a laissé entendre que
l'on espérait bien n'avoir plus besoin désormais de leurs services.
Déjà, dit-on, les officiers autrichiens auraient été rappelés; le
major allemand, qui était en congé, y reste. Enfin un incident
plus significatif s'est produit le 12 juillet, s'il faut en croire une
dépêche adressée au Berliner Tageblatt : comme le général
Mussaffer-pacha, chargé d'étudier le tracé du nouveau chemin
de fer du sandjak de Novi-Bazar, de Serajevo à Mitrovitza,
voyageait entre Uskub et Salonique, il a été arraché de son
wagon et couvert de crachats par des officiers ; les nationalistes
considèrent toute collaboration à ce chemin de fer comme une
trahison envers la patrie ottomane.
Aspirations libérales et aspirations nationalistes, la Constitu-
tion donne satisfaction aux unes comme aux autres : non seule-
ment elle assure aux habitans de l'Empire ottoman les bénéfices des
institutions représentatives et de la liberté politique, mais encore
elle crée véritablement une Turquie nouvelle en abolissant toute
distinction entre les habitans de TEmpire, quelle que soit la
race ou la religion à laquelle ils appartiennent. C'est là le point
capital qui donne à la Constitution de 1876, restaurée en 1908,
toute son importance. Son article 8 dit expressément :
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LA TURQUIE NOUVELLE. 435
« Tous les sujets de TEmpire sont indistinctement appelés
Ottomans, quelle que soit la religion qu'ils professent. »
Et Tarticle 17 ajoute :
« Tous les Ottomans sont égaux devant la loi. Ils ont les
mêmes droits et les mêmes devoirs envers le pays, sans préju-
dice de ce qui concerne la religion. »
La Constitution biffe d'un seul coup cinq siècles d histoire ;
elle fonde l'Etat ottoman sur un principe absolument nouveau.
Le régime établi par Mahomet le Conquérant était fondé sur
l'inégalité des vainqueurs et des vaincus : il faisait de l'organi-
sation religieuse le cadre obligatoire de la vie nationale ; il re-
connaissait pour chef de chaque communauté ou « nation » son
pasteur religieux ; les Musulmans devaient le service militaire et
ne payaient que les taxes prescrites par le Coran ; les non-mu-
sulmans ou rayas payaient des impôts spéciaux et n^ faisaient
pas de service militaire ; ainsi la dissemblance, le privilège
étaient partout, l'égalité nulle part. De ces communautés juxta-
posées, mais sans autres liens entre elles qu'une commune obéis-
sance au padischah, la Constitution fait une nation de citoyens;
elle apporte dans l'Empire ottoman un idéal nouveau, un idéal
unitaire et égalitaire, importé d'Occident, qui est en contradic-
tion formelle avec tous les principes sur lesquels était fondée
son organisation et sur lesquels il avait vécu jusqu'ici, en dépit
des tentatives libérales de 1839, de 1856 et de 1876.
Il faut bien voir, — pour comprendre toutes les conséqpiences
politiques que doit amener l'introduction du régime nouveau
dans l'Empire ottoman, — que toutes les interventions des puis-
sances européennes en Turquie, celles notamment de la Russie et
de l'Autriche, se sont produites pour protéger les chrétiens de
l'Empire et leur assurer des droits. Ces interventions ont été
souvent justifiées; parfois aussi l'oppression des chrétiens n'a
été qu'un prétexte à des guerres de conquête. Dans Tensemble,
c'est grâce aux interventions militaires ou diplomatiques des
puissances européennes que les communautés chrétiennes ont
obtenu une situation meilleure et des garanties plus effectives
que le bon vouloir du vainqueur. Les Jeunes Turcs ont l'ambi-
tion d'épargner à leur patrie Tingérence humiliante des étrangers
dans ses affaires intérieures en la rendant inutile et en lui
enlevant tout prétexte à se produire. Le jour où tous les sujets
du Sultan seront égaux en droits et en devoirs, égaux devant une
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136 REVUE DES DEUX MONDES.
loi commune qui ne sera plus celle de leurs religions respec-
tives, mais la loi civile de TEmpire ottoman, les puissances
étrangères n'auront plus aucun motif plausible d'intervention.
Le seul moyen d'arriver à ce résultat était de faire de la Turquie
un pays constitutionnel et de limiter les droits du souverain par
la proclamation des droits des sujets, de transformer tous les
habitans de l'Empire, musulmans ou chrétiens, en citoyens. On
ne distinguerait plus, désormais, des Turcs conquérans et des
rayas conquis; il n'y aurait plus ni Osmanlis, ni Albanais, ni
Grecs, ni Bulgares, ni Arméniens, ni Maronites, ni Arabes, mais
seulement des citoyens ottomans, pleinement libres de prati-
quer des cultes différens, mais soumis aux mêmes lois délibérées
et votées par leurs représentans, astreints aux mêmes charges,
jouissant des mêmes prérogatives, électeurs des mêmes députés.
L'État que le Comité Union et Progrès espère avoir fondé
serait donc bien une Turquie nouvelle ; ce serait, effectivement
et non plus seulement sur le papier, un État européen gouverné
par une Constitution et des lois fondées sur les mêmes principes
d'égalité et de liberté politique qui régissent tous les autres pays
d'Europe. Cette Turquie nouvelle arriverait bientôt à se suffire à
elle-même, à éviter les ingérences étrangères, à progresser par
ses propres moyens et à mettre elle-même en valeur ses richesses.
Son développement économique apporterait à tous ses citoyens
la prospérité et à l'État Tindépeudance de ses finances. L'accrois-
sement du bien-être général, la construction de chemins de fer,
de routes, de voies navigables, apporteraient la sécurité dans
tout l'Empire et mettraient fin à beaucoup de conflits séculaires,
que Ton qualifie à tort de luttes de races ou de religions et qui
ne sont que des luttes pour Texistence, des conflits économiques
et sociaux. L'instruction abondamment répandue achèverait de
faire de TOrient, comme aux temps de Rome et de Byzance,
la terre par excellence de la richesse et de la cidlisation, et de
Constantinople la lumière du monde.
III
L'histoire de la Turquie constitutionnelle ne date pas du
24 juillet 1908; il y a une tradition turque des réformes qui est
parallèle à la tradition européenne, et qui s'y oppose; elle a der-
rière elle tout un passé de luttes et defl'orts aussi généreux
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LA TURQUIE NOUVELLE. 137
qu'impuissans ; elle a eu ses apôtres, ses martyrs. L'histoire de
leurs tentatives et celle de leurs échecs est particulièrement
intéressante à rappeler au moment où, comme la Belle-au-Bois-
dormant,la Constitution de 1876 s'éveille d'un sommeil de trente-
deux ans à l'appel des officiers du Comité Union et Progrès.
Le progrès des idées libérales en Turquie se dessine après iîi
grande secousse européenne de 1830. Il est activement favoris<\
par l'Angleterre qui, pour affranchir l'Empire ottoman de la
tutelle russe imposée par le traité d'alliance d'Unkiar-Skéiessi,
le pousse dans la voie des réformes et de la centralisation. Le
cabinet de Londres conseille au Sultan, pour supprimer tout
prétexte à une intervention russe, de fondre les populations
chrétiennes dans une Turquie modernisée, tolérant"^, libérale et
parlementaire. Abd-ul-Medjid promulgue le hatti-chérif de
Gul-Hané qui inaugure les lois du Tanzimat (4) ou « nouveau
régime; » il proclame l'égalité devant la loi, la suppression de
toute distinction entre les sujets du Sultan, bref, tous les prin-
cipes qui viennent d'être remis en vigueur. Toutes ces réformes
politiques et sociales restèrent lettre morte. Au traité de Paris,
en 1856, sous les auspices de l'Angleterre et de la France, la
Turquie entre définitivement dans le droit public européen; elle
promet solennellement de se transformer en une puissance mo-
derne et civilisée; Abd-ul-Medjid promulgue le hatti-humayoun
du i8 février, par lequel il rappelle et confirme « les garanties
promises et accordées à tous nos sujets par le hatti-chérif de
Gul-Hané et par les lois du Tanzimat, sans distinction de culte,
pour la sécurité de leur personne et de leurs biens et pour la
conservation de leur honneur. » Onze ans après, en 1867, le
marquis de Moustier, ministre des Affaires étrangères de Napo-
léon III, constatait que le firman de 1856 n'avait pas donné plus
de résultats pratiques que les lois du Tanzimat, et le comte do
Beust, préconisant une autre méthode, proposait que l'Europe
prît elle-même en mains l'exécution des réformes et fit au Sultan
« une douce violence. »
Un homme, cependant, travaillait de tout son pouvoir à
faire passer dans la réalité pratique les principes du Tanzimat et
du firman de 1856. Dans le fait que la Turquie, malgré ses
engagemens, refusait de se donner un régime européen et mo-
(1) A. Engelbardt, la Turquie et le Tanzimat ou Histoire des réfoi^mes dan^
VEmpirt ottoman députa 18S6 jusqu'à nos jours, Paris, 1882-1884, 2 vol. in-S.
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138 REVUE DES DEUX MONDES.
derne et restait plus que jamais orientale, musulmane et abso-
lutiste, il voyait la cause de toutes les difficultés où elle se dé-
battait et de tous les dangers qui la menaçaient : c'était Midhat-
pacha.
La figure de ce grand patriote, de ce serviteur passionné et
désintéressé de la grandeur de son pays, apparaît au premier
plan dans l'histoire des réformes libérales en Turquie; il été le
père et l'inspirateur de la Constitution de 1876 et il en a été
aussi le martyr ; par l'exemple de sa vie, de son activité et de sa
mort il est le précurseur, l'initiateur du mouvement « jeune
turc. » Étudions son oeuvre et cherchons à démêler les
causes de son insuccès final. Précisément son fils Ali-Haydar-
Midhat-bey vient de consacrer à sa vie et à son œuvre un livre
très nourri de faits et de documens qui nous servira de guide (1).
Midhat n'était pas un théoricien ; d'une famille assez modeste, il
n'avait reçu qu'une instruction rudimentaire ; il dut ses idées
surtout à son expérience d'administrateur; il est avant tout un
fonctionnaire modèle, et l'amour de Tordre est le trait distinctif
de son caractère. Un rapide voyage en Europe, en 1858, niais
surtout la vue du désordre qui résultait, en Turquie, sous le
règne d'Abd-ul-Aziz, du despotisme sans contrepoids ni contrôle,
décidèrent de sa vocation libérale. Après avoir suivi la filière
de la carrière administrative, il est nommé, en 1861, vali du
vilayet du Danube (pays bulgares) : son premier acte est d'inviter
les notables, sans distinction de race ni de religion, à une
conférence où il les convie à exposer leurs griefs; les ayant
écoutés, il travaille à donner satisfaction à celles de leurs reven-
dications qu'il croit justifiées; il crée des routes, oi^nise la
navigation du Danube, améliore les conditions de la culture et
la perception des dîmes, réprime le brigandage; il cherche à
donner à tous les sujets du Sultan la sensation que le gouver-
nement est établi non pour les opprimer, les rançonner et per-
pétuer l'esclavage de la conquête, mais pour les protéger et leur
venir en aide : c'étaient là, en Turquie, d'audacieuses nou-
veautés. Pour hâter la fusion des diverses nationalités, il crée
des écoles et des hôpitaux mixtes où les habitans de toutes les
religions étaient reçus indistinctement; il voulait que la m/^me
éducation fût donnée aux Ottomans et aux Bulgares, afin qu'ils
(1) Midhot'pachay sa vie^ son œuvre^ par son fils AIi-Haydar-Midhat-l)ey. Préface
de M. de Lanessan. Paris, Stock, 1908, 1 vol. ln-8.
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LA TURQUIE NOUVELLE.
139
apprissent de bonne heure, dans les écoles et à l'Université, à se
connaître et à ne pas se haïr. Sous Tinfluence de cette adminis-
tration bienfaisante, le calme renaît dans la province ; les
paysans bulgares, qui émigraient en masse en Serbie, reviennent;
ils oublient peu à peu leurs revendications nationales pour ne
songer qu'à travailler en paix et à s'enrichir. Ainsi Midhat-
pacha, de son chef, réalisait les réformes que les lois du Tan-
zimat avaient promises et que TËurope, plus tard, devait
inscrire dans le programme de Mûrzsteg.
En Mésopotamie et en Arabie où il fut envoyé en 1869
comme vali de Bagdad et commandant du VI^ corps, Midhat
appliqua les mêmes méthodes; il fut, là aussi, un initiateur; il
inaugura une politique arabe que la Turquie devra reprendre
quand elle voudra établir sa suprématie et faire régner l'ordre
parmi les tribus arabes nomades dont les incursions sont le prin-
cipal obstacle au développement et à la prospérité du pays; il
rangea sous la souveraineté du Sultan ce port de Koveït dont
il a été tant parlé depuis, et poussa une expédition militaire
jusque dans les oasis du Nedjed. Il eut surtout, là comme en
Bulgarie^le mérite de comprendre quon n'arriverait à une pa-
cification durable du pays qu'en y accomplissant des réformes
profondes, en changeant les conditions de la vie sociale et éco-
nomique des indigènes. Le cultivateur arabe était obligé de
payer au fisc un loyer pour sa terre et de lui remettre, de plus,
les trois quarts du produit : c'était, en rendant impossible toute
culture, ne laisser aux habitans d'autre ressource que le vol et
le brigandage. Midhat reconnut aux Arabes le droit de pro-
priété, divisa les terres en parcelles qu'il mit en vente à des con-
ditiouB très avantageuses en ayant soin d'empêcher tout accapa-
rement. En môme temps, il se préoccupait de retrouver les
méthodes d'irrigation qui, au temps des grands Khalifes,
avaient fait de la Mésopotamie un immense jardin ; il suscitait
des industries, exploitait un puits de pétrole, ouvrait des écoles
et des hôpitaux mixtes, fondait des banques, une imprimerie,
on journal, organisait les municipalités des villes. Mais Midhat
ne pouvait qu'indiquer des voies, amorcer des entreprises; le
mauvais vouloir du Palais et de la Porte, les folles prodigalités
d*Abd-ul-Aziz, la légèreté de son grand vizir Mahmoud-Nedim,
paralysaient les initiatives les plus heureuses, faisaient dévier les
intentions les meilleures. Midhat demanda son rappel en 1871;
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140 REVUE DES DEUX MONDES.
à Bagdad comme sur les bords du Danube, il avait indiqué les
méthodes à suivre et préparé l'avenir ; mais nulle part sou
œuvre ne survécut à son départ.
Revenu à Constantinople, Midhat y devint l'espérance de
tout le parti réformateur et de celles des puissances européennes
qui souhaitaient que la Turquie devînt forte pour qu'elle pût
faire obstacle à la marche en avant du panslavisme. Appelé une
première fois au grand vizirat par Abd-ul-Aziz, il s'était retiré
découragé et impuissant. Cependant, dans tout FEmpire, gros-
sissaient les périls qu'il avait depuis longtemps prévus et tenté
de prévenir; les populations chrétiennes, encouragées par la
Russie et par l'Autriche, s'agitaient; des insurrections écla-
taient en Bosnie, en Herzégovine, en Bulgarie: la Serbie et le
Monténégro étaient en armes. Midhat prit une part prépondé-
rante aux événemens tragiques de 1876, à la déposition d'Abd-
ul-Aziz et à l'avènement de Mourad V, dont le premier acte fut
de promettre une Constitution. Malheureusement Mourad,
atteint d'une maladie nerveuse, était incapable de régner; c'est
alors que Midhat et ses amis lièrent partie avec le jeune prince
Abd-ul-Hamid, qui se donnait pour plus démocrate et plus
libéral que les réformateurs eux-mêmes; dans une entrevue
qu'il eût avec Midhat à Muslou-Oglou, il accepta sans difficulté
toutes les conditions qui lui furent imposées et promit solen-
nellement de promulguer sans délai la nouvelle Constitution et
de ne prendre avis, dans les affaires de l'État, que de ses
conseillers responsables.
Abd-ul-Hamid monta donc sur le trône et prit Midhat pour
grand-vizir; mais les libéraux ne tardèrent pas à s'apercevoir
que le nouveau Sultan, infidèle à ses promesses, ne gouvernerait
pas selon leurs vœux. Dans le discours du trône, écrit par
Midhat, le Sultan supprima tous les passages les plus caracté-
ristiques où un régime libéral et constitutionnel était promis et
se contenta de vagues assurances de sa bonne volonté pour les
réformes et de son amour pour ses sujets; il biffa même les
phrases relatives aux écoles ouvertes à tous ses sujets sans dis-
tinction, à l'affranchissement des esclaves, à la suppression de
la traite, à la réforme des impôts. La Constitution fut pro-
mulguée le jour même où s'ouvrait la Conférence de Constanti-
nople (23 décembre 1876). Abd-ul-Hamid n'y voyait qu'un moyen
de faire liiversion aux exigences des puissances en leur donnant
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LA TURQUIE NOUVELLE, 141
une apparence de satisfaction; dans l'esprit du grand-vizir, au
contraire, elle devait devenir la charte constitutive d'une Turquie
nouvelle, organisée à l'européenne, d'après les principes du droit
issu de la Révolution française. Ainsi éclatait le dissentiment
fondamental, irréductible, qui allait faire d'Abd-ul-Hamid l'en-
nemi de toute réforme libérale et le persécuteur implacable de
Midhat et de ses amis. Entre l'intransigeance absolutiste du
Sultan et l'intransigeance libérale des réformateurs., la concilia-
tion n'était pas possible. Midhat avait parfois, — ses lettres en
témoignent, — une manière im peu doctorale, presque un peu
agressive, d'avoir raison ; la droiture de son caractère ignorait
l'art dfô concessions opportunes et des compromis diplomatiques.
Dès le 5 février 1877, le Sultan le faisait appeler au Palais, lui
retirait les sceaux de l'État, le faisait embarquer à bord de
son yacht impérial et conduire à Brindisi. Il rendait à l'Europe
l'homme qui voulait faire de la Turquie un État européen !
Quelques semaines après, les Russes passaient le Danube ; la
Constitution était oubliée ; le règne personnel d'Abd-ul-Hamid .
commençait.
La politique de Mldhat-pacha s'était heurtée à deux adver-
saires : l'im était le Sultan, l'autre Nicolas Pavlovitch Ignatief,
ambassadeur de Russie à Constantinople. Le comte Ignatief, qui,
par une curieuse coïncidence, est mort au moment môme où
triomphait le parti (( jeune turc, » a été, à Pékin, en 1860, et à
Constantinople pendant sa longue carrière d'ambassadeur, l'in-
fatigable ouvrier de l'expansion russe. Il poursuivait, en apôtre
en même temps qu'en diplomate rompu à toutes les intrigues
byzantines de la politique orientale, l'affranchissement de tous
les chrétiens sous la tutelle du tsar. La politique de Midhat,
qui tendait à fondre toutes les nationalités dans l'unité de
l'Empire ottoman réformé, allait à l'encontre de ses plans ; dès
l'époque où Midhat expérimentait ses méthodes dans le vilayet
du Danube, Ignatief avait pris ombrage de ses succès, s'était
employé à ruiner son crédit auprès du Sultan et avait réussi à
le faire rappeler. En 1876, Midhat retrouva en face de lui l'am-
bassadeur de Russie qui contribua largement à son échec et à
sa chute. Au point de vue turc, la politique d'Ignatief doit
apparaître iaexcusable; mais les questions orientales ne sont
pas simples : on ne saurait nier que l'existence d'une Bulgarie
libre, prospère et forte, ue soit la justification d'Ignatief.
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U2
REVUE DES DEUX MONDES.
Ce n'est ni le caprice d'un tyran, ni la jalousie d'un jeune
souverain envers un ministre trop puissant qui expliquent
Thostilité du Sultan à la politique de Midhat; elle tient à des
causes plus profondes, à une conception radicalement différente'
de la souveraineté dans TEmpire ottoman et de l'avenir de la
Turquie. Si odieux que l'on juge certains procédés du gouver-
nement d'Abd-ul-Hamid, on ne saurait contester qu'il ait été
guidé par une idée politique qui tenait à la conception même
qu'il avait de son pouvoir; il ne s'est jamais regardé comme un
souverain européen, mais conmie le padischah des Ottomans et
le chef religieux du monde musulman tout entier ; il s'est consi-
déré comme le khalife, lieutenant et successeur du Prophète,
détenteur d'un dépôt sacré de droits et de devoirs, hérités de
ses ancêtres, nullement comparables à ceux d'un roi de l'Occident
chrétien. Aussi n'a-t-il jamais cru que les méthodes européennes
pussent être appliquées dans son Empire. S'il a cherché parfois
un appui parmi les nations étrangères, c'est que la nécessité l'y
obligeait, mais il est resté un souverain nationaliste, ottoman
et musulman avant tout. Sa politique personnelle a été panisla>
mique; ses trames occultes se sont étendues jusqu'au Maroc et
jusqu'en Chine; à l'intérieur de ses États, il a poursuivi une
œuvre de centralisation religieuse, administrative et militaire
par le moyen des chemins de fer, appelant à lui, par la ligne
de Bagdad et par celle du Hedjaz, les forces de l'Asie pour les
opposer aux périls toujours renaissans sur les frontières euro-
péennes. Ce qu'Abd-ul-Hamid n'a pu pardonner à Midhat et
aux libéraux, ce sont les circonstances mêmes de son propre
avènement, cette convention de Muslôu-Oglou, acceptée par son
ambition, mais d'autant plus odieuse à son orgueil de souverain.
Dans la personne de son ancien grand-vizir il poursuivit, avec
une haine tenace, l'homme qui avait le plus contribué à déposer
deux sultans et qui avait dicté des conditions à un troisième.
Midhat-pacha, après sa disgrâce, était devenu, par la force
môme des circonstances, le champion, l'incarnation des idées
libérales et constitutionnelles. Les cabinets européelis qui insis-
taient pour que les réformes fussent réalisées, invoquaient son
exemple ; les ambassadeurs faisaient allusion à sa politique et
laissaient entendre que son retour au pouvoir serait bien vu de
leurs gouvernemens ; les journaux faisaient son éloge; il était
Tespérance de tous les Turcs libéraux : les rancunes du Sultan
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LA TUrQUIE NOUVELLE. 143
s'en exaspéraient. Il avait d'abord essayé de tenir sous sa dépen-
dance ce trop populaire serviteur en le nommant vali de Damas,
puis de Smyrne; bientôt il trouva moyen de l'accuser, avec les
principaux auteurs do la déposition d'Abd-ul-Aziz, d'avoir fait
assassiner le Sultan et d'avoir imaginé la fable de son suicide;
dans un procès dont les débats furent conduits avec une scan-
daleuse partialité, Midhat fut condamné à mort; l'intervention
de l'ambassade d'Angleterre fit commuer sa peine en une déten-
tion perpétuelle : il fut enfermé dans la forteresse de Taïf, en
Arabie. Mais, vivant, il restait un chef de parti, un drapeau pour
les libéraux; les ambassades pouvaient intervenir en sa faveur;
le 26 avril 1883, un détachement de soldats pénétra dans sa
prison et l'égorgea. A quelque temps de là, un aide de camp de
confiance du Sultan arriva à Taïf, fit déterrer de nuit le cadavre
et lui trancha la tête. Un mois plus tard, le secrétaire du maré-
chal Osman Noury.-pacha, vali du Hedjaz, arrivait à Yildiz avec
une boîte portant l'inscription : Ivoires japonais, Objets d'art;
Pour S. M. le Sultan. C'était la tête de Midhat.
IV
L'évocation tragique des destins sanglans du fondateur de la
liberté constitutionnelle en Turquie, nous ne Favons placée ici
ni pour le vain plaisir d'un contraste saisissant, ni pour en tirer
des prédictions sinistres sur l'avenir du nouveau régime. Les
deux époques diffèrent profondément. En 1876, quelques
hommes seulement tentaient de superposer à une nation qui,
dans sa grande majorité, y restait îndifiFérente, une Constitution
à l'européenne : aujourd'hui, la mentalité nationale a été pré-
parée par la souflfrance à désirer la liberté et à en comprendre
le prix. Le nouveau régime a lappui fervent de la grande
majorité du peuple, tout au moins de la partie instruite et
consciente; îlne se laissera pas enlever ce que les officiers du
Comité Union et Progrès ont conquis pour lui. Nous avons
brièvement conté l'histoire de Midhat-pacha parce qu elle pose
très bien, dans ses vrais termes, Tune des difficultés les plus
graves qu'aient 5. résoudre Kianiil-pacha, ses ministres et les
Jeunes Turcs : les rapports du Sultan avec les hommes et les
choses du nouveau régime.
On éprouve une étrange impression lorsqu'on lit simultané-
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T*f^f'^^|Fl
114 REVUE DES DEUX MONDES.
ment la vie de Midhat-pacha et les journaux gui rapporlent que
le Sultan s'est déclaré « le défenseur et le protecteur de la Cons-
titution » à laquelle il a solennellement juré fidélité sur le Coran.
Nous avons déjà signalé, à leur éloge, le souci des Jeunes Turcs
du Comité Union et Progrès de tenir la personne du Sultan
au-dessus des discussions. M. Ahmed Rîza, directeur du Mech-
verety disait récemment : « L'intérêt de mon pays m oblige à ne
pas suspecter la bonne foi du Sultan. » Ne soyons pas plus in-
discret. Â quoi bon d'ailleurs scruter la « sincérité » du Sultan?
Il est èincère chaque fois que ses paroles sont en harmonie
avec ses intérêts; il ne s'agit là que d'une « sincérité » poli-
tique, celle du cœur doit échapper à l'enquête. Les faits
parlent d'eux-mêmes assez haut : Abd-ul-Hamid a accordé la
Constitution parce qu'il n'apercevait plus aucun moyen de faire
autrement, et nous avons indiqué déjà que, par ce seul geste, il a
résolu d'un coup d'inextricables difficultés diplomatiques. Il fait
preuve d'esprit politique en ne résistant pas, pour le moment,
à un courant si violent qu'il emporterait tout; mais, à moins
qu'il ne soit trop affaibli par l'âge pour vouloir et pour agir, on
peut prévoir que son attitude actuelle n'est que transitoire; elle
est trop humiliée pour durer. Abd-ul-Hamid, réduit à remer-
cier les membres du Comité Union et Progrès des égards qu'ils
veulent bien avoir pour lui et de l'ordre qu'ils ont maintenu à
la cérémonie du Sélamlik; Yildiz-Kiosk ouvert aux solliciteurs
et aux manifestans ; le souverain obligé de parler, des fenêtres
du Palais, à des foules hurlantes et de recevoir des délégations
de soldats, deux cents chevaux des écuries impériales versés
d'office dans la cavalerie; des économies, des souscriptions
« volontaires, » imposées par les délégués du Comité; les servi-
teurs d'hier abandonnés, déclarés traîtres : — si une pareille anar-
chie durait, il n'y aurait plus qu'une ombre de Sultan et, un jour
ou l'autre, cette ombre elle-même s'évanouirait ; Abd-ul-Hamid
abdiquerait en faveur du sultan du Comité ; ou bien il s en-
fuirait à Brousse, — nous allions écrire à Varennes; — ou
bien encore il tomberait victime de quelque attentat : il est
rare que, dans de pareilles crises de surexcitation populaire,
la vocation de justicier ne germe pas dans quelque cerveau
trop logique...
Si le Sultan dure, il agira. Il est peu probable qu'il tente de
ressaisir son pouvoir absolu, car il aurait contre lui l'armée, le
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LA TURQUIE NOUVELLE. 145
clergé, ropinion de son peuple et du monde. Mais il dispose
encore d'une autorité considérable ; il n'est pas seulement le
roi, il est le khalife; dans les provinces d'Asie, les vieux Turcs
ne connaissent que l'héritier du Prophète, le descendant
d'OrkhaU) de Bayezid, de Mahomet le Conquérant. Déjà on
parle de troubles « réactionnaires » en Arménie, à Diarbékir, à
Mossoul. Que le bruit vienne à se répandre que le Sultan n'est
pas libre, qu'il est le prisonnier d'un Comité, après avoir été celui
d'une camarilla, que sa vie est en péril, et qui sait si des mou-
vemens graves n'éclateront pas en province, et même parmi les
soldats? On n'a pas oublié la manifestation de loyalisme des
troupes d'Andrinople, le voyage à Constantinople de leurs dé-
légués chargés de s'assurer par leurs yeux que le Sultan était
vivant et libre et de lui témoigner leur dévouement et leur zèle.
La garde impériale, plus de vingt mille hommes, Albanais,
Syriens, soldatesque prête à tout, gorgée d'argent et de faveurs
par le Sultan, lui serait, dit-on, restée fidèle; les soldats, du
moins, jaloux de garder leurs privilèges, n'attendraient que le
moment favorable et un geste du maître pour tenter un coup de
force; ce serait la bataille dans la rue, le massacre, le pillage,
l'incendie. Les criminels de droit commun, maladroitement remis
en liberté, — d'autres disent relâchés par malveillance dans
l'espoir d'accroître le désordre, — ne manqueraient pas une si
belle occasion d'exercer leurs talens. Une révolution militaire fait
toujours des jaloux dans l'armée ; elle est, par elle-même, une
semence d'anarchie et d'indiscipline. Le coup de force du
Comité Union et Progrès lèse des intérêts, inquiète des situa-
tions acquises; les mécontens seront d autant plus âpres à la lutte
qu'ils sont menacés dans leurs personnes et dans leurs biens;
leur nombre ira grossissant à mesure que des divisions, — iné-
vitables dans toute société humaine, — se produiront parmi les
dirigeans, et que les réalités, — c'est également humain, —
apparaîtront moins belles que les espérances.
Loin de chercher à provoquer une « réaction, » le Sultan
peut au contraire, ayant accepté et juré la Constitution,
s'accommoder du régime nouveau et tenter d'en prendre la
direction; il est assez fin politique pour s'embarquer sur le
courant, se laisser porter et saisir le gouvernail. La popularité
même du Comité, il ne tient qu'à lui d'en bénéficier ; s'il prend la
direction du mouvement, s'il se fait le premier des Jeunes Turcs,
TOMI XLVII. — 1908. iO
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146 REVUE DES DEUX 3I0NDES.
il caualisera à son profit l'enthousiasme national. « Toute la
nation fait partie du Comité Union et Progrès, disait-il ré-
cemment ; et moi, j'en suis le président. Travaillons ensemble,
à lavenir, pour la vivification de la Patrie. » La Constitution
It^i donne le droit de gouverner, elle lui en fait même un de-
voir : elle lui donne le droit de nommer le grand-vizir, le cheikh-
ul-islam et les ministres, de choisir les sénateui's, de dissoudre
la Chambre; il a le commandement des armées de terre et de
mer; il fait la guerre et conclut la paix; il est, « à titre de
khalife suprême, le protecteur de la religion musulmane, il est
le souverain et le padischah de tous les Ottomans. » (article 4).
Si le Sultan use de ses prérogatives, elles sont encore immenses;
des exemples récens ont montré comment un autocrate peut
parvenir à s'accommoder d'une Constitution et d'un Parlement.
Nous avons indiqué déjà le caractère « nationaliste » du mou-
vement «jeune turc » et nous avons montré les affinités profondes
gui existent entre ce mouvement et la politique musulmane e<
ottomane suivie p^r Abd-ul-Hamid. Le différend, entre le sou-
verain et ses « jeunes » sujets, est bien plutôt dans les moyens
que dans les fins. Nous avons montré aussi que le Sultan trou-
vait dans la Constitution le moyen pratique de sortir des diffi-
cultés auxquelles son gouvernement l'avait acculé et de se débar
rasser des « réformes, » des « contrôles » et des chemins de fer
européens. Cela est si vrai qu'on a été jusqu'à se demander si
toute cette mise en scène n'avait pas été combinée d'avance
entre le souverain et les comités. Nous n'en croyons rien, bien
entendu; mais le fait qu'on ait pu le supposer est significatif. On
imagine assez bien, dans quelques mois, après la réunion du
Parlement, le Sultan accordant aux impatiences libérales un
minimum de satisfactions pour s'appuyer, en face des étrangers,
sur les tendances « nationalistes. » Il y a là, on ne peut pas
dire une probabilité, mais une possibilité; et, à la vérité, le
tour serait assez élégant ; sans compter qu'au point de vue turc
le Sultan trouverait peut-être là le moyen le plus pratique de
concilier son autorité avec la liberté politique.
Uii pouvoir occulte et tout puissant régit en ce moment la
Turquie; mais c'est une situation révolutionnaire qui doit avoir
un terme. La réalité des pouvoirs doit revenir, le plus tôt
possible et au plus tard au moment de la convocation du Par-
lement, aux organes réguliers et constitutionnels de l'État : le
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W Wli'T- 'ifr'IW*'*;*!-^
LA TURQUIE NOUVELLE. 147
Sultan, les ministres, les Chambres. G'eât à ce moment-là que
se produiront les grands conflits d'influences et que le Sultan
trouvera peut-ôtre des occasions favorables pour reprendre peu
à peu, avec des méthodes nouvelles et en se conformant à la
lettre et à Tesprit des institutions libérales, Texercice effectif
de la souveraineté.
L'absolutisme, s'il tentait un retour offensif, ne trouverait
pas d'appui dans le clergé musulman; le cheikh-ul-islam, les
imanSf les sofias, les hodjas ont été parmi les plus ardens
zélateurs des idées libérales. Rien ne blesse davantage l'amour-
propre national des musulmans que de lire, trop souvent, dans
nos journaux, des phrases toutes faites sur le « fanatisme »
musulman ; nous attribuons souvent, à tort, à Tlslam ce qui
ne lui est pas particulier ou ce qui n'appartient qu'à quelques
peuples musulmans. La Constitution turque n'a rien à craindre
de ce légendaire « fanatisme. » Ce qui est conforme aux prin-
cipes du droit canonique musulman, extraits du Coran et déve-
loppés par les commentateurs, ce n'est pas l'absolutisme d'un
seul, mais la liberté, l'égalité, la tolérance et la charité envers
les fidèles des autres religions. Un spécialiste, auquel l'étude
approfondie du droit musulman a inspiré d'ardentes sympathies
pour le peuple ottoman, le comte Léon Ostrorog, le rappelait
récemment dans un journal français de Constantinople, le
StamboiU. Les docteurs de la loi islamique, comme nos grands
canonistes chrétiens du moyen âge, ont tiré de leurs livres
saints « toute une conception intégrale du monde et de la vie. »
« Quand on ouvre leurs traités, écrit le comte Ostrorog, on
constate ceci : quelque huit cents ans avant Rousseau, les
Encyclopédistes et la Révolution française, ils avaient nettement
posé, en termes exprès, la théorie des « Droits de l'homme, »
la théorie de la liberté, de Tinviolabilité de la personne, de
l'inviolabilité du domicile ; ils avaient posé le principe qu'il
n'est dà obéissance qu'à la loi et que le pouvoir du gouverne-
ment n'est légitime qu'en tant qu'il tient la main à l'application
de la loi; bien avant les États d'Aragon, ils avaient prononcé
les graves paroles : « Sinon, non ! » ils avaient condamné,
prohibé le Douvoir despotique comme contraire à la volonté
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148 BEVUE DES DEUX MOIVDEB.
divine et à la logique humaine ; et quand le despotisme irrité
les mettait en demeure de cesser ces enseignemens subversifs,
ces hommes fiers et droits acceptaient le martyre plutôt que'
la honte d*une rétractation. » En proclamant régalité et la fra-
ternité entre musulmans et non musulmans, les Jeunes Turcs
sont d'accord avec les docteurs de la loi ; ils ne sont pas non
plus en contradiction avec les mœurs. Les violences entre
hommes de nationalité différente, dans TEmpire ottoman,
n'ont presque jamais pour raison d'être le « fanatisme » reli-
gieux, mais des causes économiques, sociales ou politiques; il
faut ajouter, pour être juste, que souvent elles ont été provoquées
par les revendications, — légitimes d'ailleurs, — des popu-
lations chrétiennes poursuivant leur affranchissement. C'est
seulement dans le cas où la personne du Sultan cesserait d'être
respectée qu'une opposition pourrait se former parmi les mu-
sulmans, surtout parmi ceux d'Asie; elle pourrait se produire
aussi au Parlement le jour où il deviendrait manifeste qu'une
nationalité non ottomane prendrait une place prépondérante
dans le gouvernement et où les musulmans s'estimeraient lésés
dans leurs droits par l'exercice des droits des autres.
Les chrétiens des différentes nationalités sont tout à l'ivresse
des libertés conquises, liberté de la parole, liberté de la presse,
liberté de réunion ; ils fraternisent avec une joie exubérante avec
les musulmans ; imans à turbans blancs et prêtres à tiares noires
s'embrassent dans les rues, discourent ensemble aux applaudis-
semens du public : c'est la lune de miel de leur concorde ; il
viendra des jours plus difficiles. Les chrétiens indigènes des
diverses nationalités profitent avec reconnaissance des libertés
nouvelles et des garanties constitutionnelles; ils accepteront
même sans trop de plaintes les charges, le service militaire par
exemple, qui résulteront pour eux de l'égalité; mais peut-on
croire que, du jour au lendemain, ils renonceront pour jamais
à toutes leurs traditions, à toutes leurs aspirations nationales?
N'est-il pas plus probable qu'ils seront tentés de faire triompher
leurs ambitions historiques par les moyens nouveaux que la
Constitution et la loi vont mettre à leur disposition? On peut
60 demander si les élections et la Chambre des Députés
ne vont pas devenir le champ clos où se rencontreront les
diverses races en des conflits moins sanglans peut-être, mais
aussi acharnés? On ne supprime pas d'un trait de plume des
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ppil^f/-
LA TURQUIE NOUVELLE. 149
siècles d'histoire, il ne suffît pas d'une Constitution pour changer
des traditions nationales faites de longues souffrances communes,
de luttes glorieuses, de haines héréditaires. Les Turcs sont les
vainqueurs, les conquérans; après avoir imposé aux peuples
chrétiens un joug très lourd et très humiliant, ils peuvent, eux,
oublier le mal qu'ils ont fait et même travailler noblement à le
réparer; mais la mémoire des vaincus est plus longue et leurs
rancunes sont plus vîvaces. Le Grec, brillant rhéteur, rompu
aux intrigues, habitué aux luttes de l'Agora, sera dans son
élément au Parlement de Constantinople ; le Bulgare y apportera
son énergie brutale, l'Arménien son astuce, l'Arabe sa fougue
disciplinée, le Turc son naturel doux, presque timide, son goût
pour l'ordre et la logique. Sur les questions d'équilibre bud-
gétaire, l'entente sera relativement facile, mais qu'adviendra-t-il
le jour où des débats brûlans feront passer dans tous les yeux
la flamme des passions ata^âques? Que deviendra, dans l'ardeur
des batailles parlementaires, la fiction légale qui fait de tous
les députés, sans distinction de race ou de croyance, les repré-
sentans du peuple ottoman? Entrés au Parlement divisés en
partis, les députés n'en sortiront-ils pas divisés en nations?
A propos des lois sur l'instruction publique, pour ne citer
qu'un seul exemple, le problème des langues se posera dans
toute son acuité. Les Jeunes Turcs proclament qu'il n'y aura
pas de race prépondérante, que l'égalité suffira à résoudre
toutes les difficultés; mais la langue turque, cependant, sera
la langue de l'État, celle des écoles, tout au moins des écoles
supérieures ; n'y aura-t-il pas là une source de mécontentemens
graves, de rivalités dangereuses pour la tranquillité de TEm-
jpire ? D'après le programme « jeune turc, » dans les écoles pri-
maires, la langue de renseignement serait laissée au choix des
communautés; dans les écoles secondaires, renseignement serait
mixte, le turc étant toujours l'une des deux langues enseignées;
dans les écoles supérieures enfin, le turc serait la seule langue
admise : même ces prétentions raisonnables suffiront à soulever
des rivalités. Mahomet II avait organisé TEmpire ottoman par
« nations, » gardant chacune leur langue et leurs coutumes,
sous la direction de leurs chefs religieux ; durant près de cinq
siècles cette organisation s'est maintenue; aussi nulle part no
trouve-t-on des communautés nationales mieux org-anisées qu'en
Turquie. La Constitution do 1876 consacre et maintient for-
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130 REVUE DES DEUX MONDES.
mellemenl leurs privilèges religieux, mais comment distinguer
ce qui est du domaine religieux et ce qui esl du domaine poli-
tîtjue et social? (1) Si les Jeunes Turcs s'avisaient de vouloir
détruire tous ces organismes, qui depuis si longtemps encadrent
les divers peuples de TEmpire, avant d'avoir longuement
éprouvé la solidité du nouveau régime et son élasticité, ils ris-
queraient d'être entraînés dans des difficultés inextricables. On
ne fera pas du jour an lendemain un citoyen libre d'un Empire
a un et indivisible » avec des Arabes, des Maronites, des Druses,
des Juifs, des Arméniens, des Bulgares, des Albanais. Les lois
ne suffisent pas pour de pareilles métamorphoses; il faut le»
mœurs; il faut le temps, le seul éducateur que les peuple»
écoutent parce ^'il ne s'adresse qu'à leur propre expérience.
Quand la France révolutionnaire se proclama « une et indi-
visible, » l'unité française était, depuis longtemps, une réalité,
et pourtant, quelques mois après cette déclaration, le pays était
atrocement déchiré par la guerre civile. L'Empire ottoman, lui,
est une marqueterie de nationalités juxtaposées, non fondues ;
pour faire l'unité, il ne suffit pas de l'inscrire dans une consti-
tution, il y faut l'adhésion des cœurs; le temps et l'expérience
des avantages du nouveau régime peuvent seuls la provoquer
Il est humainement, historiquement, impossible que, dans
quelques semaines, il n'y ait plus dans l'Empire que des
citoyens ottomans, tous taillés sur le même modèle et animés
des mêmes sentimens ; ajoutons que cela n'est pas souhaitable :
un agrégat fortement lié d'organismes gardant chacun son indi-
vidualité propre sera beaucoup plus solide, beaucoup plus apte
à la lutte et au progrès, qu'un État artificiellement unifié. Il est
donc certain qu'il se produira des rivalités, des heurts.
Les membres du Comité Union et Progrès se rendent compte,
heureusement, qu'ils viennent de vivre la période héroïque,
mais aussi la période idyllique, de la révolution turque. C'est
avec les réalités quotidiennes du gouvernement, avec les ques-
tions locales et les questions de personnes, avec l'application des
lois, que surgiront les difficultés. De quelque côté que l'on
(1) Article il. •* L'Islamisme est la religion de l'État.
Tout en sauvegardant ce principe, l'État protège le libre exercice de tous les
cultes reconnus dans l'Empire et maintient les privilèges religieux accordés aux
diverses communautés à la condition qu'il ne soit pas porté atteinte à l'ordre pu-
blic ou aux bonnes mœurs.
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LA TURQUIE NOUVELLE. iSl
regarde, on aperçoit des sources de conflits et d'embarras. Le
Comité le sait et il s'y prépare ; mais comprend-il cpie sa
propre existence à côté des pouvoirs réguliers, est, par elle-même,
un ferment d'anarchie? Des grèves ont éclaté un peu partout
aussitôt après la proclamation de la Constitution. Les peuples,
quand on leur octroie brusquement des libertés auxquelles ils
sont mal préparés, se défendent difficilement de la tentation d'en
abuser.
L'Organisation intérieure bulgare, épuisée par six années de
lutte, affaiblie par ses divisions intestines, a saisi avec satis-
faction l'occasion que lui offrait la révolution « jeune turque »
pour changer ses méthodes de propagande. Les Grecs, de leur
côté, ne pouvaient plus continuer la lutte armée; les Jeunes
Turcs étaient trop profondément nationalistes pour tolérer le
désordre et les massacres que leurs bandes ont causés dans ces
derniers mois. Le Comité Union et Progrès fit donc savoir à
toutes les organisations nationales que, si elles n'entraient pas
en composition, elles seraient poursuivies sans merci. Les
Grecs, croyant d'abord n'avoir à faire qu'à une révolte passagère,
continuèrent leur action (18 juillet i massacre au village bulgare
de Ribat^i, vingt-cinq victimes); quand ils comprirent que dé-
cidément il y avait quelque chose de changé en Turquie, les
bandes reçurent l'ordre de se disperser; on vit, à partir du 4 août,
les anthartes affluer à Salonique, déposer leurs armes entre les
mains du Comité Union et Progrès, quitter leurs costumes d'opéra
comique et s'embarquer pour la Grèce. Quant aux comitadjishMX-
garés, à la suite d'un accord avec les Jeunes Turcs, ils ont remis
leurs armes à leurs propres comités; l'Organisation intérieure
accorde tout son concours à l'établissement du régime constitu-
tionnel, mais elle réserve son action à venir au cas où le nou-
veau régime ne donnerait pas aux Bulgares toutes les garanties
qu'ils souhaitent. Les élections vont se faire sous l'influence du
Comité Union et Progrès : la répartition des sièges entre les
diverses nationalités sera une première cause de désaccords; la
question des écoles en sera une seconde. Enfin, dans tout
l'Empire, les nationalités non turques demanderont au Parle-
ment une large décentralisation administrative dont elles
espèrent faire sortir une véritable autonomie de fait. Un tel pro-
gramme est incomtipable avec les principes nationalistes des
Jeunes Turcs. Entre ces intérêts divergens et ces tendances
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152 REVUE DES DEUX MONDES.
opposées, des compromis passagers peuvent réussir, Tenlente
complète et durable est bien douteuse.
En face, des contradictions et des résistances, on peut se de-
mander si les Jeunes Turcs sauront garder le même sang-froid,
la même générosité et la mëmô patience qu'en face de leurs
ennemis déclarés. Ils sont persuadés, — et c'est le secret de leur
force, — qu'ils représentent la justice et le droit absolus : l'oppo-
sition à leurs volontés leur apparaîtra donc comme une oppo-
sition à la justice même et conmie un obstacle au bonheur
commun. Leur colère peut devenir, les circonstances aidant,
d'autant plus dangereuse qu'ils sont plus intègres et qu'ils ont
plu9 conscience de la noblesse de leurs intentions et de la jus-
tice de leur cause. Nous ne voudrions pas 'eur faire injure en
rappelant que « l'Incorruptible » peut devenir parfois le pire
des tyrans, et que Robespierre, sous la Constituante, passait
pour le plus doux des hommes. Parmi les causes d'inéligibi-
lité à la Chambre des Députés, on trouve celle-ci : « Sont iné-
ligibles... ceux qui prétendent appartenir à une nation étran-
gère (article 68). » Une telle clause est très élastique et, si Ton
n'y prend garde, peut être interprétée arbitrairement : suffira-t-il
qu'un Macédonien, par exemple, soit accusé d'avoir dit': je suis
Bulgare, ou qu'il ait fait de la propagande bulgare, pour deve-
nir inéligible? L'intolérance est si naturelle à la nature hu-
maine qu'elle peut reparaître sous bien des formes.
Le 7 août, Smyrne en liesse recevait et fêtait dans un
superbe banquet l'un des héros de le révolution, le docteur
Nazim-bey. Au Champagne, comme Nazim-bey venait de ter-
miner un discours d'un beau souffle patriotique et libéral,
un haut fonctionnaire, Naily-bey, se leva et prononça quelques
phrases sur les questions épineuses de 'religion et de race ; ses
opinions n'étaient pas conformes aux idées des Jeunes Turcs :
on le lui fit bien voir! Il fut renversé, piétiné, frappé; les
convives se ruèrent sur lui à coups de poing, à coups de pied ; il
fut bientôt lancé dans l'escalier, la tête fendue. Dehors, la foule
voulut l'achever; sans l'intervention d'un officier, il était mis en
pièces; il est, dans un triste état, à Thôpilal. « L'impression
fut bien pénible, ajoute naïvement le chroniqueur; il y eut
stupeur et consternation profondes. Et il y avait de quoi : au
milieu d'une manifestation en l'honneur de la fraternité, un
haut fonctionnaire du gouvernement, directeur de l'Instruction
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. )
LA TURQUIE NOUVELLE. 153
publique^ archéologue distingué, qui a enrichi le Musée impérial
de nombreuses et précieuses collections dues à ses propres dé-
couvertes, était chassé d'un banquet officiel à coups de pied,
bâtonné, assommé et jeté tout sanglant dans la me... Toute la
nuit, sur les quais, des groupes consternés commentaient ce
triste événement. » Le pauATe Naily-bey n'avait pas l'expérience
des révolutions! Le Sultan a été plus avisé. Sa mésaventure n'a
pas, en elle-même, d'autre importance ; mais elle prouve une fois
de plus qu'en temps de bouleversement les pires choses peuvent
arrivera l'encontre des intentions les plus pures et des desseins
les plus généreux, et, pour ainsi dire, sans que personne en soit
responsable. C'est l'aveugle destin des révolutions î Ce sont des
incidens de cette nature que les amis des Jeunes Turcs peuvent
redouter; ils seraient d'autant plus déplorables qu'ils se produi-
raient en présence de l'Europe spectatrice.
VI
L'Europe? On s'est demandé si, dans la crise actuelle, elle
était simplement spectatrice, ou si quelqu'une des puissances
n'aurait pas eu, dans l'éclosion du mouvement révolutionnaire,
un rôle plus actif. Is fecit ciiiprodest: mais à qui profitera la
Révolution turque? A personne peut-être, sinon aux Turcs. Il
existe, on le sait, en Angleterre, surtout parmi les libéraux,
comme d'ailleurs en France, une tradition de sympathies très
vives pour. les partis réformateurs ottomans; ces sympathies
proviennent de vieilles affinités libérales, mais aussi du senti-
ment de l'intérêt anglais qui voulait une Turquie forte pour
l'opposer à la descente des Russes vers la mer Egée. Depuis
quelques années, nous avons eu l'occasion de le dire ici à plu-
sieers reprises, la politique anglaise, inquiète des grands pro-
grès de l'influence de TAllemagne dans l'Empire ottoman et de
sa poussée vers l'Euphrate, semblait avoir renoncé à fortifier et à
défendre une Turquie qui paraissait inféodée au germanisme.
On s'est demandé, malgré cela, si TAngleterre, par ses agens
ou par ses nationaux, n'aurait pas favorisé l'éclosion d'un mou-
vement libéral pour renverser ou amoindrir l'autorité d'un Sultan
ami de l'Allemagne. L'hypothèse inverse a été faite aussi, non
sans certaines vraisemblances : on a cru voir, dans les événe-
mens actuels, un mouvement concerté entre le Sultan, l'AUe-
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1S4 REVUE DBS DEUX MONDES.
magne et les Jeunes Turcs pour couper court aux interventions
réformatrices de TEurope et pour répondre à Tentente nouvelle
de l'Angleterre et de la Russie dans les questions balkaniques.
En d'autres termes, dans Tune ou l'autre hypothèse, la crise
actuelle ne serait qu'un épisode de la rivalité qui met face à
face, dans le monde entier, l'influence anglaise et l'influence
germanique.
Ce sont là, croyons-nous, des vues qui ont cessé, pour le mo-
ment, d'être, vraies. Il est certain, et nous l'avons dit nous-
même (1), que, jusqu'à ces derniers jours, si l'Empire ottoman,
et particulièrement la question de Macédoine, intéressait tant
la politique générale et inquiétait l'Europe, c'est que, sous les
dehors de la question d'Orient, les grandes rivalités européennes
apparaissaient. Mais il est non moins certain que, par l'ini-
tiative des Jeunes Turcs, le point de vue a, du jour au lende-
main, changé cap pour cap. Les questions ne se posent plus
aujourd'hui comme elles se posaient hier: les Turcs sont inter-
venus comme une cause efficiente dans leurs propres destinées.
Ce mouvement qui change la face des choses dans TEmpire
ottoman, l'Europe le regarde avec une sympathie réelle, d'abord
parce que les intentions et les premiers actes des réformateurs
méritent l'estime, parfois même l'admiration; ensuite, et sur-
tout, parce que les puissances ne s'engageaient qu'à contre-cœur,
lentement et en sondant le terrain, dans ce labyrinthe des
questions orientales où l'on sait bien comment on entre, mais
d'où on ne sait ni quand ni comment on sortira. L'Europe est
aujourd'hui résolument pacifique; elle ne voyait pas sans an-
goisse se préparer des complications dans cet Orient d'où sont
sorties tant de guerres stériles. Devant les pièges redoutables
de la question macédonienne, elle hésitait : si les Turcs lui
offrent une is^ue, elle en profitera avec joie; s'ils peuvent
résoudre eux-mêmes la vieille question d'Orient, elle y applau-
dira de bon cœur. Nous ne serions pas surpris que telles aient
été les réflexions qu'ont échangées les souverains de l'Europe
dans les visites qu'ils viennent de se faire. C'est, en tout cas, ce
que la Russie et l'Angleterre ont fait savoir aux cabinets euro-
péens. La Russie a ajouté qu'elle retirait provisoirement ses pro-
jets de réformes pour la Macédoine, se réservant de les repré-
(1) Voyez notamment la conclusion de notre récent livre : VEurope et VEm"
pire ottoman (1 vol. in-8, Perrin^.
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f^^yt
LA TURQUIE NOUVELLE. 155
senter si les réformes entreprises par les Ottomans eux-mêmes
venaient à échouer ou paraissaient insuffisantes. Rien de plus
sage que cette expectative sympathique. La Russie est bien dés-
abusée aujourd'hui de la politique balkanique; il y a tout lieu
de croire qu'elle ne cherchera pas à brouiller les cartes.
Quant à l'Angleterre et à l'Allemagne, si elles avaient fait les
calculs qu'on leur a prêtés, il se pourrait qu'elles en fussent, en
définitive, les mauvaises marchandes. Loin que la crise actuelle
aboutisse à une dislocation ou à un affaifilissement de l'Empire
ottoman, les réformateurs ont, au contraire, l'ambition de le gal-
vaniser et de le soustraire aux influences trop envahissantes des
puissances étrangères, quelles qu'elles soient; et déjà l'on an-
nonce que le nouveau gouvernement demanderait une revision
des contrats relatifs au chemin de fer de Bagdad. En Allemagne
cependant, ni la presse, ni l'opinion ne semblent s'émouvoir;
peut-être espère-t-on que le Sultan restera, à la fin, « le maître
de l'heure; » peut-être sait-on, à Berlin, ses secrets desseins
depuis que le baron Marschall est venu conférer avec l'Empereur
et avec le prince de Bûlow? En Angleterre, la presse et l'opinipn
restent favorables au mouvement du Comité Union et Progrès;
elles voient avec plaisir l'arrivée au pouvoir d'un parti qui so
réclame des idées libérales anglaises et françaises et surtout
l'effondrement d'un gouvernement auquel l'Allemagne semblait
avoir lié ses intérêts et qui avait pour elle des complaisances
particulières. Mais, s'il y a une Jeune Turquie, il y a aussi une
Jeune Egypte; il y a un khédive, vassal du Sultan, que son
peuple sollicite de donner, lui aussi, une Constitution, de régé-
nérer l'Egypte, de la libérer de l'étranger. Voilà, pour l'Angle-
terre, une préoccupation.
Il y en a d'autres pour toutes les puissances. Les sympathies
de l'Europe pour le mouvement « jeune turc » sont réelles, mais
elles sont conditionnelles. Et déjà le programme du cabinet pré-
sidé par Kiamil-pacha a causé quelque surprise : il annonce
qu'il « s'efforcera de supprimer, avec le consentement des Etats
intéressés, les formes exceptionnelles dont les sujets de quelques
Etats jouissent en Turquie en dehors des règles générales du
droit international, en vertu de certains anciens traités et do
quelques usages et vieilles coutumes. On s'efforcera de créer
une situation générale, pouvant inspirer confiance à tous et
faire comprendre même aux étrangers l'inutilité de leurs privi-
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15G REVUE DES DEUX MONDES.
lèges. » Il s agit de la suppressiou des Capitulations. Le même
programme parle de « la revision des traités de commerce. »
Et voilà, du coup, tous les intérêts alarmés. Le ministère, pour
son début, a commis une erreur do tactique qui révèle bien l'es-
prit « nationaliste » et les méthodes doctrinaires du Comité
Union et Progrès. Dans quelques années, quand le nouveau
régime se sera installé, quand le gouvernement issu de la révo-
lution se sera affermi et aura fait ses preuves, quand les tribu-
naux seront imbùs d'un esprit nouveau, il sera temps, peut-être,
de parler de l'abandon des Capitulations; jusque-là, il faut
attendre. « La Turquie est maintenant à un niveau moral tel qu'il
faudra tenir compte de ses susceptibilités, » disait récemment
l'un des inspirateurs du mouvement, en faisant allusion au
retrait, qu'il souhaite spontané, des officiers chargés de la réor-
ganisation de la gendarmerie en Macédoine: la phrase est carac-
téristique. Il est certain que la Turquie fait un admirable effort,
auquel toutes les puissances civilisées applaudissent, pour s'éle-
ver (c à un niveau moral » supérieur; mais il est non moins cer-
tain quïl ne faut pas se hâter de proclamer qu'elle y a réussi ;
elle y travaille. En politique, il s'agit d'intérêts, et les étran-
gers n'ont pas à juger des cœurs, mais des actes. Ils ne se refu-
seront à rien de ce qui sera juste quand l'heure en sera venue,
mais il faut attendre que les mœurs de la liberté aient poussé
des racines profondes dans le pays.
Les Jeunes Turcs permettront à notre sympathie de leur dire
ces vérités et de leur signaler ces périls. Dans l'Empire ottoman,
ce sont les capitaux européens, français, allemands et anglais en
particulier, qui ont tout fait ; le pays ne peut pas vivre sans eux ;
l'argent européen, les cerveaux européens sont mêlés à toute
l'activité, à toute la vie turques. Les réformateurs ont l'intention
de respecter tous ces intérêts; ils l'ont dit, et le choix d'un mi-
nistre des Travaux publics comme Gabriel-effendi-Noradounghian
en est la preuve; ils annoncent qu'un conseiller français sera
chargé de la réforme des finances, un anglais de celle de la
marine, un allemand de celle de l'armée. Mais il suffirait de
quelques mesures trop hâtives ou seulement de quelques pa-
roles imprudentes pour alarmer l'Europe et amener des compli-
cations que peut-être certains États verraient sans déplaisir. La
question du chemin de fer de Bagdad est dangereuse. La Bosnie,
dit-on> demanderait à envoyer des députés au Parlement de
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LA TURQUIE NOUVBLLB. 15?
Constantinople ou chercherait à obtenir une constituhon parti-
culière : voilà de quoi alarmer TAutriche. La question du
sandjak de Novi-Bazar, celle du chemin de fer qui le traverse,
de Serajevo à Mitrovitza, sont grosses des pires difficultés. Il y
a aussi une question arabe qui intéresse TAngleterre, une ques-
tion du Liban qui nous touche; il y a une question armé-
nienne; il y a le problème général de Tavenir des entreprises
européennes; il y a la question des langues; il y a les questions
religieuses : on en ferait un catalogue ! Toutes ces difficultés ne
sont pas insolubles, mais il faut y toucher d'une main très
légère, les aborder en s'inspirant de la justice, sans espérer
trouver les solutions toutes faites dans les principes d'un droii
abstrait et absolu. Il faut surtout sérier les questions et attendre
beaucoup du temps. Des plus justes principes, une application
précifiitée peut faire sortir les plus injustes conséquences.
Nous avons tenu à ne rien cachei: des périls dont certaine-
ment plusieurs seront épargnés.à la Turquie nouvelle, mais dont,
certainement aussi, plusieurs se dresseront devant elle; nous
estimons, ce faisant, avoir donné au mouvement du Comité
Union et Progrès la meilleure marque des sympathies qu'il
nous inspire. Nous n'en sommes que plus fort, sous les quelques
réserves que nous avons dû faire, pour dire combien son succès
nous parait souhaitable. Ce succès, nous Tespérons fermement.
D'échecs anciens, il n'y a pas de raisons de conclure à un échec
futur, et de ce qu'il surgira des difficultés, il ne s'ensuit pas
qu'une entreprise si bien commencée soit destinée à échouer.
Un souffle puissant soulève tout l'Orient, fait tressaillir au
loin la vieille Asie depuis le Bosphore jusqu'au Gange ; le monde
musulman tout entier, attentif et frémissant, attend son heure,
se prépare. Au nom des grandes idées de liberté des hommes et
de liberté des peuples, de fraternité universelle, d'égalité des
races et des classes, d'égal respect de toutes les confessions re-
ligieuses, les peuples orientaux, si longtemps immobiles et
muets, entrent en branle. Après la Russie et les pays balka-
niques, le mouvement transfigure la Perse et la Turquie. Cet
irrésistible levain de liberté, cette i\Tesse prodigieuse des
esprits et des cœurs, cette fanfare de grands mots dont le contenu
échappe à l'analyse et qui pourtant ont bouleversé le monde,
cette puissance d'illusions qui se transforme en une formidable
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1S8 REVUE DES DEUX MONDES.
puissance d'action, tout cela vient de nous, tout cela vient de
France. Cette révolution qui s'accomplit au chant de la Marseil-
laise ^ comment ne la reconnaftrions-nous pas? Elle est fille de la
Révolution française. Saluons-la au passage, cette infatigable
ouvrière de bien et de mal, de destruction et de rénovation.
Dans sa carrière 'prodigieuse, voici maintenant qu'elle s'installe
à Constantinoplei à Salonique, à Smyme, à Damas, à Bagdad, &
Jérusalem, qu'elle transforme la terre du mystère et de l'iDamu-
tabilité, l'Orient silencieux. Quels que soient maintenant les
événemens, c'en est fait, l'Orient ne retrouvera plus sa longue
immobilité ; il est entré dans le torrent de la vie européenne :
les idées françaises ont passé par là.
Gomment les sympathies de la France n'iraient-elles pas à
une tentative si généreuse, à une révolution dans laquelle, avec
la différence des milieux, elle reconnaît ses méthodes et ses
principes. Pourvu que ses propres droits n'en soient point lésés,
non seulement elle ne cherchera pas à créer cle difficultés au
nouveau gouvernement, mais elle l'appuierait de son injOiuenee
si les jours de péril arrivaient pour lui : l'amitié avec l'Empire
ottoman est l'une des plus vieilles traditions de la politique
française. Le comte Ostrorog écrit : « Ce spectacle d'un peuple
arrivé au pouvoir et très conscient de son pouvoir, qui non
seulement acclame la liberté, l'égalité, la fraternité, mais qui
les pratique avec un enthousiasme candide et doux, est bien fait
pour persuader les plus sceptiques et rassurer les plus timorés. »
Sceptiques, nous sommes excusables de l'être un peu, nous qui
avons fait tant de révolutions et tant parlé de fraternité ! Mais
personne du moins, aux premières heures d'une crise qui sera
très longue, ne saurait nier les services que les réformateurs du
Comité Union et Progrès ont rendus à leur patrie. Grâce à
leur initiative courageuse, la Turquie ne reverra plus le régime
d'oppression qu'elle a connu ; ils ont balayé pour longtemps Ja
séquelle des mouchards, des voleurs, des derviches et des astro-
logues qui captaient la confiance du Sultan ; ils ont jeté dans le
pays un ferment de résurrection et de progrès qui fera tôt ou
tard son œuvre; ils ont déchaîné cette force sans laquelle rien
de grand ne se fait sur la terre et qui s'appelle la foi.
<
René Pimom.
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DE
L'ÉDUCATION DE L'ARTISTE
Le corps humain est une admirable création, à la fois trèà
compliquée dans sa structure et très simplement adaptée aux
nombreuses fonctions qu'il doit remplir. Capable d'éducation, i)
peut être approprié par une culture intelligente aux diverses
occupations vers lesquelles chacun de nous est poussé par sa
vocation ou par la nécessité. Si l'organisme de certains animaux
remporte sur le nôtre, comme force, agilité, souplesse ou finesse
de perceptions ; si beaucoup d'entre eux possèdent une vue plus
perçante, un odorat plus subtil, une ouïe plus développée,
l'homme non seulement a pu, en les domestiquant et en les
dressant, se faire d'eux des collaborateurs et utiliser pour son
compte leurs qualités, mais, par un entraînement graduel, il par-
vient à se donner à lui-môme celles de ces qualités qui lui
manquent. Jeté nu et sans défense sur la terre, il devait, au
début, se loger, se nourrir, se vêtir, se protéger contre les
dangers de toute sorte dont il était entouré. Mais à la longue, à
mesure que son existence devenait moins précaire, il a pu songer
à se procurer les jouissances plus élevées qui lui sont réservées,
celles des arts notamment, dont seul ici-bas il possède le privi-
lège, et développer en lui, par des efforts persévérans, la supé-
riorité intellectuelle et morale qui devait les lui assurer. Nous
nous proposons de montrer quelle perfection il a su atteindre
dans l'éducation de ses organes et les merveilleux résultats
auxquels il est arrivé, mais dont une longue habitude nous
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160 REVUE DES DEUX MONDES.
empêche d'apprécier l'étendue et la diversité. Ce n'est pas seule-
ment à Téducation purement physique et matérielle de nos
organes que nous en tendons nous borner ici et nous nous occupe-
rons surtout de ce qui touche à l'instruction de l'artiste et par-
ticulièrement du peintre.
I
A l'origine, la force et l'adresse jouaient un rôle capital dans
la vie humaine : jointes à l'intelligence chez les mieux doués,
elles faisaient d'eux des chefs dont l'autorité était acceptée. Déjà
cependant, malgré le peu de loisir que laissaient à l'homme les
difficultés de toute sorte avec lesquelles il était aux prises, cer-
taines tentatives esthétiques, gauches et rudimentaires, on le
comprend, commençaient à trouver place dans son existence.
C'étaient les cortèges solennels, les cl\ants grossiers, les fêtes
étranges qui accompagnaient les premières manifestations de la
vie religieuse ou familiale ; c'étaient aussi ces dessins tracés d'une
main ferme, parfois même singulièrement habile, sur les pierres,
sur les os polis, sur les parois des cavernes ; ces tatouages aux
vives couleurs; ces parures de plumes, ces colliers de grains ou
de minéraux bruts, essais d'une coquetterie encore barbare.
Ainsi qu'on l'a justement remarqué, tous ces documens frag-
mentaires légués par les temps préhistoriques, nous en retrou-
vons aujourd'hui les témoignages chez certaines peuplades reti-
rées, que la dureté du climat et la pauvreté du sol ont maintenues
jusqu'à notre époque dans un état de sauvagerie absolue.
Chez les races plus cultivées, la force et l'adresse corporelle
devenues moins nécessaires ont beaucoup perdu de leur prix.
Cependant, sous des formes diverses, elles constituent encore le
fond de nombreuses professions destinées à servir à l'amuse-
ment des foules dans nos théâtres et nos fêtes foraines : lutteurs,
dompteurs d'animaux, acrobates, jongleurs, coureurs, équili-
bristes, qui, façonnés dès l'enfance, acquièrent par un dressage
méthodique une habileté et une audace qui font l'émerveille-
ment des spectateurs et fournissent aux sujets les plus inventifs
des gains considérables. L'éducation de nos organes n'est pas
moins profitable aux jouissances et aux distractions variées que
le sport, sous toutes ses formes, procure aux gens qui le pra-
tiquent. C'est ainsi que l'escrime mérite ime place dans l'hygiène
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mw^iiim^^w^^'
DE ï/ÉDUCATlON DE l'aRTISTE. 161
de ceux qui lui demandent une diversion et comme un contre-
poids à une tension d'esprit trop prolongée. De même pour les
savans ou les lettrés, qui exercent des professions trop séden-
taires, on n'imagine pas d'emploi plus réconfortant de leurs
loisirs que les séjours et les ascensions dans la haute montagne
Bien des mobiles peuvent y amener ceux qu'attirent les sommets.
En même temps que tous, en s'efforçant d'y atteindre, acquiè-
rent une endurance et une sûreté de marche qui leur permet
d'affronter des courses souvent longues et périlleuses, quelles
joies sans mélange laissent en eux le souvenir, les impressions
goûtées sur les cimes, l'aspect grandiose et le silence de ces
augustes solitudes, les horizons infinis qu'on découvre du haut
de ces pics neigeux, au sein de ces glaciers immenses où, livrées
à elles-mêmes, les forces de l'univers obéissent aux lois éter-
nelles qui le régissent! De même, quelle énergie physique et
morale développe chez les explorateurs la traversée de ces
contrées mystérieuses où ils ne pénètrent qu'au prix de fatigues
et de privations de toute sorte, dans les déserts du pays de la
soif, ou les hivernages glacés des régions polaires! Les eaux, les
champs, les forêts, dont les vastes étendues nous apparaissent
vides et inanimées, révèlent à l'œil exercé du pêcheur ou du
braconnier le poisson ou le gibier dont une observation atten-
tive leur a fait connaître les gites, les habitudes et les ruses.
On le voit, et nous pourrions multiplier ces exemples, tous
ceux qui ont à donner à leur corps des aptitudes répondant à des
nécessités ou à des goûts spéciaux arrivent à le pourvoir de
qualités appropriées aux fins qu'ils se proposent. Dans un ordre
d'idées plus relevé, c'est par une accommodation analogue que le
lettré, l'historien, le critique, habitués à manier des livres, y
découvrent d'un coup d'œil rapide la page, la phrase, le mot
décisif qu'il leur importe de trouver. De même, le savant, le
botaniste, le physiologiste acquièrent ime habileté merveilleuse
pour préparer les matériaux des analyses ou des expériences
délicates dans lesquelles ils s'ingénient à reproduire les données
des phénomènes ou le fonctionnement des organes objets de
leurs études. Qu'il s'agisse de mesurer l'espace ou le temps, de
doser ou de peser des substances presque imperceptibles, de
sonder TinQui de l'immensité ou l'infini de la petitesse, ils se
sont créé des instrumens d'une précision incroyable, qui
deviennent conmie le prolongement de leurs organes. Grâce à
Tom xLvii. — 1908. il
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162 REVUE DES DEUX MONDES.
eux, Tanatomiste, le chirurgien, le médecin obtiennent ce
finesse spéciale du tact, de Fouïe, de la vue, qui leur permet, e
scrutant l'intérieur du corps humain, d'en atteindre les plis le
plus cachés; d'écouter par Tauscultation le fonctionne men
même de la vie ; de discerner, parmi les bruits les plus ténus di
cœur ou de la poitrine, ceux qui sont réguliers ou suspects ; de
les classer pour reconnaître le lieu précis et le caractère plus ov
moins grave des innombrables maladies auxquelles nous
sommes exposés. Mis au service de leur intelligence et de leur
savoir, ces moyens d'investigation éclairent très efficacement le
diagnostic des grands praticiens et ajoutent, comme ils disent,
des yeux au bout de leurs doigts. En même temps, munis de
leur arsenal opératoire, les chirurgiens de plus en plus hardis
manient d'une main sûre les appareils inventés pour palper,
pincer, tailler, nettoyer, broyer, recoudre, supprimer ou recon-
stituer tous les élémens détériorés de notre organisme. En
dépit de ses impuissances, cette lutte contre la maladie et la
souffrance, engagée depuis qu'il y a des hommes, a pu, en ces
derniers temps surtout, acquérir ime efficacité singulière, et les
progrès réalisés à cet égard sont dus à cet efl'ort persévérant de
toutes nos facultés physiques ou intellectuelles associées par la
science moderne à la recherche de la vérité.
II
En étendant aux arts nos observations, nous voudrions
montrer maintenant les résultats que peut obtenir une éducation
méthodique de nos organes, appropriée à chacun d'eux. Les
exercices spéciaux auxquels l'artiste doit se livrer sont longs et
difficiles et, en goûtant les jouissances qu'ils nous valent, nous
ne pensons pas assez aux efi'orts qui nous les ont méritées.
Si la musique ne prend pas conmie les arts du dessin son
point d appui dans la nature, c'est à elle du moins qu'en dehors
de la voix humaine elle emprunte les matériaux des divers
instrumens par lesquels elle s'exprime. Ces instrumens, avant
d'atteindre la perfection qu'ils nous ofi'rent aujourd'hui, ont été
Tobjet d'études prolongées; il a fallu bien des tâtonnemens
pour leur donner leur forme définitive et faire de chacun d'eux
un type accompli, ayant sa sonorité propre, distincte de celle des
autres instrumens, mais s'accordant avec eux. Il en est qui, à'
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DE l'éducation de l'ahtiste. 163
raison de leur puissance expressive , ont acquis une importance
prépondérante; d'autres, plus modes tes, sont réduits le plus
souvent au r6le de comparses et d'accompagnateurs. Parmi les
premiers, les instrumens à cordes, — le violon et ses dérivés,
l'alto, le violoncelle et la contrebasse, — occupent le premier
rang. Leur fabrication a exercé la dextérité et Tintelligence de
plusieurs générations de facteurs qui ont laissé des noms et créé
des modèles restés célèbres. La qualité des bois, leurs propriétés,
la structure de leurs formes délicates qui rappellent celles de la
poitrine humaine, en font des chefs-d'œuvre très recherchés des
amateurs et qui atteignent aujourd'hui des prix fort élevés.
Suivant leur portée respective, les instrumens à cordes ont pour
eux la continuité absolue des sons, c'est-à-dire la faculté de
passer par degrés insensibles d'une note quelconque à la note
immédiatement supérieure ou inférieure. On reste émerveillé de
la correction irréprochable où atteint l'artiste de talent et des
problèmes multiples qu'il est en état de résoudre pour obtenir
la note juste, enûer ou diminuer progressivement un son isolé,
le lier aux autres en tenant toujours compte des modifications de
rythme les plus subtiles. Des exercices gradués, répétés chaqtie
jour pendant plusieurs heures, ont pour objet l'éducation de son
oreille et de ses mains et le mettent ainsi en mesure de posséder
toutes les ressources de son instrument. Et ce n'est là cependant
que la partie en quelque sorte matérielle de sa tâche qui, pour
être efficace, exige le concours d'une volonté et d'une intelli-
gence toujours vigilantes quand il s'agit d'interpréter les maîtres,
et de donner à chacune de leurs œuvres le caractère et le style
qui lui conviennent. Il semblerait que, préparé par des études si
difficiles, le jeu des exécutans dût se ressembler et aboutir à une
certaine uniformité. Si c'est le cas pour les talens médiocres, les
artistes supérieurs ne sauraient se contenter de ce niveau moyen.
Mais il leur faut redoubler d'efforts pour manifester, en même
temps que l'originalité des grandes œuvres, leur propre origina-
lité. Avec des nuances cependant très prochaines, des différences
individuelles très marquées peuvent exister dans cette interpré-
tation, à raison de la diversité des moyens et des sentimens des
exécutans. Il y a tant de choses dans ces œuvres que, sans trahir
les modèles, chacun peut s'appliquer à en exprimer des beautés
différentes, insister sur les côtés qui le touchent davantage, ou
qui sont le plus en rapport avec sa propre personnalité.
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164 REVUE DES DRUX MONDES.
Les difficultés que présente l'étude des instrumens à vent, si
elles ne sont pas les mêmes, sont cependant analogues à celles
qu'offrent les instrumens à cordes. Ce que la main et l'archet font
pour ceux-ci, le souffle doit le faire pour les premiers, c'est-à-
dire prendre à temps ou retenir la respiration, donner aux sons
la netteté, la grftce, la légèreté, la gravité et la profondeur,
l'éclat ou le mordant, toutes les qualités, en un mot, qui font le
charme de ces instrumens.
Nous n'avons pas à dire ici quelle est la puissance expressive
d'un orchestre d'élite, alors qu'avec des talens supérieurs toutes
les ressources combinées des souorités et des rythmes sont
mises au service d'une grande œuvre musicale. Sous la direction
d'un chef habile, gr&ce à l'homogénéité parfaite qu'il peut
obtenir de ses collaborateurs, un tel orchestre devient comme un
instrument unique doué d'une puissance merveilleuse. Animés
d'un même esprit, tous les exécutans mettent au service de la
pensée du maître leurs talens unis pour une action commune,
avec les qualités de discipline, d'initiative ou de discret efface-
ment qui font les interprétations accomplies.
S'il ne dispose pas de la parfaite continuité de sons que pos-
sèdent les aubes instrumens, le piano rachète pour le musicien
cette défectuosité en lui fournissant, pour ainsi dire, l'équivalent
d'un orchestre. Un pareil avantage explique l'importance qu'a
prise le piano et les efforts des facteurs et des virtuoses pour en
perfectionner la fabrication et le jeu.
On sait ce que les uns et les autres ont fait pour développer sa
puissance, régler son timbre, amplifier ou diminuer chez lui la
résonance des sons. Qu'on songe aussi à la quantité* et à la
complication des exercices, — véritable fléau de certaines habi-
tations parisiennes, — auxquels, dès l'âge le plus tendre, sont
astreints ceux qui veulent devenir des virtuoses. La plupart des
grands compositeurs : Bach, Mozart, Beethoven, Mendelssohn,
Schumann ont été des pianistes de premier ordre. L'instanta-
néité à laquelle parviennent certains musiciens pour s'acquitter
avec aisance d'actes cependant très complexes, comme celui du
déchiffrement, par exemple, tient vraiment du prodige et semble
presque incompréhensible. Mendelssohn se faisait un jeu de
lire et d'interpréter à première vue, d'une manière irréprochable,
les œuvres les plus difficiles. M. Camille Saint-Saëns, qui, de
bonne heure, a su développer en lui des dons naturels tout à
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DE l'éducation de l'artiste. <65
fait remarquables, est la preuve vivante des résultats auxquels
peut atteindre une organisation telle que la sienne, secondée par
an travail intelligent. Un soir, chez lui, comme il venait de rece-
voir l'exemplaire d'une partition qu'il avait hâte de connaître, je
Tai vu se mettre au piano et interpréter cette œuvre, nouvelle
pour lui, en donnant à chaque morceau le caractère qui lui
convenait. Qu'on pense à la série d'opérations compliquées que
le maître réaljsait ainsi en quelque sorte simultanément, avec
une aisance et un entrain surprenans. Il lui fallait, en effet,
embrasser d'un seul coup d'œil toutes les portées d'une page pour
démêler à travers les diverses parties des instrumens et du chant,
celles qui, étant essentielles, méritaient d'ôtre retenues, les trans-
poser au piano, en mettant la suite et la cohésion nécessaires
dans le jeu de ses deux mains; découvrir par avance l'ordre et
le progrès des idées, la façon dont elles étaient développées, le
lien qu'elles offraient çntre elles ; tout cela, sur-le-champ, comme
au môme instant, avec une rapidité et une décision que lui seul
pouvait trouver naturelles.
Chez certains artistes privilégiés, d'autres dons ne sont pas
moins merveilleux, la mémoire musicale notamment, qui,
cultivée, arrive à faire de chacun d'eux comme un répertoire
complet de toutes les œuvres importantes produites par leur art.
Et ce n est pas seulement la précision et l'abondance de ces
souvenirs qui sont étonnantes, c'en est aussi la persistance après
de longs intervalles. Pour le compositeur, aussi, quelle faculté
mystérieuse que d'entendre, en soi-même, chanter l'inspiration
et, dès la première éclosion de l'idée, de pressentir, comme par
une divination immédiate, les moyens d'expression qu'elle doit
recevoir et les développemens qu'elle comporte !
La perfection à laquelle sont arrivés les orchestres les plus
réputés, comme celui du Conservatoire, se manifeste pour les
violons, non seulement à notre oreille, mais à nos regards eux*
mêmes par la régularité absolue des gestes de ces virtuoses.
Qu'on observe, par exemple, la symétrie toujours pareille de
leurs archets constamment alignés d'une façon identique, dans
les rythmes les plus lents ou les plus rapides, tous régis par
la discipline à laquelle ils obéissent. Uu moins leur tâche est-elle
tracée et leur action combinée, en vue d'un but nettement dé-
fini. Que dire, en revanche, de ces improvisations musicales
d'un orchestre entier, telles qu'elles étaient réalisées à l'Expo-
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166 REVUE DES DEUX MONDES.
ftition imiTerselle de 1867, par ces troupes de tziganes, très
répandues aujourd'hui, mais qui parurent alors une véritable
révélation. En compagnie d'un compositeur éminent, désireux,
comme moi, de les entendre, j'étais convenu d'un rendez-vous
avec M. Szarvady, le mari de &P^ Wilhelmine Clauss, la célèbre
pianiifte récemment décédée. Ck)nnais8ani leur chef, M. Szarvady,
son compatriote, lui signalait notre présence et l'incitait à faire
de son mieux. Ce chef, un petit homme roux, pâle et grêle, dont
les yeux illuminaient le visage, annonçait brièvement à ses mu*
siciens la tonalité du thème initial, une sorte de prélude, lent,
un peu vague, destiné à les mettre en communication avec le
public. Puis, d'un mouvement brusque, le signal était donné par
lui ety animée d'un même soufQe, la troupe, obéissant à je ne sab
quel courant magnétique, entrait en branle. Que tout fût excel-
lent et de valeur égale dans les inventions de ces exécutans, que
leur entrain constant ne fût pas mêlé [de quelques incohérences,
je ne saurais le prétendre. Mais bientôt, sous le regard farouche
et impérieux du maître, ils retrouvaient leur cohésion, leur as-
surance. Celui-ci paraissait être partout à la fois; les pressant,
les retenant tour à tour, il se faisait comprendre. À certains
momens, quittant le bâton de commandement, il prenait lui-
même son violon et, de quelques notes jetées à la h&te, il préci-
sait un mouvement, affirmait une direction. L'idée ébauchée par
lui était aussitôt saisie au vol, acceptée et complétée par tous.
A la fois indépendans et dociles, ils ne semblaient plus qu'un
seul être, possédé du démon de la musique. Comment se com-
prenaient-ils ainsi, sans échanger une parole? Quelle fougue les
envahissait alors et les élevait en quelque sorte au-dessus d'eux-
mêmes? Ils auraient été incapables de le dire. Et quand, à la fin,
grisés de leur propre entrain, stimulés par l'admiration crois-
sante du public, ils entonnaient, pour conclure, leur hymne na-
tional, une émotion pareille remplissait le cœur de tous. Leurs
auditeurs, transportés comme eux, restaient subjugués par la
beauté imprévue de leurs trouvailles et par le spectacle de leurs
visages transfigurés.
III
Pour être moins apparente dans ses manifestations, l'éduca-
tion des organes du corps humain est tout aussi nécessaire dans
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DE l'éducation db l'artistb. 167
les arts qui, à raison du rôle important qu'il y joue, s'appellent
les arts du dessin. Ainsi que l'œuvre du musicien, celle du
peintre est soumise à l'obligation de l'unité; mais si le motif
traité par le premier se développe successivement dans le temps,
le peintre n'a pas cette ressource. Il lui faut choisir dans son
sujet le moment qui lui semble le plus pittoresque, et grouper
autour de ce moment décisif les particularités qui peuvent lui
servir de commentaire, afin de donner à sa représentation toute
la clarté, toute l'éloquence possibles. C'est l'observation et l'étude
de la nature qui lui fournissent ses moyens d'expression, et les
organes qu'il met en jeu sont différens aussi de ceux par les-
quels agit le musicien. Les formes et les couleurs dont les réa^
lités qui l'entourent lui ont foi^mi les modèles, c'est par son œil
que le peintre les perçoit, par sa main qu'il les reproduit, en in-
sistant sur les traits qui répondent le mieux à son idée. C'est donc
de l'éducation parallèle de son œil et de sa main qu'il doit d'abord
se préoccuper.
D'une personne à l'autre, les visions diffèrent et de ce fait
déjà résultent des différences notables entre la façon dont peuvent
être représentés les mêmes objets. Quand on parle de correc-
tion dans le dessin, ce n'est donc que d'une correction moyenne
et toute relative qu'il s'agit. En présence de l'infinie variété des
aspects de la nature, cette tâche de l'artiste est, on le comprend,
très compliquée, car, de toutes les parties ^de son œuvre, le dessin
est la plus essentielle. C'est lui qui en constitue le fondement
et la charpente ; c'est sur lui que tout repose, c'est de lui que tout
dérive. Aussi convient-il de s'y appliquer sans relâche : Nulla
dies sine linea, dit le proverbe. Il faut avant tout habituer l'œil
et la main à mesurer les distances, apprécier les directions,
déterminer les contours de tous les objets. Quant à ces contours,
tandis que la longueur et les inflexions des courbes échappent
à nos estimations, celles des lignes droites nous sont plus facile-
ment accessibles. De même que le géomètre, pour arriver à
l'évaluation de la circonférence du cercle, considère celle-ci
comme un polygone formé d'un nombre infini de côtés, le des-
sinateur peut aussi décomposer les courbes en une infinité de
lignes droites et, par une série d'opérations successives, se rap-
procher de plus en plus de la réalité. Si un œil exercé arrive à
86 passer de ces sortes d'équarrissemens qui lui servent d'inter-
médiaires, ils restent du moins au service de l'artiste comme un
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168 REVUE DES DEUX MONDES.
moyen de contrôle et de repérage. C'est par l'emploi combina
de verticales et d'horizontales que nous nous rendons compte
de l'assiette des terrains, de l'équilibre des eaux, de l'aplomb des
figures, de la régularité d'objets disposés symétriquement par
rapport à un axe, etc.
Comme le musicien d'ailleurs, le peintre doit transposer,
puisqu'il s'agit pour lui, suivant les proportions déterminées par
sa toile, de tracer sur ime surface plane l'apparence d'objets
ayant chacun leur volume et occupant des positions difi'éren tes
dans l'espace. D'instinct et presque sans y prendre garde, il arrive
à triompher d'une autre difficulté : celle de retenir dans son
esprit le souvenir des formes qu'il a sous les yeux. Si court
qu'il soit, il y a, en effet, un intervalle entre le moment où il
regarde ces formes et celui où il en reproduit l'image. C'est à
développer cette faculté que s'applique la méthode dite à'Édu-
cation de la mémoire pittoresque, formulée et propagée par
M. Lecoq de Boisbaudran, et qui consiste, après avoir mis l'élève
en présence du modèle qu'il doit représenter, è. dérober ensuite
ce modèle & sa vue pour qu'il le dessine de nouveau, mais cette
fois de souvenir. Grâce à une série d'exercices logiquement
combinés, les résultats obtenus par cette méthode ont été remar-
quables, et cependant, malgré son excellence, attestée par les
élèves éminens qu'elle a produits, il est permis d'affirmer qu'elle
n'a pas encore reçu dans la pratique toute l'importance qu'elle
mériterait. Un tel procédé, en effet, a aussi pour objet de déve-
lopper indéfiniment l'esprit d'observation, de révéler, parmi les
traits de la réalité qu'il convient de retenir, ceux qui sont essentiels
et vraiment caractéristiques. Il s'applique d'ailleurs aussi bien à la
couleur qu'au dessin, et seul il permet d'étudier dans la nature
les effets fugitifs dont la rapidité déconcerte l'artiste qui veut les
reproduire. La nature, on le sait, ne met aucune complaisance
à poser devant lui, et ses aspects sont d'une mobilité incessante.
Elle fait et défait à chaque instant sous nos yeux les spectacles
les plus séduisans. Le matin, & mesure qu'il travaille à une étude
en plein air, le paysagiste s'aperçoit que la lumière, d'abord douce
et voilée, devient de plus en plus éclatante et enfin partout égale,
tandis qu'inversement, vers le déclin du jour, c'est l'obscurité
qui gagne peu à peu, jusqu'à rendre invisible tout ce qui nous
entoure. En présence d'une pareille instabilité, il faut évidem-
ment se décider, prendre un parti, choisir le moment qui semble
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"*T^.
DE l'éducation de l'artiste. 169
le plus pittoresque et s'y arrêter. Pour y parvenir, pour conserver
nettement le souvenir de ces divers aspects, certains artistes
adoptent des modes de notations plus ou moins expéditifs, appro-
priés à leurs convenances particulières, principalement des séries
de chiffres dont la succession leur permet d'embrasser l'échelle
complète des valeurs et de marquer ainsi leurs relations respec-
tives. .
Mais, avant d'arriver & établir cette notation qui suppose déjà
une certain^ expérience, il est bon que l'artiste s'y prépare en
peignant des objets immobiles, exposés sous une lumière & peu
près constante. L'étude de la nature morte lui en fournit les
moyens. Cette étude qui, au début surtout, doit tenir une grande
place, il importe qu'il ne la néglige & aucun moment de sa car-
rière : elle a fait pour certains maîtres une part notable de leur
force. En cherchant & représenter des fleurs, des légumes, des
fruits, des animaux morts, des objets de toute sorte, qu'ils
peuvent grouper à leur gré, et en s'efforgant de mettre dans leur
exécution toute la perfection dont ils sont capables, ces maîtres
trouvent l'occasion d'un travail qui peut leur être singulièrement
utile. Rubens s'y est plus d'une fois appliqué; et, au commence-
ment de sa carrière, Rembrandt a peint pour les lettrés de Leyde
plusieurs de ces tableaux, connus sous le nom de VanitaSy où il
avait réuni des objets symboliques, emblèmes de la fragilité de
la vie humaine. Plus tard, il ne cessa jamais de revenir à une
pareille pratique, et les nombreux spécimens qu'on en peut
relever dans son œuvre peint, dessiné ou gravé, attestent le
plaisir et le profit qu'il y trouvait. Ce procédé d'étude, érigé en
méthode, entrait dans l'éducation des peintres espagnols, et les
Bodegones de Velazquez sont justement célèbres par la franchise
élégante de la facture et la beauté de la couleur. On peut voir
aussi tout ce que, dans ces humbles sujets, Chardin a su mettre
de talent, la grâce et l'ampleur de sa touche, cette bonhomie et
cette savoureuse simplicité qui le font reconnaître entre tous.
Eugène Delacroix se reposait de ses grandes compositions déco-
ratives en peignant, à Champrosay, les fleurs de son jardin, et
une admirable toile de la collection Moreau-Nélaton, avec ses
pièces de gibier mort d'une tonalité si éclatante, nous le montre
supérieur en ce genre aux spécialistes flamands ou hollandais
les plus réputés. Récemment enfin, les tableautins dans les-
quels Fantin-Latour étudie avec amour un bouquet de modestes
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170 EETUE DB8 DEUX MONDES.
flenrettes, quelques vases de faïence ou d'argenterie posés sur
on guéridon, ont un charme d'intimité et de distinction que, sauf
dans ses meilleurs portraits, on chercherait en vain dans ses
autres œuvres.
Il y a donc là, on le voit, en même temps qu'une diversion et
une détente salutaires, offertes au peintre, une occasion pour lui
de retrouver les enseignemens que procure toujours la vue
directe de la nature, et, par conséquent, un moyen de se re-
nouveler, de s'affranchir des formules dans lesquelles, livré à
lui-même, il tombe inévitablement. Ces séances consacrées à
Tétude d'objets qui posent complaisamment devant lui, il peut
les multiplier à son aise et à son gré. Elles lui permettent de
s'approprier les qualités d'exécution qui lui manquent, et conve-
nablement variées par la diversité des arrangemens et des éclai-
rages, elles peuvent, avec les exigences sévères qu'ail y doit ap-
porter, le rendre plus maître de la technique de son art.
Elles ont aussi pour objet de développer en lui des facultés
d'observation grâce auxquelles il deviendra graduellement ca-
pable d'aborder la représentation du mouvement chez les êtres
animés, en s'habituant à voir vite et bien ce qu'il veut représenter.
L'art de certains peuples, les Chinois et les Japonais notam-
ment, manifeste à cet égard des dons vraiment remarquables,
et les silhouettes imprévues qu'offrent parfois le vol des^oiseaux
ou les attitudes familières des quadrupèdes ont été rendues par
eux avec une justesse et une vivacité piquante, qui expliquent
le succès obtenu par leurs albums, dès leur propagation en
Europe. Du reste, chez nous-mêmes et de tout temps, il s'est
trouvé des artistes particulièrement doués, capables de voir et
de dessiner avec précision les phases diverses de mouvemens
dont la rapidité déconcerte les visions que nous considérons
pourtant comme normales. En ces matières, le point délicat est
de ne pas dépasser une juste mesure et de s'en tenir à des re-
présentations d'ordre moyen, assez explicites, surtout, pour être
accessibles à la majorité du public. Aller plus loin, supposer
chez les autres une organisation exceptionnelle, c'est risquer de
n'avoir plus de juges et de franchir les limites mêmes de l'art.
Désireux d'arriver à une représentation exacte de détails diffici-
lement observables, certains artistes, pour les étudier d'une
manière plus précise, s'efforcent d'en reproduire sous leurs yeux
la fidèle image, grâce à des dispositions matérielles, parfois très
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DE L^ÉDUGATIOlf DV l'aRTISTB. i7i
ingénieuses, inventées à cet effet. C'est ainsi que, voulant peindre
Napoléon I*' cheminant à la tête de ses troupes pendant la
retraite de Russie, Meissonier s'était procuré un cheval mar-
chaiït à l'amble, comme ceux que l'Empereur montait d'habi-
tude, et à côté d'une piste établie dans sa propriété de Poissy,
il faisait construire un petit chemin de fer, le long duquel, in-
stallé lui-même sur un siège et poussé parallèlement & la piste,
avec une vitesse pareille, il pouvait, en conservant toujours la
même distance, noter les mouvemens successifs de la bête et du
cavalier. Si, portés à ce point, les scrapules du peintre pou-
Taient sembler exagérés, ils avaient du moins pour effet de lui
procurer une sécurité qu'il jugeait nécessaire à son travail.
C'est instruit par une série d'observations intelligemment ima-
ginées à cet effet, que Meissonier, pendant longtemps cantonné
dans les sujets les plus simples et les plus calmes, parvenait, à la
fin de sa vie, à aborder les données les plus mouvementées et les
plus dramatiques, ainsi qu'il l'a fait dans sa Revue (TAusterlitz
Un de mes amis, Aimé de Lemud, qui, vivant en Lorraine, à
l'écurt, s'est dérobé obstinément à la réputation qu'il méritait et
n'a pas dcmné toute sa mesure (1), apportait, dans la préparation
de ses œuvres, les mêmes exigences de vérité et de conscience.
Longtemps occupé d'un Galilée observant les autres, qu'il se pro*
posait de graver comme pendant à son Beethoveriy excellant
d'ailleurs aussi bien dans la pratique de la sculpture que dans
celle du dessin, il avait modelé en argile le groupe des étudians
oitourant Galilée sur la petite plate-forme de l'Observatoire où
ils étaient réunis, perdus comme lui dans la contemplation du
de] étoile. Cette maquette, non seulement lui avait permis de
se rendre un compte exact de la position respective des person-
nages figurant dans la scène, mais en l'exposant aux rayons de
la lune, il avait pu à la fois étudier l'heure la plus favorable k
l'effet et noter, avec leurs valeurs, la répartition des ombres et
des lumières qui pouvait le mieux servir à la réalisati(m de sou
(!) Fime modertie ombragense, Lemud n'a jamais consenti à sortir d'une
Nteito et d'une obscurité qui, avant tout, lui étaient chères. C'est en consultant
son œuTre complet réuni au Cabinet des estampes par le comte H. Delaborde et
Georges Duplessis, snocessiTement conserrateurs de ce précieux dépôt, qu'on peut,
^9ffiéÊ dee titkograpbies comme Hélène AdeUfreid, Mailre Wolframb, U Retour
dee cendrée de VEmpereur; d'après des compositions telles que celles faites pour
les Chaneone de Béranger;et d'après la gravure du Beethoven, conçue et exécutée
par lui. cm'on peut, dis-je, se faire une idée de la haute valeur d'un tel artiste.
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172 REVUE DES DEUX MONDES.
idée. II avait alors peint en grisaille une esquisse pleine de
grandeur et de poésie. Son œuvre était prête, elle lui aurait fait
le plus grand honneur; mais poussé invinciblement par des
scrupules religieux, certainement excessifs, il la détruisait. Il
n'avait fait d'ailleurs, en recourant à la sculpture, qu'imiter
Poussin. Celui-ci, à son arrivée & Rome, fort épris de Titien et
des chàrmans puUt de quelques-uns de ses tableaux, notam-
ment de VHommage à la Fécondité (alors dans la collection
Ludovisi), avait appris de ses amis l'Algarde et Duquesnoy, à
modeler d'après nature des enfans nus dans toutes les positions,
et il se servait ensuite de ces statuettes pour peindre les amours
et les anges qu'il voulait introduire dans ses compositions
mythologiques ou religieuses.
Bien des artistes, ayant à placer dans leurs œuvres des figures
animées de mouvemens très rapides pour lesquels les modèles
seraient incapables de poser, ont cru bien faire de demander à
la photographie les renseignemens qu'ils désiraient. Dans an
article publié ici môme, le Photographe et rArtisteyM. R. de la
Sizeranne, avec son goût éclairé, les mettait en garde contre les
dangers que pouvaient offrir pareilles consultations (1). Les
progrès récens de la photographie instantanée font apparaître
plus nettement encore ces dangers et confirment d'une manière
formelle les conclusions en quelque sorte prophétiques de M. de
la Sizeranne à cet égard. En insistant, à notfe tour, nous vou- ,
drions ajouter ici quelques observations ayant trait à ces repré-
sentations par la photographie de mouvemens très rapides,
images d'une fidélité indéniable, mais qui, si intéressantes
qu'elles soient pour lartiste, exigent cependant de sa part quelque
réflexion av^nt d'être acceptées comme des modèles à suivre.
Plus encore que la nature, la photographie, même entre les
mains d'un opérateur habile, reste absolument indifférente à
nos conceptions. Le photographe, après qpi'il a choisi son motif,
n'est plus libre d'y rien changer. La composition de ce motif et
l'effet auquel il s'est arrêté lui sont formellement imposés. Entre
les détails que lui offre la réalité, il lui est impossible de faire
un choix, de les subordonner les uns aux autres, de supprimer
ceux qu'il juge inutiles, d'insister sur ceux qu'il estime plus
importans. La nature est là; sans qu'il puisse l'interpréter, il
(!) Voyez la Revue du 15 février 1893.
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%r
DE l'éducation de l'artiste. 173
doit la reproduire telle qu'elle est devant lui. Son appareil est
son maître; il s'est substitué à sa personnalité. Mettez vingt
photographes munis d'appareils identiques en présence d'un mo-
tif pareil, les vingt photographies obtenues seront elles-mêmes
identiques. Qu'il s'agisse, au contraire, de vingt artistes, leurs
vingt figurations seront différentes. Chacune d'elles exprimera
en quelque manière l'individualité de son auteur, manifestera
ses dons, ses qualités acquises, la part d'intelligence, de volonté
et de talent qui lui appartient. L'un s'y montre timide, l'autre
ardent et audacieux ; tel voit surtout les ensembles, tel autre les
détails; chez celui-ci, le dessin est correct, mais froid, insignifiant;
celui-là, à travers ses gaucheries, laisse découvrir des éclairs
de génie; tous ont la dose d'originalité qui leur est propre.
Pour des mouvemens lents, ceux d'un homme en marche,
par exemple, la photographie instantanée donne des résultats
relativement utilisables et logiques ; il n'en est pas de même
pour des mouvemens brusques et rapides. Examinons, en effet,
une série d'épreuves exécutées d'après les diverses phases du
saut en avant : au début, les attitudes du corps penché pour
l'élan initial annoncent franchement l'action; mais déjà, vers
le milieu de la course, le torse devient vertical et, à la fin du
trajet, pour faire contrepoids, le corps et les bras sont rejetés
en arrière, sans quoi, sous la forte poussée de la projection^
le visage du sauteur irait forcément donner en terre. Entre
ces trois étapes, on peut remarquer une série de positions inter-
médiaires, instructives au point de vue scientifique, puisque
toutes sont motivées, mais très inégalement expressives au point
de vue esthétique, les attitudes du début étant comme démen-
ties par celles de la fin qui reproduisent inversement les pre-
mières, et par conséquent semblent indiquer une action absolu-
ment contraire. Encore ici, les observations, plus simples pour
l'étude des mouvemens de l'homme, sont évidemment aussi plus
faciles que pour ceux dû cheval qui, dans des allures vives,
comme le trot et le galop, présente des conditions d'équilibre
plus compliquées, que notre œil a peine à percevoir et que la
photographie instantanée enregistre très clairement. L'élran-
geté de certains mouvemens qu'elle nous révèle déroute toutes
nos habitudes et nous semble tout à fait invraisemblable. Sup-
posons, en effet, une troupe de cavaliers décrivant vivement une
courbe autour d'un axe. Les montures de ceux de ces cavaliers
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474 REVUE DES DEUX MONDES.
qui sont placées à l'extrémité mobile, animées d'une vitesse pro-
gressivement plus grande, sont obligées, pour conserver leur
aplomb, de se pencher en dedans de la circonférence décrite afin
de neutraliser les poussées de la force centrifuge qui les pro-
jetterait en dehors de cette circonférence. Si vrai que soit ce
mouvement, il ne s'explique que par celui qui le précède et par
celui qui le suit. A le considérer isolément, il est non seule-
ment inexpressif, mais, au lieu de marquer Faction, il la contre-
dit. Les cavaliers ainsi représentés, fixés dans un équilibre in-
stable, ne galopent pas; ils vont tomber. Il y a donc, pour
l'artiste qui veut indiquer un mouvement, nécessité de choisir
entre les attitudes consécutives, celles qui répondent le mieux
à son intention, et comme les images qu'il nous offre sont im-
mobiles, de ne s'arrêter qu'aux plus significatives, à celles qui
produisent sur le spectateur une impression nettement définie.
L'intérêt de ces représentations instantanées, dont la prodi-
gieuse rapidité dépasse la limite de nos sensations, est donc, on
le voit, surtout scientifique. Elles suffiraient à prouver que le
domaine de Tart est distinct de celui de la science. Sans doute,
comme le disait déjà Platon, il n'y a pas d'art véritable qui ne
s'appuie sur une science correspondante, et [c'est de l'accord
intime entre la pensée et ses moyens d'expression que procèdent
les chefs-d'œuvre. Mais cet accord, volontairement consenti, a
ses bornes; il ne doit jamais aller jusqu'à l'esclavage. La ma-
chine inventée par l'honmie répète automatiquement des opéra-
ticms identiques ; il faut que le travail de l'artiste, au contraire,
reste indéfiniment libre et varié, toujours approprié à ses inten-
tions.
Avec la finesse de leur goût, les sculpteurs grecs de la belle
époque n'admettaient, en général, que la représentation des
corps au repos, ou animés de mouvemens peu rapides. Quand,
par hasard, ils avaient à en figurer d'autres, leur instinct les in-
vitait à ne représenter que des actions bien caractérisées. Dans
les cavaliers et les montures des frises du Parthénon, les atti-
tudes sont & la fois logiques et vraies ; elles s'expliquent tou-
jours d'elles-mêmes et, sans qu'il soit besoin de commentaires,
elles répondent admirablement aux convenances du sujet et au
style des mouumens où s'encadrent les œuvres des sculpteurs.
Il ne s agit d'ailleurs que d'une vérité purement matérielle
dans les différentes représentations que nous venons d'examiner
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DK l'éducation de l' ARTISTE. 176
Mais l'art, avec des visées plus hautes, aborde l'expression des
sentimens les plus intimes dans ces nuances délicates que ré-
vèlent plus particulièrement les traits du visage. Regardez les
photographies, celles du cinématographe par exemple, dans
lesquelles d'habiles opérateurs ont cherché à en fixer les diverses
manifestations. Ces images figées trahissent la contrainte et
l'exagération : elles manquent de vie et de naturel. Dans la
simulation de scènes dramatiques composées en vue du public,
on sent la pose de comparses payés et dressés & cet effet. Au
lieu de vous émouvoir, de pareilles représentations provoquent
surtout une impression de ridicule. Chez les maîtres, au con-
traire, leur sensibilité plus affinée et leur esprit d'observation
s'affirment par des traits expressifs qui trouvent en nous une
profonde résonance. Léonard, que Gœthe proposait comme « le
type accompli de l'homme normal, » réunissait en lui, dans un
harmonieux équilibre, les dons les plus rares de l'esprit et du
corps. Avenant, bien tourné, bon cavalier, il obtenait de ses
organes tout ce qu'il voulait. Doué d'une fbrce peu commune, il
brisait entre ses doigts une pièce de monnaie, et il avait acquis
de ses mains une telle indépendance, une telle sûreté de mouve-
mens que, tenant dans chacune d'elles un crayon, il traçait en
même temps deux inscriptions, l'une dans son vrai sens, l'autre
à rebours, si pareilles cependant que les lettres superposées en
transparence semblaient calquées l'une sur l'autre. Avec son
intelligence très ouverte et son esprit très cultivé, il découvrait
en toutes choses ces liens, ces correspondances secrètes qui
échappent à la plupart. On a de lui des dessins de mains qui,
même isolées, marquent d'une manière éloquente tous les sen-
timens humains : l'effroi, la colère, l'admiration, le désespoir,
la tendresse ou le respect.
Vivant au milieu d'une race expansive, habituée à traduire
au dehors toutes ses impressions, Raphaël avait appris d'elle à
donner une signification précise à toutes les figures de ses com-
positions. Atténuant avec une mesure exquise les exagérations
que lui offraient ses modèles, il arrivait, sans effort apparent, à
exprimer clairement le caractère des nombreux personnages qui
animent des œuvres décoratives aussi variées que VÉcole (TA-
thènes, la Dispute du Saint-Sacrement, le Parnasse ou le Miracle
de Bolsena. Chez lui, le don d'imaginer était si excellent, la
faculté de rendre ses conceptions servie par des moyens si mer-
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1TC REVUB DES DEUX MONDES.
veilleux qu'on croirait qu'il a sous les yeux les scènes idéales
évoquées par son génie et qu'il lui suffit de les copier.
Au dire de Camerarius (1), « la nature avait donné à Durer
un corps admirablement construit et équilibré, tout à fait en
harmonie avec l'esprit éminent qu'il renfermait... On ne pouvait
rien voir de plus élégant que ses doigts... Comment décrire la
fermeté et la sûreté de sa main? On jurerait qu'il a exécuté avec
le compas et l'éqtierre ce qu'il exécutait simplement avec le pin-
ceau, le crayon ou la plume... Son esprit gouvernait sa main, »
et son habileté technique faisait Tétonnement de ses contem-
porains. En même temps que son portrait (Pinacothèque, de
Munich) nous montre la beauté de son visage aux traits nobles
et réguliers, il nous offre un spécimen de la perfection dont il
était capable dans son exécution. Lors de son voyage à Venise,
Durer fut l'objet des vives instances de Giovanni Bellini qui,
croyant que pour peindre avec le fini prodigieux qu'il y mettait,
les chevelures des personnages de ses tableaux, il employait des
brosses spéciales, fabriquées pour lui à cet effet, le pressa de lui
en donner quelques-unes. Pour le convaincre qu'il n'y avait là
d'autre mystère que celui de son talent. Durer dut, avec les pre-
mières brosses venues, peindre sous les yeux de son confrère
italien les cheveux d'une de ces figures.
Cet accord étroit entre la personne de l'artiste et l'ensemble
de son œuvre, que nous venons de signaler chez Léonard de
Vinci et Durer, il serait facile de le constater également chez
des maîtres tels que Raphaël, Titien, Véronèse, Rubens, van
Dyck, Velazquez, Poussin et, de nos jours, jusque chez Ingres,
Delacroix, Corot et bien d'autres encore. Ce ne sont pas là des
rapprochemens arbitraires, imaginés complaisamment et après
coup ; mais il semble, en vérité, que la pratique de leur art,
chez eux si ardente, et en même temps si diverse, ait marqué
de traits franchement accusés la conformité de leur ressem-
blance physique avec leur individualité artistique, et moulé en
quelque sorte leur aspect extérieur sur le caractère même de
leur génie.
Un maître qui, dans ses portraits, a profondément exprimé la
personnalité de ses modèles et, dans ses compositions, les senti-
mens de ses figures, Rembrandt, nous révèle dans la suite de ses
(1) Préface de la tradnoUon da Livre dep Proptirtiona de Durer, p. 866 et euir.
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DE l'éducation DB L ARTISTE. 177
œuvres les recherches auxquelles il avait dû se livrer afin de se
procurer Téducation qu'il lui fallait à cet effet. De bonne heure
il avait compris à quel point elle lui était nécessaire ; mais au
début, ne disposant que de ressources restreintes pour son instruc-
tion, il ne pouvait songer à se trouver des modèles ailleurs que
dans son^ proche entourage. C'est devant'un miroir qu'il posait
surtout lui-même, dans les costumes et les attitudes les plus
variés, sous les éclairages les plus divers. Ses dessins, ses eaux-
fortes, ses tableaux nous montrent les nombreuses effigies de
sa propre personne, qu'il s'est plu à multiplier. Mais, on le
comprend, la simulation des sentimens qu'il se propose d'expri-
mer ainsi manque tout & fait de naturel et leur représentation
semble outrée, presque caricaturale. Peu à peu cependant, grâce
à une observation plus pénétrante, il tempère cette grossièreté
primitive et il en vient à traduire discrètement toutes les
nuances de ces sentimens, à les indiquer d'un simple trait, si
vrai, si juste, si saisissant que c'est la vie elle-même qui nous
apparaît dans son œuvre, avec les acceptions infinies qu'elle
comporte, toujours appropriées à son dessein, au caractère et à
la condition de ses modèles, ou k l'état moral des figures qui
animent ses compositions.
Ces exemples, et bien d'autres que nous pourrions ajouter
ici, sont comme autant de preuves qiie l'c^rt exige un travail in-
cessant ; que de bonne heure l'artiste doit se donner son instruc-
tion professionnelle, à l'âge où ses organes ont encore leur sou-
plesse et leur plasticité et que, toute sa vie, il lui faut conserver
ce besoin d'apprendre, sans lequel il retomberait forcément
dans les formules et les redites.
IV
• De tout temps on a discuté sur la valeur relative des ensei-
gnemens que l'artiste doit recevoir avant de produire. Il appar-
tenait à quelques esprits faux d'en nier & notre époque la néces-
sité ; de considérer l'ignorance conmie le gage le plus sûr de
toute originalité et de croire que l'absence de toute instruction
professionnelle constituait un véritable progrès. 11 fallait s'y
attendre; sur ce point, comme en tout ordre d'idées, c'est l'anar-
chie qui règne. Avec le nivellement par en bas, le flot montant
des incapables ne pouvait manquer d'envahir une carrière qui,
TOKK XLVJT. — 1908. 12
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178 REVUB DES DEUX MONDES.
si elle est ouverte & tous, doit cependant rester une aristocratie.
• Plus que jamais, il est d'usage de répéter que , de nos jours, ren-
seignement artistique est suranné. Il est certain que, toujours
donné par des hommes appartenant à la génération précédente,
cet enseignement ne peut paraître à la jeunesse que suranné.
Qu*il le veuille ou non, d'ailleurs, l'artiste n'est pas tout à fait
libre vis-à-vis de son temps, ni vis-à-vis du passé : il est l'élève
de queilqu'un, à moins qu'il ne se pose en élève de lui-même,
c'est-à-dîre comme le remarque finement Léonard, « d'un maitre
fort ignorant. » Il subit aussi, sans le savoir, l'influence des
chefs-d'œuvre de tous les temps. Quel artiste d'ailleurs pourrait,
dans la formation de son talent, faire lui-même la part exacte de
tous les composans qui l'ont constitué, démêler de façon précise
ce qu'il doit aux autres et ce qu'il a reçu de la nature ?
En matière d'enseignement artistique, avec des fortunes
diverses, bien des modes et des courans successifs ont agi sur
l'opinion. A la suite de la Renaissance, alors que Tltalie ne pro-
duisait plus de chefs-d'œuvre, elle commença à jouir d'un pree-
tige croissant chez les nations du Nord. Dans les Flandres, un
séjour plus ou moins prolongé au delà des monts était regarcté
comme le complément obligé de toute éducation. Enrôlés en
société, sous le nom de Bande académique y les peintres flamands
vivaient entre eux & Rome et rapportaient ensuite dans leur pa-
trie c< les saines doctrines et les vrais principes du grand art. »
Si l'on né voit guère quelle action un pareil séjour a pu exercer
sur le vieux Rrueghel, on ne saurait méconnaître que les huit
années passées par Rubens, en Italie, au sortir de l'atelier de van
Veen, ont eu sur la direction de son talent et même de sa vie
une influence très marquée. De même, van Dyck serait-il tout ce
qu'il est, s'il n'avait pas frayé & Rome, à Gênes et à Venise avec
les œuvres des maîtres du portrait et avec les grands seigneur?
et les grandes dames qui ont alors posé devant lui ? En revanche,
la fopdation par Cornelis de Harlem, dans sa ville natale, d'une
académie oti « les vraies méthodes italiennes » étaient professées,
ne paraît pas avoir sensiblement modifié les tendances, ni les
qualités spéciales de rÉcolè hollandaise dont peu de temps
après Harlem devenait le principal berceau. Il convient d'ajouter
que dans cette académie l'étude de la nature était en honneur,
car c'est d'elle seule que procède le talent si original de Frans
Hais, qui fut pourtant l'élève de Garel van Mander, un apôtre
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DE l'éducatiow db l'artistb. 179
fervent du Classicisme italien. Bien qu'il n'ait jamais quitté son
pays, il n'est pas d'artiste qui, plus que Rembrandt, se soit
entouré d'œuvres italiennes, tableaux, gravures ou dessins, ni
qui les ait plus admirées, plus copiées, et qui soit cependant
resté aussi original et aussi franchement hollandais. Dans notre
école enfin, Poussin et Claude Lorrain, tout en conservant leur
physionomie bien française, trouvaient à Rome leur patrie
d'adoption, et en même temps qu'ils nous révélaient l'Italie, ils
s'y révélaient à eux-mêmes.
En présence d'effets aussi contradictoires, il est bien diffi-
cile, on le voit, de généraliser en des questions si délicates.
Mais, quand il repaese avec une entière sincérité les divCTses
phases de sa carrière, l'artiste est forcé de reconnaître que, de
toutes les influences qui ont pu agir sur lui,, l'étude de la nature
a été la véritable cause de son développement et de ses progrès.
Après qu'il a acquis les premiers élémens de la technique de
son art, cette étude seule peut faire son originalité ; c'est d'elle
que, livré h lui-même, il tire les bénéfices les plus directs et
les enseignemens les plus féconds.
Sans doute, le choix d'un maître ne saurait être indifférent ;
mais les plus grands artistes ont été rarement les meilleurs
maîtres. Il faut déjà posséder quelque savoir pour profiter de
leurs leçons. L'histoire nous apprend aussi qu'à raison de leur
supériorité même, ils sont d'habitude trop absorbés par leur
propre production pour se consacrer, avec la suite et le dévoue-
ment qu'il y faudrait, à l'éducation de leurs élèves. Parfois
ausâ, loin d'encourager l'indépendance de ceux-ci, ils cèdent à
la tentation bien naturelle, — Raphaël et Rubens en sont des
exemples frappans, — de faire d'eux leurs collaborateurs. Même
avec des maîtres qui s'efforcent de respecter leur liberté, ces
élèves, — ainsi qu'il arriva à ceux de Léonard et de Rembrandt,
— sont souvent incapables de se soustraire à un ascendant qu'ils
subissent involontairement.
Au début, la direction d'un homme connaissant bien son
métier, consciencieux, insistant sur les élémens essentiels et
attache à ses élèves, leur est souvent plus utile. Avant de se pro-
poser d'écrire un livre, il faut avoir appris l'orthographe, et ce
n'est pas chez les professeurs des Facultés qu'on va chercher cet
enseignement. Combien ont traîné toute leur vie l'amer regret
de ne s'être pas donné de bonne heure une connaissance suffi-
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ISO REVUE DES DEUX MONDES.
santé des premiers principes de leur art, connaissance qu'il
devient pour eux impossible de se donner plus tard ! D'ailleurs,
même dans les ateliers les plus réputés, ceux qu'y attire un sin-
cère désir de s'instruire, profitent surtout de cet enseignement
mutuel que leur vaut la fréquentation de camarades mieux
doués qu'eux ou plus avancés dans la pratique de leur art.
On a beaucoup et depuis longtemps accusé l'Académie d'avoir
à rÉcole des Beaux-Arts un enseignement officiel et d'imposer à
ceux qui le reçoivent des doctrines exclusives, qui paralysent chez
eux toute initiative. C'est là un vieux cliché que bien des gens
ne se lassent pas de répéter, sans s'inquiéter aucunement de sa
valeur. Remarquons tout d'abord que si l'enseignement de cette
École est très recherché, — et le nombre de ceux qui en désirent
l'accès le prouve assez, — personne n'est obligé de le subir. Les
professeurs, du reste, n'appartiennent pas tous à l'Académie, et
celle-ci, dans son propre recrutement, — il suffit de consulter la
liste de ses élections récentes pour s'en convaincre, — témoigne
de plus en plus d'une impartialité et d'un éclectisme absolus.
Sans demander à ceux qu'elle choisit d'où ils viennent, elle
accueille avant tout les talens qui lui semblent faire le plus
d'honneur à notre école. Elle ne connaît d'ailleurs entre ses
membres d'autres liens que ceux d'une affectueuse confraternité.
Il est vrai qu'autrefois, à certaines époques, le despotisme
de quelques-uns des artistes qui ont fait partie de l'Académie,
surtout dans la section de peinture, a pu peser sur les ensei-
gnemens qu'ils patronnaient plus ou moins directement. Depuis
Le Brun jusqu'à Ingres, on en citerait facilement des exemples.
Mais même à ces momens d'intolérance, il n'a jamais manqué,
en France, de maîtres originaux pour se soustraire à de sem-
blables contraintes et forcer eux-mêmes les portes de l'Acadé-
mie. Watteau, Chardin et Fragonard lui ont appartenu, et à
côté d'Ingres, si jaloux de son autorité, il convient de rappeler
que Delacroix fut comme lui de l'Institut et que, sans avoir
jamais ambitionné le titre de chef d'école, il groupait cependant
autour de son nom toute la jeunesse ardente qui allait provo-
quer l'éclosion de l'art moderne. En dépit de l'exclusion systé-
matique, qui trop longtemps interdit aux premiers de nos paysa-
gistes l'accès des Salons, ceux-ci ont triomphé de tous les
obstacles, et l'on ne saurait oublier que Corot proclamait haute-
ment tout ce qu'il devait à la fréquentation et aux conseils de
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DE l'éducation DE L* ARTISTE. 181
purs académiques, tels que Michallon, Bertîn et Aligny; on sait
aussi que Rousseau, après avoir suivi Tatelier de J. Rémond,
faillit avoir le prix de Rome.
Les programmes des concours de TÉcole des Beaux-Arts et
de la Villa Médicis donnés par TAcadémie témoignent également
de cet esprit nouveau de largeur et d'éclectisme. Le temps n'est
plus où les logistes avaient à s'escrimer sur des sujets prétentieu-
sement empruntés à Thistoire ou & la mythologie, et dont le pé-
dantisme et le ridicule égalaient Tinsignifiance. Désormais les
sujets proposés aux concurrens sont choisis à raison même de leur
simplicité, de la diversité des acceptions qu'ils peuvent leur pré-
senter et, par conséquent, de la facilité qu'ils offrent à chacun de
montrer ce dont il est capable. Pourquoi ne pas le dire d'ailleurs?
On est trop disposé à exagérer la portée de ces épreuves ; à exiger
des jeunes gens qui y prennent part un niveau que d'ordinaire ils
ne sauraient atteindre. Ce ne sont là, à le bien prendre, que des
élèves déjà pourvus d'une certaiiie habileté, pour lesquels les
succès de ces concours équivalent à ce que sont pour les lettrés
le baccalauréat ou la licence ; ils ne permettent guère de pré-
juger leur avenir, et n'autorisent aucunement les espérances, si
souvent dégues, qu'il est possible de concevoir pour eux.
Il n'en est pas tout à fait de môme des envois des pension-
naires de la Villa Médicis qui proviennent, en général, d'hommes
déjà faits, émancipés de toute tutelle, choisissant à leur gré,
suivant leurs aptitudes ou leurs caprices, les sujets qu'ils veulent
traiter, ayant aussi tout le loisir pour exécuter leurs composi-
tions. Pepuis longtemps il est de bon goût, et c'est même comme
une marque de libéralisme de la part de la critique, do battre
en brèche à ce propos l'Académie. Alors que les nations étran-
gères s'appliquent successivement à fonder à Rome des institu-
tions analogues, on demande chez nous la suppression de la
Villa Médicis, sa cession soit à l'Italie, soit à l'ambassade de
France qui convoitent également la possession de cet admirable
palais.
Dans une enquête ouverte assez récemment par certains jour-
naux, des consultations furent demandées à ce sujet, et, comme
on s'adressait surtout aux ennemis déclarés de la maison, on
aurait pu prévoir à l'avance leurs réponses. Il y a cependant
quelque intérêt à connaître les raisons données par eux à l'appui
de leur opinion. Elles montrent chez presque tous une partia-
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182 ItBTUE DSiS DEUX MONDES.
litë évidente, peut-être involontaire, car peu d'entre era se sont
donné la peine d'étndier une question qu'ils ne connaissaient
pas. La plupart s'imaginent que l'Académie conserve sur les
pensionnaires élus par elle quelque autorité. Il ; a bel âge que
ceux-ci ne doivent plus être considérés comme des élèves aux-^
quels elle pourrait prescrire des doctrines que les directe^TS
auraient pour mission de faire observer rigoureusement. Ainsi
qu'on peut le voir en parcourant la correspondance de ces direc-
teurs avec les Surintendans des Bfttimens, il ne s'agissait pas
seulement autrefois d'une pression morale exercée sur les pen-
sionnaires et à laquelle ils devaient céder. La menace d'un em-
prisonnement de plusieurs mois au For-l'Évéque pouvait, au
besoin, servir de sanction, pour mettre à la raison les récalci-
trans. Mais les choses ont bien changé depuis lors. En même
temps que la composition même de l'Académie des Beaux-Arts,
la façon dont elle comprend le rôle qui lui est dévolu, exclut
désormais toute idée d'une doctrine officielle imposée par elle
aux pensionnaires de la Villa Médicis. Ses rapports avec eux se
réduisent à l'appréciation tout & fait platonique de leurs envois
annuels, et à la surveillance de plus en plus illusoire du règle-
ment qui devrait les régir et dont, malgré sa douceur croissante,
certains de ces pensionnaires réclament périodiquement l'abro-
gation. Et cependant de quelles contraintes ont-ils encore à se
plaindre? L'action d'un directeur, quel qu'il soit, sur les travaux
des pensionnaires est absolument nulle: son rôle est purement
moral. S'il a su, par l'affection qu'il leur montre, gagner la con-
fiance de ces jeunes gens, tout au plus parviendra-t-il à leur
faire accepter quelques conseils sur la conduite de leur vie, à
les défendre contre les entraînemens auxquels ils sont exposés,
et à faire valoir auprès d'eux les précieuses ressources qu'ils
trouvent réunies pour leur instruction pendant leur séjour à
Rome, au milieu d'une nature admirable, entourés, comme ils
le sont, de chefs-d'œuvre de toute sorte. C'est déjà là une tftche
assez utile et qui exige de rares qualités de tact et de dévoue-
ment.
Sans pouvoir compter sur le respect et la reconnaissance de
ses pensionnaires, leur directeur doit se consacrer tout entier à
leur service. Certes, il en est encore parmi eux qui sont sérieux
et pleins de conscience, qui comprennent les devoirs de leur
situation et les nombreux avantc^es qu'elle leur offre. Mais.
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^m^mimt^
DE l'éducation de l' ARTISTE. 18^
combien d'autres, au contraire, à peine arrivés à Rome, s'in-
surgent, se syndiquent contre toute autorité, réclament comme
un droit l'abolition de tout travail réglementaire, la faculté de
86 marier, celle de voyager, où il leur platt et quand il leur plaît,
à travers rEurope^sans dtre astreints à aucun séjour à Rome; et
surtout l'augmentation de leur pension, alors que des donations
nombreuses faites en leur faveur, dans toutes les sections que
comprend l'Académie de France, ont notablement amélioré leur
situation pécuniaire, soit pendant leur séjour en Italie, soit à
leur retour à Paris. La Villa Médicis, telle qu'ils la conçoivent,
avec l'introduction des femmes et celle des ménages qui y seraient
installés^ avec le droit de s'absenter octroyé sans raison valable,
deviendrait une sorte d'hôtel garni, très inégalement occupé,
rarement rempli. Au charme de la vie commune^ et des travaux
variés, aux nobles émulations et aux franches camaraderies
qu'on y trouvait, succéderaient bien vite les fftcheuses aventures
et les étranges promiscuités auxquelles un pareil régime ne
manquerait pas d'aboutir.
Pourquoi ne pas le dire? c'est surtout parmi les élèves
peintres que ces dispositions h la révolte ont pénétré. Certains
d'entre eux ne songent môme pas à ouvrir les yeux aux belles
choses qui sont à leur portée : ils louchent sur Paris, sur les
Salons, sur les marchands. Ils font k Rome ce qu'ils feraient bien
mieux à Montmartre. Préoccupés à' affirmer leur personnalité
avant qu'elle existe, bien plus que de la mériter par leur travail,
désireux avant tout des succès rapides, la vanité les aveugle et
leur fait oublier les engagemens formels qu'ils ont pris vis-à-
vis de l'État. On a vu l'un d'eux, il y a quelques années, — et
ce trait mfirque assez l'esprit d'indiscipline de quelques-uns, —
au mépris d'une disposition positive du règlement, ouvrir à
Rome un atelier public. Sur l'observation venue de Paris que cet
acte lui était absolument interdit, il objectait, avec une désinvol-
ture charmante, qu'à raison des relations cordiales établies
depuis peu entre la France et l'Italie, il lui avait paru conve-
nable de faire profiter cette dernière de nos méthodes d'ensei-
gnement. Aux prises avec une présomption si candide, l'Aca-
démie ne pouvait que prescrire la fermeture immédiate de
l'atelier ou vert par un pensionnaire aussi oublieux de ses devoirs.
D'une manière générale d'ailleurs, on a pu, d'année en année.,
constater un abaissement graduel de niveau dans les envois d^
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181 EEYUE DES DBDX MOlfDBS.
nos peintres, triste conséquence de cet esprit d'anarchie et de
révolte qui aujoordliui' souffle presque partout où il y a des
hommes assemblés. Pendant un séjour assez long fait à Rome,
en 1852, j'ai pu, grâce à des relations affectueuses nouées avec
les pensionnaires de la Villa Médicis, pénétrer alors dans l'inti-
mité de quelques-uns et bien connaître leur vie. Que de charme
elle avait pour eux, paisible et bien remplie comme elle Tétait !
Plus tard, dans leurs lettres ou leurs conversations, ils ne ces-
saient pas d'en vanter les douceurs, de dire tout ce qu'ils devaient
à une période qu'ils considéraient comme la plus heureuse de
leur carrière. Libres de toute préoccupation matérielle, — et
pour beaucoup c'était la première fois qu'ils goûtaient cette for-
tune, — ils profitaient avec ardeur de toutes les ressources offertes
libéralement à leur instruction. Ils trouvaient Itères les
quelques obligations professionnelles auxquelles ils s'étaient
engagés et mettaient leur conscience à s'en acquitter de leur
mieux, au moment prescrit. Les journées étaient consacrées au
travail) à la fréquentation des musées, des palais, des églises,
aux études d'après nature faites dans les villas voisines ou dans
la Campagne romaine. Le soir, dans quelque atelier, les heures
s'écoulaient rapides en longues discussions mêlées de folles
plaisanteries ; ou bien, groupés autour du piano d'un musicien,
ses camarades étaient initiés par lui aux œuvres des grands
maîtres. On échangeait ses idées, ses confidences, ses projets
d'avenir, avec la chaleur juvénile d'artistes épris de leur art,
pleins d'admiration pour les chefs-d'œuvre qu'il a produits. Les
visites des membres de l'École d'Athènes, — l'hospitalité a tou-
jours été largement pratiquée entre les deux Écoles, — les sou-
venirs de voyages faits ensemble, apportaient à ces réunions un
appoint d'intérêt également fécond pour les uns et les autres. On
se retrouvait à la table commune, aux réceptions du directeur,
dans les salons des ambassades où l'on côtoyait l'élite de la
société cosmopolite de passage et de la colonie étrangère fixée
à Rome. Tout cela faisait alors de la Villa Médicis un merveil-
leux foyer de culture mutuelle, d'amitiés vivaces et d'aspira-
rations élevées.
Depuis, en revenant à diverses reprises à Rome, j'ai eu l'occa-
sion de constater un changement graduel dans les mœurs et les
habitudes des pensionnaires. Bien mieux partagés cependant
que leurs prédécesseurs, ils ont aujourd'hui des exigences que
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DE l'éducation de l' ARTISTE. 185
ceux-ci n'avaient pas connues. Oublieux des avantages qui leur
sont offerts et impatiens de toute règle, ils ne cessent pas de
poursuivre TAcadémie de leurs requêtes. N'ayant d'autre désir
que de donner satisfaction à celles qui lui paraissent légitimes,
celle-ci les examine avec bienveillance, essayant, comme c'est
son devoir, de maintenir quelques restes d'une discipline que
des abus notoires ont peu à peu compromise et qui n'a pourtant
d'autre but que d'assurer à ces jeunes gens les bénéfices de la
situation privilégiée qui leur est faite. Â leur départ de Paris, ils
ont accepté le règlement, très large d'ailleurs, auquel ils seront
soumis; à peine arrivés à Rome, ils entendent en violer à leur
aise toutes les prescriptions. Avec un minimum de devoirs, ils
réclament pour eux tous les droits.
Les pensionnaires de la Villa Médicis devraient sérieusement
y réfléchir : c'est d'eux seuls que dépendent le sort et l'existence
même de cette noble maison d'oîi sont sortis tant d'artistes émi-
nens qui, au siècle dernier, ont fait l'honneur de notre pays.
Qu'ils regardent, d'ailleurs, l'École d'Athènes et, tout près d'eux,
rÉcole française du palais Farnèse, pour lesquelles ces ques-
tions de discipliioie n'existent même pas! Qu'ils prennent exemple
sur ces camarades, certainement moins favorisés qu'eux à bien
des égards, mais qui, sentant tout le prix de ces années de prépa-
ration et de recueillement, si décisives pour leur carrière, ne
demandent qu'à leur travail d'assurer leur avenir et la dignité
de leur vie.
Mais l'éducation de Tartiste n est pas seulement l'œuvre de sa
jeunesse ; elle doit durer toute sa vie. Toujours en route vers la
perfection, c'est un devoir pour lui de ne se croire jamais arrivé.
Bien mieux que tous les maîtres d'ailleurs, ses efforts personnels
peuvent suppléer aux lacunes de son instruction. Ce n'est qu'en
cultivant sans relâche son intelligence et en fortifiant sa volonté
qu'il lui sera possible de le faire. Une grande activité ma-
térielle est malheureusement compatible avec une certaine
paresse d'esprit, car il ne s'agit pas seulement pour le peintre
de se remettre chaque jour à la tâche de la veille, en se conten-
tant de vivre sur le fond déjà acquis; ce fond doit être inces-
samment accru, renouvelé par Tartistc, et il n'y a pour lui de
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IM REVUE DES DEUX MONDES.
travail véritablement efficace que celui auquel il apporte toutes
ses forces vives. Même pour se maintenir à un certain niveau, il
est nécessaire qu'il peine et, s'il n'avance pas, il recule.
Faite par des hommes et pour des hommes, la peinture n'est
pas Fart de ce qui est, mais de ce qui parait. EUe s'inspire des
réalités existantes, elle ne les crée pas : elle est à la fois quelque
chose de moins et aussi quelque chose de plus que la nature,
puisqu'elle ne saurait jamais la contenir tout entière, mais qu'elle
se propose, dans les images qu'elle nous offre, d'en dégager les
traits essentiels, d'en manifester la beauté, d'éveiller en nous les
mystérieuses consonances de l'univers avec notre être intime.
Comme l'a dit Newman, en effet, a la nature n'est pas sans âme :
sa tâche quotidienne respire l'intelligence; elle obéit à des
ordres reçus. » Nous ne voyons pas cette âme qui sourdement
agit sans relftche dans l'univers; mais à certains momens privi-
légiés sa beauté rayonne ; elle nous émeut, éHe laisse en nous
des impressions ineffaçables. Jusque dans ses écarts extrêmes et
dans les aspects qui nous semblent les plus incohérens, les lois
qui la régissent sont impérieuses. Ce n'est pas au hasard que les
nuages naif^sent, croissent ou se dissipent dans l'immensité du
ciel. Leur répartition, leurs formes variées, leurs colorations,
leur éclairage sont réglés par des lois. De même, en présence
de la mer furieusement soulevée par la tempête, vous pourriez
croire que les vagues dressées les unes contre les autres se
heurtent, se brisent dans une confusion inexprimable. Et cepen-
dant, pour qui sait voir, un ordre et un rythme formels président
à ce tumulte des élémens déchaînés. Le peintre qui n'aurait pas
su en découvrir la logique cachée, au lieu d'émouvoir le public,
n'arriverait qu'à le froisser par des images dépourvues à la fois
de pondération et de mesure.
De notre délicatesse morale et de la liberté d'esprit qu'elle
nous procure dépendent la fraîcheur et la force de nos impres-
sions en face de la nature. Si parfois ses plus beaux spectacles
nous laissent indifférens, parfois, au contraire, ses aspects les
plus modestes nous révèlent des beautés auprès desquelles nous
étions souvent passés sans les découvrir. C'est à maintaQ[ir en
lui cet équilibre, cette finesse de sensibilité, cette possession
entière de soi-même que l'artiste doit s'appliquer, pour se mettre
en valeur, pour voir beau, pour obtenir les confidences que la
nature réserve à ses fidèles, à ceux qui, en sachant tout le prixt
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w
DE l'éducation de l' ARTISTE. 187
s'^orcent de les mériter. Et ce n'est là encore qu'an effort
initial qui ne produira ses fruits que s'il est vaillamment pour-
suivi, car sentir est en somme peu de chose pour l'artiste au prix
de tout ce qu'il lui faut pour produire.
En présence des ressources infinies de la nature, il ne dis*
posé que de moyens très limités pour donner quelque idée de
sa richesse et de sa merveilleuse diversité. Mais avec ces pauvres
moyens, les maîtres sont parvenus à manifester, à faire partager
aux antres ce qu'ib ont senti, en évoquant en eux les souvenirs
vivans de la réalité, en la mettant pour ainsi dire sous leurs yeux
dans des images plus saisissantes que cette réalité elle-même, puis-
qu'elles n'en offrent que les traits vraiment significatifs, ceux qui
en expriment le mieux la poésie et la beauté. Et pour obtenir de
tels résultats, il ne suffit pas d'un art accompli, il faut encore
que cet art s'efface et ne paraisse pas. C'est, en effet, le charme
suprême des chefs-d'œuvre que rien n'y trahisse l'effort; que
tout y semble facile et spontané, comme dans la nature elle-
mtoie.
De tous les moyens dont dispose la peinture, la composition
est le plus intellectuel. C'est cependant là un élément d'expres-
sion trop négligé à notre époque. Répudiant avec raison les for-
mules et les recettes factices du style noble, bien des artistes en
sont venus à croire qu'il n'y avait aucune placé à faire dans leurs
oeuvres à la composition. Au lieu de tableaux, beaucoup pensent
qu'il suffit d'offrir au public (c des tranches de la nature. » Nous
avons insisté ici même sur ce point (1), en essayant de montrer
que, dans les plus simples sujets, la composition doit intervenir
avec le rôle important qui lui appartient, puisqu'elle est le fonde-
ment même de toute œuvre artistique, qu'elle en manifeste, dès le
premier abord, la construction. Tordre, le caractère et les pro-
portions. Que sont aujourd'hui, pour le plus grand nombre, de
telles préoccupations, sinon les restes méprisables d'un art qui a
(ait son temps? On laisse ces choses au hasard; ou bien par la
puérilité des motifs, par leur insignifiance et la gaucherie avec
laquelle ils sont traités, il semble qu'on veuille défier l'opinion
en montrant bêtement les choses les plus bêtes. Les ambitions
tfe sont rapetissées à plaisir. Sous prétexte de naïveté, on recom-
mence, avec l'ingénuité en moins, les premiers bégaiemens de
(I) Lêê PayêogUUê et Fétudê a après nature, dans U Rnuê du i« Juillet i90<.
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188 RICVUE DES DEUX MONDES.
IWt, et l'on tire gloire d'une ignorance que l'on considère
comme la pLus précieuse garantie de sincérité.
Et il en va de même du dessin, du modelé, de l'effet, de la
couleur, en un mot de toutes les qualités qui ont fait le mérite
des maîtres. Â grand tapage de réclames, les impuissances sont
proclamées des forces, et il n'est pas d'infirmités qui ne puissent
devenir des titres de gloire. La bonne exécution est une tare :
sans en comprendre la valeur, on la confond dans une pareille
réprobation avec la calligraphie de ces finisseurs à outrance
dont la vaine habileté n'a rien à voir avec l'art. Comme si, par
la souplesse et la diversité qu'elle doit se proposer d'atteindre,
l'exécution ne répondait pas à la prodigieuse variété de la nature,
et ne constituait pas, quand elle est subordonnée à l'expression,
un des moyens- d'action les plus puissans de la peinture. C'est par
elle que les moindres objets décrits par un La Fontaine, figurés
par un Brouwer ou un Chardin, deviennent intéressans et attes-
tent la distinction que ces maîtres ont apportée dans les sujets
les plus humbles. Sous ce rapport, les Hollandais sont admi-
rables. S'il n'est pas possible de pousser plus loin qu'ils n'ont
fait le fini d'un tableau, personne n'oserait dire que chez un
Ter Borch, par exemple, ce fini soit excessif, qu'il n'ajoute pas
un charme singulier à des productions qui, sans lui, paraîtraient
insignifiantes.
L'éducation de l'artiste, on le voit, doit porter sur toutes les
parties de son art. En présence des difficultés si complexes
qu'offre la pratique de cet art, c'est donc un devoir pour celui
qui s'y adonne de défendre sa vie et de la bien conduire. Autre-
fois, sur ce point, la tâche était plus facile. Les existences étaient
plus simples, plus dégagées de besoins et de devoirs également
factices. Moins nombreux, les artistes étaient aussi moins en vue.
Dans la demi-obscurité, quelquefois même dans l'anonymat où
ils restaient volontiers confondus, letravail était alors leur seule
préoccupation. Traitant d'abord exclusivement des sujets reli-
gieux, ils s'appliquaient surtout à manifester leur foi dans leurs
œuvres. C'est par la prière que Fra Angelico préludait à son travail,
et il y mettait toute son âme. Les productions de tels artistes
étaient un objet d'édification pour ceux qui les possédaient.
Par la suite, obéissant déjà à des mobiles moins élevés, ils
aimaient cependant assez leur art pour se consacrer à lui tout
entiers. Leur apprentissage était long, mais patrons et élèves
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DE l'i':ducation de l'artiste. 189
formaient comme une mâme famille, conservaient un sentiment
profond de leur dignité. En môme temps que les convictions
sont devenues moins vives, le domaine de l'art s'étant agrandi,
ses ressources techniques atteignaient leur complet développe-
ment. Une hiérarchie fondée sur le talent et tacitement consentie
par tous s'établissait entre eux. Ceux qui par leur supériorité
attiraient Tattention, se distinguaient aussi, en général, par une
intelligence plus étendue, plus cultivée. Sortis de la domesticité,
ils devenaient les favoris des rois, frayaient avec les grands sei-
gneurs ; mais, avec un soin jaloux, ils réservaient à l'exercice de
leur profession la meilleure part de leur temps. Michel-Ange et
Raphaël chargés des missions les plus hautes ne les acceptaient
qu'à regret; plus tard, Rubens et Velazquez, qui s'en acquittaient
de leur mieux, avaient hâte de reprendre leurs pinceaux, dès
qu'ils le pouvaient. Poussin, de son côté, refusait les situations
très enviées qui lui étaient offertes, afin de garder sa liberté,
il considérait comme des importunités la richesse et les honneurs
qui l'auraient détourné de sa vie modeste et indépendante.
Ces sacrifices, ces résistances aux suggestions de Tamour-
propre et de la fortune sont à notre époque plus rares et plus
méritoires. 11 faut à un artiste quelque courage pour s'y décider.
Les existences d'aujourd'hui sont, en effet, plus agitées : à la fois
remplies et vides, à raison des soi-disant nécessités dont nous
les compliquons. On a hâte de se distinguer, de, sortir de la
foule pressée des concurrens. Un grand succès, prématurément
obtenu, est dangereux, difficile à soutenir. Au lieu des efforts
plus décisifs auxquels il devrait obliger, on se relâche peu à peu
des exigences sévères qu'on montrait d'abord. On veut occuper
le monde de sa personne, s'attirer des applaudissemens, ôtre du
Tout-Paris. On envoie dans les innombrables Expositions
ouvertes de tous côtés des œuvres faites hâtivement, en vue
d'attirer l'attention. Il faut aussi soigner la presse qui fait les
réputations, fréquenter les salons officiels où se donnent les
commandes, se créer des relations mondaines. Que de journées
perdues! que de veilles dans lesquelles l'artiste, sans compter,
dépense son temps et parfois sa santé! Et le lendemain, quand
fatigué; inerte, il se retrouve dans son atelier, en face du tableau
commencé, quelles pensées, quels souvenirs viennent l'obséder
pour le détourner d'un travail auquel il n'a plus à donner qu'un
esprit distrait et une volonté flottante ! Mécontent de lui->>mëme,
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190 REVUE DES DEUX MONDES.
dégoûté de ce qu'il tait, il devient incapable de se reprendre.
Le voilà bientôt à la dérive, entraîné par un courant qu'il ne
peut plus remonter. Il ne s'appartient plus ; il est perdu pour
son art.
Qu'cm le croie, il ne s'agit pas ici de vaines déclamaticms,
mais bien de faits positifs, puisque les exemples de tant de car-
rièree manquées abondent autour de nous. Combien ont ainsi
gftché leur vie, les dons qu'ils avaient reçus, et se sont laissé
envahir par des préoccupations malsaines, destructrices de tout
travail sérieux et suivi ! Et cependant, notre époque n'est pas plus
déshéritée que d'autres ; les hommes n'y naissent pas moins Intel-
ligens, moins doués par la nature. Beaucoup avaient le droit de
viser plus haut, qui se sont arrêtés à mi-chemin, pour ne s'être
pas retirés à temps de cette société fiévreuse, haletante, qui a
fait avcffter tant de vocations pleines de promesses à leurs dé-
buts. Pour n'avoir pas su résister aux tentations de toute sorte
qui venaient les assaillir, ils ont succombé, sans comprendre
que la conduite de la vie est aussi un art, le premier de tous,
celui dont on n'enfreint pas impunément les r^les.
Est-ce h dire que l'artiste doive rester en dehors de son
temps et de son pays, pour se complaire dans un stérile
égoïsme? Nous sommes loin de le penser et nous ne saurions
oublier qu'à côté de son art et dans cet art même il a des devoirs
à remplir ; vis-à-vis de ses confrères, en particulier, car s'il arrive
à une situation éminente, il doit les soutenir, les guider par ses
conseils, les assister au besoin par un légitime emploi de l'in-
fluence qu'il a conquise, et il se doit à lui-même de développer
en lui tous les nobles sentimens qui peuvent ouvrir son âme et
son esprit. Dans ime existence bien ordonnée, on trouve du
temps pour tout. Â côté du travail, la famille, les amitiés, la
lecture, les voyages, toutes les distractions que peuvent procurer
les autres arts doivent aussi avoir leur part. Toutes ces satisfac-
tions élevées ont leur prix, toutes peuvent profitera l'artiste : ni
la richesse, ni les honneurs ne sauraient les remplacer.
Piifii.ie MlCUEL*
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LES ORIGINES
DU
CULTURKAMPF ALLEMAND
VI w
L'ALLEMAGNE ET LE CONCILE DU VATICAN
L'Église d'Allemagne se débattait parmi les crises qu'un pré-
cédent article a racontées : le concile du Vatican, qui détacha
d'elle quelques intelligences, la fortifia néanmoins, en lui ren-
dant la paix dans l'unité. Depuis dix ans ses adversaires s'ar-
maient, cherchant un incident pour mobiliser : l'infaillibilité fut
cet incident. Les mêmes décisions dogmatiques qui servirent de
prétexte aux nationaux libéraux pour brouiller les deux pou-
voirs mettaient un terme aux temps troublés durant lesquels
l'Église avait été divisée contre elle-même ; elles affermissaient
sa vigueur en même temps qu'elles lui suscitaient des hostilités;
elles étaient pour elle, tout ensemble, une raison prochaine dé
péri], une raison lointaine de victoire, et sous ce double aspect,
l'assemblée œcuménique nous semble mériter une étude, pré-
face indispensable à l'histoire même du Culturkampf.
I
Lorsqu'en 1865 Pie IX interrogea sur le programme du futur
Concile trente-six évêques de la chrétienté, deux questionnaires
(1) Voyex la A«tme de» !•' avril, !•' juillet, !•' octobre 1907, 15 Janvier et
15 mars 1908.
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192 REVUE DES DEUX MONDES.
furent destinés à l'Allemagne : Ton était adressé à Weis, de
Spire ; l'autre, à Senestrey, de Ratisbonne. Seneslrey réclama,
— comme certains autres parmi les trente-six, — que la prochaine
assemblée s'occupât de l'infaillibilité papale. Les motifs qu'il
alléguait montrent sous quel aspect se présentait aux Allemands
infaillibilistes la passionnante question qui devait transformer en
théologiens certains laïques, en hérétiques certains théologiens.
Il n'y a que très peu d'esprits aujourd'hui, écrivait-il, qui dénient au
Pape la prérogative d'être infaillible; ceux-là mômes qui la contestent
n'agissent point par motifs théologiques, mais avec le dessein de pouvoir
afflrmer et défendre plus sûrement la liberté de la science. Il semble qu'à
cet effet, à une époque toute récente, s'est formée à Munich une école de
théologiens qui, dans tous leurs écrits, visent surtout à déprécier le Saint-
Siège, son autorité, son système de gouvernement, par des allégations
historiques, à l'exposer au dédain et spécialement à contester l'infaillibilité
du Pape parlant ex cathedra,
Seneslrey voulait, dès 1865, que le mépris des professeurs
/arois pour la théologie « romaniste » fût châtié par une ri-
ite œcuménique, par une riposte souveraine. D'une « science »
canière, persifleuse et sarcastique, on en appellerait au
icile ; l'autorité conciliaire, mise en branle à d'autres époques
/ >iT limiter le pouvoir papal, se dresserait, cette fois, pour le
iger et l'exalter. C'est en regardant Munich que Senestrey
dait que TÉglise parlât, et qu'en précisant les pouvoirs du
pe elle abrégeât d'inutiles polémiques et déroutât d'impé-
uses hostilités. Munich soulevait un débat : Rome devait
(^cepter, l'évoquer, le trancher.
Il ne s'agissait point d'opposer, à un péril nouveau, un
^me nouveau, mais, simplement, d'extraire du dépôt de la
/élation une vérité qui s'y trouvait contenue, et d'affirmer
te vérité, explicitement, sous la forme d'une définition dogma-
ue. Et que le progrès du dogme s'accomplît ainsi par une sorte
réaction contre des tendances déjà réputées dangereuses ou
Qtre des opinions bientôt réputées hérétiques, cela, non plus,
itait pas une nouveauté. Le mystérieux mot de saint Paul :
portet hœreses esse, régit l'histoire séculaire du dogme; les
eures où l'Église s'inquiète le plus de ce qu'elle appelle les
énèbres de Terreur sont toutes proches d'autres heures où ces
énèbres mêmes lui sont une occasion d'épanouir des clartés
louvelles; et le frôlement de ces hérésies dont elle craint que
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LES ORIGINES DU GULTUREAMPF ALLEMAND. 193
la masse des esprits ne soit obscurcie rend plus lumineux pour
sa propre conscience l'immuable contenu de la révélation.
II
Plusieurs brochures allemandes, dès 1868, tracèrent à la
future assemblée certains programmes singulièrement aventu-
reux. Les deu^ principales, dont les auteurs se qualifiaient sim-
plement d' (( ecclésiastiques catholiques, » paraissaient écrites
sous rinfluence de l'école do Munich, à proximité de Doellinger.
L'un de ces opuscules, relativement modéré, attaquait les
Jésuites, rindex, le célibat des prêtres, et soutenait sur les
petits séminaires des théories qui devaient déplaire à Rome.
L'autre, plus exalté, dessinait le plan d'un concile qui serait une
immense représentation démocratique de l'Église. Tous les
chrétiens y devaient être convoqués; ils s'y rassembleraient par
nations; des congrégations nationales, sortes d'assemblées pri-
maires, élaboreraient des propositions. Les évèques, groupés en
congrégations épiscopales, étudieraient ces vœux de la foule. Les
décisions seraient prises dans des séances solennelles. Lorsqu'il
s'agirait de dogme ou de morale, les évéques seuls y voteraient ;
si des questions de discipline étaient en jeu, ou de liturgie, ou
bien encore de politique religieuse, les simples prêtres et les
moines auraient droit à quelques suffrages. Les susceptibilités
nationales seraient soigneusement respectées ; l'épiscopat de
chaque pays aurait un nombre de voix proportionné au chiffre
qu'atteignait dans ce pays la population catholique : si bien que
l'Italie, où les petits diocèses pullulent, verrait nécessairement
un certain nombre de ses évêques rester à la porte du concile ;
tandis que Tépiscopat allemand, peu nombreux et régnant sur
de vastes territoires, siégerait tout entier dans l'auguste assem-
blée. La façon dont s'étaient organisés les Pères de Trente, dont
ils avaient délibéré, dont ils avaient voté, offusquait l'auteur
anonyme; il ne jouait si complaisamment au Sieyès que pour
amener l'Eglise à réagir contre un tel précédent. Passant outre
à trois siècles d'histoire, cet esprit avancé, qui peut-être n'était
qu'arriéré, remontait jusqu'au xv« siècle, jusqu'à Constance,
jusqu'à Bâle, pour adapter aux maximes de 1848 l'Église démo-
cratisée. Il y avait une sorte d'anachronisme, à vouloir ressus-
citer, dans la catholicité à laquelle Pie IX présidait, les expé-
TOMB XLVIL — 1008. 13
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- r^^B
194 REVUE DÈS DEUX MONDES.
diens révolutionnaires qu'avait imaginés la théologie gallicane,
en vue d'échapper à l'anarchie du Grand Schisme : comme si la
papauté n'avait jadis esquivé le joug de certaines aristocraties
conciliaires que pour se laisser tyranniser par une démocratie
conciliaire; comme si elle n'avait triomphé d'un parlementa-
risme oligarchique que pour devenir la captive et l'esclave d'un
certain puritanisme.
Ces mystérieux manifestes avaient déjà fait grand bruit,
lorsqu'en février 1869 la Civiltà Cattolica publia une correspon-
dance de France, où l'on affirmait que la plupart des catho-
liques français attendaient du concile la proclamation de l'in-
faillibilité, celle de l'Assomption de la Vierge, et un certain
nombre de formules positives, d'affirmations nettes, sur toutes
les questions délicates naguère visées par le Syllabus. Il fut
établi plus tard que cette correspondance, toute privée, avait été
discrètement écrite à l'instigation du nonce, pour être discrète-
ment lue au Vatican, et qu'elle s'était glissée par mégarde dans
la Civiltà. Votre prétendue mégarde est une tactique, ripostaient
les adversaires ; ils avaient autant dé peine à croire un Jésuite
capable d'une étourderie qu'à croire la chaire de Pierre inca-
pable d'erreur. A coup sûr, pensaient-ils, la Civiltà n'avait pu
faillir : ce qu'elle avait commis de malencontreux devait être vo-
lontaire; elle avait agité la question de l'infaillibilité pour dé-
chaîner une campagne hostile, qui rendrait inévitable une défi-
nition. Il y eut tout un parti de catholiques, qui accusèrent
les Jésuites de travailler en agens provocateurs pour le dogme
futur... Mais sans mentionner ici les deux volumes gallicans de
Maret, dont la préparation était dès lors très avancée, les bro-
chures mêmes dans lesquelles l'école de Munich jetait à Rome
un premier défi n'étaient-elles pas antérieures à cette correspon-
dance tant incriminée? Aussi bien, à Munich comme à Paris, les
anti-infaillibilistes avaient déjà braqué leurs pièces, avant que
l'article de la Civiltà ne rendit leur tir plus précis et plus nourri.
L'émotion fut grande à Munich. Du iO au 15 mars 1869, la
Gazette universelle d'Augsbourg publia contre l'omnipotence
papale une série d'articles anonymes^ dont l'auteur concluait
que Tannée 449 s'était tristement illustrée par un concile connu
sous le nom de concile des brigands et que l'année 1869 serait
marquée par le synode des flatteurs. D'aucuns attribuaient à
l'historien Gregorovius cette prose virulente, d'autres au prêtre
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LES ORIGINES DU CULTURKAMPP ALLEMAND. 195
Pichler, connu par ses travaux sur le schisme grec ; les plus
avisés soupçonnaient Doellinger. Cinq mois et demi plus tard,
ces articles, remaniés et complétés, parurent en un volume,
sous l'équivoque pseudonyme de Janus. L'auteur y développait
une thèse érudite au profit d'une manœuvre politique. La ma-
nœuvre consistait à insinuer que tout développement de la puis-
sance pontificale serait incompatible avec les principes fonda-
mentaux des États modernes; devant des lecteurs prompts à
TefiFroijla docte mémoire d'Ignace Doellinger évoquait les bulles
antiques dans lesquelles des papes affirmaient leur droit de dé-
poser les rois ou de sévir contre l'hérésie. A regarder de près la
plus terrible d'entre elles, la bulle Unamsanctamàe Boniface VllI,
on constate sans pein^ que, strictement parlant, le privilège de
l'infaillibilité ne s'applique, dans ce document, qu'à une ligne
d'affirmations expresses, formelles, solennellement accompa-
gnées du mot Declaramus : « Nous déclarons, en conséquence,
que toute créature humaine est soumise au Saint-Siège ; » et ceç
mots tels quels, pris en soi, n'offrent rien d'alarmant pour les
rois, même pour les républiques. Mais ces distinctions parais-
saient subtiles aux profanes, mal accoutumés à comprendre que,
dans certains domaines, il est nécessaire de distinguer si l'on ne
veut pas confondre ; et l'ensemble des documens alignés par
Doellinger laissait à la simplicité publique cette impression
qu'un accroissement de la primatie pontificale mettrait en grave
péril l'autonomie des États.
Au surplus, Doellinger, biffant des pages entières de son
Histoire de fÉglise, exposait une thèse nouvelle d'après laquelle
les progrès de la papauté, dans le passé même, avaient résulté
d'une série d'usurpations. Jusque vers le milieu du ix® siècle,
cette puissance s'était conduite correctement, développée nor-
malement; une fois parues les Fausses Décré taies, elle n'avait
plus été qu'une excroissance morbide (1). On verra plus tard,
après la mort d'Ignace Doellinger, l'un des disciples de ce
maître attaquer Tauthenticité des fameux canons de Sardique,
de Tannée 343, et s'efforcer ainsi de faire remonter jusqu'au
(1) Le dernier historien critique des « origines de la monarchie ecclésiastique
romaine, » M. Babut, déclare tout net que la thèse de Doellinger est d'une « faus>
seté énorme, » et que l'œuvre de Grégoire Vil « ne fut pas une création, mais un
essai de restauration de la papauté du y* siècle. » (Bulletin des Bibliothèques popu'
laires, 1906, p. 68).
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■ '7^
196 REVUE DES DEUX SrOXDES.
iv« sièclo même les incorrections de la papauté. La science d(
Doellinger, pointilleuse et taquine, expliquait mal la riche com-
plexité des faits; il y avait quelque chose de volontairement
rétréci, d'humiliant pour l'humanité, dans cette méthode mo-
rose qui se targuait d'attribuer à une série de falsifications une
apparition comme celle de la papauté.
Pour qu'une idée fit son œuvre, pour qu'elle fût vraiment
une idée-force, suffirait-il, d'aventure, qu'elle jaillît un jour
dans le cerveau d'un mystificateur? L'apocryphe aurait-il une
telle puissance architecturale, que des réalités massives et
même grandioses pussent n'être rien de plus que les filles du
mensonge, et non pas du mensonge de la légende, sorte de
poésie parfois plus vraie que Thistoire, mais du mensonge pédant
et mesquin subtilement préparé par des scribes? Lorsque le
Doellingor de 1869 rabaissait ainsi le grand phénomène reli-
gieux qu'offre l'épanouissement de la papauté, il ne 'prévoyait
pas, apparemment, que bientôt l'Allemagne protestante, par la
voix des Weiszâcker et des Harnack, rendrait au contraire hom-
mage à ta primauté romaine primitive et à la conception catho-
lique de cette primauté, telle qu'un autre Doellinger, celui de
1830 et de 1840, l'avait brillamment défendue.
Mais l'Allemagne savante de 1869 se passionnait pour les
anecdotes d'interpolations ou de grattages à travers lesquelles
Ténigmatique Janus semblait dérouler, comme un roman d'a-
ventures, toute l'évolution de la papauté. Le futur cardinal Her-
genroether publiait VAnli-Janus, et se refusait à croire, encore,
que le publiciste auquel il ripostait fût véritablement Ignace
Doellinger. Janus, — car c'était lui, — continuait dlnstruire les
clercs à l'université; il avait sur eux une influence immense,
« qu'on peut à peine comprendre si on ne l'a pas subie. » Ce sont
les propres termes d'un théologien fort connu, le P. Weiss, do-
minicain, qui, de son aveu„ se serait, à celte date, fait brûler pour
Doellinger. Janus demeurait professeur, éducateur d'esprits,
directeur d'études, au service de cette Eglise qui, s'il le fallait
croire, bénéficiait depuis dix siècles de certaines tromperies.
Déjà pourtant Frohschammer, depuis longtemps sorti de
' l'Église, concluait que, pour 6tre logique avec lui-môme, Janus
aussi devait faire exode. Un Espagnol résidant à Munich, Lianno,
prêchait, dans ses brochures, la séparation d'avec le Saint-Siège;
et le même programme s'étalait, en mai, dans un curieux appel
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LES ORIGINES DU CULTURKAMPF ALLEMAND. 107
adressé aux catholiques badois. On y signalait qu'à la place du
vrai catholicisme, une confession nouvelle se fondait : le vrai
catholicisme exigeait tous les dix ans un concile provincial, tous
les ans un synode diocésain ; la confession nouvelle installait un
absolutisme ecclésiastique. Entre ces deux religions, TÉtat
saurait discerner; et ce n'est pas à celle-ci, assurément, qu'il attri-
buerait les biens de l'Église et reconnaîtrait des droits d'Église:
traitant le romanisme en nouveau venu, il qualifierait officiel-
lement d'héritiers légitimes du catholicisme les ennemis de l'au-
tocratie papale. Ainsi fermentaient les impatientes espérances
qui pousseront plus tard les « vieux-catholiques » à réclamer
du pouvoir civil, en faveur de leur Église, un brevet d'antiquité
et un sceau d'authenticité.
III
Mais déjà, derrière Janus, se dressait TÉtat bavarois.
Louis II questionnait le nonce sur les rumeurs qui couraient au
sujet de l'infaillibilité. Le professeur Haneberg rentrait de
Rome; il racontait qu'au début du concile Manning se lèverait,
demanderait la définition de L'infaillibilité, que, « par une accla-
mation générale et bruyante, »> les évoques soutiendraient Man-
ning, et que le pape céderait, « entraîné par cet élan, ce mou-
vement du Saint-Esprit. » « Reisach et les Jésuites, Manning et
tidti quantij écrivait Doellinger, c'est une phalange formidable. »
Et devant cette phalange tremblait la cour de Bavière, qui de
vieille date détestait Rëisach. Doellinger faisait pour le prince
de Hohenlohe, président du ministère, un brouillon tout anxieux,
tout apeuré, et ce brouillon était l'origine de la retentissante
dépêche du 9 avril 1869, par laquelle Hohenlohe invitait les
cabinets de l'Europe à s'entendre, pour la défense des idées
modernes, pour la sauvegarde des droits des États.
Hohenlohe semblait croire que le concile s'occuperait de poli-
tique beaucoup pliis que de théologie ; on eût dit qu'il perdait
de vue, — si jamais son attention s y fût attardée, — le discret et
vaste travail par lequel se préparaient, à Rome, les décisions
conciliaires relatives aux fondemens de la foi. Seule, l'infail-
libilité l'occupait ; il agitait devant l'Europe, comme un épou-
vantail, l'annonce des prétentions théocratiques sous le joug
desquelles le Pape infaillible courberait les gouvernemens tempo-
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498 REYUE DES DEUX MONDES.
rels. Chevalier du droit moderne, il s'insurgeait contre les condam-
nations du Syllabiis, qui, du jour où elles seraient transformées
par le concile en affirmations positives, exigeraient l'adhésion
effective et pratique des divers Etats. Ce qu'il voulait, c'était que
les puissances se concertassent, à l'avance, contre les décrets
qui pourraient être votés sur des questions politico-religieuses
ou sur des matières mixtes.
Si Hohenlohe était allé jusqu'au fond de ce « droit moderne »
dont il s'improvisait le champion, il eût constaté que les
mêmes maximes qui prétendaient délier les princes de leur fidé-
lité à l'Église, abolissaient inversement, par une conséquence
logique, la souveraineté qu'ils affectaient jadis à son endroit, et
que les changemens profonds qui les avaient dégagés de leur
obédience les avaient en même temps privés de leur hégé-
monie... Il n'y a de place pour un Philippe le Bel qu'aux
époques où il y a place pour un saint Louis ; et les rois n'ont
prétexte pour jouer aux sacristains que lorsque leur trône, en
théorie, en principe, s'appuie contre l'autel. Hohenlohe com-
mettait une erreur de date en voulant mettre au service du droit
moderne certains procédés archaïques d'intervention, d'ingé-
rence et d'immixtion ; l'&ge n'était plus où les Ktats pouvaient
aspirer à régner sur TÉglise, parce que Tâge n'était plus où la
foi chrétienne régnait sur les États. Lorsque, en juillet 1868,
M. Emile OUivier, comme député, réclamait la liberté du con-
cile, et lorsque, en 1869, devenu chef du ministère, il savait ré-
sister à certains de ses collègues, résister aussi aux prélats les
plus persuasifs, pour sauvegarder victorieusement cette liberté,
il ne faisait qu'enregistrer, en les commentant avec une dia-
lectique lucide, les nécessités mêmes de l'histoire, et donnait
ainsi l'exemple, peut-être unique, d'une politique religieuse
aussi rassurante pour les consciences que satisfaisante pour les
susceptibilités de l'a esprit laïque. » Mais le prince Clovis de
Hohenlohe ne s'élevait point à ces altitudes ; et ce catholique se
disposait à lutter contre le concile conune il luttait à Munich
même, depuis quelques années, contre les influences cléricales.
L'émoi des protestans en présence des avances que leur avait
faites Pie IX, les brochures de polémique par lesquelles ils y
avaient répondu, la riposte solennelle que le conseil suprême
évangélique de Prusse avait lancée, dès 1868, contre la parole
pontificale^ tous ces faits apparaissaient au prince de Hohen-
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LES ORIGINES DU CULTURKAMPF ALLEMAND. 199
lobe comme un indice certain que le concile allait troubler la
paix religieuse. La circulaire diplomatique qu'il apportait
comme remède n'était rien de plus qu'un acte de police ecclé-
siastique et méritait l'accueil médiocre, tantôt évasif et tantôt
défavorable, que lui réservaient les Cabinets de l'Europe.
Doellinger, à qui Hohenlohe transmettait tour à tour les
réponses des gouvernemens, s'efforçait de les réfuter. L'infailli-
bilité, disait-il en substance, a toutes chances d'être proclamée;
elle installera la théocratie en face des pouvoirs civils ; et ce sera
un fait accompli. Le dogme une fois défini, prêtres et fidëles y
seront à jamais attachés ; aucun gouvernement ne pourra s'in-
surger, et les États qui s'y essaieront ne susciteront que des
sourires. Il n'y a qu'un remède : apeurer Rome tout de suite, et
prêter main forte, ainsi, à ces cardinaux et à ces évêques à
qui déplaît le projet de définition. Alors Hohenlohe lui-même
reprenait la plume : il adressait à la Gazette cTAugsbourg un
article anonyme pour critiquer la réponse louvoyante, dilatoire,
qu'au nom du gouvernement de François-Joseph le comte Beust
avait faite à la circulaire du 9 avril. Beust s'imagine, objectait
Hohenlohe, qu'il sera temps d'aviser, lorsqu'on verra le concile
se préparer à des empiètemens dans le domaine politique ; mais
on ne verra pas le concile se préparer, on apprendra*, tout d'un
coup, et ce sera trop tard, que le concile a empiété.
Tandis que Hohenlohe s'agitait, Bismarck observait et atten-
dait. Boeder, qui représentait en Suisse le roi Guillaume, inter-
rogeait Bismarck sur les intentions de la Prusse : le 23 mars 1869,
le futur chancelier répondait que les évêques ne subiraient
aucune entrave, que le gouvernement s'abstiendrait, qu'on se
tiendrait prêt d'ailleurs à défendre les droits de l'État si ces
droits étaient en péril, mais que, pour l'instant, aucune mesure
préventive n'était nécessaire. Ainsi pensait Bismarck, douze
jours avant que la circulaire Hohenlohe n'étonnât les chancel-
leries. Amim, ministre de Prusse à Bome, dans une lettre qu'il
adressait à Bismarck, le limai 1869, affichait la même indiffé-
rœce au sujet de l'infaillibilité. H lui semblait que Doellinger
s'exagérait singulièrement la portée de ce débat. Ârnim, à cette
date, était tout près de n'y voir qu'une simple chicane de mots.
Que le Pape ne fût infaillible qu'avec les évêques, ou qu'il le fût
sans eux, en quoi cela méritait-il d'intéresser les États, et sur-
tout de les inquiéter? Mais Amim ajoutait oue la « commission
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''^mi
200 REVUE DES DEUX MONDES.
politico-ecclésiastique » préparait, à elle toute seule, certaines
décisions intéressant les rapports de TÉglise et de TÉtat, que
les gouvernemens devaient protester, et que, par surcroît, les
divers Cabinets de TAUemagne devaient exiger d'être repré-
sentés, aux délibérations mêmes du concile, par un ou plusieurs
ambassadeurs. A cette date, ce n'est pas de l'infaillibilité
qu'Arnim se préoccupait, mais uniquement des formules posi-
tives qui pourraient être votées au sujet des deux pouvoirs.
Quelque précise et restreinte que fût son anxiété, Bismarck,
encore, la trouvait exagérée. Que des puissances protestantes
pussent être représentées au concile, c'était impossible, aux
yeux de Bismarck : leurs délégués ne seraient pas écoutés, et ne
recueilleraient qu'humiliation pour leurs souverains. Assu-
rément, dans le vieil État chrétien, où le droit canon devenait
droit public, le prince devait prendre part aux assemblées où
s'élaborait ce droit, mais la Prusse fondait sa politique sur cette
double idée, que l'Église était libre, et que tout empiétement
dans le domaine de l'État comportait une répression : dès lors,
l'envoi d'un ambassadeur au concile inaugurerait une confusion
nouvelle entre les deux pouvoirs. Tout ce que retenait Bismarck
dans la lettre de son ministre, c'est que la « commission politico-
ecclésiastique » devait attirer la vigilance des gouvernemens :
aussi se disait-il autorisé par le roi Guillaume à négocier avec la
Bavière, et même avec les autres États de l'Allemagne, en vue
de faire savoir, à Rome, que, si l'Église s'avisait d'usurper, les
gouvernemens résisteraient. Le 12 juin, à Berlin, Hohenlohe
dinait chez Bismarck avec Varnbueler, le premier ministre du
Wurtemberg. Que Rome fasse toutes les extravagances qu elle
veut, disait Varnbueler, ce sera un clou de plus au cercueil do
l'ultramontanisme. Bismarck montra plus de complaisance appa-
rente pour les désirs de Hohenlohe : il croyait bon que la
Bavière, par une sorte de démarche préventive, envoyât à Rome
quelque personnalité, qui ferait officieusement certaines re-
marques au nom des divers États de l'Allemagne. Varnbuelei
iinit par accepter l'idée. Mais les semaines passaient, et rien ne
se décidait. On annonçait, un instant, que le roi Jean de Saxe
allait se rendre à Rome pour parler au nom de l'Allemagne. Son
état de santé, l'incertitude de la situation, finissaient par l'en
dissuader. Hohenlohe, le 14 juillet, se plaignait à Louis H de la
mauvaise grâce de certains États allemands, jaloux sans doute
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LFS ORIGINES DU CCLTUHKAMPF ALLEMAND. 201
de la Bavière; le 5 août, il avouait à Bismarck n'avoir pas encore
mis la main sur la personnalité qui devait à Rome faire délica-
tement la grosse voix. Bismarck se consolait du retard : évidem-
ment il ne se souciait qu'à moitié de se compromettre avec le
gouvernement de Munich. Ministre d'un État protestant, il pré-
férait laisser à la catholique Bavière la responsabilité d'explica-
tions pénibles avec le chef de la catholicité.
Il savait d'ailleurs, sans doute, que la cour de Rome était
résolue à ne soumettre au concile aucun des projets élaborés par
la « commission politico-ecclésiastique; » et cela suffisait pour
rassurer Bismarck. Le 11 août, il se félicitait, dans une lettre h
Hohenlohe que, grâce à l'entente des Cabinets allemands, le
« parti des fanatiques » eût désormais moins de crédit auprès de
Pie IX; il observait qu'assurément les États, au moins ceux de
l'Allemagne du Nord, trouveraient des armes dans leur législa-
tion, mais qu'il était préférable de prévenir tout conflit, et que
le ministre des Cultes agissait en ce sens sur l'esprit des évéques.
Ainsi Bismarck, en mars et mai 1869, considérait la proclamation
éventuelle de l'infaillibilité comme une affaire purement théolo-
gique, que les princes laïques, spécialement les princes protes-
tans, pouvaient envisager avec pleine indifférence ; les nouvelles
qu'en août il recevait de Rome lui faisaient espérer l'issue paci-
fique des délibérations conciliaires. Tandis qu'il suffisait do
grossir les alarmes de Hohenlohe, de grossir même celles
d'Amim, pour acheminer l'Allemagne, tout doucement, vers
l'éclosion d'un CuUurkampf^ Bismarck, au contraire, parlait
encore et agissait encore en homme de paix religieuse, et comme
s'il n'avait eu d'autre idéal que de prolonger en Prusse la poli-
tique ecclésiastique inaugurée jadis par Frédéric-Guillaume lY.
Hohenlohe, lui, malgré la fraîcheur d'accueil qu'il rencon-
trait en Europe, et même en Allemagne, entretenait dans l'opi-
nion publique, et dans son propre cerveau, une sorte d'obses-
sion des périls politiques qu'entraînerait l'infaillibilité : il
questionnait des prêtres, des légistes, pour qu'ils lui fournissent
des raisons d'avoir peur. A Wurzbourg, il était déçu : la
faculté de théologie lui répondait qu'alors même que le concile
déclarerait le Pape infaillible et dogmatiserait sur le Syllabus,
l'accord des deux pouvoirs ne serait aucunement lésé; elle niait
que la définition conciliaire pût avoir pour effet de donner une
Tsleur dogmatique h, la théorie de la souveraineté du Pape sur
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202
REVUE DES DEUX MONDES.
les rois ou aux principes canoniques sur l'immunité des clercs.
Mais les théologiens de Munich, à Tunanimité moins deux,
tinrent un autre langage. Le Jésuite Schrader avait tenté de ré-
diger les formules affirmatives qui ripostaient à chacune des
thèses condamnées par le Syllabus; et Tune de ces formules
énonçait que le pouvoir civil ne peut pas slmmiscer dans les ques-
tions de religion, de morale et de droit canon, ni se faire juge
des instructions données par les chefs ecclésiastiques comme des
règles pour la conscience. Doellinger et ses collègues voyaient
dans cette phrase un péril public. Plusieurs brochures surgirent,
pour les réfuter. Alors les juristes vinrent à la rescousse; la
faculté de droit proclama que les décisions conciliaires projetées
bouleverseraient complètement, en Bavière, les rapports de
rÉglise et de TÉtat. La consultation qu'elle rédigea mettait en
relief certaines thèses du Syllabus et répondait à ces anathèmes
d'Église par l'affirmation très tranchante et très crue de la pré-
pondérance laïque. Les cartons des ministères s'ouvraient à
ces doctes manuscrits; il y avait là des armes toutes prêtes, que
manieraient, à l'heure opportune, publicistes, magistrats et po-
liciers. Hohenlohe priait les autres gouvernemens de FAlle-
magne de mobiliser aussi leurs savans ; les gouvernemens
restaient sourds. La défiante devise : Si vis pacem, para
bellum, qui même n'est pas toujours justifiée lorsqu'il s'agit des
relations entre deux États, devient messéante dès qu'on veut
l'étendre aul rapports avec l'Église ; et lorsque, sous les auspices
de Doellinger, la catholique Bavière, seule parmi les puissances
allemandes, aménageait un arsenal et préparait la guerre, lors-
qu'elle remplaçait son ministre à Rome, Sigmund, réputé trop
conciliant, par le comte TauflFkirchen, homme de confiance de
Hohenlohe, on ne peut dire, en vérité, qu'elle cherchât la paix
IV
A l'écart des publicistes qui voulaient émouvoir l'opinion, à
l'écart des diplomates qui voulaient émouvoir l'Europe, une autre
action s'exerçait, moins agressive et plus discrète, sur l'épiscopat
de l'Allemagne. L'évêque de Trêves, dans une pastorale, avait
expliqué que les prêtres et même les laïques pouvaient influer
sur un concile. Les esprits vibraient trop pour être insensibles à
de pareilles remarques; on y voyait des invites. Un professeur de
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LES ORIGINES DU CULTURKAMPF ALLEMAND. 203
Coblentz, Stumpf, qu'une certaine fougue poussait sans doute à
des généralisations faciles^ allégua qu'en effet la correspondance
publiée par la Civiltà dénotait l'effort d'un grand ordre religieux
pour exercer une pesée sur le concile, et que des Allemands
intelligens avaient le droit d'agir, non moins que les Jésuites. Le
manifeste qu'il rédigea circula dans la région de Coblentz, en
quête de signataires distingués. Il concluait nettement que la
définition de l'infaillibilité n'était pas opportune, et qu'elle ris-
quait d'entraver l'union des Églises. Si d'ailleurs le concile vou-
lait de la besogne, Stumpf lui signalait quatre tâches : rompre
avec la conception médiévale d'un État tbéocratique où la con-
trainte des lois civiles est mise au service du dogme; travailler
au relèvement scientifique du clergé; organiser la participation
des fidèles à la vie de l'Église; supprimer l'Index. Un acci-
dent fit s'envoler une copie de ce papier dans les bureaux de la
Gazette universelle d'Âugsbourg. L'évêque de Trêves, mécontent,
garda le silence. Stumpf collaborait souvent à la Feuille de litté-
rature théologique y de Bonn : dans cette ville, aussi, l'adresse
trouva des signataires, qui l'expédièrent à Melchers, archevêque
de Cologne. Melchers répondit qu'il ferait usage de la commu-
nication et qu'en promettant soumission, quoi qu'il advint, aux
décrets du concile, ces laïques réjouissaient son cœur d'évêque.
En fait, Stumpf oubliera plus tard l'engagement qu'il avait pris,
ne retiendra que les avis qu'il avait donnés et^ mortifié, il quit-
tera l'Église.
Le manifeste de Coblentz n'avait fait que reproduire, sous des
signatures laïques, les idées et les vœux qu'exprimaient volon-
tiers, dans leurs cercles restreints, un certain nombre de pro-
fesseurs des facultés de théologie ; mais en traitant d'une façon
sommaire des questions délicates, il encourait des reproches
qui ne lui furent pas épargnés. Les Voix de Maria Laach le
discutèrent, avec leur habituelle précision théologique. On
accusa Stumpf de provoquer une immixtion des puissances
laïques dans les débats conciliaires : il se défendit en observant
que la rédaction de l'adresse, qui datait du 23 mars, était anté-
rieure à la publication de la circulaire Hohenlohe. On nota cer-
taines harmonies entre les aspirations de l'école de Munich et
celles dont témoignait le manifeste de Coblentz. Stumpf maintint
que Doellinger était complètement étranger à la confection du
document. Mais Tintrépidité qu'affectaient les manifostans de
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204 REVUE DES DEUX MONDES.
Coblentz à s'aventurer sur les terrains les plus variés compro-
mettait plutôt qu'elle ne fortifiait leur action principale, qui
visait l'infaillibilité. Car en même temps qu'ils voulaient dissua-
der le concile de déférer aux vœux de ce qu'ils appelaient une
école, Ils proposaient en bloc à sa ratification, en matière intel-
lectuelle, canonique, politique, les vœux d'une autre école; et
du jour où l'anti-infaillibilisme apparaissait comme étroitement
lié à un certain système de fronde, la définition conciliaire sem-
blait d'autant plus urgente et d autant plus justifiée, que Stumpf
se flattait d'avoir & sa suite « les neuf dixièmes des Allemands
intelligens. » On pouvait estimer, même, qu en prenant Tinitia-
tive de cette définition le concile opposerait la plus efficace des
réponses à ceux qui demandaient, comme le faisait Stumpf dans
une lettre à l'évêque d'Ermeland, que des synodes diocésains
fussent préalablement réunis, où les laïques seraient représen-
tés. C'était considérer l'assemblée œcuménique comme une
émanation des assemblées primaires de la chrétienté, et comme
tenant son pouvoir d'en bas plus que d'en haut. Mais dès lors,
puisque la souveraineté du concile était en butte aux mêmes
suspicions que celle du Pape, la spontanéité même avec laquelle
le concile exalterait le Pape attesterait le droit de l'autorité
conciliaire et témoignerait avec éclat qu'un concile œcuménique
était quelque chose de plus et quelque chose d'autre que l'étage
supérieur de je ne sais quel parlementarisme ecclésiastique.
Leur sens catholique, plus encore que leur habileté tactique,
dissuada les parlementaires de Berlin d'imiter la faute commise
à Coblentz. En juin 1869, les Rhénans Pierre Reichensperger
et Hosius, le Hanovrien Windthorst, les Bavarois Joerg et
Freitag, le Wurtembergeois Probst, s'étant rencontrés au Par-
lement douanier, se confièrent les craintes que Tinfaillibilité
leur inspirait. Us redoutaient spécialement, comme l'expliqua
plus tard un d'entre eux, les prétextes qu'elle pourrait offrir à
des États malveillans, pour une politique de persécutions. Une
réunion de catholiques, par eux convoquée, fut assez confuse :
on était en désaccord sur les moyens d'exprimer l'appréhension
commune. Joerg, qui dirigeait à Munich les Feuilles historico-
politiques, fut chargé de s'enquérir. Ses luttes pour le roma-
nisme, sa brouille avec son ancien ami Doellinger, son hostilité
déclarée contre le manifeste de Coblentz, assuraient à Joerg la
confiance des milieux les plus orthodoxes ; aucune plume n'était
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LES ORIGINES DU CULTUHKAMPF ALLEMAND. 2ûo
mieux à l'abri de toute suspicion. Informations prises, Joerg fil
savoir à ses collègues qu'on ne publierait aucune adresse, qu'on
ne mendierait point des signatures, et qu'on se contenterait d'ex-
pédier à larcbevôque de Munich, pour qu'il en fît part à ses
collègues, une communication confidentielle. De fait, ce docu-
ment, qu'on appelle couramment l'adresse de Berlin, ne fut connu
du public que trois ans plus tard. Â Berlin comme à CoLIeutz,
l'infaillibilité n'était pas l'unique question traitée; mais tandis
que les manifestans de Goblentz semblaient s'attacher, par le
reste de leurs vœux, à rejoindre l'école de Munich, les silen-
cieux correspondans de Berlin afifectaient de s'en distinguer :
ils se disaient hostiles à la notion d'Église nationale, procla-
maient le droit du Pape d'avertir et de défendre, et affirmaient
enfin, à l'encontre de la circulaire Hohenlohe, que le concile
devait être libre à l'endroit des États. Ils déclaraient parler conmie
membres de « la généralité des croyans,qui sont les dépositaires
de la tradition ininterrompuie. » « Jamais, insistaient-ils, on n'a
contesté, même aux laïques, dans la mesure de leur zèle pour le
règne terrestre de Dieu, le droit de témoigner descourans et des
impulsions qui se produisent au sein de la communauté ecclésias-
tique. » Et, s'autorisant ainsi de la tradition même pour prendre
licence d'intervenir, ces bons catholiques ajoutaient simplement :
Lorsque le chef de l'Église catholique tire du dépôt primitif- de TKglise
les arûrmations positives de la foi, agit-il seul, ou seulement en union avec
l'ensemble des évèques? Dans les siècles anciens, les circonstances cxlc-
rieores et le malheur des temps ont pu rendre brûlante cette question ;
mais aujourd'hui, d'après notre conscience de membres de l'Eglise, la solu-
tion apparaît d'autant moins nécessaire, que le concile pourrait être des-
tiné par la Providence divine à ouvrir, avec une autorité partout incon testée»
une période nouvelle de grandes assemblées ecclésiastiques.
Rien de plus, rien de moins; et ces laïques, ensuite, ren-
traient dans le silence. Windthorst seul, peut-être, si l'on en
croit certains bruits, soulageait encore son mécontentement
par d'âpres boutades contre les Jésuites. Auguste Reichens-
perger, qui pensait comme le « concile laïque » de Berlin, de-
meurait plus calme : si anxieux qu'il fût en constatatant les idées
archaïques dans lesquelles s'enlizaient, en politique, certains
infaillibilistes, il gardait confiance dans la prudence finale de
l'Église. « A mon regret, écrivait-il, un parti so montre, qui
voit le salut dans l'ancien régime des rois tn^d chrétiens, et qui
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206 REVUR DES DEUX MONDES.
ne sait pas distinguer entre le vrai et le faux libéralisme. Je
m'attache solidement à cette espérance, que la sagesse tradition-
nelle de rÉglise se vérifiera une fois de plus. En soi, le combat
que se livrent les esprits n'est pas un malheur : tout au con-
traire. » Auguste Reichensperger octogénaire fut récompensé de
sa certitude sereine, par Tissue que donnait au combat l'octogé-
naire Léon XIII.
Harcelé d'une multitude d'avis, 1 episcopat se recueillait.
Que des catholiques éprouvés, à qui l'on ne pouvait imputer
aucune théorie subversive, soit en théologie soit en droit
canon, e1 qui de vieille date défendaient l'Église dans les assem-
blées politiques, risquassent des réserves anxieuses, c'était là
un fait très grave, et que des pasteurs d'âmes, responsables de la
marche du concile, ne pouvaient négliger. Un autre symptôme
excitait l'émoi : on savait de bonne source que certains représen-
tans illustres de l'école théglogique de Mayence, école n roma-
niste, » école « scolastique^ » réputaient inopportune, eux aussi,
la définition de l'infaillibilité. L'adresse de Berlin prouvait que
le projet de définition déplaisait aux avocats politiques de
rËglise, et les inquiétudes qu'inspirait ce projet à des hommes
comme Ketteler, comme Moufang, comme Heinrich, révélaient
qu'il était frappé de disgrâce par ceux-là mêmes qui avaient le
plus vigoureusement combattu l'école de Munich.
« Dans notre temps, écrivait en 1867 Ketteler à Dupanloup,
il ne s'agit point d'accroître le nombre des dogmes. Plus le monde
est malade des efforts de l'absolutisme, plus l'Église, qui ren-
ferme une économie si admirable dans sa hiérarchie, devra éviter
toute démarche qui pourrait laisser croire qu'elle subit elle-même
l'influence de cet esprit dominant. » Ketteler n'était ni un théo-
logien de profession, ni un historien de profession; avant de
recruter en leur faveur certaines raisons historiques ou théolo-
giques, ses doutes sur l'opportunité de la définition résultaient,
chez lui, du même système d'idées au nom duquel il combattait
l'omnipotence du pouvoir civil et la centralisation d'État, l'onmi-
potence du propriétaire et celle du chef d'industrie. Quelle que fût
sa foi profonde dans l'assistance surnaturelle qui sauverait des
périls de la toute-puissance un pape proclamé infaillible, il
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LES ORIGINES DU CULTUBKAMPF ALLEMAND. 207
redoutait que la papauté n'encourût les critiques superficielles
de Topinibn laïque en se donnant même les apparences d'être un
pouvoir sans contrôle et sans frein. Ketteler drapait, dans sa robe
d'évôque, un féodal, un décentralisateur, un autonomiste con-
vaincu ; à force de haïr l'absolu dans l'humanité, il en était venu
à craindre que le vicaire de Dieu, — un homme, — ne fût en
quelque mesure dépositaire de Tabsolutisme divin.
Son vicaire-général Moufang, qui passa quelques mois k
Rome comme consulteur, était nettement hostile au projet de
définition. « Je crois à l'infaillibilité, disait-il un jour àManning,
mais je considère comme inopportun de la définir à présent; n
et sur l'invitation de l'archevêque anglais, il indiqua par écrit
douze raisons d'ajournement. Pie IX, expliquait-il en substance,
était armé par le décret du concile de Florence et par le Credo
du pape Pie IV; un respect presque universel accueillait ses
décisions; que voulait-on de plus? et pourquoi s'engager en
d'épineux débats sur les conditions d'exercice de l'infai'llibilité?
Une définition ayant trait à l'autorité même de l'Église était
d'une délicatesse tout exceptionnelle. Si les évêques se divi-
saient, ce serait d'abord très triste, et puis quel parti prendrait-on?
S'ils adhéraient d'une seule voix à l'infaillibilité, on dirait qu'ils
abdiquent leur autorité dogmatique; on en profiterait |pour
les déprécier, et eux-mêmes, peut-être, se relftcheraient et s'attié*
diraient dans leur mission traditionnelle de juges de la foi. Par
surcroît, la définition serait un obstacle à la réunion des Églises,
elle gênerait le retour des protestans à Tunité, elle pourrait
troubler les consciences catholiques; elle provoquerait l'afflux à
Rome, non point seulement des questions de doctrine, mais d'une
multitude d'affaires, qui encombreraient les congrégations, et
fallait-il ainsi développer la centralisation romaine aux dépens
des autres membres de l'Église? Manning répliqua point par
point à ces objections de Moufang, mais sans réussir à le
convaincre. Il semble bien, — c'était l'impression de Manning, —
que le point de vue de Ketteler à l'origine était exactement
celui de Moufang. Mais on se convainquit bientôt à Mayence que
l'infaillibilité personnelle du Pontife préoccupait trop vivement
la chrétienté pour être passée sous silence au prochain concile,
et tandis que Moufang, au début de l'année, était plutôt d'avis
qu'on ne regardât point la question, Ketteler et Heinrich, vers
l'été, ptonsèrent au contraire qu'il la fallait étudier, et même
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jr^imm^
208 REVUE DES DEUX MONDES.
éplucher. Leur initiative détermina le jeune professeur Lujo
Brentano, de Wurzbourg, à rédiger une série de remarques
dont la plupart militaient contre l'opportunité, et dont quelques-
unes pouvaient être facilement exploitées par les négateurs
mêmes de Tinfaillibilité papale. Heinrich et Ketteler ne présen-
taient point Tavis de Brentano comme un oracle, mais comme
un document; et ce qu'à Mayence on voulait prouver, c'est
qu'avant toute définition une « grande vigilance, un sérieux tra-
vail de critique » était nécessaire. Si les hommes de Mayence
eussent été les intransigeans que dénonçait l'école de Munich,
ils auraient tout de suite, par réaction même contre les pam-
phlets qui s'imprimaient en Bavière, rompu des lances pour
l'infaillibilité ; mais ce rôle de polémistes n'était point de leur
goût, et dans le spectacle même de leurs hésitations, de leurs
oscillations, de leurs scrupules et de leurs recherches, apparaît
l'altière et grave idée qu'ils se faisaient du concile.
Le premier septembre, dix-sept membres de l'épiscopat,
dont un, Hefele, n'était pas encore consacré, se réunirent à
Fulda, près du tombeau de saint Boniface ; trois autres évoques
étaient représentés. On parla du concile. Trois membres furent
désignés, pour dresser la liste de certains désirs qu'au nom de
l'Église d'Allemagne il conviendrait d'y présenter. Mais c'est de
l'infaillibilité, surtout, que l'on s'occupa. Ketteler parla d'après
quelques notes, griffonnées par Heinrich.
Si la question de rinfaillibilité se pose, expliqua-t-il, il sera presque
aussi inopportun de la repousser sommairement que de la promulguer som-
mairement; mais les évoques doivent se mettre d'accord, pour décider
qu'on fera des recherches approfondies, d'après toutes les exigences de la
critique scientifique, sur les preuves traditionnelles de rinfaillibilité, qu'on
donnera aux adversaires toute liberté de dire complètement leur avis, et
que les décisions du concile s'exprimeront, non pas seulement en formules
négatives, intelligibles pour les seuls théologiens, mais en formules positives,
compréhensibles et acceptables pour tous les hommes de bonne volonté.
Quelques auditeurs objectèrent que de pareilles décisions,
qui concernaient la méthode de travail du concile, n'étaient pas
de leur compétence. Hefele, le nouvel évêque de Rottenburg,
intervint d'une façon plus décisive : seul sans doute parmi tous
ces prélats, il était hostile à l'idée même d'infaillibilité, et
soucieux, dès lors, d'éviter à ce sujet tous débats conciliaires.
Sa parole fit impression :il avait l'ascendant naturel d'un prêtre
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V'^^' .
LES ORIGINES DU CULTUREAMPF ALLEMAND. 209
pieux, d'un professeur énidit, connaissait les conciles d'autre-
fois, et venait de préparer, comme consulteur, le concile du
lendemain, ^adresse de Berlin, dont on avait donné lecture,
un opuscule anonyme transmis par la poste, et qui provenait
de Tévêque Dupanloup, la brochure de Brentano qu'apportait
Ketteler, survenaient à point pour étayer les conclusions de
Hefele ; et Ton n'ignorait pas que Dupanloup faisait à ce moment
même un voyage d'Allemagne, afin de prendre contact avec les
adversaires de l'opportunité; il avait, peu de jours avant, à
Cologne même, visité l'archevêque Melchers. Hefele fut prié de
faire sans retard un rapport détaillé. Au bout de vmgt-quatre
heures il le présentait. Il y soutenait que la définition n'était
réclamée, ni par une nécessité urgente ni par un besoin pra-
tique, et qu'elle choquerait les protestans, les Orientaux, les
Allemands cultivés, et les gouvernemens.
Martin de Paderborn, Leonrod d'Eichstâtt, Stahl de Wurz-
bourg, firent observer qu'on avait proclamé l'Immaculée Concep-
tion sans qu'il y eût, à proprement parler, nécessité urgente ni
besoin pratique; que l'Allemagne n'était pas tout dans la chré-
tienté, et qu'en d'autres pays d'innombrables catholiques souhai-
taient la définition; qu'enfin, certains protestans venaient à
l'Église pour y trouver un pouvoir fort, et qu'à ceux-là, du
moins, l'infaillibilité plairait. Mais la thèse de Hefele demeura
victorieuse. Sur 19 votans, évêques ou représentas d'évêques,
13 l'adoptèrent; et bien qu'ils fussent eux-mêmes, à deux ou
trois exceptions près, assez enclins à croire en l'infaillibilité,
ils signèrent une lettre contre l'opportunité, rédigée par l'ad-
versaire le plus tenace de la future définition. Hefele signa-
lait, dans cette lettre, l'émotion des prêtres et des laïques; il
faisait craindre, pour le cas où les infaillibilistes triompheraient,
l'égarement d'un certain nombre de croyans et l'élargissement
du fossé qui séparait de Rome les protestans. « Nous ne pouvons
pas dire, déclaraient avec lui ses treize collègues, que la grande
crainte de beaucoup de laïques et de clercs soit à mépriser,
conmie étant sans fondement et sans valeur ; nous devons avouer
que nous-même, en tant que considérant l'Allemagne, nous esti-
mons l'époque actuelle moins appropriée pour la définition de
rinfaillibilité. » Le 5 septembre, cette lettre prenait la route de
Rome. Pie IX en fut mécontent. Le Pape pouvait croire, à
distance, que toute l'agitation anti-infaillibiliste était concen.
TOKB XLVII. — 1008. 14
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BETTE DES DEUX MOKDES.
trée à Munich, la ville où il avait on nonce, la ville, aussi, ou
Ton faisait le plus de tumulte ; et les égards des évèques pour
les catholiques de Berlin furent peut-être interprétés, sur le
Tibre, conune une demi-capitulation devant les élémens fron-
deurs de la Bavière.
Mais la lettre collective adressée par l'assemblée de Fnlda i
tous les fidèles allemands fut mieux accueillie au Vatican: elle
avait été souhaitée par le nonce, et Ketteler en avait esquissé
un premier brouillon. Elle réclamait que les chrétiens s'aban-
donnassent aux jugemens du concile : ils pouvaient être assurés
que cette assemblée, par cela même qu'elle était divinement in-
spirée, ne proclamerait jamais une doctrine absente de l'Ecri-
ture ou de la tradition apostolique, ni contraire aux principes
de la justice, aux droits de l'État, aux vrais intérêts de la
science, à la liberté légitime des peuples. On dut aimer, à Bome,
cette sorte d'acte de foi par lequel l'assemblée épiscopale de
Fulda et, presque en même temps, la grande assemblée catho-
lique de Dusseldorf, manifestaient à l'avance une confiance
surnaturelle dans les décisions d'un concile œcuménique, quelles
qu'elles fussent. Mais Louis II de Bavière, vaguement informé
de la lettre que la majorité des évêques avaient écrite à Pie IX,
interpréta ce passage de la pastorale conmie une assurance que
l'infaillibilité ne serait par définie, et fit à l'archevêque de Munich
des complimens quelque peu gênans. A Bome,on applaudissait
à la pastorale comme à un moyen de rassurer les fidèles contre les
périls politiques qui, d'après certains journalistes, résulteraient
de l'infaillibilité ; à la cour de Bavière et dans les bureaux de
la Gazette universelle^ on croyait y trouver, au contraire, l'aveu
de ces périls, et une fin de non recevoir pour le projet même de
définition. Pour un jour, — une fois n'était pas coutume, — les
évêques obtenaient en même temps les sourires du Pape et les
sourires du Boi. Était-ce un succcès? De ces deux augustes per-
sonnages, l'un certainement avait mal compris ; et par ailleurs,
la continuation des polémiques dut prouver à l'épiscopat que sa
belle et pacifique lettre ne trouvait pas l'écho qu'elle méritait.
Il fallait que le concile se réunît ; il fallait, dirions-nous volon-
tiers, qu'il fût fini, et qu'à l'inévitable turbulence des veilles de
délibération succédât le calme impérieux des lendemains de
décision. La paix des consciences, désormais, était à ce prix.
Doellinger, en octobre, dans ses Considérations présentées
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^^mff^
LES ORIGINES DU CULTUREAMPF ALLEMAND. 21 i
aux évéques, ramassait en vingt-six thèses les raisons de nier
Tinfaillibilité : Dupanloup lui-même, le plus entreprenant peut-
être parmi les adversaires de la définition, ne cachait pas h
Doellinger, avec qui d'ailleurs il garda des rapports, que cet
écrit lui paraissait regrettable : entre anti-opportunistes et anti-
infaillibilistes, une scission se dessinait. Assurément, toutes
les brochures qui militeraient contre Tidée même d'infaillibilité
pourraient servir aux Strossmayer et aux Darboy, aux Ketteler
et aux Dupanloup, pour avancer que, tout au moins, cette doc-
trine n'était pas suffisamment établie; mais comme ces bro-
chures, tout en même temps, ébranlaient l'autorité pontificale,
elles étaient invoquées, inversement, par les Manning et par les
Pie, par les Senestrey et par les Dechamps, comme l'indice irréfu-
table qu'un acte dogmatique était devenu nécessaire pour conso-
lider cette autorité. C'était une étrange et vraiment ingrate
destinée que celle de l'école de Munich : sans le savoir, sans le
vouloir, elle allait procurer des argumens aux deux fractions du
concile, et rendre urgente la définition du dogme même qu'elle
combattait. Doellinger était trop loin de Rome pour pouvoir
calculer les effets exacts de ses coups, et c'était un fort mauvais
observatoire que cette tour d'ivoire où il se confinait à Munich.
Six mois durant, au jour le jour, tous les cancans de Rome
devaient y affiner ; et sa science, superbe et boudeuse, scanderait
d'un sarcasme retentissant chacun des épisodes du concile.
Comme rit un savant des bévues scientifiques d'un confrère,
ainsi rirait ce prêtre, longuement, interminablement, de ce que
feraient à Rome d'autres prêtres ; et ce rire vengerait les décep-
tions du ministre Hohenlohe, qui, n'ayant pu soulever contre
Rome les cabinets de l'Europe, comptait sur Doellinger pour
soulever contre Rome l'opinion de l'Europe. A Rome même, c'est
surtout dans l'entourage du cardinal Hohenlohe, le frère du mi-
nistre, que seraient recueillies, groupées, et puis expédiées à
Munich par les soins de la légation de Bavière, les innombrables
nouvelles qu'ensuite, dans les journaux, Doellinger exploiterait.
Le professeur qui^ jadis, avait si brillamment lutté pour Téman-
cipation de l'Eglise, était tout près de devenir un théologien
d'État. Mais la force même de l'histoire, qui logiquement ache-
minait l'Église du concile de Trente au concile du Vatican, de-
vait renverser les barricades élevées par son érudition, et passer
outre à la stérilité de son rire.
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^'Tm*
212 REVUE DES DEUX MONDES.
VI
Le 8 décembre 1869, le concile s'ouvrit : un Allemand
d'Autriche, Fessier, évêque de Saint-Poelten,qui soutenait avec
une nuance de modération les idées infaillibilistes, avait été 'dé-
signé par Pie IX comme secrétaire. L'infaillibilité ne figurait
pas à l'ordre du jour; mais c'est à cette question que tous pen-
saient, et d'elle que tous parlaient; et tout de suite la presse,
appliquant au concile, avec une certaine impropriété de termes,
le vocabulaire parlementaire, fit connaître au monde l'existence
d'une majorité, qui voulait le dogme, et d'une minorité, qui ne
le voulait point. Toujours prêt à se remuer lorsqu'il s'agissait
de remuer les autres, l'éloquent évêque d'Orléans s'occupa de
grouper cette minorité et de la faire agir. Les relations qu'il
avait nouées à l'étranger, la notoriété de sa brochure traduite en
diverses langues, lui donnaient pour cette tâche l'ascendant né-
cessaire. D'accord avec l'archevêque hongrois Haynald, il orga-
nisa dès les premiers jours, en groupes nationaux, les prélats
de la minorité, et puis il composa un comité international avec
les délégués de ces divers groupes : l'opposition, — ainsi parlait-
on sommairement, — avait désormais son bureau.
Le cardinal Rauscher, de Vienne, le cardinal Schwarzenberg,
de Prague, couvraient de leur pourpre les Allemands opposans.
Schwarzenberg, très accessible à l'influence des professeurs, était
hostile à Finfaillibilité elle-même; on trouvait une pareille
hostilité, beaucoup plus formelle encore, chez l'évêque Hefele.
Rauscher déclarait au contraire que, depuis quarante ans, il
croyait le pape infaillible, mais il préférait qu'on ne définît point
ce dogme ; il était suivi sur ce terrain par Melchers de Cologne,
par Eberhard de Trêves, par Wedekin de Hildesheim, par
Foerster de Breslau, qui, tous quatre, naguère, au concile de
Cologne, avaient admis Tinfaillibilité; Scherr de Munich, Dinkel
d'Augsbourg, Deinlein de Bamberg, Ketteler de Mayence, Brink-
mann de Munster, Beckmann d'Osnabruck, Kremeniz d'Errae-
land, se conformaient aussi, chacun avec sa nuance de caractère
cl sou degré d'intelligence, à cette attitude respectable et sub-
tile. En face d'eux, Leonrod d'Eichstiitt, Stahl de Wurzbourg,
Ledochowski de Posen, étaient acquis à la définition ; Martin de
Paderborn, Senestrey de Ratisbonne, mettaient un zèle tenace à
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LES ORIGmES DD CULTURKAMPF ALLEMAIÏD. 213
vouloir aboutir. Ces deux prélats surent bientôt quelle mobili-
sation préparait Dupanloup; sans retard ils s'unirent àDechamps
de Malines, à Manning de Westminster, pour donner à la majo-
rité conscience d'elle-même. On se rencontra d'abord chez
Senestrey, puis chez les Rédemptoristes de la villa Caserta ; et
c'est dans ces rendez-vous que se prépara la liste des prélats qui
devaient faire partie de la députation chargée d'étudier les
schémas concernant la foi. Senestrey fit imprimer cette liste, et
la répandit : elle ne comprenait que des partisans de l'infailli-
bilité, et l'emporta, au vote, sur la liste proposée ptir la mino-
rité, où ne figuraient que des adversaires de la future définition,
Sans que la question fût inscrite encore parmi celles qui devaient
être discutées, c'est sur elle qu'on bataillait.
CQtiaxïis schémas étaient préparés, relatifs aux évoques, aux
élections épiscopales, à la vie des prêtres, à la rédaction d'un
petit catéchisme universel, à la foi catholique : ils occupèrent
les députations et les séances générales du concile, quelques
mois durant. Dans les discussions qu'ils suscitèrent, Tépiscopat
d'Allemagne prononça quelques discours écoutés.
Martin, surtout, fut associé très intimement aux travaux
dogmatiques de l'assemblée. Il aimait l'ampleur des schémas^ il
trouvait des jouissances de professeur dans leur exactitude di-
dactique, par laquelle tant d'autres professeurs étaient visés et
réfutés. Le « schéma sur la doctrine catholique contre les er-
reurs rationalistes » déplaisait à certains évêques, qui parlaient
de le repousser. Cela manque d'onction, disait Rauscher, de
Vienne ; cela manque de souffle et d'envolée ; cela ressemble à
un manuel de théologie; pourquoi faire parler au concile la
langue de l'école et non celle du peuple? Martin alors de s'in-
surger : dût-il s'exposer aux persiflages de l'anti-infaillibiliste
Haynald, il maintenait que ce serait un manque de piété, de
repousser brutalement un schéma proposé par le Pape : et puis
il expliquait surtout que l'Église, ayant désormais à lutter, non
contre quelques personnalités hérétiques, mais contre des écoles
philosophiques, devait, sans crainte, prendre elle-même un lan-
gage d'école et dérouler assez longuement ses schémas pour
qu'ils fussent clairs, instructifs, décisifs. Lorsque le 24 avril 1870
furent votés la préface du schéma et les quatre chapitres sur
Dieu, sur la révélation, sur la foi, sur la raison, le nom de
Martin, les noms de Kleutgen et de Franzclin, de Pie et de
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214 REYUB DES PEUX MONDES.
Gasser, qui avaient puissamment aidé l'évêque de Paderborn,
furent comme efifacés : ces pages de philosophie chrétienne deve-
naient pour les croyans l'œuvre de TEsprit. Mais Conrad Martin
ne demandait rien de plus : on peut se consoler de ne point
signer son travail, lorsque c'est Dieu qui le signe. La prison, la
déportation, la mort en exil allaient, en moins de dix ans, par-
achever la gloire de ce prélat.
Vil
Dans les intervalles des séances, où s'édifiaient, lentement,
ces architectures dogmatiques, Tinfaillibilité captivait les pen-
sées ; et comme un secret planait sur les délibérations de l'as-
semblée, les gazettes du monde, qui n en connaissaient cpie les
alentours, consacraient leurs chroniques romaines à cette infail-
libilité dont le concile lui-même ne s'occupait pas encore.
Le jour de Noël, Dechamps, qui avait derrière lui les évoques
Delges, demanda qu'on l'inscrivit au programme. Mais ce fut
dans une réunion tenue cette même semaine chez Senestrey que
se prépara l'initiative décisive. Il y avait là Martin, Manning,
Tévêque Gasser, de Brixen. « L'infaillibilité, pour moi, est une
vérité révélée, au même titre que la divinité du Christ, » proclama
Senestrey. Deux autres rencontres eurent lieu, l'une à la villa
Caserta, l'autre chez Senestrey encore; et dans ce dernier rendez-
vous, le 28 décembre, on concerta les termes de l'adresse récla-
mant la définition. En peu de jours, elle avait recueilli 388 signa-
tures. La minorité serra les rangs ; et l'un des épisodes de cette
offensive fut la préparation par Rauscher d'une adresse au Pape,
que signèrent tous les Allemands opposans, et qui porte la date
du 12 janvier. Les signataires proclamaient l'autorité dogma*
tique du Pontife et l'obéissance vraie due par tous les chrétiens
aux décrets du Pape; ils constataient, même, que l'infaillibilité
personnelle ex cathedra était enseignée par des hommes savans
et pieux; mais, pour trois raisons d'opportunité, ils voulaient
écarter une définition : à cause des objections des professeurs,
ils la trouvaient prématurée ; à cause des polémiques qu'elle
susciterait, ils la repu talent troublante; à cause des menaces que
balbutiaient certains États, ils la redoutaient conmie un péril.
Dans son palais du Capitole, Ârnim, ministre de Prusse,
recevait les évêques : il les faisait parler, leur parlait, se servait
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LES ORIGINES DU CULTURKAMPF ALLEMAND. 215
de leurs propos pour essayer d^alarmer Berlin, et proiitaii de son
crédit de diplomate pour achever de les inquiéter eux-mêmes.
On ne retrouvait plus dans ses lettres, ni dans son langage, Tin-
sou ciance un peu dédaigneuse avec laquelle, naguère, il se désin-
téressait de Tinfaillibilité : la seule évocation de ce dogme le har-
celait, le tourmentait, et il songeait à une façon d'anti-concile,
formé par les représentans des gouvernemens. Mais au loin
Bismarck restait froid, passif, expectant: il écrivait à Ârnim, le
5 janvier, que la législation, la puiàsance de l'opinion, la majo-
rité protestante de la Prusse, garantissaient à l'avance ce pays
contre les empiètemens de l'Église, et cpi'en négociant avec le
concile, on exposerait le roi de Prusse, soit à un échec, soit à un
compromis où le droit public du royaume péricliterait. Il en-
courageait Arnim, cependant, à peser sur les évoques prussiens,
à les soutenir moralement, à leur faire escompter même qu'en
cas de désagrémens la Prusse revendiquerait leurs droits, à tra-
vailler enfin pour que a les élémens de vie religieuse propres au
catholicisme allemand, combinés avec la liberté intellectuelle,
avec les aspirations scientifiques, eussent une influence au
concile. » Non pas que ces affaires, insinuait-il avec persistance,
intéressassent Jbeaucoup l'État prussien ; mais si Bismarck pre-
nait la peine d'un tel souci, c'était, à l'entendre, par sympathie
pour la vie religieuse des sujets catholiques.
Adieu donc l'anti-concile. L'État prussien répudiait les
grands projets d'Amim. Quelques conseils aux évoques, quelques
paroles vibrantes, réconfortantes, devant une hospitalière table
à thé : voilà tout ce qu'on demandait, tout ce qu'on permettait
à cet impétueux personnage. Mais déjà son activité mortifiée se
tournait vers Munich : le 8 janvier, il écrivait à Doellinger qu'il
fallait provoquer une grande manifestation de Topinion catho-
lique allemande ; si cette opinion déclarait impossible d'accepter
des lois de 500 Italiens, dont 300 vivaient aux frais du Pape,
l'opposition reprendrait courage, et Rome réfléchirait. Le diplo-
mate prussien marquait à la théologie bavaroise un terrain
d'attaque : ce qu'il convenait de discuter, c'était la légalité de la
composition du concile, c'était l'organisation, c'était la procé-
dure, imposées par la curie.
Doellinger répondit à l'appel, mais ne suivit pas le pro-
gramme: le 19 janvier, il renouvelait dans la Gazette univer-
selle, sous le titre : « Quelques mots sur Tadresse des infaillibi-
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216 BEVUE DBS DEUX MONDES.
listes, » ses agressions historiques contre la suprématie du
Saint-Siège. L'article déchaîna dans toute TAliemagne un
immense fracas: la ville de Munich, cpii avait une municipalité
progressiste, nomma Dôellinger citoyen d'honneur; il refusa,
disant qu'il s'agissait, en l'espèce, d'une affaire intérieure de
l'Eglise, et qu'il avait voulu simplement, comme doyen des pro-
fesseurs, affirmer son union avec le plus grand nombre des
évêques allemands. Alors arrivèrent à Dôellinger, de Breslau,
de Braunsberg, de Bonn, de Prague, des adresses de professeurs,
qui l'acclamaient : l'Allemagne savante protestait ave<! lui contre
le projet de « mettre à la place de l'Église universelle, de tous
les temps et de tous les pays, un seul homme, le Pape. » Un
prélat italien, Cecconi, retrouvant un manuscrit des décrets du
concile de Florence, prouva que Dôellinger avait fait erreur,
en accusant le Saint-Siège de les avoir falsifiés ; mais l'enthou-
siasme de la science allemande consola Dôellinger de cette
ennuyeuse rectification.
On ne sait ce que pensait Arnim ; mais son but n'était pas
atteint. Il avait rêvé d'une action commune entre les évêques
opposans et les professeurs de là-bas ; et la manifestation même
que venait de faire Dôellinger empêchait tout concert. En visant
la majorité conciliaire, le professeur de Munich attaquait la foi
même de la minorité, la foi que, dix ans plus tôt, au concile do
Cologne, ces évêques de la minorité proclamaient et imposaient.
Si Dôellinger avait raison, que restait-il de la papauté? Les
évêques sentirent le péril : avant même que Senestrey n'eût
défendu aux clercs de son diocèse d'assister aux cours de Dôel-
linger, les prélats de la minorité, comme Scherr, comme Mel-
chers, comme Krementz, avaient déjà, dans des lettres publiques,
exprimé leur profond mécontentement contre l'article de la
Gazette et conjuré l'opinion catholique de rester sereine, silen-
cieuse, docile. « Je suis d'accord, proclamait Ketteler, avec le
Dôellinger qui, jadis, dans ses leçons, remplissait ses élèves
d'enthousiasme pour l'Eglise et pour le Siège apostolique; je
n'ai rien à faire avec le Dôellinger que maintenant les ennemis
de l'Église et du Sîftge apostolique surchargent d'honneurs. » Et
Tévêque de Mayence protestait contre un télégramme adressé à
la Gazette universelle, et d'après lequel tous ses collègues alle-
mands de la minorité, à l'exception de deux, auraient été d'accord
avec Dôellinger. Ketteler inaugurait ainsi la série de démentis
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LES ORIQINES OU CULTURKAMPF ALLEMAND. 2l7
qu'il allait infliger aux Lettres romaines publiées par cette
Gazette sous le pseudonyme de Quirinus.
Dans TEurope entière, ce Quirinus était lu, traduit, com-
menté; lui seul prétendait savoir tout ce qui se passait au
concile; on se courbait, séduit, sous le poids de son érudition dé-
daigneuse et de ses ironies passionnées ; on le prenait pour un
photographe du concile, et, de confiance, on s'abandonnait à
lui. Lui, c'était encore et toujours Doellinger. C'est à Munich
même que fonctionnait son appareil photographique ; la distance
et la haine aidant, les portraits se troublaient, se décomposaient,
devenaient des caricatures. « Pie IX, écrivait-il un jour, est totus
teres atgue rotundus, solide et inébranlable, avec cela, lisse et
dur conmie du marbre, pauvre en pensées, ignorant, sans intel-
ligence pour les conditions spirituelles et les besoins spirituels
de rhumanité, sans aucune idée du caractère des nationalités
étrangères, mais croyant comme une nonne, et, avant tout, pro-
fondément pénétré de respect pour sa propre personne comme
pour le vase du Saint-Esprit; en outre, absolutiste des pieds à
la tête, et tout plein de cette pensée : Moi, et hors de moi, per-
sonne. » Derrière le Pape, Quirinus faisait s'entasser une masse
d'ignorans, élevés dans des pays où Ton imprimait à peine au-
tant d'écrits théologiques en un demi-siècle cpie l'Allemagne en
imprimait en un an, bourrés de scolastique, vides de toute autre
idée ; c'étaient les évoques de la majorité; et parmi eux, il mon-
trait du doigt les « parasites, » ceux dont le Pape avait payé le
voyage et le gîte, c'étaient les Orientaux et les vicaires aposto-
liques. Quirinus ajoutait que ces évoques de la majorité, —
esprits médiocres, âmes médiocres, — ne représentaient, en
définitive, qu'une minorité dans TÉglise; car, en général, les
évèques de l'opposition régnaient sur de plus grands diocèses :
ils exprimaient, dès lors, la foi d'un plus grand nombre de fidèles,
et l'assemblée conciliaire était le produit d'une géométrie élec-
torale qui, d'avance, en viciait les décisions.
En vain les prélats mêmes de la minorité, s'adressant à leurs
ouailles, parlaient-ils du concile conmie d'une assemblée inspirée
de Dieu, interprète de Dieu; Doellinger le ravalait à n'être
qu'une sorte de « parlement croupion, » mensonger, discrédité.
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218 REVUE DES DEUX MORDES.
VIII
D'avoir accentué la brouille entre l'école de Munich et les
évêques allemands de la minorité, c'était pour Arnim un échec.
Sa fièvre d'action, que Bismarck contrariait sans la pouvoir
guérir, crut trouver une revanche lorsque Dam, par une déro-
gation discrète, mais formelle à la politique de M. Emile OUider,
fit représenter au Pape et à l'Europe les conséquences politicpies,
non point, à vrai dire, de Tinfaillibilité, mais de certains autres
chapitres du schéma relatif à l'Église. Il était question, déjà,
d'ambassadeurs extraordinaires que les puissances enverraient
au concile pour s'expliquer sur ce schéma. Ârnim s'excitait,
brûlait d'intervenir : Bismarck lui répondait, et répondait à la
France, que la Prusse ne voulait présenter aucune observation à
Bome, et que, si les périls qui semblaient grossir se vérifiaient,
elle défendrait les catholiques du royaume, prêtres et fidèles,
<c contre les inimitiés, les prétentions et les exigences de Bome. »
Arnim, une fois encore, était acculé à la plus dure des néces-
sités, celle de rester calme.
 vue d'œil, devant lui, la cause de l'infaillibilité faisait des
progrès. Une dernière pétition, qu'inspirait sans doute Ketleler,
et par laquelle six évêques hongrois, le 14 mars, proposaient
d'ajourner le débat sur la définition, faisait l'effet d'un geste
découragé. Qu'importait qu'à Munich Doellinger, lançant au
concile un défi suprême, insinuât, dans un article sur le nouvel
ordre du jour, qu'il faudrait en appeler de l'assemblée soi-disant
œcuménique à l'Église universelle? Qu'importaient, même, le
délire que suscitait un pareil espoir dans la jeunesse savante de
l'université bavaroise, et les immenses manifestations d'étudians
qui acclamaient Doellinger, et le discours exalté dans lequel un
d'entre eux le célébrait comme le grand savant allemand,
comme le Dante du xix« siècle?
En prenant pour point de départ cette idée, exacte, mais
incomplète, que les évêques, réunis en concile, témoignent de
la foi de l'Église, Técole de Munich en était venue à conclure
que la masse des fidèles peut se prononcer sur la véracité et
l'authenticité du témoignage, et qu'ils ont le droit de l'apprécier,
de le corriger, de le ratifier ou de Pe démentir, et de traiter
ainsi leurs évêques en mandataires susceptibles d'être désavouas.
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LES ORIGINES DU CULTURKAMPF ALLEMAND. 219
-Après avoir, au nom des droits de Tépiscopat, combattu la pri-
matie du Pape, Doellinger et ses disciples s'abandonnai eut à cer-
taines thèses qui portaient atteinte au prestige de Tépiscopat.
et si leur effort pour empêcher le progrès dogmatique eût été
Tictorieux, c'eût été au prix d'une révolution dont la hiérarchie
tout entière aurait subi l'ébranlement. Cette révolution se pré-
parait à Munich ouvertement, publiquement. Le roi Louis II
prenait chaudement parti pour Doellinger et pour le Franciscain
Hoetzl, futur évêque d'Augsbourg, qui, dans une brochure,
s^essayait à disculper Doellinger d'être un hérétique ; la foule,
dans les rues, se disputait les portraits de Doellinger, de Stross-
mayer, de Gratry, de Dupanloup; et un comité se formait à
Munich contre les « nouveautés romaines. » Il y avait là ma-
tière à réflexions pour les évêques allemands de la minorité.
En ces semaines de printemps, si tristes pour eux, on les
vit très sincères, très dignes, très préoccupés de cantonner dans
l'enceinte du concile un débat dont une presse mal informée
s'occupait beaucoup trop ; on observa surtout que, soucieux de
l'indépendance de l'Église, ils ne s'associaient pas aux démarches
par lesquelles une certaine fraction de l'opposition appelait à
la rescousse l'intervention des États. Sans bouderies, sans
menaces, ils s'attachaient à remettre sous les yeux du concile
les difficultés qui obscurcissaient la question de l'infaillibilité ;
quatre brochures avaient pour but d'y insister.
Deux étaient d'origine autrichienne. L'une avait pour auteur
le cardinal Rauscher, l'autre venait de l'entourage du cardinal
Schwarzenberg. Une troisième, signée de Hefele, évêque de
Rottenburg, s'efforçait d'établir que le pape Honorius avait erré,
et qu'un concile l'avait condamné. La quatrième, qui s'intitu-
lait simplement : Quaestio, était l'œuvre d'un jésuite italien, le
Père Quarella ; elle se résumait en un syllogisme : la majeure
énumérait les diverses prérogatives que la puissance papale
comportait ; la mineure alléguait que, pour les exercer, il suffi-
sait à la papauté d'être une monarchie mitigée ; donc, con-
cluait-on, nul besoin d'un pape absolu, d'un pape infaillible.
Ketteler goûtait ce travail, le fit imprimer, voulut le ré-
pandre ; des excès de zèle, au Vatican, s'opposèrent à cette diffu-
sion; alors Ketteler protesta, eut gain de cause, et la prose de
Quarella put circuler dans le concile. L'état d'excitation dans
lequel on vivait, la contrariété même qu'avait causée à Ketteler
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220 RBYUB DES DEUX XOITDES.
la confiscation provisoire de cet opuscule, et rimpressionnabi-
lilé toujours vibrante de son humeur primesautiëre l'amenèrent
à se compromettre un peu plus que de raison pour Técrit de
Quarella ; car cet écrit militait contre l'infaillibilité même, et
l'évéque de Hayence ne contestait que Fopportunité. Plus tard,
à plusieurs reprises, il déclarera n'avoir jamais pris à son
compte les idées de Quarella, et les avoir propagées, non
comme une expression de sa pensée, mais conmie un document
digne d'attention. Ces distinctions très plausibles n'empêcheront
pas les ennemis de Ketteler d'exploiter l'incident pour affirmer
qu'à certaines époques du concile Ketteler, d'anti-opportuniste,
était devenu anti-infaillibiliste. Dans l'émotion des polémiques,
l'accent de sa parole dépassait parfois la portée de sa pensée.
Alors le spectateur aux aguets, prompt à interpréter une saillie
d'humeur comme une manifestation d'opinion, faisait de
l'évéque de Bfayence, sans plus de nuances, le père adoptif d'une
brochure dans laquelle Ketteler, plus rassis, cherchait en vain
ses propres pensées, et ne les trouvait plus.
L'effet des quatre opuscules fut singulièrement atténué par
la série d'Observations critiques que publia contre eux le Jésuite
Wilmers ; mais Âmim gardait encore quelque espoir. Bien que les
évêques allemands ne lui demandassent rien, il se croyait tou-
jours à la veille du jour où, malgré eux, il pourrait les servir.
Lorsque fut remis au Pape, le 22 avril, le mémorandum définitif
dans lequel Daru réclamait respect pour les droits et les libertés
de la société civile, Axnim demanda, d'urgence, si Berlin
voulait appuyer les Tuileries. — Oui, répondit le secrétaire d*État
Thile ; mais quant à une note écrite de votre part, il faut
auparavant vous assurer de l'impression qu'elle ferait sur les
évêques allemands. — Cette demi-permission suffisait au mi-
nistre de Prusse sans retard, dès le 23 avril, il prévint Anto-
nelli que les intentions prêtées au concile nuiraient à la paix
religieuse du royaume. « L'assemblée, continuait-il, troublerait
les consciences catholiques si elle procédait, malgré la plupart
dés évêques d'Allemagne, à la proclamation de certains décrets
qui, en introduisant sous forme de définitions dogmatiqpies des
modifications profondes dans la délimitation de l'autorité attri-
buée à chaque degré de la hiérarchie, ne pourraient manquer
d'altérer en même temps la position réciproque des pouvoirs
civil et ecclésiastique. » Daru, dans son mémorandum, ne faisait
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LES OniGlNES DU CULTURKAMPF ATXEMAND. 221
allusion qu'aux formules conciliaires qui traiteraient certaines
matières mixtes, parallèlement importantes pour TÉglise et
pour rÉtat ; mais Arnim, de sa propre initiative, visait d'autres
schémas relatifs aux prérogatives du Pape et des évêques.
D'une façon voilée mais précise, et en évitant de prononcer le
mot d'infaillibilité, il s'immisçait en matière toute spirituelle.
C'était exactement la faute qu'un an plus tôt projetait Hohenlohe,
et que les Cabinets de l'Europe avaient esquivée. Arnim était
le premier, lui ministre de Prusse, à se laisser induire en ten-
tation, dût-il dépasser ainsi les intentions de son souverain.
VIII
Cette première insinuation d'un diplomate contre l'infaillibi-
lité coïncidait avec les triomphantes démarches par lesquelles
Senestrey, évêque de Ratisbonne, assurait la fortune de ce
dogme. Il y avait douze chapitres dans le schéma consacré à
l'Église ; Tinfaillibilité était traitée dans le douzième. La mino-
rité voulait qu'on les abordât l'un après l'autre ; et le cardinal
Bilio, qui présidait la députation pour les choses de foi, était
tout près de fléchir. Mais Senestrey intervint, pressa Bilio,
avisa tout de suite à faire préparer par Maier, son secrétaire, ei
par le Jésuite Schrader, un rapport sur les remarques envoyées
par les évêques au sujet du schéma de l'infaillibilité. Pour tout
simplifier, tout raccourcir, tout accélérer, l'évèque de Ratis-
bonne était un maître. A la fin de la Semaine Sainte, le rapport
était prêt; et ce fut Senestrey, encore, qui courut chez Bilio,
pour demander que la députation de la foi fût convoquée sans
retard. Le cardinal s'effraya : « Ah ! monseigneur, il s'agit
d'une définition que les chrétiens seront forcés d'accepter et de
croire. Nous aurons un schisme. Je ne puis plus dormir; ne
soyez pas si pressé ! Nous avons deux mois encore. — Éminence,
reprit Senestrey, laissez faire la congrégation : l'Esprit Saint
pourvoira au reste. » Mais Bilio résistait, et l'opposition se
flattait déjà qu'en discutant tour à tourtes divers chapitres on
n'aurait jamais le temps de parvenir au douzième, et qu'ainsi»
de fait, elle resterait victorieuse, sans combat. Senestrey vit le
cardinal de Angelis ; celui-ci aussi voulait temporiser. Alors le
tenace évêque de Ratisbonne prit l'initiative d'aller jusqu'au
Pape : au nom de Manning malade, en son propre nom, il
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222 REYUE DES DEUX MONDES.
supplia quelques prélats de l'accompagner. C'était le 19 avril ;
Pie IX promit d'agir. Mais pour Senestrey des journées vides
étaient des journées longues : trois s'écoulèrent, interminables,
sans que Bilio eût pris encore la décision souhaitée ; aussitôt
Senestrey, d'accord avec Manning, fit circuler une pétition que
couvrirent, en vingt-quatre heures, 150 signatures; elle conju-
rait le Pape, une fois encore, de faire discuter immédiatement
le schéma de l'infaillibilité. Le 27 avril, Bilio déclara que la
députation de la foi s'occuperait immédiatement de cet objet :
Senestrey avait gagné la partie, et la pétition du 8 mai, inspirée
par Retteler, et qui réclamait une dernière fois qu'on discutât
préalablement les onze premiers chapitres du schéma sur
l'Église, était d'avance vouée à l'insuccès.
Arnim voulait protester, intimider, crier halte au concile ;
mais aucun évêque allemand ne l'en priait. Un Jour lui parvint
une ouverture de Dupanloup, qui souhaitait qu'il réclamât du
Pape la prorogation de l'assemblée. Bismarck télégraphia qu'il
fallait rester tranquille, et demanda même, avec une insistance
soupçonneuse, si la précédente démarche d'Arnim auprès d'Anto-
nelli avait eu l'agrément préalable des évoques allemands. Une
convenait pas à Bismarck, dont les regards étaient tournés vers
la France, de déclarer la guerre au concile.
Sept longues semaines, du 13 mai au 6 juillet, le concile dis-
cuta. Cinq évoques d'Allemagne parlèrent : trois étaient de la
minorité, deux de la majorité. Hefele, le 17 mai, développa les
objections historiques ; ses conclusions militaient formellement
contre le dogme. Tout autre, le 23 mai, fut l'attitude de Ket-
teler. « Pour ma part, déclarait-il, j'ai toujours maintenu,
comme une opinion très hautement autorisée, Tinfaillibilité du
pontife romain, lorsqu'il parle ex cathedra, et je l'ai toujours
énoncée, comme telle, devant les fidèles de mon diocèse, sans
m'être jamais heurté à des difficultés ou à des contradictions ; je
ne garde qu'un doute : l'appareil de preuves théologiques qui
militent pour cette doctrine a-t-il atteint, déjà, le degré de per-
fection qui est exigible pour une définition dogmatique? » Ket-
teler croyait que non; il craignait, aussi, que la définition ne
portât préjudice à l'autorité traditionnelle des évoques. A ces
deux voix allemandes, l'une anli-infaillibiliste, l'autre anti-
opportuniste, succéda, le 28 mai, celle de Senestrey; elle affecta
de n'être qu'un écho ; Senestrey faisait déposer devant le con-
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LES ORIGINES' DU CULTUBKAMPF ALLEMAND.
223
cîle, en faveur de l'infaillibilité, un certain nombre des théolo-
giens de Tantique Allemagne. Dinkel, le 3 juin, contesta que le
texte de l'Evangile sur la primauté de Pierre pût être allégué en
faveur de la définition. Puis, le 25 juin, Ketteler reprit la pa-
role; et jamais discours d'un prélat opposant ne fut écouté avec
. ^^ tel recueillement, respectueux et cordial. Il combattit les
formules de Cajetan sur l'infaillibilité, aflfecta, lui, de se mettre
à 1^ suite de Bellarmin, et s'efforça d'établir, non sans obscurité,
ÇU® le schéma proposé ne concordait pas avec l'opinion du cé-
Iêl>i*€ Jésuite. Enfin Martin, le 30 juin, apporta derechef aux
idées infaillibilistes l'hommage de l'Allemagne : il maintint,
contre le Viennois Rauscher, que ce n'était pas suffisant d'es-
timer les décisions du Pape moralement vraies, et qu'il fallait
nier^ la primatie si l'on niait l'infaillibilité ; et de même que
Senestrey avait fait comparaître les docteurs du moyen âge ger-
manique, Martin citait à la barre du concile Luther en per-
sonne, lequel avait cru, lui aussi, que la foi dans la primatie
papale entraînait la foi à l'infaillibilité.
Le 4 juillet, les débats furent clos : partisans et adversaires
de la définition se trouvèrent d'accord pour la première fois, et
ce tut pour se taire. La chaleur en fut cause, et puis l'épuisé-*
ment des argumens, et surtout, peut-être, un certain état d'es-
prit dont Ketteler, dans une lettre à Dechamps, donne pour lui-
même le témoignage : « Toute ma vie, écrivait-il, j'ai lutté avec
allégresse contre les ennemis de l'Église, et je l'aurais fait jus-
qu'à ma mort, sans que ces luttes me fatiguassent; mais la mal-
heureuse lutte qui maintenant divise les évoques me fatigue et
ïïi'épuise. » Le 13, on vota sur le schéma de Tinfaillibilité :
451 voix approuvèrent, 88 repoussèrent, 62 réclamèrent des mo-
difications. Un dernier vote restait à émettre : il devait porter
sw l'ensemble du chapitre concernant la primatie, et précéder
uûmédiatement la promulgation par le Pape, qui donnerait au
wAema de l'infaillibilité la valeur d'un dogme. Des pourparlers
s ébauchèrent entre les deux fractions du concile : Ketteler, Dinkel
étaient tout prêts à accepter une nouvelle formule rédigée par
Pf^nzelin. Mais d'autres prélats opposans menaçaient de lire, à
la séance suprême, une protestation solennelle, et de contester
cpe leur conscience fût liée par une déclaration à laquelle
°^4^ait, diraient-ils, l'unanimité morale. Ces saillies de mau-
vaise humeur n'eurent d'autre suite que de faire échouer, peut-
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."^^rWÊ
224 REVUE DES DEUX MONDES.
être, les tentatives de conciliation qui s'étaient esquissées. Alors
là minorité, qui espérait encore des avances et qui avait cessé
d'en recevoir, dépêcha au Pape, le soir du 15 juillet, six de ses
prélats : il y avait, parmi eux, Scherr et Ketteler. Ils demandaient
la suppression, dans le chapitre sut la primatie, de la phrase
affirmant que le souverain pontife avait la plénitude du pouvoir
de juridiction ; ils souhaitaient qu'il fût stipulé, dans le chapitre
sur l'infaillibilité, que cette prérogative papale ne pouvait s'exercer
que d'accord avec le témoignage des Églises, ou bien, encore,
d'accord avec Tépiscopat. Pie IX renvoya les six prélats à la dé-
putation de la foi, «t la députation répondit par un refus.
C'est le 18 qu'on devait voter; le 18, qu'un dogme nouveau
devait être inscrit dans le Credo, irrévocablement. La minorité
vaincue commençait de s'émietter. Fœrster, Beckmann, quit-
taient Rome, en écrivant qu'ils auraient voté non placet. Le 17
au matin, 64 prélats opposans tinrent une réunion, pour con-
certer leur conduite. Hefele voulait cpi'on allât à la séance du
lendemain, qu'on votât non, et puis qu'on sortît en refusant de
se soumettre. Mais il sentit, tout de suite, que ses collègues
n'iraient pas aussi loin. Il y en eut cinquante-six pour signei
une lettre dans laquelle ils déclaraient que, par piété filiale, ils
s'abstiendraient de porter devant le Pape leur non placet, et
qu'ils partaient : Scherr, Dinkel, Eberhard, Hefele, souscrivirent
à cette formule. Melchers et Ketteler écrivirent tous deux qu'ils
s'éloignaient, et qu'à l'avance ils se soumettaient. Vingt-quatre
heures plus tard, l'infaillibilité était un dogme, et la souveraineté
spirituelle de Pie IX était exaltée par un suprême hommage,
deux mois avant que sa souveraineté temporelle fût l'objet d'un
suprême affront.
IX
Quarante années plus tôt, un ministre de Prusse, Bunsen,
avait installé la Réforme à Rome ; là-haut dans sa légation, sur
l'arête la plus aiguë du Capitole, une chapelle évangélique
s'était ouverte, sous le pavillon de son roi, et Bunsen s'était fait
poète pour chanter en vers provocans la revanche de Luther
sur le Saint-Siège. Derechef, en 1870, dans cette Rome qui
pour deux mois encore était au Pape, la colline du Capitole
s'insurgeait; et pendant les dernières semaines du concile.
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^¥'^:c *■
LES ORIGINES OU CULTURKâMPF ALLEMAND. 225
irnim, tapi dans son aérienne légation, grisé peut-être par ce
laysage grandiose qui lui donnait l'illusion de dominer la cou-
)C>le même de Saint-Pierre, avisait au moyen de faire brèche
lans l'unité de TÉglise, resserrée solennellement autour de Pie IX.
Si les évoques opposans de PAUemagne avaient voulu faire sé-
cession, ils pouvaient monter au Capitole : Arnim était là.
tt Sans vouloir vous insinuer de passer à TÉglise évangélique,
écrivait-il à un prélat le 18 juin, je vous rappelle pourtant la ré-
ponse que firent, à Âugsbourg, les membres évangéliques de la
Diète, lorsqu'on les pria de célébrer la Fête-Dieu avec Charles-
Quint, par courtoisie : Nous ne sommes pas venus pour adorer,
mt-ils, mais pour supprimer des abus. » A cette lettre se
jnait un long mémoire, qu'Arnim destinait aux évêques d'Al-
lagne. Si Tinfaillibilité est votée, disait-il en substance, il sera
mé qu'une puissance étrangère, installée à Rome, contraint
évêques d'Allemagne, contre leur conscience, d'admettre,
me une vérité révélée, un système qae les puissances civiles
iidieront toujours. Dès lors, on pourra dire que la hiérarchie,
lendemain du^ concile, ne sera plus cette même hiérarchie
•c laquelle des traités étaient conclus, et que la Constitution
tégeait. De là naîtront des difficultés sans fin, dans le choix
i évêques; on verra les Jésuites expulsés, la vie monastique
ravée, TÉglise chassée de l'école, et même, peut-être, une
lation comme celle de la Pologne russe. Ce sera la faute de
lainorité du concile, qui se sera soumise. On parlera de
'ùsme si elle s'insurge ; mais le Vatican n'acculera pas les
lemands au schisme, et Pie IX, rendant les Français respon-
Mes de tout le mal, trouvera une issue. Que les évêques d'Al-
^agne aient le courage de se brouiller, non avec le Pape, mais
Bc Pie IX, et la confiance de leurs fidèles s'accroîtra.
On ne sait si le mémoire d'Arnim fut effectivement expédié
^usles prélats allemands de la minorité : ils ne se laissèrent,
dn moins, ni fourvoyer, ni affoler. Spectateur d'un moment
ïque dans les destinées chrétiennes, et rabroué par Bismarck
»juaque fois qu'il voulait être acteur, il semblait que ce mêle-
^^t, ainsi tenu à l'écart de la besogne des prêtres, voulait se
mêler à la besogne de Dieu en accumulant les prophéties sur le
lendemain, ce qui d'ailleurs est encore une façon d'y intervenir.
^Méfait, en quelque mesure, ces prophéties furent de l'histoire,
y^elques critiques que dirigeât plus tard Arnim contre les pro-
TOMEILVII. — 1908. 15
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226 REVUE DES DEUX MONDES.
cédés de combat dont usa Bismarck envers l'Église^ les distinctions
subtiles. mi-juridiqueSy mi-théologiques, derrière lesquelles s^
retranchèrent les hommes du CuUurkampf^ avaient été balbu—
tiées, pour la première fois, dans Taudacieux mémoire d'Amim —
Que rÉglise romaine d'après le concile ne fût plus la mèm^=s
que l'Église d^avant le concile : c'est ce que soutiendront, bientôt,.,.^
les juristes et les députés qui voudront délier les Etats de le
traités avec le Saint-Siège. Mais qu'Arnim fût comme Tinven-
teur et l'instigateur d'une pareille théorie, on avait le droit d'en
être surpris. L'évéque Martin, en mars 1870^ lui faisait observer
qu'à la faculté protestante de Halle, des hommes comme Tholuk^^
comme Wegscheider, comme Gesenius, considéraient depui«===5
longtemps les catholiques comme infaillibilistes. « Moi aussi^^
répondait Âmim, j'ai toujours été d'avis que les catholiques^
avaient déjà cru à l'infaillibilité du Pape. » Martin nota ce propos^^
et le publia plus tard lorsqu'il \\i Arnim agir et parler commc^^
si les catholiques n'y eussent jamais cru.
Mais d'agir sur des évêques, cela ne suffisait pas à lliumeuc! —
inquiète d*Amim : et, de nouveau, dans la seconde quinzain^^-
de juin, d'accord avec Taufifkirchen, ministre de Bavière, iB-
écrivait à Berlin qu'il serait bon pour les diplomates de quitte^"^
Rome au moment de la promulgation du dogme, en guise d^^^
protestation contre la défaite des évoques opposans et contr^^
l'offense faite par le concile aux gouvernemens. De nouveai^»^
Bismarck faisait répondre, le 23 juin, qpie l'infaillibilité ne re— —
gardait pas la Prusse protestante; qu'un diplomate protestanfc::^^^
pouvait, à la différence des diplomates catholiques, ignorer la^
définition et les solennités religieuses auxquelles elle donnerais:^
lieu; que l'action de l'État prussien ne commencerait que du jour ^
où le dogme aurait un effet dans le domaine du droit public —
Mai^, le 24, Arnim insistait : la papauté, disait-il, ne provo^ —
quera pas immédiatement des représailles législatives de la parft:^
de l'État, mais elle amassera, en Allemagne, un immense mater-
nel de guerre ; il faut tout de suite agir préventivement^
répondre à la lutte par la lutte; la plupart des. évêques atten —
dent ces représailles et seront surpris si elles tardent. Le 1" juil-
let, Arnim allait jusqu'à citer un évêque, Fœrster, de Breslau,
qui les considérerait comme justifiées. On classait à Berlin ce»
dépêches d' Arnim, sans lui répondre. La première quinzaine de
juillet s'écoula : Arnim n'en pouvait plus d'être immobile. — -
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LES ORIGINES DU CULTURKAMPF ALLEMAND. 227
Voilà Taufflcirchen qui s'en va, télégraphiait-il le 15; dans trois
jours, la promulgation a lieu, moi aussi je veux partir, et d'ail-
leurs je suis malade. — En général les indispositions diploma-
tiques sont des prétextes à ne rien faire : telle n'était point celle
d'Arnim. Il voulait frapper un coup, claquer des portes; ce
malade aurait quitté Rome en belligérant; et Bismai*ck, impi-
toyable, lui télégraphia de rester. Une dernière dépêche du
maître, le 20 juillet, acheva d'accabler le ministre : « Abstenez-
vous de toute démonstration ostensible, lui signifia-t-il ; l'infail-
libilité, pour l'instant, est pour nous sans intérêt. » Ce n'était pas
à Rome, c'était à Ems, que Bismarck souhaitait alors faire du
bruit : cet instant d'histoire, — l'instant pour lequel l'infaillibilité
était sans intérêt, — inaugurait la série d'étapes à travers les-
quelles la Prusse allait devenir l'Allemagne, sur les ruines de
l'Empire français. D'Ems à Sedan, de Sedan à Versailles, de
Versailles à Francfort, il les fallait franchir toutes; et l'heure
sonnerait, ensuite, pour la réalisation des rêves d'Amim.
Mais dès maintenant, à Munich, à Breslau, à Bonn, la « science
allemande » commençait la guerre contre le dogme nouveau ; les
théologiens préparaient le terrain dont les juristes feraient plus
tard élection; conformément aux menaces badoises de 1869, con-
formément aux pronostics d'Arnim, ils s'occupaient d'échafau-
der une Église qui , vis-à-vis de l'Eglise romaine, se piquerai t d'être
seule catholique, et seule reconnue comme telle par les États de
TAUemagne. Les évêques, au retour de Rome, assistaient à cet
assaut de la « science : » elle reprenait leurs objections de naguère,
et s'en faisait une arme contre la soumission qu'ils témoignaient
aux décrets du concile ; c'est dans leur propre passé qu'elle s'ap-
prêtait à remonter pour alléguer que TÉglise avait changé. Au
cours des polémiques, Doellinger et ses amis avaient perdu h
notion même de ce qu'était un concile^ de Tinspiration sou-
veraine dont il se réclame, et de la docilité qu'il commande;
mais l'obéissance de l'épiscopat aux décrets conciliaires donnait à
l'idée d'autorité religieuse, sur laquelle la puissance épiscopale
est elle-même fondée, une nouvelle assise et un éclat nouveau.
Incertains des dispositions de l'État et trop certains des dis-
positions de la « science, » ces évêques pouvaient s appuyer sur
les masses profondes du peuple catholique qui, groupé dans ses
associations, voulait, sans plus d'ambages, croire ce que croyait
l'Église. L'Allemagne catholique recelait une force immense,
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^"^^
228 REVUE DES DEUX MONDES.
qui, durant le concile, était à peine sortie d'un efifacement
silencieux; une fois seulement, en mars 1870, par la plume de
Félix de Loe, le comité central des congrès catholiques avait
exprimé sa confiance dans Tasseiiiblée œcuménique et sa dou-
leur pour les négations des professeurs. D'innombrables hommes
d'action qui modestement, chacun dans sa bourgade, aidaient à
l'épanouissement social du christianisme, pensaient comme Félix
de Loe ; ce qu'ils pensaient, ils l'eussent dit, s'ils n'avaient pas
senti qu'au milieu de ces débats théologiques, qui s'agitaient trop
au-dessus de leurs têtes, il n'y avait qu'à attendre ce que l'auto-
rité dirait. Alors, quand eut parlé l'autorité, les évêques qui
continuaient de douter, comme Foerster peut-être, comme Hefele
surtout, sentirent une poussée de leurs ouailles, qui les age-
nouillait aux pieds du Pape; et les autres, ceux qui s'étaient
soumis, se virent plus étroitement unis à la foule de leurs
fidèles, qui avaient devancé leur soumission.
Cependant, à travers le monde, on annonçait la révolte de
l'Allemagne catholique. On percevait le fracas que faisaient les
puissans de la science; et des millions d'Amen, jaillis de l'in-
nombrable foule des humbles, étaient sans écho pour qui ne
savait pas entendre. Bismarck, tout le premier, sera de ceux qui
ne sauront pas entendre : la foi des croyans, moins bruyante que
les manifestes fié\Teux d'une certaine science théologique, sera
méconnue dans ses calculs, jusqu'à ce qu'elle les déroute. Au
lendemain du jour où des professeurs d'histoire, brouillés avec
l'idée du Saint-Empire, avaient achevé de construire l'Empire
d'Allemagne, il ne trouvera pas étrange que des professeurs de
théologie, brouillés avec le Saint-Siège, veuillent construire une
Église d'Allemagne, et qu'ils se flattent de vaincre la résistance
des consciences comme avaient cédé, sous la poussée d'une cer-
taine science historique, les résistances des petits États. Il enga-
gera le Cîdlurkampf sans avoir connu, mesuré, estimé la force
immense que devait opposer à ses visées la plèbe des âmes
croyantes. 11 sera déçu d'abord, et puis vaincu.
Georges Goyau.
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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
Les affaires du Maroc viennent d'entrer dans une phase nouvelle :
le fantôme de pouvoir qui restait encore à Abd-el-Aziz s'est subite-
ment évanoui, et Moulaï HaGd est devenu seul maître de la situation.
Gomment le fait s'est-il produit? La dernière fois que nous avons eu
à parler des deux frères ennemis, Âbd-el-Aziz avait enfin quitté Rabat
et s'était mis en marche dans la direction de Marakech : quant à
Moulaï Hafid, il ne bougeait pas de Fez. Depuis lors, les dépêches
avaient été généralement favorables à Abd-el-Aziz ; il ne rencontrait,
disaient-elles, aucun obstacle, ou, s'il en rencontrait, il les surmon-
tait; les tribus, sur sa route, 9e ralliaient à lui; enfin, il était arrivé
à deux étapes de Marakech, où un dernier effort devait l'introduire.
Voilà ce qu'on racontait; mais, à la première rencontre un peu sérieuse
qu'elle ait faite, la mehalla du Sultan s'est débandée. La panique
s'est mise dans ses rangs. C'a été un sauve-qui-peut général. On dit
que rinfortuné Abd-el-Aziz a montré personnellement beaucoup de
courage, mais il a été emporté dans la déroute générale et ne s'est
arrêté qu'à Settat, le premier poste français au Sud de la Chaouïa.
Son aventure était terminée. 11 avait laissé choir sa couronne dans
des conditions qui ne lui permettaient plus de la ramasser : elle était
déjà sur le front de Moulaï Hafid.
Ce dénouement n'a rien de surprenant. Dès les premiers jours de
son règne, on a pu constater qu'Abd-el-Aziz était au-dessous de la
rude tâche qui lui incombait, n n'avait aucune des qualités néces-
saires pour maintenir dans l'ordre un peuple anarchique et guer-
rier; son intelligence, qui semblait assez \dve, était superficielle,
légère, puérile ; ses goûts aussi étaient ceux d'un enfant. Cette fai-
blesse du souverain devait faire naître des tentations, non seule-
ment dans son entourage immédiat, mais encore hors des frontières
du Maroc. La cour chérifienne n'a pas tardé à devenir un nid d'in-
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230 REVUE DES DEUX MONDES.
trigues : la diplomatie européenne ne pouvait ni l'ignorer, ni s'en
désintéresser. Alors ont été pris, entre la France et l'Angleterre, des
arrangemens qu'il suffit de rappeler. Bientôt TAllemagne est entrée à
son tour dans les affaires marocaines, et une véritable tempête s'est
déchaînée sur le pays. Le Sultan est devenu le jouet des événemens :
ilne s'est pas plus appartenu que le liège sur un tourbillon. Voyant, ou
croyant voir une menace du côté de la France, il s'est jeté entre les
bras de l'Allemagne. Qu'il nous soit permis de dire, au moment où on
accuse la France de l'avoir compromis et abandonné, que TAUemagne a
encore bien mieux mérité ce reproche. Le Si^ltan n'a été dans son jeu
qu'une carte qu'elle a rejetée dès qu'elle a cru ne plus en avoir besoin.
Quant à la France, elle a mérité plutôt le reproche contraire, et nous
l'avons quelquefois adressé à notre gouvernement. S'il a compromis le
Sultan, il n'a pas été bien loin de se compromettre avec lui, et il a fait
tout ce qui était en son pouvoir pour le sauver. Malheureusement, ce
sauvetage était impossible. On disait autrefois : Aide-toi, le del t'ai-
dera. Le Sultan ne s'est pas aidé lui-même; il s'est abandonné tout
le premier, et la suprême tentative qu'il a faite, avec une mehalla
composée de morceaux disparates, hétérogènes, sans lien ni cohésion
entre eux, ne pouvait pas tromper la fortune qui n'aide que les vrais
audacieux. Elle n'était qu'un coup de désespoir d'un joueur aux
abois. C'est parce que nous en avions l'impression très \îve que nous
avons toujours demandée notre gouvernement de ne pas s'engager
dans les affaires intérieures du Maroc, et que nous n'avons pas cessé
de prêcher la neutrahté entre les deux prétendans. Nos coloniaux
avaient une autre politique, qu'ils défendaient avec leur ardeur accou-
tumée. Il semble que, dans plus d'un cas, le gouvernement ait hésité
entre l'une et l'autre, ce qui est le plus sûr moyen de réunir les
inconvéniens de toutes les deux. En fin de compte, il a pris le bon
parti, et il a suffisamment respecté les promesses de neutralité qu'il
avait multipliées devant les Chambres, n ne s'en repent sans doute
pas aujourd'hui que l'impuissance radicale d'Abd-el-Aziz a éclaté à
tous les yeux. Pour faire triompher sa cause, il aurait fallu le soute-
nir non seulement politiquement et financièrement, mais encore mi-
litairement. 11 aurait fallu le reconduire à Fez où il était incapable
de revenir par ses propres moyens. Après l'y avoir ramené, il aurait
fallu l'y maintenir par une action énergique et ininterrompue. Nous
aurions eu tout le Maroc contre nous, avec violence, avec fanatisme:
il aurait fallu le soumettre par la force, c'est-à-dire en faire la con-
quête. N'ayant l'intention, ni de conquérir le Maroc, ni môme d'y
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REVUE. — CHRONIQUE. 231
établir un protectorat imité de celui que nous exerçons à Tunis, nous
avons besoin à Fez d'un sultan capable de se tirer d'affaire lui-môme.
Abd-el-Aziz ne le pouvait évidemment pas. C'est un de ces hommes
à type flasque dont a parlé un jour le président Roosevelt. Nous res-
pectons son malheur, mais la responsabilité lui en appartient : le
gouvernement de la République a été finalement assez avisé pour ne
pas y engager la sienne.
On connaît moins Moulaï Hafid que son frère : cependant, quelques
incidens où on Va vu à l'œuvre ont permis déjà de démêler cer-
tains traits de son caractère. Est-ce vraiment un fanatique, autour
duquel se sont naturellement ralliés tous les autres fanatiques du
Maroc, et qui, autant pour leur complaire que pour satisfaire à ses
propres inclinations, a déchaîné contre nous la guerre sainte, non
seulement dans la Chaouïa, mais encore dans le Sud oranais? 11
semble bien que ce soit là un portrait de fantaisie. Moulaï Hafid
était gouverneur de Marakech au moment où le docteur Mauchamp
' a été assassiné, et nos agens lui ont rendu, à ce moment, la justice
que son attitude avait été excellente : c'est grâce à lui que l'explosion
de fanatisme qui menaçait de se produire a pu être étouffée. On le
donnait alors pour im homme intelligent, circonspect, modéré.
Oserons-nous dire que rien, depuis cette époque, n'a démenti ce pre-
mier jugement qu'on portait sur lui? Moulaï Hafid s'est insurgé contre
son frère. Abd-el-Aziz était devenu très impopulaire ; l'occasion était
tentante pour un homme ambitieux; elle l'était à un tel point que si
Moulaï Hafid, résistant aux sollicitations dont il était l'objet, avait
refusé d'en profiter, un autre l'aurait fait à sa place. Moulaï Hafid
s'est donc proclamé, d'abord à lui seul, sultan du Maroc; mais depuis,
il est entré à Fez, et il a été consacré suivant toutes les formes
prescrites par le Coran. Alors, il a demandé aux puissances de le
reconnaître, ce qui était à coup sûr prématuré : les Marocains eux-
mêmes n'admettent comme définitive la manifestation de la volonté
de Dieu que lorsque la force l'a ratifiée. A travers toutes ces cir-
constances, si difficiles et si délicates pour lui, quels ont été l'attitude
et le langage de Moulaï Hafid? Son langage ne pouvait avoir rien
d'officiel, puisque les puissances refusaient de l'écouter; mais il a
eu presque constamment auprès de lui des journalistes français aux-
quels il faisait ses confidences afin qu'elle nous fussent répétées.
Toutes ses paroles ont été sages, prudentes, conciliantes. Le thème
en était toujours le même, à savoir que Moulaï Hafid ne demandait
qu'à s'entendre avec les puissances, et notamment avec nous. Il ne
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232 REVUE DES DEUX MONDES.
se présentait nullement comme Thomme de la guerre sainte. On se
sentait en présence d*un homme qui, ayant brûlé ses vaisseaux,
voulait arriver, — désir d autant plus naturel que sa tête était Ten-
jeu de la partie qu'il avait engagée, — mais qui comprenait fort bien
Tobligation, pour se maintenir ensuite, de ménager tous les intérêts
et toutes les convenances internationales. Nous avons regretté, pour
notre compte, qu'on ait mis une affectation croissante à le dénon-
cer comme un ennemi en quelque sorte nécessaire, au risque de le
condamner par désespoir à recourir, en eflfet, aux pires violences et à
réaliser tout ce qu'on avait dit de lui. S'il a cédé quelque chose à des
passions qu'il ne paraissait pas partager, il ne l'a fait que dans une
assez faible mesure, et parce qu'on l'avait mis dans une situation
telle qu'il ne pouvait pas faire autrement. On n'en a pas moins accu-
mulé tous les griefs contre lui; on Ta accusé de toutes les perfidies ;
on lui a fait une terrible guerre de plume. A notre avis, mieux aurait
valu se taire et attendre les événemens. Mais enfin, de tout cela, que
reste-t-il aujourd'hui ?
Aussitôt que la défaite d*Abd-el-Aziz a été connue, un grand mou-
nement a eu lieu à Tanger. La population arabe tout entière s'est
livrée à des transports de joie qui ont permis de mesurer la popularité
dont, là comme ailleurs, jouissait le malheureux vaincu. L'empor-
temeat des esprits a été si vif qu'il est devenu dangereux de ne pas
procéder tout de suite à la proclamation de Moulaï HaGd. Les tribus
des environs commençaient à s'agiter, et, dans la ville même, les exi-
gences de l'opinion étaient plus impatientes d'heure en heure, presque
de minute en minute* Les représentans d'Abd-el-Aziz, ses fonction-
naires, les ministres qu'il avait investis de sa confiance et qui lui
étaient restés fidèles jusqu'à la dernière heure, avaient compris que
cette heure avait sonné et s'étaient déjà tournés du côté du soleil
levant: nous voulons parler de Si Mohammet Guebbas, ministre de la
Guerre, et de Mohammet el Torrès, représentant du Sultan pour les
Affaires étrangères. Sans doute, ils n'étaient pas sans craintes sur le
sort qui les attendait ; mais im homme qui, habitant Tanger depuis
quelque temps, y avait gardé jusqu'alors une attitude très réserv^ée, a
tout à coup parlé et agi au nom de Moulaï Hafid et a rassuré tout
le monde. Loin d'être disposé à exercer des représailles, le nouveau
Sultan se présentait, par la bouche d'Ël Mnebhi, en médiateur et en
conciliateur. El Mnebhi a été autrefois ministre de la Guerre; il avait
alors toute la faveur d'Abd-el-Aziz ; il l'a perdue subitement par un de
ces caprices qui ne laissaient aucune sécurité aux serviteurs du Sultan
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REVUE. — CHRONIQUE. 233
déchu, n a obtenu alors la protection de TAngleterre, ce qui lui a
permis de vivre à Tanger sans être inquiété. Notons, en passant,
cette tendance des hommes politiques musulmans à se mettre sous
la sauvegarde britannique, lorsqu'ils se sentent menacés par une
lubie de leur maître: ce n'est pas seulement à Tanger que le fait
s*est produit, c'est aussi à Gonstantinople ou à Beyrouth. Depuis
qu'il s'est converti au libéralisme, le sultan Âbd-ul-Hamid a déjà
eu deux grands \dzirs : le premier, Saïd pacha, s'était réfugié un jour
à l'ambassade, et le second, Kiamil pacha, au consulat d'Angleterre,
parce qu'ils redoutaient les suites en effet redoutables de son mécon-
tentement. L'Angleterre s'assure ainsi des reconnaissances qui peu-
vent être utiles dans l'avenir. El Mnebhi ne lui avait pas demandé un
asile provisoire, mais sa protection effective dans toute l'acception
qu'a ce mot en pays musulman. Son premier soin, après la chute
d'Abd-el-Aziz, a été de dire à Si Mohammet Guebbas que Moulai' Hafid
le maintenait dans ses fonctions de ministre. Aussitôt El Mnebhi et
Guebbas se sont trouvés les meilleurs amis du monde, et on les a
vus l'un et l'autre, spectacle étrange à coup sûr! se rendre à la
légation de France, pour causer avec notre ministre de l'opportunité
qu'il y avait à proclamer tout de suite le nouveau Sultan. M. Regnault
a fait la seule réponse qu'il pouvait faire, à savoir qu'il s'agissait là
d'une affaire purement marocaine, dans laquelle il n'avait pas d'opi-
nion à exprimer; mais on a pris son silence du bon côté, et la pro-
clamation a eu lieu incontinent au milieu de l'enthousiasme général.
Le ministre d'Espagne, M. Padilla, se trouvait à la légation de France,
au moment où El Mnebhi et Si Mohammet Guebbas s'y sont présentés :
il les a dispensés de faire auprès de lui, comme c'était leur intention,
une démarche analogue à celle qu'ils venaient de faire auprès de
M. Regnault, et s'est associé de tous points à la réponse que leur avait
faite son collègue français. MM. Regnault et Padilla se sont contentés
de prendre acte de l'assurance qui leur était donnée que l'ordre serait
maintenu et que la sécurité des colonies étrangères ne serait pas
menacée : il en a été ainsi jusqu'à présent. La démarche de Mnebhi
sent-elle le fanatisme? Non, évidemment; l'impression qu'on en
éprouve est même toute différente. Toutefois, après avoir fait ces
constatations, il serait imprudent de conclure trop vite. Nous ne
sommes qu'au début de la révolution marocaine : qui pourrait dire
avec certitude comment elle évoluera?
La première question qui se pose est, à supposer que Moulai
Ilafid ait les intentions qu'on lui prête, de savoir s'il lui sera possible
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234 REVUE DES DEUX MONDES.
de les réaliser. Fanatique, on a vu qu'il ne l'était pas lui-même; mais
la fatalité de sa situation, de celle qu'il s'est faite et de celle aussi
qu'on lui a faite, a réuni autour de lui tous les fanatiques du Maroc.
A-t-il ou n'a-t-il pas proclamé la guerre sainte ? Peu importe, on l'a
faite en son nom, et il n'est pas douteux que la grande majorité de
ses adhérens espère de lui qu'il déchirera les traités conclus par son
prédécesseur avec les puissances, et mettra les étrangers à la porte du
pays. Parmi les premiers «ris de joie poussés à Tanger, quelques-
uns ont eu ce sens, mais El Mnebhi y a mis bon ordre ; il n'a pas
permis qu'on les répétât, et il a dit formellement à plusieurs de ses
interlocuteurs, en les autorisant à le redire, que Moulai Hafid res-
pecterait tous les traités. Voilà qui est bien; l'Europe, et la France en
particulier, n'ont pas à demander autre chose au nouveau Sultan;
mais aura-t-il la force nécessaire pour tenir ses promesses ? S'il l'a et
s'il l'exerce, il causera une grande déception à beaucoup de ceux qui
se sont rangés sous sa bannière : s'il ne l'a pas, la situation sera grave.
Nous devons donc souhaiter qu'il l'ait, et faire dès lors ce qui dépend de
nous pour lui faciliter sa tâche. 11 est très désirable que Moulaï Hafid
soit reconnu le plus tôt possible, et il ne peut l'être que lorsqu'il nous
aura donné certaines assurances et certaines garanties ; mais, en tout
cela, nous ne devons lui demander que le strict nécessaire, et il est
pour le moins inutile de donner un bruyant retentissement aux enga-
gemens qu'il aura pris. La principale cause de la chute d'Abd-el-Aziz
est que ses sujets l'ont accusé de s'être mis à la discrétion de l'Eu-
rope ; il ne faut pas qu'on puisse faire le même reproche à Moulaï
Hafid, faute de quoi quelque autre prétendant pourrait bien avoir
la pensée de se saisir du drapeau qu'on lui reprocherait d'avoir laissé
tomber. Une des fautes que nous avons commises avec Abd-el-Aziz
a été de le faire venir à Rabat et de le placer trop ostensiblement
sous notre protection. Nous n'aurions pu le relever de cette déchéance
morale qu'en prenant résolument sa cause en main et en la soute-
nant partons les moyens; mais c'est précisément ce que nous ne vou-
lions pas faire, et ce que l'opinion publique n'aurait pas toléré chez
nous. Moulaï Hafid n'entrera certainement pas dans les voies où son
prédécesseur s'est si lamentablement égaré ; il profitera de la leçon
de choses qu'a reçue Abd-el-Aziz; mais nous devons en profiter,
nous aussi, et respecter désormais dans le souverain du Maroc, non
seulement son indépendance, mais les formes même de cette indé-
pendance, afin que ses sujets aient l'impression qu'elle est réelle. S'ils
Tout, le Sultan pourra donner suite à ses dispositions que nous sup-
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REVUE. — CHRONIQUE. 235
posons bonnes ; s'ils ne Tont pas, le Sultan sera débordé par un fana-
tisme dont il ne sera bientôt plus le maître, et placé dans Taltema-
tiTC d'en devenir l'instrument ou la victime. Encore une fois, deux
politiques peuvent se trouver en présence, celle qui voudrait que le
Sultan du Maroc fût un mannequin entre nos mains, — elle a misé-
rablement échoué avec Abd-el-Aziz qui était si bien le personnage de
l'emploi, — et celle qui veut que le Sultan soit un vrai souverain
avec lequel nous aurons à compter et qui aura, de son côté, bien en-
tendu, à compter avec nous.
Nous, cela veut dire l'Europe. Sans doute, la France a des intérêts
spéciaux à protéger et, par conséquent, un i^ôle spécial à jouer au
Maroc. L'Espagne également. A cet égard, ce qu'on nous permettra
d'appeler l'évidence des choses est telle que Moulai Haûd, on vient
de le voir, y a conformé ses premières démarches à Tanger. On a
dit de lui qu'il était le client de l'Allemagne, et il y a eu en effet
quelques nuances, d'ailleurs peu accentuées, entre la manière dont
il a été traité par l'Allemagne et par les autres puissances. Ses
envoyés ont été reçus officieusement k Berlin, tandis qu'ils ixe l'ont
pas été ailleurs. Malgré cela, lorsque El Mnebhi a voulu, à Tanger,
se mettre en rapport avec l'Europe, où est-U allé tout d'abord?
Est-ce à la légation d'Allemagne ? Non, par une sorte de recon-
naissance instinctive de l'Acte d'Algésiras, c'est à la légation de
France qu'il s'est rendu, et il ne l'a pas fait sans réflexion, n savait
fort bien, et, s'il ne l'avait pas su, l'histoire de ces dernières années
le lui aurait appris, qu'il n'y a de politique stable que celle qui
s'appuie sur des intérêts permanens. La France, ne fût-ce qu'à cause
de sa situation de voisine sur une longue frontière, a des intérêts
de ce genre au Maroc. Le Sultan du Maroc, quel qu'il soit, la trou-
vera à côté de lui, non pas seulement aujourd'hui, mais demain,
mais toujours, et ce n'est pas la moindre preuve d'intelligence que
MoulaT Hafid a donnée que la manière dont il s'est inspiré de cette
situation. Mais enfin, si la France et l'Espace méritent de sa part
une attention particulière, les autres puissances ont aussi leurs
intérêts et leurs droits. Ces droits ont été définis par l'Acte d'Algé-
siras qui reste notre charte commune. Elle nous suffit : il n'y a aucune
raison de la modifier, au moins aujourd'hui pour le moment. L'avenir
seul, l'expérience, l'action personnelle du nouveau souverain mon-
treront, au bout de .quelque temps, dans quelle mesure la sécurité
intérieure est assurée au Maroc par un gouvernement plus énergique,
et dans quelle mesure aussi l'Europe peut se relâcher dans l'exerdce
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236 REVUE DES DEUX MONDES.
de ses droits de police, qu'elle a spécialement attribués à la France et à
TEspagne. Il est encore trop tôt pour parler de ces choses: tout ce
que nous pouvons en dire, c'est que, si les initiatives appartiennent
à la France et à l'Espagne, les solutions appartiennent à toutes les
puissances.
L'opinion européenne a d'ailleurs accueilli avec beaucoup de calme
les dernières nouvelles du Maroc. Personne ne s'en est ému. La chute
d'Abd-el-Aziz a paru être une simplification plutôt qu'une complica-
tion. Tout le monde, y compris l'Allemagne, avait le sentiment qu'on
ne pouvait pas décemment sacrifier Àbd-el-Aziz avant que la fortune
l'eût définitivement abandonné ; et tout le monde, y compris la France»
commençait à comprendre qu'on ne ferait rien de lui. La situation se
présente désormais sous des dehors plus nets. Quant à nous, notre
préoccupation est double : elle est à la fois politique et militaire.
Nous n'avons pas seulement, comme les autres, à nous poser la
question de savoir quand et comment nous reconnaîtrons avec eux
le nouveau Sultan; nous avons aussi à nous défendre contre une
agression qui parait imminente dans le Sud oranais, — et cela prouve
une fois de plus que la France, au Maroc, ne peut être comparée à
personne, tous les mouvemens qui se produisent dans le pays ayant
ou risquant d'avoir une répercussion sur son propre territoire. Une
autre conséquence se dégage des événemens actuels, à savoir que la
sécurité de notre frontière est insuffisante, puisqu'elle est toujours
menacée : peut-être aurons-nous, de ce chef, de nouvelles précautions
à prendre et devrons-nous leur donner un caractère fixe. Il n'y aura
bientôt pour nous aucun inconvénient à évacuer la Chaouïa : pou-
vons-nous en dire autant des parcelles de territoire que nous avons
été amenés à occuper sur notre frontière? Dans ces régions intermé-
diaires entre le Maroc et nous, l'anarchie est à l'état permanent. Nous
en avons aujourd'hui même une manifestation nouvelle. On annonce,
en effet, qu'une harka beaucoup plus considérable que celles dont
nous avons l'habitude, est en formation dans le Tafilalet; on parle
même de quinze ou de \ingt mille hommes, ce qui est probablement
exagéré; le mirage africain ne se contente pas de rapprocher les
objets, il les grossit quelquefois. Quoi qu'il en soit, les points que
nous occupons au Sud de Colomb-Bechar, où s'arrête notre chemin
de fer, sont exposés à une agression qui semble prochaine. Ils y
sont d'ailleurs préparés et nous pouvons attendre avec sang-froid
l'attaque que toutes les dépêches font prévoir. Le général Lyautey
s'occupe avec activité de la concentration de nos troupes : nous ne
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REVUE. — CHRONIQUE. 237
serons certainement pas surpris. Le plan qui a été adopté est pure-
ment défensif, au moins pour le moment : tous nos renforts ne sont
pas encore réunis, et nous avons tout intérêt à attendre l'ennemi
sur un terrain que nous connaissons bien, que nous avons fortifié,
où nous avons en abondance des vivres et des munitions. Il est
encore possible que Torage se dissipe au lieu d'éclater. Nous le
souhaitons, parce qu'il faut toujours souhaiter faire une économie
de sang humain ; mais si les hordes barbares du Taâlalet ont besoin
d'une leçon, tout porte à croire qu'elle leur sera donnée de manière à
ce qu'elles en gardent un long souvenir.
C'est tout ce que nous pouvons dire aujourd'hui des affaires maro-
caines. Elles présentent encore un grand nombre de points obscurs,
mais il serait excessif de parler de points vraiment noirs. La sérénité
de l'Europe en présence des événemens nouveaux est faite pour ras-
surer. La note donnée par les journaux de tous les pays est calme et
apaisée. Les journaux allemands eux-mêmes, au moins jusqu'ici et
pris dans leur ensemble, ne troublent pas trop ce concert. Quelques-
uns cependant cherchent à présenter le succès de Moulaï Hafid
comme un triomphe pour eux et une défaite pour nous: on a vu plus
haut ce qu'il fallait en penser. La situation générale de l'Europe entre
sans doute pour quelque chose dans la manière un peu froide dont les
incidens marocains sont accueillis. La révolution marocaine est peu
de chose, en somme, à côté de celle qui transforme en ce moment
l'Empire ottoman: nous en parlons dans une autre partie de la Revue;
il n'est pas impossible que la révolution turque pose un certain nombre
de questions pour la solution desquelles nous aurons besoin les ims
des autres. Beaucoup de choses changent dans le monde avec une
rapidité déconcertante : il n'est pas moins utile aujourd'hui de garder
sa politique libre que sa poudre sèche. Certaines puissances ont
donné aux affaires marocaines une importance qu'elles n'avaient pas.
D'autres problèmes surgissent qui ramènent tout à des proportions
plus justes et qui, comme on dit, remettent les choses au point.
L'Angleterre est un pays beaucoup mieux hiérarchisé que le
nôtre, et où on respecte davantage les règles et les traditions : cepen-
dant, depuis quelques années, on y voit se produire certains phéno-
mènes qu'on peut quaUfier de perturbateurs du vieil ordre de choses.
Autrefois, par exemple, chaque ministre, lorsqu'il élevait la voix en
public, avait soin de ne parler que des affaires de son département ;
l'idée ne serait pas venue au ministre de la Guerre de parler du
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238 REVUE DES DEUX MONDES.
commerce, ni au ministre du Commerce de parler de la marine c.
des affaires étrangères. Chacun restait dans sa spécialité, et le Prési-
dent du Conseil seul exposait des vues sur la politique générale.
Cela nous semblait sage^ prudent, bien ordonné et recommandable.
Mais des élémens nouveaux se sont introduits dans le gouvernement
anglais, et les mœurs d'autrefois en ont éprouvé quelque altération.
Un jeune homme très brillant, fils d'un autre qui ne Tétait pas moins,
M. Winston Churchill, est devenu ministre du Commerce : il en a
profité récemment pour faire connaître, dans un discours public, ses
idées sur la politique extérieure, et notamment sur les rapports de
TAngleterre et de TAllemagne, qui ne sont pas à son avis ce qu'ils
devraient être. Il semble résulter, du discours de M. Winston Chur-
chill que, s'il en était chargé, les choses iraient mieux. C'est possible,
bien que nous n'en croyions, rien; quoi qu'il en soit, l'opinion, en
Angleterre, a trouvé un peu déplacées les paroles de M. le ministre
du Commerce, car enfin il y a un ministre des Affaires étrangères dans
lequel tout le monde a confiance, même les adversaires de son parti,
et qui, tout récemment encore, à la veille delà clôture du Parlement,,
a défini la politique de l'Angleterre à l'égard de l'Allemagne dans des
termes qui n'ont pas produit une moins bonne impression à Berlin
qu'à Londres. Mais, nous l'avons dit, M. Winston Churchill est jeune:
ne doutant de rien, il ne doute pas de lui-même, et il a sans doute
quelque dédain pour les procédés surannés de la diplomatie clas-
sique.
Ce qui a été encore plus fâcheux, c'est que le même sentiment a
paru être partagé par un homme encore plus considérable dans le
gouvernement anglais, M. Lloyd George, chancelier de l'Échiquier.
M. Lloyd George est le type de l'homme heureux en politique; il est
arrivé aux plus hautes fonctions avec une rapidité surprenante, et tout
le monde convient d'ailleurs que sa fortune est justiûée par on mé-
rite sérieux et par un remarquable talent, n était, il y a quelques
mois, ministre du Commerce. Au remaniement du Cabinet qui a
suivi la mort de sir H. Campbell Bannermann, il a cédé son porte-
feuille à M. Winston Churchill pour en prendre un plus important,
celui des Finances. Les finances britanniques, aujourd'hui surtout,
semblaient devoir absorber toute son activité, mais il n'en a rien été,
tant cette activité est grande. Profitant des vacances parlementaires,
M. Lloyd George est allé à Berhn pour y étudier la question des re-
ti^aites ouvrières que les Allemands ont résolue à leur manière. Rien
de mieux; M. Lloyd George était là dans son domaine ; mais le bruit
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REVUE. — CHRONIQUE, 239
n'a pas tardé à se répandre qu'il ne resterait pas enfermé dans le
cercle étroit des questions financières ou sociales et que, si le gou-
vernement allemand voulait bien profiter de Theureuse occasion que
lui donnait sa présence, il était tout disposé à causer du désarme-
ment. Si on ne s'était pas encore mis d'accord sur ce grave sujet,
c'est évidemment que les diplomates professionnels ne savaient pas
s'y prendre, car, en somme, avec de la bonne volonté et surtout de
la loyauté, rien n'était plus simple. M. Lloyd George, non content de
parler lui-même plus sans doute qu'il ne l'aurait dû, avait un secré-
taire qui parlait encore davantage et se prêtait avec ime bonne grâce
charmante aux interviews qu'on lui demandait, disant donc à qui
voulait l'entendre que M. Lloyd George n'avait aucune mission offi-
cielle et que dès lors il ne prendrait pas d'initiative, mais qu'il était
prêt, et que si on voulait... La presse du monde entier ayant reproduit
ces propos, il en est résulté un beau tapage. Les journaux allemands
ont été polis et courtois pour M. Lloyd George : cependant ils ont fini
par dire, et même un peu rudement, qu'ils étaient seuls juges de savoir
ce qui convenait à leur défense maritime, et que c'était là un sujet sur
lequel ils n'avaient à prendre conseil de personne. On se souvient
qu'U y a quelques mois, l'empereur d'Allemagne ayant écrit une
lettre toute personnelle et familière au ministre anglais de la Marine,
lord Tweedmouth, pour lui parler des armemens britanniques, la
chose s'est sue, et la susceptibilité nationale de l'Angleterre en a été
violemment froissée. La situation se trouvait quelque peu retournée.
L'attitude de M. Lloyd George n'était peut-être pas tout à fait correcte,
et on pouvait craindre que, s'il y persistait, il n'en résultât des in-
convéniens. M. Lloyd George aurait pu se rappeler que, quelques
jours auparavant, le roi d'Angleterre et l'empereur d'Allemagne
s'étaient vus à Cronberg, et qu'ils avaient précisément causé de la
question qui le préoccupait lui-môme, de manière à lui laisser peu de
chose à glaner. Les journaux les mieux renseignés avaient raconté
que, de part et d'autre, on était convenu de continuer les construc-
tions navales dont le programme avait été sanctionné par des déci-
sions parlementaires, et qu'ensuite on verrait. Les nouvelles répan-
dues sur l'entreprise pacifiste de M. Lloyd George ont produit encore
plus d'émotion en Angleterre qu'en Allemagne : la presse y a annoncé
que le gouvernement préparait un projet de loi en vue de constituer
par voie d'emprunt une caisse des constructions navales, où l'on ver-
serait deux milliards et demi pour commencer. Enfin il semble bien
que M. Lloyd George ait été invité par télégramme à se montrer plus
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■^c;'
240 REVUE DES DEUX MONDES.
circonspect dans ses paroles et à revenir le plus tôt possible, ce qu'il
a fait. Ses généreuses intentions n'avaient pas produit les consé-
quences qu'il en attendait.
C'est une école qu'il a faite et qui sans doute lui servira. Quoi qu'on
on dise, la vieille diplomatie a du bon, et on ne le reconnaît jamais
mieux que par comparaison, lorsqu'on voit à l'œuvre des diplo-
mates amateurs, quelque distingués qu'ils soient, — et il ne saurait
y en avoir de plus distingués que M. Lloyd George et M. Winston
Churchill. Si nous racontons leur aventure, c'est qu'elle a fait grand
bruit : avant la révolution marocaine, elle remplissait les colonnes
des journaux du monde entier. Nous avons eu aussi, chez nous, des
missions officieuses que s'étaient données à eux-mêmes des hommes
parfois considérables et toujours pleins d'excellentes intentions, et
nous avons estimé que nous nous en tirions à bon compte lors-
qu'elles ne gâtaient pas nos affaires et les laissaient en l'état, n y a là
un genre de tentation dont on ne saurait trop soigneusement se
garder. Mais nous sommes un pays démocratique où tout a été mis
sens dessus dessous à dix reprises différentes depuis un peu plus d'un
siècle : qui aurait cru que la traditionnelle et orthodoxe Angleterre
nous dépasserait presque dans cette voie, qui n'est pas précisément
celle du progrès?
FRANas Charmes.
Le Directeur-Gérant^
Francis Charmes.
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LE CONGRÈS DE BERLIN
I
LA GUERRE ET LES PRÉLIMINAIRES DU CONGRÈS
I
Le 31 janvier 1878, au moment où l'armistice signé à Andri-
nople mettait fin à la guerre entre la Russie et la Turquie, il y
avait neuf mois (23 avril 1877) que le chargé d'affaires russe,
M. de Nélidoff, avait quitté Constantinople après avoir fait
connaître à la Porte la rupture des relations diplomatiques et
que le tsar Alexandre, dans un manifeste à son peuple, avait fait
connaître la décision prise par lui d'entrer en guerre avec la
Turquie « pour arriver à l'amélioration de l'existence des chré-
tiens d'Orient. »
Le grand-duc Nicolas, nommé commandant en chef des
troupes russes, disait, dans son ordre du jour aux troupes,
(24 avril) :
Nous sommes appelés à exécuter la volonté du souverain et le saint legs
de nos pères. Ce n'est pas pour des conquêtes que nous marchons, c'est pour
défendre nos frères insultés et opprimés, pour défendre la loi du Christ...
Donc, une nouvelle croisade, la guerre sainte?... Pas tout à
fait. Le prince Gortschakoff, dans une circulaire aux puissances
(7-19 avril), avait cru devoir parler, lui, le langage de la poli-
tique réaliste : ,
Les négociations ayant échoué, il ne reste plus d'autre alternative que
de laisser prolonger Tétat de choses que les puissances ont déclaré incom-
Tom ZLVii. — 1908. 16
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2i2 REVUE DES DEUX MONDES.
patible avec leurs intérêts et avec ceux de VEurope^ ou bien de chercher, par
coercition, ce que les efforts unanimes des cabinets n'ont pu obtenir de la
Porte, par persuasion*.. L'empereur de Russie entreprendra donc, seul, ce
qu'il avait convié les puissances à faire avec lui. En assumant cette tâche,
il remplit un devoir qui lui est imposé par les intérêts de la Russiey dont le
développement pacifique est entravé par les troubles permanens en
Orient.
Les intérêts de la Russie. Que cachait cette formule ? Ne
B'offrait-elle pas aux questions indiscrètes des puissances, elles
aussi intéressées?
La Russie, au moment où elle déclarait la guerre, était dans
une position difficile ; peu sûre de ses propres intentions, oUe
avançait bravement, mais témérairement, sur un sol qu'elle
sentait miné. En fait, il y avait dualité dans les vues russes :
dualité sur le principe même de la guerre, guerre de religion ou
guerre d'intérêt; dualité sur l'objectif de la guerre : — « Votre
objectif est Gonstantinople, » avait dit le Tsar au grand-duc
Nicolas; — « N'ayez crainte pour Gonstantinople, » avait-on
répété aux puissances ; dualité au sujet de la clientèle dont on
prenait les intérêts dans les Balkans, coreligionnaires ou cousins,
orthodoxes ou slaves; il y avait dualité, enfin, dans la haute
direction gouvernementale et dans les influences qui s'exerçaient
autour du Tsar : les uns résolus à la lutte à outrance et décidés
à effacer la Turquie de la carte de l'Europe ; les autres, enclins
à se modérer selon les nécessités des circonstances ; ces deux
tendances se résumant en deux noms : Ignatieff, Gortschakoff.
Gortschakoff qui, par sa position même, serrait le problème
de plus près, se préoccupait particulièrement des données inter-
nationales non moins obscures et incertaines que les dispositions
intimes et, comme on dit, l'état d'âme de son propre pays. La
première de ces difficultés était d'apprécier la portée réelle de
cette combinaison avec laquelle on avait, depuis des années,
leurré le monde et dont on s'était leurré soi-même : la prétendue
« alliance des trois empereurs. » Que valait-elle, en réalité?
Gortschakoff ne pouvait plus s'y tromper, puisque Bismarck
s'était expliqué aveo une franchise un peu rude, dès le mois
d'octobre 1876 : obligé de choisir entre la Russie et l'Autriche,
parlant à la Russie elle-même, il s'était prononcé pour l'Autriche.
Sans illusion donc, il fallait se servir, pourtant, de cette arme
brisée, faire blanc de cette épée, l'agiter devant l'Europe, laisser
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LE CONGRÈS DE BERLIN 243
croire à la force que lui attribuait Topinion quand, soi-même,
on n*y croyait plus. Si l'Europe, si la Turquie, si l'Angleterre
eussent connu la vérité sur cette explication « confidentielle »
entre les deux grands empires, quel encouragement pour la
Turquie, pour l'Angleterre, pour l'Europe ! Était-on si sûr
qu'elles l'ignorassent? Les secrets des chancelleries ont parfois
intérêt à se faire surprendre.
L'Angleterre menait le branle contrôla Russie. Sur son hos-
tilité déclarée, on savait du moins à quoi s'en tenir... Eh bien!
non; ici encore il y avait de l'incertitude. Et cela aussi troublait
le jeu. On n'ignorait pas, qu'à Gonstantinople, M. Layard était
des conseillers intimes du sultan. L'or anglais, l'appui moral, le
concours diplomatique de l'Angleterre ne feraient pas défaut à
la Turquie ; le cabinet de Londres était minutieux et pointilleux
dans le détail de la tractation diplomatique ; il créerait mille
embarras à la Russie. Mais irait-il au delà? Jouerait-il la partie
décisive ?
L'Ahgleterre elle-même ne paraissait pas savoir exactement
ce qu'elle voulait. La campagne de M. Gladstone sur les (c atro-
cités bulgares » avait porté. Il y avait des dissentimens dans le
Cabinet ; au su et au vu du monde entier, un mouvement pas-
sionné, dans l'opinion publique et dans la presse, remuait les
entrailles du peuple anglais et le portait à sacrifier des intérêts
discutables et discutés à « l'amélioration du sort des chrétientés
d'Orient. » Jusqu'où irait ce mouvement, dans quel sens l'opi-
nion anglaise se prononcerait-elle, finalement? Les plus profonds
calculs pouvaient être modifiés par une saute de vent chez ce
peuple impressionnable, Imaginatif, mais toujours redoutable
parce qu'il est toujours courageux.
Et pouvait-on, d'autre part, ne tenir aucun compte de l'opi-
nion publique universelle qui s'affirmait antinnisse ? Los entre-
prises, moscovites étaient passées au crible et discutées aigre-
ment. Éternels trouble-fête de l'Europe, une fois de plus, les
Slaves portaient atteinte à l'équilibre, à la paix dont on avait
tant besoin ! Un vieux levain de polonisme fermente toujours
dans les salles de rédaction et dans les cercles. L'opinion alle-
mande n'était pas favorable. M. Klaczko, M. Cucheval-Clarigny,
à la Revue des Deux Mondes, posaient des questions gênantes.
Ce n'étaient que des pointes; mais ces pointes piquaient l'âme
chatouilleuse du prince Gortschakoff. Il aimait à être loué.
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^-^Hfl
24i REVUE DES DEUX MONDES.
L'Europe lui était un théâtre. Outre les susceptibilités de
Tamour-propre, son expérience ne négligeait pas cette autorité
de Topinion qui pèse^ au jour des marchandages et des règle-
mens.
Il y avait un autre sujet dUnquiétude plus immédiat encore :
c'était la difficulté même de la campagne. La Turquie n'était
pas une quantité négligeable : il est vrai que, de Gonstanti-
nople, le général Ignatieff n'avait cessé de décréter l'impuis-
sance de cet empire et d'annoncer sa chute au premier choc; il
est vrai que les généraux turcs n'avaient pu venir à bout des
insurrections en Albanie, en Bosnie, en Herzégovine, en Bulga-
rie, et qu'ils avaient eu quelque peine à mettre h mal cette
infime Serbie. Mais le Turc est bon soldat; pour sa croyance et
pour son existence nationale, il se battrait en désespéré; la
flotte turque était puissante ; elle commandait la Mer-Noire et le
bas Danube, rendant, par mer, toute communication impossible ;
la double ligne de défense du Danube et des Balkans, appuyée
sur les fortifications du fameux quadrilatère, avait formé, de
tout temps, un boulevard presque infranchissable pour les
armées venant du Nord.
Par-dessus tout, la Russie était obligée de diviser ses forces.
L'Autriche-Hongrie, spectatrice silencieuse du duel, ne se ré-
servait-elle pas d'intervenir brusquement, soit en cas de victoire,
soit en cas de défaite? Une campagne offensive, avec une armée
comme l'armée austro-hongroise et un peuple conmie le peuple
hongrois sur le flanc, grave imprudence ! Le grand-duc Nicolas
réclamait une attaque rapide et décisive de toutes les forces
russes sur le front principal, c'est-à-dire sur le Danube et sur le
Balkan ; on l'avait laissé dire; on ne lui avait accordé que quatre
corps et on avait maintenu la fleur des troupes russes en obser-
vation sur la frontière occidentale.
Quelles que fussent l'ardeur avec laquelle la nation tout
entière répondait à l'appel du tsar, la qualité du soldat russe et
la valeur des officiers, on n'était pas entièrement rassuré sur le
mérite des chefs; on était très préoccupé de la question finan-
cière, au sujet de laquelle on sentait la banque> européenne froide
et exigeante. On avait trouvé des difficultés, dès la première
heure de la mobilisation, pour les approvisionnemens, les ravi-
taillemens; je ne sais quel désordre latent, endémique aux bu-
reaucraties militaires, accru encore par rmfidélité trop notoire
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LE CONGRÈS DE BERLIN. 2i6
de nombreux agens et par la nonchalance traditionnelle du
Nitchevo.
Ces causes de faiblesse n'échappaient ni au gouvernement
russe, ni à ses adversaires; par une suite fatale, elles en produi-
saient d'autres, qui devaient compromettre le développement et
le résultat de la campagne. Jamais géant, debout pour la bataille,
au moment où il pousse son cri de guerre, ne fut surpris et
ligoté dans son élan, conmie le fut le colosse iiisse, avant môme
qu'il eût pu faire un pas vers les Balkans.
Ce fut l'Anglelerre qui se chargea de l'opération. La diplo-
matie anglaise était dirigée par lord Derby. L'esprit un peu
lourd de ce ministre, son imagination lente et tatillonne, était
juste à l'opposé du caractère pétulant et du génie ardent de
Disraeli ; mais sa manière précautionneuse présentait aussi des
avantages. Car, malgré son poids, il se retournait parfois plus
vite qu'on ne l'eût cru et saisissait les occasions favorables avec
une certaine prestesse dont on ne se méfiait pas. On le vit bien,
quand, dès le début de la campagne, il gagna une première
manche par le procédé le plus simple : une initiative loyale à
l'heure opportune.
Le Tsar avait à peine publié son manifeste, « ce mélanco-
lique document, » comme le baptisa immédiatement le Standard^
que lord Derby, en même temps qu'il proclamait la neutralité
britannique, expliquait publiquement l'attitude du cabinet de
Londres :
Je déclare, dit-il aux Lords, le 7 mai, que la Russie a pris sur elle la
plus grave responsabilité en allumant Tincendie. Les intérêts de l'Europe,
les intérêts de l'Angleterre, les intérêts de TOrient sont atteints... L'Angle-
terre restera neutre ; mais elle s'efforcera de localiser et d'ciUénuer la guerre.
C'était tout un programme. Lord Derby déclara, bientôt après,
avec non moins de franchise :
Si une intervention doit se produire, il vaut mieux attendre que les
adversaires se soient épuisés par la guerre... Nous ne sommes plus en 1853.
Le cabinet britannique a beau chercher ; il n'a pas d'alliés, du moins pour
le moment. La France restera absolument neutre, l'Autriche est bien incer-
taine. Litalie manifeste des tendances moscovites, et l'Allemagne se réserve.
Ces sages aperçus inspiraient confiance à Saint-Pétersbourg;
on était enchanté d'avoir affaire à un adversaire si modéré, La
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246 BEVUE DES DEUX MONDES.
neutralité anglaise déciderait, eroyaît-on, de la neutralité austro-
hongroise ; on ne demandait pas mieux que de s'entendre avec
lord Derby et de faciliter sa tâche : il faut savoir payer de retour
les gens raisonnables.
Près de lord Derby, il y avait un ambassadeur russe tjui su-
bissait, comme la plupart des diplomates accrédités à Londres,
Tinfluence de Tastre anglais ; cet ambassadeur avait la confiance
du Tsar, l'amitié du prince de Bismarck et l'estime du gouver-
nement britannique : c'était le comte Pierre Schouwaloff (1).
La conversation s'engagea, grâce à lui. Ce fut une suite à la
circulaire du prince Gortschakoff. Lord Derby pensait que la
neutralité de l'Angleterre lui permettait de s'expliquer catégori-
quement au sujet de cette circulaire. Il la blâma franchement,
se saisit du mot intérêts. On prétendait défendre les intérêts de
V Europe; mais l'Angleterre fait partie de l'Europe. On invoque
les intérêts de la Russie; mais il y a aussi les « intérêts » de
l'Angleterre, et l'Angleterre n'entend pas qu'on les oublie, ni
qu'on les connaisse mieux qu'elle-même. Donc, au nom des inté-
rêts de l'Europe, au nom des intérêts de l'Angleterre, le cabinet
anglais garde son entière liberté d'action ; la décision du gouver-
nement russe n'est de nature à obtenir ni son concours, ni son
approbation.
La plate-forme de la discussion était un peu étroite. Mieux
eût valu (et on devait plus tard faire grief à lord Derby de n'y
avoir pas songé), mieux eût valu s'appuyer sur les traités, le
traité de Paris, la convention de Londres. Mais lord Derby tâtait
le terrain. S'il craignait d'invoquer « les traités, » c'est que leur
Implication intégrale eût été pleine de périls. Il se borna donc
à parler intérêts: intérêts européens, intérêts anglais.
Cette modération relative fut agréable à Saint-Pétersbourg.
On crut probablement qu'on pourrait, par quelques concessions,
tenir l'Angleterre en dehors d'une coalition toujours menaçante,
et on lui demanda de préciser ce qu'elle entendait par les « inté-
rêts anglais... » Si bien, qu'entre le ministre conciliant et Tarn-
(1) Grâce à la parfaite obligeance de M. A. Raffalovich, j'ai eu communication
des Souvenirs inédits du comte P. Schouwaloff sur le Congrès de Berlin. Les
extraits que j'ai pu citer permettront aux lecteurs d'apprécier l'intérêt de ce do-
cument. Mais l'ambassadeur n'a pas cru devoir embrasser, dans son récit, la partie
de la négociation antérieure à la guerre, e^ qui, pourtant, a été la véritable racine
du Congrès.
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LE CONG»lÈS HE BBRUN. 247
bassadeur empressé, un accord s'établit, dont le résultat fut cont-
signé dans les deux offices du 6 mai et du 30 mai 1877, qui
créèrent, après la déclaration de guerre, — mais avant qu'un
seul coup de canon fût tiré, — une situation de droit et de fait
des plus singulières. On instituait, entre la Russie et la Turquie,
un état de guerre ce conventionnelle, » à champ d'action reskeint
et à responsabilité limitée.
De même que Gortschakoff voulait ignorer ce qui se passait
à Berlin, de môme il voulait ignorer les conséquences des enga-
gemens pris à l'égard de l'Angleterre. Les événemens, les vic-
toires russes, le hasard arrangeraient tout.
Voici le résumé de l'accord Schouwaloff-Derby : la Russie
s'engage à ne porter la guerre ni sur le canal de Suez, ni en
Egypte, quoique ces régions fassent partie de l'Empire ottoman.
Le Tsar renouvelle sa déclaration que la conquête de Constant
tinople n'entre pas dans ses desseins : « Son gouvernement
reconnaît que, quoi qu'il arrive, l'avenir de Constantinople est
une question d'intérêt général que ne saurait être résolue que
d'un commun accord ; si la possession de cette ville venait à être
mise en question, on ne saurait consentir à ce qu'elle- appartint
à l'une oct & l'autre des grandes puissances européennes. » —
« La question des détroits sera également résolue au moyen
d'une entente générale. » — Lord Derby ayant fait allusion à
d'autres « intérêts britanniques, » tels quQ le golfe Persique et
la route de l'Inde^ le cabinet impérial affirme « qu'il n'étendra
pas la guerre au delà de ce qui est nécessaire pour atteindre le
but hautement et nettement avoué qui a déterminé l'Empereur
à prendre les armes. Il respectera les intérêts anglais signalés
par lord Derby, autant que l'Angleterre restera neutre. » On se
taisait sur les « intérêts russes, » et, en ce qui concernait l'ob-
jectif de la guerre, on se contentait de cette phrase :
Le but de la guerre ne saurait être atteint aussi longtemps que les popu-
lations chrétiennes de la Turquie ne seront pas placées dans une situation
dans laquelle leur vie et leur sécurité soient efficacement garanties contre
les abus intolérables de l'administration turque.
Gortschakoff espère se tirer d'embarras par des finesses de
rédaction» Mais, dans la réalité des choses, la Russie, prise outre
la convention de Reichstadt, signée antérieurement, avec l'Au t
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248 RBVUB DES DEUX MONDES.
triche-Hongrie (1), et l'arrangemeat Derby-Schouwaloff, re jetée
du Balkan occidental par la volonté des puissances germaniques,
cernée dans le Balkan oriental par les prétentions roumaines,
serbes et grecques, mise en surveillance en Asie, en Egypte, à
Constantinople, par l'Angleterre et par l'Europe, les mains liées
et le pied pris, — la Russie aborde la guerre dans des condi-
tions détestables : on pouvait prévoir, dès lors, que le bénéfice de
la partie lui échapperait, à supposer qu'elle la gagnât.
Même dans les Balkans, le c< Tsar libérateur » ne trouvait
pas les concours chaleureux sur lesquels il eût cru pouvoir
compter. Chacun avait ses plans, ses projets, ses « intérêts. »
Entre la Russie et la Turquie, une ceinture de principautés à
demi autonomes formait un tampon de situations acquises et
d'ambitions particulières. Pour entrer en contact avec la Turquie
(puisqu'on ne pouvait pas prendre le chemin de la mer), il fal-
lait passer soit par la Serbie, soit par la Roumanie. Par la
Serbie, l'Autriche avait bloqué la voie; celle de la Roumanie
était donc la seule.
La Roumanie était encore, d'après les traités, sous la suze-
raineté des Sultans. Légalement, elle devait prendre les armes
pour la Turquie. Mais, si elle le faisait, c'étaient son territoire
et sa population qui subiraient les horreurs de la guerre. Restait-
elle neutre ? Elle s'exposait au même péril, sans profit éventuel,
dans le cas probable d'une défaite turque.
La Roumanie, — ou plutôt conmie on les appelait alors, offi-
ciellement, les principautés unies de Moldo-Valachie, — avait
à sa tête le prince Charles de Hohenzollern, qui l'avait conduite
avec une habileté et une patience remarquables de 1866 à 1876.
Ce prince, fidèle d'abord à sa famille, n'avait jamais oublié,
comme il le dit lui-même, « qu'il était aux avant-postes de la
pénétration germanique en Orient (2); » conformément aux
(1) Dès juillet 1876, l'entente de Reichstadt était intervenue, en Tue de la
guerre, entre les empereurs de Russie et d'Autriche. L'Autriche s'engageait à
rester neutre ; mais la Russie abandonnait la Serbie et laissait à l'Autriche-Hongrie
la faculté d'occuper, le cas échéant, la Bosnie et l'Herzégovine. Bismarck se
plaint, dans ses Souvenirs, que l'Allemagne ait été « exclue de l'entente ; » mais
c'est un grief qu'il se ménage contre la Russie; car, en réalité, par Andrassy, il
tenait to*us les fils. Bismarck ajoute : « C'est cette convention, et non le Congrès de
Berlin, qui est, pour l'Autriche, la base de la possession de la Bosnie et Hen^
govine. •
(2) Lettre adressée par le prince Carol au roi Guillaume, au moment où celui-ci
eit proclamé empereur : « ... Je suis ici, seul, à un extrême avant-poste, comm*
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LE CONGRÈS DE BERLIN. 2i9
exemples de sa race, il s'était appliqué à créer une armée et il
attendait les événemens.
La Roumanie fit appel aux puissances , demandant leurs con-
seils et môme une garantie de neutralité; au fond, le prince
Charles était résolu à prendre part à la guerre aux côtés de la
Russie, mais il eût voulu vendre son concours le plus cher pos-
sible. Berlin, qui donne le ton, répondit : « que chacun se pré-
serve comme il sait et croit le mieux (1). » D'autres y mirent
plus de formes; mais la pensée était semblable partout. La Rou-
manie se trouva donc abandonnée à elle-même. La Russie de-
mandait impérieusement le passage pour ses troupes à travers
la principauté. Dès le mois de septembre, Jean Bratiano, envoyé
en mission auprès du Tsar, n'avait pas dénié le passage, mais il
avait prétendu poser ses conditions. La Roumanie eût voulu,
pour prix de son concours, s'assurer de la Bessarabie et obtenir
un agrandissement vers la Bulgarie. Entre le prince Gortschakoff
et Jean Bratiano, le dialogue fut vif; Gortschakoff s'écria : —
« Vous n'avez pas de conditions h nous poser; sinon, la Russie,
s'en référant aux traités en vertu desquels la Moldavie et la
Valachie font parties intégrantes de l'Empire ottoman, envahira
ces provinces sans autres formes. » — a Fort bien, riposta froi-
dement Bratiano. Nous nous opposerions alors, par la force, à
l'entrée des Russes sur le territoire t'oumain (2)... »
Vaines menaces ! La Roumanie n'avait pas le choix. Elle dut
céder. Une convention du 16 avril 1877 régla les conditions du
passage; quant à la question de savoir si elle prendrait part à la
guerre, elle se réservait encore.
Il y a quelque chose d'émouvant dans la situation de ce pelit
et vaillant peuple qui, à peine né, se retourne entre l'enclume
et le marteau. Il n'ose même pas débattre les conditions de son
la sentinelle de la frontière contre l'Orient... Cependant, je ne suis ni si éloigné, ni
si fatigué que je ne puisse, à pleine poitrine, o^*associer à ce cri d'allégresse : Vive
l'empereur aUemand ! » Jehan de Witte, Quinze ans d'histoire (1866-1381), d'après
les Mémoires du roi de Roumanie, Pion, 1905 (p. 204).
(1) Sous main, et par l'intermédiaire du kronprinz, Bismarck donna au prince
des conseils plus effectifs « par intérêt personnel pour Son Altesse. » (Ibid., p. 210) :
m Ne pas s'opposer sérieusement aux exigences de la Russie, invoquer un devoir
Tis-à-vis de la Porte au point de vue des convenances et céder ensuite & la force...
La question du passage des armées russes doit être régularisée préalablement par
un traité... Mais rien ne presse. » Or, cela pressait, et le retard fut une faute.
Voyez, aussi. Mémoires du prince de Hohenlohe (t. II, p. 214).
(S) Quinze ans d^ histoire, p. 167.
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280 REVUE DES DEUX MONDES.
concours éventuel avec le grand patron qui impose son amitié
redoutable ; il n'ose pas lui demander de faire, d'avance, le par-
tage des bénéfices, en cas de victoire commune. On craint que
le lion ne traite en lion. Ce tourment se retrouve, malgré la
froideur habituelle des documens diplomatiques, dans la circu-
laire de M. Kogalniceanoi datée du 3 mai 1877 :
Quand l'Europe ne consulte que ses intérêts, quand on dit à la Rou-
manie : Lasciate ogni speraniay notre pays doit subir la force majeure et
ne prendre conseil que de la terrible situation dans laquelle il est poussé
contre sa volonté.
Ce langage anxieux étonnait la Russie ; elle croyait y dis-
cerner rindice d'une « ingratitude » naissante chez les peuples
balkaniques.
La Serbie n'avait jamais consulté que ses ambitions ; n'écou-
tant aucun avis, elle s'était jetée follement dans la bagarre et
avait déchaîné les événemen s. Maintenant, battue et mécontente,
elle boudait, repliée sur elle-même. Le prince. Milan était à la
fois encombrant et inconsidéré. Le manifeste du Tsar, en avril
1877, avait informé la Serbie qu'elle était mise de côté; on
Pavait sacrifiée, dès Reichstadt, aux exigences de l'Autriche-
Hongrie. Le grand projet d'un Empire serbe s'évanouissait. Ce
n'était pas encore de ce côté qu'on trouverait de l'enthousiasme,
ni des élans généreux.
Tout autre chose du Monténégro. 11 était le Benjamin de la
famille, le plus éloigné, le plus exposé et le plus aimé de tous
les frères slaves. Sa forte situation dans les montagnes, avec
accès sur l'Adriatique, permettant de prendre à revers toute la
péninsule et faisant arche de pont vers les mers occidentales,
donnait une valeur inappréciable à son dévouement. Mais il
était si petit, si faible, surveillé et ligotté de si près par l'inquié-
tude autrichienne, qu'il devenait plutôt un embarras qu'un
secours. Du moins, avec celui-là, c'était à la vie, à la mort. On
comptait sur lui et on ne l'abandonneraiJt pas.
Il y avait, à l'extrémité de la péninsule, un autre « client »
en bien mauvaise posture, c'était la Grèce. La Grèce était née à
Navarin. La Grèce était en droit de rappeler aux grandes puis-
sances de TEurope « le rôle, qu'à son berceau, elles lui avaient
réservé en Orient (1). » Elle s'inscrivait, au premier rang, parmi
(1) Déclaration de M. Tricoupis, du 4 septembre 1877.
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LE CONGRÈS DE BERLIN. 25 1
les héritiers de V « homme malade. » Elle représentait la cause
la plus sympathique, la plus célébrée, la plus chère au cœur de
la civilisation occidentale, la cause de l'hellénisme. Donc, en
cette crise imminente, elle se lèverait... Non ! Elle resta immo-
bile presque jusqu'à la fin de la guerre.
La Grèce était plus frappée encore que la Serbie : un frère
de religion, sinon de race, lui était né qui, subitement grandi
et gros garçon, menaçait la part qu'elle s'était attribuée : c'était,
parmi les Slaves, cet ignoré d'hier, le Bulgare. Les tsars avaient
déjà notifié, à diverses reprises, à la Grèce qu'elle eût à se pour,
voir ailleurs : on ne voulait pas d'elle à Constantinople et, même
si elle se contentait de Salonique, on ne voulait pas d'elle à
Salonique. Après des espoirs si vastes et si longtemps caressés,
c'était un réveil affreux. Les Grecîs ne sont pas très nombreux
dans l'Empire turc, mais ils occupent les ports, les villes, les
situations élevées, la fortune. L'hellénisme est plein d'ardeur et
de zèle, il est animé d'un esprit de propagande et de sacrifices
qui reste, malgré tant de traverses, un des spectacles d'énergie
les plus réconfortans de l'histoire.
La Grèce, à l'étroit sur le continent, voudrait élargir et con-
solider son assiette ; la Grèce, fille de la mer, voudrait régner du
moins sur l'Archipel, sur les îles, sur les ports où la vie hel-
lène a survécu sous la domination ottomane. Mais elle est
faible, mal bâtie, pauvre, médiocrement administrée; elle na
trouvé ni son Cavour, ni son Victor-Emmanuel. Elle est à la
merci d'un coup de main par mer. Elle réclame ou convoite
des points stratégiques d'une importance décisive et elle ne
serait pas de force à les défendre. Qu'on lui livre la Crète :
saurait-elle garder la ^ude ?
Dans la crise de 1S77-78, la Grèce, délaissée par la Russie,
s'était retournée timidement vers les puissances occidentales, et
notamment vers l'Angleterre. Celle» i la réservait comme une
carte à jouer dans la partie finale.
Restaient les Bulgares ! Ce peuple slave était si complètement
abattu depuis des siècles que, malgré la grande étendue de ter-
ritoire qu'il occupe, il était oublié. Quand, en quittant TEurope,
on arrivait à Sofia, on trouvait des gens vêtus à la turque,
coiffés du turban ou du fez, et l'on saluait l'Orient. Onne savait
guère que ces populations fussent chrétiennes et européennes.
Accablées sous le joug, leur instinct national a survécu; elles
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252 REVUE DES DEUX MONDES. ^
ont été réveillées par l'excès môme des maux qu'elles endu-
raient. Un exode de populations musulmanes en Bulgarie (Tar-
tares et Circassiens), ordonné par le gouvernement turc après la
guerre de Crimée (1860), accrut encore les soufiFrances sé-
culaires et, à partir de 1868, il y eut, dans ces provinces, situées
sur le Balkan et qui commandent Gonstantinople, un mouve-
ment insurrectionnel à Tétat chronique, qui fut, avec les affaires
de Bosnie et d'Herzégovine, l'origine des événemens de 4877.
On cherchait encore « le Bulgare, » en 1875. La nouvelle des
massacre3, qui tentèrent d'étouffer dans le sang la révolte, apprit
à l'Europe que ce peuple vivait, puisqu'il souffrait. La Russie
avait entendu la voix des frères accablés. Cette population, nom-
breuse, dévouée et brave, était de taille et de volonté à devenir
le fer et la pointe de la lance slave vers Constantinople. Le pacte
fut A^ite conclu : les cœurs s'entendirent. Et l'Europe, — au
moment où la voix de Gladstone s'élevait, — reçut le manifeste
du 14 août 1876, « présenté par la nation bulgare aux grandes
puissances de l'Europe, protectrices des peuples d'Orient. »
Dans ce manifeste, la nationalité bulgare se peignait elle-
même :
Il existe, dans la Turquie d'Europe, un peuple infortuné répandu en
grand nombre des deux côtés des Balkans... Peuple laborieux et paisible
s'il en fut jamais, les Bulgares n'arrosent de leur sueur, depuis cinq
siècles, la terre qu'ils cultivent qu'au profit presque exclusif de leurs oppres-
seurs... Les prétendues réformes turques n'ont jamais été qu'une amère
dérision...
Quant aux événemens qui avaient illustré si affreusement la
Bulgarie, ils n'étaient que trop réels, malgré les doutes profes-
sés d'abord par l'ambassade et le gouvernement britanniques.
L'enquête poursuivie impartialement, par M. Baring, ne laissait
plus de doute :
Les chififres de quinze à vingt mille victimes et de plus de cent villages
détruits ne paraissent pas exagérés (1) !...
La véritable cause de ces abominations, tolérées et ordonnées
peut-être par le gouvernement turc, était dans le progrès
récent de la Bulgarie, suscité par une aube d'espérance :
(1) Livre Jaune, bous la date du 24 Juillet.
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LE CONGRÈS DB BERUN. 253
Grâce à leurs habitudes laborieuses et morales, écrit Tambassadeur de
France à Gonstantinople, les populations chrétiennes des Balkans allaient
grandissant en richesse et en instruction ; par la force des choses, elles
gagnent, chaque jour, du terrain sur les musulmans. C'est à ce progrès si
naturel et si légitime que certains patriotes mahométans entendent mettre
un terme par le massacre et l'incendie.
Le Bulgare est appliqué, rude, obstiné. Excellent cultivateur,
il fait rendre, aux riches plaines qu'il habite, des moissons
abondantes et nourrit de nombreux bestiaux. Il sait réfléchir,
il sait lire, il sait ôe battre : nation de paysans, d'instituteurs et
de soldats. Ceux qui parlaient en son nom ne croyaient pas exa-
gérer la grandeur de ses futures destinées en les inscrivant eu
ces termes, dans le manifeste que leur servitude datait encore
de Constantinople :
Le peuple bulgare, conGant dans ses traditions, sa position géogra-
phique, son importance numérique, ses qualités de peuple agricole et in-
dustriel, possède tous les élémens voulus pour marcher dans la voie du
progrès et de la civilisation... Il demande sa pleine autonomie avec un gou-
Temement national, garanti par les grandes puissances protectrices des
chrétiens d'Orient... L'autonomie du peuple bulgare, dans ces conditions,
pourrait seule le rendre capable de devenir, par ses propres lois et par ses
propres forces, l'un des agens les plus actifs et les plus persévérans du
progrès et de la civilisation dans l'Europe orientale.
Telle était la cause nouvelle que la Russie allait prendre
en mains, dans les Balkans, au détriment des autres peuples
qu'elle avait soutenus d'abord. Les Roumains, les Serbes, les
Grecs, étaient des coreligionnaires, ils n'étaient pas tous des
cousins 1
Dans une situation si complexe, soit de l'Europe, soit des
deux adversaires qui se mesuraient du regard, soit des popula-
tions intéressées, le rôle d'une puissance tierce, neutre et im-
partiale, pouvait devenir considérable. Ce rôle eût appartenu à
la France. Mais la France se renfermait, non seulement dan?
la plus stricte neutralité, mais dans la plus sévère abstention.
Dès la nouvelle delà déclaration de guerre, M. le duc Decazes^
interpellé à la Chambre (!•' mai 1877), avait défini la politique du
gouvernement. Le désir de rassurer le pays sur l'extension pos-
sible du conflit s'était manifesté dans la seule phrase un peu
significative de l'exposé ministériel :
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281 REVUE DES DEUX MONDES.
La déclaration que je viens de faire, disait M. le duc Decazes, acquerra-
d'autant plus de valeur à vos yeux si vous voulez bien remarquer que lo^
puissances qui nous avoisinent partagent avec nous le privilège de n'être
engagées dans les événemens actuels par aucun intérêt direct.
La correspondance du duc Decazes établH, de la façon la
plus claire, que la crainte d'une complication franco-allemande
était son souci constant, son unique afifaire dans ces grandes
affaires (1).
Le prince de Bismarck le savait. Cependant, il craignait
toujours de voir la diplomatie française s enhardir et tenter de
faire ce qu'il eût fait lui-même à sa place, soit lier partie avec la
Russie, soit préparer une action commune et résolue des puis-
sances occidentales avec rAutriche. L'une ou l'autre combinai-
son eût arraché la France à son isolement, l'eût, par consé-
quent, libérée de ses craintes, et lui eût rendu un rôle et des
alliés, en forçant l'Allemagne à se prononcer soit pour la Russie,
mais contre l'Autriche, soit contre la Russie, mais, alors, à la
remorque des puissances occidentales. Peut-être encore eût-il
préféré faire valoir ses services, alternativement, auprès des deux
groupes. En tout cas, il eût agi.
Tant que dura la guerre, le prince de Bismarck fut en proie
à ce fc cauchemar. » C'est ce qui explique sa nervosité, ses coups
de sonde fréquens, son travail auprès des partis en France et
cette humeur maussade qu'il cachait, le plus souvent, dans ses
propriétés du Lauenbourg (2).
(1) S'il était besoin de prouver le Jen Joué par Bismarck pour entretenir ce
sentiment, il suffirait de citer les nombreux passages des Mémoires du prince
de Hobenlohe : • 6 mars 1877. — Ignatieff déclare avoir trouvé ici (à Paris) de
grandes inquiétudes relativement à l'Allemagne. Les indiscrétions d'Ignatieff rela-
tivement aux soupçons de Bismarck, qui pensait que la France s'armait contre
l'Allemagne, ont effrayé le duc Decazes et celui-ci proteste contre toute interven-
tion belliqueuse de la France... » — i9 mars i877 (à Berlin) « Je me suis rendu cbez
Bismarck et j'y entendis des choses auxquelles je ne m'attendais pas. Le motif
pour lequel on ne veut pas que je peigne les choses d'une façon pacifique est
celui-^ ;... 11 n'y a pas moyen de décider l'Empereur à envoyer de la cavalerie dans
les provinces frontières. Il a peur d'effrayer les Français ; l'influence de l'Impé-
ratrice augmente toujours, et Gontaut est derrière elle. . » (T. II, p. 209 et suiv.)
(S) Dans on entretien avec M. d'Oubril, le prince de Bismarck peint ses senti-
mens intérieurs par le détail avec lequel il énumère ses griefs vrais ou imagi-
naires contre la politique française, il se plaint de la faveur du général Le F16
auprès de l'empereur Alexandre : — « Je pourrais vous citer la situation excep-
tionnelle de c«t ambassadeur qui a pu dire à l'Empereur, au cercle du i*' janvier,
assez haut pour être entendu de ses voisins, que « la crise actueUe se produisait,
pour la France, deux ans trop tôt. » A quoi Sa Majesté a répondu : — » C'est vrai,
et pour nous aussi. » Quelque temps après, il chercha à jeter les basas d'une en-
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LE CONGRÈS DE BERLIN. 285
Tout le monde sentait que rAllemagne était d'accord avec
rAutriche ; mais les dessous d'une intrigue si complexe échap-
paient. La diplomatie anglaise elle-même, toujours si attentive
et si bien renseignée, n'osait se livrer absolument. Le spectre
formidable de « l'alliance des trois empereurs » se dressait
encore et obscurcissait tout. Une méfiance réciproque régnait
entre les cabinets. Ils se cherchaient sans se trouver.
Au fond, en France, la tendance était à un rapprochement
avec l'Angleterre. M. Thiers, nettement anti-russe, n'hésitait pas,
quelque temps avant sa mort, à s'en expliquer auprès de seft
amis d'outre-Manche : « L'Europe a été inique enA^ers les Turcs,
car la justice et le véritable équilibre de la paix universelle est
avec eux. On aura fort ài regretter l'abandon dans lequel on les
a laissés (1). »
Le duc Decazes écrivait, au début d'août, au marquis
d'Harcourt, ambassadeur & Londres :
Il est essentiel que tous sachent bien que jamais nous n'avons refusé
d'étudier avec TAngleterre les questions qui s'agitent, que nous avons, au
contraire, recherché en toutes occasions cet examen en commun, nous
tenant tout naturellement sur la réserve, mais ayant toujours prévenu que
la porte était ouverte à toutes les indications, qui ne pouvaient venir de
nous, mais auxquelles tout accueil était promis et assuré. Gela doit être
dit simplement, ainsi qu'il convient de la part de gens qui ne songent pas
à solliciter une alliance, mais qui ont le sentiment très profond que les
intérêts des deux pays commandent une étroite entente et qui la désirent,
aussi bien par sympathie que par raison.
A Londres, on paraissait répondre à ces sentimens par des
sentimens analogues. Le prince de Galles, dont les tendances
peu sympathiques à l'Allemagne étaient notoires, venait à
tente anglo-allemande contre la Russie, pour avoir les mains libres du côté de li
France. Sur le rapport qui renseigne, à ce sujet, l'empereur Alexandre, celui-ci
écrit de sa main : « Cet homme [Bismarck] est décidément fou. »
L'attitude de Bismarck, dans cette crise si grave, était telle que le mot vint plus
d'une fols, sur les lèvres de ceux qui le suivaient et qui ne paraissent pas s'être
demandé s'il n'y avait pas là, tout simplement, l'effort et la tension du génie.
Gontaut-Biron écrit : « Le jour de la fête de Sa Majesté, assis à côté de lui [Bis^
marck] je remarquai avec étonnement ses yeux toujours noyés et son visage
tendu. • L'empereur Guillaume disait : — a Vous savez comme le prince est un
homme extraordinaire* difficile, quinteux... » Il déplore tant de hizarrerie : •— • Je
suis la seule personne, dit l'Empereur, avec qui il se contienne. » (Voyez toute 1%
correspondance de Gontaut-Biron dans Dernières années^ p. 310 et soiv.)
(i) Lettre à M. Henry Reeve, le 8 août 1877. Mémorial diplomatiaue, année 1817
(p. 591).
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■^^f^PSf?
256 REVUS DES DEUX U0NDB8.
Paris et s'employait à les dégager (1); M. Alphonse de Roths-
child les appuyait auprès du duc Decazes : rien n'y faisait et
rien ne se faisait. Le bruit, semé habilement, d'un rapproche-
ment franco-russe suffisait pour empêcher la confiance; de
même, les bruits inverses, à Saint-Pétersbourg.
Entre Londres et Vienne qui, logiquement, eussent dû s'en-
tendre dès le début, un malentendu peu explicable subsistait.
Le comte Schouwaloff observe que cet illogisme politique con-
tribua beaucoup à fausser la politique européenne ; il l'attribue
à l'action personnelle du comte de Beust (2).
Quoi qu'il en soit,- la diplomatie était frappée d'une sorte
d'impuissance et d'ataxie. On voulait et on ne pouvait pas.
Il est vraiment extraordinaire qu'un homme aussi intelligent
et aussi expérimenté que le duc Decazes ait eu en mains le ren-
seignement le plus précis sur la portée de l'entente austro-alle-
mande et que ce document ait été sans effet appréciable sur son
action. On lui écrivait de Vienne, en juin 1877 :
Le comte Andrassy a exposé, ainsi qull suit, les vues et la situation de
TAutriche dans un entretien avec une personne qui possède toute sa con-
fiance : — « Les événemens qui se préparent nous obligent à nous familia-
riser avec ridée que la Serbie et la Roumanie seront libres et indépen-
dantes ; si ces principautés gardent leur étendue territoriale actuelle, leur
liberté et leur indépendance ne nous gêneront pas... Par contre, nous ne
pouvons tolérer . que la Serbie s'agrandisse à l'Ouest, le Monténégro au
Nord. Si les Turcs sont capables de garder la Bosnie et l'Herzégovine, tant
mieux; sinon, nous les prendrons pour nous. Ces provinces resteront aux
Turcs ou elles nous appartiendront. » — « Feriez-vous la guerre pour
cela? » — a Oui, sans balancer. » — « La guerre à la Russie? » — « La Russie,
ofûcielle s'entend, connaît nos intérêts et les juge légitimes (entente de
Reicbstadt) ; nonobstant les criailleries éventuelles des panslavistes, elle ne
(1) On traçait, dès 1878, ce portrait, d'une psychologie véritablement prophé-
lîque : « Le prince de Galles, c'est l'Angleterre jeune, courageuse, altière, rempla-
çant l'Angleterre caduque, hésitante, morbide... Le brillant héritier du trône a
encore d'autres idées en tête... et qui sont toutes marquées au coin d'une grande
méfiance à l'égard de la politique de M. de Bismarck. » {Mémorial diplûtnatique,
i878, p. 184.)
(2) m Je fais mention de cela, dit le comte Schouwaloff, parce que ce désaccord
entre l'Autrlche-Hongrie et l'Angleterre a eu une grande influence sur toute la
marche de la crise orientale. Si Londres et Vienne avaient pu s'entendre dès le
commencement, s'Us avaient déclaré qu'ils ne toléreraient pas la guerre, la guem
devenait tout à fait impossible... Je prévoyais que l'entente, qui n'avait pu s'établir
de loin, s'établirait & Berlin... » {Souvenirs inédits,) Ces nuances sont précieuses
pour confirmer l'état de trouble où était plongé le monde diplomatique. Mais il
semble bien que le comte P. Schouv^aloff n'ait pas tout su au sujet des relations
de Vienne et de Londres ou, plutôt, qu'U n'ait pas tout deviné.
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LE CONGRÈS DE BERL». 257
nous fera pas la guerre pour nous empêcher d'annexer la Bosnie et lllerzé-
gOYine. » — « Si yous lui permettez d'annexer de son côté la Bulgarie,
éyidemment. » — « La Russie officielle se déclare désintéressée. Elle n'a tiré
Tépée, dit-elle, que pour améliorer le sort des Chrétiens... Elle peut occuper
la Bulgarie, l'organiser, y créer une administration indigène. Mais qu*eUe
n'y reste pas I L'indépendance des bouches du Danube est, pour nous, un
dogme. Si la Russie nous trompe et foule ce dogme aux pieds, nous nous
battrons, c'est chose décidée. Notre position militaire nous assure l'ayan-
tage. » — « Et la Prusse ?» — a La Prusse sera pour nouSy et nous pouvons
compter, à tout le moins, sur une neutralité bienveillante de sa part. Nous
sommes sûrs de ses dispositions. » Là git le secret du calme et de la séré-
nité avec lesquels le comte Andrassy a laissé se déroaler, jusqu'ici, la
question d'Orient.
C'est après avoir lu ce document, qui éclaire et dévoile tout
(l'entente austro-allemande, la convention de Reichstadt, etc.);
c'est après en avoir souligné lui-même l'intérêt, que le ministre
français est repris de ses hésitations et de ses craintes, ne
sachant dégager sa ligne de conduite et n'osant faire un pas.
La France pouvait choisir. Elle avait sa richesse, sa force
reconstituée, sa clientèle orientale ; tout cela pèse. Ce qui était
visé, c'était les traités qui avaient été son œuvre. Elle avait
qualité soit pour les défendre, soit pour les modifier. L'Alle-
magne n'avait, pas plus que la France, envie d'une nouvelle
guerre, en un temps où, de toute façon, elle eût eu contre elle
plus d'un adversaire. Cela laissait à notre diplomatie, même
pacifique, une réelle latitude.
Ce n'était ni la compréhension des choses, ni les avertisse-
mens qui manquaient aux ministres français, mais seulement
une résolution tranquille et claire. On était en pleine crise du
Seize-Mai. L'intérieur attirait tous les regards, allumait toutes
les passions. Si le gouvernement tremblait pour le pays, il trem-
blait aussi pour lui-même, engagé qu'il était dans une aventure
si dangereuse, réduit à plaider sa cause devant l'étranger. Pour-
quoi faut-il que la correspondance privée du duc Decazes, si
intéressante et si honorable h tant de points de vue, se ferme
sur ce plaidoyer />ro rfomo qu'il adresse, en août 1877, à M. de
Gontaut-Biron?
N'y a-t-il donc rien à faire pour éclairer les esprits sur ce que nous
Toulons et faisons pour dissiper ce fatal malentendu qui pèse sur nous? (Il
s'agit du Cabinet.) Depuis quatre années, j'ai mis tous mes soins, j'ai con-
senti & tous les sacrifices, j'ai épuisé la coupe de toutes les amertumes
TOm ZLYII. -r £908. il
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258
BEVUE DES Dieux MONDES.
pour essayer de faire pénétrer à Télranger une vérité bien éclalante à ii-
yeux et que j'ai pu prêcher en toute sincérité, à savoir que la France COB
senratrice était exclusivement dévouée à la politique d'apaisement et de
modération, qu'elle abdiquait toute colère et tout ressentiment, qu'elle
désavouait toute pensée de revanche et de représailles, qu'elle seule, enfin*
pouvait amener la paix générale et qu'elle seule le voulait... Or, il faut
bien reconnaître que ces peines sont perdues, que ces sacrifices ont été
inutiles et que l'Europe monarchique et conservatrice nous préfère qui?
grands dieux I les radicaux !...
M. de Gontaut-Biron était convaincu et n'avait pas besoin
d'être endoctriné. Quant au prince de Bismarck, si par quelque
indiscrétion de la poste, il prit connaissance de cette lettre,
écrite, en somme, à son adresse, il dut s'étonner de ne pas y
retrouver le jeu serré de son adversaire de 1875 (1).
II
La guerre avait été déclarée, le 23 avril 1877. Quoique les
Russes fussent décidés depuis novembre, ils étaient insuffisam-
ment préparés ; mais les Turcs Tétaient moins encore. Les débuts
de la campagne avaient été lents, de part et d'autre. La diplo-
matie aussi s'en mêlait. Le général Le Flô écrivait encore le
7 juin :
L'Empereur et son chancelier souhaitent ardemment pouvoir éviter tout
acte militaire et politique qui les conduirait à se heurter contre l'Angle-
terre et à donner ainsi à une puissance quelconque un sujet ou le moindre
prétexte de méfiance. Ils désirent n'être pas mis, par la suite des opéra-
tions* militaires, dans l'obligation de franchir les Balkans, et ils pensent
qu'une première victoire de l'armée russe, sur la rive droite du Danube, serait,
pour les grandes puissances, l'occasion naturelle d'une intervention bienveil-
lante, dont un Congrès devrait être la conséquence immédiate.
On comptait donc sur un duel au premier sang, avec recours
immédiat aux arbitres. Mais les deux campagnes, engagées si-
multanément, l'une en Europe, et l'autre en Asie, furent fé-
condes en surprises. En Europe, les Turcs n'avaient opposé
(i) Sur l'embarras profond du duc Decazes et de ses collègues devant l'Europe,
rien n'est plus démonstratif que le chapitre premier du livre : Dernières années de
Vambassade en Allemagne de A/, de Gontaut-Biron f par André Dreux. Voyez,
notamment, p. 19, 37, etc. — A titre de contrôle, un passage des Mémoires du
prince de Hohenlohe (6 septembre 1877) : « Nous parlâmes avec Bismarck des
élections en France et le chancelier me dit qu'il lui paraissait nécessaire de faire,
pendant la période électorale, quelque chose de menaçant..., etc. » (t. II, p. 220).
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LE CONGRÈS DE BERLI5. 259
aucune résistance sérieuse sur la rive droite du Danube. Les
deux armées russes, qui opéraient à 300 kilomètres l'une de
l'autre, la première commandée par Zimmermann, sur le bas
Danube et la seconde par le grand-duc Nicolas Nicolaïewich,
frère de l'Empereur, général en chef, sur le moyen Danube,
s*étaient approchés du fleuve et l'avaient franchi sans coup férir,
Zimmermann à Galatz et le grand-duc à Zimnitza, près de Sistova.
Au delà du Danube, la chatne des Balkans est la seule ligne
de défense de TEmpire turc. Zimmermann, maintenu par le
quadrilatère VarnarChoumla-Routschouk-Silistrie, s'était arrêté.
La flotte turque, quoique commandée par un officier anglais,
Hobart pacha, qui passait pour habile, avait réduit son rôle à
interdire aux Russes l'usage de la mer. La destruction de deux
monitors par des torpilleurs russes avait démoralisé le per-
sonnel peu marin de la flotte ottomane. Le cours du Danube
avait été intercepté par un barrage de torpilles entre Nicopolis
et Routschouk.
Le grand-duc Nicolas, ne trouvant aucun obstacle, avait
laiicé,sou8 les ordres de Gourko,une avant-garde de 15 000 hommes,
avec mission de pousser droit devant lui, tant qu'il pourrait;
Gourko, plein d'entrain, avait marché par Tirnovo, jusqu'au
pied des Balkans. Il s'engage dans la montagne, pénètre dims le
col de Khankioï, culbute le seul bataillon turc qui défend le pas-
sage, descend les pentes méridionales, s'empare de Kezanlik, le
14 juillet, d'Eski-Sagra, et enfin de l'important défilé de Ghipka,
ea l'attaquant par le Sud. Par cette randonnée surprenante, il
est libre de déboucher dans la vallée de la Maritza, qui conduit
à Andrinople. Donc, ni le Danube, ni les Balkans n'ont pro-
tégé la Turquie. Ils n'ont pas môme fourni aux Russes l'occa-
sion de cette bataille décisive qui doit arrêter leurs armes victo-
rieuses. C'est une conquête trop facile et dont la facilité même
fait le danger.
Les Turcs ne sont jamais pressés. Ils avaient voulu passion-
nément la guerre et ils l'avaient mal préparée. Ayant, il est
vrai, un front très vaste à défendre, ils Tavaient couvert de
troupes, depuis l'extrême Arménie jusqu'à la mer Adriatique, se
creusant peu la cervelle pour deviner où ils seraient attaqués.
Pas d'unité dans le commandement ni dans le gouvernement.
Abdul-Kerim, qui était général en chef, ne sait pas se faire obéir
de ses lieutenans. Chacun fait à sa guise et tire de son côté.
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260 REVUE DES DEUX MONDES.
Cependant, du fond de l'Asie et de l'Afrique, les soldats ar-
rivaient par masses. Armés à la hâte et à peu près vêtus, ils se
portaient sur les frontières et constituaient des effectifs impo-
sans. Le sultan, au moment de la déclaration de guerre (fin
mai 1877), avait, par sa proclamation aux troupes, suscité en elles
un enthousiasme farouche : « Vous vous élancez à la guerre
sainte contre les ennemis de la foi. Vous portez, non seulement
le drapeau ottoman, mais le drapeau de Tlslam. Vos sabres de
croyans vont vous ouvrir le paradis. »
Quand Gourko fut si près d'Andrinople, on se réveilla. On
savait maintenant que la guerre était sérieuse, on comprenait
qu'il fallait se battre, vaincre ou mourir. On se décida à concen-
trer les efforts, dispersés jusque-là. Suleyman pacha fut rappelé
du Monténégro et opposé, avec des forces supérieures, à
Gourko. Celui-ci n'ose plus avancer; puis il recule, non sans
pourvoir à la défense du défilé de Chipka. Cela fait, il dut re-
passer les Balkans et se replier sur le Danube. Là, les affaires
s'étaient singulièrement compliquées pour le grand-duc Nicolas.
L'armée du centre, celle qu'il commandait, formait un
triangle dont la pointe était l'avant-garde de Gourko. Plus ce
triangle s'allongeait, plus il était en danger sur ses flancs.
A gauche, vers le bas Danube, Zimmermann retenait l'attention
du général turc Abdul-Kerim, bientôt remplacé par Mehemet-
Ali. Pour plus de sécurité, le général en chef russe confie au
tzaréwit<îh deux corps d'armée avec mission de rejeter loin de
Routschouk l'armée turque en formation sur le Lom et qui
peut menacer ses derrières. A droite, dans une pensée analogue,
il ordonne au général de Krudener, commandant du 9® corps,
d'aller s'établir sur la route de Widin, pour tenir en respect
l'armée d'Osman pacha.
Mais celui-ci l'a prévenu. Osman pacha, officier du génie^
qui avait fait ses premières armes à la rude école de la guerre de
Sécession, avait du sang-froid et du coup d'œil. Arrivé trop tard
pour dégager Nicopolis assiégé, il s'arrête sur les hauteurs qui
dominent la petite ville de Plewna, point de rencontre de routes
nombreuses et qui tient, de ce côté, la clef de l'Empire.
Conscient de ce qu'il peut demander à ses troupes, il se met à
remuer de la terre, entoure les collines qu'il occupe d'ime
série de redoutes et d'ouvrages improvisés formant une triple
ligne de feux liabilement dissimulés. Le 20 juillet, sans recon-
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LE CONGRÈS DE BERLIN. 261
naissance préalable, Krudener se heurte à cette position. 11
attaque, il est repoussé. Le lendemain, ayant reçu des renforts^
il attaque encore, il est repoussé de nouveau et battu à plates
coutures. Sa défaite lui coûte 6000 hommes.
Il n'est plus question, pour les Russes, de suivre Gourko et
de franchir les Balkans. Le triangle a fléchi vers la droite; il faut
le resserrer, se rapprocher des bases d'opération. Le grand-duc
est battu lui-môme avec des pertes énormes. On n'a pas assez de
troupes pour bloquer Osman pacha; celui-ci. a su garder ses com-
munications et reçoit des hommes et des approvisionnemens.
Son armée, maintenue au chiffre de 45000 hommes, tient en
échec 150000 ennemis et leur fait perdre 50 000 hommes. On
était en automne.
Du côté de l'Asie, la fortune était également hésitante. Loris
Melikoff, avec une belle armée, avait pris l'offensive contre
Mouktar pacha. Celui-ci était un homme de guerre avisé et
expérimenté, sachant attendre et manœuvrer. Les Russes avaient
pour objectif Erzeroum, que couvrait une ville fortifiée de pre-
mier ordre, Kars. Le sort de Kars décidera de la campagne en
Turquie d'Asie. Les Russes divisent leurs forces en quatre co-
lonnes d'inv^ion, séparées par des montagnes infranchissables.
En même temps, ils assiègent Batoum, protégé par les cuirassés
turcs. Ils avancent d'abord sans obstacle, enlèvent Bayazid,
Ardakan, investissent Kars. Mais Mouktar s'est retiré dans une
bonne position en avant d'Erzeroum; il y reçoit des renforts,
prend, à son tour, l'offensive et repousse successivement les
différens corps russes. Kars est débloqué, le 10 juillet, au
moment même où Krudener échoue, pour la première fois,
à Plewna.
Il y eut, en Europe, une surprise et une agitation indicibles,
quand ces nouvelles arrivèrent. C'était tout le contraire de ce
que l'on avait prévu. Au mois d'août, la Russie passait pour
battue. Les gens compétens et, au premier rang, le maréchal de
Moltke, déclarent que les Russes ne viendront pas à bout des
Turcs en une seule campagne, que la guerre durera au moins
deux ans, à supposer que les ressources en hommes et en argent
ne fassent pas défaut. A Londres, on considère la puissance
russe comme annihilée. Lord Beaconsfield entend dicter la paix
et il laisse comprendre que, bientôt, les modérés, comme lord
Derby, n'auront plus qu'à quitter le ministère. A Pesth, on illu-
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262 REVUE DES DEUX MOMDES.
mioe sur la nouvelle des victoires turques. Le prince de Bis-
marck sort de sa retraite et rencontre, à Salzbourg, le comte
Andrassy. L'empereur Alexandre a quitté Tarmée du Danube
et se rend aux manœuvres autrichiennes oti il voit l'empereur
François-Joseph .
Obtint-il quelque sécurité de ce côté? Quoi qu'il en soit, un
fait important se produisit. La Roumanie se décide à prendre
part aux hostilités (24 août). La proclamation du prince, datée
du 27 août-1 1 septembre, déclarait l'indépendance absolue de
la Roumanie. On ne dit pas que la Roumanie se soit, plus qu'au
début de la guerre, assuré le fruit commun de la victoire (1).
Le prince Charles fut investi du commandement général des
troupes alliées devant Plewna. L'armée roumaine comptait
50000 hommes et 180 canons.
En même temps, des renforts arrivaient aux Russes. On
résolut de tenter un nouvel assaut avec le concours des Rou-
mains, le 14 septembre : il fut encore repoussé. On dut renoncer
aux attaques de vive force. Le vieux général Totleben, le héros
de Sébastopol, fut mandé : il eut pleine liberté d'action. On mit
h sa disposition la garde impériale. Il entoura Plewna de tran-
chées; il fit occuper les routes de Widin et de Sofia, par où
Osman était ravitaillé et, bloquant étroitement la place, sans
consentir à sacrifier un homme, il attendit. Un hiver déjà rigou-
reux éprouvait les alliés. Ils souffrirent tout ce qu'avaient enduré
les armées assiégeant Sébastopol, tout ce que Vsevolode Garchine
a raconté (2). Osman, à bout de vivres et de munitions, essaya
de rompre le cercle de fer qui l'entourait. Refoulé sur la place,
blessé, il se rendit avec 40000 hommes (iO décembre 1877).
(1) En mai, Gortschokoff déclarait encore, par une note officielle au gouverne-
ment roumain, « que la Russie n'avait pas besoin du concours de l'armée rou-
maine, que celle-ci ferait la guerre, si elle croyait devoir s'y mêler, à ses risques
et périls. » Il ne semble pas qu'il y ait rien eu de plus précis qu'une conversation
entre le prince Charles et GortschakofT à Plolesti, au début de juin : « Le chance-
lier reconnut que la Roumanie avait besoin des bouches du Danube pour son dé-
veloppement économique et politique ; mais il réclama, pour la Russie, U bras de
Kilia {en Bessarabie) que le traité de 1.^56 avait cédé aux Principautés. Le prince
répondit que le moment n'était pas venu d'agiter ces questions : c'était seulement
après une campagne glorieuse qu'il pouiTait être question de l'élargissement des
frontières... » (Witte, p. 299). A partir du mois d'août, les Russes sollicitèrent, au
contraire, l'intervention immédiate de la Roumanie. Les ministres roumains
é^aient d'avis d'ajourner encore ; c'est le prince qui, appuyé fortement par Bra-
tiano, trancha et prit sur lui la responsabilité de l'entrée en campagne (p. 312).
(2) La Guerre, préface de Guy de Maupassant (1889).
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^LE C0M6RÂ8 DE BERUN. 263
Les Turcs n'avaient pas su tirer parti du répit inespéré que
leur laissait l'admirable défense de Piewna. En Asie, leur posi-
tion n'était pas meilleure. Mouktar pacha, après ses premiers
succès, au lieu de les confirmer par une offensive vigoureuse,
s'était contenté de harceler l'ennemi : celui-ci s'était reformé; le
grand-duc Michel et Loris Mélikoff avaient reçu de puissans ren-
forts. En octobre, ils attaquent le général turc, retranché en avant
de Kars; ils le battent et le repoussent en Arménie. Kars est
investi pour la seconde fois; pendant un mois, après une série
d'alertes qui épuisent la garnison, montant à 20000 hommes,
celle-ci essaye de s'échapper; elle est enveloppée et faite prison-
nière. La ville elle-même, qu'on eût crue imprenable, est
emportée par un assaut héroïque. Les Turcs se replient sur
Erzeroum. Mouktar pacha est rappelé en Europe avec une
partie de ses troupes. La chute d'Erzeroum n'était plus qu'une
question de temps quand intervint l'armistice.
L'hiver n'avait pas interrompu la campagne en Europe.
Piewna tombé, rien n'arrêtera plus la marche en avant des
armées russes. Malgré des épreuves terribles, malgré les glaces,
les neiges, un froid exceptionnel, au prix de souffrances et de
privations inouïes, elles franchissent les ' Balkans par toutes les
passes.
C'est un mouvement magnifique sur l'immense largeur de la
péninsule. Â l'ouest, les Monténégrins poussent les Turcs devant
eux; ils occupent Antivari, le 10 janvier, et assiègent Scutari ;
plus en avant, l'armée serbe, qui est entrée en ligne, gagne la
victoire de Pirot et s'empare de Nisch; plus au centre encore,
le général Gourko est vainqueur à Taschkesen et passe la
ligne des montagnes dans les premiers jours de janvier.
Radetzki, combinant son mouvement avec Mirsky et Skobeleff,
cerne et fait prisonnier Wessel pacha qui défendait la passe de
Chipka avec une armée de 30 000 hommes.
Nous renonçons, dit un témoin oculaire, à décrire Tenthousiasme qui,
au reçu de cette nouvelle, éclata dans tout le quartier général. Le grand-
duc sortit de chez lui en criant hourrah ! et on annonçant la grande nou-
Telle. Des milliers de voix firent écho à ses cris, et bientôt ce ne fut plus
qu'un immense vacarme où se mêlaient les chants et les acclamations,
tandis que la mugiquc jouait l'hymne national : Bojié tzaria Krani
(9 janvier).
C'était la fin soudaine et presque imprévue de tant d'angoisses
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26i
REVUE DES DEUX MONDES.
ot de tant de maux. Toutes les routes de Gonstantinople
s'ouvraient à la fois. En même temps, la Grèce prenait part aux
hostilités, et son armée entrait en Thessalie.
La Turquie, qui avait compté, jusqu'à la fin, sur \me inter-
vention militaire des puissances et notamment de l'Angleterre ,
était à la discrétion de l'ennemi. Le sultan demande un armis-
tice. Le grand-duc Nicolas ne consent & négocier que si l'ar-
mistice pose les bases des préliminaires de la paix. La
marche en avant des Russes se précipite. Il s'agit de mettre les
diplomates en présence de faits accomplis. Dès le 15 décem-
bre 1877, lord Derby avait fait savoir par écrit, au comte Schou-
waloff, que l'Angleterre s'opposerait h l'entrée des troupes russes
à Gonstantinople. Gourko poursuit ses succès malgré l'ouver-
ture des négociations : après une bataille de trois journées, il
écrase l'armée de Suleyman pacha, dernière ressource du sultan,
h Philippopoli (15 janvier).
Mehemet-Ali ne songe même pas à défendre Andrinople
puissamment fortifiée. Il s'enfuit. Le 20 janvier, le colonel
Stroukoff entre dans la ville, à la tête d'un détachement de
cavalerie. « La panique était telle que les chefs turcs avaient
renoncé à toute résistance; ils ne songeaient qu'à sauver leur
vie. »
Toute l'armée russe se forme en pointe pour fondre, d'un
commun élan, sur Andrinople. Cette fois, le triomphe est irré-
sistible.
L'avant-garde fait en seize jours, à travers la neige et la boue, et tout
en se battant, une marche de 350 kilomètres. Les pertes étaient immenses.
Sur 5 000 hommes qui étaient partis de Sofia, 2 500 à peine arrivèrent à
Andrinople sans chaussures et sans uniforme.
Le 31 janvier, jour où l'armistice fut signé à Andrinople,
les armées russes couvraient les approches de la capitale turque,
de Rodosto à Silivri. Cette marche triomphale remplissait de
joie et d'orgueil la Russie qui, un instant, avait tremblé pour sa
puissance et pour sa grandeur.
Maintenant, les soldats passaient la main aux diplomates.
Ces épreuves, ces sacrifices énormes (1), tout cela serait-il en
pure perte? Quelqu'un tenterait-il d'arracher au vainqueur sa
(i) On évalne la mortaUté des armées russes, pendant cette guerre, à
80 000 hommes.
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LE CONGRÈS DE BERLIN. 265
proie? L'objectif sacré de la campagne, c'était Sainte-Sophie;
l'Empereur avait dit au grand-4uc : « Constantinople!... » L'er-
reur de quatre siècles allait-elle être réparée, les chrétientés
d'Orient, délivrées? Qui s'élèverait contre la parole du tsar
libérateur et victorieux ?
En Europe, les puissances étaient déçues, irritées. Mais c'était
à qui ne bougerait pas. La concordance , des événemens doit
être signalée : en France, les républicains arrivent au pouvoir ;
en Italie, M. Crispi. Victor-Emmanuel meurt, bientôt le Pape.
Le prince de Bismarck se tait, mais il travaille. C'est l'heure où
il négocie un projet de voyage de M. Gambetta à Berlin. Il
contient l'Autriche, anxieuse de ce qui se passe. Il n'est pas sans
communications avec l'Angleterre. Dans les premiers jours de
l'année 1878, le comte Munster, ambassadeur d'Allemagne à
Londres, esprit très positif et très froid, est Thôte de lord Derby
à la campagne : longs entretiens. Midhat pacha est à Londres.
Lord Derby, selon sa méthode, patiente toujours : il ne voudrait
pas se lancer seul. Il attend que rAutriche-Hongrie, dont il se
méfie encore, prenne les devans.
, L'opinion publique anglaise est aux champs. Il est dans la
nature des choses que ce soit le Parlement britannique qui
allume les feux. Le 15 janvier, jour où les plénipotentiaires
turcs quittent Constantinople pour se rendre au quartier général
russe, un débat s*engage à la Chambre des communes. Un enfant
terrible, qui fut souvent un précurseur, sir Charles Dilke, pro-
pose que l'Angleterre, sans tant de façons, prenne sa part du
gâteau et s adjuge TÉgypte. Une telle proposition parait scan-
daleuse : sir Charles Dilke est fort mal reçu (1). Lord Beacons-
field prononce un discours hautain et presque menaçant. Cepen-
dant, lord Derby pense qu'on peut négocier encore.
Abandonnant le terrain des intérêts, il rend publique la noti-
fication qu'il a faite à la Russie, à savoir que toute convention
modifiant les traités de Paris (1856) et de Londres (1871) est un
acte européen et doit être soumis aux puissances. La déclaration
a été faite simultanément, à Saint-Pétersbourg, par les cabinets
de Londres et de Vienne. Quant à l'occupation de Constanti-
nople, le gouvernement britannique demande qu'aucune force
russe ne soit envoyée dans la péninsule de Gallipoli. Pour
(i) Mémorial diplomatique, année 1878 (p. 47].
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266 REVUE DES DEUX MONDES.
appuyer cette manière de voir, ordre est donné à la flotte anglaise
le 25 janvier, de quitter la baie de Smyrne pour gagner les Dar-
danelles et, sauf avis contraire, de se porter ensuite jusqu'à
Constantinople.
Les deux adversaires sont face à face.
L'Europe entière est en alarme. La guerre parait inévitable...
Pendant une quinzaine de jours, ce fut une confusion et une
déroute des esprits qui se compliquaient encore du désarroi
gouvernemental en Angleterre. Dans le Cabinet même, la dis-
corde était au comble. Lord Garnarvon avait déjà quitté le mi*-
nistère, lord Derby avait offert sa démission sur la première idée
du déplacement de Tescadre. L'opinion était incertaine : après
la campagne de M. Gladstone, ce n'était pas sans une sorte de
honte qu'on soutenait le gouvernement responsable des « atro-
cités bulgares. » L'Autriche-Hongrie marchait à pas comptés ; la
France s'abstenait. '
Les conditions de l'armistice, signées à Andrinople, le 31 jan^
vier, sont communiquées aux puissances. M. Layard, ambassa-
deur d'Angleterre à Gonstantinople, dont l'autorité fut décisive
dans ces circonstances mémorables, critique les exigences
russes et déclare à son gouvernement qu'elles équivalent à la
destruction de l'Empire turc en Europe.
Le prince Gortschakoff, répondant à l'Autriche, accepte de
discuter la paix devant les puissances ; la Russie n'est plus aux
temps de Catherine II, où elle prétendait traiter des affaires de
rOrient seule à seul avec le vaincu; elle ne songe pas à renou-
veler ce que Bismarck a pu faire, grâce à elle, en 1871. Mais elle
voudrait simplement « communiquer » le traité, non le « sou-
mettre » aux cabinets européens. G'est sur cette difficulté que
tourne tout le débat. Le prince Gortschakoff a inventé une
(c phrase ronflante » pour échapper aux objui^tions vaguement
comminatoires de lord Derby : « Que l'on s'en tienne^ écrit-il, à
réclamer la liberté d'action et la liberté d'appréciation. » Il ne
sort pas ie là(l).
Pendant que les pourparlers de l'armistice traînaient au
quartier général, l'armée russe a complété sa victoure, elle a
débordé sur toute la péninsule ; elle avance à marches forcées;
elle occupe les environs de Constantinople, les ports de la Mer-
Ci) Mémoires inédils du comle Schouwaloff.
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mw^^
LE CONGRÈS DE BERLIN. 267
Noire; elle s'approche du Bosphore d'une part, et des Dardauelles
d'autre part. Il s'en faut de quelques jours, de quelques heures
peut-être, que l'Empire turc ne soit anéanti en Europe par la
conquête de sa capitale. La victoire entraîne les vainqueurs au
delà de leurs ambitions et de leurs volontés. La ville prise, ils
ne seront plus les maîtres de l'abandonner. Pour répondre à
l'envoi de l'escadre anglaise, l'armée russe s'installe sur les
hauteurs qui dominent Constantinople, à San-Stetano.
L'heure qui sonnait était l'heure du prince de Bismarck. Du
fond de l'exil volontaire où il s'était blotti, parmi ses tortures
physiques et ses cruelles insomnies, il l'avait attendue fiévreuse-*
ment. Il l'avait prévue. Il s'y était préparé. L'Europe avait les
yeux tournés vers lui. Lui seul pouvait, maintenant, prononcer
le guos ego.
Il sortit de sa retraite et de son long mutisme par une pro-
position qui l'introduisait, en arbitre, & la pointe extrême de la
négociation. Il avait conseillé, dès le début de février, que la
flotte anglaise s'arrêtât, en même temps que les opérations russes
seraient suspendues : ayant ainsi obtenu un moment de détente,
— dans le ^Hence de l'Europe, aux écoutes d'une voix qui l'ar-
raohera è ses inquiétudes, il parle. Il expose devant le Reichstag
ce qu'il voit, ce qu'il pense, ce qu'il veut (19 février). Initiative
singulièrement hardie qui, pour la première fois peut-être, fait,
de l'œuvre diplomatique, une œuvre de lumière et lui donne
les avantages d'une publicité réfléchie et calculée. Cet étonnant
discours, le débat dont ce môme discours est le couronnement,
forment, dans leur ensemble, un des actes les plus considérables
de l'histoire moderne, puisqu'ils proclament la situation et le
rôle de l'Allemagne en Europe, puisque, entre tous les pro-
blèmes qui sollicitent l'avenir, ils fixent des positions qui étaient
restées, jusque-là, incertaines. La tournure que prendront, pour
de longues années, les affaires du monde, même la défaite des
Russes à Moukden, même la lointaine concurrence de l'Angle-
terre et de l'Allemagne, ont leurs origines là.
C'est ce discours du « monstre, » que lut avec tant d'émotion
M. Gambetta : car il eut aussi son retentissement sur l'histoire
intérieure et sur l'histoire extérieure de la République française.
Dans la balance des peuples, tout est rapport et valeur. La
France de l'expansion coloniale et de l'alliance russe, par la
nécessité où fut M. de Bismarck de choisir et de se déclarer
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268 REVUE DES DEUX MONDES.
en 1878, dut se prononcer à son tour. L'avenir de la Russie, de
TÂngleterre, de la France, de toutes les grandes puissances était
fonction de la détermination prise par rAUemagne, à ce carre-
four de la Destinée.
Oui, c'est rAUemagne qui décide; et, pour qu'on n'en ignore,
la thèse « allemande » est développée, avec une force et une
clairvoyance singulières, par l'adversaire parlementaire du prince
de Bismarck, par « l'avocat du diable, » dont la parole alternée
est nécessaire pour compléter la pensée que la harangue offi-
cielle suppose et sous-entend. M. Windthorst, répondant à la
phrase légendaire sur a les os d'un grenadier poméranien, » dit :
Je ne trouve pas les intérêts de rAUemagne si réduits que l'on nous dit
dans ce conflit... Mon opinion est qu'il s'agit, dans cette question orientale,
de la grande question, si pleine de conséquences pour l'avenir : lequel des
deuxélémens ou germanique ou slave doit dominer le monde {Cris: — « C'est
très vrai !»)... Nous devons embrasser Fintérôt allemand dans son univer-
salité.
Le discours de M. Windthorst est « pangermaniste » au delà
de tout ce que l'on pouvait supposer alors, jusques et y com-
pris l'intervention allemande à Constantinople. Que répond le
prince de Bismarck ?
On lui fait la partie belle : il se pose en modérateur. Il rap-
pelle l'opinion allemande à la réserve, au sentiment de la me-
sure. Son admirable force, — h cette heure où, installé depuis
sept ans dans son succès, il est en possession de tous ses moyens, .
— est de distinguer, en pleine lutte et polémicjue, répliquant à des
adversaires qui abondaient dans son sens, de distinguer les
nuances, de marquer les limites, d'établir les degrés et les pré-
cisions qui lui garderont sa physionomie propre et lui laisseront
toute autorité sur les hommes et sur les événemens.
Le grand homme d'État, dans ce discours énorme et diffus,
dense de matière et gonflé de pensée contenue, produit le véri-
table chef-d'œuvre du diplomate parlementaire; jouant au plus
près, sans se découvrir, il avance vers le but, graduellement, par
un chemin d'approche savamment échelonné. Il sollicite l'ave-
nir et lui ouvre ses voies par la façon ingénieuse dont il explique
le présent.
Un exposé rapide fait connaître les conditions de l'armistice,
telles qu'elles viennent d'être communiquées officiellement aux
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LE CONGRÈS DB BERLIW. 209
puissances : une vaste Bulgarie à demi indépendante, constituée
selon les proportions indiquées par la conférence de Constanti-
nople ; l'indépendance du Monténégro, de la Serbie et de la Rou-
manie ; des réformes établissant ime sorte d'autonomie en Bosùie
et en Herzégovine ; une indemnité de guerre soit territoriale,
soit pécuniaire. Quant h la question des Détroits, un engage-
ment général et vague de la Turquie :
Sa Majesté le Sultan conviendrait de s'entendre avec Sa Majesté l'empe-
reur de Russie pour sauvegarder les droits et les intérêts de la Russie dans
les détroits du Bosphore et des Dardanelles.
Ces conditions qui ont causé un si grand émoi en Angle-
terre, le chancelier les passe en revue avec une indifférence
hautaine. L^Allemagne n'a, dans tout cela, qu'un intérêt : empê-
cher un conflit où serait engagée presque fatalement l'Autriche'
Hongrie. Ménager les intérêts de l'Autriche-Hongrie, telle est la
pensée qui ne quitte pas un instant l'esprit de l'orateur. « L'al-
liance des trois empereurs » est. jetée, cette fois, franchement,
par-dessus bord. Les relations de l'Allemagne avec la Russie
sont plus sûres, assure-t-on, et plus fidèles que jamais; le prince
Gortschakoff est louange avec une emphase où l'on sent la griffe
d'une formidable ironie. Les rapports de l'Allemagne et de l'An-
gleterre sont expliqués dans leurs nuances les plus finement
assorties. Quant au rôle de l'Allemagne entre les puissances, —
ce il ne peut être celui d'un juge de paix ou d'un arbitre, mais,
tout au plus, celui d'un médiateur et d'un honnête courtier qui
veut mener réellement une affaire à bonne fin. »
Tout est ainsi lénifié, édulcoré, enrobé dans cette abondante
et savante préparation : c'est un discours balancé, que les jour-
naux anglais qualifieront le lendemain a d'étendu et de nua-
geux. » Trois fois, le prince de Bismarck a parlé, trois fois il
a enroulé et déroulé les plis et les replis de son argumentation
captieuse, avec les subterfuges et les entrelacemens de ses anec-
dotes, de ses aphorismes, de ses brutalités habituelles; il a saisi
et troublé son auditoire et l'Europe pour pouvoir, enfin, au mi-
lieu de cette étrange et profonde verbosité, glisser la phrase qui
tranche le nœud du débat européen, non sans accepter le risque
que cette même phrase fait courir à son pays.
Voici la phrase: «... Ce qui sera un changement apporté
aux stipulations de 1856 aura besoin^ sans doute, de la sanction
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270 REVUE 1>ES DEUX MONDES.
des puissances signataires... » Par ces simples mots, le chanc
lier allemand rend, publiquement, leur pleine validité aux si
pulations du traité de Paris, et il soumet, par conséquent, an
verdict des puissances, les victoires de la Russie.
Et voici, maintenant, l'acceptation du risque :
Messieurs, il y a, en Russie, des partis considérables qui n'aiment point
rAllemagne et qui, heureusement, ne sont pas au gouvernail... Comment
parleraient-ils à leurs compatriotes, eux et peut-ôtre d'autres gens, peut-
être aussi d'autres hommes d'État, qui, aujourd'hui encore, ne sont pas nos
ennemis déclarés?... Ils diraient : Cest notre intime ami, Tami duquel nous
croyions pouvoir attendre un retour des anciens services rendus ; c'est
r Allemagne, absolument désintéressée en Orient qui vient tirer, derrière
notre dos, non pas Tépée, mais le poignard.
Ces hommes d'État qui, « aujourd'hui encore ne sont pas nos
ennemis déclarés » (et les mots sont soulignés dans le texte
officiel), quels sont-ils, si ce n'est Gortschakoff dont on détruit
toute l'œuvre, le parti pansiaviste, en un mot, tous ces Russes
qiii, en raison du choix fait, à Berlin, entre la Russie et TAu-
triche-Hongrie, se retourneront bientôt vers l'alliance française?
Bismarck, donc, va au-devant du reproche. Il le précise lui-
même, bravement, pour y répondre, pour y parer, pour l'écarter,
si possible, par sa franchise même. Mais les situations sont plus
fortes que les habiletés. La phrase évoquant les traités de 1856
a décidé. M. Windthorst, réfuté vivement et même violemment
dans la forme, n'est pas, au fond, plus carrément pangermaniste
et anti-slave. Peut-ôtre n'eût-il pas manié si sûrement, « non pas
Tépée, mais le poignard. »
La Russie est avertie ; mais elle ne peut plus reculer main-
tenant. Elle a accepté non seulement l'idée d'une conférence,
mais, obéissant peut-être aune nouvelle suggestion de la vanité
de Gortschakoff, elle a manifesté ses préférences pour un Con-
grès. Le Congrès aura lieu en Allemagne et sous la présidence
du prince de Bismarck. Il aura les cartes en main.
Cependant la Russie poursuit ses négociations secrètes avec
la Turquie, négociations qui exaspèrent l'Angleterre, habituée
à tout savoir et qui est tenue dans l'ignorance et l'anxiété de
cette « paix souterraine, » subterranean peace; les pourparlers
aboutissent enfin, le 3 mars, aux préliminaires de San-Ste-
fano.
Ce traité précise et renforce encore les conditions connues de
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LE CONGRÈS DE BERUN. 271
rarmistice. Un Monténégro indépendant, triplé, avec deux ports
sur la mer Adriatique ; une Serbie indépendante et légèrement
accrue; une Roumanie également indépendante, augmentée de
la Dobroutcha, mais rétrocédant, en échange, la Bessarabie à la
Russie ; une Bulgarie puissante, s'étendant du Danube à la Thes-
salie, de la mer Egée à la Mer-Noire, ne laissant à la Turquie,
en Europe, que Gonstantinople et Salonique avec des territoires
msignifians ou sans communication les uns avec les autres, que
par la mer; cette Bulgarie placée, pour longtemps, avec un
prince autonome, sous la haute protection de la Russie; la
Russie gagnant, en Asie, le port de Batoum et des territoires
importans en Arménie; des stipulations favorables pour les
pèlerins et moines russes circulant dans TEmpire; pour la
Bosnie et Herzégovine, pour l'Arménie, pour la Crète, une
demi-autonomie avec une sorte de droit d'ingérence de la Russie
dans les affaires intérieures de ce qui reste de la Turquie ; une
indemnité de guerre de 300 millions de roubles, et enfin, en ce
qui concerne les Détroits, une clause les ouvrant, en temps de
paix comme en temps de guerre, aux navires marchands russes
et neutres se dirigeant vers les ports russes.
A diverses reprises, il est vrai, l'acte prévoit une interven-
tion, une sanction ou une collaboration des puissances, mais
toujours sur des points spéciaux, non sur l'acte en général.
Gortschakoff, en pesant minutieusement les termes du traité,
n'a pas abandonné sa phrase « sur la liberté d'action et la liberté
d'appréciation. » Il cède dans la forme, mais tient ferme au
fond. L'acte est signé, au nom de la Russie, par le général Igna-
tieff (ce nom dit tout) et par M. de Nelidoff ; au nom de la Tur-
quie, par Safvet pacha et Sadoullah bey.
Publié au lendemain des déclarations du prince de Bismarck,
après les réserves de l'Autriche et les injonctions de l'Angleterre,
il accule tout le monde à une impasse.
En Angleterre, il y eut un sursaut. On vit se produire, sou-
dain, un de ces mouvemens où la colère s'allie au sang*froid et
par lesquels la nation anglaise manifeste qu'elle est résolue à
« donner, » s'il le faut, et à charger à fond derrière ses chefs. Ces
mouvemens, spontanés et disciplinés à la fois, comptent parmi
les plus beaux phénomènes de l'histoire et ils expliquent la
grandeur de l'Angleterre, Même, dans leur unanimité drama-
tique, il y a de la tactique et, comme on dit, du bluff. Prenez
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^'^'mn
272 REVUE DES DEUX MONDES.
garde, pourtant ; car la partie se joue sérieusementi et on ira,
au besoin, jusqu'au bout. Lord Beaconsfield ordonne la mobili-
sation de la réserve. On envoie des troupes indiennes à Port-
Saïd. Lord Derby, emporté par la lame, est forcé de quitter le
cabinet (28 mars).
Il est remplacé par lord Salisbury. Celui-ci est dans la main
de lord Beaconsfield. Avec plus d'énergie et de finesse, il est
moins solide peut-être et moins calme que lord Derby. Il suit
davantage le courant de l'opinion. Il lance sa fameuse circulaire
du 1«^ avril qui, dans une véritable imprescience des faits futurs,
dresse à plaisir le fantôme slave sur les Balkans, sans aperce-
voir le péril allemand. Lord Salisbury et lord Beaconsfield sont
rentrés dans l'orbite de Bismarck, et pour longtemps.
' En présence de la combinaison si longtemps écartée par lord
Derby : Angleterre, Autricbe-Hongrie, Allemagne, — la Russie
est bien obligée de céder. Mais il y a la manière. Gortschokoff
recule pied à pied. Il accable le monde diplomatique de ses cir-
culaires dont lord Beaconsfield dit, insolemment, dans un dis-
cours aux Lords : « Il eût été difficile à l'oracle de Delpbes lui-
même d'être à la fois plus obscur et plus solennel. »
C'est, à ce moment, dans toute la presse européenne, un
toile contre la Russie ; preuve frappante de la force que la
maîtrise de l'opinion donne à l'Angleterre. Par les dépêches,
par les journaux, par la polémique, il se crée une sorte d'atmo-
sphère anglaise, dont la pression devient peu à peu irrésistible.
Consciemment ou inconsciemment, tout le monde pousse dans
le même sens. Avec l'Angleterre, les parties qui traînent sont
des parties perdues.
Reste h savoir, pour la Russie, de quel côté il lui sera le
plus avantageux de tomber, soit du côté de l'Allemagne, soit du
côté de l'Angleterre. Avouer la victoire de Bismarck, c'est re-
noncer au fantôme de « l'alliance des trois empereurs, » c'est
détruire la plate-forme de l'entente russo-prussienne sur
laquelle on a vécu si longtemps, c'est enregistrer une défaite
bien pénible pour l'amour-propre de GortschakofiF, qui se pro-
clamerait, tout ensemble, dupe et battu. Mieux vaut la capitu-
lation directe auprès de l'ennemi déclaré. On se tourne donc
vers l'Angleterre.
Voici les faits : Bismarck soutenait mollement sa proposition
de c( retraite simultanée. » C'était, comme l'observe un témoin,
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LE CONGRÈS DE BERLIN. 273
de la (c stratégie oiseuse (1). » Le cabinet de Londres, exigeant
la communication entière du traité et 6ortschako£f s'en tenant à
sa formule, on allait à la rupture et peut-être acceptait-oû cette
perspective assez philosophiquement à Berlin. C'est alors que le
comte P. Schouwaloff, ambassadeur de Russie à Londres, prit
sur lui, dans un entretien avec lord Salisbury, de dire à celui-ci,
qu'à son avis, les deux puissances devaient s'arranger direc-
tement et « préciser celles des parties du traité de San-Stefano
qui pouvaient être maintenues, celles qui pouvaient être modi-
fiées. Si une entente pouvait s'établir sur ce point, ajouta l'am-
bassadeur, nous trouverions une issue au dead-lock^ dans lequel
nous étions engagés. »
La démarche tendait à détacher l'Angleterre du concert qui
s'était formé contre la Russie, et surtout à placer le prince de
Bismarck en présence d'uu fait accompli. L'Angleterre prenait
la main, si elle s'abouchait avec l'ambassadeur.
Lord Salisbury réfléchit pendant quelques instans et répondit
à peu près dans ces termes : « Si nous nous mettions à discuter
ces points comme vous le proposez, cela deviendrait public ; et
nous ne voudrions pas traiter avec vous isolément, mais bien
de concert avec les autres puissances. » L'ambassadeur promit
que la négociation serait absolument secrète; si l'examen entre-
pris par le ministre et par lui paraissait satisfaisant, il irait, lui-
même, en informer Saint-Pétersbourg. Lord Beaconsfield con-
sulté donna, avec entrain, son assentiment. Les négociations
durèrent une semaine entre le ministre et l'ambassadeur. Elles
préparèrent la convention secrète qui fut signée le 30 mai.
Evidemment, le comte Schouwaloff n'avait pu aller aussi loin
sans avoir obtenu l'autorisation de son gouvernement.
Les lignes générales de l'accord étaient les suivantes : la
Russie consentait à réduire considérablement les proportions
de la principauté de Bulgarie; en fait, abandonnant l'idée du
démembrement de la Turquie d'Europe, elle laissait la vie à
l'Empire ottoman; par contre, l'Angleterre ne faisait plus d'ob-
jection au développement slave en Asie ; notamment, elle accep-
tait la prise de possession, par la Russie, de Kars et du port de
Batoum. En outre, la Russie soumettait l'ensemble du traité de
paix au contrôle des puissances signataires du traité de Paris.
(1} Souvenirs inédite du comte P. Scbou-waloff.
TOMB XLVII. — 1908. 18
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'■îr
274 R8V1SB DBB DKUX MONDES.
Ondemauderjait au prince de Bismarck de prendre l'initiative de
réunir le Congrès, sous la formule suivante : « Chacune des
deux puissances, , en acceptant le Congrès, se déclare, par là
môme, prête à discuter ions les points du traité de San-Stefano, »
Le comte Schôuwaloff, dans ses Souvenirs inédits, critique
spirituellement le point de vue anglais :
Dès le début de nos pourparlers, dit^I, je remarquai que TobjecUf
principal de l'Angleterre était la séparation de la Bulgarie en deux, avec la
ligne des Balkans laissée au Sultan, afin de se défendre contre nos agres-
sions futures. Quelque grave que paraissaient le changement de frontière
en Asie Mineure et l'abandon à la Russie de Kars, mais surtout de Batoum,
la question des Balkans primait toutes les autres aux yeux du cabinet bri-
tannique. C'était là une faute que commettaient lord Salisbury et lord
Beaconsfield. Il était évident que la séparation de la Bulgarie du Nord de
«elle du Sud ne pouvait être que factice, môme avec la défense des Balkans
entre les mains des Turcs, et je me rappelle avoir proposé à lord Salisbury,
lorsqu'U cherchait des dénominations pour ces deux Bulgaries,d'en appeler
l'une la Bulgarie satisfaite, l'autre la Bulgarie mécontente.
Les événemens se chargèrent, en effet, de réduire bientôt à
néant cette combinaison des diplomates britanniques.
L'accord une fois conclu secrètement entre la Russie et
TÂngleterre, l'ambassadeur quitte Londres et se rend droit à
Friederichsruhe : v
Le chancelier fut très surpris lorsque je le mis au courant de mes ar-
rangemens avec les ministres anglais. 11 se montra, de prime abord, fort
préoccupé de ce que nous avions négocié avec l'Angleterre au lieu de traiter
avec l'Autriche, ce qui avait particulièrement l'air de lui déplaire. Je ré-
pondis au prince qu'il était de notre intérêt évident de négocier avec celle
des puissances qui était la plus disposée à nous déclarer la guerre, celle
dont les flottes étaient toutes prêtes. De plus, ce n'était pas l'Autriche, mais
bien l'Angleterre qui nous contestait la possession de Kars et de Batoum.
Or, le sentiment public, en Russie, se prononçait pour l'annexion de ces
deux points avec autant d'ardeur, qu'il avait, en 1870, réclamé, en Alle-
magne, l'annexion de l'Alsace. Le prince de Bismarck se montra excessive-
ment surpris aussi en apprenant que l'Angleterre consentait à nous céder
Kars et Batoum ; il ne trouvait pas, avec raison, que cette concession pût
s'accorder avec le langage et les déclarations de lord Salisbury, depuis
qu'il avait pris le portefeuille des Affaires étrangères. Le prince crut même
à un malentendu; je dus, pour le convaincre, lui relire deux fois les notes
que j'avais prises pendant mon entretien avec le foreign secretary. Le
prince, qui était malade, se leva, agité, fit quelques pas et me dit : <c — Eh
bien I dans ce cas, vous avez eu raison de négocier avec l'Angleterre. Elle
vous aurait fait la guerre toute seule, tandis que l'Autriche ne vous l'au-
rait déclarée qu'avec des alliés... »
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LE CONGRÈS DE BEEUN. 276
Quand on réfléchit à la portée de ce mot : « avec des alliés^ »
— et il s'agit nécessairement de l'Allemagne, — on aperçoit la
profondeur des sentimens cachés dans Tàme du Poméranien;
on devine aussi par quel effort sur soi-même l'homme d'État
prenait son parti, séance tenante, devant le fait accompli.
Le prince youlut introduire quelques modifications dans la rédaction
de la formule qui devait réunir le Congrès. Je le priai de n'en rien faire»
sachant quelles difficultés il y a de changer, ateo les ministres anglais, une
rédaction une fois acceptée. Ils y voient tout de suite des sous-entendus et
de la mauvaise foi. Le prince céda à ma demande et, en général, il me
promit son appui le plus sincère et le plus loyal. En traversant Berlin, je
me présentai à l'empereur d'Allemagne, qui ine fit part des mêmes craintes
que son chancelier touchant une entente directe avec l'Angleterre et ma*
nifesta également une grande surprise en apprenant que celle-ci conseikti*
jait à nous voir preçdre Kars et Batoùm.
n y avait « surprise, » en effet.
A Saint-Pétersbourg, l'ambassadeur n'avait qu'à enfoncer
une porte ouverte. Tout le monde criait : « La paix, la paix ! »
Les deux commandans en chef, le grand-duc Michel et le grand-
duc Nicolas dépeignaient en termes lamentables la situation de
leurs armées ; les finances étaient embarrassées, le soldat épuisé,
le pays agité par les révolutionnaires.
L'Europe avait suivi avec une anxiété croissante ces allées et
vennes. Les pronostics pessimistes pour le printemps n'avaient
pas manqué. Les personnes qui vont dans les cercles colporter
les nouvelles, les Talleyrand du carton, étaient au plus noir;
la Bourse affolée. Gomme il arrive le plus souvent, une
campagne financière embottait le pas à la campagne politique.
On spéculait, au jugé, d'après le faciès des diplomates. Dans les
premiers jours d'avril, on apprit que le général Ignatîeff, au
retour d'un court voyage à Vienne (où il était allé tenter un der-
nier effort) (1), était jeté par-dessus bord. Gortschakoff se targue
•
(l) Voici ce que dit, au sujet de ce voyage, Carathéodory-Pacha dans ses ^(m-
venirs inédits : « Après le traité de San-Stefano, le général Igaatieff, lors de son
voyage à Vienne, avait sollicité par écrit le gouvernement autrichien de s*annexer
les provinces de Bosnie et Herzégovine, à condition qu'il ne s'opposerait pas à la
mise à exécution des autres clauses de ce traité et à la formation de la Grande-
Bulgarie... » D'après d'autres renseignemens, le général IgnaUeff entendit, de la
bouche même du comte Andrassy, tout un exposé des vues austro-hongroises en
Orient, <|ui allaient jusqu'à constituer une Macédoine à demi indépendante, avec
Salonique pour capitale, placée sous la haute protection de l'Autriche. Le chemin
de fer de Salonique-Mitrovitza serait construit sous le contrôle de l'Empire anstro-
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^^Hf^
276 REVUE DES DEUX MONDES.
maintenant d'être Thomme de la conciliation et de la paix.
La convention est toujours secrète. SchouwalofT, désigné
pour représenter la Russie comme premier plénipotentiaire au
Congrès, fait, de nouveau, le voyage de Saint-Pétersbourg, vou-
lant recevoir les instructions directes et verbales de l'Empereur.
A son retour, il voit le prince de Bismarck. C'est le cabinet de
Berlin qui, maintenant, se porte garant, vis-à-vis des puissances,
que la Russie déposera le traité de San-Stefano sur la table du
Congrès. Bismarck est complètement rétabli et d'excellente
humeur. Le 3 juin, il lance les invitations avec la double for-
mule si catégorique et si pénible pour l'amour-propre des
Russes : « en vue de discuter les stipulations du traité prélimi-
liaire de San-Stefano ; les puissances consentant à admettre la
iUhre discussion de la totalité du contenu du traité de San-Ste-
fano ».
Il faut finir : le double attentat contre l'empereur Guil-
laume (13 mai, 2 juin) met une inquiétude de plus au cœur
des dirigeans. Tout le monde a ses révolutionnaires : on ne peut
pas jouer plus longtemps avec le feu.
Quels seront les hommes chargés de représenter les puis-
sances à ce congrès? D'habitude, c'est affaire aux diplomates.
Mais, cette fois-ci, Bismarck préside. Donc, les ministres veulent
y figurer. Lord Beaconsfiefd y cherche l'apothéose de sa bril-
lante carrière : en poussant lord Derby hors du cabinet, il a
usurpé ce rôle. Ce n'est pas sans de vives critiques que sa résolu-
tion a été accueillie, même dans le parti conservateur.
Au point de vue constitutionnel, c'est un peu despotique ; au point de
vue de la tradition, c'est sans précédent, et Ton se demande quel rôle est
réservé aux autres membres du cabinet, qui vont rester à Londres. Lord
BeaconsQeld l'a pris de très haut à la Chambre des lords et il a dit qu'il as-
sumait toute la responsabilité de cette démarche décidée, d'ailleurs, sur la
demande de ses collègues (1).
Ces scènes sont de tous les régimes. Voici ce qui se passe, en
effet, dans le camp russe, d'après le récit du comte P. Schou-
waloff :
hongrois et un Zollverein compléterait l'œuvre de la pénétration vers rArchipel.
En échange, on aurait laissé les mains libres & la Russie en Bulgarie. Le général
Ignatieff déclara qu'il n'avait pas les pouvoirs nécessaires pour traiter sur de
telles bases.
(1) Correspondance de Londres, dans Mémorial diplomatiquCf 1878 (p. 878).
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LB CONGRÈS DE BERLlIf. 277
A mon passage par Berlin, j'allai voir le prince de Bismarck. Je lui de-
mandai son appui (au Congrès). Je ne puis me rappeler au juste dans
quelles expressions il me le promit, mais ce qu'il me dit était à peu près
conçu dans ces termes : li était très satisfait du choix de ma personne ;
j'étais le seul homme en Russie en qui il eût pleine et entière confiance,
avec lequel il eût plaisir à traiter d'affaires. Je pouvais compter sur lui, et
il ine montrerait, pendant le Congrès, la sincérité des sentimens qu'il
m'avait voués depuis longtemps. Il parlait encore, lorsqu'on vint lui re-
mettre un télégramme déchiffré. Cette dépêche portait que l'Empereur
était allé rendre visite au prince Gortschakoff pour lui faire comprendre
l'impossibilité qu'il y aurait pour lui, vu son état de santé, de se rendre
au Congrès ; mais que, cédant aux instances du chancelier, Sa Majesté avait
consenti à le nommer premier plénipotentiaire à ma place. Cette nouvelle,
que le prince de Bismarck lut à haute voix, amena sur ses traits un jeu de
physionomie aussi subit que significatif : — « Tout est changé, me dit-il ;
nous resterons personnellement amis pendant le Congrès ; mais je ne per-
mettrai pas au prince Gortschakoff de monter une seconde fois sur mes
épaules pour s'en faire un piédestal. »
L ambassadeur ajoute quelques observations aussi précieuses
que le récit lui-même pour donner la mesure de ces hauts per-
sonnages :
Ce fait est un exemple qui prouve une fois de plus à quel point tout
est sacrifié chez nous, aux questions personnelles. L'Empereur savait que le
prince Gortschakoff était une non-valeur absolue ; il connaissait l'inimitié
que le prince de Bismarck ressentait à l'égard du chancelier de Russie ; sa
présence à Berlin ne pouvait être que nuisible à notre cause. Tout cela
était palpable ; et, cependant, le prince Gortschakoff fut autorisé à venir à
Berlin (1).
Gortschakoff, Beaconsfield et Bismarck vont se trouver en
scène sur ce théâtre du Congrès !
Ils sont entourés du cortège des ministres européens. Les
représentans de l'Allemagne sont, avec le prince de Bismarck,
M. de Bûlow, le prince de Hohenlohe, ambassadeur à Paris; le
docteur Lothar Bûcher, M. de Radowitz, M. Busch, le baron de
Holstein, M. de Bûlow fils (l'actuel chancelier de l'empire), le
comte Herbert de Bismarck, le comte de Rantzau, — toute la
phalange bismarckienne. Pour l'Autriche-Hongrie, le comte
Andrassy, ministre des Aflaires étrangères, est accompagné du
comte Karolyi, du baron de Haymerlé, du baron de Hûbner, etc.
Le comte Beaconsfield est le chef de la délégation anglaise
(Ij Voyez les aigres réflexions de Bismarck au sujet de l'incident dans ses
Souvenirs, t II, p. 256 et aussi p. 125.
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278 REVUE DES DEUX MONDES.
qui se compose, en outre, du marquis de Salisbury, minib
des Affaires étrangères; de lord Odo Russell, ambassadeur
Berlin; de M. Gurrie, conseiller d'ambassade ; de M. Austin Let
du général Simmons et d'une escorte de jeunes secrétaire^
d'ambassade, parmi lesquels M. J. Bertie, M. Le Marchand Gos-
selin, à titre de secrétaire de lord Salisbury, M. Arthur Balfour.
La Russie a délégué le prince Gortschakoff, chc^celier de
l'Empire; le comte Schouwaloff, ambassadeur à Londres; le
baron d'Oubril, ambassadeur à Berlin; le baron Jomini, le co-
lonel Bobrikow, le colonel Bogoljubow, etc. L'Italie a pour
représentans principaux le comte Corti, ministre des Affaires
étrangères, le comte de Launay, ambassadeur à Berlin. La
délégation turque a à sa tête Carathéodory pacha, mustechar
du ministère des Affaires étrangères, avec SadouUab bey, Moha-
med-Ali pacha, Feridoun bey. Enfin, la France a délégué le
ministre des Affaires étrangères, M. Waddington. Il est accom-
pagné de M. de Saint- Vallier, comme second plénipotentiaire.
La mission comprend, en outre, M. Desprez, directeur des Affaires
politiques; le comte de Mouy, M. Du^cléré et quelques attachés.
Donc, la France est venue occuper sa place dans la famille
des grandes puissances européennes. M. Gambetta avait hésité
sur la décision à prendre : son premier mouvement avait été
l'abstention (1). Il s'était rendu à l'argument né en face de lui,
et qui n'était probablement qu'un retour de ses propres réflexions
sur lui-même : ne pas aller à Berlin, ce serait ou une lâcheté ou
une agression. Il était facile d'apercevoir les inconvéniens de la
participation au Congrès; mais on n'eût vu qu'après les périls de
l'abstention. Une seule puissance, en Europe, marchandait alors
son concours, c'était l'Angleterre. La France déclinant l'invita-
tion, et l'Angleterre fortifiée dans ses réserves, le Congrès n'avait
pas lieu ; or, le traité de San-Stefano paraissant inacceptable, il
n'y avait plus d'issue que la guerre ou une reculade sans dignité
pour la Russie. La Russie recherchait, alors, très vivement une
alliance défensive et offensive avec l'Allemagne (2) : si la France
(1) On trouve une trace des hésitations du gouvernement Jusque dans les do-
cumens officiels. M. Waddington télégraphie, le 16 février, à l'ambassadeur h
Saint-Pétersbourg : « Bien que la conférence n'ait pas un grand attrait pour
nous, etc. » Livre jaune ^ Congrès de Berlin, p. 11.
(2) Voyez tout le passage, si précis, des Souvenirs de Bismarck et la correspon-
dance échangée par lui avec le comte Schouwaloff (p. 264 et suiv.) : « Avant le
Congrès, le comte Schouvaloff toucha un mot d'une alliance offensive et défensive
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LE CONGRÈS DE BERLIIf. 279
se fût mise en travers de toute entente amiable, quels sacrifices
la diplomatie russe n'eût-elle pas faits pour s'assurer, dans cette
crise, le concours de l'Allemagne? L' « alliance des trois empe-
péreurs, » vraiment scellée, eût consacré l'asservissement indé-
fini de l'Europe.
Si, d'autre part, les choses s'arrangeaient finalement entre
les puissances, la France étant absente, quelle eût été la situa-
tion de celle-ci, alors qu'elle n'eût pas donné son assentiment
solennel au nouveau droit public européen? Se fût-elle tenue
aux traités anciens annulés ou modifiés par les nouvelles stipu-
lations? Eût-elle porté seule le poids d'un passé qui s'était
effondré de lui-même? Eût-elle traîné, en Europe, avec la re-
vendication émouvante de ses propres provinces, la réclamation
stérile d'un système oriental dispai'u?
La solution simple, judicieuse, raisonnable, c'était la parti*
cipation. Le gouvernement français crut devoir joindre à son
acceptation des « réserves » formelles qui eurent, sur les événe-
mens ultérieurs, des suites importantes : elles furent exprimées,
dès le 7 mars, aussitôt que fut lancée la première idée d'une
conférence : elles sont précisées, le 4 juin, dans la réponse à
l'invitation adressée par le gouvernement allemand au cabinet
de Paris et, plus tard, dans les déclarations portées à la tribune
de la Chambre des députés par M. Waddington, le 7 juin. Elles
se résument ainsi. Il ne sera pas question au Congrès des
affaires d'Occident « dont au reste personne ne songeait à s'occu-
per en ce moment, » mais en plus, la France ne peut admettre
qu'il y soit question des intérêts orientaux qui n'ont pas été tou-
chés par les derniers événemens :
Pour préciser, plus nettement notre poissée, nous avons dit, dès le dé-
but, dès le mois de février dernier, que nous n'entendions pas qu'on pût
soulever, dans le Congrès, la question d'Egypte, ni celle du Liban, ni
celle des Lieux-Saints. A notre avis^ ces questions n'étant pas soulevées
par le traité de San-Stefano, devaient rester absolument' en dehors des tra-
vaux du Congrès... Nous avons été guidés dans ces réserves par les intérêts
de la France et par l'intérêt générai de l'Europe.
Les réserves françaises furent accueillies avec bonne grâce
par les puissances. Le cabinet de Londres les trouva « prudentes
entre la Russie et l'Allemagne, puis il me fit la proposition directe, » et toute la
discussion d'une si haute technique qui vient à la suite.
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■^tlf«
280 REVUE DES DEUX MONDES.
et habiles. » Tout au plus, les eût-on «trouvées superflues. Le
ministre français avait-il intérêt à parler de V « Occident, »
puisque, de son propre aveu, personne ne songeait à s'en occu-
per pour le moment? Quant au soin d' écarter la question
d'Egypte, c'était peut-être s'enlever, à soi-même, un moyen de
consolider, en échange de la participation française, certaines
positions avantageuses et uniquement défensives dans l'Empire
ottoman.
En fait, plusieurs des sujets « réservés « furent abordés à
Berlin, soit autour de la table officielle du Congrès, soit dans la
coulisse : Lieux-Saints, Egypte même et Tunisie.
La France fit un pas de plus. La tendance de sa politique
ressort de cette phrase prononcée par M. Waddington, dans la
séance du 7 juin, à la Chambre des députés : « La France ira au
Congrès... En y allant, elle se souviendra aussi qu'il y a d'autres
chrétiens que les Bulgares dsjxs la péninsule des Balkans... qu'il
y a d'autres races qui méritent au même degré l'intérêt de
l'Europe. » Par ces mots, elle revendiquait les traditions les plus
respectables de sa politique orientale, mais aussi elle prenait
parti jusqu'à un certain point, et sortait, si peu que ce fût, de
l'attitude impartiale qui lui eût assuré une si grande autorité
sur la haute assemblée.
En somme, les puissances devant régler à Berlin une question
générale d'équilibre européen, la France entrait au Congrès*
forte de ses droits, de ses in tentions, pacifiques, de sa puissance
militaire restaurée. Sa position, entre les deux partis qui se
partageaient l'Europe^ était éminente, et elle pouvait être dé-
cisive.
OABRlBt HàMOTAUX.
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LE FLAMBEAU
DflUZlftlfB PARTIE (1)
LES FIANCÉS
Peu après cette soirée où, en se parlant fraternellement ,
Marie et lui s'étaient déjà regardés amoureusement Tun l'autre,
la nécessité de la séparation s'imposa même à Tesprit de Lau-
rières. L'absence de l'aimée lui serait, certes, une peine cruelle,
mais peut-être moins irritante que celle de taire et de con-
traindre son amour jusqu'au jour, si lointain encore, où elle
consentirait à y répondre.
Cette contrainte était d'ailleurs la seule entre eux, car ils se
parlaient librement de leur vie actuelle et de leur passé. Ce fut
ainsi que Laurières connut la place occupée dans les souvenirs
et dans les affections de Marie par le Père Amelin, le Jésuite
expulsé, ami, — ou plutôt ennemi, — intime de Ganuzat. Les
religieux tranchent à vif d'ordinaire les liens de famille, le
Père Âmelin ne l'avait fait que dans la mesure exigée par la dis-
cipline. Marie, à moitié orpheline de très bonne heure, et, me-
nacée de rester seule au monde tout à fait dès son adolescence,
lui inspirait une compassion toute paternelle, — tant la santé de
sa mère était incertaine, — et il s'occupa toujours d'elle de très
près ; il eut, hélas ! la main malheureuse en la mariant à un de
ses élèves, mais elle ne songeait nullement à lui en garder ran-
cime ; elle ne pensait qu'à sa bonté tendre, à sa générosité par-
ti) Voyez la Revue du !•' septembre»
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282 REVUE DES DEUX MONDES.
faite. Le Père Âmelîn avait été frustré par sesparensde presque
tout son héritage, et, bien qu'ayant la loi pour lui, il n'avait pas
fait entendre la moindre protestation.
— C'est vraiment le saint de la famille! répétait Marie à
Lauriëres, sur un ton de voix toujours pathétique.
Elle parlait de lui surtout dans leurs brefs a parte^ comme
si le souvenir du chef, — du saint, — de la famille eût pro-
longé son influence tutélaire jusque dans une cour qui devait
ne pas être encore positivement une cour.
Ces a parte avaient lieu généralement à l'issue de la soirée,
— de la veillée, — passée chez les Guiminel, chaque semaine.
Les premiers temps, M. Guiminel, d'après une coutume éta-
blie, descendait avec eux pour accompagner Marie jusqu'à sa
porte. Un soir, Laurières osa dire qu'il suffirait bien à escorter
M"* Salvan, et elle n'osa faire entendre une protestation qui
aurait conservé à M. Guiminel sa petite corvée hebdomadaire.
Ils allaient ainsi ensemble du coin de la rue Duphot à la rue
Castiglione, le soir des adieux. Les Chambres avaient pris vacance
déjà, maïs Laurières avait voulu être, des deux, le dernier à
quitter Paris. Leur conversation roulait, comme celle de gens
indifférens qui n'ont rien à se dire, sur les heures de leurs
trains respectifs, sur la célérité des voyages, aujourd'hui.
Marie tenait la tête tout à fait droite et immobile, ayant ramené
jusqu'au menton son écharpe de plumes; mais Laurières qui ne
détachait guère les yeux de son profil, voyait bien à toutes les
lumières de la rue que ses lèvres tremblaient dans l'émoi dou-
loureux de la séparation iinminente...
Soudain, touchant presque à la maison qu'elle habitait, il lui
saisit le bras, le passa sous le sien, et dit, la voix suppliante et
ardente, autoritaire :
— Je vous en prie, faisons encore quelques pas ensemble,
la nuit est divine.
Sans répondre, elle continua de marcher à son bras.
En débouchant sur la rue de Rivoli, il l'emmena jusqu'à la
Concorde, longea les terre-pleins et les grilles des Tuileries fer-
mées, puis, de nouveau, tourna sur le quai désert, fuyant les
grands éclairages, la foule et les musiques équivoques des
concerts dans les jardins des Champs-Elysées. La sobre splen-
deur du ciel clouté d'or pâle prenait une noblesse plus sublime
au-dessus de ces fastes terrestres, et on sentait bien qui seules
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f^^."^
LB rLAMBJBAU. 283
& mystérieuses lumières de là-haut resteraient, taudis que là-
ts^ dans le lit profond de la Seine, les clartés multicolores
m bées du haut des ponts, éparpillées en paillettes métalliques
LX- les ^ux ténébreuses, n'auraient que Texisteuce furtive des
>rcimes qui les tenaient allumées quelques jours.
Oppressé par le nombre et la force de ces désirs qui nous
iexinent pour le bonheur, quand les choses autour de nous
)rillentde cette beauté qui parait être leur bonheur même, Lau-
rières, pressant lé bras de Marie contre lui, et l'obligeant de
s'arrêter près du pont Solférino, murmura :
— Restons un peu, restons longuement ici... comme nous y
sommes seuls, comme nous y sommes délicieusement seuls!
En effet, depuis un moment qu'ils longeaient le quai, grâce
^rheure tardive et au grand espace désert des Tuileries, ils
n'avaient vu passer ni voitures ni piétons; pourtant Marie vou-
lut échapper au trouble qui l'envahissait elle-même près de cet
[ lu)mme vibrant d'une passion si difficilement muette, et, de
main et de la voix souriante, elle désigna un couple arrêté à
Qgle du pont Royal :
— Vous voyez, dit-elle, nous ne sommes pas seuls ici autant
ie vous l'avez cru.
(Mais elle eut soudain la voix coupée : les deux formas sveltes
Iv couple, l'une masculine et l'autre féminine, venaient de s'en-
ser,nen faisaient plus qu'une, et, à la clarté d'une lampe élec-
que tombant droit sur leurs têtes, Marie et Laurières virent
ri distinctement les profils ardens et pâles s'avancer l'un vers
Uurières pressa contre lui, d'un geste presque farouche, le
^ qui tremblait sur le sien, et chuchota désespérément:
-Oh! Marie! Marie!...
Et elle entendait bien ce que dans ce mot seul il versait
u&oiiiettse et de douloureuse impatience, et elle frissonnait
^^ prèi de lui, ayant peut-être peur autant de sa tendresse à
le que de sa passion à lui...
Cependant elle se ressaisit la première, et il s'aperçut que
lencieusement, doucement, elle traversait la chaussée, prenait
w la rue des Tuileries ; elle n'avait pas quitté son bras, et c'était
A« qui l'emmenait entre les parterres où dormaient, droites, les
^ et les blanches statues de marbre.
-• Marie!...
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284 BSTUB DBS DEUX V<MIMS.
n répétait son nom, maintenant à Toix haute, impériense,
presque amère, comme si ce qu'il allait réclamer n'était que faible
compensation due à la réserve austère qui lui était imposée :
— Marie, nous nous écrirons?... oh ! tous ne supposez cer-
tainement pas que nous puissions garder, pendant deux grands
mois, le silence entre nous?
— Mais, dit-elle, embarrassée, inquiète, dans tous les cas,
Madeleine ne nous laisserait pas sans nouyelles l'un de
l'autre.
n s'emporta un peu :
— Madeleine? et qu'avons-nous besoin de Madeleine? n'ai-je
pas eu le bonheur de tous inspirer un peu de confiance? ne
me regardez- vous pas, du moins, comme un ami très sûr?
— Mais, oui! oui! fit-elle, la voix tendre et apaisante.
Et naturellement^ voyant que ses plaintes portaient, il les
redoubla et se permit pour la première fois de critiquer le long
séjour qu'elle allait faire au milieu de cette famille qui avait
accaparé, pour un incurable, toute sa première jeunesse.
— Je vous assure qu'il le faut, prononça-t-elle avec effort ;
ils ont été, restent si affectueux pour moi !... je me ferais vrai-
ment scrupule...
— Scrupule? mab quand donc vous viendra-t-il le scru-
pule de me faire souffrir, moi?... Oh! soyez tranquille, je ne
vous dis rien de... mes sentimens... je n'enfreins pas votre
défense, un peu cruelle, si vous voulez bien en convenir, mais
enfin, ces sentimens, vous les connaissez, et vous m'obUgez
néanmoins à cette séparation si longue que cela équivaut à nous
redevenir étrangers l'un à l'autre !
— Puisque nous nous écrirons !
Elle avait dit cette phrase avec une voix si pleine de tendres
promesses qu'il eut un geste de triomphe. Pendant que leur
groupe s'avançait sous les arcades désertes de la rue Castiglione,
il prit la main de Marie posée sur son bras et, s'inclinant,
la couvrit de baisers passionnés.
Elle murmurait :
— Je vous en prie ! oh! je vous en prie 1
Et lui murmurait :
— Dites-moi que vous souffrez un peu, vous aussi, de partir;
(liles-moi que vous reviendrez pour m'apporter le bonheur»
dit8s<noi?..«
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T^^''
LE FLAMBEAU. 285
Et pour lui dire tout ce qu'il voulait eutendre, elle replia ses
doigts caressans sur la maiu qui serrait à la meurtrir la sieune.
Sa porte s'ouvrait car elle avait sonné de sa main libre, et
elle passait le seuil; mais elle retourna la tète, se retourna
toute encore une fois vers lui, et, irrésistiblement leurs mains se
nouèrent de nouveau :
— Au revoir! au revoir! chuchota-t-elle enfin , disparaissant.
Les premières lettres s'échangèrent entre la Touraine et les
rives du Rhône ; celles de Marie tracées en phrases courtes d'un
style simple et alerte ; celles de Laurières avec beaucoup plus
d'ampleur oratoire et aussi plus d'agitation passionnée.
Mais la vie est un merveilleux chef d'orchestre qui, à notre
insu, nous entraine au rythme sur lequel doivent battre nos
cœurs.
M""* Laurières tomba malade assez gravement. Son fils ne
manqua pas d'épancher tout au long sa peine, ses anxiétés, puis
sa joie filiale lors de la convalescence. Loin de faire ses réponses
plus tardives et plus réservées, comme chaque fois qu'elle le
s^itait transporté de passion impérieuse, Marie lui écrivit des
pages toutes d'affection attendrie, et depuis elle n'essaya plus
de revenir au style purement narratif.
Leur séparation devait durer plus même que tous deux
n'avaient prévu : Marie avait célébré, dans sa famille d'alliance,
le deuxième anniversaire de son deuil; elle annonçait son retour
à Laurières, ramené à Paris par la rentrée des Chambres, puis,
le lendemain, une nouvelle lettre contenait le récit d'un acci-
dent qui l'obligeait à retarder son voyage.
Toute la famille, au cours d'une promenade en automobile,
avait versé d'un talus dans les terres; son neveu, par chance,
l'unique victime, avait eu le pied broyé sous une roue ; le déses-
poir régnait en lui et autour de lui, il voyait et on voyait son
avenir perdu, car une vocation déterminée poussait cet enfant
vers l'état militaire. Elle, moins directement frappée que les
malheureux parens, leur devait le réconfort de sa présence et le
murmure constant des espoirs possibles...
— Et à moi, ne me devra-t-elie donc jamais rien? se demanda
Laurières ulcéré, très enclin, en son cœur d*homme, à imputer
à cette femme la perte des deux années consacrées à la culture
d'un amour sentimental.
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286 REYUB DES DEUX MONDES.
Ce qui l'aigrissait surtout, c'était que Marie sût si habileme.
faire servir toutes les circonstances à sa tactique de ne pas s<
laisser conduire à Tau tel avatit que le monde l'eût retrouvée
ayant dépouillé la livrée du veuvage... 11 J)orta sa plainte auprès
de M** Guiminel qui s'apitoya fort peu :
— Vous ne connaissez donc pas encore Marie? lui deman-
dait-elle en riant ; pas une femme qui aille droit comme elle son
chemin : tant pis si son pied rencontre une pierre pointue!... Oh !
vous aurez à compter avec sa paisible obstination!
Laurières fut assez juste pour convenir en lui-même que,
sans cette qualité d'obstination, Marie aurait probablement oublié
l'homme qu'elle avait entr'aperçu à une heure tragique de sa vie.
Il rongea le plus silencieusement qu'il put ses dernières im-
patiences, et enfin, une après-midi de novembre il montait, le
cœur battant, l'escalier de cette maison déjà si chère où il n'était
entré qu'une fois cependant, un soir que les Guiminel et lui
avaient ensemble reconduit Marie.
La femme de chambre l'introduisit dans un salon qui atte-
nait à un plus grand, et s'en trouvait séparé par une porte à
vitres alors ouverte. Et il resta là une minute interminable à
regarder toutes les autres portes des deux salons, se demandant
par laquelle entrerait Marie, et si jamais elle entrerait...
Elle entrait; et son saiisissement fut dix fois plus vif que celai
auquel, depuis le.matin, il se préparait, avec un mélange d'eua-
goisse et de délices. Son souvenir gardait l'image de Marie en
robe noure, n'usant que de gestes contenus, que de sourires, en
quelque sorte, voilés,... et la voici qui lui apparaissait rayon-
nante, éblouissante, vêtue d'un costume tailleur bleu qu'elle
avait fait faire pour le voyage, la jupe ronde, commode à la
course, aux élans juvéniles à travers le monde et la vie; et,
dans cette toilette si moderne pourtant, il retrouvait la pimpante
marquise Louis XV de leur première rencontre, mais sans les
pleurs et l'épouvante qui pâlissaient en ce jour heureusement
si, si lointain, l'incarnat radieux de ses joues et de ses lèvres...
Il avait passé la porte du petit salon, il marchait à elle, et
elle marchait à lui, — tout droit, conmie disait Madeleine, —
dans un empressement, une résolution si inflexible qu'elle allait
tomber dans ses bras ouverts... Alors elle pâlit soudain et, par
un bond pudique, en lui prenant une main, elle se rejeta
un peu de côté; mais il l'attira, l'enveloppa d'une longue
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LE FLAMBEAU. 287
étreinte, et, comme cet été en leur promenade au bord de la
Seine, il chuchotait, tout tremblant de passion :
— Oh I Marie ! Marie 1
Difficilement, — et d'ailleurs en se résistant à elle-même, —
elle se délivra, mais il retint une de ses mains iqu'il portait sans
cesse à ses lèvres, pendant qu'assis en face d'elle il commençait
par une plainte d'amoureux :
— Enfin ! enfin! ah! vous pouvez vous dire que c'en est fini
de vos vagabondages loin de moi, madame !
— Bon! fit-elle, dissimulant, sous le ton enjoué, le trouble
qui lui restait de leur première étreinte, et de quel droit m'en-
chaineriez-vous, s'il vous plaît?
— De quel droit? de quel droit? r
Mais, ayant jeté ce cri impétueux, il s'interrompit, et, se pen-
chant au bord de son fauteuil à se trouver agenouillé presque,
il recommença, du ton le plus pénétré d'affection grave et m&le :
— Marie, je compte aller dimanche à Lyon, chercher ma
mère... elle veut vous demander d'être sa fille : oui, elle a le
désir de vous appeler sa fille autant que moi de vous appeler
ma femme I
Frémissante, abaissant sur ses yeux noyés ses longues pau»
pières, Marie murmura d'une voix altérée :
— Vous savez déjà, je vous l'ai écrit, que, sans l'avoir vue,
j'aime beaucoup votre mère.
— Alors, s'écria-^t^il bondissant, glorieux, et ia baisant au
front, alors c'est le bonheur assuré pour moi, Marie, puisque
vous ne dépendez que de vous-même 1
Elle se dégagea, et allégua douce et souriante :
— Il faut pourtant que j'écrive à mon oncle.
Laurières tressaillit, fronça ses grands sourcils :
— A votre oncle, le Jésuite? au Père Amelin?
— Mais oui, voyons, vous savez bien que je n'en ai pas
d'autre, pas d'autre proche parent même !
Il fit deux ou trois pas, plein d'agitation :
— C'est juste..* vous lui écrirez... oui, naturellement, vous
lui écrirez... pour lui annoncer votre mariage... pas, bien en-
tendu, pour lui demander un consentement dont vous n'avez nul
besoin 1
— Je le lui demanderais sans crainte cependant... vous savez
mon affection pour mon oncle ; je ne me serais jamais mise dans
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288 REVUE DES DEUX MONDES.
le cas de lui causer du chagrin en faisant un choix qu'il aurait
pu ne pas approuver. ^
— Quoi! s'écria Laurières dans une espèce de suffocation, %^
l'opinion d'un tiers aurait pu faire dévier vos sentimens et peser ^
sur vos résolutions jusqu'à les changer?... Osez-vous dire cela, ^f^
Marie?...
— Mes sentimens n'auraient pas dévié... mes résolutions...
Puis avec un sourire de gaîté adorable :
— Mais à quoi bon parler de traverses qui, je vous le
répète, ne sont pas à craindre?
— Votre oncle est jésuite, Marie, la politique des gauches a
porté un grand préjudice à la Compagnie, & lui, par consé-
quent...
Dans son étrange perplexité intime, Laurières n'avait pu ^^b=i
s'empêcher de murmurer ces mots, et il le déplorait, car enfin, .^c: ->
c'était peu adroit d'appeler l'attention de Marie sur la divergence ^^^^e
de leurs âmes. Mais elle n'en parut aucunement affectée.
— Si vous croyez que le Père Âmelin serait capable d'une
rancune personnelle ! Mais la dispersion de sa communauté
n'avait pas môme eu le pouvoir d'ulcérer sa bonne humeur ! je
l'entends dire encore à M. Canuzat:
— « Les Français ont beau nous chasser avec un fracas étour-
dissant, ils ne s'étourdissent pas eux-mêmes sur leur inhuma-
nité : aussi calment-ils d'avance leurs remords en ayant soin de
laisser une porte entr*ouverte ; on rentre sans bruit, et tout re-
prend le train accoutumé... »
Laurières, en riant avec elle, approuvait de la tête, et elle
continua :
— Oh! s'il s'agissait de la doctrine... c'est que j'avais eu
peur, après vous avoir entendu à la Chambre... Mais rappelez-
vous ce que Juliette disait : vous n'avez même pas réussi à
mériter l'excommunication... ainsi la porte de l'église ne vous*
est pas fermée... Je la franchirai à votre bras !
Sa jolie figure assumait déjà l'air triomphant des jeunes ma-
riées quand les orgues redondantes attaquent la marche nup-
tiale. Quel enivrant aveu d'amour elle faisait à Laurières! De
son irréligion, de son anticléricalisme, elle n'avait considéré
qu'une funeste conséquence possible : qu'elle pouvait être placée .
dans l'alternative ou de se contenter du mariage civil ou de
renoncer à lui I
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f#l^r^,]'-
LE FL/IMBBAU, 289
. Gomment les vagues appréhensions de Lauriëres ne so
seraient-elles pas noyées dans cette première ivresse ?
— A mon bras ! à mon bras ! répétait-il comme un refrain
de l'éternelle romance printanière; oi^i^à mon bras, partout, et
d'abord au pied des autels, pour vous complaire, ma chérie,
pour vous complaire !
— Pas avant que nous ayons reçu la bénédiction du Père
Âmelin, vous savez, pas avant !
Et, voyant passer un nuage sur le rayonnement intense de ses
yeux, elle affirma :
— Oh ! il nous l'enverra... il vous l'enverra surtout, car il a
un faible pour led enfans aveugles, égarés, de l'Église... ceux-
là, dit-il, ont, bien plus que les autres, besoin de bénédiction,...
et il a béni M. Ganuzat lui-même.
Et Laurières, qui la contemplait amoureusement, lui vit
prendre alors la plus complexe et la plus exquise expression
qu'il lui eût jamais connue ; c'était une ironie, un attendrisse-
ment, une gaité, une malice, qui se réprimaient tour & tour
dans le double sourire de ses yeux et de ses livres.
— Pauvre Père ! dit-elle, la veille de son départ M. Ganuzat
le quittait, — il était venu lui faire une visite d'adieux, je crois
bien pour essayer encore de lui arracher une plainte, peut-être
même une malédiction contre lui et contre tous ceux qui avaient
porté le désarroi dans sa vocation religieuse :
— « A ton retour, si tu veux être franc, lui disait-il, tu
m'avoueras que tes superstitions se sont usées à se frotter aux
autres! »
Le Père Amelin ne répliqua rien; mais, après avoir serré la
main que M. Ganuzat lui tenaait, il leva la sienne et traça entre
eux le signe de la croix... Alors, M. Ganuzat poussa un véri-
table rugissement, il se précipita sur la porte, et il disparut
comme un diable chassé par un exorciste.
C'était si amusant que le Père ne me gronda pas de rire,
et il rit un peu lui-même en se frottant les mains et en me
disant :
— « Quand ils en ont peur tant que ça, bon signe ! c'est
qu'ils y croient encore. »
L'image du long Ganuzat fuyant, rouge, la crinière éparse,
la bénédiction du Jésuite, parut aussi éminemment comique h
Laurières, qui joignit son rire sonore h celui de sa fiancée.
TOMl XLVII. — 1908. <^
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290 REVUE DES DEUX MONDES.
Puis il s'arrêta pour dire d'un ton pénétré de sa passioi^
intense :
— Moi, Marie, j'irai avec vous au-devant de toutes les béné-
dictions qu'on voudra bien nous donner pour consacrer notre
amour.
— Prenez garde ! fitrelie d'un ton de douce malice, le Père
Amelin vous bénira bien un peu dans l'espoir de vous ramener!
Mais il lui prenait les mains, il la regardait les yeux dans
les yeux, et le Jésuite, et Tanticléricalisme, et tous les conflits
possibles, publics ou personnels entre l'Église et la libre pensée
étaient également loin de son esprit, absorbé dans la contem-
plation amoureuse...
— Me ramener?... où, me ramener?... aux portes du ciel?
mais est-ce que je n'y suis pas déjà dans le ciel?
Et ses lèvres cbuchotèrent en s'unissant aux lèvres bien-aimées.
— Dis que nous n'y sommes pas?
VI
Et vraiment ils planèrent en plein ciel tout le temps de leurs
fiançailles qui devaient durer jusqu'à la seconde quinzaine de
février, Marie tenante emporter à l'autel la bénédiction du Père
Amelin.
Sur le point d'ébruiter leur engagement, au mois de dé-
cembre, ils acceptèrent l'offre affectueuse de M. et M"* Guimi-
nel qui voulaient donner chez eux leur diner de fiançailles. Au
lieu d'aller passer à Lyon, comme de coutume, les fêtes de NoôK
Laurières ne s'y rendit que pour chercher sa mère qui avait fait
déjà un séjour auprès de Marie, toutes deux s'étant, dès l'abord,
avoué la plus vive sympathie réciproque.
Le fiancé s'était chargé lui-même de porter à Ganuzat l'invi-
tation, qu'il ferait précéder d'une annonce en forme de son
mariage.
Après avoir déjeuné chez Marie avec sa mère, il leur détailla I
le programme de sa journée, puis : -i
— Je vais tout d'aiord au Luxembourg, annoncer à Ganuzat |
mon bonheur et ma gloire. j
Marie haussa les sourcils et observa : 4
— Je vous conseille de ne pas trop faire le triomphant. «f
vous savez que M. Ganuzat ne m'aime guère, et, pour contraiti
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J^'^-*
LS PLÀKBBAU. 291
à ce que la nièce du Père Amelin devienne la femme de son
filleul, il se fera peut-être tirer Toreille.
— Eh bien! on la lui tirera! s*écria Laurières, en se per-
mettant d'effleurer de ses lèvres le front de sa fiancée.
Et tout souriant, pendant qu'il endossait son pardessus, un
pied dans Tantichambre, un dans la salle à manger, il écouta
les premières phrases de Marie qui commençait de mettre sa
mère au courant des rapports et démêlés de Ganuzat avec le
Père Âmelin.
Il n'avait pas voulu l'avouer à la jeune femme, mais il était
au fond persuadé que le vieux rouge regarderait un peu conune
une victoire personnelle la conquête d'une riche dévote par son
filleul, car enfin, c'est l'épouit qui donne la couleur politique
avec le nom au ménage ; et puis si maintenant le rang qu'il
occupait au barreau et ses succès parlementaires justifiaient en
plein, même au point de vue des seuls intérêts matériels, le
choix de M*"* Salvan, elle était, elle, par sa fortune, un par,ti
auquel, peu d'années plus tôt, il n'eût osé prétendre. Et son amour
s'exaltait davantage sur cette pensée d'orgueil, et, malgré l'aver-
tissement de Marie, ses pas sonnaient un air de gloire sur l'as-
phalte des trottoirs.
Car il n'avait pas pris de voiture pour la course, assez longue
cependant; mais il traversa obliquement les Tuileries, et ayant
passé le pont Royal, longea le quai jusqu'à la rue de Seine
qu'il monta, ainsi que la rue de Tournon.
C'était une de ces blanches journées d'hiver oh la nature,
entre les premiers et les derniers frimas, parait se reprendre à
l'espoir du renouveau, et cette énorme ruche de Paris, qui s'étale
sur les coteaux de la Seine, en bourdonnait plus joyeusement,
et toute son allégresse éparse augmentait l'allégresse intime de
Laurières.
Par un effet instinctif de sa réserve lyonnaise, il assoupit
l'éclat riant de ses yeux en pénétrant dans la cour du Palais.
Pas un instant, il n'avait pensé se diriger vers le logis de
Ganuzat qui consistait en un tout petit meublé, le même depuis
vingt-cinq ans, et qui n'abrita jamais que ses nuits. Le sénateur,
vieux garçon d'une sobriété Spartiate, faisait un repas pai jour
chez Foyot, et, pour le surplus de son appétit, grignotait quel-
ques sandwiches à la buvette.
Laurières l'attendait dans le vestibule pour l'emmener de-
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292 REVUE DES DEUX MONDES.
hors, car, bien que se disant de pur sang lyonnais, Canuzat était
assez bruyamment démonstratif.
Mais la longue personne du sénateur, averti par les huissiers,
se montrait déjà sur le seuil d'une salle, appelant son filleul.
— Eh! Laurières! eh? par ici! quel vent t'amène, mon
gaillard? Viens-tu me mettre hors du Luxembourg comme tu
m'as mis hors du Palais-Bourbon?
— J'ai bien le temps de me momifier ! répliqua Laurières,
continuant la plaisanterie, mais venez tout de même : on étouffe
ici, vous savez! vos calorifères empoisonnent l'air... Nous cau-
serons plus à l'aise dans le jardin... je vous dis qu'il y fait un
soleil d'avril.
Et, malgré le peu d'enthousiasme manifesté par Canuzat,
frileux et déjà paresseux des jambes, son filleul l'entraînait au
vestiaire. Sortis du palais, ils entrèrent dans le jardin par la
première porte et allèrent s'ensoleiller dans le bassin de tiède
verdure qu'était alors le parterre central creusé entre les ter-
rasses. Canuzat, toujours très entiché de son œuvre politique,
disait quelques mots de la séance qu'il venait de quitter, — une
séance budgétaire.
— Et nous sommes chaque année plus pauvres, du moins
certaines gens nous l'assurent, et pourtant, ce que nous en dé-
gorgeons de millions depuis ce matin !
Puis, remarquant l'air à la fois absorbé et radieux de Lau-
rières.
— Mais, dis donc, petit, ce n'est pas pour entendre cette
réflexion palpitante que tu me rends visite?
— Non, avoua tout uniment Laurières; je venais vous an-
noncer mon mariage et vous inviter à mon diner de fiançailles.
— Tu te maries ! tu te maries ! s'écria Canuzat émerveillé,
comme s'il n'avait jamais vu un homme sur le point de prendre
femme, en voilà une idée fameuse! Au moins tu ne moisiras
pas tout seul comme une vieille croûte, à l'exemple de ton par-
rain... et tu épouses?
— Devinez!, fit Laurières le rire aux lèvres et dans les yeux.
— Une Lyonnaise?
— Non, une Parisienne.
— Une Parisienne! et tu veux que je devine?... Est-ce que je
vais dans le monde, moi? est-ce que j'en connais des Parisiennes?
- Oh! vous connaissez celle-là! voyons, M"**Salvan?
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LE FLAMBEAU.
293
Canuzat s'arrêta net, pris de suffocation, et Tindex pointé,
comme s'il voyait surgir une image terrifiante :
— M""* Salvan? la petite veuve? la nièce du Père Amelin?
Laurières ayant trois fois incliné affirmativement la tête, il
lui prit le bras, le serra de ses doigts osseux à meurtrir la chair
sous les épais vêtemens de la saison. Laurières, d'une secousse,
fit céder l'étreinte, et Canuzat reprit, la voix entrecoupée, tra-
gique :
— Tu ne feras pas cela, Jean ! ce serait une trahison envers
les principes, envers ton parti, envers tes électeurs et envers
toi-même!
— Une trahison ! repartit Laurières avec un paisible ennui,
oh ! mon cher ami, entre nous, n'est-ce pas, n'employons pas
inutilement les grands mots.., nous les fatiguons suffisamment
à la tribune, et...
— Oui, tu veux faire la leçon à l'ancien ! tu es de ceux qui
disent: «C'est le député que vous voulez entendre?... très bien!
j'arbore mes insignes, je prends mon vocabulaire; c'est l'homme
privé? voilà! voilà! moquons-nous ensemble des vieilles barbes
et des principes et même dessermens! » Moi, je ne ferai jamais
un bon maître Jacques, vois-tu: le sénateur, l'homme, je suis
cela tout ensemble à tout moment, et je regrette, mon petit,
que tu ne puisses en dire autant de toi-même... Tu vas épou-
ser une dévote, toi, libre penseur, et tu marchais, — oh! avec
peut-être un excès de réserve, — mais enfin, tu marchais dans
la lutte contre l'Église ! Je me disais avec bonheur que tu étais
jeune, que toi, du moins, tu pourrais voir le triomphe définitif
de la raison, de la liberté humaine, sur la superstition oppres-
sive et barbare... Ah! ah! les curés! on nous demande d'avoir
pitié d'eux!... quand je pense qu'ils ont brisé ma vie et celle de
tant d'autres, quand je pense à ce que j'ai mangé de vache enragée
à cause de leur saint-sacrement!... Eh bien! c'est vrai, je ne
l'avais pas saluée, la procession, mais j'étais à dix mètres au
moins, et je n'avais pas ricané non plus : ça, je le jurerai jusqu'à
mon dernier souffle ! et voilà que ce pénitent noir de malheur
court à moi en braillant son Laudate^ et, d'un coup de poing, fait
rouler mon chapeau dans la poussière... Si je l'ai ensuite roulé,
lui et sa cagoule, dans cette même poussière, n'était-ce pas mon
droit de légitime défense? Pourquoi donc alors m'ont-ils fait
dégommer, eux qui s'intitulent les inventeurs de la charité et du
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294 REVUE DES DEUX MONDES.
pardon des injures? et après le scandale, quel boycottage féro,
par la société cagote du régime impérial ! mon mariage rompu,
toutes les portes fermées avec celles de Torphelinat... fiancée,
cliens, amis, pst!...
Laurières, pas plus aujourd'hui que jadis, n'estimait cette
affaire de procession et les affaires analogues comme des inci-
dens négligeables de notre histoire intérieure. Cette fois «icore
il avait donc écouté le récit avec presque autant de tristesse que
d'ennui, et, & la fin, il se contenta d'observer :
— Tous vos amis ne vous abandonnèrent pas, cependant,
voyons, et je sais que le Père Amelin...
Mais sa remarque n'eut d'autre effet que de soulever en
Canuzat une plus violente colère ; par une sorte de bond, il se
campa devant son filleul, les bras croisés, le buste plié en deux,
dessinant ainsi, sur le gravier doré de soleil, une silhouette de
vieil arbre grêle et tortu, et s'écria, la bouche amëre :
— Voilai j'aurais dû m'en douter I ta fiancée m'a dénigré de-
vant toi pour glorifier son jésuite d'oncle, hein? Et d'abord, si
je gardai, en effet, un ami après les défections des autres, cet
ami, ce n'était pas le Père Amelin, mais Pierre Amelin,
l'étudiant, le bon copain de l'École, qui ne devait que plus tard
passer à l'ennemi I... En tout cas, sache-le, on a négligé, bien
entendu, de te communiquer ce détail : j'ai payé ma dette jus-
qu'au dernier centime, et même avant de toucher mon premier
douzième d'indemnité parlementaire.
Laurières haussa Iqs épaules.
— Quel homme vous faites, Canuzat, quel esprit soupçon-
neux! J'ignorais absolument que l'amitié du Père Amelin vous
eût été matériellement utile.
— On ne te l'aurait pas laissé ignorer toujours.
Ayant grommelé ces mots, car il était très vexé de s'ôtre
abandonné à cette intempestive confidence, il reprit plus haut,
et avec plus d amertume:
— Ainsi, tu vas épouser cette dévote! et c'est, naturellemer^.
— oh ! je te dispense de l'avouer, — c'est le mariage à l'église
c'est le baptême des petits, les premières communions...
— Pour ce qui est des premières communions, s'écria en
riant Laurières, nous avons le temps d'y penser!
Mais Canuzat, qui, en achevant de parler, s'était mis à ma
cher très vite autour de la corbeille centrale du parterre, s'arr
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jgi>^^.y^ |t-
LE FLAMBEAU. 295
tait dans Taxe du Palais et de TObservatoire, et, se plantant de
nouveau devant Laurières, le considéra de ses clairs petits yeux
bleus ennuagés de colère et aussi de chagrin.
— Toi! c'est toi mon Héritier à la Chambre, toi, presque
mon enfant, qui veux, par ton mariage avec une dévote, nous
remettre sous la coupe des eurés dont elle reçoit, dont elle rece-
vra toujours le mot d'ordre ! Mais, penses-y donc enfin ! un des
mille hasards de la politique, une guerre, la faconde d'un sou-
dard, peuvent ramener, comme après quarante-huit, une période
fugitive de gouvernement rétrograde, et par qui sera-t-il prôné,
soutenu, ce gouvernement, sinon par l'Église qui, grftce à tes fils
que tu lui auras donnés, sera demeurée forte et inébranlable?
Laurières hocha sceptiquement la tète :
— J'ai été élevé par une mère pieuse et je me suis affranchi
cependant: pourquoi mes fils ne feraient-ils pas de même?
— Ils feront de même ; c'est-à-dire ils auront des velléités
d'affranchissement, puis, eux aussi, ils épouseront des femmes
dévotes conmieleur mère... et voilà pourquoi la lutte s'éternise
entre l'Église surannée et radoteuse de légendes et la société
moderne, à base de science précise et de vérité expérimentale.
— Je ne suis pas de votre avis : la lutte s'éternise à cause des
répressions excessives qui, d'elles-mêmes provoquent les ré-
voltes et les libérations, car c'est très bien de bâtir des digues,
mais encore faut-il s'assurer que les eaux qui vont s'amasser
derrière ne seront jamais de force suffisante pour les jeter bas...
Sous l'Empire, on vous forçait de saluer les processions, et d'al-
ler à la messe dans ces églises dont vous voudriez chasser les
curés aujourd'hui... Si vous aviez le malheur d'y réussir, les
temps que vous jugez être l'abomination de la désolation re-
viendraient à coup sûr pour vous-mêmes, ou pour vos enfans,
ou pour vos petits-enfans...
— Tes discours à la tribune démentent tes considérations et
ta conduite d'amoureux, voilà tout.
— Je ne le crois pas. Mes discours tendent à la ruine poli-
tique, et même, oui, à la ruine financière de l'Église ; l'Église,
ainsi que d'ailleurs sa doctrine lui en fait la prescription posi-
tive, doit ne posséder ni pouvoir temporel, ni richesse : — son
royaume n'est pas de ce monde ^ — et quand elle manque à ce
précepte du Christ, l'harmonie sociale est nécessairement faus-
sée, car enfin, malgré l'audace de ses dogmes, elle n'a jamais
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296 REVUE LES DEUX MONDES.
osé prétendre qu'elle était apte à procurer aux collectivités hu-
maines cette destinée seconde (pi'elle promet, qu'elle assure si
formellement aux individus. Mais, une fois rÉglise cantonnée
dans le champ qui lui est spécial, la' religion n'étant plus que la
lunette par laquelle des gens aiment explorer l'au-delà, pourquoi
prendrais-je ombrage de la religion ? Je ne vois rien au bout
de sa lunette; qu'une femme, près de moi, s'écrie qu'elle
découvre par son moyen des horizons infinis, les spectacles
les plus merveilleux : en quoi me sentirais-je gêné par les char-
mans et touchans mirages qui l'amusent et qui la consolent?...
Écoutez, Ganuzat, le sectarisme des autres vous a brisé le cœur
jadis, croyez-vous que je serais assez stupide pour me faire moi-
même le martyr de mon propre sectarisme ? Je suis trop heu-
reux que mon froid scepticisme ne rebute pas ma fiancée, et
même je me sens un petit frisson au cœur quand je pense que
je n'ai pas encore la certitude d'être agréé par l'oncle, par le
chef, par le saint de la famille, et que sa bénédiction ne nous est
pas encore parvenue !
Ganuzat, dont la couperose tournait au violet noir, éclata
d'un ricanement coléreux.
— Sa bénédiction? tu te fiches de moi, hein? La bénédiction
du Père Âmelin manquerait à ce cher neveu qui lui arrive du
royaume de Satan vaincu par la grâce?... Mais, tiens, je ne
serais pas autrement surpris s'il plantait là ses Chinois, et s'il
accourait à travers l'Océan pour te l'appliquer en personne, sa
bénédiction I Et ils s'y mettraient tous si tu l'exigeais, et le Pape
lui-même : Baisse la té te y fier Sicambre! la formule ne leur coû*^
rien, et elle chatouille toujours Torgueil de leurs vaincus !
— Vaincu? protesta Laurières, mais après tout, je suis
catholique de fait, si ce n'est de conviction ; chaque année des
centaines de jeunes gens dans le même état d'esprit que moi
passent ainsi, avec leur fiancée, une heure au pied des autels;
personne n'a jamais pensé leur attribuer, à cette occasion, le rôle
de vaincu... c'est simple affaire de bon sens. La plupart des
Françaises croient et pratiquent le catholicisme : ça ne nous
parait pas une tare suffisante pour que nous allions chercher
femme au Congo, par exemple, et, si nous les épousons, nous
leur devons, — dans notre propre intérêt, pour la paix de notre
foyer, — l'entière liberté de conscience, c'est-à-dire la possibi-
lité pour elles de recourir aux rites, aux sacremens de l'Église,
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-:^;^.
LE FLAMBEAU. 297
dans toutes les circonstances où la doctrine le leur pres-
crit ; or vous m'avouerez qu'il est difficile à une femme de se
présenter seule à Tautel pour y recevoir le sacrement de ma-
riage.
— Et tu le recevras dévotement par la même occasion.
Laurières haussa les épaules.
— En pareil cas, il suffit qu'on ne trompe personne ni soi-
même, et le jour de mon mariage, officiant et fitôsîstans sauront
aussi bien que moi le mobile de ma démarche.
— Possible, mon petit, mais je ne grossirai pas le nombre
des assistans, à ton mariage ! ça, je t'en donne dès aujourd'hui
ma parole !
— Eh bien I vous aurez encore une fois rendu aux curés, dans
ma personne, le coup de poing du pénitent noir, voilà tout! fit
Laurières avec agacement, et sapristi ! Ganuzat, ce n'est pas d'un
beau joueur, vous savez, que de garder la mine hargneuse en
empochant son gain, car enfin, sans votre mésaventure avec les
curés de l'Empire, vous n'émargeriez peut-être pas au budget
depuis vingt-cinq ans I
Comme presque tous les sectaires, gens dépourvus d'esprit
critique et qui ont horreur de la documentation et de la réflexion,
Ganuzat gardait quelque chose des fougues aveugles de l'adoles-
cence ; aussi, bien qu'il eût fait sauter Laurières sur ses genoux,
il avait coutume de discutailler avec lui, — tels dans les familles
ces frères dont Tàge se suit de trop près.
— C'est ça! fit-il, après avoir reçu sa remontrance, dis tout
de suite que j'ai battu la grosse caisse électorale avec le coup
de poing du pénitent noir!
— Eh non !... et puis, si, tout de même, il y avait bien un
peu de ça... il y a toujours un peu de ça, c'est-à-dire de nous,
de nos mésaventures, de nos rancunes ou de nos... amours dans
tous les actes que nous accomplissons sincèrement au seul nom
des grands principes... et j'en suis enchanté, voyez-vous, parce
que votre a£fection pour moi vous empêchera de me tourner le dos
après mon mariage... et, en attendant, vous viendrez à mon
dîner de fiançailles, chez les Guiminel.
— Je n'irai pas !
— Vous viendrez, vous ne pouvez vous dispenser de boire
à mon bonheur !
— Si tu savais ce que lu me demandes ! mais boire à ton
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398 REVUE DES DEUX MONDES.
bonheur, Jean, serait, pour moi, boire à la rupture de ce marit^,
manigancé par un Jésuite !
Et, sur une exclamation de Laurières, exaspéré de tant de
parti pris :
— Certainement ! certainement ! bon pour toi, l'amoureux,
d'être dupe !... mais f imagines-tu que je coupe dans l'histoire de
la bénédiction pas encore arrivée? Comme si, depuis beau temps,
la petite veuve n'avait pas informé son oncle et n'avait pas reçu
de lui l'ordre d'aller de l'avant malgré tout, c'est-à-dire à cause
de toutl... Ah! ah ! ce qu'il doit triompher, Amelin! un anti-
clérical de mai*que devenu son neveu ! au plein de la persé-
cution!... il doit voir déjà la Compagnie rappelée en France,
toutes les jésuitières restaurées et reconsacrées au monopole
de l'enseignement! Soit! qu'il arrive pour bénir, au débarqué,
ton mariage, et je lui dirai son fait !
— Vous savez que vous extravaguez, mon pauvre ami !
Laurières saisissait le sénateur par le bras au moment où
tous deux sortaient du jardin par la porte proche du musée, et
il lui disait, d'un accent autoritaire :
— Finissons, Canuzat! il ne s'agit pas de politique, il s'agit
d'un fait important dans ma vie privée dont je vous demande
à vous, mon vieil ami, l'ami de mes parens, de mon père dis-
paru, d'être le témoin affectueux... Je me marie, vous êtes de
mes noces, vous ne pouvez refuser d'en être, voilà tout ce que
vous avez à considérer vous-même.
— Jean, tu sais si je voudrais...
Mais, comme effrayé d'entendre le trémolo pathétique sou-
dain glissé dans sa propre voix, Canuzat s'interrompait, pour
reprendre avec décision rogue :
— N'insiste pas, c'est inutile ! l'oncle et la nièce s'en feraient
trop de bon sang!
— Tant pis pour vous, à la fin, tenez! J'aurais voulu vous
faire la famille qui vous manque, ne vous en prenez qu'à votre
entêtement stupide si, désormais, on vous laisse moisir seul, ainsi
que vous le disiez tout à l'heure, comme une vieille croûte.
Et Laurières, exaspéré, lâchait le bras du sénateur, mettait le
pied sur la chaussée pour s'en aller par la rue Férou.
Sans souci des passans, des cochers et mécaniciens qui
stationnaient avec leurs véhicules le long de la grille, aux
abords du musée :
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LE FLAMBEAU.
239
— Et toi, lui cria Canuzat, ne t'en prends qu'à tes volte-face
si tu raies ton élection, ce printemps.
— Je m'en fiche ! répliqua fort peu élégamment Laurières en
haussant les épaules, et descendant la rue Pérou à la vitesse
d'un bolide.
Son élection? ouï, quelquefois il y avait songé, la bénédic-
tion nuptiale lui coûterait un certain nombre de voix parmi
celles des vieux purs dont Ganuzat lui avait légué la clientèle^ —
les jeunes étant plus préoccupés des questions d'ordre écono-
mique que d'anticléricalisme... — Mettant les choses au pire, il
ne ser^t pas réélu pour la prochaine législature... bah! qu'im-
portait 7 il était encore à l'&ge des vastes espérances, de toutes
les revanches imaginables... Un échec dont elle serait la cause
ne le diminuerait pas aux yeux de Marie, bien au contraire !
Mais le refus de Ganuzat le poignait assez à vif; nous allons
plus heureux au triomphe dans la guirlande ininterrompue de
nos affections, et puis, les esprits modérés ré vent d'instinct faire
communier en eux les extrêmes... Laurières s'était appliqué à
pénétrer Marie d'indulgence pour le vieil enfant qu'il voyait
en Ganuzat, et de même, il avait espéré mettre bientôt Ganuzat
aux genoux de sa bien-aimée.
Mais vainement il lui envoya des ambassades, Gharles Gui-
minel, Madeleine, sa mère enfin : tout fut inutile; on dut se
résigner à laisser le vieux rouge sous sa tente.
VII
Laurières s'affairait déjà aux formalités doubles du mariage
civil et religieux, rassemblait les pièces nécessaires; on atten-
dait d'heure en heure, en ce dernier jour de janvier, la lettre
qui devait apporter le consentement, la bénédiction et les vœux
du Père Amelin. Les journaux annonçaient, par des télégrammes
de Marseille, l'arrivée au port du Simoun, un des paquebots qui,
à Saïgon, embarquent voyageurs et correspondance apportés là
du plus extrême Orient.
Les fiancés avaient convenu de célébrer très simplement leurs
noces ; ils n'inviteraient personne en dehors de leurs témoins, mais
lanceraient de nombreux faire-part, et, au retour du voyage tra-
ditionnel, donneraient une grande réception dans l'appartement
très luxueux de la rue Gastiglione qu'ils avaient résolu de garder.
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'300 REVUE DBS DEUX MONDES.
Ils passaient déjà ensemble des heures nombreuses de leur
vie, leur coniiance réciproque étant parfaite ; avant de pouvoir
se livrer aux transports de leur amour, ils jouissaient de ces
délicieux abandons du cœur qui sont d'ordinaire le fruit des
amitiés les plus éprouvées et les plus anciennes. Les détails de
leur installation, dont ils s'occupaient enseÂible, leur étaient une
source de plaisirs quotidiens, et Marie avait goûté une de ses
joies les plus vives & se rendre à la garçonnière de son fiancé
pour y faire choix des meubles qui seraient admis à rhonneur
de figurer dans l'intérieur conjugal.
Aujourd'hui, ainsi que quelques autres fois, ils avaient
demandé à Madeleine Guiminel de se joindre à eux dans leurs
courses ; le but de la principale était la boutique d'un joaillier
chez qui on remontait pour Marie de vieux diamans que
M""* Laurières tenait de sa famille, jadis opulente, et qu'elle
passait, en présent de noces, à sa future belle -fille.
Il restait encore une bonne demi>heure avant l'arrivée du
fiancé et de Madeleine ; Marie écrivait dans son petit salon lors-
qu'on lui annonça M""* Raynal. La petite vieille dame paraissait,
à son ordinaire d'ailleurs, assez surexcitée, presque joyeusement
surexcitée.
— Vous n'avez donc pas reçu la lettre de la Ligue Patrio-
tique? lui cria-t-elle de sa voix aiguë, vous savez qu'on fait l'in-
ventaire à Saint-Roch? nous allons protester, naturellement! J'ai
juré à mon fils, tout à l'heure, que je serais de la manifestation...
ça le tourmente un peu ; il a toujours peur, quand il monte à la
tribune, qu'on lui jette sa bigote de mère à la tête ; par le même
moyen, j'ai tenu mon mari au centre gauche tout le long de son
existence.
Surprise et obscurément inquiète, Marie demanda des expli-
cations. Son fiancé lui avait parlé ces derniers temps de tout
autre chose que de politique ; d'ailleurs, les inventaires des biens
d'église, prévus par un article de la loi sur la séparation,
u avaient pas fait l'objet d'un nouveau débat au Parlement.
Au fond, avoua M""* Raynal, c'est une formalité qui se fait
toujours lorsqu'on liquide une association, — mais toujours
aussi c'est la cause de criailleries sans fin entre les ex-associés...
Du reste, ce qui arrive aujourd'hui, c'est un peu la faute du
Saint-Père ; qu'a-t-il attendu, qu attend-il pour déclarer s'il veut,
ou non, les associations cultuelles qui s'arrangeraient avec les
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LE FLAMBEAU. 301
fabriques? N'importe, nous ne devons pa^ permettre à ce gou-
vernement impie de faire toucher par ses agens aux objets du
culte : c'est une odieuse profanation.
— Mais que pouvons-nous?... demanda Marie songeuse, et
ne trouvant pas beaucoup de suite aux discours de M""* Raynai.
— Oh ! rien qui ressemble à une Saint-Barthélemy, ma pe-
tite... on chantera \m ^eu hhnt le Miserere et \e Parce Domine
pour impressionner le gouvernement et lui faire prendre peur, si
possible, de gens qui seront peut-être les plus forts, demain ;
voyons, venez donc avec moi !
— Mais, madame, c'est impossible! que dirait?...
Elle s'arrêta, rougissante, et M"* Raynai se mit à rire :
— Que dirait votre futur mari ? mais ce que disait le mien :
que c'est de bonne guerre ! Je suppose qu'en épousant un libre
penseur, vous réservez votre liberté de conscience?
— Oh ! sans le moindre doute I et s'il s'agissait d'un véritable
devoir chrétien...
— Ah ! ce n'est pas dans les commandemens d'aller mani-
fester, j'en conviens; mais lorsqu'on attaque ceux que nous
aimons, notre cœur, à lui seul, nous fait le commandement de
les soutenir, et^ s'il ne s'agit que de chanter un psaume pour
sauver l'Église...
Marie pensa qu'il y faudrait sans doute bien d'autres choses,
mais en écoutant sa vieille amie, elle cédait un peu à cet étrange
et si instinctif besoin, — qui est le commencement du vertige,
— de voir le danger que nous pressentons. Son angoisse indé-
finissable, tenait de la frayeur et presque du remords... toute son
éducation de chrétienne pi^otestait contre ces hommes, de
simples ouailles en révolte, sur le point de se présenter aux
vénérables prêtres d'une paroisse, pour exiger d'eux les clés du
trésor liturgique; elle croyait voir la main de son fiancé qui
commandait leur acte profanateur, par ce même geste qu'il fai-
sait. & la tribune pour faire rebrousser chemin au clergé catho-
lique jusqu'à l'étable de Bethléem.
— Non! non! prolesta-t-elle, le gouvernement se ravisera...
on a dû imaginer ces inventaires pour effrayer le Pape, le forcer
à prendre un parti.
M"' Raynai fit une moue dubitative et, se servant d'un mot
emprunté sans doute au vocabulaire du député son fils :
— Ma foi, ce n'est pas impossible ; ils sont capables de
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302 REVUE DES DEUX MONDES.
toutes les palinodies. Eh bien ! venez donc jusqu'à Saint-RocL
'nous nous renseignerons.
Marie la regarda et prit pitié, connaissant l'obstination de
son caractère, de la voir si vieille, si menue... la moindre bous-
culade la roulerait à terre, piétinée comme une feuille morte.
— Ou rien ne doit se passer, se dit-elle» ou M. Raynal se
trouvera aux abords de l'église : je lui remettrai sa mère.
Et, tout haut, en sonnant pour demander son chapeau et sa
jaquette :
— Je vous accompagne, mais je ne suis rien moins que
brave, je vous avertis ; qu'un agent me fasse les gros yeux,
nous battons en retraite.
Elles sortirent, s'avancèrent le long de la rue Saint-Honoré,
jusque devant l'église môme; tout était au calme absolu; les
mendians habitués occupaient leurs places respectives. Marie,
soulagée, dit à M"** Raynal :
— Vous voyez, le gouvernement recule sur toute la ligne;
nous n'avons qu'à faire comme lui.
— Entrons toujours, fit la vieille dame piquée et déçue,
nous apprendrons ce qu'il y a de neuf.
Marie, qui avait monté les marches avec elle pour faire une
distribution d'aumônes, la suivit sans défiance. à l'intérieur de
l'église qu'elle supposait aussi paisible que les abords, et elle
eut lieu de s'en repentir immédiatement.
Tout le bas côté gauche était plein d'une foule houleuse et
tumultueuse. Le piétinement sur les dalles, le heurt des chaises
renversées, le gros murmure d'une indignation collective accom-
pagnaient les éclats de coups violens qu'on frappait là-bas sur
la porte de la sacristie, les encouragemens farouches de voix
d'hommes criant : « Âllez-y ! n'ayez pas peur ! » et les versets
du Miserere entonnés par le soprano ées femmes...
L'agent du fisc et les policiers qui l'accompagnaient se trou-
vaient déjà dans la sacristie, venus par la petite porte de la rue
Saint-Roch, racontait-on à M"' Raynal, dont les sèches narines
palpitaient, flairaient l'odeur de la bataille.
— Oh ! venez, madame ! venez !
Et Marie, bouleversée d'effroi et de regret, lui saisissait le
bras pour se rabattre avec elle sur le porche...
Mais M""* Raynal, qui se passionnait pour le spectacle, lui
résista de toutes ses forces.
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pp^PIPI^'Tf^y" ^
LE FLAMBEAU. 303
— Allons du côté de l'impasse... il n'y a personne, nous
verrons tout, et nous sortirons dès qu'il nous plaira.
Marie consentit à cette manœuvre d'autant plus promptement
que d'autres personnes étaient entrées à leur suite, et, dans son
affolement, elle voyait leur nombre centuplé, barrant les portes
d'une épaisse muraille vivante.
Elle se glissa donc, tenant la vieille dame par la main, vers
le bas côté de droite. Tout à coup, le fracas d'une porte brisée
et des vociférations de triomphe la clouèrent sur place ; puis,
d'un geste que tous ses nerfs tendus faisaient irrésistible, elle
tira M""' Raynal sur les marches d'une chapelle, et, de là, toutes
deux assistèrent, comme le souhaitait si passionnément l'intré-
pide manifestante, à une mêlée assez impie, et que la presse
raconta tout au long.
L'agent du fisc traîné au travers de la grande nef par une
troupe en délire comme si on voulait le sacrifier au pied de
l'autel, frappé ainsi que les hommes chargés d'assurer sa niis-
sion, — et qui usaient de la riposte... — enfin le groupe très
malmené réussissait à gagner la porte de l'impasse par où se
précipitèrent, ou, du moins, voulurent se précipiter, les mani-
festans, car des forces de police se trouvant massées au dehors
les refoulèrent dans l'église...
Marie, toute tremblante, entraînait alors, vers la grande
porte. M"" Raynal qui ne lui résistait plus, lorsque le flot des
manifestans se rabattit sur toutes deux en clamant le Parce
Domine, et les força de courir pour éviter le choc de cette
trombe vivante... et Marie ne sut comment elle se trouva
dehors, au bas des marches, devant la grille, dans un groupe
d'agités, cherchant des yeux M""' Raynal qu'elle n'avait plus
auprès d'elle.
— Circulez, madame, circulez! ou bien alors I... lui disait
un agent, le ton assez bonasse mais la poigne solide, car elle se
sentit soudain le bras pris dans un étau.
— Pardon, j'emmène madame !
Cette voix, d'autorité mordante, était celle de Laurières. Il
avait fendu plusieurs groupes pour arriver jusqu'à sa fiancée ;
maintenant il la prenait par une main, entourait de l'autre sa
ceinture et la conduisait, la soutenant, la portant à demi, un peu
au delà de l'église, où stationnait le fiacre qu'il venait de quitter
tout à l'heure, à la vue de la manifestation.
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"^"'^^'?1
304 REVUE DES DEUX MONDES.
Dans le chaos de son désarroi, Marie poussa cependant une
exclamation d'alarme :
— Mais, M"' Raynal 1
— Ne vous inquiétez pas, ma chérie, son fils rôdait par là, il
l'emmène.
La voix caressante, le mot tendre du cher fiancé provo-
quèrent en la jeune femme la subite détente nerveuse. Des
larmes lui montèrent aux yeux qu'elle s'efforça d'essuyer furti-
vement. Mais il les vit et voulut en arrêter le cours en abais-
sant ses paupières par de longs baisers, et il plaisantait cepen-
dant pour la faire sourire, assurait que sa concierge allait
s'imaginer qu'il l'avait battue avant même que le droit lui en
fût tacitement conféré par le code.
La voiture n'eut pas à rouler plus d'une minute avant de
s'arrêter rue Castiglione. Les fiancés montèrent ensemble dans
l'ascenseur, et Madeleine Guiminel, debout sur la porte du petit
salon de Marie, leur montra un visage stupéfait.
— Gomment! on me racontait que tu étais partie avec
M"* Raynal, et c'est Jean que tu ramènes?
Mais Laurières, de très belle humeur, s'écria :
— C'est Jean qui la ramène, voulez-vous dire? Je l'ai ctieillie
au passage pour empêcher qu'elle ne soit conduite au violon...
oui, nous venons de manifester à Saint-Roch, notre paroisse,
comme vous savez...
Madeleine frappa dans ses mains :
— Tu as été de la manifestation, toi?... j'aurais dû le com-
prendre en apprenant que M"' Raynal était venue te chercher 1..,
Elle finira par laisser ses vieux petits os dans quelque bagarre,
aux mains de la police...
Puis, ses yeux s'allumèrent de curiosité gourmande :
— Dis donc, tu me donnes presque regret... j'étais convo-
quée, moi aussi, à la Madeleine, ma paroisse, pour chanter le
Miserere et autres cantiques; en ma qualité de matrone, jai
cru devoir m'abstenir, mais toi qui as l'air d'avoir vu des choses
émouvantes,... raconte-nous un peu...
Laurières, qui surveillait la figure contractée de Marie,
interrompit assez brusquement sa cousine :
— Raconter? pourquoi, grand Dieu! les journaux de ce soir
ne manqueront pas d'en prendre le soin ! Allons bien vite rue de
la Paix, puisque nous sommes en retard déjà...
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LE FLAMBEAU.
305
Et il emmenait les deux jemies femmes chez le joaillier,
ensuite' chez un fabricant de meubles artistiques, puis il resta
longuement avec elles dans un thé mondain où il les fit goûter,
et ne les abandonna qu'après les avoir conduites à Tangle de la
rue Duphot, Marie devant ce soir-là dîner sans lui chez ses cou-
sins, car il était d'un banquet officiel.
Jamais elle n'avait vu son fiancé plus tendre et plus brillant
que durant cet après-midi, jamais il ne lui témoigna un amour
aussi délicatement, aussi passionnément berceur, que dans la
lettre pneumatique qu'il lui écrivit à la dernière heure, le soir,
comme tous les soirs qu'il ne passait pas auprès d'elle... Mais,
toute transportée qu'elle fût de reconnaissance et d'ivresse, elle
se sMitait au cœur un point fort endolori, et, dans l'imagination,
une sorte de vue un peu effrayante de l'avenir : elle venait de
faire aujourd'hui un acte, en somme public, en contradiction
formelle avec la vie publique de son futur mari ; cet acte n'était
nullement de devoir, elle en jugeait plus fermement ainsi de-
puis qu'elle avait vu en quoi consistait la manifestation : de
très innocens subalternes malmenés par. ceux mêmes ^peut-être
que leurs votes maladroits, leur longue indifférence religieuse et
politique, faisaient les vrais responsables de lois blessantes pour
les ftmes chrétiennes...
Mais enfin, il y a des heures dans la vie où la conception
du devoir s'exalte tout naturellement jusqu'au zèle... Quelle
serait, en de telles circonstances, la pensée justement excitatrice
ou, au contraire, sagement modératrice, de ce zèle, qui ne pou-
vait, en aucun cas, se permettre de détruire l'harmonie du foyer,
d'y éteindre la douce flamme d'amour? Que serait même son atti-
tude vis-à-vis du fiancé, demain? Pas une minute elle ne s'était
méprise sur le silence que la délicatesse de son amour lui avait
imposé aujourd'hui ; il l'avait sentie nerveuse, apeurée, toute en
détresse : il n'avait pensé qu'à la bercer pour la livrer, le cœur
favorable, aux songes suaves qui visitent la nuit une fiancée
heureuse... mais demain, sans doute, il se plaindrait, et même
s'il ne se plaignait pas, devrait-elle retenir tous ces regrets qui
s'ei^halaient d'elle, ce tendre repentir d'une femme qui a
omis de prendre le mot d'ordre de l'ami aîné?... Ce qu'elle
devait à ses croyances ne lui faisait-il pas l'obligation cruelle
de dissimuler ce repentir et, par la persistance de son mutisme,
de laisser entendre au maître de son cœur que le royaume
TOm ILTU. — i90t« 20
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306 REVUE DES DEUX MONDES.
de son âme lui serait rigoureusement et à jamais inten
L'abbé Paraud, le confesseur de Marie depuis Tannée de
première communion , n'avait jamais tenu près d'elle le r.
de directeur; un sens très droit de l'adaptation au milieu, v
éducation religieuse simplement paroissiale, éloignaient la jeu
femme des complexités du mysticisme dont le seul cadre po
sible est, en fait, le monastère avec perpétuelle clôture. Cèpe,
dant, elle ne s'était pas toujours bornée à lui énumérer s
fautes pour en recevoir l'absolution, mais avait eu recours
lui un petit nombre de fois où sa propre réflexion ne l'éclairé
pas suffisamment sur la ligne de conduite à tenir, d'abord dai
sa situation délicate de jeune femme épouse d'un malade, pu
de très jeune veuve presque sans famille directe.
L'abbé Paraud, cet hiver, mis à deux doigts de la mort p)
une attaque %âolente de rhumatismes, restait confiné chez Iv
et Marie, que le- catéchiste de Saint-Roch avait toute rassur
au sujet de Laurières, fit les premières démarches à la parois
sans avoir dérangé son confesseur pour l'entretenir de ses fian-
çailles. Mais ce matin^ en s'éveillant après une nuit que les
tendres ménagemens de Laurières n'avaient pas rendue tout à
fait calme, elle expédia sa femme de chambre à l'abbé Paraud
qu'elle savait convalescent, pour lui demander une audience;
il se déclara prêt à. la recevoir.
VIII
Marie trouva l'abbé Paraud au coin du feu, écrivant sur une
petite table tirée devant lui, les jambes entortillées d'une cou-
verture.
— Ma petite enfant, dit-il, posant la plume et lui tendant
les deux mains, vous voyez de reste pourquoi je ne quitte pas
ma chaise : on m'emmaillote encore de peaux de bête, et quel-
quefois il me semble que les dents sont restées à la peau et
qu'elles me mordent les chairs.
Marie exprima sa commisération.
— Bah I fit l'abbé de très bonne humeur, malgré la contrac-
tion du visage qui creusait davantage ses rides, il faut tout de
même sentir quelquefois qu'on est le frère indigne du Crucifié...
Mais voyons, Marie, la grave affaire qui vous amène à. moi... des
roses toutes fraîches sur vos joues, un éclat tout neuf dans vos
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w^^^'
LE FLAMBEAU.
307
yeuxy et, malgré ça, un petit air transi... parions qu'il y a là*
dessous une histoire d'amour, de mariage?
Marie inclina la tête et dit en rougissant :
— Je viens précisément, monsieur Tabbé, vous annoncer
mon mariage... et... et... aussi vous en parler... je suis un peu
inquiète...
L'abbé Paraud fit entendre le petit claquement de langue
qui a une signification de condoléance.
— Est-ce que le caractère de votre .fiancé?... s^ famille?...
— Oh! non! non! tout est parfait en lui et autour de lui,
dit-elle avec un empressement naïf; c'est seulement... au point
de vue religieux... M. Laurières est anticlérical.
— M. Laurières?... s'écria l'abbé Paraud, s'agirait-il de Jean
Laurières, le député de Lyon?
— Oui, vous vous souvenez de lui, n*est-ce pas?
— Si je me souviens?... mais, ma petite fille, je ne connais
de M. Laurières que son talent... et malheureusement aussi ses
idées.
— Oh ! vous connaissez aussi sa personne.
Et à travers les exclamations du vicaire, Marie lui remit en
mémoire la démarche faite par Laurières auprès de lui à la
sacristie de Saint-Roch, et elle ne s'arrêta plus, narra l'histoire
de leur engagement par l'intermédiaire de M""* Guiminel.
— Puisque je savais, grâce au catéchisme de M. l'abbé Guil-
laume, que la Séparation ne faisait pas M. Laurières, plus parti-
culièrement qu'un autre, l'ennemi de l'Église, je n'avais aucune
raison pour lui refuser ma main... s'il m'était resté le moindre
doute je serais venue vous consulter, certainement.
L'abbé sourit et secoua la tête ;
— On ne trouve pas facilement des raisons pour refuser sa
main quand le cœur est déjà donné, ma petite fille, dit-il pater-
nellement; mais vous ne vous êtes pas trompée en pensant que
mon conseil, si vous étiez venue le solliciter^ ne vous aurait pas
été plus sévère que l'interprétation donnée à la doctrine de
rÉglise par l'abbé Guillaume...
« Âh! sans doute, il y a quelque chose de douloureux à voir
une enfant chrétienne l'épouse d'un de ces hommes, qui non
seulement ont renié leur for, mais se font gloire, par la perfide
persécution sèche, d'attaquer les apôtres de cette foiw.. Les
punir, s'opposer à leur joie temporelle, irriter ainsi en eux la
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"'1?1
308 REVUE DES DEUX MONDES.
soif du bonheur jusqu'à ce qu'ils viennent redemander aux pi
messes divines de les en désaltérer : oui, voilà ce qu'on serait que
quefois tenté de faire... mais Dieu a permis que sainte Moniqi
fût l'épouse d'un idolâtre pour qu'elle devînt la mère de saiui
Augustin, et que sainte Glotilde fût l'épouse de Glovis, et que, en,
quelque sorte, elle servit ainsi de mère à l'Église de France : il
nous a indiqné par là sa volonté, tracé notre ligne de conduite;
de môme qu'il envoya ses apôtres et les missionnaires, leurs
successeurs, porter le Flambeau de la Foi chez les nations infi*
de les, de môme il veut que les femmes chrétiennes le portent
toujours brillant au foyer de l'homme, ce flambeau, et que sa
clarté veille sur le berceau de leurs enfans, et ainsi éclaire
chaque génération.
Et, après une seconde ou deux d'absorption intense, l'abbé
Paraud ajoutait, à voix presque basse, comme s'il se parlait à
lui-môme :
— Laurières, un anticlérical, un libre penseur, venant cher-
cher le prôtre pour un moribond... voilà ce que c'est que d'avoir
été élevé par une mère pieuse! i
Ces paroles montraient combien était solide en lui l'opti-
misme rationnel du prôtre catholique, optimisme qu'il ne sau-
rait perdre qu'en perdant partie ou môme tout de sa foi, puis-
qu'il le fonde sur les promesses mômes du Christ.
— Mais, ma petite fille, dit ensuite l'abbé en regardant Marie
de ses yeux, froncés par la plus vive attention, puisque vous
aviez conclu paisiblement vos fiançailles après avoir entendu
M. l'abbé Guillaume, comment se fait-il que vous m'arriviez
tout inquiète, au sujet de M. Laurières, d'inquiétudes soule-
vées uniquement, me dites-vous, par la question religieuse qui
divise vos âmes?
— C'est à cause d'hier... j'étais à Saint-Roch.
— Vous y étiez!
Et pendant que l'abbé Paraud, cessant de froncer les yeux,
les ouvrait au contraire tout larges pour exprimer son étonne-
ment, Marie racontait comment M"** Raynal l'avait entraînée à la
manifestation, ce qu'elle en avait vu, et le désarroi dans lequel
cette scène dramatique avait jeté son esprit, et les perplexités
futures qu'elle entrevoyait maintenant, au cours de son union
avec un homme détaché du catholicisme.
— ' Vous me comprenez bien, monsieur l'abbé, n'est-ce pas?
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LE FLAMBEAU. 309
je voudrais iine sorte d'indication générale qui me permit de me
diriger à coup sûr dans toutes les circonstances aussi difficiles,
de ne pas m'égarer comme je crains...
— Comme vous vous êtes égarée hier, ma petite fllle, sans
le moindre doute! Il ne faut pas vous le dissimuler, en épou-
sant un anticlérical, — et un anticlérical législateur, — tout
zèle, je ne dirai même pas indiscret, mais simplement trop os-
tentateur, vous est plus interdit qu'à persoime, car il prêterait à.
l'équivoque, peut-être au plus grand dommage de la religion.
M. Laurières vous accorde, m'avez-vous dit, la liberté de con-
science la plus étendue : mais n'oublions pas qu'il reçut une
solide instruction religieuse, qu'il sait donc fort bien que
l'Église elle-même fixe à cette liberté le cadre des commande,
mens. Or les commandemens ne vous dispenseront jamais de
mourir pour votre foi, si les événemens vous y obligent, à moins
d'être parjure : mais d'autre part, ils ne vous prescriront jamais
de donner la sanction de votre présence à une poignée de fidèles
peu éclairés qui houspillent dans la maison de Dieu un simple
fonctionnaire, exécutant, sous peine de mourir de faim, les
ordres de son ministre. Est-ce que tout est perdu que nous en
soyons réduits h ces misérables moyens? Âh ! ce qu'il aurait
fallu! ce qu'il aurait fallu !...
Et tandis que les rides horizontales de son front s'élevaient très
haut, s'amassant les unes sur les autres, le prêtre se complaisait
à explorer le champ toujours magnifique des hypothèses.
— Tous ceux qui veulent la continuation du culte, ne fût-ce
que pour ensevelir pieusement leurs morts, massés dans les
églises, aux alentours, couvrant les rues entières de la paroisse,
et, en prouvant leur respect de la loi par leur calme inalté-
rable, protestant contre une loi oppressive par leurs prières ex-
piatrices, affirmant, par leur nombre seul, qu'avec l'aide du bon
Dieu ils espèrent^ ils croient fermement être sous peu capables
de substituer une autre loi à cette loi... Quel fruit n'aurait-on
pu attendre d'un tel spectacle! Quelle action miraculeuse n'au-
rait-il pas exercée sur ceux de nos législateurs, dont la passion
sectaire n'a pas encore fait l'aveuglement incurable!...
Mais l'abbé s'interrompit soudain car on frappait à la porte ;
sa vieille domestique se présenta et lui tendit une carte que lui-
même, avec un sourire paternel, passait aussitôt à Marie, et il
ordonna d'introduire le visiteur.
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316 REVUE DES DEUX MONDES.
— Mon Dieu! lui! murmura Marie en tressaillant; on loi^
aura dit que j'étais venue, il se sera inquiété...
— Eh bien ! nous allons lui ôter tout de suite ses.inquiétudes —
Laurières apparut sur le seuil, et y resta fixé une seconde
pendant que la domestique refermait la porte ; ses lèvres roidic
lui donnaient une fausse expression de calme, mais une anxié
folle enflammait sombrement ses yeux.
— Ah ! voici Theureux fiancé 1
Et après cette exclamation, faite, à dessein, sur un ton d'en
jouement, Tabbé Paraud étendait le bras de toute sa longueui
pour lui offrir une poignée de main, et s'excusait d'être cloul
par le mal sur son fauteuil.
Laurières, ainsi que les convenances le lui imposaient, duL-^
avant tout, s'informer de ce mal, et il le fît avec une expression
déjà beaucoup radoucie ; il serra ensuite la main de sa fiancé^^
au sourire d'accueil tout tremblant.
Puis, prenant ime chaise que lui indiquait l'abbé Paraud, iLJ
expliquait sa visite inattendue.
— En apprenant que M"** Salvan se trouvait ici, j'u pens^
monsieur l'abbé, qu'elle ne pouvait être venue que pour vous
annoncer -notre mariage; j'ai voulu me joindre à elle...
L'abbé Paraud sourit, et montra ainsi qu'il apercevait les
vastes sous-entendus de cette' phrase. Mais puisque la jeune
député semblait dire que c'était à lui à commencer la partie, il
joua cartes sur table, et d'autant plus volontiers que, dans la
circonstance présente, l'Église, il le savait, de par la doctrine et
de par Texpérience sacerdotale, se faisait le partenaire et non
l'adversaire de l'enfant prodigue, — ainsi qu'elle l'appellerait
jusqu'à tout espoir de retour définitivement perdu.
— M"^* Salvan est bien venue m'annoncer son mariage avec
vous, cher monsieur... et, à l'occasion, elle m'a fait part aussi
d'un certain... trouble qui lui restait de sa présence à la mani-
festation d'hier... elle craignait...
Laurières sursauta :
— Oh ! Marie ! Que pouviez-vous craindre ? Mes reproches?...
Je n'ai cherché qu'à vous apaiser les nerfs en vous prenant à la
porte de Saint-Roch, qu'à vous donner le long de la journée, et
dans ma lettre d'hier soir, des nouvelles impressions de ma ten<-
dresse.
Il s'était tourné et penché beaucoup vers elle pour saisir une
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WT^^^T^-'^
LE FLAMBEAU.
3H
de ses maiïiSy et elle répondit, avec son exquise sensibilité fré-
missante :
— Je ne craignais pas vos reproches, Jean ; mais j'étais
presque sûre, — et malheureuse, — de vous avoir causé une
jpeine ou au moins une contrariété vive...
— Rien de tout cela, ma chérie... si je m'étais trouvé auprès
^e vous en même temps que M"*' Raynal, je vous aurais donné
Je conseil de vous abstenir, sans doute, et je suis persuadé que
^vous m'auriez écouté de préférence, et même j'ose croire que ce
<^onseil n'aurait pas eu la désapprobation de M. l'abbé Paraud?
Vous entendez bien, monsieur l'abbé, que je me serais mis moi-
:même, autant qu'il est humainement possible, en dehors de la
question? Avant de solliciter la main de M*'* Salvan, je lui
a-vais promis, par la bouche de M**' Guimînel, la plus complète
liberté de se livrer à ses pratiques pieuses; quel homme serais-
je si je faisais dépendre l'exécution de ma promesse dé tel ou
tel incident politique?... Je vous demande, ma chère Marie, de
vous en fier complètement à ma parole, à laquelle mon caractère
autant que mon cc&ur m'empêcheront toujours de manquer.
— Mais oui I oui ! murmura-t-elle, essuyant une larme.
Car elle avait deviné le reproche de l'amoureux dans cette
dernière phrase, de même que ^ans les précédentes l'abbé
Paraud avait entendu le plaidoyer de l'amoureux qui s'évertue
encore, sa conquête, soudain, lui ayant paru compromise.
— Certainement! certainement! dit -il, nous ne doutons pas
de votre parole, mon cher monsieur, n'est-ce pas, ma petite
fille ? Et nous, de notre côté, nous ne ferons pas, au coin du
feu domestique, de la politique à propdis de notre sainte reli-
gion, — et plût à Dieu qu'on n'en fît nulle part ailleurs! — Vous
nous accordez la liberté de conscience, nous voyons la charte de
notre liberté là où, j'en suis sûr, vous l'avez vue vous-même,
c'est-à-dire dans le tablpau des Commandemens. Et qui sait ? A
force de le consulter pour l'usage de notre &me, ce tableau,
vous finirez par l'employer au service de la vôtre.
— Mais n'y suis-je pas déjà contraint? repartit galment
Laurières, soulagé d'un poids énorme, est-ce que je ne m'ap-
prête pas, de même que ma fiancée, à demander à l'Église de
consacrer notre union ?
— L'Église ne vous le refusera pas... elle vous ouvre son
bercail à-l'heure où vous jugez utile d'y revenir pour assurer
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312 REVUE DBS DEUX MONDES.
votre bonheur temporel: elle vous l'ouvrira encore, et avec plus
d'enthousiasme, si un jour la grâce vous y ramène pour le soin
de votre salut, et quand bien même, monsieur le député, vous
auriez rendu, selon vos désirs, ce bercail aussi pauvre que
retable de Bethléem...
Laurières inclina la tète et sourit de cette allusion faite à ce
qu'il appelait san plus fameux discours, car ce discours, bien
qu'effrayant un peu la chrétienne Marie, avait toutefois, il le
croyait, achevé de la lui conquérir.
— Puisque votre bon vouloir m'est, en tout cas, promis,
monsieur l'abbé, je compte que vous m'ouvrirez vous-même
une premièi^e fois les portes de l'Église : ma fiancée, elle vous
l'a déjà dit peut-être, espère comme moi que vous consentirez à
nous donner la bénédiction nuptiale...
L'abbé Paraud acquiesça aussitôt à cette demande:
— Pour peu que la Faculté rende quelque solidité à mes
pauvres jambes, oui, mes chers enfans, et de grand cœur.
Puisque le Père Âmelin ne saurait ce jour-là se trouver ici, je le
suppléerai avec la joie qu'il aurait éprouvée à bénir la petite
missionnaire... ahl voyons, monsieur le député, laissez-moi du
moins le rêve que ma chrétienioie Marie sera un peu missionnaire
dans la maison de l'infidèle, v
— Et une missioni^aire dont on ne fera jamais une martyre,
monsieur l'abbé!
Les fiancés se prirent par la main en se souriant avec une
mutuelle et absolue confiance ; et, après avoir parlé de quelques
formalités avec le prêtre, ils le laissèrent au moment où la gou-
vernante annonçait la visite du docteur.
Un automobile de louage les attendait à la porte.
— La matinée était si claire que j'avais eu l'idée de venir
vous chercher pour une promenade un peu longue, dit Lau-
rières, qui fit sans peine consentir Mariera son projet.
Son alarme avait été vive. Il avait eu, en effet, l'idée de cette
promenade, d'un tête-à-tête que même des domestiques ne
seraient pas à portée de rompre, pour donner à Marie, en ména-
geant ses susceptibilités féminines par les effusions les plus
délicates, des conseils de prudence dans son zèle religieux, très
analogues à ceux mêmes qu'elle avait trouvés auprès de l'abbé
^araud.
Rue Castiglione, la femme de chambre, qui était de la
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LE FLAMBEAU. 313
maison, ayant servi Marie depuis son entrée en ménage, ne crut
pas devoir lui cacher que Madame, dont elle avait porté de
grand matin une lettre à M. l'abbé Paraud, était certainement
chez le vicaire, le rendez-vous ayant été verbalement fixé pour
dix heures.
Il se précipita dans l'escalier^ se fit mener en quelques tours
de roues rue d'Argenteuil, monta d'une haleine jusqu'à l'étage
habité par l'abbé Paraud, sans plus s'interroger sur l'indiscré-
tion de sa démarche qu'un homme ne s'interroge sur l'élan
instinctif qui le jette dans les flots, au sauvetage de son trésor
le plus précieux.
Maintenant, dans cette voiture qui filait sur la route de
Saint-Germain, il le tenait serré contre lui, ce cher trésor, sans
lequel il ne voyait plus son existence possible.
— Ma folle chérie I quelles épouvantes vous me donnez I
Sa voix était tout altérée d'une passion un peu farouche.
Marie, la tête appuyée contre son épaule, leva vers lui des
regards tendrement soucieux en murmurant:
— Vous avez eu peur vous aussi, mais de quoi donc?
Il lui ferma les paupières par un double baiser.
— De quoi? répétait-il, eh bien! mais, vous aviez été cher-
cher un si mauvais exemple à Saint-Roch, madame! Quand je
vous ai su en conférence avec l'abbé Faraud, j'ai cru vous voir
en train de me préparer un sort analogue à ce malheureux agent
des domaines, chassé de l'église avec forcer bourrades, j'ai cru
que vous vous disposiez à me mettre hors du paradis, de notre
cher paradis d'amour!
— Est-ce que je pourrais?... chuchota-t-elle, grisée de son
souffle, car leurs lèvres, par une attraction réciproque, en étaient
à se toucher presque.
Elle éleva une main, Tappuya sur le front de son fiancé pour
l'éloigner un peu, puis sa main retomba, défaillante, ses yeux
ayant rencontré ce regard de flamme qui lui consumait mainte-
nant le cœur dix fois en un jour :
— Vous savez bien que je veux être, à moi toute seule,
votre bonheur, votre paradis!
Et elle fut son bonheur et son paradis; comment aurait-elle
pu détourner du baiser les lèvres qui venaient de faire un pareil
aveu? L'extase de leur étreinte dura presque jusqu'au but fixé par
Laurières au chauffeur, jusqu'à la terrasse du pavillon Henri IV.
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REVUE DES DEUX MONDES.
Ils quittèrent l'automobile et se firent servir à déjeui
Marie, dans la confusion et dans renchantement de cette parti<
deux, qui ajoutait à son amour un piquant de romanesque, n'avs
jamais montré à son fiancé tant de cette grâce pimpante que
donne à une jeune créature sa confiance parfaite et ingénue daixs
la destinée.
Laurières s'occupait d'elle attentivement, composait ixt^
menu exquis, conformément à ses goûts quil connaissait déjô»
lui rappelait, sur sa demande, l'histoire du château, la nai^ —
sance de Louis XIV dans ce même pavillon, parlait de Ivr :
montrer tout à Theure la fenêtre par où le royal père annonça
aux courtisans, rassemblés au-dessous, l'avènement si tardif di-^
dauphin.
— Il y a aussi la splendide chapelle : nous la verrons si vou^
voulez...
— Certainement! répondait-elle, mais sans trop savoir à quoi
elle acquiesçait ainsi ; elle s'absorbait si bien à écouter la voix
aimée, qu'elle saisissait à peine le sens des paroles, et c'était à
travers des intonations caressantes et passionnées que Laurières
donnait les informations du Bœdeker.
Après le déjeuner, il enveloppa la jeune femme dans son
manteau de fourrures et l'emmena sur la terrasse. Serrés l'un
contre l'autre, ils marchaient le long des arbres dépouillés avec
l'impression qu'ils ramenaient le printemps sur leur passage; ou
bien, ils s'arrêtaient contre la tablette de la muraille, humant
Fair piquant de la vaste plaine qui, dans cette journée de blanc
soleil hivernal, avait la saveur exquise d'un sorbet. Ils se nom-
maient, avec des exclamations presque enfantines, les points
principaux du panorama, les clochers aigus de Saint-Denis, les
tours rondes et les dômes blancs de Montmartre à demi fondus
dans la brume mauve, mais ils ne se disaient au fond qu'une
seule chose, leur amour, leur impérieux amour, qui les sou-
mettait si absolument, cœur, chair et âme, à son ineffable
tyrannie.
Marie soupira enfin :
— Nous rentrons, n'est-ce pas? mes domestiques ne doivent
plus savoir que penser !
— Oh ! on peut avoir été retenue par une amie. . . ou par un amî-
Et il acheva dans un triomphant sourire, mais néanmoins
consentit à m diriger vers l'automobile, comptant sur la demi-
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LE FLÀMBBAU. 316
re exquise du retour qui devait être un enchantement inin
terrompu. Pendant cette demi-heure, d'ailleurs, il s'épancha non
moins en plaintes qu'en baisers.
— Vous n'avez pas eu pitié de moi en retardant comme vous
l'avez fait notre mariage, je vous ai trop longtemps laissée la
maîtresse de la situation. Et voyez ce qui en résulte, nous avons
[ pu hésiter Tun sur l'autre hier encore, vous avez mal lu dans
j ma pensée, j'ai mal lu dans la vôtre... Il faut que nos pensées,
[ que nos vies soient confondues au plus tôt!...
— Mais sans doute, dit-elle, puisque notre mariage est fixé
tan 17 de ce mois. ,
— Irrévocablement! ajouta-t-il, .appuyant le mot sur ses
res mêmes, irrévocablement! et d'ici là, plus de politique,
dame! les affaires de la France, les affaires de Rome, peuh?...
Ces mots de Laurières ramenèrent devant l'imagination de
rie les scènes de la veille à Saint-Roch, ou du moins la piteuse
lede la manifestation. Elle se représenta sa vieille et intrépide
e galopant avec elle dans l'église sou^ la terreur du flot de
A qui battaient leurs talons. Un remords assez tardif lui vint :
— Est-ce bien vrai? vous aviez vu M. Raynal emmener sa
re?...
Laurières l'affirma solennellement. Elle reprit, déjà le rire
X lèvres:
— Quelle figure je devais faire au bras de cet agent, Seigneur I
-- Lamentable !... Vous aviez l'air d'un bébé perdu au fond
ibois, déjà aux crocs du loup.
Alors ils mêlèrent dans un dernier baiser le double éclat de
^ gatté juvénile, et, l'automobile s'arrêtant, ils descendirent
s^le. Laurières conduisit sa fiancée jusqu'à l'ascenseur qu'il
t en mouvement pour elle, et il la regarda s'élever, rayonnante
ounenne apparition, heureuse elle-même de tout le bonheur
«Ue est venue promettre au monde. . .
IX
I
En entrant chez elle, Marie aperçut dans l'antichambre une
lalle et une valise, toutes deux très inélégantes, écorchées par
ainnoDbrables frottemens, frappées d'étiquettes multic^olores,
^d'oàt'échappaient de vagues émanations marines et exotiques. ..
tspéUte, elle essayait de faire un rs^prochemwt d'idées, mais
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316 RBYUE DES DEUX MONDES.
sa femme de chambre qui avait entendu son tour de clé dans la
serrure, accourait au-devant d'elle.
— Oh ! madame I madame ! Quelle surprise pour madame !
dix minutes plus tOtj^ et madame assistait à l'arrivée de son
oncle!...
El, au fond de la galerie, sur le seuil d'une chambre, très-
grand et très mince dans la soutane, un prêtre se montrait, d'une
main effilant sa barbe grise.
Marie employa peut-être une ou deux secondes à corriger
ses souvenirs, car elle ne se rappelait pas que le Père Amelin
fût presque entièrement chauve, ni que sa barbe tirât sur le
blanc plus que sur le noir, jxi que ses beaux yeux ardens eussent
les orbites si profondément caves, ni que ses pommettes fissent
au-dessous cette énorme saillie osseuse...
Mais il souriait d'un sourire aussi tendre, sinon aussi joyeux
qu'autrefois, il lui tendait la main, et elle s'élançait, criant :
— Père, Père ! vous ? est-ce possible !
Oui, depuis qu'elle 'savait parler, Marie avait donné le titre
de père à son oncle. Et cette habitude qu'autorisait, qu^mposait
même l'état du Jésuite, avait toujours très doucement illusionné
le coeur de Torpheline. Sa tendre nature sentait le prix extrême
d'être ici-bas, le plus longtemps possible, l'enfant de quelqu'un,
de quelqu'un qui ne fût pas encore une de ces chères ombres éter-
nellement silencieuses, auxquelles, dans nos transes et nos com-
bats, nous adressons en vain des appels éperdus, auxquelles
aussi, dans nos rares heures de joie, nous cherchons en vain à
communiquer des transports, des ivresses qu'elles ne sont plus
aptes à sentir.
— Père ! oh ! que je suis heureuse ! Si vous saviez combien
je suis heureuse I
Marie avait couru au Jésuite, mais en se jetant dans ses bras,
par l'instinct immédiatement retrouvé de la réserve délicate tou-
jours observée entre eux, elle se baissait pour présenter le front
à ses lèvres. Puis elle le condijiisait à un fauteuil, se mettait
presque à ses pieds sur une banquette, l'interrogeait, s'entre-
coupant, pour faire éclater de nouveau sa surprise et sa joie, et
son ravissement profond.
Le Jésuite répondait à travers le sourire de ses lèvres un
peu violettes, Sa voix, brisée, h courtes mesures, avait l'accent
indéfinissable que rapportent presque toujours ceux qui ont
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LE FLAMBEAU.
317
beaucoup séjourné à l 'étranger , des amplitudes, des redondances
de son, insolites^ exotiques.
— Moi qui comptais les heures en attendant votre réponse à
ma dernière lettre, et c'est vous-même qai m'arrivez ! s*écriait
Marie : il fallait me télégraphier de Marseille et j'aurais été,
du moins, vous attendre [à la gare... et voilà, dix minutes que
vous étiez là, et vos malles sont encore à l'entrée, et vous ne
TOUS faisiez pas installer dans votre chambre !
— T'envoyer une dépêche?... et pourquoi, mon enfant?
disait-il en haussant ses grands sourcils obliques, -^ une res-
semblance entre eux, — tu ne connais donc plus le Jésuite? Ce
n'est pas lui qui, à raison de ses allées et venues, empêchera
jamais le monde de tourner en rond!... l'heure du départ a
sonné? il décroche un chapeau, le premier à sa main, le sien,
celui d'un collègue, et il s'en va ; le voici de retour : veut-on
de lui? n'en veut-on pas? tombe-t-il en trouble-fête ?... — Ah !
ça pourrait se produire chez une petite veuve qui, bien certaine-
ment, ne le restera pas toujours ; — alors, il remporte son bal-
luchon ailleurs... Et au fait, mon enfant, pourquoi ouvrirais-je
ici mes malles ? Combien me faudra-t-il de temps pour trouver,
dans un quartier de pauvres, les deux pièces du logis qu'il faut
au pauvre en esprit et en vérité que je suis... car ces trois années
de voyage n'ont pas moins amaigri la bourse que la personne
de ton oncle, acheva-t-il en souriant.
Marie protesta:
— Père, dit-elle, la voix très tendre et insinuante, vous
savez bien, voyons, que je détiens votre fortune ?
— Gomment? comment donc?
— Mais oui! aujourd'hui je suis une femme, — une veuve,
qui se connaît aux questions d'argent; — il a bien fallu m'ini-
tier,... et l'abandon que vous avez fait à mon père de votre
héritage ne saurait m'empêcher de le voir comme vous ap-
partenant toujours... ainsi donc, j'espère que vous me permet-
trez...
— Sans doute, ma chérie, sans doute ! je te permettrai, le
jour venu, d'exercer ta charité chrétienne envers ton oncle, oui,
je puis compter sur ta pieuse affection filiale ; quand l'heure de
la retraite sonnera pour moi, je ne me rabattrai pas sur la
Compagnie, dont toutes les ressources sont réclamées pour les
besoins de la propagande religieuse... mais j'ai eucore, du moins
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REVUE DES DEUX MONDES.
je reprendrai bientôt, la force de gagner le pain du corps en
pétrissant celui des âmes.
Marie le regardait et ressentait de nouveau l'impression fu-
gace de toûtàrbeuredans rantichambre, l'impression d'un cban-
gement qui n'était même pas exclusivement physique en lui.
— Père, vous êtes souffrant? demanda-t-elle soucieuse.
— Je Tai été,... mais l'air de France achèvera de me remettre,
quoique le traitement puisse paraître étrange à une poitrine de
moine par le temps qui court.
Le Jésuite eut alors une quinte de toux violente ; Marie
sonna pour commander qu'on lui préparât une boisson chaude ;
dès qu'il put reprendre haleine, il expliqua :
— Ce n*est rien, un rhume pris au milieu de la Mer-Rouge,
au point d'accès dans le climat d'Europe... Le tout est de se
garantir du premier frisson, mais il vous arrive dans un flot
d'air si frais!... et ce soir-là, sur le pont, c'était à s'imaginer
que la proue du paquebot fonçait dans un océan d'étoiles.
II but la tasse de lait bouillant apportée par un domestique.
Cet homme, déjà mûr, avait toujours servi, en extra, le ménage
Salvan ; Marie l'employait ^encore certains jours de la semaine
pour aider les deux femmes qui composaient tou^ son personnel
depuis son installation rue Castiglione. Séance tenante, elle lui
ordonna de transporter les malles du Père Âmelin dans la
chambre d'amis, et l'engagea pour un service quotidien jusqu'à
nouvel ordre.
— Père, observa-t-elle, vous devez avoir besoin de repos,
après un voyage de toute la nuit...
Il se leva et lui donna la main pour se faire conduire dans
sa chambre ; cependant il secouait la tète et répliquait :
— Un voyage de toute la nuit? Mais non, ma fille ! La tré-
pidation disloquait mes vieux os, j'ai donc fait halte à Dijon, et
cependant, je me reposerai volontiers une heure dans ce fauteuil,
près de ce beau feu clair du bois de France.
Il s'asseyait en effet, un peu conmie un homme qui se laisse
tomber de fatigue ; mais prenant les mains de sa nièce et la for-
çant à s'asseoir près de lui, il ajoutait :
— Et puis, vûis-tu, si j'accepte momentanément ton hospi-
talité, c'est à la condition de me confiner dans cette chambre,
déjà beaucoup trop belle pour un moine, et de ne pas sentir que
ma présence chez toi peut te causer la plus minime contrainte.
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tJ^T"^
LE FLAMBEAU. 319
Tu fais des visites, tu en reçois, tu vas dîner en ville, tu donnes
à diner : enfin que ton existence de femme du monde garde ses
froufrous habituels, et crois bien que je les entendrai sans t'iin-
puter mes distractions dans le travail ou dans le prière. Ainsi,
que devait être, par exemple, votre journée d'aujourd'hui, madame?
A cette interrogation souriante, un tressaillement agita le
corps svelte de la jeune femme dont les joues pâlirent, puis
aussitôt devinrent ardemment incarnates. Dix fois déjà depuis
qu'elle s'était élancée sur le cœur de son oncle^ les mots de
la révélation exquise s'étaient pressés sur ses lèvres : « Père, je
suis fiancée! et une fiancée si heureuse!» Mais, outre que
l'affection, que la déférence filiale, voulaient qu'elle fût toute à
ce qui concernait le voyageur, la pudeur même de sa joie
contenait l'essor de l'aveu... son amour n'était-il pas déjà trop
clairement écrit sur ses lè\Tes qui gardaient le goût des baisers
reçus pendant les heures de cette matinée inoubliable, pendant
cette promenade à deux dans le même rêve?...
Pourtant, elle relevait soudain les yeux qu'elle tenait baissés
depuis quelques instans ; le regard du Père Amelin reposait sur
elle avec une douce, attendrie, souriante complaisance.
Elle prit une de ses mains qui s'étalait, osseuse et couleur de
cire, sur le drap noir de la soutane.
— Père, faut-il vous dire tout? demanda- t-elle, à voix un peu
mystérieuse.
— Mais, peut-être, ma fille... pour n'avoir plus rien à me
dire demain.
— Eh bien! voici : pendant que vous reposerez, je me rendrai
à un essayage chez ma couturière ; de retour, je donnerai ici des
ordres; puis j'aurai à dtner Madeleine Guiminel et ses enfans;
j'avais promis cette invitation à Georges |et à Juliette en com-
pensation... car ils ne seront pas du déjeuner qui suivra mon
mariage... — Et en continuant elle pressa très fort la main de
son oncle. — Enfin on emmènera les enfans, et M. Guiminel
et... son cousin, M. Laurières, mon fiancé, qui dinent au res-
taurant avec des Lyonnais, leurs amis, viendront nous chercher,
Madeleine et moi, pour entendre deux actes de Lohengrin. Le
ministre des Beaux-Arts a mis sa loge à la disposition de
M. Laurières...
— Ton fiancé ! ajouta le Père Amelin, ton fiancé!
n attirait en même temps à lui la jeune femme et mettait
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"ï^f^.T
320 REVUS DES DEUX MONDES.
un baiser sur le front pur, laissé tout découvert par le vivai
diadème des cheveux lustrés.
— Et de quand datent-elles, ces fiançailles qui semblent votii^
transporter au septième ciel, madame ?
— De près de trois mois, Père, du jour même que je voiJ^s
les ai annoncées en vous demandant de nous envoyer votre bénâ^-
diction... oh! vous n'avez pas reçu ma lettre, c'est évident, ^t
vous nous l'apportez vous-même, votre bénédiction, et cela vai-«.t
cent fois mieux I Je suis sûre que Tabbé Paraud voudra s'efifac^r
devant vous... il nous promettait, ce matin, de vous suppléer 1^
jour de la cérémonie, mais puisque vous serez là, puisque voub.9
êtes là!...
Le Père haussa les sourcils :
— Oh ! il ne faut pas empiéter sur les privilèges du malhe«:x-
reux clergé paroissial, ma fille ! Trop d'amertumes l'attenden.^,
hélas ! sans doute, et il n'a pas, pour se soutenir, la cuirasse Ae
nos doubles vœux... mais enfin, comme tu dis, je serai là, j«
suis là, pour appeler sur ton amour la bénédiction du ciel,... c^r
je vois bien qu'il s'agit d'un beau mariage d'amour... ne roug'is
pas, il est impossible que, de toi-même, tu aies mal placé to»
cœur, et déjà la parenté de ce jeune homme avec Charles Gui -
minel m'en donne la garantie... tu me présenteras ce soir l^
beau fiancé... ah ! tout devrait être amour ici-bas, tout devrai'^
pouvoir être amour !
Il parut détourner avec peine ses grands yeux marron ^^
flamme d'or sombre d'un spectacle passionnant et douloureux.
Puis il déclara qu*il serait suffisamment reposé, ce soir, pour
dîner avec Madeleine et ses enfans, et Marie le quitta, non sans
avoir effleuré de ses lèvres fraîches le haut front du Jésuite qui
s'appuyait, en ayant l'air d'être extrêmement las, au dossier du
fauteuil tiré devant le feu.
Et elle vécut quelques heures délicieuses d'une vie où tout
fêtait amour, selon le souhait du Père Amelin, d'une vie où tout
ratait son amour. Ces instans d'ivresse profonde passés dans les
^ras de Laurières lorsque l'automobile filait sur les routes, tra-
versait la campagne argentée plutôt que dorée par le soleil
d'hiver; ces autres instans passés au bras de Laurières sur la
terrasse de Saint-Germain, à triompher, pour ainsi dire, sur
toute la nature dont elle avait la certitude d'être alors la fleur
unique, elle en retrouvait maintenant les mille charmes inefi'ables,
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LE FLAMBEAU. 321
et elle les goûtait d'autant mieux que sa dernière anxiété venait
de tomber par le retour du Père Amelin, dont la lettre d'appro-
bation devenait inutile juste au jour où elle commençait à
l'attendre avec un peu d'énervement. Mon Dieu I il était changé,
oui I mais quoi de plus naturel? si peu d'Européens supportent
impunément l'épreuvç des climats qu'il avait affrontés I et la
maladie n'avait pas endurci son cœur, — en altérant peut-être
nn peu sa gatté naturelle que sa guérison lui rendrait toute.
Elle se demanda si elle annoncerait à son fiancé l'heureuse
nouvelle, et décida de lui en laisser la surprise. Le peu qu'elle
pourrait écrire dans une lettre qu'il devrait lire à la hâte, en
passant chez lui pour se mettre en costume de soirée, ne lui
ôterait peut-être pas le souci qu'elle avait toujours senti dans sa
pensée au sujet de l'oncle jésuite. Elle qui trouvait de la ten-
dresse dans les deux camps n'avait aucune peine à faire, sur
leur entente prochaine, les rêves les plus optimistes.
Madeleine et ses enfans arrivèrent en grande toilette, Made-
leine, pour la soirée de l'Opéra, Georges et Juliette pour ce
dîner que leur grande amie donnait, assurait-elle, tout à fait en
leur honneur. Quand on passa dans la salle à manger, Marie, le
sourire aux lèvres, les surprit, eux et leur mère, clignant des
yeux vers ce cinquième couvert dont il n'avait pas été question.
— Hein ? fit Madeleine, Jean se serait-il ravisé, et ferait-il à
Georges l'honneur d'être jaloux de lui ?
Entrant fort bien dans la plaisanterie, Georges se' redressait
d'un air de défi lorsque le Père Amelin entre-bftilla la porte et se
glissa doucement à sa place.
Marie l'avait trouvé en excellentes dispositions tout à l'heure;
il se faisait une fête, assurait-il, de diner avec Madeleine et ses
enfans qu'il ne connaissait pas encore puisque, jusqu'à l'année
dernière, on les élevait à Lyon. Un regain de sa gaité juvénile
d'autrefois semblait le posséder à la grande joie de Marie, et
lui-même avait eu l'idée de cette farce innocente comme cer-
tains jours, au couvent, on permet aux novices de s'en fa're
entre eux.
Mais avec son crâne chauve, ses yeux caves, sa figure coulaor
de cire et sa barbe couleur de cendre, le Jésuite, au milieu de la
pièce luxueuse, devant cette table pleine de chatoiemens ei dé
reflets joyeux, évoquait vraiment le souvenir d'un de ces pro-
phètes qui sortaient jadis, certains jours, do leur désert pour
Tovi zLvii. — 1908. 21
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322 RKVUE DES DEUX MONDES.
invectiver les riches et les grands du monde ; le rire des deux
enfans se figea sur leurs lèvres, et la consternation et la dé-
tresse se peignirent dans leurs yeux; la farce aurait donc pu
tourner au noir, si leur mère eût été moins pourvue de cette
présence d'esprit qui abandonne si rarement une femme du
monde. Elle étouffait un cri de stupeur et d'effroi, quittait sa
place, et vivement allait au Père Amelin en lui exprimant son
heureuse surprise.
— Juliette ! Georges ! appelait-elle, le Révérend Père Amelin,
dont je vous ai beaucoup parlé... mon Père, je vous les pré-
sente, tels quels...
— On pourrait m'en présenter de moins gentils ! assura le
Jésuite les embrassant l'un et l'autre sur le front.
Les façons gaies et charmantes de Madeleine comme la
tendre douceur de Marje semblaient coopérer à la détente mysté-
rieuse de son ftme ; il voulut qu'on mît les enfans à sa droite et
à sa gauche et ne tarda pas à les conquérir. Sa stratégie fut
bien simple : il leur raconta ses voyages, mais en se mettant k
la portée de leur sensibilité en même temps que de leur intel-
ligence, avec la merveilleuse aptitude reconnue, — et tant
jalousée, — aux Jésuites par leurs concurrens de TUniversité.
Et le spectacle fut étrange pour Laurières et pour son cou-
sin lorsqu'ils furent introduits dans le salon où la petite société
s'était réfugiée après le repas : les deux beaux enfans assis sur
des tabourets buvaient les paroles de ce moine hâve, décharné,
à l'extrême opposé d'être un abbé de cour ou de ruelle, comme
on disait jadis, et, tout près de lui, appuyées l'une sur l'autre,
écoutant et le regardant le sourire aux lèvres, les deux belles
jeunes femmes en toilette de fées, la gorge simplement voilée
d'une légère écharpe, ne semblaient pas se douter qu'elles réali-
saient ainsi une vivante, joyeuse et, à la fois, poignante anti-
thèse.
Mais, glorieusement, Marie présentait l'un à l'autre les deux
êtres qu'elle adorait presque également quoiqu'elle rendit à
chacun un culte très dissemblable.
— Père! le député M. Jean Laurières, mon fiancé; Jean,
nous ne nous attendions pas à ce bonheur?...
— Non, avoua-t-il, revenu de sa stupéfaction, et serrant la
main du Jésuite, mais vous voyez que je vous priais avec rai-
son de ne pas vous inquiéter, Marie ; je pressentais que la béné-
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^^^liSP?:''*^.^
U FLAMBEAU. 323
diction de votre oncle nous atteindrait avant notre mariage...
Et, même en disant ces mots, il pensait à ceux de Canuzat :
(c Je ne serais pas étonné si Amelin plantait là ses Chinois et
venait te l'appliquer lui-même, la bénédiction !... » Et, presque,
si ce n'eût été la joie dont resplendissait la figure de Marie, il
eût réprouvé cet excès d'intérêt familial et de zèle religieux,
car il ne tenait pas du tout à ce que le Jésuite parût trop en
vedette à son mariage, craignant d'être rebaptisé à la Chambre
sous le nom de neveu de Loyola.
Cependant, le Père Amelin, dont le regard ùe le quittait pas,
semblait très sympathiquement disposé pour lui.
— Ma nièce est une fiancée si rayonnante que, même avant
de vous connaître davantage, je ne puis guère douter qu'elle
sera une femme heureuse, disait-il, très souriant.
Laurières exprima l'espoir que cette bonne opinion se con-
firmerait dans la suite de leurs rapports, et le désir de causer
longuement avec lui dès le lendemain.
Marie, en le présentant, avait décliné son titre de député,
mais, bien entendu, sans indiquer par aucune épithète Torienta-
tion de sa vie publique. Or, consentement ou bénédiction, il
voulait ne rien çnlever par surprise ou méprise, disait-il au
cours de la soirée à Charles Guiminel.
Rendez-vous fut pris pour là fin de la journée suivante.
Comme s'il n'eût pas quitté Paris depuis près de trois ans, îe
Jésuite semblait y avoir de nombreuses affaires en cours : le
matin, il allait à l'archevêché, l'après-midi, il se rencontrait avec
un éditeur, assistait à une conférence donnée par un de ses
anciens élèves à la Société d'anthropologie...
Une certaine fébrilité accompagnait toutes ses paroles. Mais
il se retira bientôt dans sa chambre, afin que les jeunes gens ne
se crussent pas tenus d'écourter, à cause de lui, les heures de
leur plaisir. Une gouvernante était venue chercher Georges et
Juliette.
— Oh! Marie, comme ton oncle est changé !...
A cette remarque de Madeleine qui descendait l'escalier
côte à côte avec elle, Marie se révolta, comme tout être que
pique un aiguillon en pleine chair.
— Qu'a-t-il donc de si changé? Il a vieilli, sans doute, et,
à son âge, trois ans de plus, cela compte ! Moi-même au premier
abord... mais le fait est qu'il a pris un rhume avant d'arriver à
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324
REVUE DES DEUX MONDES.
Port-Saïd, et qu'il est fatigué du voyage ; quelques jours
d'existence confortable le remettront ; du reste tu as vu que la
vigueur ne lui manque pas...
— Ni la fièvre ! eût dit Madeleine, si elle n'avait retenu
Tinutile expression de son alarme.
Marie se retournait vers les deux hommes descendant der-
rière.
— Figurez-vous, Jean, dit-elle avec animation joyeuse, que
mon oncle parlait de ne pas ouvrir ses malles, d'aller se nicher
tput de suite dans deux petites pièces, au fond d'un quartier
pauvre ! Je n'ai admis rien de pareil, vous pensez! Madeleine
aura tout le temps, n'est-ce pas, de. lui chercher un appartement
convenable pendant notre voyage; nous l'y retrouverons in-
stallé, guéri, au plein repos, et avec sa bonne gaîté d'autrefois.
— Sans doute, mon amie, sans doute!
Mais Laurières échangeait avec Charles Guiminel un regard
qui signifiait exactement le contraire de l'affirmation proférée
par ses lèvres.
Cependant tout allait ce soir au gré, presque au delàt de ses
désirs; le Père Amelin, dont l'arrivée comblait Marie d'une joie
sans mélange, paraissait dénué d'humeur inquisitoriale, et être
plutôt de ces Jésuites qui ne craignent pas de transiger avec les
puissances profanes de ce monde dès qu'ils l'estiment favorable
au programme si largement dessiné par leur devise : Ad majo-
rem Dei gloriam.
Enfin il était ardemment amoureux, et la douce beauté de la
femme qui s'était promise- à lui brilla toute la soirée sous son
regard. En se plongeant avec elle dans l'océan des symphonies
wagnériennes, loin de concevoir les images de lutte, de péril,
d'abîme, que cette musique titanesque évoque si aisément, il
n'en éprouvait que l'emportement passionné, l'exaltation sublime
de la jeunesse, de la force et de la vie triomphante.
Albérich-Chabrol.
[La troisième partie an prochaifi numéro.)
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PiîÇf^îWTf^^''
LAMARTINE ORATEUR
DE L'ENTREE A LA CHAMBRE AU BANQUET DES GIRONDINS
1834-1847
LETTRES INÉDITES (1)
LES DÉBUTS A LA TRIBUNE
Lamartine était encore en Orient. Un soir, sous les cèdres de
l'Ânti-Liban, il regardait distraitement un cavalier arabe gravir
au pas essoufflé de sa jument les pentes rocailleuses qui mon-
taient à son campement. Descendu de cheval, le cavalier fouilla
dans sa ceinture, en tira une lettre : elle apprenait au voyageur
qu'il avait été, en son absence, élu à la Chambre des députés,
où l'envoyait le collège de Bergues... C'est une nouvelle carrière
qui s'ouvre devant Lamai*tine, celle à laqpelle il aspirait en secret
depuis longtemps, celle qui, après les hautes satisfactions de la,
gloire, va lui faire connaître les enivremens de la popularité. Sa
correspondance intime, — soit avec M"*' de Lamartine, soit avec le
beau-frère préféré, M. de Montherot, — grandit alors en intérêt.
(1) Depuis l'insertion de notre arUcle Lamartine en iSSO, dans la Revue du
15 août, nous avons eu le regret d'apprendre la mort de M. Robert Valller, admi-
nistrateur delà Société desOËuvres de Lamartine. C'était, non pas seulement un
homme d'une courtoisie parfaite et qui s'ingéniait à rendre service, mais un fin
lettré, on causeur charmant» un conseiller du goût le plus sûr. Tous les admira-
teurs de Lamartine lui doivent beaucoup, mais nul ne lui était plus obligé que
l'auteur de Ta présente publication.
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^.
326 REVUE DES DEUX MONDES.
Non seulement elle nous renseigne sur Tétat d'esprit de celui
qui sera amené à jouer dans les affaires de son pays un rôle
décisif, mais elle met en scène tout le monde politique d'alors
et aborde des quôstions qui ont passionné la France entière.
Écrites sous l'impression des événemens, dans l'émotion qu'elles
continuent et qu'elles reflètent, chaudes de la lutte, vibrantes
d'enthousiasme ou de colère, ces lettres sont souvent admirables
de forme : dans le mouvement de la phrase jaillissent les
trouvailles de style, formules saisissantes, mots qui mordent,
images poétiques.
Le nouveau député allait être forcé d'habiter Paris, du moins
pendant la durée des sessions. Rentrés en France, après leur
lugubre voyage, M. et M""' de Lamartine s'étaient enfermés avec
leur chagrin. De Mâcon, où ils prolongeaient leur séjour jusqu'à
l'entrée de l'hiver, ils avaient chargé Aimé Martin de leur choisir
un appartement et de le meubler; ils craignaient seiriement, sur
le plan qu'il avait envoyé, qu'il ne l'eût pris beaucoup trop beau.
Pour les meubles, M""* de Lamartine recommandait de faire le
nécessaire, le convenable, rien de plus : « Nous serons à Paris
par nécessité et non par goût d'élégance. Tout cela nous a bien
passé, si jamais nous l'avions eu, et Alphonse désire y dépenser
le moins possible, ce que vous comprendrez, entre nous, après un
voyage comme celui que nous venons de faire. Ainsi il faut que
vous ayez la bonté de préparer les choses de manière que le
tapissier ne nous traite pas en grands seigneurs, ce qui serait
loin de compte (1). » Aimé Martin avait eu la main heureuse.
Lamartine se trouva délicieusement logé dans ce vaste et pai-
sible appartement de la rue de l'Université, au numéro 82, qui
donnait sur ime cour de vieil hôtel et sur de verts jardins : « Il
s'est passé tant de choses dans ces pièces, écrit un des familiers
du logis (2), qu'elles sont devenues historiques. L'Europe poli-
tique, littéraire, artistique, plébéienne, a passé dans cette large
salle à manger, et dans ce grand salon encadré par un divan, et dans
cet atelier où séchaient toujours quelques toiles de M"* de Lamar-
tine. Les privilégiés ont ouvert cette porte à droite et trouvé un
beau cabinet où Lamartine ne travailla jamais, encombré de
livres offerts, recueils de poésie innocens, journaux et impri-
(1) Lettre de M*** de Lamartine à Aimé Martin. — M&con, le 2 décemlyre 1833.
(Communiquée par M"* la baronne de Noirmont.)
(2) H. de Lacretelie» Lamartine et ses amis» p. 39.
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LAMARTINE ORATEUR. 327
tnés de la Chambre. Ils sont entrés dtins cette cabine où dormait
Lamartine, où il écrivait sous la lampe du matin et où il rece- *
vait les têtes couronnées du monde, — je veux dire les têtes
pensantes, — entre son lit et sa table. On se rappelle dans
Tatelier ce portrait un peu froid du poète entre deux lévriers à
ses pieds, par Decaisnes, et cette odeur de tabac d'Orient cou-
rant partout, et ces feux clairs allumés dans les cheminées. »
A la date où nous sommes, et dans le deuil si récent, le logis
ne s'ouvre encore qu'aux intimes; bientôt afflueront les amis
de fraîche date, électeurs, collègues, journalistes, solliciteurs
et flatteurs. C'est là que Lamartine passera tout le temps de sa
vie parlementaire et là que le trouvera encore la Révolution
de Février.
La session fut ouverte par le Roi, le 23 décembre. Le lende-
main, la Chambre nommait Dupin à la présidence. Impatient de
faire ses débuts, Lamartine ne se donna pas le temps de « prendre
Tair » du pays où il entrait et d'en tâter le terrain réputé
si glissant. Dès le 4 janvier 1834, au cours de la discus-
sion de l'adresse, il monta à la tribune. Il avait choisi cette
« question d'Orient, » où son récent voyage et son passé de
diplomate lui donnaient ime compétence particulière. Les jour-
naux de l'époque témoignent du vif sentiment de curiosité qui
se manifesta dans l'assemblée. <( Plusieurs députés qui se trou-
vent dans les couloirs et la salle de conférences vont prendre
leur place. « Écoutez! Écoutez! En place! » Curiosité bien
justifiée. Quelle figure ce poète allait-il faire à la tribune ? Les
lettres ne l'avaient-olles pas rendu inapte aux affaires ? Quelle
ligne de conduite allait adopter le brillant fonctionnaire de la
Restauration, passé au nouveau régime, mais avec toute sorte de
précautions et de restrictions ? Lamartine commença, — noble-
ment, — par un salut aux orateurs d'hier. « Leur voix éteinte
retentit encore à mon esprit, et la mémoire éloquente des de
Serres, des Foy, des Laine, cette mémoire plus vivante sur ce
théâtre de leurs luttes est bien propre à inspirer une religieuse
terreur à ceux que la voix du pays appelle à parler à leur
place, mais non jamais à les remplacer. Pénétré, etc. » Ce
geste, je le crains, étonnerait dans le Parlement d'aujourd'hui.
Mais il ne suffit pas d'en louer l'élégance: il faut en comprendre
toute la signification. Ces paroles courtoises sont une marque
de déférence à l'égard des maîtres; elles sont aussi l'annonce
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328 REVUE DjBS DEUX MONDES.
qu'un orateur de la même t< famille d'esprits » se présente pour
'recueillir leur succession. C'est l'entrée en scène de M. de La-
martine.
Dans cette première session, Lamartine devait prendre plu-
sieurs fois la parole : en février, sur la Vendée^ pour s'opposer
à des mesures d'exception ; le 13 mars, sur la loi contre les
Associations ; le 8 mai, sur V Instruction publique y pour protester
contre une réduction de crédits et réclamer la diffusion de
« l'instruction et de la moralisation publiques; » enfin contre
la peine de mort. On trouvera la trace de ces premières luttes
politiques dans les lettre que Lamartine adresse à son beau-
frère et où se dessinent en traits déjà si lisibles les visées loin-
taines du fijtur homme d'État.
17 Janvier 1834, vendredi (1).
Je vous remercie, mon cher ami, de tout ce que vous avez fait et si
bien fait avec le zèle d'une affection loyale et courageuse. Mais c'est bien
pis ici ; et vous ne pouvez vous figurer toutes les injures et calomnies
débitées et accréditées jusqu'à nouvel ordre. Gomme cela doit être et sera
plus encore dans quelque temps où tous les partis réuniront leur colère en
faisceau, je ne m'en inquiète pas et je vais aller mon chemin à travers ces
clameurs. J'ai la conscience de les surmonter plus tard et elles sont né-
cessaires à mon plan de conduite. Je ne réponds rien. Je suis tranquille
sur la justification à venir qui sortira peu à peu des paroles et des faits. Il
est nécessaire, à mon avis, do défaire avec énergie et dévouement ce que le
royalisme absurde a fait depuis trois ans. Il est fourvoyé, il est dans un
cul-de-sac. Faisons de la raison, et, dans deux ans, nous aurons notre force
dans le dégoût de ce parti dupé et dans la conscience du pays. Pour cela il
faut être impopulaire, bouc émissaire, deux ans : j'en ai le courage. Dieu
m'en donne le talent et la force physique !
Adieu. Aimez-moi. Je n'ai pas de colère contre Virieu : une pareille
amitié est au-dessus des opinions.
L.
Et moi aussi je vous remercie, mon cher frère : je m'attendais à des
attaques, mais je ne croyais pas qu'elles puissent porter sur son désinté-
ressement. Son caractère me paraissait au-dessus de toute attaque.
Patience ! Je ne m'attendais pas non plus que dans ma solitude, mon deuil
et mes larmes éternelles, mon nom serait associé aux calomnies politiques.
Mais cela m'est égal. Ce que je savais très bien, c'est que, dans toutes les
luttes, ma part serait de soufl'rir, car mon cœur est à jamais fermé aux
jouissances; le plus grand triomphe ne pourrait l'épanouir, tandis que
^1) A M. de Montherot, rue Sala, n* 11, Lyon.
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flW^^^^W^^"'
LAMARTIIfE ORATEUR. 329
chaque coup le resserre encore plus ou moins douloureusement... {Post-
scriptum ajouté par Af°»* de Lamartine.)
4 mars 1834 (1).
... Votre refrain est le seul vrai. Nous sommes stupides nous autre^
royalistes, ajoutez encore nous autres propriétaires, nous autres honnêtes
gens, nous autres Français, et le moment est grave et serait superbe pour
nous, si nous ne lui opposions pas nos passions haineuses, étroites et par
conséquent bêtes. Mais qu'au moins les gens comme nous, lorsque la
tempête, dont tant d'autres accumulent les élémens. Tiendra à éclater et à
tout engloutir, puissent se laver les mains d'une ruine à laquelle ils n'au-
ront pas participé I C'est une grande consolation de pouvoir se rendre ce
témoignage : je ne péris pas par ma propre faute ni par ma propre volonté*
Cest là toute ma politique.
Vous le savez, j'en ai encore une autre que je ne vous dis pas, mais
qui a le même but loyal et qw est indispensable à cette époque, c'est
ma politique sociale. J'en déroulerai peu à peu quelques mots dans chaque
discours^ mais des mots assez vagues pour n'être pas compris d'une Chambre
très arriérée et l'être cependant d'une jeunesse très avancée. Notre force est
là; ce n'est pas aujourd'hui qu'il faut la voir, c'est dans trois ou quatre
ans. Vous me comprenez : je veux former un parti de réserve dans la
Chambre. J'y réussirai, malgré la colère unanime de tous les journaux, de
tous les bancs, de tous les partis qui ne veulent rien au delà d'eux-mêmes.
Quant aux discours, ne vous en inquiétez pas, il ne s'agit pas d'éloquence
pour le moment. L'éloquence est une arme qu'il faut avoir bien aiguisée
dans le fourreau, mais qu'il ne faut faire briller qu'au jour du combat.
Peut-être en aurai-je alors, car ce n'est pas autre chose que du bon sens,
du courage et de la conviction et une voix forte ; mais à présent il ne faut
autre chose qu'accoutumer la Chambre à moi, dessiner successivement une
ligne nouvelle et m'habituer moi-même à l'inexprimable difficulté d'une
pareille tribune.
Je me prépare aussi pour deux occasions à la Chambre. J'y ai vivement
mordu la dernière fois sur la liberté de l'enseignement. Il y a eu bravo
unanime et l'impression en demeure. Je fus bien inspiré. L'instruction pu-
blique me rouvrira un vaste champ. Mais comme j'y dirai des choses de
politique sociale et avancée qu'ils ne veulent ni ne peuvent entendre, je
serai repoussé avec scandale. Cela m'est égal. Je parle pour les murs.
L'affaire de Lyon est fâcheuse, mais à mon avis ne compromet pas la
France. Cest une question industrielle qui eût été de toutes les époques.
Gela mène aux questions qu'il faudra bien enfin aborder, à la politique
d'humanité, de charité, de christianisme, etc.
Ce qui frappe tout de suite dans ces lettres, c'est l'attitude
que s'est choisie Lamartine dès le début, et c'est cette situation
(1) A M. de Montherot.
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%..
vfw^n
330 * RBYtJB DBS DEUX MOKDBS.
d'exception où il se place en dehors des partis. Certes il ne se
trouvait en sympathie complète avec aucun d'eux. « Je ne vou-
lais être, a-t-il écrit plus tard, ni du parti du gouvernement
que je n'aimais pas, ni du parti légitimiste qui n'avait plus de
sens que sa mauvaise humeur, ni du parti de l'opposition ultra-
libérale que je n'estimais pas, ni du parti du silence et de l'ex-
pectative qui était l'opposé de ma nature (1). » Certes encore il
n'est pas d'humeur à entrer dans les intrigues des uns et des
autres. Mais la raison à laquelle il obéit est plus profonde. En
passant homme d'État, il reste le lyrique et le romantique qu'il
a toujours été, incapable de se dégager de lui-même, dominé par
l'exclusive tyrannie du Moi. Comme il a fait de la poésie per-
sonnelle, il fait de la politique personnelle.
Pour être d'un parti, Lamartine n'avait qu'une ressource : le
créer. Ce fut le « parti social. » Ce fameux parti social, dont il
promet toujours pour le lendemain le programme complet et la
constitution définitive, il en recommence, à maintes reprises, le
dénombrement ; ils sont un jour trente, et vont un autre jour à
la soixantaine : tout compte fait, ils sont un. Lamartine est trop
a^âsé pour s'y tromper ; mais ce splendide isolement n'a rien
qui lui déplaise.
Un autre caractère non moins essentiel pour expliquer sa
politique, et qu'il est important de noter à cette date, c'en est
l'orientation vers l'avenir. Lamartine, aux premières années de
la Monarchie de juillet, n'est pas Thomme du moment; il le sait ;
mais son heure peut venir. Donc il s'adresse à la jeunesse, à ceux
qui plus tard seront Topinion et la force. Il songe aux masses
dont l'instinct, d'abord confus, se dégage et se précise avec le
temps, pour devenir un jour pensée directrice. Il n'attend pas les
premières déceptions de la vie parlementaire pour se résoudre
à parler « aux murs, » — à ces murs par delà lesquels il y a le
pays. Les hommes s'usent, les événemens vont vite : il faut être
prêt. Celui-là a les plus grandes chances qui, sans dévoiler en«
core toute la « vertu » qui réside en lui, a su inspirer une
grande attente.
(1) Lamartine par lui-même, p. 33ii.
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LAMARTINE ORATEUR. 33.1
DANS LA MÊLÉE. — LE DÉPUTÉ CHEZ SES ÉLECTEURS
Rester indépendant vis-vis de chaque parti, c'est le sûr
moyen de grouper tous les partis contre soi. Lamartine en fil
aussitôt l'épreuve. Certes il exagère quand il parle de (( dé-
chaînement universel. » Si les légitimistes qui, depuis 1820,
avaient adopté sa gloire, le considèrent comme un transfuge et
le traitent en conséquence, en général on affecte à son égard
plus de dédain que de courroux. Mais ce genre de polémique .
lui était alors nouveau. Quand on passe des sphères calmes de
la littérature ou de la diplomatie à celles de la politique, on est
tout d'abord déconcerté par le changement des mœurs; on croit
que le privilège vous a été réservé de haines inouïes et d'injures
inédites: on s'habitue ensuite à ce tapage, comme on finit
par ne plus entendre la roue bruyante d'un moulin que le vent
fait tourner. Dans le soin que met Lamartine à noter les in-
jures dont il se croit l'objet, il y a un peu du novice étonné et
scandalisé.
Toutefois, c'est ici un des traits qui le peignent. Il a tour
jours supporté la critique avec une sérénité robuste dont bien
peu ont donné l'exemple. Poète, il n'a ni la susceptibilité d'un
Racine, de qui son fils a écrit : a La plus mauvaise critique
lui avait toujours causé plus de chagrin que les plus grands
applaudissemeuB ne lui avaient fait de plaisir. » Lamartine était
exactement à l'opposé; il jouissait des complimens à un degré
extraordinaire, surtout chez un homme qui en avait tant reçu ;
il s'enchantait des applaudissemens, au point d'en être dupe. Et
il ignorait aussi bien les longs ressentimens d'un Victor Hugo,
se vengeant, à quarante ans de distance, d'un article pourtant
élogieux, par cette grossièreté : « Un âne, qui ressemble à
M. Nisard, brait. » Politique, il a pu se rendre ce témoignage
qu'il n'a jamais cédé ni à une animosité contre les individus, ni
h, une rancune. Attaqué par la Némésis^ lors de sa première can-
didature, il avait terminé sa véhémente riposte par la pro-
messe d'un généreux oubli :
Mais moi, j'aurai vidé la coupe d'amertume,
Sans que ma lèvre même en garde un souvenir;
Car mon àme est un feu qui brûle et qui parfume «
Ce qu'on jette pour la ternir.
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332 REVUE DES DEUX MONDES.
Ces beaux vers doivent être entendus littéralement : on va
en lire le commentaire, dans une prose h, peine moins poétique.
D'abord étourdi par le bourdonnement de l'assemblée et de la
presse, Lamartine s'est bien vite ressaisi. Il a compris alors que
la résistance est utile, que 1^ forces grandissent dans la ba-
taille et par elle. Son véritable tempérament se révèle : c'est un
tempérament de lutteur.
MiUy, 2 juiUet 1835(1).
Mon cher ami, j'ai reçu l'article inspiré par vous et je n'ai pas besoin
de vous dire combien j'y suis sensible. Les journalistes gâtent tout ce qu'ils
touchent. Peu importe. Nul rCest plus insensible que moi à leurs éloges ou à
leurs attaques. Quand le bon Dieu fait un poète , il lui donne un coeur de jeune
fille et une peau de chagrin. Destiné à être percé de plus de traits qu'un
antre, il faut qu'il y soit moins sensible. Cest juste, et la Providence m*a
traité ainsi. Voilà le cinquante-neuvième article pour ou contre moi que je
reçois depuis le 29 mai dernier (2). Ily en a de bien pis que celui de mon
ami Gormenin. Il y en a môme d'assez mérités. Eh bien! je vous le jure,
foi de poète et d'honnête homme, je n*en ai pas eu une minute de souci.
Plutôt môme, cela m*amuse et me réjouit, bien que je sente qu'il y a une
bonne partie de vérité dans quelques injures. Ce qui est vrai est vrai, on
ne peut l'empêcher : il faut l'accepter et Toffrir au ciel en holocauste de nos
faiblesses. Ce qui est faux tombe en deux ou trois ans et même fait du bien :
c'est l'immondice jetée sur la bonne herbe qui la salit un printemps et la
fait reverdir pour plusieurs années. La littérature est une lice, la poli-
tique un bourbier sanglant. Quand on se décide comme moi à entrer dans
l'une et dans l'autre et à y marcher seul entre mille passions sans les
caresser, il faut s'attendre à des coups plus ou moins mortels, à des déchi-
rures à ses ailes, à de la fange sur ses habits et même, en des temps sérieux,
à laisser sa tête en gage à une opinion. Dieu me fasse la grâce d'encourir
utilement, à propos et sagement, toutes ces chances! Ai-je autre chose à
faire en ce bas et triste monde ?
Venez donc! J'ai soif de vous. Si je n'écris plus, ce n'est pas faute d'en-
vie, ni de pensée, ni de sentiment, mais de temps et de force. Vous con-
naissez le billard de Saint-Point. Eh bien 1 avant-hier j'ai reçu par la dili-
gence le paquet de mes lettres arrivées à Paris chez mon portier, du
il au 23. Elles couvraient le billard. Le diable les lise et non pas moil
Tous les jours autant.
J'ai enrayé la politique et depuis cinq jours j'ai déplié les ailes un peu
froissées et engourdies de ma muse intime. Que n'ai-je la fécondité d'Arbo-
gaste Viennet? Je lui disais, au mois de janvier, assis près de lui à l'Aca-
démie : avez-vous eu le temps dans ces six semaines, entre les deux sessions,
de faire quelques vers ? Il me regarda de l'œil superbe que vous connaissez
et me répondit: Quatorze actes! (historique).
^ (1) A M. de Montherot.
(2) Le Voyage en Orient venait de paraître.
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LAMARTINE ORATEUR. 333
Hélas! ce qui est historique aussi, c'est qu'hier, arrivant gaiement de
Mâcon pour dîner à Monceau et entrant sur l'avenue, je trouvai six pouces
d'épaisseur de grêle sur le terrain. Ma récolte est entièrement perdue.
Une heure après, arrivait .un courrier de Milly m'en annonçant presque au-
tant. J'y suis venu voir mes raisins couchés dans mes prés par l'avalanche
d'eau et de grêle. J*ai tout englouti dans mon opération d'Amérique man-
quée et dans mes immenses réparations, plantations, créations de vignes
ici et à Monceau. Je ne sais plus où donner de la tête. Je suis enfin non
ruiné t mais sévèrement gêné. J'ai deux banqueroutes cette année et deux
grêles hier. Je ne sais à quel libraire me vouer. Je n'ai rien de prêt. Je tra-
Taille au curé vendu, payé, mangé. Plaignez-moi et sérieusement.
Nous sommes en 183S,et déjà la ruine s'annonce! La cause
n'en est ni aux dépenses du voyage d'Orient, ni au luxe d'un
train de vie qui ne fut jamais exagéré; elle est dans ces spé-
culations malheureuses, dont chacune devait réparer la précé-
dente et en agrandissait le désastre. Plaignons donc le pauvre
grand homme! Déplorons cette « opération d'Amérique, » qui
consistait & exporter des vins. Mais réservons pour un autre
temps, où elle ne trouvera que trop matière à s'exercer, l'ex-
pression de notre pitié. Â l'époque où nous sommes, Lamar-
tine a bien le temps de s'alarmer! Ces articles de journaux,
cette avalanche de lettres, ce flot de visites, ce « tourbillon »
où il est emporté, le ravit. Il n'est que de le voir au milieu de
ses électeurs, parmi les fêtes, festfais et arcs de triomphe. « Au-
jourd'hui je vais rendre les visites d'Hondschoote où les fêtes
pour mon arrivée ne discontinuent pas (19 mai 1834). » « Nous
avons eu hier notre grand dinerici. Il s'est bien passé. Je pars à
l'instant pour un autre chez Laurent Coppens avec la garde
nationale de Dunkerque... Demain j'ai, le matin, les manufac-
turiers de betteraves et le soir festin électoral chez Laroyer
(20 mai 1835). » « Arrivés à un quart de lieue de Gravelines,
nous avons trouvé musique, garde nationale, conseil municipal,
et une harangue, une réponse, entrée triomphale au milieu de
la population et des drapeaux aux fenêtres, les cloches sonnant i
musique et tambour résonnant, conduits à l'Hdtel de Ville. J'y
ai reçu d'autres discours... puis grand diner donné par la Ville.
A deux heures, j'ai quitté Gravelines et je suis allé à Bour-
bourg, autre ville plus belle. Même réception et longues ha-
rangues de moi et des autorités municipales. A quatre heures,
reparti pour Dunkerque. Grand souper chez M. Moissenel.
Couché à. Dunkerque. Ce matin, grand déjeuner chez Laurent
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334 REVUE DES DEUX MONDES.
Coppens. Enfin nous arrivons pour un grand diner d'Hond
choote et j'ai trouvé ici à mon retour sept autres invitations
pareilles. Je ne me laisse pas séduire... {sic) (14 mai 4837) (1). »
Ces banquets, ces défilés dans la rue, avec' musique et harangues,
ces conduites à l'Hôtel de Ville... comme cela fait comprendre
ce que seront les journées de 1848 dans leur décor de place
publique et leur aspect forain !
l'attentat DE FIESCm ET LES LOIS DE SEPTEMBRE
Lamartine se plaignait, dans une lettre du 3 avril 1835, que
la session fût « odieusement insipide. Il n'y a ni intérêt, ni
drame, ni sérieux dans tout ce que nous y faisons (2). » Le drame
allait- éclater avec la machine infernale de Fieschi et passionner
les débats de la Chambre. Au lendemain de l'attentat, le minis-
tère présente trois lois de répression sur la presse, le jury et les
cours d'assises. Ce sont les fameuses(( lois de septembre. » La-
martine arriva le 9 août, bien décidé à^intervenir dans la dis-
cussion. Pour les trois semaines qu'il passa alors & Paris, la
Correspondance générale ne contient rien. Cette lacune est com-
blée par les lettres qui tenaient au courant M'"'' de Lamartine,
presque jour h jour,
Paris, mercredi 13 août
Tout ya bien, ma chère Marianne, et tout ira assez vite: trois semaines
enyiron. Seulement je ne pourrai pas m'en aller avant la fin, parce que le
projet de loi sérieux, celui sur la presse, ne viendra que le dernier en dis-
cussion. Je le croyais pour hier et j'avais préparé un magnifique discours.
J'en ai gardé les notes et je ferai tout au monde pour trouver le moyen de
parler.
Paris est extrêmement paisible. L'homme de la machine infernale ne
révèle rien, ou pas grand'chose : il demande, pour révéler, de l'argent et la
vie. Cest un monstre chez qui le crime est si naturel qu'il ne se doute pas
môme du sien et l'a fait pour de l'argent, à ce qu'il parait, et dit que ce
n'est pas grand'chose, qu'il n'a pas cru faire un si grand mal, qu'on n'en
parle donc plus; et puis, il joue aux dominos tout le jour et se porte à
merveille.
On m'a hier envoy<^ solliciter d'aller au château. Le Roi se plaignait de
ce que je n'y avais pas paru. J'ai répondu qu'il aurait été.'dans mes sentî-
mens comme dans ma nuance de loyauté politique d'y aller avec toute la
Chambre au moment de l'événement, mais qu'y aller seul aujourd'hui, dans
(1) Lettres à M-» de Lamartine.
(3 A M. de Montherot (3 avril 1835).
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LAMARTINE ORATEUR. 335
ses salons, me donnerait une apparence de dévouement et de transition
personnelle au système dynastique, qui me mettrait en contradiction avec
mes antécédens, et que je ne pouvais le faire. Que s'il y a une occasion où la
Chambre y aille comme corps, je ne me séparerai pas de mes collègues.
Cela mécontente beaucoup mes amis de la Chambre et rend toute faveur
parlementaire impossible. Mais je ne veux rien...
Paris, mardi 18 août 1835.
Ma chère Marianne, j'ai pris mal à la gorge avant-hier. Je me suis mis
au lit et j'ai appliqué les sangsues. Je suis presque débarrassé. Aujourd'hui
j'ai été à la Chambre entendre le rapport de Sauzet sur la presse, afin de
pouvoir parler: il est atroce. Cest le libéralisme du boutiquier impérial. Je
suis' rentré pour prendre des notes. Je serai en état de discuter très bien
demain, sauf la gorge. J'espère qu'elle sera améliorée. La majorité n'a pas
même voulu nous accorder quatre jours pour lire cet immense projet. Elle
veut égorger la Presse, sans l'entendre crier, entre la fenêtre et l'échafaud
de Fieschi. Cela fait horreur.
Je ne vois personne pour ne pas parler. Je lis dans mon lit et dans mon
coin le plus amusant des livres, Tallemant des Réaux...
Paris, vendredi 21 août.
... Je vais bien maintenant et je crois que je pourrai parler aujourd'hui
mAme ou lundi, si ce n'est ce soir. L'animation des esprits est extrême. Je
pense que tu seras contente de ce que je dirai...
Lamartine prononça en effet ce jour même son discours sur
la loi de la presse, (c cette loi qui restera une date dans les annales
des aberrations et des ingratitudes humaines. » Il y avoue que
la presse, depuis quatre ans, « sue l'insurrection et Tanarchie. »
Mais « bâillonner à la fois le mensonge et la vérité, c'est bâil-
lonner l'esprit humain... » Et qui en a moins le droit que les
hommes de Juillet? Dans un mouvement superbe, l'orateur leur
demande s'ils ont oublié l'injustice avec laquelle ils se sont
naguère déchaînés contre la Restauration et que peut-être ils
expient aujourd'hui. « Oh! il y a toujours du passé dans le pré-
sent ; et les embarras, les impossibilités d'une époque ne sont que
trop souvent les conséquences et les expiations d'une autre. »
Cette loi marquerait un recul. « C'est toujours ainsi que l'esprit
de réaction procède ; il profite de la généreuse émotion des peuples
pour les rejeter en arrière, hors de leur voie naturelle : c'est la
robe ensanglantée de César qui, secouée du haut de la tribune,
précipite le peuple romain dans la servitude. » Le succès de ce
discours fut grand: on peut compter sur Lamartine pour n'en
rien taire.
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336 REVUE DES DEUX MONDES.
Paris, 22 août
Ma chère Marianne, Je me hâte de l'écrire que j'ai parlé hier plus d'une
heure à la Chambre et avec un succès tel que la gauche et la droite se sont
levées tout entières à la fin, sont descendues des bancs en criant bravo, et m'ont
entouré et pressé, à ne pas pouvoir m'en dégager pen lant dix minutes. Le
mouvement d'approbation et d'enthousiasme amical a même été suivi par
beaucoup de membres des centres, entre autres Thiers,'qui s'écriait après une
vive discussion sur les principes avec M. de Fitz-James : « Au reste, c'est un
magnifique talent et une admirable position I » Gela a paru le sentiment
unanime. J'ai été accompagné chez moi par plus de vingt ou trente députés.
Tu ne verras pas le discours à beaucoup près aussi bien que je l'ai prononcé,
parce que j'ai beaucoup et fortement improvisé et que plusieurs des mille
passages ainsi inspirés sont omis même au Moniteur. Je crains de n'avoir
pas les journaux de demain, parce que je suis monté à quatre heures à la
tribune et n'en suis descendu qu'à cinq heures un quart. Les colonnes
étaient pleines et demain, au lieu des pétitions qui m'auraient laissé place,
la discussion continue. J'espère cependjcint être en entier dans la Gazette.h
n'y suis ce soir qu'à moitié, mais bien.
L'eflfet de ce discours dépasse tout ce que j'ai eu jusqu'ici. On dit que
j'ai fait des progrès dans l'élocution, la voix, le geste, et pour le sens on est
unanimement content, excepté Sauzet que j'ai pris corps à corps et M. Gai-
zot. Je me hâte de te dire tout cela pour bien te tranquilliser sur l'effet. H
est plus fort môme que je ne le dis et je crois que la lecture n'y gâtera rien,
parce que le sens en est juste et frappe avec proportion sur tous les senti-
mens que je voulais toucher. Tu sais que, quelques jours après, mes dis-
cours sont mieux sentis.
Je pense que je serai attaqué demain et je répondrai si cela vautl*
peine. Je discuterai ensuite les théâtres et les cautionnemens, mais saa^
politique et en juriste et brièvement. Ceci nous replace dans la meilleure
et la plus sympathique situation à la Chambre. Je ne peux pas te citer ea
ce genre toutes les tristes confidences et propos échappés. Jusqu'à M. Odi^
Ion Barrot s'est échappé de son banc, et, malgré notre ministre, est vena
en traversant la salle me prendre les mains et s'écrier que c'était une de»
choses les plus belles et les plus nobles qu'il eût entendues. Salverle aussi,
M. de Fitz-James et la droite de môme. Je t'écris, en attendant les épreuves
que le Moniteur doit m'envoyer corriger. Il est dix heures du soir: je ne me
coucherai pas avant minuit pour tout cela.
Remercions Dieu de nous être heureusement tiré de ce pas difficile!
Janvier est à pendre et à dépendre ce soir; des Hermeaux (l)yvre d'amitié
et contentement. Adieu.
(i) On Ht dans Lamartine par lui-même^ p. 337 : « J'allai chercher sur les
bancs les plus élevés et les plus infréquentés de la droite une place solitaire et
neutre où je ne tardcd pas à être rejoint par M. des Hermeaux, jeune royaliste
entrant ce jour-là à la Chambre dans des sentimens et dans des dispositions par-
faitement conformes aux miens... Nous fûmes rejoints, quelques jours après, par
M. Janvier, jeune avocat de Paris qui venait de se signaler dans la défense de
Tabbé de Lamennais, royaliste alors... »
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'f*'p'v'"
LAMARTINE ORATEUR. 337
S3 (?) août.
Je t'envoie un mot de Rocher que je reçois ce matin pour te faire bien
comprendre que l'effet de mon discours d'hier n'est pas dans mon imagi-
nation... M. de Noailles est là et tout le monde vient me complimenter. J'ai
une migraine, mais plus de mal à la gorge...
Le soir. Je rouvre ma lettre pour te dire que j'ai vu cinquante personnes
et reçu cinquante lettres aujourd'hui. J'ai été à la Chambre. Cest un
enthousiasme tel que je n'en ai vu pour aucun discours. Je connais plusieurs
pères de famille dont les enfans ont passé la journée à copier mon discours
pour le conserver comme classique. Et l'opinion commence à être que je
pourrais bien être éloquent. En masse il m'est évident que cela sera demain
le plus beau morceau qui ait été prononcé depuis juillet. Voilà les revire-
mens d'esprits. Cest un délire dans la jeunesse honnête, et le peu que j'ai
dit et dans le discours et dans la Chambre a tellement frappé l'opinion
qu'ils reculent déjà sur les cautionnemens qui tuent toute bonne presse. 11
y a eu réunion pour délibérer le retrait. Sauzet a été écrasé de mes paroles
directes à lui, et tout le monde le plaint.
Tâche qu'il y ait un mot de cet immense effet oratoire, au ^loins dans le
Journal de Mdcon. M. de Jussieu s'y prêtera et cela est nécessaire pour que
les électeurs ne croient pas, sur la foi de la Minerve, que leur député est
impuissant.
26 août 1835.
Hier j'ai eu une violente dispute avec Thiers que l'effet de mon discours
dans les départemens écrase. Cela a été très vif. « Nous savons, s'est-il écrié»
que vous avez de grands talens et de la vertu. Mais nous savons aussi que
vous avez une grande ambition. Prenez garde à ce qu'elle vous fera f aire. —
Oui, lui ai-je répondu, j'ai en effet une grande ambition, c'est celle de ne
jamais faire des démarches politiques comme celles que vous faites faire
en ce moment au gouvernement. »
J'ai dtné ce matin chez le président de la Chambre. Je pense que nous
pourrons partir mardi prochain, 2 ou 3 septembre. Demain je dtne chez
M. Laine avec les Aimé Martin qui ne sont guères contens de mon discours,
car ce qui place dans l'opposition ne leur convient pas.
La maison ne désemplit pas de visiteurs et de députations de tous les
théâtres, journaux, etc.
Que d'ingénuité dans cet empressement à se parer des hom-
mages reçus! Cette candeur désarme. Toutefois, on ne peut,
sans une certaine d'inqpiiétude, voir chez Lamartine une préoc-
cupation aussi excessive de refTet qu'il a produit. De bonne
foi, il croit ne se soucier que du « résultat » obtenu pour le
triomphe d'une idée; en fait, il compte les mains tendues vers
lui, il note les applaudissemens qui vont à sa personne. Cela
est bien dangereux.
TOMl XLVII. — 1908. '^
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"?*'1pf
338 REVUB DES DEUX MONDES.
Malgré les efforts de Lamartine, et ceux de Dupin, de Dufaure,
surtout de Royer-Collard, âgé alors de soixante-douze ans, et
qui n'avait pas paru & la tribune depuis 1831, la loi fut votée à
une grande majorité (1). C'est là, sans doute, une « date » dans
l'histoire de la Monarchie de juillet: c'en est une auss^ dans
l'histoire de la carrière politique de Lamartine. Pour la pre-
mière fois^ il vient de s'essayer à l'opposition. Il en a « goûté »
la saveur: il ne l'oubliera plus.
M. Thiers ne s'y était pas trompé, et, dans sa brève algarade,
il avait frappé juste : talensy vertu^ ambition, c'est tout le La-
martine politique. Entendons-nous bien I Le niveau des carac-
tères sest tellement abaissé que nous en sommes à ne plus
même comprendre le sens de ce mot : ambition. Nous n'y
voyons plus que 1' « arrivisme, » le désir de s'emparer du pou-
voir considéré comme source de profits et moyen de jouis-
sances. Appliquer une telle conception à Lamai*tine ne serait
pas seulement une calomnie, ce sel*ait une sottise. Mais il est
une autre ambition, celle du politique qui veut être associé à
la vie de son pays, influer sur ses destinées et le conduire dans
une voie qu'il croit la meilleure. C'est de celle-là qu'il s'agit. On
peut, sans crainte de se montrer injuste, parler de l'ambition
de Lamartine, — à condition d'ajouter qu'elle était immense.
GOMMENT LAMARTINE IMPROVISE
Le moment est venu de suivre l'orateur à la tribune, et, à
l'aide des documens que nous possédons, d'étudier les procédés
de son éloquence.
Dans l'article que, tout à l'heure, nous voyions Lamartine rap-
peler si allègrement à M. de Montherot, et qui avait paru dans la
Nouvelle Minerve du 26 avril 183S, Cormenin traçait de l'orateur
ce portrait malveillant : « M. de Lamartine, comme orateur po-
litique, vit sur sa réputation de poète. Il n'a rien de passionné,
rien d'inspirateur dans le regard, le geste et la voix. Il est sec,
compassé, sentencieux, impassible. Il brille et n'échauffe point...
M. de Lamartine récite et n'improvise pas; mais tous ces discours
appris, qui jouent l'improvisation, ne sont-ils pas un mensonge?
Pourquoi tromper les auditeurs et se donner des airs de facilité
(i) Cf. Thureau-Dangin, Histoire de la Monarchie de juillet, t. II, p. 315.
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X'fTrfî:"^-7'7^"'
LAMARTINE ORATEUR.
339
qu'on n'a point ? » Si Lamartine récitait des discours appris par
cœur, c'est une question que nous ne poserons même pas: elle
est absurde. Nous nous en tiendrons au jugement d'un homme
qui, ami de Lamartine et orateur de son école, savait à quoi s'en
tenir. M. Emile Oilivier constate que « Lamartine orateur était
grave plus qu'ému, solennel plus que pathétique. » Mais il
s'empresse d'ajouter : « Par-dessus tout, il possédait la qualité
supérieure de l'éloquence: il était improvisateur (1). » C'était sa
marque et c'est sa définition.
Reste à savoir comment procédait cet improvisateur. Remar-
quons-le d'abord, nul n'a eu plus que lui le respect, — et l'eflfroi,
— de la tribune. Il avoue les premières fois avoir été « stur
péfié » par les regards, l'attention, les interruptions. De chaque
séance oti il a pris la parole, il revient frémissant et dans l'im-
possibilité de trouver le sommeil. En aucun temps, il ne se croit
assez maître de son instrument pour cesser de le perfectionner.
« Vous auriez été content de moi, écrit-il à Michelet, si vous
aviez assisté à nos séances. Je suis enfin parvenu à exprimer
ma force, non approximative mais tout entière, et même à
surpasser ce qu'en ce métier de parole j'attendais de moi-
même... Vous ne vous faites nulle idée de mes petits progrès.
Vous savez qu'on ne s'aperçoit pas de chaque pas qu'on fait en
route ; mais, quand on s'arrête et qu'on regarde, on voit qu'on a
beaucoup marché... Ils m'ont tous juré que deux nuits ils
n'avaient pu dormir d'émotion. Jugez de ma propre insomnie... »
Et il ajoute ce trait charmant : u Je vous parle comme un
écolier qui a remporté un accessit. En vérité, c'est cela. Vous
et moi, nous serons des écoliers jusqu'au dernier jour de notre
vie: vivre, c'est apprendre (2). » Est-il besoin dédire après cela
que Lamartine orateur n'avait garde de se fier à sa facilité et à
la chance du moment?
Il parlait sur des notes : il fait souvent allusion à ces notes
dans les lettres à M""* de Lamartine, jamais k une rédaction
complète. Nous avons retrouvé un grand nombre de ces « notes
de tribune. » L'examen en est curieux pour qui les rapproche
du texte même du discours, tel que nous le lisons aujourd'hui.
Prenons pour exemple un discours de la période où Lamar-
tine est en pleine possession de sa maîtrise, celui qu'il pro-
(1) Emile OUivier, Lamartine.
(2) Lettre & Michelet. — Monceau, 4 septembre 1837. (Collection de Noirmont.
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340 unruE des deux mondes.
nonça sur les affaires d'Orient dans la séance du 1^ juillet 1839.
Rappelons-en le dessein et les passages les plus saillans, afin
qu'on ait sous lesyeyx les éiémens de comparaison.
Le conflit venait d'éclater entre le Sultan, Mahmoud, et le
pacha d'Egypte, Méhemet-Ali. La préoccupation dominante, en
France, était d'empêcher la Russie d'intervenir seule en Orient.
Lamartine, le premier jour delà discussion, monta & la tribune
pour proposer un partage égal de la Turquie entre les puissances.
a Le plus difficile dans des questions de cette nature, décla-
rait-il, ce n'est pas de les résoudre, c'est de les bien poser : il va
s'y essayer, ce sera avoir fait beaucoup. Il distingue trois sys-
tèmes. — Le système turc, loyal en apparence : ses partisans
voient dans la Turqpiie un boulevard contre la Russie et un
moyen de diversions puissantes. Mais il n'y a plus de Turquie.
Est-ce l'Empire ottoman que la Grimée, la Valachie et la Mol-
davie, Chypre, la Syrie, l'Egypte? Non. Que reste-t-il? Cons-
tantinople pressée entre l'embouchure de la Mer-Noire et celle
des Dardanelles, et, dans cette capitale, un empereur héroïque
mais impuissant. Ce sont les dernières scènes de l'Empire grec
renouvelées à la chute de l'empire de Mahomet II. Voilà le
colosse qui doit supporter le poids de. la Russie I — Passons
vite au système arabe. M. de Carné nous dit : « Oui, l'Empire
turc penche vers sa ruine, mais les grands hommes rajeunis-
sent quelquefois les empires. » Point d'analogie entre l'Orient
et l'Occident; un grand homme, en Occident, fonde quelque
chose qui doit durer après lui : le grand homme d'Orient, en
mourant, replie tout son génie après lui, comme il replie sa
tente. Méhémet est vieux, Ibrahim est d'une santé chancelante.
Où voit-on l'unité arabe? L'Empire arabe aurait tous les vices
de l'Empire ottoman avec la légitimité de moins. — De ces
deux mauvais systèmes, y a-t-il moyen d'en faire un bon, celui
du statu quo préconisé par l'Angleterre? Lamartine a beau
être partisan de l'alliance anglaise : il aurait compris le statu quo
avant les traités de 1774 ou de 1792, après 1813, avant Navarin.
 l'heure actuelle, ce serait une dérision. « Si la Turquie vous
importe, allez donc au secours, non pas de la révolte établie en
Syrie, mais de la légitimité impériale & Constantinople ! » Il
n'y a pas de plus belle page que la lutte de Mahmoud avec les
janissaires. « Avec un pareil homme, une tentative de résur-
rection des Ottomans serait chanceuse^ mais au moins elle ne
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LAMARTINE ORATEUR. 3l(
serait pas à mépriser. » Au lieu de cela, que vous dit-on ? Armez
pour le statu gito, unissez vos flottes à celles des Anglais. Pour-
quoi? Pour maintenir la Turquie d'Europe sous la main de la
Russie, la Turquie d'Asie sous le sabre d'Ibrahim; pour main-
tenir l'asservissement de la Méditerranée à l'Angleterre. —
Expliquons-nous franchement ! On nous fait peur de la Russie
et de ses 60 millions de sujets. « Mais le temps n'a pas eu sa
part dans la formation de la Russie ; le bronze a coulé trop vite :
il s'est mêlé au sable, la statue se brisera... » La Russie ne peut
déborder en Occident : son débordement en Asie serait funeste,
si elle l'opérait malgré vous ; si elle l'opère avec vous, ce fait
serait le plus heureux pour l'humanité. La France a une triple
nature. « Elle est puissance maritime, puissance continentale,
puissance révolutionnaire. [Mouvement,) J'entends ici le mot ré-
volutionnaire dans son sens légitime, dans son acception conser-
vatrice. [On rit.) » Ne trahissons pas l'Angleterre; mais aussi ne
soyons ni russes ni anglais ! Le système de la France doit être
le système européen, occidental : l'équilibre maintenu avec
l'aide de l'Autriche en Orient. Donc un congrès; pu, sinon,
prenez immédiatement en Orient une de ces positions militaires
et maritimes d'où vous puissiez dominer la négociation ou les
événemens. Souvenez-vous d'Ancône ! — Aussi bien la tribune
ne comporte pas une diplomatie au grand jour dans des ques-
tions si vives. Certains s'inquiètent de voir éclater la question
d*Orient : il n'est pas un révolutionnaire, mais, pour lui, le
premier coup de canon qui retentira sur l'Euphrate sera le
tocsin qui appellera de nombreuses populations à la liberté et à
la vie. Et ne pourrait-il pas leur demander: Étes-vous donc si
tranquilles sur votre situation intérieure que vous craignez tant
qu'on la remue? Mais regardez autour de vous! Dans quelle
situation sans issue nous retournons-nous? Quelles montagnes
de difficultés ajournées!... A tout cela il y a un remède : un
soudain et hardi déplacement des questiens mal posées, une
puissante diversion nationale. Nous manquons d'air!... »
Ce discours, s'il est un des plus chimériques, est aussi l'un des
plus éloquens que Lamartine ait prononcés. Large ordonnance,
disposition harmonieuse, argumentation serrée, clarté et éclat du
langage, rien n'y manque. Or voici les notes que Lamartine avait
apportées à la tribune, consignées sur une feuille simple et
disposées de la façon qu'on trouvera ici reproduite exactement
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^.T'^ri
312
REVUE DES DEUX MONDES.
NOTES DE TRIBUNE
Le plus difficile dans les questions de
cette nature, pas de les résoudre, mais
de les poser.
L'essayer et il aura fait assez.
!•'
Si Je recueille ma pensée pour
résumer las vues si diverses qui viennent. . .
Trois systèmes— turc, arabe, statu quo.
Lêtystème turc. Loyal, conservateur,
serait le mien — Boulevard. Diversion —
Mais il n'y a plus de Turquie
Est-ce la Crimée? la Valachie?la Servie?
la Grèce? la Syrie? TÊgypte ?
Non. Gonstantinople pressée. . .
et là un Sultan impuissant —
Scènes de l'empire grec. Constantin,
Mahomet II.
... pour porter le poids de la Russie?
Système arabe. On dit oui, mais les
grands hommes retrempent les Empires.
— différence (d'i/n^ranrf homme en Occi-
dent.
fonde — là rien - replie son génie.
Portraits de Mehemet, Ibrahim ^
mais vieux.
Unité arabe. Légitimité de moins.
3-
De ces deux systèmes ruinés peut-on en
faire un bon ? Non — Eh bien ! c'est ce
qu'on vous propose. C'est le système
anglais.
Non ennemi de l'Angleterre. Mais
voyons ce statu quo —
Je comprendrais le statu quo
avant 1772, — 92, — 1813. Navarin.
Si la Turquie vous importe
allez donc en aide au Sultan !
Janissaires — Extermination
Grand caractère — Reconquérir pour lui
un empire, c'est impossible, mais c'est
beau.
Mais armer pour suivre la flotte an-
glaise contre lui?... •
C'est armer pour Turquie d'Europe
sous la main de Russie, — Méridionale
sous le subre d'Ibrahim.
Méditerranée aux Anglais ?
S'expliquer sur la Russie,
60 millions — trembler. Mais
est-elle compacte? Statue se brisera.
— Estrce sur l'Occident? Non.
— Sera-ce un malheur? Oui
si seule. Non si de concert.
Populations nouvelles
appelées h la vie. Honte au patriotisme
qui compte l'humanité pour rien l
L'Angleterre seule pour
les Indes. Monopole.
5*
Alliance anglaise. Comment on
l'entend — La France a tr6is natures.
Maritime. Continentale. Révolutionnaire.
Ne trahissons pas l'Angleterre.
Ni Russes ni Anglais.
Système occidental.
Première base Autriche,
Congrès — négociation — deux poids —
système pacifique.
Protectorat de l'Occident. Équilibre,
Part égale d'influence et
de patronage territorial en Orient
aux quatre puissances.
Et si le moment presse,
prendre une position qui domine
les événemens ou la négociation.
= Àncône l =
6»
La tribune ne comporte pas plus
de diplomatie.
Mais répondre à ceux qui s'alarment:
félicitons-nous. Je ne suis pas un révolu-
tionnaire.
Coup de canon de détresse? Non.
Élait-ce bien digne d'être conservé?
Chio. Abrutissement, massacres. Vous
qui ne reconnaissez pas le droit divin
chez les rois, le reconnaissez-vous donc
chez les peuples?
Ebl ne pourrais-je pas dire à ceux qui
s'inquiètent : Êtes-vous si bien que
vous craignez tant qu'on ^ous dérangea
Situation sans issue. — Horizon. —
Sécurité. — Avenir. Tout tremble.
Montagnes de difficultés.
Manque d'air 1
Quel remède? un seul, déplacement
des questions. — Diversion. — Impul-
sion. — Tout est 1&, etc.
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LAMART1I4E ORATEUR. 343
Qu'on veuille bien comparer ces notes à l'analyse que nous
Yons donnée du discours de Lamartine : la concordance est
ibsolue. Non seulement l'orateur ne s'est pas écarté un seul
instant du plan qu'il s'était' tracé, mais ses formules les plus sai-
sissantes, ses images les plus heureuses étaient déjà toutes prêtes.
Remarque non moins curieuse. Il y a dans les notes deux
plirasesqui ne se retrouvent pas dans le discours. « Honte au
patriotisme qui compte l'humanité pour rien 1 » et « Vous qui
ne reconnaissez pas le droit divin chez les rois, le reconnaissez*
vous donc chez les peuples? » Or, le lendemain, pris à partie
parOdilon Barrot, Lamartine répondit. Dans cette brève réplique,
je relève ces deux phrases : « N'y a-t-il pas un sentiment au-
dessus du patriotisme, lui-même : le sentiment du développe-
ment de rhumanité? » Et : « Vous, monsieur, qui ne croyez
pas au droit divin des rois, croyez- vous donc au droit divin de
la barbarie? » Lamartine avait utilisé les phrases non prononcées
la veille, et peut-être réservées en vue d'une riposte possible.
Nous voilà assez loin de l'éloquence jaillie sur Theure,
spontanément et par inspiration soudaine : dans ce genre d'im-
provisation, tout est préparé, prévu, médité. Lamartine vient
d'étudier une question ; il classe dans sa tête ses argumens, il
condense et polit les formules qui les résumeront. 11 parle
intérieurement son discours. Quand il le possède bien, il fixe
sur le papier Tordre, des commencemens de phrases, des traits.
Ce sont les sûres attaches qui permettront à la phrase de se dé-
velopper sans s'égarer... Mais, dites-vous, est-ce là improviser?
C'est cela môme. A moins qu'il ne s'agît d'une allocution, d'une
réplique, d'un toast, personne n'a jamais procédé autrement. Pas
lia discours de quelque importance qui, avant d'être improvisé,
ûait été longuement travaillé. Et c'est précisément ce qu'on
appelle: l'improvisation.
VERS l'opposition
Nous ne pouvons songer à donner ici en son entier !a corres-
pondance que nous avons entre les mains ; — et nous le regret-
tons, tant il y a de liberté et de variété dans ces lettres souvent
éloquentes, mais pleines aussi de détails familiers et de traits
de belle humeur. Lorsque ses multiples travaux de député,
de poète, de conseiller général, de journaliste, de propriétaire
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344
REVUB DES DEUX MONDES.
terrien lui laissent quelque loisir, Lamartine sait en jouir avec
délices, (c II n!y a ni Chambre, ni affaires, ni vent, ni voiles,
tout dort heureux et riche et content, au grand dépit do vos
grands amis. Paris est un bal continuel. Jocelyn va son train :
il a encore cinq à six articles par jour de Paris ou des provinces,
beaucoup de critiques prouvant qu'il ne vaut pas le diable et beau-
coup de lecteurs, car jamais depuis l'invention des éditeurs en
France, un éditeur ne fit la fortune de Gosselin depuis deux mois.
Il passe 4 000 souscripteurs à sa grande édition de 75 francs. 11
a la croix, on le fera député, baron d'Empire, et ses terres font
honte à Saint-Point... » Pour lui, Lamartine se prépare à ébau-
cher son deuxième épisode : « il fera verser dans dix ans plus de
larmes que mon pauvre ami Jocelyn, lequel cependant attendrit
bien des cœurs de femmes. J'en juge par la reannjlescence des
billets amoureux,,, » Entre temps, il ne dédaigne pas de se dé-
lasser en prenant un bain de gaieté et ^q bêtise : « Je suis allé
au théâtre du Palais-Royal voir la Marquise de Pretinlaille: Pen-
dez-vous ! C'est admirable. C'est le Mariage de Figaro réduit aux
proportions du Palais-Royal et joué comme on n'a jamais joué en
France sur de bons théâtres. La mère n'y conduira pas sa fille. C'est
un mauvais lieu sur la scène. Mais Montherot y conduirait Lamar-
tine ou Virieu (1). » Lamartine n'était pas toujours guindé en
personnage public : c'était un honnête homme qui aimait à rire
avec ses amis. — Au milieu d'une lettre politique, il s'inter-
rompt pour annoncer la mort et prédire la résurrection de son
chien. « J'ai perdu mon vieux et charmant ami Fido. Il est
mort sans soufiFrances et je ne doute pas que je ne le retrouve
un jour parmi ces intelligences amies qui eurent pour nous des
formes corporelles ici-bas et qui ne seront avec nous là-haut
qu'amour et intelligence. » — Une autre fois, le voici à Saint-
Point pris par une neige universelle ; pour occuper les loisirs de
son hivernage, il griffonne le plan et les scènes d'une tragédie.
Qu'en adviendra-t-il ? Attendez à l'année suivante. Lamartine est
dans les Pyrénées, au mois de juillet, en train de pester contre
le climat, (c C'est la Suisse en bain-marié^ la Suisse humide et
nébuleuse. Nous avons trouvé le moyen d'avoir deux mois de
novembre par an (2). » Il s'enfuit, persuadé que « les vallées des
Pyrénées sont des caves gigantesques, où lair et le soleil ne
(1) A M. de Montherot, — da Paris, 28 avril 1836
(2) Pau 12(juUiet) 1839.
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LAMARTINE ORATEUR. 345
jouent pas, » et va chercher le vrai midi à Hyères. En route, il
s'aperçoit qu'il a perdu, oubliés dans quelque commode d'au-
berge, les deux actes de sa tragédie, déjà versifiés et dont il n'a
pas pris de copie (1)...
Bornons-nous donc à extraire de ces lettres les passages qui
nous renseignent sur la direction de l'esprit de Lamartine. Ils
attestent, en dépit d'apparentes contradictions, une continuité
dans le môme sens (2). Politique sinueuse, si l'on veut, mais
qui, à travers ses détours, suit sa pente et obéit à sa loi. — Nous
sommes à l'époque du premier ministère Mole : le gouvernement
se prononce contre une intervention en Espagne :
Paris, 24 mars 1837 (3).
Tout va horriblement mal. Vous savez que dès longtemps je vous ai dit
que Juillet broncherait sur les Pyrénées. Cela se vérifie. Tout est ici à la
débandade. On ne se fait pas idée de la Chambre et des viles intrigues de
tout le monde...
J'ai suspendu ma lettre pour monter à la tribune, et, dans une réplique
improvisée à M. Arago, j'ai enlevé la Chambre comme cela ne m'était pas
encore arrivé si bien... La Chambre me prend en gré infini, et trouve mes
progrès immenses. Que serait-ce si j'avais un homme derrière moi? Mais
je donne çà et là un coup pour ou contre une loi à une trentaine de cœurs
sympathiques et n'ai point et n'aurai de longtemps une armée. Au reste, je
calcule qu'il me faudra encore cinq ans pour mes études oratoires et poli-
tiques complètes. Je travaille immensément.
Cette réplique improvisée, c'est l'admirable discours en
faveur des « études classiques. » A Ârago qui, dans cette séance
du 24 mars 1837, avait préconisé la prédominance de renseigne-
ment scientifique, Lamartine répondait : « Si toutes les vérités
mathématiques se perdaient, le monde industriel, le monde ma-
tériel subiraient sans doute un grand dommage, un immense
détriment; mais si l'homme perdait une seule de ces vérités
morales dont les études littéraires sont le véhicule, ce serait
l'humanité tout entière qui périrait. » On peut relire le discours
aujourd'hui; il n'a rien perdu de sa justesse... ni de son actua-
lité. — Le 15 BfYTily Mole formait un ministère qui d'abord ne
sembla pas viable :
(1) Lettre de M"» de Lamartine à F. Guillemardet. (Communiquée par M"« Laurc
Le Tellier.)
(2) Sur la politique de Lamartine, voir : Pierre Quentin-Bauchart, Lamartine
homme politique ^ La politique intérieure, 1 vol. in-8* (Pion).
(3) A M. de Montherot.
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\
3i() BEVUE DBS DEUX MOKDE^.
Paris, 25 avril 1837.
Tout Ta pitoyablement, mais moins mal, depuis que la platitude du
nouveau ministère répond mieux à la platitude du pays. Rien n'annonce un
mouvement ni ici, ni, dit-on, maintenant chez vous. Dieu en soit béni! Car
que de malheurs privés dans une conflagration générale I Que d'œufs cassés
quand la Provideoce secoue le panier!...
Ma place parlementaire s'élargit infiniment. J'en juge par les infati-
gables efforts que font tous les partis pour m'ayoîr à tout prix, U n'y a rien
que les uns et les autres ne m'aient présenté.
Voici ma pensée : Il ne faut entrer au pouvoir que par la forée d'une idée
victorieuse et incarnée en vous et par la force d'une circonstance qui ne laisse
pas même le droit de délibérer. Si ces deux conditions jamais se présentent,
oui. Mais il faut pour cela que la question de juillet, question d'honneur
pour nous, soit foulée à cent pieds sous terre et tellement disparue qu'on
n'y pense plus. Je n'y tiens pas du reste le moins du monde : rie de galérien,
existence passée au pilori, voilà le pouvoir en ce temps-ci.
Je vois assez de monde de tous les partis, hormis les Jacobins de gauche.
J'aime mieux l'abbé de Lamennais et ses républicains. Les légitimistes sont
plus fous que jamais. On n'a pas idée des propos de Genoude et de ses
amis. Charenton n'entend rien de mieux... La Quotidienne dit, ce matin :
• Quelle pitié qu'un homme comme M. de Lamartine ose essayer de
parler contre un homme comme M. Thiers ! » La Gazette n'a plus de héros
non plus que MM. Thiers, Laffitte et Gormenin. Quelle pitié qu'un parti
assez lâche pour insulter tous ses amis et n'honorer que ses ennemis!...
Notez que Thiers les a couverts d'injures à la Restauration.
On aura noté le passage si net où Lamartine formule les
conditions dans lesquelles le pouvoir lui parait souhaitable, ou
du moins acceptable. En attendant, et plutôt que de jouer un
rôle médiocre dans les pièces parlementaires, il préfère rester
le ministre sans portefeuille de Topinion. Que d'ailleurs une
occasion se présente piquant au jeu sa nature chevaleresque, il
se détournera de sa propre ligne pour se porter au secours de la
cause déloyalement attaquée. La coalition, formée contre le mi-
nistère Mole, le fit ministériel. '< Rester indépendant du gou-
vernement que Ton sert, protéger la couronne comme une
valeur abstraite du régime constitutionnel, sans Taimer et sans
jamais paraître à la Cour... je me laissai séduire parce rôle(l). »
Un rôle « héroïque, » c'est le seul qui lui agrée.
(1) Lamartine par lui-même, p. i6o.
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LAMARTINE ORATEUR.
347
LE « SERPENT YILLEMAIN )> ET LE <( LAFAYETTE DE L OPINION »
Le retour de Thiers, puis de Guizot aux affaires le rejette
du côté des mécontens. « M. de Lamartine est furieux de la
politique actuelle, » écrit M"' de Lamartine, le 17 août 1840.
L'année suivante, c'est la question des fortifications de Paris.
« Tout le monde les maudit en province, » déclare Lamartine.
Puis ce fut une affaire locale. Salvandy lui avait, en 1839, pro-
mis de créer pour lui un collège royal à Mâcon. Le nouveau
ministre se dérobait. Lamartine, retenu en province, chargea
M"* de Lamartine, alors à Paris, de suivre l'affaire, de récla-
mer auprès du gouvernement, et de lui faire peur.
MoDce&u, 2 octobre iS41 (1).
Je t'enyoie une dernière lettre à Duchatel pour lui et M. Guizot. C'est
une déclaration nette et dernière dliostilité, si le collège n*est pas donné
avant quelques semaines. Ils se jouent de moi. Cest indigne envers un
homme qui leur a tant rendu de services et qui a refusé tout pour lui-
même. Villemain est un esprit, mais c'est moins qu'un homme. La ville est
révoltée.
JTai eu hier le fameux Conseil municipal... On m*a chargé de tout €\
l'unanimité en faisant des concessions encore de formes et de 20 000 francs
de plus que les devis. La ville et moi marchons divinement ensemble. Les
républicains se jettent de plus en plus dans mes bras avec estime et confiance.
Us sont démoralisés, quant à la République., et aiment [mieux moi qu'un
autre. Dis cela à Aimé Martin et à M. Chevalier, et à ]>uchâtel. Je leur ai
toujours prédit, mais je ne le croyais pas sitôt.
Les ordonnances, les circulaires, l'attitude de poing levé du ministre le
perdent ici dans l'opinion de tout le monde. M. Martin et M. Guizot
en 1841 ressemblent trop aux mêmes hommes en 1833^; ils n'ont (qu'un
tour dans leur bissac. Cela n'ira pas loin. Si je ne suis pas brouillé avec eux
dans trois mois» j'aurai bien de la peine à les défendre même comme pis
aller. Mais leur conduite quant au collège m'indigne. Un Quinet rémunéré
pour deux brochures révolutionnaires et injurieuses au ministère, et M. de
Lamartine bafoué devant ses concitoyens pour les avoir défendus et mis de-
bouti Voilà ce qu'il faut que tu leur dises. L'ordonnance du collège ou le
mécontentement le plus prononcé. Fais remettre ma lettre à Puchàtel
directement et vite entre ses mains, et dis^leur bien que je ne leur écri-
rai plus un seul mot. Mécontentement affiché, froideur et cessation de rap-
porté personnels avec tous, voilà mon ultimatum et j'y tiendrai. Car
M. Guizot s'était engagé comme M. Villemain.
(1) A M** de Lamartine.
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348 REVUE DES DEUX MONDéST^
5 octobre.
Tu t*es laissé séduire par le serpent Villemain, comme nous n'en dou-
tions pas. Tu as eu tort et tu as mal négocié. Il fallait une extrême violence
et un dernier mot brutal. Les deux ou trois dernières lettres de Villemain,
et entre autres ce matin, sont des chefs-d'œuvre de prétextes de mauvaise
foi et de contradictions pour gagner le tems de me jouer sans danger. Il
faut qu'il me loue à présent qu'il y va de sa vie ministérielle. Tout est
mensonge. Nous sommes indignés, la ville, les amis, les ennemis et moi.
Cela ne peut pas se tenniner ainsi. Je me brouille décidément avec lui et
avec le ministre qui s'est engagé et qui me laisse le rôle compromis et
désavoué. Mon honneur et ma situation seraient perdus ici, si je restais
l'ami d'un cabinet qui m'a joué ainsi, moi et mon pays. S'il en est temps,
vois-le encore.
20 février 1842 (1).
... Je livre de grands combats à coups de poing sur la tribune et je de-
viens le Lafayette de l'opinion, comme dit le populaire, en attendant que,
dans cinq ou six ans, je devienne le Casimir Perier de l'ordre ou que je
moisisse philosophiquement à Saint-Point entre David et Bernardin de
Saint-Pierre, mes deux philosophes...
12juUIetl842.
Le ministère m'a hier envoyé offrir la Présidence. Je refuse. M. de Metter-
nich m'a fait inviter vivement au Johansberg où tous les souverains alle-
mands seront réunis. Us me considèrent tous comme le pivot de la
concorde future et n'ont foi qu'en moi. Je suis accablé de leurs offres de
conflance. Jen'irai ni ici ni là... Quant à la présidence refusée, c'est calcul,
réflexion et politique. Le rôle de cariatide n'est pas mon rôle. Cest la gri-
mace de la force et non la force.
Les élections connues sont pitoyables. Tout ce qu'on renvoie est plat,
tout ce qu'on introduit mauvais. Le temps se charge. Je ne le croyais pas
si tôt. Ce pays-ci va toujours plus vite que la prévoyance. L'opposition
sera immense et bête.
Monceau, 28 novembre 1842.
Je vais faire quatre ou cinq ans de grande et généreuse opposition, puis,
les vieilleries de 1830 étant usées, on se jettera comme dernière ressource
dans nos bras. Vous savez que je n'ai jamais douté du coup. En attendant,
vous allez me voir exécré et outragé par les deux partis. J'en ai l'habitude
et je m'en moque. Et non seulement je m'en moque, mais je m'en sers. La
vague mouille, mais elle porte. Il en est ainsi de la colère des partis.
J'attends ces jours-ci Girardin qui vient me faire oralement des propo-
sitions que je suppose de Jlf. Mole et du Rot. Je ferai semblant d'écouter.
Mais, entre nous, mon oreille est ailleurs.
On voit grandir à travers ces lettres le désir où est Lamar-
tine de se brouiller avec le pouvoir et se préciser à son esprit
(1) A M. de Mcntherot.
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LAMARTINE ORATEUR. 349
le rôle de sauveur qu'il se croît appelé à jouer : « Le rôle de
cariatide n'est pas mon rôle... Le temps se charge... On se jet-
tera comme dernière ressource dans nos bras...» Pour expli-
quer son passage à l'opposition bien des causes ont été indiquées :
son échec à la présidence de la Chambre, lorsque Sauzet y fut
nommé en 1839, le refus du portefeuille de Tlntérieur dans le
lûinistère Guizoten 1840. Ce ne furent que des occasions. Elles
ont pu précipiter, elles n'ont pas déterminé sa conversion. Celle-
ci s'imposait à lui. Elle résultait d'un désaccord avec « la pensée
du règne » et le « système tout entier. » Mais surtout elle dé-
coulait logiquement du principe personnel de sa politique. Cette
politique devait trouver son expression exacte dans ce duel qui
allait metlre aux prises un régime et un homme.
LA RUPTURE
Le discours du 27 janvier 1843, qui consomma la rupture,
ûe fit donc que traduire une résolution depuis longtemps^éllé-
chie et mûrie. Au bout de la voie où Lamartine s'engageait main-
*fiûant, qu'y avait-il? Une révolution à laquelle Tesprit public
û était pas préparé. Cette perspective n'était pas pour l'effrayer,
^'seu expliquait dans une lettre adressée à Lacretelle:
6 mars 1843.
Cher et vénéré confrère,
Voti-e lettre est haute et touchante.
Elle éclaire et elle attendrit.
le ne suis pas de ceux qui dédaignent ces avertissemens de l'expérience
et ces pressentimens de Tamitié. Je les médite et je les bénis.
le sais qu'il n'y a pas encore de foi commune comme en 1789, mais
ïïolrc CBuvre est de la créer et de lui faire son symbole, caché encore au
M des consciences, puis de faire agir cette foi qui a passé cinquante ans
à se donner des démentis. Cest trop long. Il faut balayer cette poussière
qaiiermt la glace de la raison humaine.
Ne croyez pas que j'aye changé. Je n'ai jamais eu d'autre but en sacri-
fiant plaisir, loisir, temps, vie peut-être à la politique. Je ne me dissimule
pas DOQ plus les difficultés, les mécomptes, les haines et les persécutions.
Cestlesel de toute vérité. Les vérités ne valent que ce qu'elles coûtent à
^ux qui les répandent. Aidez-moi donc de vos bons conseils, de vos lu-
mières, de votre sagesse. Je suis un bien indigne et bien pauvre apôtre de
wlte philosophie dont vous ôtos l'aurore et dont nos arrière-petits-neveux
Yerroni le midi malgré les nuages...
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390
REVUB DBS DEUX MONDKl.'
<c Gréer une foi commune» » c'est à quoi Lamartine va tara
vailler, mais non plus à coups de discours. En dépit des applau-
diss^nens, il se rendait compte de son peu d'action sur la
Chambre. Au surplus, en changeant d'attitude, il n'avait pas
changé de nature; et on ne s'y trompait pas, du côté de ses
nouveaux amis. George Sand lui écrivait : « Vous ne trouverez
pas encore là ce que l'idéal de votre âme vous fait chercher
parmi nous... » El Victor Considérant : « Vous ne devez pas
être sur les bancs, vous, sur aucun banc... Nous sommes bien
décidés, nous, les hommes de l'avenir,... à vous savoir libre el
tout entier. » Dans l'opposition comme ailleurs, Lamartine ne
pouvait être qu'un isolé.
Depuis 1843, il ne prend presque plus de part aux discus-
sions parlementaires. Il s'adresse au pays, en écrivant pour
lui les Girondins. Le 19 octobre^ le premier volume était ter-
miné. « Je travaille l'histoire. J'en ai lu hier 40 pages à plu-
sieurs connaisseurs : ils déclarent unanimement que c'est ce qu'ils
connaissent de plus fort de moi et des autres. Je commence
le deuxième volume (1). » L'ouvrage était achevé au début
de 1847 (2). On sait l'effet prodigieux produit par ces huit
volumes paraissant coup sur [coup. On n'avait pas vu, depuis
les Mystères de Paris, aussi gros succès de librairie.
LE BANQUET DES GIRONDINS
0
Ce fut d'ailleurs tout autre chose qu'un succès de curiosité :
peu de livres ont eu une action plus réelle et davantage influé
sur les événemms. Poème en prose ou roman, drame ou
feuilleton, cette prétendue histoire, reflétant les émotions suc-
cessives de celui qui la vivait à mesure, exaltait tour à tour les
(1) A M*vde Lamartine»
(2) Emile de Girardin eût souhaité d'avoir l'ouvrage pour la, Pressé. D'uM
lettre de lui» que Lamartine avait conservée avec cette indication : A garder, —
Offre des confidences. — SO à 4P 000 francs. — 1845. — Girardin. — nous tlcla*
ohons ce passage :
•> .. .11 i-c(;u ta visite de votre éditeur Coquebert... Je lui ai proposé de lui acheter
le droit de faire paraître dans la Presse, en articles Variétés^ VHistùire des Giron"
ditts, droit qu'il m'a déclaré posséder ; mais nous n'avons pu nous mettre df accord.
Toutefois il m'a dit qu'il ne vous avait acheté que l'Histoire des Girondins. Quand
vous voudrez vendre à la Presse votre volume Confidences 30 000 f^Tinca, tous
n'aurez qu'à lui envoyer le manuscrit et qu'à faire traite sur elle : la traite sera
payée à présentation... (14 sept. 1845.) » (Collection de Noirmont;.
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^W^rr^'W^'
LAMARTINE ORATEUR. 3S1
héros de Tauteur et leurs adversaires et plaignait les victimes
en admirant les bourreaux. Toutefois l'impression générale qui
en ressortait était nette et puissante. <( Ce qui finalement se
dégage du livre, c'est la glorification de la Révolution tout
entière, de la Révolution sainte et nécessaire (1)... » La bour-
geoisie avait vécu jusque-là dans TefiFroi des souvenirs de la
Terreur : Lamartine réconciliait l'opinion de la classe moyenne
avec l'idée de Révolution. Par cela même, il rendait une révo-
lution possible. Ce livre est ainsi le principal de ses actes po-.
litiques. C'est par lui surtout qu'il est entré dans les destinées
de son pays, et qu'il a une responsabilité devant l'histoire.
Un banquet s'imposait. La ville de Mâcon fut à la hauteur
de la circonstance. M"** de Lamartine était alors à Vichy : jour par
jour, Lamartine la tient au courant. On craignit un instant que
le banquet ne fût peu nombreux ; mais il tourna vite à la grande
manifestation. « Le banquet s'enthousiasme de partout. J'ai fait
changer la place publique qui ne me plaisait pas, ce sera dans
une magnifique enceinte vers la prairie de Lyon avec des tri-
bunes pour deux mille femmes. Il y aura deux mille convives à.
peu près. Cela chauffe... (10 juillet). » Deux jours après : « Le
banquet devient colossal... Je n'ai que cette minute : le temps
brûle comme le ciel. » Le 15 : « C'est aujourd'hui jeudi. Je n'ai
plus que trois jours pour arriver au banquet. C'est ma seule
pensée... » Il arriva enfin, le jour si fiévreusement attendu.
Près de six mille personnes étaient accourues. Lamartine dans
son discours avoua que la pansée des Girondins était de rallu-
mer la flamme de 1789, et menaça la royauté de la « révolution
du mépris. » Il parla dans les éclairs et le tonnerre — littérale-
ment. La scène a été racontée maintes fois ; mais nul récit ne
vaut celui qu'en transmettait, le lendemain, Lamartine lui-même
à l'épouse attristée, non sans raison, et inquiète.
Lundi, Monceau (2).
Tout va bien. Il n*y a pas eu de tumulte. Ce soir on vient ici en famille
souper sous les arbres, vingt ou trente. Uonchaud Ponsard, Aubei sont avec
moi, Bruys, etc.
Quant au banquet, il a été à la fois stiblime et déplorable.
Sublime par près de trois mille convives à table et autant de femmes et
(1/ Thureau-Dangin, Bisloire de la Monarchie de juillet^ VII, 49.
(S) A M"* de Lamartine, maison Sevigny, place de la mairie, à Vichy.
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352 REVUE DES DEUX MONDES.
de spcclateurs. Ce tait superbe au delà de ce que j'ai jamais vu. Un Coliséeà
M ftcon. On était accouru de toutes les villes à viugt lieues, etc. Ardent enthou*
siasme, religieux presque, fanatisme populaire.
Mais, à la fin du dîner, le tonnerre et le vent ont balayé les tentes, les
mâts, etc. Tout a été emporté comme sur un vaisseau en perdition. Tout jus-
qu'aux deux mille femmes a été intrépide. Nul n'a bougé. Heureusement, car
on se serait étouffé. On a suspendu le banquet une heure. Puis on a parlé
au milieu de la pluie et dû brouhaha affreux des tables, des bancs, des
voiles déchirés et claquant. Je ne m'entendais pas moi-même. J'ai été froid
et ennuyé et court. Enfin j'ai, tant bien que mal, dit ce que tu liras. Cela a
été à peu près sténographié et immensément applaudi. Je suis revenu le
SOIT même glorieux et confus!
Adieu. Je t'ai bien regrettée au commencement, car c'était un spectacle
incomparable, inouï, historique. Mais à la fin j'ai été bien aise que personne
ne vit ma confusion d'orateur mouillé et démoralisé. Dieu soit loué ! J'ai été
très ferme et assez prudent en paroles. J'ai été aux limites et pas au delà.
A toutes les épithètes que prodigue rexaltation de Lamartine,
il en manque une. Nous qui savons quels événemens allaient
suivre et dont cette journée avait été comme la figure, nous
sommes frappés surtout de ce qu'un tel spectacle offre de
symbolique. Car le moment approchait où les circonstances
allaient mettre Lamartine en devoir d'appliquer sa maxime : « Il
ne faut entrer au pouvoir que par la force d'une idée victorieuse
et incarnée en vous... » Une atmosphère d'orage chauffant
l'enthousiasme populaire, un homme montant sur l'estrade
pour recueillir les bravos frénétiques, puis la tempête déchaînée
emportant rédifîce fragile d'une construction hfttive, et faisant
des guirlandes et des tréteaux, de Vorateur et de son éloquence,
de l'homme politique et de son rêve autant d'épaves, — quelle
image anticipée de la destinée qui attendait, l'homme de
février 1848 1
René Doumig,
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LE MIRAGE ORIENTAL
(4)
I
« L'Orient d'autrefois achève d'user ses vieux costumes, ses
vieux palais, ses vieilles mœurs. Mais il est dans son dernier
jour. Il peut dire comme un de ses sultans : <( Le sort a décoché
sa flèche ! C'est fait de moi ! Je suis passé !... » — Voilà tout près
de soixante ans que Gérard de Nerval écrivait ces phrases qui
sont, en ce moment-ci, d'une saisissante actualité.
Or, les vieux habits dont il parle ont été remplacés par les
pantalons et les redingotes de nos tailleurs ou de nos Belle-
Jardinière ; les vieux palais sont tombés en ruines ou ont été
reconstruits, sur un plan nouveau, par nos architectes, les
vieilles mœurs de l'Islam se sont tellement modifiées qu'un
pacha, attablé sur la terrasse du Café de la Paix, ne se dis-
tingue pas de ses voisins. Nos institutions mêmes semblent à la
veille de s'implanter jusque dans les plus lointaines contrées
islamiques. Comme Paris, Téhéran vient d'avoir ses barricades.
Les Égyptiens, avec une audace croissante, réclament un par-
lement et un régime autonome. Ils vont organiser prochaine-
ment, au Caire, une université sur le modèle des nôtres. Sans
parler d'autres réformes administratives, consenties par le gou-
vernement britannique, la récente retraite de lord Cromer parait
annoncer une volte-face complète de la politique anglaise dans
ce pays d'occupation militaire. Enfin, la révolution de Constan-
tinople qui naguère éclatait d'une façon tellement inopinée, la
(1) Ces articles ont été écrits à la suite d'un voyage que M. Louis Bertrand a
fait, il 7 a quelques mois, en Orient, avant la révolution qui vient de se produire
dans l'Empire Ottoman.
TOIIB ZLTU. — 1908. 23
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35i
REVUE DES DEUX MONDES.
reprise du programme parlementaire de Midhat-Pacha, les v
clarations dès Jeunes-Turcs, tous ces signes concordans nous r
vêlent au moins une agitation inquiétante dans ces pays que nou
avions Thabitude de considérer comme endormis à tout jamais
Leur réveil a été une grande surprise pour tout le monde. E
cependant, nous aurions dû prévoir ce qui arrive. Ces événe-
mens si soudains ne font que traduire un état d'esprit que nous m
pouvions pas ignorer, un travail de transformation qui s'accom-
plissait au vu et au su de chacun, même en Turquie, en dépit de
toutes les surveillances policières et de tous les efforts rétro-
grades. Oui, nous étions informés de tout cela. Néanmoins, les
conséquences logiques de ces faits nous étonnent. Elles nous
étonnent, parce que nous nous disions : « Que TOrient bouge,
cela nous est bien égal ! Ce ne peut pas être sérieux ! » Depuis
des siècles, nous nous sommes accoutumés à ne voir dans TOrient
qu'un magasin de décors, de même que, pour nous, jusqu'à ces
dernières années, les Japonais n'étaient que des personnages de
paravens. Il faudra peut-être, à brève échéance, réformer,
là-dessus, nos idées.
En attendant, le pli est pris. Malgré tous les changemeus
matériels, malgré le mouvement novateur qui s'affirme d'un
bout à l'autre du monde musulman, nous persistons à envi-
sager l'Orient comme le suprême asile, — comme une sorte do
conservation intangible de la couleur locale. Un bandeau a été
mis sur nos yeux par nos poètes et nos romanciers, et nous
n'avons pas le courage de le soulever. Nous ne voulons point
admettre que l'exotisme est mort, tué par l'expansion coloniale,
par la diffusion de la culture européenne, — et que, devant les
graves problèmes que soulève, dans toute l'Asie, la collision des
races, la badauderie littéraire n'est plus de saison. Nous nous
obstinons à chercher l'Orient là où il n'est plus.
Rien n'y fait. Nous avons beau savoir que tout est changé,
nous moquer nous-mêmes de notre candeur, nous restons,
malgré tout et toujours, les lecteurs éblouis des Orientales. Cet
Orient méditerranéen, qui est si près de notre Europe, qui est si
semblable à nos pays latins, nous le voyons encore avec les
yeux de nos grands-pères romantiques !
En 1836, Théophile Gautier écrivait à un de ses amis qui
voyageait en Algérie : « Rapporte-moi quelques bons pots do
couleur locale I m Nous n'avons guère varié depuii. Rapporter
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LE MIRAGE ORIENTAL. 355
^ielques-uns de ces « bons pots, » — c'est toujours, pour nous,
la grande affaire. Manie puérile, avouons-le, car il faut, en
Orient, beaucoup de bonne volonté, pour croire à cette fantas-
magorie de l'exotisme, tel que nous le comprenons, — et pour
résister à la douche réfrigérante que la vue immédiate de la
réalité inflige aux enthousiasmes les plus robustes.
II
D'abord, les voyages sont aisés. Ils ne réclament aucun effort
héroïque, et les prix sont relativement modestes. Plus de
dangerâ à courir ! Plus de fatigues à surmonter ! Inutile de
fréter un brick, comme Lamartine, et de s'exposer, pendant des
semaines, aux tortures du mal de mer. Le déplacement n'est pas
beaucoup plus long que pour une villégiature en Riviera. Une
croisière de circumnavigation en Méditerranée, c'est tout bonne-
ment un « tour de lac. »
Les affiches des gares et les réclames des joiirnaux vous en
avertissent. Par TOrient-Express, Stamboul n'est qu'à trente-
sii heures de Paris. En quatre jours pleins, les Messageries mari-
times vous débarquent sur les quais d'Alexandrie. Et, même,
trois jours suffisent maintenant aux paquebots à turbine de
VEgyptian Mail Company. De Port-Saïd à Jaffa, ce n'est qu'une
nuit à passer en mer, et, si l'on pousse jusqu'à Beyrouth, c'est
vingt-quatre heures enWron... Vous mettez pied à terre : des
wagons, en général très confortables, vous attendent pour vous
mener plus loin. Ceux qui vont de Louqsor à Assouan sont mer-
veilleusement aménagés : petites tables, fauteuils d'osier mo-
biles, divans capitonnés de cuir, fort propices à la sieste, por-
tières défendues par de triples châssis superposés et dont l'un est
muni de verres bleus qui tamisent la lumière trop crue, —
enfin, raffinement suprême, des glacières pratiquées sous le plan-
cher, pour tenir au frais les provisions de bouche et les boissons !
Sur la ligne de Bagdad, c'est encore plus beau. Les voitures de
première sont de véritables salons, où le velours rouge s'étale
avec une profusion et un faste tout germaniques.
Et c'est ainsi que, dans l'express du Caire, on peut, tout en
déjeunant, saluer, par la baie vitrée du wagon-restaurant, les
premières voiles blanches des dahabiehs qui descendent le Nil.
Damas elle-même, — Damas, la reine du Désert, — est tout
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ù5G REVUE DES DEUX MONDES.
aussi facilement accessible, Un chemin de fer à crémaillère vous
fait gravir, sans trop de cahots, les pentes roides du Liban et
vous dépose, au bout de quelques heures, sur une petite place
poudreuse, toute grouillante de cochers et de pîsteurs d'hôtel :
on entre en fiacre dans la ville des Omméades. Le pèlerin lui-
môme, le pèlerin du Saint-Sépulcre, n'a plus grand mérite à
visiter les Lieux saints. Il est bien tranquille en débarquant :
parti de Jaffa par le train de midi, il sait que, pour cinq heures,
il prendra le thé, à Jérusalem, dans le hall de V Hôtel du Parc.
Mais voici le revers de la médaille : tout le temps que dure
le voyage, grâce aux chemins de fer et aux paquebots, — on
sort à peine de l'atmosphère européenne et « civilisée* » Les
hôtels et les agences, qui s'emparait de vous au débarquer,
achèvent de vous séquestrer dans vos mœurs à vous, de vous
isoler en quelque sorte du milieu ambiant. On n'a point à y
changer ses habitudes, sa nourriture, son hygiène. On y coudoie
les mêmes gens qu'à Nice ou à Âix-les-Uains. Les types sont
prévus, les conversations aussi. Le mobilier, comme le menu
des repas, est désespérément pareil dans tous ces modernes
caravansérails. Leurs interprètes vous épargnent la peine d'entrer
en contact avec les gens du pays. II n'est pas jusqu'à vos
sorties, jusqu'à vos divertissemens qui ne soient réglés d'avance,
— et cela sans le moindre souci de vos préférences personnelles.
Les agences auxquelles vous vous confiez y ont mis bon ordre.
Quand vous arrivez dans quelque localité de la Haute-Egypte,
le manager de votre hôtel sait à quelle heure vous visiterez les
ruines, à quelle heure, les bazars indigènes ou les dames
galantes. On ne vous consulte pas : les provisions sont prêtes
pour l'excursion, emballées dans des couffins, — et l'on y retrouve
invariablement les mêmes victuailles, — d'Alexandrie à Kartoum,
— d'Athènes à Patras, — de Jérusalem à Balbek, — à savoir : deux
œufs durs, une cuisse de poulet desséchée, une tranche de
rosbif coriace, une croûte de fromage et deux oranges, — sans
oublier le poivre et le sel roulés dans de petits cornets de papier.
C'est immuable comme une institution.
Des ânes fringans piaifent à la porte de l'établissement.
Quelles que soient vos répugnances, il les faut enfourcher. Vous
voilà parti pour les nécropoles et les sanctuaires... Vous vous
imaginez peut-être que vous serez libre de choisir votre itiné-
raire, de vous arrêter ici ou là? Point! Les guides ont leurs
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wiFwir^^'^^'"
LE MIRAOB ORIENTAL. 357
programmes et leurs habitudes, qu'il est imprudent de déranger,
sous peine de fâcheuses complications. Bien plus, cette colla-
tion que vous avez payée au poids do Toret qu'un de vos âniers
trimballe pompeusement, à votre suite, dans un couffin, — vous
n'avez même pas le droit de la manger où vous voulez. Ainsi, à
Philae, — Baedeker vous le signifie formellement, — « le dé-
jeuner qu'on a emporté avec soi se mange près du kiosque. »
Vous entendez? Ce n'est point dans le temple d'Isis, ou dans le
temple d'Hathor, ou sous le portique de Nektanébo, — mais près
du kiosque de Trajan que vous grignoterez votre cuisse de
poulet. Agir autrement serait contrevenir à tous les usages et à
toutes les traditions.
Êtes -vous sur le Nil, le bateau fait escale en face d'un village,
des enfans à demi nus accourent, avec des cris et des gambades.
Vous ébauchez le geste de leur lancer une poignée de piastres.
On vous en empêche. Un règlement l'interdit. Lisez plutôt la
pancarte qui est affichée sur le pont : « Défense de jeter de la
monnaie aux enfans, — par respect pour la dignité humainel »
Pas n'est besoin d'ajouter que ce règlement est anglais et pro-
testant!...
D'un bout à l'autre, vous êtes, pour ainsi dire, tenu en
lisières. Quand ce ne sont pas les conducteurs des agences, ce
sont vos guides et vos drogmans, qui dirigent vos démarches et
vos actions, qui vous étourdissent de leurs bavardages et de
leurs bonimens, qui jugent en dernier ressort de ce que yous
devez voir ou ne pas voir, qui enfin s'interposent perpétuelle-
ment entre vous et la réalité. Et ainsi cette réalité vous arrive
déformée comme un texte qu'on lit dans une traduction. Les
amis, les connaissances, les gens « bien informés » qu'on ren-
contre là-bas ajoutent leurs gloses aux commentaires des âniers:
c'est encore pis. Le texte original s'oblitère davantage. On risque
fort de n'y plus rien comprendre. Et comme, après ces excur-
sions toujours trop brèves, on se replonge immédiatement dans
l'ambiance cosmopolite des hôtels, le dépaysement devient à
peu près impossible. Il faut bien se contenter avec la couleur
locale de pacotille qu'on a pu grappiller au passage et qui ne
vous apprend pas beaucoup plus que les photographies ou les
cartes postales achetées en cours de route. Concluons que les
(c commodités » des voyages modernes sont très surfaites. Leur
but inavoué, c'est d'empêcher de voir les pays qu'on traverse.
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338
REVUE DES DEUX MONDES.
m
Voulez-vous les voir, réellement, et, si je puis dire, pa*
vous-même ? Ce n'est pas toujours commode et cela coûte sou-
vent fort cher ! Le voyage ainsi compris devient un extra non
prévu dans les ordinaires programmes. Vous paierez en consé-
quence. Vous serez seul et désarmé contre la conspiration uni-
verselle des gargotiers et des guides qui vous tondront et vous
écorcheront sans pitié. Maïs enfin, c'est Tunique moyen de
bien voir, et il est assez naturel qu'on y mette le prix. Vous-
voilà donc résigné d'avance à toutes les pirateries ! Vous vous
lancez à l'aventure!... Alors, les désillusions commencent.
Sans doute, — à moins d'être tout à fait naïf, — nul ne s'é-
tonne de traverser, à Constantinople ou au Caire, d'immenses
quartiers absolument européens d'apparence? On n'est pas sur-
pris davantage de croiser, sur les trottoirs des avenues toutes
neuves, ou de coudoyer, dans les bars, de jeunes effendis fort
correctement habillés *à la dernière mode de Londres ou de
Paris. Cela, on s'y attendait plus ou moins. Mais c'est dans les
quartiers populaires que la déception est cruelle.
On se faisait une fête de flâner dans les bazars. On les avait
parcourus rapidement le jour de Tarrivée, et l'on avait gardé
une vision confuse, autant qu'émerveillée, de ce papillotement
de couleurs, de tout ce bariolage insolite pour des yeux occi-
dentaux. On y revient, on s'accoutume à l'ambiance, on examine
les choses et les gens d'un esprit plus rassis, et voilà qu'on
s'aperçoit que le bazar oriental n'est plus guère qu'un souvenir.
Les petites échopes de la plèbe, comme les grands magasins
pour touristes, sont envahis par une affreuse camelote, alle-
mande, ou autrichienne, en général. C'est à faire frémir, quand
on y regarde de près. Les contrefaçons ou les malfaçons indi-
gènes surtout, dépassent tout ce qu'on peut imaginer en fait
d'horreurs. Qui ne les connaît, ces plateaux de cuivre repoussés
à la grosse, ou ciselés si sommairement qu'on s'écorche les
doigts aux aspérités du métal? Et ces cafetières si mal soudées
qu'elles fuient par le fond et qu'on n'ose même pas s'en servir
comme porte-bouquets? Et ces petites tasses bancroches, qui ne
veulent pas tenir sur leurs pieds? Et ces chapelets de coquil-
lages ou de verroteries que les âniers suspendent au cou de
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LE MIRAGE ORIENTAL. 359
leurs ânes et que les vieilles Anglaises rapportent triomphale-
ment à leurs poignets, en poussant des : vei-y beautiful^ in-
deed?... » Et ces piquages à la machine que le Juif narquois ou
Tastucieux Arménien vous insinue comme authentiques bro-
deries de Boukhara, non sans vous faire remarquer des taches
significatives : « Tu vois, c'est l'eau de la pluie ! L'étoffe il a tra-
versé le désert sur le dos des chameaux!... »
Au grand bazar de Constantinople, des centaines de machines
à coudre vous remplissent les oreilles de leur tic tac. Quel coup
pour la couleur locale et quel avertissement pour les amateurs
de vieilles broderies à la main ! A Uamas, l'allée centrale des
souks est couverte par une arcature de fonte, comme nos gares
et nos marchés publics. Le reste est à l'avenant. Arrêtez-vous
devant cette boutique, au seuil enguirlandé de ceintures voyantes
et de mouchoirs syriens liés en grosses touffes multicolores. Les
mouchoirs, — les beaux keffidjés aux longs cordons flottans, —
ont été fabriqués à Vienne, comme d'ailleurs ces cachemires, si
parfaitement imités, où les personnes aisées se taillent, pour
l'hiver, de moelleux gilets. Les velours sont italiens, ou alle-
mands : ils viennent de Milan, ou de Crefeld, ne coûtent pas
cher et ne valent pas grand'chose. Les soieries de Lyon, si
appréciées autrefois, sont considérées comme trop coûteuses.
Il y en a bien quelques ballots, mais enfermés dans des fonds
d'armoires : le marchand qui a bouleversé des. piles entières
pour les retrouver, vous avoue que cela ne se vend plus. Mémo
les souks de la librairie, — dernier refuge du moyen âge mu-
sulman, — prennent un aspect déplus en plus moderne et euro-
péen. Nos fournitures scolaires s'y étalent, nos encres et nos
crayons, nos papiers, nos gommes et jusqu'aux cartables de nos
collégiens. Les épiceries sont empoisonnées de pétroles, pétroles
de Bakou, pétroles américains, et les conserves de Chicago s'y
alignent à côté des savons marseillais.
Au sortir des bazars, vous rejetez-vous sur les cafés? C'est
une autre déception, surtout pour ceux qui connaissent nos
cafés maures d'Algérie, où le mobilier ancien s'est à peu près
conservé. Au Caire, comme à Damas, à Beyrouth, à Stamboul,
les divans disposés à l'intérieur, le long des plinthes, les bancs
de bois surélevés où Ton s'accroupit pour fumer et pour boire,
toutes ces vieilleries pittoresques tendent à disparaître. Les
tables et les chaises métalliques de nos estaminetSi les verre-
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'^T^
360 REVUE DES DEUX MONDES.
ries et les faïences de nos manufactures expulsent les vieux
ustenf^iles et les vieux sièges orientaux. Aux plafonds s'espacent
des lampes à pétrole, — ces hideuses lampes allemandes qu'on
retrouve dans tous les pays du Levant, — énormes et pansues,
avec des abat-jour de zinc munis de pendeloques en bouchons
de carafes. On y fume les cigarettes de la régie ottomane, ou
égyptienne, on y lit môme de vagues journaux, et, presque
partout, des graphophones, colportés par les commis voyageurs
teutons, nasillent des chansons arabes.
Pas plus que les cafés, les mosquées n'ont échappé à la con-
tagion. A part les très belles et les très anciennes, où les taches
de mauvais goût moderne s'effacent dans la splendeur de Ten-
semble, la plupart sont tristement défigurées par des importa-
tions occidentales. Des ferblanteries effroyables ont remplacé
les suspensions de cuivre, aux godets d'alb&tre ou de verre co-
lorié, et les merveilleux globes de lampes décorés par les arti-
sans d'autrefois sont passés dans les vitrines des musées. Les
moquettes de la Place Clichy se substituent aux tapis de prières.
Des barbouilleurs italiens ont couvert les murs d'arabesques de
cabaret. A Stamboul, l'intérieur de la Mehmet Fathi, peintur-
lurée en noir, est d'un effet funèbre et désastreux. Les petites
mosquées des quartiers excentriques sont encore plus affligeantes :
ce ne sont que guirlandes, carquois et bouquets de roses, et les
revètemens de faïence n'ont rien à envier à ceux de nos cabinets
de toilette (1). Enfin, dans les turbés, comme dans les mosquées
elles-mêmes, on peut admirer de superbes rideaux de velours
rouge à crépines d'or, avec des baldaquins en bois doré. Et Ton
songe aux magnificences de nos salons de préfectures et de nos
salles d'attente de première classe. '
Oui ! tout cela est navrant pour les âmes éprises d'exotisme!
Les costumes aussi s'en vont. A part le tarbouch, la mise d'un
fonctionnaire turc ou égyptien est identique à celle d'un fonc-
tionnaire européen. Sans doute, les gens du peuple, les fellahs
et les nomades restent forcément fidèles à la mode ancienne,
d'ailleurs si simple qu'elle n'est presque pas susceptible de chan-
(i) Autrefois, la coupole de la mosquée d'Omar, à Jérusalem, était lambrissée
extérieurement de faïences persanes. Ces précieuses plaques ont presque toutes
disparu, vendues, me dit-on, à des touristes par des Imans indélicats. On bouche '
les trous, — et cela j'ai pu le constater de mes yeux, — avec de grosses céra-
miques italiennes.
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pmuui ^^-Ts^.^
LE MIRAGE ORIENTAL. 36 1
gement. Mais quiconque a vu les Arabes d'Algérie ou du Maroc
ne trouvera qu'un agrément médiocre à regarder les foules po-
pulaires de l'Orient. Mettons à part les Bédouins de Syrie qui
ont une assez fière prestance : tout le reste est quelconque. On
dirait qu'à mesure qu'on avance vers le Levant, les costumes
s'étriquent et perdent de leur noblesse. Ni lecaffan^ni legombaz
n'ont les beaux plis amples du burnous. Cela tombe tout droit et
cela vous engaine comme un fourreau. Il y a d'ailleurs, chez
ceux qui les portent, une tendance de plus en plus marquée à
choisir des couleurs ternes, des draps noirs ou gris. La ffala-
bieh de la plèbe égyptienne est une simple blouse qui ne saurait
rivaliser, pour l'ampleur et pour l'éclat, avec la gandoura algé-
rienne. Elle est uniformément bleue, de même que les voiles
des femmes sont uniformément noirs. Et les tcharchaffs des
dames orientales, — égyptiennes, syriennes ou turques, — sont
également noirs, et noires aussi les voilettes qui leur cachent le
visage. De sorte que la tonalité générale, — contrairement à ce
qu'on espère, — est plutôt lugubre, ou tout au moins assez
sombre... Quand je partis pour l'Egypte, un peintre de mes
amis, amoureux de la couleur et de la lumière sahariennes, me
dit, à ma grande stupéfaction : « Âfa! vous aHez-là-baô ! Je vous
plains! L'Égyple est un pays noir! » L'Egypte un pays noir ! quel
paradoxe ! Et cependant, c'est au moins vrai pour le Delta du
Nil. Les masures grisâtres construites avec la boue du fleuve, les
petits palmiers rabougris et brûlés, les voiles noirs des femmes,
les grandes plaines limoneuses, et nues après la moisson, tout
cela compose, sous le ciel mat et embué de poussière, une gra-
dation de teintes neutres, qui n'est pas sans tristesse (1).
Les physionomies et les types sont à l'avenant des costumes.
Ici encore, comme pour les Bédouins de Syrie, il faut faire une
exception en faveur des Turcs, de race ou de formation mili-
taire : ceux-là offrent un caractère indéniable d'aristocratie.
Mais tous les autres, — tous ces Levantins courbés sous
l'esclavage depuis des milliers de siècles, vivant de trafic, de
pilleries ou de métiers louches, — ils ne trahissent, sur leur
figure, comme dans leur maintien, que la ruse mercantile, la
bassesse sournoise, ou la placidité molle des gens habitués à
(1) Qu'on me permette de citer ici un mot d'Octave Uzanne qui exprime à mer-
veille la mélancolie du Delta, à de certaines époques de l'année : « L'Egypte, c'est
la Bretagne de TOrient. »
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36â REVUE DBS DEUX MONDES.
obéir. Auprès d'eux, nos bergers du Sud algérien passerai
pour des grands seigneurs. Vraiment, il n'y a pas de quoi s'(
citer l'imagination sur ces exemplaires d'une humanité certa
nement inférieure à la nôtre. Le désordre, la négligence, Tincur
domestique des plus fortunés, l'ordure avec laquelle ils voisiner
sans répugnance, où ceux de la classe inférieure semblent môm
se complaire, l'aspect sordide des logis et des rues, — quan
on a touché toutes ces tares, contemplé toutes ces laideurs
respiré tous ces miasmes, c'est le désenchantement suprême !
Si, maintenant, dégoûté de la pouillerie orientale, étourdi
par le vacarme des tramways, des attelages et des automobiles,
repoussé de partout par les vulgarités d'une civilisation qui se
décompose, on cherche un dédommagement dans le spectacle du
passé, — voici toute une nouvelle série de déboires ou de tribu
lations. Sauf peut-être en Grèce, les ruines, dans tout l'Orient,
sont, autant dire, inabordables. En Egypte, où elles abondent
c'est à croire qu'une administration vigilante s'est appliquée à er
défendre l'accès. Et d'abord, on n'y pénètre que muni d'un tickel
qui s'achète à la porte, à moins qu'on ne se soit pourvu, une
fois pour toutes, — et moyennant une livre égyptienne, — d'une
carte de légitimation valable pour tous les lieux à visiter. Sans
doute, c'est là un usage courant, même en Europe, et qui se
justifie suffisamment par la nécessité d'arrondir le budget des
fouilles. Mais cette formalité, insignifiante dans une ville,
devient odieuse en plein désert, ou dans des pays perdus. Là
encore, il faut donc que l'on se heurte à l'éternel fonctionnaire
embusqué derrière son guichet, que l'on exhibe un permis, ou
que Ton passe à la caisse. Les personnes amoureuses de solitude
et de recueillement en sont désagréablement froissées. Comment
se recueillir d'ailleurs et s'absorber dans la contemplation des
ruines, lorsqu'on n'y peut faire un pas, sans être escorté d'une
demi-douzaine d'estafiers? C'est dans cet équipage que l'on par-
court les hypogées de la Vallée des Rois, et si j'en parle nom-
mément, c'est que, nulle part ailleurs, l'escorte qui vous accom-
pagne n'est plus pompeuse. Les gâfirs qui vous précèdent
portent chacun sur leur épaule un long bâton, comme un suisse
de cathédrale porte sa hallebarde. Or les gdfirs, par métier, sont
blasés sur les émotions que vous venez chercher en ces endroits.
Ils sont impatiens d'en finir avec une cérémonie qui se renou-
velle trop souvent à leur gré. Alors, ils vous pressent, vous
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LE MIRAGE ORIENTAL. 363
entraînent, vous obligent à brûler les stations : c'est une revue
au pas de course.
Je ne sais comment font les autres, mais j'avoue que cet appa-
reil administratif suffit pour tuer en moi toute émotion. L'idée
seule que ces nécropoles sont en régie, que tout y est classé,
numéroté, que le programme de ma visite est arrêté dans le
moindre détail, — une telle idée, en des lieux pareils, m'en ôte
toute la poésie. Si Ton admet le système, il faut proclamer ce-
pendant qu'en Egypte on Ta poussé jusqu'à sa perfection. Dans
les hypogées, comme dans les grands hôtels cosmopolites, on
jouit des derniers rafânemens du confort moderne. A l'instar
des Métropolitains et des Excejlsiors du Caire ou d'Alexandrie,
toutes sont éclairées à la lumière électrique. A peine ètes-vous
entré qu'un gardien tourne le bouton d'un commutateur : em-
brasement général ! Les fresques mythiques des corridors, les
puits où dorment les Pharaons, les sarcophages monumentaux
des Apis vous apparaissent dans une apothéose d'Eden-concert.
Encîore une fois, chacun son goût ! Mais je préfère de beaucoup,
dans ces caveaux funèbres et qui devraient rester mystérieux, la
lueur d'une chandelle !
Pourtant, ces ennuis sont légers, en comparaison du reste.
Le pire, c'est l'exploitation commerciale des ruines, c'est la horde
de drogmans, de pisteurs, d'hôteliers, d'industriels de toutes
sortes qui se dressent, comme un mur opaque, entre vous et ce
que vous voulez voir. Les «progrès de la civilisation» en pays non
civilisés les ont rendus invisitables. Je n'exagère pas. Prenons,
par exemple, les pyramides de Gizeh, qui sont aux portes du
Caire. Je défie bien qui que ce soit de les visiter à loisir.
Un tramway électrique vous y conduit en trois quarts
d'heure. On suit une route plantée d'acacias et bordée de guin-
guettes, — telles que le Bar CléopâtrCy le Rendez-vous des chas-
seurs^ ou le Retour de la chasse^ — et l'on débarque entre une
brasserie allemande ou suisse, et un hôtel américain du tout
dernier cri, avec musique de tziganes et pistes' pour tennis. Le
décor est à souhait, n'est-ce pas, pour encadrer les quarante
siècles de Khéops et de Kliephrem?... On n'a pas le temps de for-
muler cette réflexion chagrine, qu'une nuée d'âniers et de cha-
meliers s'est déjà abattue sur vous. C'est en vain qu'on proteste,
qu'on affirme son intention formelle d'aller à pied et d'être seul
pour regarder en paix. Bon gré mal gré, il faut se hisser sur un
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-^T^ni
36i
REVUE DBS DEUX MONDES.
dromadaire^ ou enfourcher un bourricot. Alors commence unt
cavalcade hilarante, une chienlit carnavalesque, qui se déroule,
en une frise nabote et dérisoire, au pied des gigantesques pyra-
mides : grosses dames dodelinant de la gorge et du ventre entre
les bosses de leur chameau, chanteuses de beuglans cambrées
en des poses de sultanes, auréolées d'ombrelles du Bon-Marché,
ou brandissant des réticules ; maigres clergymen, comme fendus
en deux par leurs montures et dont les jambes sont si longues
que leurs escarpins semblent trotter d'eux-mêmes à ras du sol ;
pappas ventripotens, emportés au galop par des ânes fougueux,
le bonnet doctoral branlant sur l'oreille et les grandes manches
noires de leurs toges échevelées au vent de la course...
La chevauchée fait halte devant Khéops. Aussitôt, dix photo-
graphes s'élancent d'une baraque, vous assiègent, vous rem-
plissent les mains de leurs clichés* les plus flatteurs : « Comment
monsieur désire -t-il son portrait? A pied ou à cheval? A dos
d'âne ou à dos de chameau? » Et l'on vous fait admirer l'image
d'un touriste berlinois casqué de liège, cuirassé de kaki, bardé
de ceintures de cuir et botté de molletières, qui surgit, immense,
à côté d'une pyramide toute petite... Des gens raidis dans des atti-
tudes solennelles, sont en train de poser. Le photographe, la poire
de caoutchouc à la main, rectifie la pose : « Ne bougeons plus! »
Du haut de leurs quarante siècles les Pyramides contemplent!..
Horreur ! On s'échappe, on fuit vers le Sphinx, poursuivi par les
âniers qui tapent à grands coups de matraque sur le derrière de
leurs bêtes... Autre supplice! Voici maintenant les camelots
qui se précipitent, les brocanteurs de fausses antiquités ! Et il
faut négliger le splendide paysage désertique pour s'occuper de
scarabées et d'osiris en toc fabriqués à la douzaine par des mou-
leurs italiens. Pendant ce temps-là, les guides vous cornent aux
oreilles leurs bonimens. Celui-ci veut vous faire grimper au
sommet de la pyramide, celui-là veut vous entraîner dans les
souterrains. On est ahuri, assourdi, pris d'assaut. Impossible de
joindre deux idées, d'arrêter ses yeux une minute sur tel détail
singulier d'architecture, — ou cette coloration délicieuse qui pâlit
là-bas vers la chaîne libyque et qui va s'évanouir!... Une colère
vous saisit, on renonce brusquement, on abdique toute volonté
devant tant d'ennemis conjurés, — et l'on s'en revient mélan-
coliquement sur son bourricot, avec la rage impuissante de
n'avoir rien vu.
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'*T"%""
LE MIRAGE ORIENTAL. 365
Môme en été, quand les grands arrivages de touristes sont
suspendus, — même la nuit, — une visite tranquille est impos-
sible. Les soirs de pleine lune, la compagnie des tramways orga-
nise des services spéciaux. Les convois sont doublés, et, jusqu'à
minuit, c'est un va-et-vient perpétuel entre le Caire et Gizeh.
Comme la chaleur du jour est un peu tombée, on accourt pour
se mettre au frais et diner en famille au pied du Sphinx. Calicots
allemands, employés des banques, soldats de l'armée d'occupa-
tion, avec leurs femmes et leurs progénitures, — tout. ce monde
s'assied dans le sable. On déballe les provisions, les bouteilles
de soda, les chapelets de bretzels et les saucisses de Strasbourg.
Des coquilles d'œufs, des journaux graisseux, des pelures de char-
cuterie s'éparpillent autour des tombeaux pharaoniques. On crie,
on chante, les bouchons sautent, les ânes fouettés par leurs
conducteurs s'élancent au galop, emportant des femmes qui se
cramponnent et qui piaillent!... C'est charmant, cette petite
fête ! On était parti pour les splendeurs les plus lointaines de
l'histoire, et l'on tombe dans un dimanche de Vincennes ou de
Saint-Mandé !...
Or, cette fureur de profanation sévit d'un bout à l'autre de
l'Egypte. A Louqsor, h deux pas du grand temple d'Ammon, et
des ruines de Karnak, en face des nécropoles de la Vallée des
Rois, il se rencontre des touristes qui s'ennuient tellement qu'il
leur faut un carnaval comme à Nice, avec corso, bataille de
fleurs et bal travesti. On se déguise en Hathpr à tète de vache,
ou en Thout ibiocéphale. A Assouan, dans l'île d'Éléphantine,
toute blasonnée de cartouches royaux, toute pleine de substruc-
lions et de débris antiques, on a construit je ne sais quel Savoy
hôtel qui s'étale brutalement au milieu de toutes ces vieilles
choses et qui prête à ce paysage nubien un faux air de Genève
ou d'interlaken.
La nature elle-même n'échappe point à l'invasion sacrilège
de l'Occident. Les deux rives du Nil sont bordées d'usines, —
sucreries, ou fllatures de coton, — dont les cheminées fuligi-
neuses pointent au-dessus des gourbis en terre battue des fel-
lahs. Et, — détail amusant, — par amour de la couleur locale,
on a donné à ces cheminées des formes d'obélisques. Mais le
plus beau, c'est un castel moyen-âgeux, que s'est fait bâtir, à
Louqsor, un riche Hollandais. Cela domine la berge orientale du
fleuve. On y voit une tour à créneaux, des ogives et des mâchi-
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366 REVUE DES DEUX MONDES.
coulis, et le tout a été mis en couleur: blanc et rouge san^
bœuf, comme une cabine de bains.
IV
On ne saurait trop le répéter : ces discordances sont affL
geantes pour le nouveau débarqué. Le premier abord est plutô
rude, la désillusion souvent amère. Et potirtant, pourtant!..
En dépit de tout, c'est toujours l'Orient ! Ce sont les Orientale.^
menteuses, qui ont raison contre tous les démentis de l'expé-
rience. Qu'importent les profanations du passé, la médiocritë
du présent, les truquages impudens des agences, les bluff's des
réclames ! Il y a des minutes où tout ce qui vous charma jadis
dans les récits des voyageurs et dans les vers des poètes vision-
naires, où l'Orient de la légende se dégage des réalités misé-
rables et se remet à vivre devant tous, triomphalement.
Je suppose que vous veniez de traverser le Caire, en vous
dirigeant vers le faubourg de l'Abassieh. Vous en avez assez de
la Place de l'Opéra et du Jardin de TEzbekieh, de ses restau*
rans, de ses cinématographes et de ses petits théâtres. Les bou-
tiques vulgaires du Mousky, ses poussières et ses puanteurs, la
saleté, les boues croupissantes des ruelles populaires vous dé-
goûtent. Vous avez quitté le tramway, dépassé les derniers esta-
minets grecs et les dernières cambuses indigènes. Vous suivez
un sentier qui se perd derrière l'Hôpital français, — et, soudain,
vous voilà au milieu des sables...
C'est en juin, il est sept heures du soir, le soleil se couche...
Tout de suite une roche invraisemblablement rose s'empare de
vos yeux. Elle brille doucement en face de vous, parmi toute
cette aridité, comme une énorme conque marine, oubliée sur
une plage. Elle recueille, elle boit les splendeurs éparses de
l'air... Puis, un contrefort grisâtre, coupé d'une brèche, à travers
laquelle on distingue, au loin, les mornes étendues jaunes du
Désert, puis la chaîne dénudée qui aboutit à la citadelle du
Mokattam.
Au centre, trois mosquées funéraires, où sont ensevelis des
émirs. Les édifices délabrés se transfigurent aux feux du cou-
chant, les coupoles brillent, comme des sphères de vermeil, et
la masse des architectures se détache en noir sur le fond pâle
des éminences sablonneuses et de la vaste plaine désertique.
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LE MIRAGE ORIENTAL. 367
Dans le ciel, presque incolore à la limite des terres, à peine
azuré vers les hauteurs, la lune monte, — une lune d'çr, une
lune épanouie comme un fruit féerique, — et si étrange, si
extraordinairement belle, en sa calme ascension, qu'elle inquiète
à la façon d'un prodige... Silence, immobilité, pénombre douce...
Une fumée laiteuse, nuancée de lilas, se tient toute droite au-
dessus de la brèche rocheuse, où passaient autrefois les cara-
vanes. . .
De l'autre côté, un cimetière, à perte de vue, toute une cité
funèbre avec ses tombes, ses maisons peintes de couleurs claires,
comme les maisons des vivans. Par les fenêtres grillées, on
aperçoit les chambres garnies de divans, de tapis et de tentures,
où se réunissent, pour banqueter, les familles des défunts. Des
lanternes sont pendues au mur, à droite et à gauche des portes
cochères. On dirait qu'on attend quelqu'un, que des voitures
vont arriver... Mais les rues du cimetière sont vides. Personne!
... De loin en loin, un chien se sauve entre les stèles des sé-
pulcres indigens, un volet poussé par un souffle de brise tourne
lentement sur ses gonds. Des odeurs de cadavre s'exhalent par
les fissures du sol. Çà et là, des crânes, des ossemens luisent
sur de grosses pierres...
Et puis on escalade un monticule fait de gravats et de pous-
sières humaines, et l'immense ville des vivans se déploie sous
vos pieds, avec ses minarets et ses dômes, jusqu'au miroitement
lointain du Nil. Tout ce qu'on espérait, tout ce qu'on avait ima-
giné est dépassé en cette minute. C'est la ville de rêve qu'on
entrevoyait confusément à travers les récits merveilleux des
conteurs arabes. On ne peut plus s'en aller, on voudrait fixer à
jamais au fond de sa mémoire ce profil de cité rose et bleue,
qui se découpe en arêtes lumineuses sur le poudroiement ver-
meil de l'espace. Et l'on s'évertue à tout embrasser de ce prodi-
gieux horizon : la roche purpurine comme une conque géante,
les mosquées funéraires avec leurs coupoles de vermeil, lé
désert livide étalé sous la lune, et la ville silencieuse des morts
endormie à côté de la ville bruyante et fumante de labeur!...
Rien ne bouge, tout est figé dans l'outremer et les ors du
couchant comme une enluminure de manuscrit persan. La vision
est tellement splendide, qu'on n ose pas y croire tout à fait.
Pourtant, cette chimère est réelle. La vie palpite et chante tout
près de vous!... Voici deux jeunes gens qin surgissent, les
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^-^mm
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doigts entrelacés, entre les pierres bariolées des tombes. Ils
s'arrêtent au sommet du monticule, leurs robes éclatent dans la
lumière d'argent, — une robe bleue, une robe rose, — et ces
deux couleurs ardentes se penchent un instant sur les lilas et
les mauves de la Vallée funèbre. ..
Des visions, des émotions pareilles sont assez fréquentes
dans la moderne Egypte, pour faire oublier, — au moins à dis-
tance, — les désenchantemens de l'arrivée et les constatations
pénibles de l'espérience journalière. Un soir, comme je redes-
cendais de Mokattam, les yeux encore éblouis d'un coucher de
soleil sur le Val de l'Égarement, je rencontrai un jeune Syrien,
fonctionnaire khédivial, qui m'honorait assez volontiers de sa
conversation. Croyant le flatter, je lui dis mon enthousiasme en
termes aussi sincères que lyriques. Il me dévisagea ironique-
ment, haussa les épaules :
— Le mirage, mon cher! Le mirage 1... Vous autres Euro-
péens, vous serez toujours dupes du mirage oriental!... Êtes-
vous fou ? Grimper les rampes de Mokattam par quarante degrés
de chaleur, enfoncer dans le sable jusqu'à la cheville, ou vous
écorcher les pieds aux cailloux tranchans des pistes, le tout
pour contempler un ravin désQrt, sans un arbre, sans un pouce
de végétation !... Avouez que c'est de la démence!
Je n'insistai point. Ses pensées étaient ailleurs. Incontinent,
il m'annonça, tout heureux et tout aise, son prochain départ pour
la Suisse. Oui, il partait pour la Suisse, il allait s'y rafraîchir
sur les montagnes, tandis que moi, sottement, je m*obstinais à
me griller, en plein mois de juin, au soleil d'Egypte!... D'ail-
leurs, les hôtels y sont à bien meilleur marché, la vie moins
coAteuse qu'au Caire! Tout compte fait, cette villégiature loin-
taine lui vaudrait encore une économie, sans parler des agré-
mens du voyage.
Et, s'échauffant sur cette idée, il me dit :
— Ah! la Suisse! la France! l'Angleterre!... En voilà des
pays! à la bonne heure!... Vous autres, au moins, vous avez des
arbres, des fleurs, des prairies ! Un parc d'Angleterre, un jardin
français, c'est cela qui est admirable !... Et vos rues sont propres,
vos maisons confortables, vos cuisines exquises!... Et vos archi-
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^^
''ffW^
LE MIRAGE ORIENTAL. 369
tectures!... Qu'est-ce qu'il y a de plus beau qu'une cathédrale
gothique? Une mosquée, auprès d'une cathédrale, n'est qu'un
tas de plâtras!... Je suis Oriental, n'est-ce pas, je m'y connais un
peu mieux que vous ! Je vis ici, tandis que vous, vous n'êtes qu'un
passant ! Eh bien I vous pouvez m'en croire ! Je ne donnerais pas
une pelouse d'Oxford,une terrasse de Versailles pour l'Egypte tout
entière!... L'Orient? Vous ne savez pas ce que c'est! C'est l'ordure!
C'est le vol, la bassesse, la fourberie, la cruauté, le fanatisme, la
sottise! Oui, je hais l'Orient! Je hais les Orientaux, tous ces por-
teurs de tarbouchs, tous ces égréneurs de chapelets!...
Evidemment, ces propos injurieux partaient d'une ftme
aigrie. Les Syriens sont méprisés par les musulmans d'Egypte :
il est assez naturel qu'ils le leur rendent. Et il y avait encore,
dans la diatribe de mon compagnon, Tenvie plus ou moins
consciente de m'étonner, de berner un peu la bonhomie ocoiden-
taie. Mais j'avais entendu déjà des discours assez semblables
dans la bouche d'Égyptiens, mahométans et nationalistes. Seule-
ment, ceux-ci ajoutaient : <c C'est la faute des Anglais qui nous
laissent croupir dans la misère et dans l'ignorance ! Âh ! si nous
étions nos maîtres, vous verriez comme tout changerait!... »
Cependant, des déclarations de ce genre vous donnent à ré-
fléchir. Vous désirez en savoir plus long. Des lettres de recom-
mandation vous ont été remises pour des notables indigènes.
Vous en faites usage. Un aimable homme s'offre, avec empresse-
ment, pour vous guider à travers sa ville et vous la commenter,
Il parle notre langue ni plus ni moins correctement que la
majorité des Français. Il a étudié chez les Jésuites du Caire, puis
dans une de nos facultés du Midi, — Aix, Toulouse ou Mont-
pellier, — il est bachelier, licencié, docteur en droit. A la coif-
fure près, vous pouvez avoir l'iUusion de vous promener avec
un compatriote.
Naturellement, il vous montre de préférence les quartiers
nouvellement construits, il a soin de vous faire passer devant
les palais et les villas les plus modem-style^ devant les hôtels les
plus fastueux. Au fond, — et quoi qu'il dise, par pur snobisme
européen, — il est très fier de tout cela. Il vous entraîne vers le
grand pont de Gezireh, à l'heure élégante, où les plus beaux
équipages du Caire rentrent de la promenade. Tout le long de
la rue Kasr-en-Nîl, où s'échelonnent les banques, les grands
magasins, les agences diplomatiques, c'est un défilé ininterrompu
Tom XLVii. — 1908, 24
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REVUE DES DEUX MONDES.
de luxueux attelages, une exhibition d'uniformes et de toilet
féminines souvent du meilleur goût. On a, sous les yeux, le mouvc
ment, la représentation d'une de nos grandes capitales, qui oni
gardé les usages de cour... Vous voici à Gczireh, le quartier
sélect par excellence, celui des riches hiverneurs et des hauts
fonctionnaires. Rien n'y manque : champ de courses, jardin
zoologique, grand Palace à six étages. Et le défilé des voitures
et des automobiles continue sous les acacias qui bordent la
roule. Les quais du Nil sont envahis par les cafés-concerts, les
restaurans, les théâtres d'été. D'honnêtes familles sont attablées
sur les terrasses qui dominent le fleuve. Des chanteuses à l'accent
marseillais, des demi -mondaines à l'accent de Belleville paraissent
s'amuser follement aux propos de messieurs en tarbouchs. Nous
sommes en Europe, n'est-ce pas?... une Europe un peu ma-
quillée, et garnie de plantes exotiques, comme tel coin de la
Riviera...
Pour vous, l'illusion prend corps de plus en plus, en écoutant
parler votre guide. Il parle abondamment, il a bu du vin, quoique
Musulman, pour vous prouver qu'il est exempt de tout préjugé. Il
vous raconte sa vie d'étudiant, ses examens, où il brilla. Il dit :
« Nos ministères, nos administrations, nos journaux. » Et bientôt
l'entretien dérive vers la politique. Le ton, peu à peu, devient
agressif : « oppression de l'étranger, légitimes aspirations de
notre peuple, revendications nationales!... » Ce sont les idées,
c'est la phraséologie de notre presse et de nos discours de réu-
nion publique. On salue, au passage, ces vieilles connaissances,
un peu surpris tout de même de les retrouver si loin. Alors,
votre hôte, vous croyant convaincu, ajoute, par condescendance,
quelques phrases banales sur le rôle civilisateur de la France, sur
les grands principes humanitaires... Et il achève de vous ahurit*,
en vous déclarant lé plus sérieusement du monde : « Au fond,
nous sommes plus démocrates que vous ! »
Du coup, vous voilà rabaissé au rang de vil réactionnaire
par cet Oriental si « avancé. » Vous oubliez que le personnage
qui vous tient ces discours est peut-être un pacha, qui se fait
donner de l'Excellence et saluer très bas par ses subalternes.
En tout cas, vous prêtez l'oreille, de plus en plus intéressé...
Et, à mesure qu'il disserte, un autre mirage s'ébauche dans votre
imagination : celui d'un Orient déjà conquis et transformé par
l'Europe. Ce mirage grandit, monte, vous emplit d'éblouisse-
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LE MIRAGE ORIENTAL.
371
mens. Vous n'êtes plus très loin de croire que la civilisation
définitive de l'Islam n'est qu'une question de pédagogie et peut-
être d'hygiène. Votre compagnon vous montre ses coreligion-
naires comme des gens altérés de science, avides de progrès.
Alors, le rêve pacifiste vous emporte. Des missions d'infirmiers
et d'instituteurs accompliront ce que cent, batailles n'ont pu réa-
liser! Plus de guerres! Plus de conquêtes brutales! Le canon
ne sème que la haine! De l'amour, et encore de l'amour! De la
lumière à flots! Que l'Académie des sciences resplendisse sur la
barbarie! ,
Et, vous n'en doutez pas, cette pénétration pacifique serait
généreusement récompensée par des bénéfices matériels incalcu-
lables. L'Egypte est si riche! Tout le monde y fait fortune.
Votre hôte lui-même se vante de ses gains. Il vous cite des
exemples fantastiques. Grâce à des spéculatione heureuses sur
les terrains du Caire, un tel a vu sa fortune quadruplée en trois
mois. Et, grâce aux nouveaux systèmes d'irrigation, les pro-
priétés foncières rapportent cent pour cent. L'Egypte est une
mine d'or!... Vous vous souvenez que, dans tout l'Orient, cette
hantise du trésor enseveli est comme une maladie endémique et
chronique. Ce que ce Jeune-Égyptien vous conte de son pays,
un Jeune-Syrien, ou un Jeune-Turc vous l'a conté du sien. Des
richesses fabuleuses sont enfouies dans le sol! Il n'est que de les
extraire! Ahl si l'on avait des capitaux pour exploiter tout cela!
Si le Sultan permettait!... ou plutôt si l'on était débarrassé de
cet abominable régime, le seul obstacle à la régénération de
l'Empire!..»
A force de se répéter, ces discours enchanteurs vous per-
suadent. Le mirage s'impose à votre esprit, — mirage financier,
industriel, humanitaire, — un mirage qui est le contraire de
l'autre et qui est peut-être encore plus trompeur ! La crise finan-
cière, que traverse en ce moment l'Egypte, en est unç preuve
trop évidente.
VI
Sommairement, je viens d'essayer de retracer les différens
états d'esprit, les phases d'agacement, de découragement et
d'exaltation que traversent habituellement les voyageurs, en
pays orientaux, depuis le touriste banal jusqu'au grave fonc-
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372 REVUE DES DEUX MONDES.
tionnaire investi d'une mission officielle. Le malheur est que la
plupart s'en tiennent là!
Autrefois, on nous reprochait d'ignorer la géographie. Si ce
reproche a été juste, assurément il ne l'est plus. En réalité, nous
voyageons beaucoup. Il est vrai que la masse profonde de la
nation éprouve encore une paresse à se déplacer. On ne voit pas
sortir de nos ports ces exodes nombreux de touristes que l'Alle-
magne, l'Amérique, l'Angleterre déversent continuellement sur
les deux rives de la Méditerranée. Mais, j'ose le dirç, la qualité,
chez nous, remplace la quantité. Nos voyageurs sont, en général,
plus instruits, ou plus désireux de s'instruire, que ceux des
autres nations. Leur seul défaut, c'est qu'ils vont trop vite.
L'élite même des Français qui voyagent ne se rend pas assez
compte qu'une initiation préalable est nécessaire.
Il ne suffit point de parcourir un payé et même d'y séjourner,
pour le connaître. Il faut véritablement s'y na/wm/w^, y prendre
les habitudes, les idées et jusqu'aux préjugés et aux passions
des indigènes, — quitte à s'en déprendre ensuite. L'intuition
directe des âmes, des antagonismes de races, des conflits d'inté-
rêts, c'est la condition indispensable pour juger sainement. Rien
n'y supplée. On aura beau créer des chaires d'ethnographie et de
psychologie comparées : ceux qui auront suivi ces cours seront
bien étonnés de se trouver tout neufs^ lorsqu'ils débarqueront
quelque part, — et ce sera exactement comme s'ils n'avaient
rien appris. Les bourses de voyage elles-mêmes donnent de fort
médiocres résultats. On les avait fondées avec la généreuse in-
tention de déniaiser un peu nos étudians de Sorbonne et d'École
normale. Ce serait parfait, si, réellement, ces jeunes gens réus-
sissaient à se dépayser, à s'acclimater dans un milieu très diffé-
rent du leur. Bien loin de là, on les oblige à faire, en une année,
le tour de la planète, à transporter, de Paris à Tokio et de Tokio
à Boston, la poussière de leurs bibliothèques et de leurs salles
de conférences. Que veut-on qu'ils rapportent de cette course à
toute vapeur, sinon des banalités de table d'hôte et les idées
toutes faites dont s'alimentent la presse et les conversations dans
les cinq parties du monde?
Le pire, c'est qu'ils se croient obligés d'écrire sur ce qu'ils
ont à peine entrevu ! Quelle chose abominable que le souci de
l'écriture en voyage! C'est tuer, dans leur germe, l'impression ou
l'émotion sincère. J'ai passé huit ans en Algérie, sans écrire une
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LE MIRAGE ORIENTAL. 373
ligne : c'a été ma meilleure école et la période la plus féconde
de ma vie.
Seul, un séjour prolongé et, en quelque sorte, naturel, eu
pays étranger, peut développer le sens exotique. Je dirais plus
volontiers : le sens colonial, parce que ce mot implique la notion
non seulement spéculative, mais aussi pratique et, par consé*
quent, complète des âmes et des contrées. Le vrai voyageur doit
être, au moins d'intention, le colon qui s'établit sur une terre,
avec la volonté de la faire sienne. Sans doute, le colon ne de*
vient jamais l'indigène, mais il n'est plus complètement Thommo
de sa patrie d'origine. C'est un être à part, merveilleusement
propre à s'adapter n'importe où, pourvu qu'une première fois il
se soit détaché de son milieu natal. Cette première adaptation
lui facilite et lui abrège singulièrement les autres. Le voyageur
qui a acquis le sens colonial peut parcourir, après cela, le monde
entier: en quelque lieu qu'il aille, il ne sera pas longtemps un
étranger.
Faute de cette initiation, les personnes les plus cultivées,
les mieux intentionnées, commettent des erreurs d'appréciation
perpétuelles, ou se laissent aller à des engouemens, ou à des
excès d'indignation, qui prêtent à rire aux gens avertis. Lo
contraire serait surprenant. Qu'est-ôe qu'un Français de France,
même en le supposant bourré de lectures préparatoires, peut
bien comprendre h des âmes levantines ou africaines? L'atmo-
sphère matérielle et morale, oti il se trouve jeté brusquement,
est tellement dissemblable de la sienne ! Vous imaginez- vous, en
plein tohu-bohu oriental, ce député dont l'expérience expire,
je ne dis pas même au seuil de sa circonscription, mais au seuil
du Palais-Bourbon; cet homme de lettres qui ne sait rien, en
dehors du petit cercle des journaux, des revues et des salons
mondains, et que l'habitude de la phrase incline à considérer
comme vrai tout ce qui est matière à littérature; cet universi-
taire qui prend ses diplômes pour des brevets de capacité uni-
verselle et que ses fréquentations.purement intellectuelles rendent
inapte à pénétrer des natures rudes, ou violentes, — ou seule-
ment façonnées par des mœurs qu'il ignore?...
Lorsque j'étais en Orient, il n'était bruit; dans les milieux
scolaires, que d'une inspection toute récente qui venait de révo^
lutionner à la fois les maîtres et les élèves. Assurément l'inspec-
teur mit toute sa bonne volonté à remplir convenablement la
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REVUE DES DEUX MONDES.
t&che qui lui avait été assignée. Mais on ne s'improvise pas,
six semaines, pédagogue oriental. Malgré toiis ses efforts poi
tenir une juste balance entre les erremens de l'esprit local et 1*
principes intangibles de renseignement laïque, ce fonctionnair<
se comporta dans les écoles de Damas et de Beyrouth à peu près
comme il eût fait dans celles de Pantin ou de Noisy-le-Sec.
Ayant remarqué, en Syrie, l'usage presque général du pétroh
(ce qui est, en effet, d'un observateurjudicieux), il se crut auto-
risé de ce chef à interroger des bambins sur une substance qui
se trouve dans toutes les épiceries de leurs quartiers : « Mon
enfant, parlez-moi du pétrole! » Naturellement, les bambins
restèrent bouche bée. Ce n'était pas dans leurs cahiers. Sur quoi,
l'inspecteur, triomphant, s'empressa de conclure que leurs pro-
fesseurs congréganistes négligent les leçons de choses pour un
psittacisme abrutissant et rétrograde.
Notez d'abord que la même question posée à de petits Fran-
çais de nos écoles laïques n'eût sans doute pas obtenu de réponse.
Mais ce qui dénote une méconnaissance complète du milieu,
c'est cette condamnation sommaire du psittacisme. Comme si,
depuis des siècles, l'ensei^ement oriental était autre chose que
de la mnémotechnie ! Du plus humble écolier jusqu'à l'étudiant
des grandes universités musulmanes, tous ne font que répéter
la lettre du livre. On a droit au titre de kodja, quand on sait
par cœur tant de sourates du Coran. Il en est de même chez 1^
chrétiens orientaux. Va-t-on détruire, du jour au lendemain,
des habitudes d'esprit si profondément enracinées? Et, quand on
le pourrait, ne serait-il pas d'une détestable pédagogie de com-
battre une tendance, — mauvaise en soi, je le veux bien, —
mais qui peut être merveilleusement utilisée ?
Ne l'oublions pas: ces élèves des écoles des Frères sont des
étrangers, qui ne parlent pas le français en dehors des classes.
Serait-il pratique de le leur apprendre rationnellement? On peut
juger, en France, des résultats de la méthode rationnelle. Ils
sont décourageans. Plût à Dieu qu'on nous eût enseigné l'alle-
mand ou l'anglais comme à des perroquets ! Au moins nous par-
lerions ces langues, tandis que nous les déchiffrons à peine l
L'Oriental, lui, avec sa mémoire exercée et prodigieusement
réceptive, son oreille très fine, son instinct d'imitation, réalise
en très peu de temps un tour de force que nous ne pouvons pas
accomplir avec des années d'études. Il parle le français comme il
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LE MIRAGE ORIENTAL. 375
Ta entendu parler autour de lui, et c'est vraiment tout ce qu'on
peut exiger d'un enfant qui borne son ambition à être drogman
ou garçon d'hôtel !
Une erreur de pédagogie, comme celle-là, n'est pas, après
tout, extrêmement grave. Mais il en est, dont les conséquences
vont plus loin, parce qu'elles touchent à notre politique géné-
rale. Si, au lieu de passer si vite, nous nous appliquions davan-
tage à mieux connaître les âmes, nous arriverions à modérer
fort utilement l'essor de nos utopies. Nous constaterions que la
culture française ne signifie pas la même chose pour nos esprits
et pour ceux des Orientaux ; nous comprendrions comment ils
adultèrent nos idées, comment ils les plient au gré, de leurs pas-
sions, de leurs aspirations, de leur nature; comment ils les dé-
forment, au point qu'elles deviennent, ou peu s'en faut, le con-
traire d'elles-mêmes. Nous saurions que la France, bien loin de
déborder sur le monde, est renfermée dans des préjugés très spé-
ciaux, — que c'est un tout petit îlot perdu dans la confusion de
l'immense univers, — et que les principes qui nous paraissent
essentiels au salut du genre humain, le reste de l'humanité ou
les ignore, ou ne nous les envie pas.
Pour ce qui est de l'Orient, en particulier^ nous l'envisage-
rions d'un œil moins prévenu. Nous serions en garde contre ses
mirages.
Ce n'est ni le pays féerique que nous ont décrit nos poètes^
ni le pays avide de civilisation moderne dont rêvent nos uto^
pistes. La vérité est que l'Orient se transforme et l'Islam avec
lui, mais dans un sens qui n'est peut-être pas celui que nous
souhaitons. Il est entré dans une période de crise, où le passé
lutte contre le présent, où les mœurs anciennes, entamées par les
mœurs nouvelles, composent un spectacle hybride et déconcer-
tant. Si les fidèles de la couleur locale s'en détournent avec
dégoût, ce spectacle est, pour d'autres, un des plus curieux et
des plus suggestifs qu'on puisse regarder aujourd'hui. J'ajoute
que les réflexions qu'il suggère sont parmi les plus graves de
l'heure présente.
Louis Bertrand.
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LES
RICHES DEPUIS SEPT CENTS AN
HONORAIRES DES AVOCATS
« Faut prendre en considération l'état de Tavocati » dit au
xïn* siècle Beaumanoir; « n'est pas raisonnable qu'un avocat qui
va à un cheval ait aussi grande journée que celui qui va à deux
chevaux ou à trois ou à plus...» Le Parlement était alors am-
bulatoire, les avocats étaient payés à la journée et, comme on
voit, à tant par tète... de cheval; c'est-à-dire suivant leur train,
suivant qu'ils représentaient plus ou moins; cette chevauchée
graduée étant sans doute le critérium de leur importance et, par
hypothèse, de leur mérite.
Au barreau actuel il arrive encore assez souvent que Ton
paie l'influence plus que le talent, que des considérations étran-
gères à la pure valeur juridique et à l'éloquence du Palais en-
trent en ligne de compte dans la fixation des honoraires ; mais
c'est là vraiment le seul trait de ressemblance de nos avocats
actuels contemporains avec les « amparliers » du temps de saint
Louis, nom donné jadis à leurs prédécesseurs.
(l Voyez la Revue da !•' févrie ■ 1907.
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1
LES RICHES DEPUIS SEPT CENTS ANS. 377
I
D*abord, et c'est un poinl capital dans cette histoire des re-
Tenus privés^ les grands avocats du moyen âge gagnaient des
sommes infiniment moindres que les nôtres. Des ordonnances
royales avaient fixé un maximum, — 2400 francs par cause en
1274, 1500 francs en 1344, — mais ce maximum, les hono-
raires étaient d'autant moins capables de lexcéder qu'ils eussent
vainement prétendu l'atteindre (1). Les plus favorisés restaient
bien en deçà; je n'en ai pas trouvé qui aient dépassé 1 000 francs,
et il ne se rencontrait pas à ce taux peut-être une cause par an.
Les profits des « maîtres » renommés, aussi bien que ceux
des moindres robins, étaient taxés par les tribunaux ; c'est en-
core une autre différence entre les avocats du présent et ceux
du passé. Elle n'est pas à l'avantage de ces derniers, car, si elle
nous permet de mieux connaître le fond de leur bourse, elle
nous les montre aussi sous un jour peu favorable quant à la
délicatesse professionnelle.
Advocatm et non latro,
Res miranda populo...
dit élogieusement l'hymne composé en l'honneur de saint Yves,
le patron de la basoche. A coup sûr Yves de Kermartin ne fut
pas le seul homme de loi des temps chevaleresques dont la pro-
bité n'ait pas été sujette à caution ; mais, à mesurer l'écart entre
les demandes et les taxes, il semble que les avocats évaluaient
leurs salaires, c'est-à-dire leurs consultations, leurs plaidoiries,
leurs écritures et celles de leur clerc, avec une exagération ma-
nifeste.
Quand le juge du xiv® siècle ne réduit leurs mémoires que
des deux tiers, c'est qu'ils ont été relativement très modérés. Le
plus souvent, c'est le cinquième, le dixième et même le ving-
tième seulement de la somme prétendue par lui que le tribunal
(1) Je n'ai pas besoin de rappeler au lecteur que tous les chiffres, sans excep-
tion, contenus dans cet article sont des chiffres actuels. Ainsi, les 2 400 francs de
1274 sont la traduction de 30 livres tournois, dont la valeur intrinsèque est de
600 francs; lesquels, multipliés par 4 pour avoir leur puissance d'achat en 1908,
représentent 2 400 francs de nos jours. Toutes les sommes anciennes, citées au
cours des pages qui vont suivre, ont été préalablement converties de même.
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378 REVUE DES DEUX MONDES.
allouait à Ta vocat : demande-t-il 430 francs? « Habeat 21 franc,
dit la sentence. A un autre qui réclame 900 francs, la ta/
répond : « Rien du tout, — Nihil, » — soit parce que le proc<
n'avait pas eu lieu, soit parce que le défenseur avait essayé a
se faire payer par plusieurs cliens les mêmes frais de voyage.
Qu'ils soient établis à forfait ou à la journée, les honoraire^
sont toujours assez minces : « Une journée d'avocat comm^
celui-ci, dit un jugement de 1350, est en ce pays de 5 sols, —
10 francs actuels. — C'était une honnête moyenne. Qu'il fût,
suivant sa classe, « de pays, » autrement dit de province, ou de
parlement, l'avocat n'obtenait jamais plus de 16 francs par jour.
Pour xme plaidoirie les prix varient de 11 francs à 200; poui
une cause, comprenant un certain nombre de plaidoyers succes-
sifs, ils oscillent de 1 00 à 1 000 francs et se tiennent en général
aux environs de 150 francs. Jean Le Coq et Henry de Marie,
qui plaident en 1339 comme exécuteurs testamentaires de l'ar-
chevêque de Reims, reçoivent, l'un 85 francs, l'autre 130 francs.
Dans une affaire où ils requéraient 64 francs, deux avocats sont
taxés ensemble à 8 fr. 60. On peut augurer des chiffres recueil-
lis dans les archives que les gains annuels, attribués par quel-
ques historiens à des célébrités de leur temps, à Guillaume du
Brueil, à Jean des Mares, à Régnant d'Acy qui se faisait, dit-on,
4000 florins au xiv® siècle, — soit 120000 francs d'aujourd'hui, —
sont de fantaisie pure.
Au lieu d'honoraires éventuels, les meilleurs avocats rece-
vaient alors de leurs gros cliens un traitement fixe, une « pen-
sion, » système qui se perpétua jusqu'à la fin de l'ancien ré-
gime et qui n'a rien de commun avec la qualité d' « avocat-
conseil » de nos grandes administrations publiques et de nos
sociétés industrielles ou financières.
Ces pensions n'étaient pas énormes : les quatre avocats de la
Ville de Paris au Parlement touchent 450 francs chacun (1387).
Les échevins de Reims entretenaient à Paris 5 avocats aux
gages de 500 francs chacun ; la ville de Lyon n'en avait qu'un
et lui servait seulement 280 francs de pension (1420). Plus gé-
néreuse, une abbaye comme celle de Saint-Faron de Meaux
allouait 540 francs et deux paires d'habits à son avocat, tenu de
plaider partout où besoin serait (1363). Les grands feudataires,
les grandes corporations, avaient naturellement aussi leurs
défenseurs attitrés : ceux du roi de Navarre, Charles le Mau-
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LES RICHES DEPUIS SEPT CENTS ANS. 319
vais, étaient payés de 700 à 800 francs (1368) ; le duc de Bour-
gogne en pensionnait une douzaine sur le pied de 750 francs par
an au xiv* siècle et de 560 francs au siècle suivant. Il est curieux
en effet de noter que ces allocations diminuèrent beaucoup
depuis la guerre de Cent ans jusqu'à la Renaissance, sans que,
d'ailleurs, la politique ni l'état matériel du pays y fût pour rien.
Seulement, à la « matricule » du Parlement, ce que nous ap-
pelons aujourd'hui le « tableau » de TOrdre, étaient inscrits
seulement 50 avocats au commencement du xiv® siècle. Leur
nombre s'accrut beaucoup dans la seconde moitié du xv* siècle
où, comme dit Loysel, il commença à « provigner; » en d662, il
dépassait 400. Quatre cents avocats pour le Paris de 1562, qui
ne comptait sans doute pas plus de 200 000 âmes, cela équivau-
drait à 5 200 pour le Paris de 1908, peuplé de 2600000 habitans.
Or, notre capitale n'en possède aujourd'hui que 1 200 et,
quoique le ressort de sa cour d'appel soit beaucoup moindre
que celui de l'ancien Parlement et que nos pères fussent beau-
coup plus processifs que nous, ces avocats si abondans, qui man-
quaient d'ouvrage, durent, par leur multiplicité même, faire
baisser les tarifs. Les avocats des ducs d'Orléans, au lieu de
680 francs de pension en 1 389, ne reçurent plus que 270 francs
en 1445; celui du comte d'Angouléme, père de François I®*",
était payé 320 francs (1480); celui de la comtesse de Glermont,
(( licenciées-lois et ès-décrets, » n'a que 250 francs (1514) et celui
de la ville de Lyon n'a que 65 francs en 1582, tandis que son
prédécesseur, cent soixante ans plus tôt, avait, comme on vient
de le dire, quatre fois autant.
Un jurisconsulte éminent pouvait accroître son pécule en
cumulant de riches clientèles : Jean Simon était à la fois avocat
du Roi, du Duc d'Orléans et du cardinal d'Avignon, Alain de
Coétivy; il pouvait obtenir des gages exceptionnels, comme
Guillaume du Brueil à qui les capitouls de Toulouse servent un
traitement de 2500 francs (1338). Malheureusement, ces traite-
mens n'étaient pas payés avec une grande régularité : l'avocat
devait souvent plaider pour faire financer des cliens distingués,
mais récalcitrans.
Les avocats n'avaient pas moins pullulé en province qu'à
Paris, si l'on en juge par leur effectif au xvu* siècle, en des villes
comme Périgueux où ils étaient 36, Vitry-le-François, où ils
étaient 40, et Gahors où ils étaient 106. Ils ne paraissent ni plus
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380 REVUE DES DEUX MONDES.
ni moins payés que dans la capitale : au moyen âge, où il se
plaidait des causes de S francs à Paris, il se voit à Bergerac des
honoraires de 53 francs payés par la ville. Il se voit aussi à
Blois, à Romorantin, des plaidoiries de 8 francs et, « avec
écritures et mémoires, » de 16 francs. A la fin du xvi* siècle, une
consultation d'avocat à Chartres ne se payait pas S francs, moitié
moins qu'une tête de loup capturé ou abattu, d'après le tarif en
vigueur.
II
Le ménage Goncini, si l'on en croit certains mémoires, se
souvint en arrivant au pouvoir, sous la régence de Marie de
Médicis, d'un procureur du roi nommé Barbin qu'il avait connu
àMelun; recommandé par le favori et par sa femme, Barbin obtint
l'intendance de la maison de la Reine. A son tour, il poussa le fils
d'un ami intime, l'avocat Bouthillier chez lequel il logeait à
Paris; et ce dernier, héritier du cabinet de l'avocat La Porte,
grand-père de Richelieu, se fit un devoir de reconnaissance
d'appuyer le petit-fils de son ancien patron en lui facilitant
l'accès du conseil.
Quoi qu'il en soit de cette origine assez obscure de la for-
tune politique du ministre de Louis XIII, le barreau de ce temps
ne tenait qu'un rang social assez humble ; par suite de la vénalité
des charges judiciaires, il ne profitait pas de Tascension nou-
velle des gens de robe. « En France, écrivait le président de
La Roche-Flavin, il y a fort peu de fils de maison, ou de per-
sonnes qui aient moyen d'avoir des états ou de vivre de leurs
rentes, qui se veuillent adonner à la postulation. »
C'est qu'entre ceux qui plaident et ceux qui jugent, la question
d'argent établissait une ligne de démarcation presque infran-
chissable. Jusqu'au xvi® siècle, lorsque les grands magistrats et
les gardes des Sceaux se recrutaient exclusivement dans leur
corps, les avocats pouvaient aspirer à jouer un rôle, en obte-
nant de la faveur royale un office judiciaire : des hommes poli-
tiques, comme Jean Desmarets et Juvénal des Ursins, n'étaient
que simples avocats, lorsqu'ils entrèrent au Parlement avec la
qualité d' « avocat général, » synonyme alors de chef du par-
quet. Guillaume Poyet, pour avoir plaidé un procès de la mère
de François I«' (1521), fut d'emblée investi du même poste,
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LES RICHES DEPUIS SEPT CENTS ANS. 381
d'où il passa président, puis chancelier de France. Ces perspec-
tives d'honneur comportaient aussi des profits : lorsqu'en 1810,
Jean Le Lièvre était nommé par Louis Xll avocat-clerc en Parle-
ment, aux gages de 11500 francs, il se trouvait par là même
gratifié d'un traitement supérieur à tout ce qu'un avocat indé-
pendant pouvait gagner, et il n'aliénait pourtant pas son indé-
pendance, puisque les magistrats du parquet avaient, sous l'an-
cien régime, le droit de plaider pour les particuliers, si bon leur
semblait, pourvu que la couronne ne fût point partie en la cause.
Dès le règne de Henri IV, il ne se voit plus d'avocats arrivés
par le barreau; il ne s'en voit même plus un seul, jusqu'aux
années qui précèdent la Révolution, dont l'histoire ait gardé le
souvenir; puisque Lemaitre ou Patru sont uniquement connus
de nous, le premier comme neveu du grand Arnauld, intime-
ment mêlé aux querelles de Port-Royal, le second en qualité
d'hommes de lettres, critique et grammairien. « Tout ce qu'il
faut faire pour devenir riche me déplaît, » écrivait, au cardinal
de Retz, Patru qui d'ailleurs mourut très pauvre. Mais se fût-il
enrichi dans le métier oratoire, ce contemporain des Plaideurs?
Singuliers orateurs étaient ces prédécesseurs de l'Intimé,
dont les harangues indigestes, — luculentœ oràtiones^ — garnies
des citations les plus imprévues, nous apparaissent à distance si
comiques après avoir excité l'enthousiasme de nos aïeux.
Écoutez Favocat Salomon, membre de l'Académie française, où
il avait été élu de préférence au grand Corneille, son concurrent
en 1644, écoutez-le revendiquer pour le théologal du chapitre
de Lyon le revenu disputé d'une prébende. Il fait, à propos de
la discipline ecclésiastique, intervenir Aristote, l'âme du monde
et l'harmonie universelle des êtres d'après les Platoniciens, parle
de la position diverse des astres, de l'établissement de la reli-
gion dans les Gaules, retourne aux astres, empoigne les comètes,
décrit leurs « embrasemens, » passe à la chute du démon et à
ses causes, aux ravages de l'ambition parmi les hommes, aux
guerres et aux querelles particulières, à des considérations sur la
médecine, puis sur la noblesse : « Il faut s'arrêter, dit-il, à la
contemplation de la nature, qui est la conformation de toutes
les choses en leur premier principe; » il annonce partir de là
pour étudier les prébendes théologales, mais disserte au contraire
sur Marc-Aurèle, le sang versé par cet empereur, la gloire des
martyrs; il s'étend sur Crescentius, disciple de saint Paul, Pho-
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382
REVUE DES DEUX MONDES.
tins, Photinus, en prend texte pour décrire les cérémonies de
primitive Eglise et finalement, après quarante-cinq pages c
même style, conclut en dix lignes à ce que Ton paie au théologi
le revenu qu'il réclame.
Si Voti ne lisait pas ces morceaux imprimés tout vifs, oi
croirait à une gageure. La Martellière, homme de grande repu
tation, commençait un plaidoyer pour les jésuites par le réci,
de la bataille de Cannes, et Jobert, autre célébrité, expliquant
les devoirs des évoques, en trouve l'origine dans Homère et
affirme qu'Hector a été le premier évêque de Troie. Cette manie
persista presque jusqu'à la fin du règne de Louis XIV, où maître
Fousset, plaidant pour la comtesse de Saint-Géran contre des
parens qu'elle accusait du rapt de son fils, débute par l'histoire
de Junon, qui, « ayant appris que Jupiter lui avait fait une infi-
délité en abusant d'Alcmène... etc. » Il insinue que le prophète
Isaïe semblait avoir prédit, en son chapitre LXV, l'accouche-
ment fabuleux de la comtesse de Saint-Géran.
c( Montauban, dit Tallemant, mettait en lisant les auteurs ce
qu'il y trouvait de beau sur de petits morceaux de papier, qu'il
jetait dans un tiroir ; quand il avait une plaidoirie à composer
il tirait une poignée de ces billets, au hasard, et il fallait que
tout ce qu'il avait ainsi tiré y entrât. » Ce n'est peut-être qu'une
plaisanterie, mais le procédé parait assez vraisemblable. Ces
digressions prodigieuses et les répliques qu'elles provoquent
montrent que le « Ah ! passons au déluge, » de Racine, est un
trait de mœurs nullement chargé. L'excuse du style judiciaire,
c'est que ce genre emphatique, épisodique et allégorique était
universel ; de simples rapports administratifs étaient rédigés dans
la même forme.
Cette érudition banale, dont l'avocat faisait si grande dé-
pense, lui était payée ce qu'elle valait, assez peu de chose. L'or-
donnance de Blois (1579) portait que les avocats devraient, à
peine de concussion, écrire et parapher de leur main, au bas de
leurs factums, le salaire qu'ils auront reçu. Cet article, qui sou-
leva de la part des intéressés de vives protestations, ne fut
jamais appliqué à la lettre ; mais les avocats continuèrent à être
taxés, et un arrêt du Parlement, en 1693, réglant les parts res-
pectives des avocats et des procureurs dans les « dépens, » déci-
dait encore quelles sortes d'écritures appartiendraient aux uns
et aux autres.
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LES RICHES DEPUIS SEPT CKNTS ANS. 383
es besogneux, gui n'avaient d'autre bien que leur diplôme,
se résignaient pour le monnayer à de louches abonnemens avec
les procureurs, dont ils plaidaient les causes à prix fixe. Dans
les sièges subalternes, ils se faisaient procureurs eux-mêmes et
cumulaient les deux emplois, comme les avoués actuels de
quelques-uns de nos tribunaux de première instance. En France,
aujourd'hui, l'avoué fait parfois encore à l'avocat l'avance de ses
honoraires, tandis qu'en Belgique c'est le contraire: l'avocat
fait souvent à l'avoué l'avance des frais du procès.
Ces honoraires, jusqu'au commencement du xviii* siècle où,
par un point d'honneur particulier à notre pays, l'usage s'intro-
duisit de ne plus les réclamer en justice, l'avocat pouvait
intenter une action pour en obtenir le paiement. Plus volontiers
il se faisait payer d'avance : « Il faut, dit Furetière, au moindre
avocat pour voir vos actes une pistole, — 36 francs, — en entrant
à son cabinet et l'autre à la sortie, et plus vous faites le pauvre,
plus vous reculez vos expéditions. » Il y avait des consulta-
tions de 150 à 200 francs à Paris, il y en avait de 12 francs en
province; mais à Paris comme en province la moyenne était
beaucoup plus près de 12 francs que de 160.
L'étudiant riche, après avoir reçu le bonnet de docteur, do
dix-huit à vingt et un ans, quelquefois plus jeune encore, —
M* Jacques Corbin, avocat à treize ans après avoir passé ses exa-
mens de droit à douze, faisait à quatorze ans son premier plai-^
doyer, — s'occupe de trouver un office à sa convenance dans le
win duprésidial ou du Parlement. D'autres portent la robe et le
bonnet sans jamais paraître à la barre, si ce n'est pour prêter le
serment de « garder les ordonnances, » et les gardent d'autant
nweux qu'ils n'ont pas l'occasion de les transgresser. Piliers de
Palais, assidus à leurs piliers où ils apprennent et débitent des
iionvelles, « avocats de Pilate sans cause, » ils vivent des rentes
lassées par leur père, ancien marchand, et se contentent d'un
titre qui les grandit dans leur milieu.
Dans une société où la situation sociale s'achetait avec les
places, il fallait être riche pour devenir quelque chose et, par
<^la seul qu'il ne menait pas à la richesse, le métier d'avocat ne
donnait pas l'accès des honneurs. La majorité de ceux qui l'exer-
çaient y joignaient d'autres emplois, plus ou moins subalternes,
^1 les classaient dans l'opinion à un niveau modeste. Ceux qui
balisaient des économies acquéraient quelque charge en pro-
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384 REVUE DES DEUX MONDES.
vince où elles n'étaient pas chères : un avocat au Parlement de
Paris , le sieur de Tessé, intendant du duc de Saint-Simon,
est propriétaire d'un office d'avocat du roi au bureau des
finances de Poitiers (1692). D'autres, appointés à l'année par de
grands seigneurs, sont leurs conseils, « curateurs » des fils éman-
cipés et hommes de confiance de la famille.
Quant aux maîtres achalandés qui, de Henri IV à Louis XV,
arrivent à l'aisance dans leur vieillesse, ils laissent des fils qui
entreront peut-être dans la noblesse de robe ou d'épée ; tel Eus-
tache Marion, marquis de Courcelles, mestre de camp de cava-
lerie en 1690, arrière-petit-fils de l'avocat Simon Marion ; tel
encore Jérôme Bignon, dont le père était avocat, le grand-père
notaire et l'arrière-grand-père marchand à Angers. Mais il fal-
laiit pour cela deux générations, parce qu'on mettait soixante-dix
ans pour amasser dans cette carrière ce qu'un habile partisan
gagnait en dix-huit mois. Le fils d'un notaire de Saint-Zacharie
( Var), nommé Le Blanc, devient procureur, puis avocat à Aix ; le
fils de l'avocat devient conseiller au Parlement de Provence et
s'appelle Le Blanc de rHuveaume, du nom d'un ruisseau qui
traverse son parc. Ses descendans acquièrent près des Baux l'im-
portant domaine de Servane et vivent en nobles seigneurs. Telles
sont, au xvui® siècle, les paisibles ascensions du barreau.
Presque partout surplombé, il ne s'en offusque pas ; il éprouve
une vénération naturelle devant les puissances. Berryer, père
de l'illustre orateur du xix« siècle, avocat lui-même à la fin de
l'ancien régime, raconte ses débuts au Palais : suivez-le quai
Malaquais, à Thôtel Mazarin, où, grâce à l'appui d'un confrère
en renom, il est mandé par la duchesse de Bouillon qui lui veut
confier une petite cause. Il pénètre « non sans émotion » dans
les antichambres du rez-de-chaussée. On le fait monter dans le
cabinet de toilette où se trouve la maîtresse du logis : « A l'as-
pect de la duchesse, dit-il, je me sens en quelque sorte atterré
par la magnificence qui me frappe la vue. Trois ou quatre femmes
de chambre, fort proprement mises, occupées, chacune dans sa
partie, de la parure d'une grande dame si étudiée dans son
faste, si digne à l'extérieur et dont les gestes étaient nobles, les
paroles mesurées, concises, imposantes. »
C'est un ravissement sincère dont l'expression monte aux
lèvres de Berryer: « A peine suis-je arrivé jusqu'à elle, conti-
nue-t-il, profondément incliné, qu'avec la plus gracieuse facilité,
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LES RICHES DEPUIS SEPT CENTS ANS. 385
elle m'invite à prendre un siège qui était près de sa toilette.
Je prends le siège et le reporte aune plus grande distance d'elle.
Cette marque de respect de la part d'un jeune homme lui plut
sans doute, car elle me remercia de l'acceptation que j'avais faite
de sa cause. » Gerbier, mandé lui aussi, arrive en élégant négligé
du matin, avec la petite perruque ronde, un rouleau de papier
à la main. 11 n'a point l'hommage tremblant du jeime Berryer,
mais tout de même il sent sa distance et le « respect » qu'il offre
n'est pas du tout celui de nos contemporains, qui vaut tout juste
leur « considération distinguée. » Une autre duchesse pourra se
jeter un jour à ses genoux pour le décider à plaider une cause
qui paraissait perdue d'avance ; il sait que sa situation sociale
n'en sera pas augmentée.
« A peine, disait Gui Patin au xvii* siècle, si un vieil avocat
de grande réputation peut être comparé et assimilé aux conseil-
lers de la grand'chambre, maîtres des requêtes et autres magis-
trats. » Le fossé ne s'était guère comblé jusqu'à Louis XVI.
En face des riches propriétaires d"offices, du greffier en chef et
même du premier huissier à qui sa charge donne la noblesse
héréditaire, les avocats sont peu de chose. Vis-à-vis de « Nos
Seigneurs » du Parlement, du grand banc olympien des prési-
dens au mortier de velours, les « maîtres » en bonnet noir ne
sont presque rien. Si chacun connaît aujourd'hui Tronchet, Ver-
gniaud, Portalis, Treilhard, Target, Bigot de Préameneu, Merlin
de Douai, Chauveau-Lagarde et quelques autres membres du bar-
reau, durant les années antérieures à 1789, c'est uniquement
grâce au rôle politique que jouèrent ces personnages durant la
Révolution ou l'Empire ; de Gerbier, pourtant le plus célèbre de
tous, mort en 1788, le nom est parfaitement oublié, sauf par les
professionnels.
Une évolution radicale s'est opérée, depuis que le public a
appris à juger les jugemens, jusqu'à nos jours où, contre l'opi-
nion, les arrêts ne peuvent plus grand' chose. Le barreau n'a pas
gagné tout ce que la magistrature a perdu. Mais, socialement,
nos avocats actuels sont égaux et nos grands avocats sont
supérieurs à leurs juges, parce qu'ils possèdent cette noblesse
démocratique qu'est la « notoriété. »
Et comme la démocratie, en décernant de façon éphémère à
ses élus les hautes dignités de l'Etat, amoindrit plutôt les fonc-
tions qu'elle ne grandit les fonctionnaires, il arrive qu'un avocat
TOME xLvii. — <ft08 2n
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386 REVUE DES DEUX MONDES.
tel que Waldeck-Rousseau pouvait sans vanité écrire dans un
lettre intime : « Tout le monde sait que je suis de ceux qui per-
dent à être ministre. » Un autre avocat, entré dès la trentième
année dans un cabinet dont il était Thonneur, avait une mère
avisée qui disait en hochant la tête : « La position de ministre
n'est pas suffisamment sérieuse pour un homme qui a son ave-
nir à faire. » Le propos eût beaucoup surpris au xviii* siècle.
III
Le Paris de 1789, peuplé d'environ 500000 âmes, comptait
600 avocats, répartis entre ces douze bancs ou piliers de la
grand'salle dont chacun portait un nom: la Prudence, TÉpée
Herminée, la Bonne foi, Sainte Véronique, les Consultations, etc.
De ces 600 la moitié ne se faisait admettre que pour Thonneur.
De nos jours, sur les 1 200 avocats parisiens inscrits au ta-
bleau, il y en a 600 qui ne mettent jamiais les pieds au Palais;
le chiflFre maximum atteint dans les scrutins pour les élections
au conseil de l'Ordre ne dépasse guère 680 et, parmi ces 650,
beaucoup ne paraissent jamais en dehors des jours de vote. En
fixant à 300 le nombre des avocats qui vivent de leur profession,
qui du moins essaient d'en tirer un profit appréciable, — puisque
les 20000 affaires d'assistance judiciaire ne rapportent rien aux
stagiaires qui en sont chargés, — je ne crois pas être très éloigne
de la vérité.
Le « tableau » actuel de l'Ordre a donc ceci de commun
avec l'ancien « registre matricule, » qu'aujourd'hui comme na-
guère, beaucoup d'avocats inscrits ne plaident pas. C'est, avec la
robe et le rabat, la seule ressemblance entre le barreau moderne
et celui du xvin® siècle. Ressource du jeune homme « qui a plus
de talent que de légitime, » la profession d'avocat, pour lui don-
ner de quoi vivre, l'obligeait à travailler « en chambre » à la
disposition des procureurs, qui lui faisaient faire des extraits
raisonnes de leurs dossiers. D'ailleurs, les anciens avocats écri-
vaient nécessairement autant qu'ils parlaient, puisque la moitié
des procès étaient des « procès par écrit, » c'est-à-dire des affaires
qui n'étaient pas portées à l'audience et se « vidaient » à huis
clos, sur le rapport d'un conseiller, en des séances qui s'ouvraient
à l'aube, en été dès quatre heures du matin.
11 n'était bruit alors que des abus sans nombre, engendrés
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LES RICHES DEPUIS SEPT CENTS ANS. 387
par celte clandestinité. Les conseillers-rapporteurs avaient des
secrétaires, chargés de recevoir les « productions » respectives
des parties et de résumer les liasses produites. Les plaideurs,
dont ils recevaient l'argent sous main, faisaient leur fortune;
plus que celle des avocats grossoyeurs de factums, dont le salaire
se réglait sur le nombre de « grosses : » appointemens en droit,
à écrire, produire et contredire, appointement au conseil et en
droit et joint, appointement à mettre pour les provisoires, les
délibérés, etc. Tout cela valait 7 francs le rôle, et, si Ton comp-
tait par « vacation, » elles étaient d'une heure et se payaient
27 francs; en théorie du moins, car en pratique c'était tout autre
prix et beaucoup moindre.
Pour les plaidoiries, la taxe du moyen âge était désormais
sans importance; elle ne servait plus qu'à indiquer la somme que
le perdant devra remettre au gagnant pour l'indemniser des
frais d'avocat, quels que fussent les honoraires effectivement
payés. Ceux-ci ne dépendaient plus que de la générosité du client
et des exigences du défenseur ; puisque, comme dit Linguet
de ses confrères, « la délicatesse dont ils se targuent est une
charlatanerie ;.ils rougiraient de demander leur salaire après des
services rendus, mais ils les font payer d'avance. » Il y eut au
XVIII* siècle fort peu d'actions en règlement d'honoraires ; celle
que Linguet intenta au duc d'Aiguillon fit scandale: « Ayant,
disait-il, trouvé le duc entre le trône etl'échafaud, il l'avait rap-
proché de l'un et éloigné de l'autre, » et, pour y parvenir, avait
travaillé dix-huit mois et composé trois ouvrages énormes. Il
avait reçu 23300 francs (en 1770) et réclamait près du qua-
druple. En général, il était déjà de police au barreau que les
honoraires devaient être « offerts » spontanément et, pas plus
qu'aujourd'hui, il n'en était donné quittance. ^
On ne peut donc citer que des chiffres exceptionnels, par-
venus à la postérité dans la brume de la légende : tel est le
conte de M* Duvaudier, à qui un laquais vient dire à la levée de
l'audience que « sa voiture l'attend, » et qui trouve en effet
devant la porte, attelé de deux chevaux et conduit par un cocher
à sa livrée, un carrosse, sous les coussins duquel avait été glissé
un contrat de 9 000 francs de rente viagère, offert, ainsi que
l'équipage, par une cliente reconnaissante. Cet honoraire, « du
meilleur goût, » comme dit Berryer, est lui-même dépassé par
les 200000 francs que le marquis de Bussy aurait donnés à
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3S8 REVUE DES DEUX MONDES.
Gérbier et par les 600 000 francs que ce maître aurait reçu d'un
Canadien richissime, nommé Cadet, poursuivi comme concus-
sionnaire et qu'il fit réhabiliter après une lutte de deux années.
Je ne voudrais pas garantir la véracité du chiffre, bien que
maintes fois cité. Il en est de plus vraisemblables : à la suite
d'une plaidoirie importante où Gerbier avait fait triompher les
intérêts du duc de Bourbon, il reçut, dit-on, de ce prince une
tabatière en or contenant 4000 francs. — « Ah! s'exclama-t-il,
il faut être riche comme lui pour payer aussi magnifiquement. »
De cet « aigle du barreau, » comme l'avaient surnommé ses
contemporains, il subsiste des plaidoiries écrites ; elles nous
apprennent combien l'éloquence judiciaire a changé. Cette rhé-
torique de confection, aux phrases imprécises, aux adjectifs
sonores, ces morceaux à effets, tirés de loin par de longs dé-
tours, nous prouvent que le talent ne consiste pas à satisfaire
les esprits de son temps, et que c'est même souvent le contrcdre.
Gerbier savait, paraît-il, improviser un compliment « exquis »
au souverain étranger qui visitait à l'improviste le Parlement.
Au roi de Danemark, qui assiste à l'audience du haut de la
« lanterne » du Premier président, il expose qu'auprès de la
splendeur du palais de justice toutes les autres beautés de
Paris sont puériles et vaines; et s'animant : « Montez au Capitole,
s'écrie-t-il, venez admirer ces augustes sénateurs, ce corps an-
tique et vénéré... » Ce mouvement fut déclaré sublime; les
auditeurs, longtemps après, en étaient encore tout secoués.
IV
Les avocats d'aujourd'hui se mettent moins en frais d' « élo-
quence; » leur parole est cependant plus coûteuse. Telle som-
mité du barreau actuel a touché maintes fois 20 000 francs sans
en paraître surpris. C'est que les gros procès de nos jours
roulent sur des chiffres naguère inconnus; c'est surtout que,
parmi les parties en présence, ' — sociétés anonymes ou simples
particuliers, — il s'en trouve un bon nombre dont la richesse
n'est pas comparable à celle des plaideurs du règne de Louis XVI.
Nos grands avocats trouveraient infimes des honoraires dont
leurs devanciers, sous Napoléon III, se contentaient et que l'on
jugeait superbes, il y a cinquante ans, comparés au gainmépri-
sable des avocats du xviii^' siècle.
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LES RICHES DEPUIS SEPT CENTS ANS.
389
Mais le profit moyen de la corporation n'a pas du tout aug-
menté dans la même proportion que celui d'une pléiade de
maîtres brillamment « honorés, » grands orateurs, juriscon-
sultes savans ou simplement politiques en crédit, dont l'autorité
présumée sur les magistrats est, à tort ou à raison, escomptée
par la clientèle. Ici comme ailleurs, le prix obéit à des lois
économiques, tout à fait indépendantes des gens ou des choses.
L'élite pécuniairement favorisée est beaucoup moins nombreuse
qu'on ne croit. Quoiqu'il soit difficile d'avancer des chiflfres
précis, il n'existe pas, si l'on s'en rapporte aux estimations
compétentes, plus d'une dizaine d'avocats gagnant régulière-
ment 100000 francs par an. Celui dont l'intervention à la barre
fut prisée le plus haut, au cours du dernier quart de siècle,
atteignit une année, dit-on, 230 000 francs ; mais c'est là un
chifiFre tout exceptionnel.
Au-dessous de ceux-là, il s'en trouve une quinzaine dont le
cabinet rapporte de 50000 à 100000, une trentaine qui se font
de 30 000 à 50000 francs. Parmi lés 250 autres, on en peut
compter 60 qui gagnent de 10 000 à 30 00,0 francs, tout le reste
ne passe pas 10 000 francs par an.
En province, sur les 4000 inscrits au tableau des cours et
tribunaux, dont la majorité, bien que patentés, ne sont que des
avocats honoraires, 8 ou 10 en quelques grandes villes arrivent
au maximum de 60 000 francs, une centaine peut-être réalisent
10000 francs d'honoraires, et la masse de leurs confrères de-
meurent bien loin de ce dernier émolument. Il est avéré, malgré
les exagérations qui ont cours à ce sujet dans le public, que le
gain de l'avocat notable ou inconnu demeure très inférieur à
celui du médecin ou de l'artiste ; mais il est évident aussi que,
dans cette profession libérale conmie dans les autres, l'écart est
beaucoup plus grand de nos jours entre les privilégiés et la
foule qu'il n'était au moyen âge ou sous l'ancien régime. Le
salaire du petit groupe proéminent est 7 ou 8 fois supérieur à
ce qu'il était naguère, tandis que le salaire commun et moyen
a seulement doublé ou triplé. Les individus s'y espacent donc
sur une échelle beaucoup plus longue et l'inégalité de leurs
revenus a augmenté.
Si les avocats sont moins nombreux que jadis et s'il y a plus
d'avocats sans causes que de médecins sans malades, c'est que
l'effectif des plaideurs s'est beaucoup réduit dans notre siècle.
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390
REVUE DES DEUX MONDES.
Nous sommes infiniment moins processifs que nos pères et no
procès durent moins longtemps. C'est un goût aboli.
Le Paris de 1908 compte 51 avoués d'appel et 150 avoués
de première instance ; en y joignant les 60 avocats au Conseil
d'État et à la Cour de Cassation, nous arrivons au total de 261
personnes correspondant aux procureurs de l'ancien régime;
mais le Paris de 1789 comptait « en titre d'office » 400 procu-
reurs au Parlement et 300 procureurs au Chatelet, c'est-à-dire
trois fois plus que le nôtre et, ce qui est effrayant à penser, c'est
que, sans parler d'une dizaine d'entre eux qui parvenaient à
réunir ce que l'on nommait alors ime grande fortune, tous
vivaient dans une certaine aisance.
Mais aussi maints procès étaient éternels; ils passaient, du
titulaire qui les avait entamés, à son successeur, souvent même
à plusieurs générations de successeurs. Cela s'appelait des« fonds
d'études » et entrait en forte considération dans le calcul du
prix des charges. Une bonne saisie réelle, une bonne instance
d'ordre, une contribution bien étoffée, voilà ce qui, dans le
cabinet d'un procureur au Parlement, était en grande estime.
Entrer dans ces dédales de la chicane, en déblayer les sentes
poudreuses, en parcourir le labyrinthe, moins pour en sortir
que pour en prolonger les sinuosités; compliquer par des inci-
dens les formes naturellement ardues et multipliées, tel était
l'art dans lequel un praticien du Palais devait exceller.
N'eût-elle fait qu'alléger la procédure, simplifier l'ancienne
cascade des juridictions et anéantir ce chaos affligeant des lois
antiques, compilées en des centaines d'in-folio par les com-
mentateurs les plus bavards, que la Révolution de 1789 aurait
conquis un titre éternel à notre reconnaissance.
La profusion de charges artificielles, que l'ancienne routine
judiciaire avait engendrées, en était venue à passer pour natu-
relle aux yeux de nos pères ; si naturelle que plusieurs d'entre
eux, dans le premier tiers du xix* siècle, regrettaient la dispa-
rition de ces fonctions inutiles qui donnaient de l'emploi à la
classe bourgeoise. Berryer le père remarquait avec mélancolie,
au milieu' du règne de Louis-Philippe, que Sainte-Menehould,
sa patrie, bien que sa population n'excédât pas 3 000 âmes, pos-
sédait naguère « un bailliage, en certain cas présidial et tribu-
nal de commerce, une maîtrise des Eaux-et-Forêts, une élection
(pour les tailles), un tribunal dit des Traites foraines, un autre
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LES RICHES DEPUIS SEPT CENTS ANS. 391
dit du Grenier à sel, une subdélégation de Tintendance de
Champagne, une direction des domaines ; c'étaient autant de
carrières ouvertes à nombre de familles. La ville avait été rebâtie
avec assez d'élégance pour loger tous ces fonctionnaires. Sur la
même ligne qu'eux prospéraient leurs auxiliaires, avocats, no-
taires, procureurs et greffiers. Aujourd'hui (en 1838) un seul
tribunal, composé de quatre juges, remplace toutes les anciennes
institutions. On conçoit quel désappointement il en résulte,
l'éducation multipliant tous les jours les capacités... »
A ce point de vue très particulier du gain de ceux qui en
vivent et non du dommage de ceux qui en souffrent, il n'est
guère d'abus qui ne mérite d'être conservé. A Paris, le môme
auteur ne retrouve plus « l'afflux tumultueux des parties et de
leurs sufi'ragans, qui s'y agitaient de midi à deux heures chaque
jour, » tandis que les 400 études de procureurs vomissaient des
flots de « significations » sur le banc des huissiers au Parlement,
ni cet amas confus de degrés et d'échoppes, étagées sur les
degrés et flanquées de bureaux d'écrivains régnant tout au pour-
tour de l'ancienne Cour du Mai, Ces tableaux, si animés dans
les chants du Lutrin, au temps où le Palais était la halle aux
nouvelles et le foyer des émotions populaires, ont disparu avec
la monarchie.
Je crois que, si Ton pouvait comparer la somme globale que
les Français dépensaient à plaider les uns contre les autres
avant 1789, avec celle qu'ils dépensent aujourd'hui, on consta-
terait une réduction sensible en faveur du temps présent, parce
que le nombre des contestations portées devant la justice est
beaucoup moindre. Pourtant, le prix de chaque plaidoyer, pris
isolément, a augmenté. Il n'y a plus de plaidoiries ou de con-
sultations à 5, ni même à 15 francs, comme au xvii® siècle. Le
plus modeste stagiaire débute à 50 francs et reçoit souvent le
triple.
Chez le maître hotiorablement connu et classé, les honoraires
vont jusqu'à 2 000 francs et ne descendent jamais, pour un
litige futile, au-dessous de 300 ou 400 francs ; même en faveur
de cliens permanens tels que les riches sociétés industrielles ou
financières, aux juelles pourrait s'appliquer, en matières mobi-
lières, le vieux dicton de nos aïeux sur les gros propriétaires
fonciers de leur temps : « Qui a beaucoup de terres a beaucoup
de procès. » Mais ces puissantes collectivités, comme les simples
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■"'î'^'*"'^pi^pi
392 BEVUE DES DEUX MONDES.
citoyens, s'arrangent pour en avoir le moins possible, et Ton
serait surpris de la faible somme que leurs affaires contentieuses
procurent annuellement à leurs défenseurs attitrés.
La statistique judiciaire n'est pas moins probante : dans la
première moitié du xix« siècle, le nombre des affaires portées
chaque année devant la justice de paix était double de ce qu'il
est depuis dix ans, — 600 000 au lieu de 320 000. — S'il avait
baissé de moitié depuis 1850 jusqu'à la loi récente étendant la
compétence des magistrats cantonaux, c'est que les litiges échap-
paient en partie à leur juridiction, par suite de la hausse des
prix, pour aller devant les tribunaux de première instance. Ce-
pendant, ni ces tribunaux, ni les cours d appel, — que cette
même hausse des prix aurait dû doter d'un surcroit de besogne,
— ne virent augmenter sensiblement leurs affaires. Le total des
appels passa de lOSOOà 12200; celui des instances introduites
devant les tribunaux civils passa de 307 000 à 321 000 ; accrois-
sement égal ou même inférieur à celui de la population française
pendant la même période.
On doit en conclure que les tribunaux n'auraient certaine-
ment pas conservé leurs plaideurs de 1850, s'ils n'avaient vu
venir à eux une bonne partie de ces 280000 procès qui, infé-
rieurs à 100 et 200 francs en 1840-1850 et supérieurs à ces
sommes en 1895-1905, par le mouvement ascensionnel des prix,
étaient du ressort des juges de paix et vont maintenant tout
droit aux juges d'arrondissement.
Seulement ,ces petites causes se passent du ministère de
l'avocat et, dans notre bourgeoisie débonnaire, le goût du papier
timbré s'en va, l'âpreté procédurière de nos aïeux s'atténue et se
perd. Depuis vingt-cinq ans, l'effectif des avoués a diminué de
12 pour^ 100 et celui des huissiers de 17 pour 100. Les
4 900 huissiers restant ont bien de la peine à vivre, tandis que
25 000 trouvaient moyen de subsister sous Louis XIV.
V** G. d'Avenel.
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l^Wi^T^''
L'ŒUVRE DE GEVAERT
Le savant musicien auquel nous devons la Musique dans
r Antiquité, les commentaires des Problèmes musicaux d'Aristote,
les Origines du chant liturgique, la Mélopée atitique dans le
chant de l'Église latine, les deux livres sur 1 orchestre moderne :
Nouveau traité d'instrumentation. Cours méthodique d! orchestra-
tion, et quantité de travaux intéressant notre art dans le passé
et dans le présent, l'illustre directeur du Conservatoire royal de
Bruxelles, F. -A. Gevaert, vient de couronner son œuvre en
publiant un Traité d^ harmonie théorique et pratique, méticuleux
inventaire des ressources de la polyphonie, analyse approfondie
de ces ressources, vaste synthèse qui comprend vingt- quatre
siècles, de Platon jusqu'à nous. Si, après ce traité d'harmonie,
l'auteur nous donnait encore un Traité de Contrepoint et de
Fugue, sans autre guide que Gevaert, sans autre bibliothèque
que la collection de ses ouvrages, nos futurs compositeurs
pourraient acquérir la plus juste et la plus complète connais-
sance de la technique et de l'histoire de leur art. Mais un travail
de ce genre n'est point dans son programme, étant donné les
excellentes publications sur le contrepoint et la fugue parues
ces dernières années, l'inutilité d'un nouveau travail sur un sujet
aussi exploité, et l'horreur du maitre belge pour la banalité des
chemins battus. Combien plus précieuse nous serait une nou-
velle édition de la Musique dans C Antiquité Ihd. première, depuis
longtemps épuisée, date de 1875 et, depuis lors, que de documens
nouveaux, que de trouvailles! La maigre collection des mélodies
grecques conservées dans leur notation propre, — le chant gré-
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394 REVUE DES DEUX MONDES.
gorien nous en a conservé un grand nombre, maïs avec une noi
velle notation et d'autres paroles, — cette collection était restéi
telle depuis trois siècles, lorsqu'en moins de vingt-cinq ans,
elle s'est trouvée presque doublée : en Asie Mineure, on découvre
une chanson gravée sur un monument funéraire ; à Vienne, un
papyrus contenant des morceaux d'un chœur d'Euripide; à
Delphes, l'hymne à Apollon et d'autres fragmens d'assez grande
importance.
Si, malgré ces découvertes, la collection reste malheureuse-
ment encore fort pauvre, nombreux sont les écrits des philo-
sophes et des historiens qui peuvent nous éclairer sur ce passé
lointain : Élémens harmoniques et rythmiques d'Aristoxène,
Introduction et Monocorde d'Euclide, Introduction musicale
d'Alypius, Harmoniques de Claude Ptolémée, Problèmes d'Aris-
tote, et enfin un ouvrage de haute valeur : le Dialogue de
Plutarque, dont la première partie reproduit un ouvrage
d'Héraclide du Pont écrit au iv« siècle avant notre ère.
La Musique dans t Antiquité nous initie tout d'abord à la nota-
tion grecque, notation par lettres ou signes alphabétiques dont
nous n'avons pas, d'ailleurs, perdu toute tradition, car aujour-
d'hui encore pour les compositeurs allemands. A, B, C, D, E, F, G
signifient la, si, do, ré, mi, fa, sol, etc.; voici par exemple
comment se présente à nos yeux la chanson découverte sur le
monument de Tralles (Asie Mineure) :
C Z Z KIZ I KIZ I K 0 C 0 *
'0-cov Çr,; cpat — vou 'jjirjSèv 6 — \(oç q\) ^u-'itou, etc.
Les points indiquent les temps forts de la mesure: un trait
horizontal, les longues de deux temps ; deux traits à angle droit,
celles de trois temps. A sept lettres par octave de la gamme dia-
tonique, vingt et une lettres représentent trois octaves, c'est-à-
dire l'étendue moyenne de la voix humaine depuis le grave de la
basse jusqu'à Taigu du soprano, immuables limites dans leS'
quelles gravite le chœur antique, celui de Palestrina, celui de
Bach et le nôtre (depuis Pindare, nos larynx n'ont point
changé).
Alors la musique vocale était homophone, la polyphonie
vocale insoupçonnée ; le chœur ne chantait jamais qu'à l'unisson
ou à l'octave; et il ne chantera jamais autrement pendant des
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LŒDVRE DE GEVAERT.
c9d
siècles et des siècles, jusqu'à Guy d'Arezzo. Un peu plus avancée
la musique instrumentale, celle des instrumens à cordes surtout,
dont le mode d'accord avait fait découvrir les trois consonances
primitives (octave, quinte et quarte) et, d'après les différentes
dispositions de ces consonances, les cinq premières échelles de la
tonalité.
En ce temps-là, qui disait poète^ disait musicien; vers et
musique naissaient du même cerveau ; ni Eschyle, ni Sophocle,
ni Euripide, n'auraient jamais soupçonné la possibilité d'un litté-
teur et d'un musicien collaborant à la même œuvre. Pour eux,
littérature et composition, c'étaient les deux ailes d'une même
façade, symétriquement disposées par le même architecte. Par-
fois même, c'était par 1' « aile » musicale que commençait la
construction. En examinant dans certaines fantaisies rythmiques
de Pindare la coupe irrégulière du vers, ne semble-t-il pas qu'il
ait dû écrire sa musique tout d'abord, puis s'efforcer de faire
coïncider les mots avec la ligne mélodique ? Le dédoublement des
fonctions du poète-musicien ne se fera que trois ou quatre cents
ans plus tard et non pas au pied du Parnasse ou du Pinde,
mais sur les bords du Tibre, quand Rome ayant conquis le ter-
ritoire de la Grèce, le génie de la Grèce à son tour se sera em-
paré de l'âme latine. Alors les poètes commenceront à s'adres-
ser à des compositeurs pour la musique de leurs pièces : Plante,
Térence et leurs successeurs.
C'est du Palatin désormais que rayonne le flambeau du
monde ; la nuit s'est faite sur la patrie d'Homère ; l'Agora est
déserte; les murs du Parthénon ne renvoient plus l'écho des
blanches théories; pillées les richesses du temple : plus de
théâtres, de concerts, de chants, de danses ; poètes et philosophes,
peintres et sculpteurs, acteurs et mimes, tous ont émigré. Cicé-
ron se plaint de l'envahissement du Forum par ces bandes exo-
tiques qui finissent par corrompre la pureté de la langue. Dans
les rues de Rome, au théâtre, au cirque, dans les écoles, on
parle plus grec que latin; dans le monde élégant, sous Tinfluence
des citharistes et desaulètes de Phrygie ou de Béotie, c'est à qui
travaillera la lyre, la tibia, la trompette, l'orgue même.
Sur le théâtre de Naples, Néron chante en grec un Nome
citharodique : « Vers la fin de sa vie, il avait fait vœu, si
l'empire lui restait, de paraître aux jeux destinés à célébrer sa
victoire, d'y jouer de l'orgue, de la flûte, de la cornemuse, et
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^ry^mr
•^96 REVUE DES DEUX MONDES.
d'y représenter en pantomime le Tumus de Virgile. » (Suétone.)
V Histoire de la musique dans t Antiquité s'arrête au seuil du
IV® siècle : l'Empire s'effrite, les barbares menacent les frontières :
la chute du paganisme s'accélère, les dieux s'en vont, les Césars
embrassent le catholicisme, Rome n'est plus dans Rome, mais
à Byzance.
Avant d'étudier la Mélopée antique dans le chant de r Église
latine, qui continue VBistoire de la musique dans C Antiquité ^
avant de quitter les pays de langue grecque, il faut, si l'on veut
se faire quelque idée des connaissances d'alors, feuilleter les
Problèmes 6^'Âristote, recueil d'aphorismes tantôt interrogatifs,
tantôt affirmatifs, d'une justesse d'observation, en même temps
que d'un modernisme bien faits pour surprendre. Beaucoup de
lacunes, hélas! Des livres entiers disparus ; mais que de précieux
documens dans les pages qui sont venues jusqu'à nous !
Je cite au hasard :
« Pourquoi la plupart des chanteurs, lorsqu'ils faussent,
détonnent-ils dans la direction de l'aigu ? »
«Pourquoi l'octave est-elle la plus belle des consonances?
Pourquoi se chante-t-elle en série continue, ce qui ne se fait pour
aucune autre consonance ?)>
« Pourquoi la quinte et la quarte ne se chantent-elles pas en
série continue ? »
« Pourquoi l'octave parait-elle un simple unisson quand les
enfans et les femmes mêlent leurs voix au chœur des hommes ?
Pourquoi même illusion entre deux flûtes jouant à l'octave ?»
« Toute corde coupée en deux parties égales donne l'octave
supérieure ; de même une flûte forée en son milieu. »
« La quinte grave d'un son donné s'obtient en prenant une
fois et demie la longueur du corps sonore; la quarte, une fois
et un tiers. »
a Ou\Tez un de nos traités modernes d'acoustique, d'harmonie
ou d'orchestration, vous y verrez ces questions expliquées et
commentées comme le faisait Aristote à ses disciples, il y a plus
de deux mille ans. » Citons encore :
« On a plus de plaisir à écouter une mélodie déjà entendue
qu'une cantilène nouvelle. » Vérité d'hier, d'aujourd'hui, de
demain... Mais recueillons-nous maintenant et prêtons une
oreille attentive à l'exposé du problème suivant, d'un rare
intérêt historique :
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l'œuvre de gevaert. 397
« Pourquoi, si la voix humaine possède un charme particu-
lier, devient-elle moins agréable qu'un instrument à cordes ou
à vent, qpiand elle chante sans paroles (quand elle vocalise) ? »
Quelle révélation dans ces lignes ! Quelle lueur tout à coup
projetée sur Tobscure question de la valeur des exécutans à
Athènes! Ainsi donc, c'est Aristote lui-même qui nous apprend,
le plus inconsciemment du monde, que les artistes de l'Hellade
étaient inhabiles à lier le son, à le soutenir, à le développer
phonétiquement. Il leur fallait la syllabe^ le mo/, quelque chose
de plus sûr, de plus ferme que le son, un appui, un secours, la
perche à saisir quand on perd pied, la consonne qu'on tient entre
les dents, qu'on peut mordre; avant tout \îi phrase littéraire^ la
parole.
Cette nécessité, ou plutôt cet idéal, nous allons le retrouver
dans les célèbres pièces de provenance grecque recueillies par
rÉglise latine, toutes syllabiques: Te Deum, Lauda Sion, Vent
Creator, Victimas Paschali, etc. Et s'il est permis de rappro-
cher deux anneaux de la chaîne immense du développement de
notre art, anneaux des plus éloignés, nous le retrouvons bien
plus sensiblement encore dans le concept de l'Opéra moderne, .
dans la Tétralogie, dans la plupart des ouvrages récens. De plus
en plus nous y tendons, non seulement en cherchant comme
jadis à confondre musique et poésie, mais en marquant chaque
jour plus d'éloigné ment pour les élémens de pure technique
vocale. Rares se font les virtuoses, tombée en discrédit la voca-
lise; on l'a chassée de la scène, on la pratique de moins en
moins à l'école; ainsi la souplesse se perd, la justesse s'estompe,
la longévité de la voix dimiiTue ; il ne nous restera plus bientôt
qu'à faire parler nos chanteurs et chanter notre orchestre.
Cette décadence technique, Gevaert la constate non sans
amertume dans ses commentaires des Problèmes d Aristote,
étude qui trahit une profonde connaissance des doctrines de la
science et de l'art des Péripatéticiens, qui pénètre l'âme grec-
que dans ses replis les plus secrets et nous la révèle avec une
abondance de documens, une précision, une clarté sans pareilles:
« En somme, l'Hellène semble avoir cherché dans l'audition
musicale une jouissance d'ordre intellectuel, faisant consister
son plaisir esthétique à comprendre pleinement l'idée du com-
positeur, à en suivre le développement, à constater la justesse
de l'accent et le mouvement caractéristique du sentiment
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398 REVUE DES DEUX MONDES.
exprimé. L'élite des connaisseurs était seule reconnue comp
tente pour se prononcer sur le mérite des productions lyrique»
« Ils écoutaient en silence jusqu'au bout, dit Platon, ayant à l
main une baguette qui suffisait à tenir eii respect les enfans,
leurs précepteurs et tout le peuple. » Bel exemple de discipline
qui ne pouvait durer; Platon n'était pas mort qu'au mépris des
baguettes, le peuple ne se gênait déjà plus guère pour manifes-
ter (|uand l'envie lui en prenait.
Evidemment, bien des points restent obscurs dans ce lointain
passé, soit que les écrits du temps les aient laissés dans l'ombre»
soit que nous ayons perdu ceux qui nous eussent éclairés :
— Quelles sont les origines scientifiques de notre art? (Com-
ment a commencé la musique, vocalement ou instrumentale-
ment? Par un cri de douleur, par un appel, une prière? Mais
qui dit chant dit tonalité , et d'où la tonalité aurait-elle pu naître
sinon de l'accord de la lyre ou des harmoniques du roseau?
— Pourquoi l'antiquité professe-t-elle une sorte de dédain
pour « le plus beau, le plus souple, le plus expressif» des
organes musicaux, la voix de femme? Elle la relègue au gyné-
cée, ne demandant les efi'ets de puissance ou d'émotion qu'aux
poumons masculins. Au théâtre, c'est un ténor qui tour à tour
représente Hélène ou Iphigénie, Phèdre ou Alceste...
Que d'autres points d'interrogation encore ! Mais que le regret
de ce qui nous échappe ne nous rende point indifférens au bien
qui nous arrive. Ce bien est inestimable : ce sont des richesses
inattendues qui s'offrent à nous, et il est difficile de comprendre
Tindifférence relative de la critique en face des commentaires de
Gevaert sur les Problèmes d'Aristote; je me contenterai de
signaler l'Appendice qui traite des genres, tons et modes de
l'époque préaristoxénienne, exposés et analysés à l'aide de l'écri-
ture musicale du temps, vraie merveille de divination et de
clair savoir, intéressant non moins philologues que musiciens,
littérateurs que compositeurs.
La Mélopée antique dans le chant de H Église latine débute
par une discussion sur le qualificatif grégorien attribué à
l'Antiphonaire, c'est-à-dire à la collection des mélodies anciennes
recueillies par le Christianisme (1).
(1) Cette discussion, d'abord tout historique, entre Gevaert et les BénédicUns
s'est aggravée bientôt en déviant et s'en attaquant à l'art lui-même. A droite, avec
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L ŒUVRE' DE GEVAERT.
399
« Le travail de compilation et de composition des chants
liturgiques, attribué traditionnellement à saint Grégoire le
Grand, fut en réalité Tœuvre des papes hellènes de la fin du
vu* siècle au commencement du vni« ; c'est le pape Serge I«'
(687-701), musicien distingué, qui en est le principal inspira-
teur. L'Antiphonaire a reçu sa forme définitive entre Tavènement
de Léon II (682) et celui de Grégoire II (718). Quant à saint Gré-
goire, il ne s'est jamais occupé de musique que pour défendre
l'exécution du chant au clergé séculier. »
Dès le milieu du iv« siècle, avec la Cour et l'aristocratie, les
artistes d'origine hellénique, instrumentistes ou chanteurs, com-
positeurs ou littérateurs, ont émigré à Constantinople. A dater
de 350, les peuples d'Italie, d'Espagne, de Gaule, de Germanie,
ne chantent plus qu'en latin ; d'autre part, la notation musicale
au moyen des signes de l'alphabet grec, généralement com-
prise encore sous Constantin, tombe peu après en désuétude tant
en Orient qu'en Occident, de sorte que la « transmission des
œuvres musicales ne se fait plus que de maître à disciple et à
l'aide de la seule mémoire. » Quel siècle étonnant par ses con-
trastes ! A Milan, saint Ambroise et saint Augustin préchant la
doctrine du Christ; àByzance, l'empereur Julien essayant d'inau-
gurer un nouveau paganisme par le rajeunissement des sym-
boles de l'ancien ; à Rome, une société à demi chrétienne, fort
tolérante, de mœurs assez légères ; des luttes politiques et reli-
gieuses, l'hérésie d'Arius... et c'est à ce moment que commence
pour nous l'histoire de l'Antiphonaire. Çà et là se recueillent
pieusement les plus caractéristiques, les plus populaires des
vieilles cantilènes ; aux textes grecs, on substitue du latin ; les
mots changent, l'esprit reste, c'est-à-dire la musique. Saint
Ambroise et saint Augustin composent les paroles du Te Deum
sur la vénérable mélopée dorienne, l'immortelle action de grâces
que la légende fait dater du soir de Salamine et qu'on entendait
à Rome les grands jours de triomphe. Sur les mélodies des
Geraert, se sont rangés tons ceux qui savent la musique ; à gauclie, les Néo-Soles-
miens qui, ne la sachant guère, voulaient nous l'apprendre. Leur Paléographie qui
ayait si bien commencé finit en cours d'aquarelle professé par des aveugles. Gar-
dons-nous en tout cas de confondre Néo-Solesmiens et Bénédictins : félicitons le
vénérable abbé de Saint-Wandrille, consciencieux et modeste archiviste, le docte
Bénédictin Dom Pothier d'avoir triomphé de tous les obstacles et pu terminer
enfin le grand travail heureusement à lui confié par Pie X, l'édition définitive du
Graduait Romanum,
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400 REVUE DES DEUX MONDES.
hymnes païennes à la Muse, à Hélios se chantent les hymnes
chrétiennes VeniRedemptor gentium, jE terne rerum conditor. Ei
en même temps que saint Ambroise et saint Augustin, en Syrie
saint Ephrem, en Gappadoce saint Grégoire de Nazianze, à
Poitiers saint Hilaire travaillent avec ardeur à cette vaste entre-
prise d'adoption et de transformation de Tart païen (1).
On l'a dit ailleurs: il y a deux courans opposés dans l'Anti-
phonaire, l'un venant de Grèce, l'autre de Judée; et en vérité
l'hymnodie d'origine hellénique, si simple^ si carrée, semble
parfois protester contre ces arabesques, ces enguirlandemens,
tout cet art décoratif dont on peut constater la provenance
en écoutant l'improvisation du chantre à la synagogue, les jours
de mariage, improvisation qui n'est point libre, mais qui s'ap-
puie sur trois ou quatre formules, tout comme nos Antiennes.
De la musique des cultes de l'Asie Mineure qui, vers la fin
du n« siècle, envahissaient l'Occident, nous ne savons rien;
l'influence de l'art hébraïque, nous l'ignorons absolument. Deux
seuls documens : « Lorsque vous vous assemblez, quelqu'un
a-t-il un cantique... » (Saint Paul aux Corinthiens.) « Que la
parole du Christ habite en vous, vous instruisant, vous exhor-
tant les uns les autres par des psaumes, par des hymnes, et des
cantiques spirituels... » (Saint Paul aux Colossiens.) Et c'est
tout. Bien entendu. Cantique n'a point ici le sens. que nous
attribuons à ces veules refrains de chansons 1830 (échos de
café-concert pour la plupart) introduits on ne sait ni pourquoi
ni comment dans nos églises françaises, antiliturgiques au pre-
mier chef. Dans la pensée de saint Paul, cantique signifie solo
vocalisé k la façon de nos antiennes, de nos alléluia. De plus,
ce qui se laisse deviner dans le texte de l'Apôtre, ce qu'à défaut
de documens nous affirment toutes les traditions asiatiques,
c'est la supériorité de la technique des chanteurs orientaux sur
celle des Grecs, assez maladroits en gymnastique vocale, à en
croire Aristote d'après ce que nous avons vu plus haut.
Serait-ce en souvenir du culte de David et de Salomon que
l'Église latine a admis la Vocalise sémitique à côté du Sylla-
(1) C'est dans la capitale et dans les campagnes que le paganisme résiste le
plus longtemps. Les vieux aristocrates romains, restés le plus obstinément atta-
chés au culte national, disparurent après le siège de 546, emmenés en captivité par
Totila; quant aux populations rurales, elles ne devinrent pas chrétiennes avant
le VII* siècle. (Gevaert.)
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l'œuvre de gevaert. 401
bisme grec? Serait-ce tout simplement pour imposer à un plus
nombreux auditoire la parole sainte, faire percevoir à plus
grande distance les textes tirés des Psaumes, des Actes des
martyrs, de la Vie des saints, les antiennes propres à chaque
fête, changeant chaque dimanche?
La parole que les- plus solides poumons de prédicateur ne
sauraient porter à plus de quarante mètres, se comprend dis-
tinctement à cent et plus, quand elle est psalmodiée par une
voix d'enfant. Dans toutes les religions, les formes musicales se
sont développées d'après une évolution en rapport avec les pro-
portions architecturales des édifices.
Gardons-nous de croire que l'Antiphonaire, définitivement
constitué vers 690 ou 700, ne contienne que d'anciennes mélo-
pées; à mesure que pour la religion nouvelle grandissait la
liberté, pour les cérémonies nouvelles du culte, il fallait un
répertoire musical plus considérable. Â qui attribuer tant de
charmantes pièces originales? A qui les offices de l'A vent et de
Noël, d'une suavité jusqu'alors inconnue? Chose curieuse : alors
que nous pouvons nommer quantité de poètes de l'Hymnodie
catholique, nous ne connaissons pas un seul nom de mu-
sicien !
Avec ses cantilènes en modes dorien, éolien ou hypodorien,
ionien ou hypophrygien et hypolydien (l'Église chrétienne ré-
pudie le phrygien comme trop « passionné, » et le mixolydien
comme « trop théâtral »), avec son vocabulaire, sa grammaire
et sa syntaxe, l'antique Homophonie liturgique régnera encore
trois cents ans, jusqu'à Guy d'Arezzo. Puis survient la révo-
lution, c'est-à-dire la Polyphonie : deux voix vont chanter en
même temps deux parties différentes, puis trois, puis quatre, etc.,
et cette polyphonie encore gréco- romaine de tonalité ne finira
guère qu'avec le xvi* siècle, à la mort de Palestrina, à la nais-
sance du drame en musique. Et alors seconde révolution,
celle-ci radicale : les modes antiques sont absorbés par la tona-
lité moderne, la gamme nouvelle.
Je me suis efforcé d'esquisser à grands traits les profils de
l'œuvre historique de Gevaert, la plus forte, la plus attachante
qui, dans l'espèce, ait été produite en langue française. Quand
on parcourt ces pages si documentées sur les grands tragiques,
sur la comédie d'Aristophane, sur le chant choral, la monodie
ou la danse, on croit lire un roman ; nous vivons à Mitylène, à
TOMB ZLVII. — 1908. 26
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402 REVUE DES DEUX MONDES.
Samos, à Thèbes ; nous courons les rues d'Athènes à la Sc
de Platon ou d'Âristote. Plus tard, dans la Mélopée antiq,
lorsque Tauteur nous montre, fondant sur Rome, une séi
de calamités, de bouleversemens, de cataclysmes tels qk
saint Grégoire y voit les symptômes de la décrépitude d
monde, certaines conclusions de chapitre, par leur émou
vante simplicité, nous font chercher inconsciemment, au vers
du feuillet, la signature de quelque maître écrivain d
xvii* siècle.
Après le littérateur, parlons du musicien : Tun complet
Tautre.
Envisager un dessin musical polyphonique de gauche
droite, c'est le propre du Conlrepoini ; de bas en haut, celui d
VHarmonie.
Le Contrepoint nous apprend à diriger per angusta plusieur
voix vers un même point sans heurt, sans entraves ni arrêtî
doucement, élégamment. VHarmonie surveille la rectitude de
lignes formées par le groupe en marche ; elle prend des « instan
tanés » et enregistre.
Le Traité (Tharmonie récemment publié aurait pu paraître
en marge et en appendice des quatre admirables volumes dont
nous venons de parler. Il est en quelque sorte le commentaire,
l'application des théories de notre art depuis Terpandre jusqu'à
nous.
Les ouvrages qui traitaient de la question ne s'occupaient
guère que du présent, jugeant superflu tout pèlerinage vers les
sources du fleuve : or si, pour parler français, il faut apprendra
le latin, si, pour devenir légiste, il faut étudier le Droit romain,
comment acquérir la pureté de style harmonique en restant
dans l'ignorance des origines mêmes de l'harmonie ?
Gevaert conmience par expliquer la constitution des sons :
leur intensité, qui provient de l'amplitude des ondes sonores;
leur timbre j qui résulte de la forme des vibrations; leur
hauteur qui dépend du nombre de ces mêmes vibrations. Puis,
ayant à définir les deux termes de la polyphonie consonance
et dissonance^ s'emparant de la théorie de Platon (« c'est la
consonance qui a créé l'ordre et la lumière dans le chaos des
sons de la nature »), il la formule ainsi à notre usage : « La
consonance est Timpression qui se produit lorsque deux sons âodis
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l'œuyrb de geyaert. 403
en même temps se mélangent plus ou moins complètement. »
Sous une forme plus sèche, nous disons à Paris que <( la
consonance, ne résultant pas du choc de deux notes, donne plus
ou moins l'idée de repos ; la dissonance au contraire, résultant
du choc de deux notes, donne toujours Tidée de mouvement, n
Le son heurté recule : donc pour lui, pas de repos.
Partant de Toctave qui, suivant Ptolémée, renferme toute
musique, puis de la quinte, vraie génératrice de l'échelle musicale
et ensuite de la spirale des quintes, Gevaert étudie le diatonique
dans la musicpie homophone, les sept types d'octaves, les six
échelles modales des Grecs, restées en usage jusqu'à ce jour
non seulement dans le chant de TÉglise latine, mais dans la
musique de la plupart des. peuples d'ancienne civilisation; et il
nous cite à côté d'hymnes grecques et ambrosiennes, des chan-
sons slaves, écossaises, Scandinaves, flamandes, des psaumes de
la Réforme française, des chorals luthériens, des chants juifs
du rite espagnol, des fragmens de musique instrumentale des u^
et III* siècles, etc.
« On serait dans l'erreur, ajpute-t-il, en supposant que la
musique homophone était toujours strictement un unisson.
Déjà les fondateurs mythiques de l'art grec pratiquaient une
harmonie rudimentaire en ajoutant uue partie d'accompagne-
ment au dessin mélodique, partie placée à Caigu et ne produi-
sant avec celle-ci que des intervalles de deux sons. » Dans nos
pays d'Occident, on commence à rencontrer dès le x« siècle les
embryons d'accompagnemens à la basse.
Trois périodes dans Thistoire de la polyphonie du moyen
âge:
Celle de Vorganum, chants liturgiques aw-ûfewow^ desquels on
ajoute une partie vocale, soit en répétant continuellement la
fondamentale, soit en reproduisant le dessin mélodique à la
quarte ou à la quinte (x® et xi® siècles : hommes célèbres,
Hucbald, Guy d'Arezzo).
Celle du déchanta compositions ecclésiastiques et profanes à
trois ou quatre voix, où les octaves, les quintes et les quartes de
suite produisent d'effroyables successions, impossibles à en-
tendre aujourd'hui (xii«, xiii* et xiv® siècles). Période intéres-
sante toutefois en ce qu'elle révéla aux hésitations et aux tâton-
nemens des chercheurs du xiv® siècle le rôle de la tierce^
c'est-à-dire V accord parfait.
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401 RBVUB DE» DEUX MONDES.
Troisième période : naissance, développement et maturité
du contrepoint vocal. En tête des maîtres illustres : Guillaume
du Fay (1420). Après lui, le Flamand Jean Van Okeghem (1434)
auquel succède Josquin des Prés, son glorieux disciple (1465-
1521). A la même époque, parait le premier traité de contrepoint
dû à Jean Tinctoris, chanoine de Nivelles, musicien et juru-
consulte (1477). Au xvi« siècle en France, en Belgique, en Alle-
magne, Angleterre, Italie et Espagne, partout de remarquables
contrepointistes dont le dernier venu reste le plus illustre de
tous, Pierluigi da Palestrina.
Et puis, tout à coup, changement à vue : abandon des modes
grecs, de la polyphonie vocale, du système consonant (1600) :
Tharmonie dissonante vient de naître et avec elle Vunité tonale^
le chant à voix seule, la polyphonie instrumentale. Et il ne
faudra pas plus de cent ans à Part nouveau pour atteindre son
plein épanouissement et déployer, dans l'œuvre de Bach, une
richesse qui n'a point encore été dépassée.
Ici nous proposons un problème aux Aristotes futurs :
« Comment expliquer que l'humanité ait mis dix-neuf siècles
à découvrir la consonance de tierce, et vingt et un à admettre
raccord de septième, c'est-à-dire la dissonance, tierce et septième
étant les harmoniques d'une même fondamentale? »
Il est aussi impossible à un son de ne pas faire naître autour
de lui d'autres sons (harmoniques) que notre oreille n'entend
pas (1), qu'à un caillou tombant dans un bassin de ne point sou-
lever des ondes circulaires qui, se propageant à l'infini, se rap-
prochent peu à peu les unes des autres jusqu'à pa'raître se con-
fondre. Admettons pour son fondamental Vut grave du
violoncelle (w/*); si les ondes du bassin pouvaient affecter notre
oreille, la première produirait l'octave aiguë du son 1 (?//') ; la
seconde, la quinte au-dessus de cette octave aiguë («o/*); la
troisième, sa double octave (ul^)\ puis mi, sol, 5î|?';puis ut^^ré,
miyfa^ sol, la, si\^, si^, puis ut^, etc., progression mathématique
analogue à celle qui s'obtient en coupant une corde en sa moitié,
son tiers, son quart, son cinquième, etc., ou en soufflant dans
un tube pour en faire vibrer la colonne d'air tout entière, ou sa
moitié, son tiers, son quart, son cinquième, etc.
(1) Une oreille exercée peut percevoir les deux ou trois premiers sons harmo-
niques d'une fondamentale quelconque ; dans ceit Uns instrumens, l'octavô et la
quinte s'entendent môme assez agressivement.
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"^TTfr-
L ŒUVRE DE GBYAERT.
405
L'octave est la différence de 1 à 2; par conséquent, si un ut
grave donne 32 vibrations, ïut immédiatement au-dessus en
donnera 64.
Or, superposons quatre octaves successives du grave à Taîgu
et contemplons l'accroissement progressif du nombre des har-
moniques d'octave en octave :
1'* octave : de I à II, une seule grande ondulation :
I (son fondamental) II
ul* ut»
2* octave : de II à IV : deux moins grandes ondulations :
Il 3 IV
ut* SOP Ul3
3* oclave : de IV à VIII, quatre petites ondulations :
IV — 5 — 6 — 7 — VIII
ut3 mi' sol^ sib' ut*
4* octave : de VIII à XVI, huit très petites ondulations :
VIII - 9 - iO - U - 12 - 13 - 14 - IB - XVI
ut* ré* mi* fM#* sol* la* sij,* siq* ut*
Notre gamme chromatique actuelle ne nous offre que des
douzièmes d'octave, or, si, dans la quatrième octave, nous pou-
vons enregistrer des huitièmes de ton, comment faire, dans la
cinquième, pour enregistrer des seizièmes de ton,, des trente-
deuxièmes dans la sixième, des soixante-quatrièmes dans la
septième, etc.?
C'est donc uniquement dans l'intervalle de quatre octaves
qu'il faut chercher les racines harmoniques de notre langue po-
lyphone : d'abord Yoctave, la quinte^ la quarte connues des an-
ciens; puis la tierce découverte vers la fin du moyen âge; enfin
(vers 1600) les accords dissonans.
De ce riche filon de matière précieuse que nous concède la
nature, nous n'avons encore extrait qu'un seul lingot : le bloc
des dix premiers harmoniques, et voici que nous nous heurtons
à un obstacle, le onzième, qui déjà ne coïncide plus avec notre
gamme, trop haut de près d'un demi-ton (pour plus de clarté,
nous l'avons, dans le tableau ci-dessus, un peu exagérément affu-
blé d'un dièse). Dans çombiep d'anuéçs franchirons-nous lobs-
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406 REVUE DES DEUX MONDES.
tacle? Quand pratiquera-t-on ce onzième harmonique et les har-
moniques suivans? Comment s'opérera la transformation de nos
claviers d'orgues et de pianos auxquels on demandera non plus
des demi, mais des tiers, des quarts de ton ?
En réduisant les chiffres à leur simple expression, l'accord
composé des nombres premiers 1, 3,6, 7, 9 se trouve représenter
à lui seul toute notre harmonie naturelle, de 1 à 5 consonante,
de 5 à 9 dissonante. Voilà donc un alphabet de cinq lettres qui
suffit à la plus riche, à la plus universelle de toutes les langues !
Après avoir étudié le diatonique dans la musique polyphone,
Gevaert s'attaque à l'organisme de la tonalité moderne et en
explique les harmonies essentielles et complémentaires. Essentiels,
les deux accords majeurs de dominante et sous-dominante
oscillant à droite et à gauche de la tonique comme les plateaux
d'une balance. Complémentaire, l'accord relatif du sixième
degré avec ses deux satellites du deuxième et du troisième degré,
ceux-ci également oscillant à égale distance du sixième, les deux
groupes en absolue symétrie, ayant un point de contact situé
exactement au milieu du domaine tonal, un pied dans les deux
camps. « En tant que siège d'un accord primaire, le second de-
gré est donc à la dominante, ce que celle-ci est à la tonique, son
avant-coureur attitré. Et en cette qualité, l'harmonie complé-
mentaire du second degré est admise à faire fonction A'essen-
tielle soit en se substituant purement et simplement à son rela-
tif majeur, soit en se joignant à lui. »
Ainsi se trouvent, pour la première fois, scrutées et justifiées
ces charmantes cadences si familières au plus pur des musiciens,
devenues classiques depuis Mozart, un peu usées aujourd'hui
avouons-le, par l'abus qu'en a fait l'école italienne pendant trois
quarts de siècle; alors qu'on rejetait Taccord fondamental du
second degré, on admettait son renvei^sement sur le quatrième:
pourquoi cet illogisme ? Qui éluciderait la question, pénétrerait
le mystère?
Un peu plus loin, Gevaert soulève une fort intéressante dis-
cussion de psychologie musicale : « Peut-on traduire par des
formules harmoniques l'interrogation ou l'exclamation, la rési-
gnation ou la crainte? Assurément; » et par de nombreux
exemples il le prouve.
Dernièrement, je me heurtais dans un compte rendu théâ-
tral à une critique bien inattendue : il s'agissait pour le compo-
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l'œuvre de gevaert. 407
siteur de traduire les angoisses d'une mère dont le fils est en
train de perdre la tète par suite de chagrins d'amour :
Au milieu de la nuit, je Tentends qui se lève,
Et puis, comme un voleur, il descend l'escalier...
Ainsi que le ferait dans la vie réelle une voix brisée par la dou-
leur, étranglée, haletante, le dessin musical soulignait par un
brusque mouvement ascendant la dernière syllabe d'appui de
chacun des deux vers : lève, escalier. — « Quelle faute ! remar-
quait le critique, quand on descend un escalier, la mélodie doit
descendre. » — « Pardon, cher monsieur, l'escalier n'a rien à
faire ici, car c'est d'un état d'âme et non d'un fait que le musi-
cien se préoccupe : le drame se joue-t-il dans les jambes du fils
ou dans le cœur de la mère? Que ce fils monte au grenier ou
descende à la cave, l'intonation ne changera point, soyez-en
sûr! » A rapprocher de l'esthétique de ces observations, certaines
remarques fort judicieuses sur le rôle des modes. Pourquoi la
préférence de nos ancêtres pour le mineur ? serait-ce sous quelque
secrète influence des tonalités gréco-liturgiques? Quelques gouttes
d'un vieux sang dorien ou éolien couleraient-elles encore dans
leurs veines? Presque exclusivement mineures les Passions
saint Jean et saint Mathieu ; exclusivement mineures et dans le
nîéme ton, des Suites de six ou sept morceaux signés Bach et
Haendel. Aujourd'hui, où le sentiment du majeur est partout
prédominant, je ne crois pas qu'on ose tenter l'aventure, et
j'avoue n'en connaître aucun exemple.
De même que pour l'accord du second degré cité plus haut,
nous devons maintenant appeler l'attention des musiciens sur
trois autres chapitres de l'ouvrage de Gevaert qui s'engagent sur
un terrain encore inexploré : Modulations intratonales^ Transi-
tions extratOTUzleSy accords éguisonans.
« 1^ Il y a modulation intratonale lorsque la fonction de
tonique passe momentanément à un autre degré de la gamme
.sans que la souveraineté de la tonique fondamentale cesse de se
faire sentir. Ce qui distingue cette modulation des transitions
impliquant le déplacement de la tonique souveraine, c'est que,
en sortant des cadences tonales ou en y rentrant, elles ne néces-
sitent ni un accord médiateur ni aucune liaison harmonique
apparente.
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408 REVUE DES DEUX MONDES.
(( 2^ Les transitions extratonales entraînent un déplace-
ment du centre harmonique, un transfert du système tonal au
cours de l'œuvre. Toute relation avec le système abandonné a
pris fin ; la base harmonique du nouveau ton est tantôt un son
sans fonction harmonique dans le ton antérieur, tantôt une des
toniques subordonnées de celui-ci, laquelle, élargissant ses fonc-
tions, s'établit tonique autonome. »
Quant à la théorie des accords « équisonans » absurde-
ment nommés enharmoniques, elle se trouve magistralement
exposée dans le chapitre sur la polyphonie du chroma intégral
qui sert de conclusion à l'ouvrage : « chaque couple d'intervalles
embrassant plus de six et moins de douze quintes devient, par
Teffet du tempérament de notre système, équisonant avec deux
intervalles embrassant moins de six quintes, c'est-à-dire deux
intervalles diatoniques. Par Teffet du tempérament, les seize
intervalles compris dans la série du chromatique intégral se
trouvent physiquement réduits sur nos instrumens aux six
couples d'intervalles diatoniques. »
Il y a corrélation directe entre cette théorie des accords équi-
sonans et l'exposé des spirales de quintes du début de l'ouvrage :
les deux thèses se déduisent et restent étroitement liées; elles
encadrent le tableau.
Quel regret d'avoir à parcourir aussi rapidement un livre
dont chaque page, chaque ligne présente un intérêt, où chaque
mot a son utilité, un livre qui a été longuement médité et qui
fait penser ! Ni pédanterie, ni sécheresse ; à tout instant l'imprévu :
associations d'idées du passé au présent ; abstractions qui sem-
blent prendre corps dans un exemple caractéristique ; vous êtes
plongé dans une question de technique sévère, une comparaison,
une citation, et la fenêtre s'entr'ouvre à un rayon de soleil. Ce
n'est pas un code, un froid recueil de décrets et d'ordonnances;
ce sont les résultantes des lois de la nature et les lumineuses
déductions de quelques principes reconnus par tous.
Je le disais au début de cet article : si Gevaert avait écrit uu
Traité de contrepoint et de fugue, sans autres élémens d'in-
struction que la collection de ses ouvrages, on pourrait savoir la
musique : « Après le Contrepoint et la Fugue, ne reste-t-il donc
plus rien à apprendre ?» — Pardon ! L'architecture musicale;
mais on l'apprend aussi bien par les yeux que par les oreilles, et
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L*(BUVRE DE GEVAEÎRT. 409
surtout beaucoup mieux dans les œuvres que par les livres. Un
plan de symphonie se dessine à la craie sur un tableau noir,
comme une conception d'architecte avec ses masses de droite et
de gauche et son développement central. Entre architecture et
musique, que de rapports! Sans souci de copier la nature, toutes
deux obéissent aux mêmes lois du nombre et vivent des mêmes
symétries apparentes ou cachées ; et, curieux rapprochement,
elles ont la même histoire. Nous venons de le voir : notre art a
passé par THomophonie antique et la Polyphonie vocale du
moyen âge pour en arriver à la Symphonie moderne, trois
étapes : trois étapes également pour l'architecture, rectiligney à
plein cintre, ogivale.
c( Dans leurs temples de pierres, les Grecs imitaient les pri-
mitives constructions en bois; c'était là le principe fondamental
de leur architecture. On reconnaît nettement cette imitation dans
la structure et la disposition des ornemens, la position verticale
des colonnes et celle horizontale de l'entablement; les dimen-
sions de leurs édifices limitées par la longueur des poutres et
des blocs de pierre suffisaient aux exigences de leur culte dont
les actes principaux s'accomplissaient en plein air. Les Étrusques,
au contraire, découvrirent le principe de la Voûte formée de
pierres taillées en forme de coins, ce qui leur permit de couvrir
des édifices beaucoup plus vastes que ne pouvaient le faire les
Grecs. Comme la pression la plus forte (celle qu'il est le plus
difficile de maintenir) est exercée par les pierres des portions
presque horizontales du sommet d'une voûte, comme les édifices
religieux du moyen âge prenaient des proportions toujours plus
considérables, on imagina de supprimer la partie horizontale
du sommet de la voûte et d'en prolonger les sections latérales :
telle est l'origine de Vogive. » (Helmholtz.)
Quand la colonne d'air enfermée dans Notre-Dame se met à
vibrer sous l'effort de cinq ou six cents voix chantant à pleins
poumons, il n'y a plus deux arts distincts, mais une seule et
unique expression du génie de l'homme: architecture et musique
se confondent et la nef véritable se transforme en un colossal
Tuba dans lequel moutonne le flot sonore. Et alors nul plus que
ce gigantesque instrument ne semble digne d'entoimer les mélo-
pées, dont Gevaert nous a conté l'histoire, ces Te Deumy ces
Lauda Sion, immortelles actions de grâces improvisées après la
victoire, il y a plus de deux mille ans.
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410 REVUE DBS DEUX MONDES.
Je ne m'excuserai pas, auprès de Fauteur de tant de travaux
remarquables sur Thisloire et la technique musicales, de laisser
dans Tombre un de ses ouvrages les plus populaires : rOrches-
Ire et C Instrumentation, « vade mecum » de tous les contempo-
rains ; mais je me permettrai de lui adresser une. légère critique,
non pas sur le fond ou la forme, mais simplement sur le titre
de son dernier ouvrage. Depuis Rameau qui, le premier, tenta
de donner une base scientifique à l'Harmonie; nous avons eu
quantité de Traités théoriques et pratiques à Tusage des élèves,
grammaires plutôt que traités, nomenclatures d'accords plutôt
qu'études d'ensemble. Fétis seul, vers le milieu du siècle der-
nier, s'était efforcé de développer une théorie et de professer
ime dpctrine. Non moins didactique que ses devanciers, mais
d'une conception bien plus haute et plus vaste, le livre de
Gevaert aurait tous les droits à une moins simple étiquette.
C'est le livre, non seulement d'un maitre-musicien, mais d'un
philosophe ayant longuement conversé avec Aristote et Platon.
Il devrait s'appeler : Esthétique de l'Harmonie ou Synthèse
de l'Harmonie. En tout cas, cette réserve faite, réserve de bien
mince importance d'ailleurs, nous n'avons qu'à admirer, dans
Tœuvre nouvelle, l'un des plus beaux monumens peut-être qu'on
ait élevés à la gloire de notre art.
Ch.-M. WlDOR.
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m TRAiWORIHATIOl DE L'AdRUTIIIIE
LA CRISE VITIGOLB
Un matin de décembre 1870, étant sous-préfet dans un dépar-
tement de la Normandie, je \âs entrer le pharmacien d'un gros
chef-lieu de canton ; il me déclara solennellement qu'il avait un
remède infaillible contre l'invasion prussienne, et tout aussitôt
il m'exposa longuement sa panacée : brûler villages et villes
non fortifiées dans un rayon de quatre-vingts à cent lieues
devant l'ennemi, empêcher celui-ci de se ravitailler, tomber sur
ses derrières, ses convois, faire le %ide, et, toutes proportions
gardées, donner un pendant à l'aventure de Napoléon l*' en
Russie. J'étais fort jeune alors, j'écoutai cet homme simpliste
avec une stupeur qu'il prit pour de l'admiration, et qui grandit
encore, lorsqu'il me demanda d'envoyer son plan (il tira un gros
manuscrit de sa poche) au gouvernement de la Défense nationale,
lequel me saurait bon gré de mon zèle. Je répondis que je
transmettrais hiérarchiquement le manuscrit à mon préfet, et
l'auteur revint souvent pour s'informer d'une réponse qui tardait
trop à son gré. L'anecdote se présente souvent à ma pensée
quand je me trouve en face d'une question qui passionne les
masses et les individus : beaucoup, hélas! raisonnent de la
même façon, chacun prône son onguent par syllogisme ou
(I) Voyez la Revue des i- décembre 1904, 15 Juillet 1905, !•' mai et
i« octobre 1906.
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412 REVUE DES DEUX MONDES.
sorîte, par appel à des senlîmens plus ou moins nobles; chacun,
comme Tancètre de la Constituante, sacrifie les colonies aux
principes, et si, parfois, d'aucuns confessent leurs péchés, c'est
presque toujours sur la poitrine ou sur le dos du voisin : bleus,
blancs, rouges, les partis ne sont que des passions et des inté-
rêts qui agitent des mots, mots nîagiques à certaines époques,
remplacés plus tard par d'autres mots qui ont à leur tour conquis
la faveur de l'opinion publique, car les mots ont leurs destins
comme les livres, et, tantôt potentats, tantôt détrônés, subissent
les révolutions de la mode. Voici par exemple le problème de la
viticulture qui se présentait à nous Tan dernier sous une forme
aiguë : les docteurs Sangrado de l'économie sociale sont au chevet
du malade, vendeurs d'orviétan, empiriques, utopistes de tout
poil et de tout acabit; ils exaltent leur chimère, et très peu sans
doute soupçonnent la complexité ondoyante de telles questions
qui renferment vingt questions graves avec des solutions où la
synthèse ne s'inquiète guère de la thèse et de l'antithèse ; très
peu se préoccupent de connaître les origines de la crise, de dé-
terminer les responsabilités, d'aller au fond des choses, de témoi-
gner aux foules soufiFrantes cette pitié éclairée, cette tendresse
vigilante où le jugement et le tact n'ont pas moins de part que
le cœur, cette divination savante qui sait entre cent choisir le
véritable dictame, l'appliquer et l'imposer en inspirant confiance.
Et à leur tour, les foules, les malades, car ils sont innombrables,
ne distinguent guère entre les charlatans et les médecins, sou-
vent même préfèrent les premiers. Si l'excès de misère les faisait
crier comme une voiture trop chargée, produisant un des mou-
vemens les plus extraordinaires qu'on ait vus depuis longtemps,
cette croisade de la faim qui mit en branle des armées de
pèlerins à la voix d'un nouveau Pierre l'Ermite, ne croyez pas
quils aient un instant avoué les fautes commises, ni songé à les
réparer eux-mêmes. Mais, à défaut de la foi religieuse, ils croyaient
et continuent de croire à un Dieu économique, incarné dans
l'Etat, le gouvernement et les Chambres, tout-puissant pour le
mal comme pour le bien, capable de faire la pluie et le beau temps,
la vente des récoltes à haut prix, les salaires élevés; et ils s'en
prennent à lui comme les sauvages qui accusent leur manitou
de leurs insuccès, ou comme cette princesse qui, toutes les fois
qu'elle était mécontente de son amant, l'enfermait dans une
prison froide et le mettait à la portion congrue jusqu'au lende-
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LES tRANSFORMATIONS DE l'aGRICULTURB« 413
f
main. Et ils sont encore prêts à répéter : « La loi de miracle est-
elle votée, » comme les croisés de la première croisade deman-
daient à chaque ville qu'ils apercevaient : « N'est-ce pas enfin
Jérusalem? »
Cavour affirmait que les questions non résolues sont sans
pitié pour le repos des peuples? Parole plus fine que vraie, car
les questions ne sont jamais résolues que d'une façon toute rela-
tive, elles renaissent d'elles-mêmes sous d'autres formes, et Je
repos des peuples ne dure pas longtemps; ce ne sont que des
accalmies entre deux tempêtes. La question de la viticulture ne
sera pas résolue par l'effort loyal qu'ont tenté les Chambres;
ceux qui demandent la lune se contenteront-ils de réalités mo-
destes? En tout cas, la question vaut qu'on l'examine de près,
et devant le budget de l'État, et devant le budget des citoyens
français, et devant l'étranger, car nous avons les premiers vins
du monde, comme nous avons les premiers artistes, sculpteurs,
historiens, comme nous gardons la suprématie de la mode
vis-à-vis de l'univers élégant, — et la concurrence mondiale
nous menace, sinon la concurrence de la qualité, du moins la
concurrence de la quantité et de l'imitation.
Notre production viticole, de 1863 à 1878, s'élève en moyenne
au chiffre de 56 millions d'hectolitres; 67352661 hectolitres
en 1900 sur une production de 162806830 hectolitres dans le
monde entier (1). Ainsi la France fournit le quart ou le tiers du
vin bu par les habitans de la terre; ses vignobles occupent une
surface de 1 700000 hectares environ, répartis sur 56 départe-
mens, et l'on estime leur produit annuel 12 ou 1 500 millions,
sur 10 milliards que rapporte le sol national; 6 millions d'ou-
vriers, 1 500000 propriétaires, vivent en partie par eux et pour
eux; ils consomment pour 300 millions d'engrais chimiques, au
moins 200 millions d'instrumens agricoles, le rendement de
l'impôt des boissons a dépassé 500 millions dans certaines
années, les exportations en vins et eaux-de-vie de vins atteignent
260 millions. Et ce n'est pas le lieu de dire les vertus toniques
et réparatrices du vin de France qui fait penser, lui aussi; de
célébrer sa grâce et son esprit qui semblent avoir passé dans
l'âme des habitans, et leur avoir communiqué une partie des
(1) 66070273 hectolitres en 1907. Mais les évaluations des années antérieures
étaient inférieures à la réalité : les Commissions locales les atténuaient, dans
Vespérance de prévenir ainsi ravilissement des cours.
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cjualités delà race, verve, clarté, don de sympathie, gaîté franch
et saine ; mais on me permettra de rappeler cpi'il a eu ses excel-
lens apologistes en prose et en vers; parmi ces derniers : Pierre
Dupont, Louis Bouilhet, Stéphen Liégeard, Baudelaire, André
Theuriet, Albert Glatigny, Joséphin Soulary, A. Sîlvestre, Jean
Richepin, Th. de Banville, Maurice Bouchor.
En 1775, la vigne occupe 800000 hectares, en 1789,
1 547 000 hectares, en 1800, i 900000 hectares, en 1829 plus de
2 millions d'hectares, en 1865, 2 500000 hectares; il faut remar-
quer qu'au xvin^ siècle, ei pendant le premier tiers du xix« siècle,
les plaines du Bas-Languedoc sont couvertes de céréales. Le
développement de la viticulture méridionale date de la crise
de l'oïdium (1853-1854), il s'accentue encore avec la politique
libre-échangiste du second Empire. Et cependant, la crise de
l'oïdium avait fait tomber les récoltes à 10 millions d'hectolitres
en 1854; mais dès 1858, elles rebondissaient à 58 millions, pour
atteindre le chiffre de 68 millions en 1865. La récolte de 1875,
la plus considérable qu'on ait jamais vue, se chiffre par
83800000 hectolitres. Nouvelle et plus grave crise de 1875
à 1890; le phylloxéra contamine 1 300000 hectares, fait tomber
la récolte à 25 ou 30 millions d'hectolitres, diminue d'un quart
retendue du vignoble français. Enfin, après dix ans de luttes,
de lois et essais de toutes sortes, les cépages français ayant été
arrachés et remplacés par les cépages américains qui résistent
aux piqûres de l'insecte, celui-ci fut vaincu. L'exemple de
grands propriétaires tels que MM. Viala et G. Bazille fut imité
de proche en proche, une nouvelle ère de prospérité commença,
moins brillante toutefois, la production des jeunes vignobles
ayant crû dans d'énormes proportions.
En 1872, l'Hérault seul récolte 14 900000 hectolitres,
sur une production totale de 50 millions; de 1900 à 1905, le
rendement oscille entre 6 et 12 millions et demi; six départe-
mens, l'Hérault, l'Aude, les Pyrénées-Orientales, le Gard, les
Bouches-du-Rhône, le Var, donnent la moitié de la récolte fran-
çaise. C'est ensuite la Gironde qui en 1904 récolte 4 570 000 hec-
tolitres, puis viennent Indre-et-Loire, Charente-Inférieure,
Loir-et-Cher, Saône-et-Loire, Loire-Inférieure, Rhône, Maine-
et-Loire, Gers. L'Algérie, de 455000 hectolitres en 1880, a passé
en 1907 à 8601 228.
Un proverbe comtois dit que misère et prospérité engendrent
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LES TRANSFORBfATIONS DE L 'AGRICULTURE. 416
également tricherie ; en tout cas, ils n'engendrent guère la pré-
voyance. Si quelques-uns firent comme la fourmi, la grande
majorité imita la cigale : vendant leur vin 20, 25 et jusqu'à
26 francs l'hectolitre, récoltant par hectare 100, 150 et jus-
qu'à 200 hectolitres, les viticulteurs du Languedoc s'imagi-
nèrent avoir trouvé le secret de la pierre philosophale, et la
danse des écus commença. A Toulouse, Nîmes, Montpellier, le
commerce de luxe ne vivait que par les bénéfices des vi-
gnerons; la vigne, d'année en année, absorba toutes les terres
fertiles; on mit tous ses œufs dans le môme panier, et l'on
arriva au système si dangereux de la monoculture : plus de
prairies naturelles ni de luzernes, plus d'olivettes, de céréales,
d'élevage ; les garrigues défoncées, les sables du littoral utilisés
eux-mêmes contre le phylloxéra. Cette terre méridionale sem-
blait un rayon de soleil, et, toutes proportions gardées, il y eut
une sorte de délire terrien comparsJble au délire de spéculation
qui s'empara de la nation au temps de Law, ou à des époques
plus rapprochées de nous. Des hectares de vignobles atteignirent
le prix de 20 et 25000 francs (1); les joumçiliers s'associèrent
pour acquérir un lambeau de terrain, par exemple im dixième
d'hectare; la propriété, à force de se morceler, se pulvérisait.
Déjà, en 1866, les rédacteurs de la Grande Enquête constataient
que, depuis seize à dix-huit ans, le salaire des ouvriers agricoles
avait augmenté d'un tiers à l'époque des travaux, d'un quart
environ en saison morte : demande de travail toujours croissante,
extension de la vigne, construction des chemins de fer, des
maisons dans les villes, accroissement du luxe, du prix des
denrées, voilà, disaient-ils, les causes de cet heureux phéno-
mène.
« Toutes les qualités qui, remarque M. Augé-Laribé, faisaient
(1) Un hectare désigne en pleine production à Coursan était payé 20 000 francs;
cet hectare donnait 200 hectolitres, qui, vendus à 15 francs l'un, formaient un
revenu brut de 3 000 francs. Il y avait mille francs de frais de culture, auxquels
on doit ajouter la part provenant de l'exploitation générale, l'entretien et amortis-
sement du matériel, des bétes de trait, de la vaisselle vinaire, des bAtimens, qui
peuvent s'estimer à 300 francs ; plus l'amortissement des frais de premier établis,
sèment, défoncement, plantations, greffage, 300 francs également, qui repré-
sentent par an un dixième de 3 000 francs, valeur approximative de la reconsti-
tution totale. Ceci fait une dépense générale de 1 600 francs par hectare ; il restait
un bénéfice net de 1400 francs. Si on avait payé l'hectare 20 000 francs, l'intérêt à
4 p. 100, soit 800 francs, laissait un gain définitif de 600 francs. (Pierre Genieys,
la Crise vUieole, f, 40.)
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416 RSVUE DES DEUX MONDES9
des Languedociens une race un peu dure, mais sérieuse, éner-
gique, patiente et sobre, furent étouffées par le goût du luxe,
l'imprévoyance, le désir de la vie facile et les besoins d'une va-
nité vulgaire. Les villes s'agrandirent par des constructions trop
riches et sans véritable élégance; dans les villages, les maisons
nues et grises s'ornèrent de balcons inattendus. Chaque paysan
voulut avoir un salon : il le payait fort cher, mais il n'y entrait
jamais que le jour de la fête, pour étonner les amis qu'il y ame-
nait. L'histoire de celui qui avait acheté un piano à chacune de
ses filles est bien connue, et elle paraît véridique, car les mar-
chands de Montpellier et de Toulouse se souviennent du temps
où les jeunes paysannes des environs venaient leur demander ce
qu'ils avaient de plus cher, se préoccupant seulement de payer
leurs robes ou leurs chapeaux cinquante ou cent francs de plus
que leurs voisines. En même temps, les mœurs se relâchent,
les débauches les plus bètes s'étalent sans gène... »
La responsabilité des viticulteurs de la zone méditerranéenne
apparatt déjà très lourde par la folie de la terre à tout prix, le
gaspillage pendant les années grasses, la monoculture de la vigne
substituée à la pluriculture ; elle s'aggrave encore de ce fait que
la plupart ne se sont pas outillés pour conserver le \m en cave;
et ce défaut de matériel suffisant, de vaisselle vinaire, augmente
l'armée des besogneux qui, toujours forcés de vendre à tout
prix, empêchent le relèvement des cours. De plus, par igno-
rance des soins à donner, ignorance stupéfiante pour les vigne-
rons de la Gironde, beaucoup de vân se gâte lorsqu'il passe l'été
chez le producteur, et ce vin avarié, recherché par les faiseurs
qui le retapent et en tirent bon parti, paralyse la vente du vin
normal. Le Midi ayant déjà connu des prix de ruine de 5 à
10 francs l'hectolitre, la prévoyance la plus élémentaire com-
mandait d amortir ou de modérer les plantations, de rembourser
les créances hypothécaires, d'économiser pour l'avenir. Mais
allez donc faire comprendre à des prodigues que l'économie est
une seconde récolte! Beaucoup travailler soit, beaucoup dé-
penser aussi, vivre au jour le jour, telle était la devise des ciga-
liers languedociens, demeurés poètes en face de la terre. La viti-
culture était devenue une industrie, et toute industrie comporte
des risques spéciaux, des calculs savans, des combinaisons à
longue échéance qu'on pourrait appeler la diplomatie écono-
mique. Et enfin, au lieu de songer aussi à la qualité, on sacrifia
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LES TRANSFORMATIONS DE l'aGRICULTURE. 417
presque uniquement à la quantité; cépages à gros rendemens,
triomphe de TAramon, fumures intensives, tailles à longs bois,
arrosages, exploitation scientifique. Résultats de cette fâcheuse
orientation : le goût du consommateur et du commerçant per-
verti, le sol et la vigne surmenés pour obtenir un maximum de
récolte, création d'un vin sans saveur, sans arôme, d'un vin dé-
fectueux, qui ne se conserve pas, qu'on n'avait aucune raison de
préférer au vin artificiel que l'œnologie rendait agréable et
hygiénique, et qui devait fatalement appeler la mévente, c'est-
à-dire une difficulté pour le récoltant de vendre, lorsque se mani-
festerait im trop sérieux écart entre la production et la consom-
mation.
A ces reproches trop fondés, on peut sans doute objecter
que la fièvre de plantation a gagné pas à pas les autres régions
de la France, amorcées, elles aussi, par la perspective de beaux
dividendes, qu'il y a de mauvais vins ailleurs que dans le Midi.
D'ailleurs, le Centre, l'Ouest, le Sud-Ouest ont eu de bonnes
raisons pour entrer en concurrence avec le Languedoc, car ils
ne supporte^t que 400 à 500 francs de frais par hectare, tandis
que le Midi en a 7 à 800 au moins I « Si l'on excepte les coteaux
à grands vins, remarque M. Prosper Gervais, on peut dire que la
viticulture, semblable à un grand vaisseau, a obéi tout entière
au coup de barre du Midi qui l'orientait vers la quantité (1). »
Le mode d'exploitation en Languedoc le plus usité est le
faire-valoir direct ; les grandes propriétés sont en général admi-
nistrées par un régisseur ou maître d'affaires, ce qui permet à
leurs possesseurs de pratiquer un demi-absentéisme , tout en
conservant la direction de leurs domaines. Deux classes d'ou-
vriers : les domestiques logés et nourris à la ferme, les journa-
(1) Un distingaé viticulteur de la Cdte-d'Or, M. Gaston Liégeard, me fournit ces
chiffres c(ui ont leur intérêt comparatif. Dépenses d'un hectare de vin ordinaire :
culture 360 francs ; traitemens anticryptogamiques, 30; échalas, 45; frais de vendanges
et vins, 200 ; engrais, 300 ; frais de cave, 60 (déduire les frais de culture et une par-
tie de ceux de vendanges quand le petit propriétaire fait lui-môme le travail sans
recourir à la main-d'œuvre étrangère). Pour les vins fins, ajouter le prix des ton-
neaux neufs, environ 440 ; soit à peu près 1 500 francs de frais annuels. Le prix
d'un hectare de vigne varie de 4000 à 15000 francs pour les vins ordinaires et
moyens; pour les grands crus, l'hectare atteint et parfois dépasse 60000 francs.
Les vins ordinaires sont tombés & 60 et même 40 francs la barrique de 228 litres;
les bons vins moyens, dans les années heureuses comme 1904, 1905, vont de 200 à
400 francs. Pour les grands crus, si l'année est excellente, 1000 francs et plus la
barrique ; si mauveûse, 150 à 200 francs. Production moyenne à l'hectare : 25 pièces
de vins ordinaires, bons vins 15 pièces.
TOUE XT.vii. — 1908. 27
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418 REVUE DES DEUX MONDES.
liers qui se logent et se nourrissent à leurs frais. Les premiers
qui viennent des départemens voisins, Ârdèche, Lozère, Tarn,
attirés dans le pays bas par les hauts salaires, fournissent à la ré*
gion des vignes « une sorte d'armée de réserve qu'on appelle ou
qu'on licencie suivant les besoins, plus dociles, moins adroits,
chargés en général des travaux exigeant plus de force que d'habi-
leté. L'opinion, affirmait le docteur Guyot en 1867, est que le
travail d'une femme de l'arrondissement de Narbonne vaut mieux
que celui d'un de ces hommes. » On nomme mésadiers ceux qui
SG#it loués au mois. Les gages varient suivant les saisons^ les
contrées et le mérite des individus ; d'après un règlement de la
ville d'Arles de 1676, en décembre et janvier l'ouvrier ne gagne
que sa nourriture ; aujourd'hui, les gages sont payés par douzièmes,
ou bien l'on distingue seulement entre les mois d'hiver et les
mois d'été. Près d'Arles, ils sont de 45 francs en moyenne, entre
Montpellier et Lunel 32 francs l'hiver et 38 francs l'été, autour
de Béziers 25 à 35 francs. 50 francs semblent le prix moyen pour
un premier charretier dans les plaines de Montpellier, Lunel,
Beaucaire. Les femmes touchent 18 à 25 francs par mois. Le
logement est déplorablement insuffisant; même dans les grands
domaines d'aménagement récent, il advient que le logement se
compose de deux dortoirs communs, où la paille tient lieu de
lit, où, le long des murs, une simple planche supporte les effets.
La nourriture s'est améliorée, mais elle laisse encore à désirer,
au gré des intéressés; plus de pain de seigle, partout du pam
de froment, du vin au lieu de piquette, la viande une fois par
jour, fournie par ce qu'on nomme la racaille des troupeaux,
par les vieilles brebis stériles. En hiver, les ouvriers sont nour-
ris à la petite dépense^ en été à la grande dépcfise, celle-ci
représentant un peu plus de vin et d'argent, que le proprié-
taire confie à un domestique marié, loué à l'année, le balle
dans le Gard, le paire' près de Montpellier, le ramonet en Nar-
bonnais et Biterrois. La femme de ce serviteur (baïlesse, maire,
ramonète) prépare les repas des gens de la ferme, ne reçoit pas
de gages, se rattrape sur les fournitures et allocations, ce qui for-
cément amène des désordres et des plaintes ; mais rien de plus
tenace que les abus invétérés. Quelques propriétaires, frappés de
l'absurdité du système, prennent une femme (la tante), qui reçoit
un salaire et nourrit les valets aux frais du maître. La nourri-
ture est alors bien meilleure et le travail s'en ressent. On calcule
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LES TRANSFORMATIONS DE l' AGRICULTURE. 419
qu'un domestique, gages et nourriture, peut coûter 840 francs :
économistes et propriétaires constatent avec regret que partout
la folie de la dépense remplace la folie de la privation, que les
domestiques ou gavaches (sobriquet méprisant que leur donnent
les ouvriers du pays) conmiencent à se rapprocher des jour-
naliers; et partout aussi, aux anciennes relations si cordiales,
si familiales d'autrefois, succède un état d'indifférence, sinon de
méfiance entre les patrons et les serviteurs, qui se traduit par
ime sorte de paix armée, parfois même par un état d'hostilité
avérée; mais cet état d'âme existe surtout chez les journaliers.
11 a des causes multiples : trop de maîtres n'ont pas rempli l6
devoir social, trop d'ouvriers ont écouté les suggestions de l'en-
vie, trop d'ambitieux ont prêché à ceux-ci la haine, des droits
sans devoirs et des plaisirs sans bonheur.
Les journaliers se divisent en deux catégories : gens du pays,
étrangers. Ceux-ci, Espagnols ou Italiens, employés surtout h
des travaux de terrassement, de curage des fossés, d'épandage
d'engrais, qu'ils exécutent à forfait, à la tâche, très rudes à la
besogne, très économes, nullement partisans de la grève, du
chômage, fort appréciés par le propriétaire, et naturellement anti-
pathiques aux ouvriers indigènes qui cherchent à les proscrire,
du moins à les englober dans les syndicats rouges. La suppres-
sion des forfaits ne figure-t-elJe pas au programme des revendi-
cations ouvrières? Un certain nombre d'étrangers, ayant réussi à
acheter un lopin de vigne dans le Minervois (1) et ailleurs, se
fixent dans la contrée, et épousent les sentimens des indigènes.
Afin de vendanger rapidement, les pays viticoles font appel
aux départemens voisins; l'Hérault, à lui seul, emploie
80 000 auxiliaires ; 4 francs par jour pour les porteurs, 2 francs
pour les coupeuses, c'est la moyenne. Souvent le propriétaire
accorde certains avantages, le droit au vin et à une soupe, le
remboursement des frais de déplacement; les vendangeurs se
nourrissent eux-mêmes, assez mal par conséquent, couchent sur
la paille ou sur des paillasses; la journée de vendanges va du
lever au coucher du soleil, avec trois repos d'une heure chacun;
on travaille même le dimanche, et la pluie seule marque un
temps d'arrêt. Les hommes gagnent une centaine de francs pen-
dant ces vendanges qui se prolongent trois semaines et jusqu'à
(i) Le Minervois comprend 51 communes réparties sur les arrondissemens de
Narbonne, Saint-Pons et Carcassonne.
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^20 ftEVUE DES DEUX MONDES.
vingt-cinq jours; mais le cabaret, le jeu, les boutiques font bien
des victimes. Pour se garantir contre les menaces de grèves, de
nombreux propriétaires essaient aujourd'hui du système des ven-
danges à prix fait, traitent avec un entrepreneur qui se charge de
recruter, de payer les vendangeurs et de fournir chaque jour
une quantité fixée de raisins; ils donnent les charrettes et les
paniers pour le transport.
Deux sortes d'ouvriers du pays : les petits propriétaires forcés
de demander au travail salarié un supplément de ressources; les
ouvriers sans propriété ou possédant parfois une maison, vivant
uniquement de leurs salaires.
Habiles aux travaux délicats de la taille et du greffage,
d'esprit indépendant, ombrageux, mais sensibles à un bon
procédé, à une parole affectueuse, habitués à travailler par
équipe et ayant besoin de causer, de plaisanter pour faire leur
tâche avec entrain, tels nous les montre leur historiographe
M. Augé-Laribé, dans une étude bien documentée. La journée
de travail est plus courte qu'ailleurs dans le Languedoc; six,
sept, huit heures au plus, ce qui s'explique par l'éloignement
dos exploitations et le souvenir de l'époque où, la plupart
des journaliers, étant propriétaires, voulaient garder du temps
pour cultiver leurs propres vignes. Là-bas l'équipe s'appelle
cole ou bricole, ayant à sa tête un chef ouvrier (baïle, patron,
meneur, ou chef de bricole) qui donne le signal de l'arrêt ou de
la reprise du travail : il a la montre^ disent-ils dans leur lan-
gage pittoresque. Naturellement les salaires ont suivi la fortune
du vignoble; d'ailleurs ils varient avec les saisons, avec les
régimes, même de village à village; en général, on peut compter
que 2 fr. 50 est un prix normal. Je sais une grande exploitation
dont les ouvriers vinrent un beau matin trouver le régisseur
pour lui annoncer qu'ils se mettaient en grève. Lui de s'exclamer :
« Mais pourquoi vous mettez- vous en grève? — Pour obtenir la
journée de 2 fr. 50. — -Mais le maître vous donne 3 francs I »
Là-dessus nos hommes furent un peu embarrassés. « Oui, nous
savons cela, nous sommes trèscontens, et nous ne nous plaignons
pas de notre sort, tout au contraire; mais que voulez- vous, c'est
par solidarité. Les camarades de ... n'ont que 2 fr. 35, le comité
de la grève a décidé, et nous marchons. Mais nous vous aimons
bien. — C'est absurde 1 — Oui, c'est absurde, mais nous sommes
forcés d'agir ainsi ; nous n'en serons pas moins bons amis, et
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LES TRANSFORMATIONS DE l'aGRIGULTURE. 421 ,
tenez, nous pensons bien que ça ne va pas durer, nous vous
demandons d^^avance de nous reprendre à Cancien prix. » La
logique et la discipline ne s'accordent pas toujours. Des pro
priétaires ont montré moins de patience que celui-ci, et Ton a
cité plus d'une réponse de ce genre : « Allez demander du tra-
vail à Jaurès ! » Il ne suffit point, par le temps qui court, d'avoir
raison devant la raison, le droit et la stricte équité, il faut encore
avoir raison devant la pitié, l'harmonie générale, la souffrance,
et devant l'avenir. Un propriétaire doit avoir dix fois raison
pour avoir raison.
Le salaire annuel oscille entre 500 et 800 francs pour l'homme,
250 à 275 pour la femme. Un célibataire n'est pas malheureux,
un ménage sans enfans peut réaliser quelques petites économies ;
s'il y a des enfans en bas âge, le problème se complique, car la
femme n'a presque plus le temps de travailler, et la vie est chère
dans le Midi, avec un loyer de 80 à 100 francs, et 200 francs
de pain par an. Les réponses des syndicats aux questionnaires
traduisent tous la même plainte, l'impossibilité pour un ménage
ayant des petits enfans de nouer les deux bouts : peut-être aussi
les plaignans ne tiennent-ils pas assez compte du lourd impôt?
impôt volontaire et de plus en plus pesant, que prélève sur ce
modeste budget l'Assommoir rural, aussi funeste que l'Assom-
moir des villes.
Quant aux ouvriers propriétaires, leur situation n'est pas
brillante non plus, car la plupart sont endettés : les courtiers
des commerçans connaissent à merveille leur situation, et les
rançonnent sans vergogne au moment de la vente ; c'est presque
la carte forcée. La nouvelle crise, la mévente les a surpris
comme toujours, et ils ne peuvent « raisonner leurs vins; »
aussi se considèrent-ils plutôt comme des salariés, et résistent-
ib mal aux mirages du socialisme.
J'ai déjà parlé des grèves viticoles (1), des syndicats viti-
coles créés par la propagande des syndicats des villes. Leurs
causes principales : la situation assez misérable des travailleurs
et petits propriétaires, la mévente, les goûts croissans de luxe,
la mésintelligence entre patrons et ouvriers, se traduisant par des
élections socialistes à la Chambre et dans les communes, la viti-
culture languedocienne devenue une véritable industrie. Naturel-
(1) Voyez la Revue du 1" mai 1906.
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lement les propriétaires favorisent les syndicats jaunes, et voîen
de mauvais œil les syndicats rouges, affiliés à la Confédératioii
Générale du Travail, prêchant la guerre sociale, la lutte de classes,
la grève universelle, Tanarchie pure et simple, l'abolition de la
patrie. Et Ton ne saurait s'étonner de cett« aversion pour des
sociétés où se trouvent des individus qui, sous couleur de sabo-
tage, d'action directe, préconisent l'assassinat des personnes et la
destruction des choses. Les syndicats ruraux sont trop récens
.pour avoir accompli beaucoup de besogne pratique : cependant
ils ont réclamé et obtenu l'ouverture de chantiers communaux
ou d'ateliers de charité pendant le chômage, pris des entreprises
de travail à forfait, réclamé des augmentations de salaires,
essayé de lutter contre la concurrence des étrangers ; pour les
amorcer, des cours professionnels de taille de la vigne, greffage,
fauchage, nivellement, ont été organisés par les syndicats des
villes, à Narbonne, à Garcassonne. La Bourse du travail de Car-
cassonne fait presque seule le placement des métayers dans les
environs : voilà un exemple de contrat collectif de travail, qui
pourrait assurer aux propriétaires une main-d'œuvre constante,
aux ouvriers des salaires plus rémunérateurs, une indépendance
plus complète. Mais les ouvriers sont assez indépendans, s'ils
ne sont pas assez rétribués.
Dans l'Aude, la plupart des statuts de syndicats débutent
par un préambule ainsi conçu : « Considérant que l'émanci-
pation des travailleurs ne peut être que l'œuvre des travailleurs
eux-mêmes, que l'assujettissement des travailleurs aux déten-
teurs du capital est la source de toute servitude morale et ma-
térielle... » Presque tous prévoient l'exclusion pour cause
d'ivresse coutumière ; à Béziers, le fait d'appartenir à un cercle
catholique ou société religieuse, entraîne l'expulsion de rigueur
sans procéder à un vote quelconque ; de même Béziers n'admet
que des ouvriers, rejette les patrons, ne veut pas entendre parler
des syndicats mixtes, organes de conciliation, instrumens de
concordat et d'harmonie : ceux-ci enlèveraient aux chefs le prin-
cipal moyen d'action dont ils disposent.
Les Vignerons libres de Marau^san (près Béziers) ont fondé
en 1901 une coopérative de production civile et anonyme à
capital et à personnel variables, qui n'achète que le vin récolté
par ses membres, et le revend au commerce ou à d'autres sociétés
coopératives. Son but est nettement socialiste; elle fait des pré-
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LES TRANSFORMATIONS OE l' AGRICULTURE. 423
lèvemens, sur les bénéfices bruts, au profit d'une Caisse locale
de solidarité ouvrière, d'une Caisse de développement, et des
œuvres de propagande prolétarienne : son fondateur, M. Élie
Gathala, recommande la création progressive de la propriétéi
agricole communiste, par Tachât de magasins, caves, celliers,
vignobles.
Les vignerons de Maraussan ont institué en 1905 une coopé-
rative de consommation : ils ont aussi une caisse de crédit mu-
tuel, une association pour construire des maisons ouvrières,
un syndicat ouvrier, et une coopérative pour la culture de la
vign^(l). Maraussan compte 1 920 habitans presque tous groupés
dans le village.
Les vignerons ont réussi à organiser la vente grâce au
concours de quelques grandes coopératives socialistes, à établir
un chai de répartition à Charenton pour le service des livraisons
dans la région parisienne, à se procurer le gros capital que
représente une cave de 25 à 30000 hectolitres. Leur chai coopé-
ratif a fonctionné pour les vendanges de 1905 : ils comptent
279 adhérens, et dans l'exercice 1905-1906, ils ont, vendu
49 220 hectoliii*es, soit pour 1 066 644 francs de marchandises.
M. Élie Cathala a tenté de créer un type particulier d'après
lequel les propriétaires conservent leur indépendance comme
producteurs, mais où le prolétariat des villes acquiert une part
de propriété et un droit de contrôle : un agent commercial
passe les contrats annuels avec les coopératives de consomma-
tion qui forment à peu près la seule clientèle des vignerons
libres. La coopérative est ouverte aux ouvriers agricoles non
propriétaires. Jusqu'ici le succès a couronné l'effort, et les idées
de solidarité se sont largement développées.
Des communes voisines, gagnées par l'exemple, ont tenté
d'établir des coopératives fondées sur les mêmes principes :
Avenir social de Maureilhan-et-Ramejean, les Petits vignerons de
Puisserguiery VÉgalitaire de Cébazan, les Vignerons paysans de
Bessan. Ces nouveaux groupemens éprouveront sans doute plus
de peinç à s'assurer des débouchés. Les coopératives de consom*^
mation socialistes pourront-elles leur en fournir? Ce n'est pas
sûr. Les coopératives de consommation non socialistes leur
viendront-elles en aide? Rien de plus incertain.
(1) Augé-Laribé, les Coopératives paysannes et socialistes de Maraussan (Hé-
rault), dans Musée social, Documens de mars 1907.
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424 REVUE DES DEUX MONDES.
Il ne faut pas se lasser de rappeler aux intéressés que le
droit de grève comporte deux facultés maîtresses : celle de se
faire du bien, celle de se faire du mal; et puis encore qu'il permet
de nuire beaucoup au patron, au propriétaire, à Tordre social,
soit légalement, soit illégalement; droit légitime au reste, pourvu
qu'on ne viole ni le droit, ni la liberté du voisin, ni le contrat
de travail. N'est-ce pas Joseph de Maistre qui voulait adresser ce
sermon laconique aux rois? « Sires, les abus amènent les révo-
lutions; » puis, se retournant vers les peuples, il aurait dit seu-
ment : « Messieurs, les abus valent mieux que les révolutions. »
Parole profonde que les partis devraient méditer longuement!
La crise viticole, plus âpre et plus violente dans le Lan-
guedoc (1), sévit aussi dans d'autres régions: par exemple, dans
une partie de cette belle Gironde où j'ai longtemps séjourné,
d'où je reçois mainte lettre qui expose des faits navrans : « Les
ruines sont ici lamentables et nombreuses. J'ai des amis qui
avaient refusé jadis un million d'une propriété qu'ils viennent
de vendre, faute de pouvoir suffire aux frais, 400000 francs.
Ils étaient fort riches, ils sont plus que gênés. » Voici une note
moins douloureuse que m'apporte un propriétaire des environs
de Cadillac : « Dans le Bordelais, nous souffrons moins que
dans le Midi. Nous ne sommes pas un pays de monoculture, et
nous sommes plus économes. Dans la région que j'habite, nous
faisons du vin blanc qui se vend fort bien; la terre n'a pas
baissé, et nous voyons la population s'accroître; mais c'est une
(1) Augé-Laribé, Le proOîème agraire du socialisme ^ la viticulture industrielle
du Midi de la France, 1907. — Prosper Gervais, La situation présente et l'avenir de
Vagriculture méridionale, 1906. — Pierre Genieys, La crise viticole méridionale, —
Maurice Bouffet, La crise viticole,^ Congrès internationaux d^ agriculture, de 1889
à 1903, 12 volumes.— Paul Passama, Condition des ouvriers viticoUs dans le Miner-
voM, 1906. — Berget, La coopération dans la viticulture; La viticulture nouvelle;
Les vins de France, 3 volumes. — Poubelle, Statistique de la fraude sur les vins et
alcools dans Paris; La crise viticole et les fraudes. — Paul Taquet, La distillerie
dans le monde entier. — Martinet, Les ports francs et l'exportation des vins, —
Docteur Cot, La situation viticole, — A. de Foville, Études économiques et statis-
tiques sur la propriété foncière. — G. Barbut, La vigne et le vin dans VAude en
i902. — Ch. Germa, Traité des ventes sur souches. — A. de Saporta, La vigne et le
vin dans le Midi de la France, 1894. — Raynal, La viticulture et les institutions
agricoles du Roussillon, — A. Bousquet, Le régime économique du vin, le marché
des vins. — J. Rivais, L'agriculture dans te déparlement de T^iide. — Rapports par-
lementaires de MM. Lauraine, Pams, Leygues, Clémentel, Klotz. — P. Couvert,
L'industrie agricole. — E. Duclaux, L'alcool et ses droits naturels, — Bulletins de
la Société des Viticulteurs de France et d'Âmpélographie. — Revue de Viticulture,
— Chancrin, Viticulture moderne. — Henri Gervais, la Rémunération du travail
dans la viticulture méridionale.
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LES TRANSFORMATIONS DE l' AGRICULTURE. 425
heureuse et trop rare exception. D'une manière générale, les
régions à vin rouge commun (paluds) ou les Graves, — dont la
production est trop faible, — subissent le contre-coup de la
gêne méridionale. Aussi, sans crier leur détresse, beaucoup de
propriétaires arrachent-ils les vignes qui ne paient plus. C'est
dur, mais c'est sage... »
Un grand négociant 'girondin écrit : «... Tout ce qui contribue
à faire le vin augmente, les impôts, la main-d'œuvre; les drogues
à infuser à la vigne du 1®' janvier au 31 décembre, soufre, sul-
fate de cuivre, sulfate de fer, etc., se vendent chaque année de
plus en plus cher, les barriques, les frais de vendanges, mes-
sieurs les vendangeurs faisant aujourd'hui la loi... Quant aux
prix? Les grands crus, divisés en cinq classes, se vendaient au-
trefois, suivant la classe, de 1 400 à 5 000 francs le tonneau
(quatre barriques) dans les années chères, —de 900, 1 200 à 3500,
3800 dans les années bon marché. Maintenant ils vont suivant
les années de 450 à 1 500, 2 000. Et, à ces prix-là, nous avons
bien plus de difficultés aujourd'hui pour les écouler, qu'au temps
où nous payions le double et plus. Ah oui! Il y en a des
domaines à vendre, mais qui voudrait les acheter, sauf à vil prix?
J'en connais même que, pour rien, je ne voudrais pas, le rende-
ment n'y couvrant point les frais de culture et l'intérêt du
capital... »
Au reste les crises viticoles sont de tous les temps. Ainsi un
édit de Domitien ordonna l'arrachage des vignobles; à d'autres
époques le pouvoir crut devoir réglementer la plantation. Arthur
Young constate que la vigne en France enrichit et appa\ivrit
tour à tour ses maîtres; aux années de déficit correspondent des
prix rémunérateurs, et aux années d'abondance des prix infé-
rieurs. La vigne, plante capricieuse, donne des rendemens
irréguliers, passant brusquement de 26 à 50 millions d'hecto-
litres.
Que les viticulteurs du Midi soient les principaux artisans de
la mévente dont ils se plaignent si amèrement, et qu'ils exa-
gèrent un peu, cela ne fait pas doute pour ceux qui examinent
sans parti pris la question; qu'ils ne soient pas les seuls cou-
pables, rien de plus certain. Mais leurs orateurs ont eu l'ha-
bileté d'escamoter les torts de leurs cliens, de donner le change
à l'opinion publique attendrie par le spectacle d'une misère trop
réelle. On accuse presque uniquement l'État, la fraude, la sur-
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426 ^ REVUE DES DEUX MONDES.
production, le mouillage (1), c'est-à-dire le fait de verser de Tei
dans du vin, — le sucrage, soit le fait de jeter dans le moût di
sucre de betterave, opération artificielle assez semblable à l'actt
spontané qu'opère la nature par la fermentation des vendanges;
ou bien encore le vinage qui consiste à verser de lalcool dans du
vin pour le rendre plus facile à conserver, plus agréable à boire,
lui permettre de mieux résister à la chaleur et de voyager. Sans
doute l'État a dans cette triste affaire une responsabilité, et par
certaines lois votées depuis 1900, et par leur application ou leur
non-application. Toutefois il convient de remarquer combien
nos mœurs politiques, nos habitudes de centralisation, facilitent
l'ingérence de l'État dans toutes sortes de questions, et l'habituent
à mettre en pratique la formule si plaisante : Faisons de l'arbi-
traire, mais légalement. Or les gens du Midi, plus que ceux des
autres provinces françaises, ont contribué à renforcer le dogme
si dangereusement socialiste de l'État-Providence possédant la
corne d'abondance et la bourse de Fortunatus, de l'État distri-
buteur de places et sinécures, capable de tous les miracles,
d'enrichir les pauvres et de niveler les fortunes, dont on attend
tout en un mot : l'âme latine, l'âme romaine revit en eux; le
sens américain, le sens de la liberté individuelle et sociale leur
manque singulièrement.
Un des leurs n'a-t-il pas dit rudement : « Tout Méridional
pauvre, paresseux, raté ou taré est candidat fonctionnaire? » D'où
le triomphe des idées étatistes, les progrès du collectivisme, de
(1) Voici d'antres définitions à l'usage des personnes auxquelles l'argot et la lan-
gue Titiçoles ne sont pas familiers. La mis telle est un moût additionné d'alcool,
ou un moût concentré par l'évaporation partielle de Teau des raisins ; elle sert à
fabriquer des /vins artificiels, ou même des alcools; depuis 1902, les misteUes
étrangères, composées de moûts très alcooliques, paient le droit sur l'alcool et le
droit sur le moût du raisin frais. — Les marcs, matières soUdes qui restent au
fond de la cuve après le soutirage des vins de première cuvée, peuvent être distil-
lés, servent aussi à obtenir des vins de sucre ou des piquettes produites par des
lavages successifs. — La chaptalisation, c'est l'emploi du sucre en première cuvée
pour suppléer à l'insuffisance de raisins trop acides. — Les vins de raisins secs se
fabriquent avec des raisins de Sicile, de Grèce, de Turquie, d'Espagne et d'Asie
Mineure, qu'on fait macérer dans de l'eau chaude. — Les coupages sont les mé-
langes de vins. — Les ventes de raisins sur souches ou sur pied se font avant la
récolte, parfois plusieurs mois avant : tantôt c'est le vendeur» et tantôt l'acheteur
qui opère les vendanges et la vinification ; tout dépend du contrat qui intervient
— Un hectolitre de vin de sucre, ^ dix degrés, se fabrique avec de l'eau, des ven-
danges déjà épuisées et 17 kilos de sucre. — La vinification, c'est l'ensemble des
opérations compliquées, minutieuses, qui métamorphosent la vendange en vin
bon à boire. — Le moût, c'est tout simplement le jus de raisin qui vient d'être
exprimé après la cueillette.
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LES TRANSFORMATIONS DE l'aGRICULTURE. 427
l'égalité dans la servilité, le dédain ou l'ignorance du véritable
libéralisme, celui qui fait qu'on aime la liberté du voisin ou de
l'adversaire autant que la sienne propre, Téloignement des syn-
dicats rouges pour le travail à la tâche.
La loi du 29 décembre 1900 règle le régime des cidres, des
bières, des vins, et celui des alcools qui intéressent directement
la viticulture; elle met le vin à la portée des classes populaires
en supprimant les droits de l'État perçus à titre de droits de
détail, d'entrée et de taxe unique, en fixant à 1 fr. 50 par hec-
tolitre le droit général de circulation, en ramenant les droits
d'octroi au chiffre de 2 fr. 25 par hectolitre. Au contraire la
législation ^se montrait répressive pour les alcools, qu'elle traitait
comme une matière purement fiscale et un produit nuisible à
la santé publique. Les députés du Midi n'avaient pas défendu le
privilège des bouilleurs de cru, c'est-à-dire la cause tnême de la
distillation. L'exercice des débits de boissons était supprimé;
mesure absolument folle qui laissait aux détaillans toute licence
pour le mouillage. Étendre la consommation du vin sous sa
forme naturelle, là restreindre par les entraves apportées à sa
conversion en alcool, c'était violer la règle : donner et retenir ne
vaut. La mévente, qui avait déjà commencé, ne fit que s'accen-
tuer; Béziers et Narbonne vendirent Thectolitre 3 francs.
Comme l'alcool, le sucre fournit de larges appoints au budget
de chaque nation : pendant très longtemps, il supporta des droits
élevés en France, 64 francs par cent kilogrammes. La loi du
28 janvier 1903 institue un nouveau système : le droit sur les
sucres bruts et raffinés n'est plus que de 25 francs par cent
kilogrammes, de 26 fr. 75 pour le sucre candi ; la loi supprime
le système des primes, établit un droit de douane suffisant pour
protéger le sucre indigène, le sucre de betterave contre le sucre
étranger (1). Par cette détaxe le gouvernement sauvait d'une
crise très grave notre industrie betteravière, car virtuellement il
autorisait la production indéfinie des vins de sucre; mais la
viticulture allait être perturbée par la concurrence permanente
de ces vins artificiels. « Prohiber le sucrage et rétablir le vinage.
(1) D'après la loi de 1907, qui modifie celle de 1903, celui qui voudra ajouter du
tacre à la vendange doit le déclarer trois jours à l'avance ; la quanUté de sucre
ainsi employée ne peut excéder dix kilogrammes par trois hectolitres de ven-
dange; ce sucre est frappé d'une taxe complémentaire de quarante francs par
cent kilos.
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428 REVUE DES DEUX MONDES.
était la condition que les députés et sénateurs du Midi devaient
mettre à leur vote approuvant la loi sur les sucres du 28 jan-
vier 1903; ils ne le firent pas, par incompétence, par défaut
d'union et par peur (1). Par incompétence, car ils ne se doutèrent
en aucune façon des effets économiques de la loi, dont l'applica-
tion les stupéfia; par manque d'union, parce qu'ils ne surent pas
faire comprendre aux représentans de certaines régions, telles
que la Champagne, la Bourgogne, les Hauts Plateaux de la
Loire, que le vinage pourrait leur remplacer le sucrage, et que la
concurrence des vins de sucre fabriqués sur les lieux de consom-
mation serait bien plus redoutable pour ces régions froides que
la concurrence des vins naturels du Midi; par peur, parce qu'ils
n'osèrent priver de leurs voix, sur une question économique, un
gouvernement qui avait toute leur sympathie sur le terrain de
la politique générale, qui leur accordait toutes les faveurs par-
ticulières qu'ils lui demandaient pour eux et pour leurs élec-
teurs, et qui assurait leur réélection. » Et cependant, les aver-
tissemens n'avaient pas manqué : un député, M. Pams, établit le
prix de revient du vin artificiel rendu sur le lieu même de
consommation, prix terrifiant pour les producteurs de vin naturel :
grâce à la détaxe, à l'abaissement du droit, un vin de huit degrés
coûterait 6 fr. 80 l'hectolitre, un vin de 7 degrés 5 fr. 95 ! Mais
les modernes Gassandres ne sont pas plus écoutées que les an-
ciennes. Admettons que le vin de sucre à dix degrés, fabriqué
dans Paris, revienne à 10 ou 11 francs Thectolitre; le négociant
de Bercy, — la place de Bercy est le régulateur réel du prix
des vins du Midi, — ne peut offrir à la propriété un prix supé-
rieur à 10 francs l'hectolitre, 15 à 20 francs rendu à Paris. Cela
irait encore pour les propriétaires qui récoltent 140 à 150 hecto-
litres par hectare, mais la moyenne réelle ne dépasse pas 40 à
50 hectolitres, et la dépense du viticulteur s'élevant à 7, 8, 9, 10,
souvent même 13 francs par hectolitre, c'est la ruine presque
fatale.
Du moins, lorsqu'il faisait voter la loi de 1903, le gouverne-
ment rendait un signalé service à l'industrie sucrière, et prati-
quait la politique du pauvre homme, — car, quoi qu'on puisse
dire, le sucre est aujourd'hui un aliment de première nécessité,
presque au même titre que le pain et la viande, au môme degré
(1) Pierre Genieys, La crise niticole, p. 105 et suiv.
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LES TRANSFORMATIONS DE l'aGRIGULTURE. 429
que le vîn assurément. Mais là»où il parait inexcusable, c'est
lorsqu'il se fait le complice, avoué ou tacite, de la fraude. Or les
fraudes sont innombrables, tellement qu'elles rappellent cette
boutade de Henri Heine : « H y a plus de sots que d'hommes. »
Il y a plus de fraudes que de fraudeurs, par cette bonne raison
que certains fraudeurs les commettent à la grosse, à la dou*
zaine. Les discours de députés du Midi, prononcés à la Chambre
en 1907, renferment des révélations tout à fait édifiantes, et
contre lesquelles personne n'a osé s-inscrire en faux : il convient
d'en résumer quelques passages.
Dans la séance du 18 janvier 1907, M. Emmanuel Brousse
dénonça des faits extraordinaires : un professionnel de la fraude,
D..., négociant à B..., vendant chaque jour 500 hectolitres de
vin fabriqué chez de pauvres diables, auxquels il achetait leurs
récolles et fournissait pour d'autres œuvres les matières pre-
mières, sucre, acide tartriquo, acide sulfurique, tannin,, phos-
phate de soude, — emboursant 66 procès- verbaux dans l'espace
d'un mois, 33 condamnations qui s'élevèrent au chiffre de
197 000 francs d'amendes, narguant les juges et la prison, si
bien soutenu par de mystérieux protecteurs qu'il était averti, et
mettait la frontière entre les agens et lui quand on voulut enfin
l'arrêter, — que M. de Saint- Aubin, directeur des affaires crimi-
nelles au ministère de la Justioe, fut accusé d'avoir truqué son
dossier pour faire signer sa grâce par M. Sarrien, en faisant
disparaître des pièces capitales, telles que la protestation de
M. Jean Dupuy, le très distingué président du Syndicat national
de défense de la Viticulture française. Les choses enfin étaient
poussées au point que M. de Saint-Aubin fut disgracié, mais
aussitôt nommé à un poste important dans la magistrature pari-
sienne. Autant que personne, j'apprécie la haute valeur morale
et l'intégrité d'hommes tels que MM. Sarrien et Ghaumié; mais
il en va des ministres comme des princes : les meilleurs ne
savent pas tout ce qui se passe, on leur dissimule beaucoup de
choses, et il faut reconnaître que cet incident causa une
impression pénible dans le monde viticole.
D... et deux de ses émules ont déposé leur bilan à la fin
de 1906 ; espérons que la fermeture de ces deux maisons sera
définitive et qu'elles paieront à la régie les amendes encourues.
Ils ont beaucoup de complices, de cliens, d'ouvriers, ces messieurs,
ce qui explique peut-être la mansuétude du peuple viticole dans
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430 REVUE DES DEUX MONDES.
les émeutes de Juin 1907^ — aucun fraudeur n'a été lyncL
— et puis ils sont groupés dans certaines régions^ ce qui ren
plus directe, plus énergique et puissante leur action. Il y .
dans le Languedoc deux catégories de propriétaires: les vigne-
rons qui vivent de leur vignoble, — c'est la majorité, — puis les
marchands qui ont des vignes et qui apportent dans la gestion
leurs habitudes de spéculateurs; ils sont concentrés dans les pays
de Narbonne, Béziers, et autour de Montpellier. Ce phénomène
se produit ailleurs que dans le Languedoc, im peu partout;
beaucoup de grands crus, de crus moyens, ont passé aux mains
de grands financiers, de commerçans. Et bien entendu tous les
négocians ne sont pas de gros fraudeurs, mais tous les gros frau-
deurs se disent négocians, et, pour beaucoup, le titre de proprié-
taire récoltant est l'amorce qui sert à piper le consommateur.
Celui-ci est loin, donc plus facile à engluer ; car c'^est encore un
trait de la viticulture méridionale que dans les autres régions
l'acheteur se trouve près du producteur, tandis que, dans le Lan-
guedoc, presque personne n'achète de vin; il faut donc que son
énorme récolte trouve preneur à de grandes distances.
Oui, ces messieurs ont beaucoup d'amis : ainsi la comtesse
de R... (Nimes) a beaucoup fabriqué pour le compte de D...;
le tribunal de Tarascon Ta condanmée avec D... à quinze jours
de prison et à diverses amendes; elle est poursuivie, toujours
avec D..., devant le tribunal correctionnel de Nîmes, pour fabri-
cation de 927 hectolitres de vins artificiels. L'affaire vint le
3 décembre 1906; la comtesse se présenta, mais D... était en
fuite, et le procureur de la République avait oublié de le citer,
bien qu'il fût le principal inculpé, et, de cet oubli si grave, ce
magistrat donna pour raison qxiHl supposait que /)... se présen-
terait volontairement à f audience. Par. arrêt du 26 avril 1907,
la Cour de Cassation a d'ailleurs rejeté tous les pourvois de la
veuve de R...
Les discours de MM. Emmanuel Brousse, du Périer de Lar-
san, Jules Razimbaud, fourmillent de traits du même genre, qui
ne concernent pas les seuls départemens du Languedoc: rassem-
blés et groupés avec soin, triés entre des milliers d'autres, ils
ont produit une sensation d'étonnement dans les rangs des parle-
mentaires, sensation qui, répercutée par l'indignation légitime du
public, sera peut-être le commencement de la sagesse. Un membre
de la Chambre des communes disait: « J'ai entendu quatre mille
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SfWWP—
LES TRANSFORMATIONS DE L* AGRICULTURE. 431
speeches dans ma vie, deux cents ont changé mon opinion, aucun
n*a modifié mon vote. » Oui, cet homme discipliné marchait
fidèlement avec son parti, avec le ministre qui représentait ses
idées ; mais les partis et les ministères évoluent devant les élec-
teurs qui, à leur tour, subissent l'empire des événemens, des pré-
jugés, des passions et de Texpérience.
Je voudrais qu'on apprit, qu'on expliquât à tous les citoyens
cette pensée d'Herbert Spencer: « La fonction du libéralisme
dans le passé a été de mettre une limite au pouvoir des rois. La
fonction du vrai libéralisme dans Tavenir sera de limiter le pou-
voir des Parlemens. » Rien ne pourrait être plus utile à la Répu-
blique et à nos mœurs politiques. Mais je voudrais aussi que les
adversaires des Parlemens eussent présente à Tesprit cette
pensée de Cavour : « La plus mauvaise des Chambres vaut
encore mieux que la meilleure des antichambres. »
Donc M. Brousse a démontré longuement, fortement, que la
justice et la régie, trop souvent clémentes et libérales envers
les gros fraudeurs, se montrèrent sans pitié pour les petits. Des
hommes compétens en donnent cette piquante explication: le
Trésor considère le grand fraudeur professionnel comme un
abonné lucratif qui, sous forme de transaction, lui apporte de
copieuses redevances, il est donc intéressé à ce que les grosses
fraudes se multiplient. La régie ne perçoit-elle pas 1 fr. 50 de
droit de circulation sur le vin, plus 3 fr. 75 de droit sur les
17 kilogrammes de sucre nécessaires pour fabriquer un hecto-
litre, soit 52 millions 1/2 sur 10 millions d'hectolitres de vins de
sucre? Aussi propose-t-on d'enlever à la régie le droit de trans-
action, et de le confier aux tribunaux seuls, bien que les
parquets aient parfois agi avec une mollesse suspecte. Il est
pénible de constater qu'en trois ans, on n'arrive pas à juger en
première instance certaines affaires de grosses fraudes, tandis
que le petit délinquant, un colporteur d'allumettes de contre-
bande ou d'une bouteille d'alcool, est jugé dans la huitaine et
durement condamné. Résultat: les assassihs de la viticulture,
admirablement renseignés, vont se promener à l'étranger, ont
le temps de détruire les pièces compromettantes, de se sous-
traire au paiement des amendes. Cependant MM. Guyot-Dessaigne
et Caillaux ont très loyalement adressé des ordres pour qu'on les
poursuivit avec la dernière rigueur, et de sérieux résultats ont
été obtenus; félicitons aussi M. Chéron qui mène une campagne
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432 REVUE DES DEUX MONDES.
énergique contre les coquins qui fournissent à nos soldats des
alimens malsains et frelatés; M. Ruau qui sert avec un zèle
intelligent les intérêts agricoles (l).Mais une longue tolérance a
rendu méfians bien des gens qui maintenant veulent aussi voir
et toucher du doigt, avant de croire aux justes réformes, à
l'extirpation des abus révolutionnaires.
Le pouvoir exécutif, qui nomme les magistrats, a de tout
temps considéré comme des actes d'insubordination les décisions
de justice qui ne sont pas conformes à ses vues. Aux yeux du
public, l'autorité morale des magistrats est en raison directe de
leur indépendance; certains arrêts l'ont rendue suspecte, et plus
que jamais les sceptiques divisent la magistrature en trois
classes : la magistrature debout, la magistrature assise, la magis-
trature couchée. Aux utopistes qui réclament son élection et la
suppression de l'inamovibilité, on peut répondre que ce serait le
moyen d'obtenir une magistrature à genoux, et de renverser
toutes les garanties des citoyens; d'ailleurs, nos magistrats ont
fait beaucoup d'excellente besogne. Souvent aussi la législation
présente des lacunes; il y a tantôt quatre ans, le tribunal cor-
rectionnel de Villefranche-sur-Rhône condamne de gros frau-
deurs à plusieurs centaines de mille francs d'amende pour
usage d'acquits fictifs; mais la Cour de Lyon les acquitte, se
fondant sur ce que le délai de prescription était expiré, délai
beaucoup trop bref et qui permet aux coupables de passer à tra-
vers les mailles de la loi. On découvrit une vieille ordonnance
de Louis XVllI, du 21 juin 1816; le législateur de 1899 montra
beaucoup de naïveté en ne l'abrogeant pas formellement.
Cette question de la frauic, qui a déchaîné une sorte de révo-
lution dans le Midi, et se soulève, hélas ! pour tous les produits,
est trop grave pour qu'on n'insiste pas. Un des orateurs qui
l'ont dénoncée avec le plus de modération, M. du Périer de
Larsan a démontré justement qu'il fallait faire la lumière, toute
la lumière, d'abord parce que cette lumière gêne les fraudeurs
(les voleurs craignent les réverbères) et contrecarre leurs pra-
tiques, puis, parce que les honnêtes gens, les viticulteurs, les
consommateurs ont besoin d'une protection efficace, et qu'il ne
(1) Une statistique judiciaire nous fait connaître que, depuis la loi de 1905 sur
les fraudes, 4 203 poursuites ont été engagées ; 3 640 ont abouti à des condamna-
tions. Le ressort de Paris accuse, à lui seul, 1 740 procédures, celui de Mont-
pellier, 637.
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LES TRANSFORMATIONS DE l' AGRICULTURE. 433
fant pas non plus donner trop raison aux médecins lorsque,
frappés des progrès de la falsification, ils empêchent des milliers
de gens riches de boire du vin, si bien qfue, dans les dîners
d'apparat, les eaux minérales remplacent les grands crus pour
la moitié des convives. En se taisant, en laissant faire, sous
prétexte de ne pas discréditer nos jproduits vis-à-vis de Tétranger,
on risquerait au contraire de compromettre leur prestige par la
sophistication.
La régie dresse procès-verbal à un haut baron de la fraude
pris en flagrant délit de mouillage, 33 pour 100 d'eau, un déluge,
comme disait un député. Le tribunal de Béziers est saisi, des
mois s'écoulent, la régie étonnée va au greffe, où elle apprend
que la cause est depuis longtemps jugée, le coupable acquitté,
et elle, la régie, condamnée aux frais. L'avocat de la régie n'avait
pas été prévenu, le jugement était inexistant pour la régie, elle
eftt dû l'attaquer, on laissa passer le délai d'appel. Il avait suffi
au prévenu de dire devant le tribunal: « J'ai donné du vin à mes
ouvriers, et, comme ils avaient soif, ils en ont bu cent hecto-
litres. » Le ministre a allégué qu'il y avait là un oubli, une
omission regrettable : quant au substitut qui était de service en
ce temps-là, la Chancellerie se contenta de le blâmer et de l'as-
seoir comme simple juge dans un tribunal; il rétrogradait d'une
classe, mais devenait inamovible. On trouva que la pénitence
était bien douce.
D'ailleurs, la fraude existe un peu partout, et l'on a singu-
lièrement perfectionné l'art de la piraterie et de la chimie vi-
naire : des gens qui se disent dans l'industrie, et qui en sont
surtout chevaliers, louent de petits appartemens dans des com-
munes de la Gironde produisant des crus renommés, se font
imposer patente et licence, et expédient ensuite à la clientèle
des vins inférieurs portant Testampille de la localité. Dans les
Gharentes, avec le jeu des acquits fictifs, l'alcool d'industrie
trouble profondément le marché de nos célèbres eaux-de-vie.
A Paris, des négocians trop ingénieux dédoublent du vin d'Oran
à douze ou treize degrés. Toujours à Paris, deux millions d'hecto-
litres de vins artificiels furent fabriqués en 1900, année de
l'Exposition, et cette fabrication sur place fit perdre à la Ville et
à rÉtat près de quarante millions gagnés par les fraudeurs. La
loi de 1903 ayant en quelque sorte rendu le sucrage obligatoire,
les entrées de vins dans Paris ne cessèrent pas de diminuer; à la
TOME XLVll. — 1908. 28
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434 RETUE DSa DRUX MOlfDES.
fin de 1904,cettedécrois6aiieeatteignitl 012445 hectolitres, Ci^.
très inférieur à la réalité; or, chaque hectolitre prive le Tr(
d'un franc 50, droit de circulation, et les compagnies de chen^
de fer du prix de transport. En dehors de Paris, le départeme
de la Seine consomme 3 hectolitres 17 par habitant, dans Par
2 hectolitres 13 par tête et par an. Étonnez- vous après cela si
laboratoire municipal a déclaré bons 117 échantillons seul
ment sur 617 en juin 1905. De même pour l'alcool. Sa conson
mation en banlieue s'élève à 6 litres 79 par tête et par an,
3 litres 84 dans Paris; la différence, soit 2 litres 95, correspond
une fabrication clandestine. Par la fraude sur les vins et eaux-di
vie, dans Paris seulement, TÉtat et la Ville perdent plus de 30 mi
lions de francs tous les ans. Ce sont encore des vins cassé
avariés, revivifiés par une addition d'acide sulfurique ; des extrait
composés reproduisant le bouquet des différens vins de Francr
des vins manquant de couleur et de tenue pour lesquels on offi
des colorans qui ne sont que Jes dérivés du goudron de houilh
Les choses en vinrent au point que le Syndicat central desfabn
cans de produits oenologiques^ qui, paraît-il, représente quinze mil-
lions d'affaires, s'émut et protesta. A Paris, sous le nom de vin de
ménage, des boissons factices font une concurrence déloyale à la
vente du vin naturel; des épiciers, des débitans, vendent 15 cen-
times le litre ce qui leur revient à un centime. « Tous les crus
sont dans la Seine, » disait à son fils un fabricant avisé. L'État,
depuis plusieurs années, accepte pour les malades de ses hôpi-
taux des vins (façon Banyuls), qui ne sont qu'une drogue composée
de sucre, de mixture et d'un peu de mistelles d'Espagne.
Une perquisition chez un négociant du Gard amène, en 1904,
la découverte de tout un matériel de fabrication, acide sulfu-
rique, matière noire azotée, factures de sucre, fermens vinaires,
phosphates d'ammoniaque et de potasse, de fluorure d'ammo-
nium, qui est un poison assez nocif pour s'attaquer au verre de
la bouteille, etc., le tout attestant un emploi qui date de plu-
sieurs années.
En Maine-et-Loire, un propriétaire reçoit en 1904, par diffé-
rentes gares des environs, 36 000 kilogrammes de sucres décla-
rés comme engrais : saisie de vin de sucre, procès, condamnation
devant le tribunal de Saumur; appel, mort du délinquant
en 1906 : voilà l'affaire enterrée. Sa veuve reprend la fabrication,
fait venir 45 000 kilogrammes de sucre, point de procès-verbal
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LES TRANSFORMATIONS DE l' AGRICULTURE. 435
.» prétexte de consommation familiale; les Contributions
^directes Tautorisèrent à dénaturer ces 45 000 kilos pour faire
des confitures.
Au temps de Béranger, sous la Restauration, on faisait, pa-
raît-il, évaporer les lois dans le creuset des ordonnances, décrets
et règlemens; aujourd'hui on a ajouté d'autres moyens à celui-
là, et qui ne sont pas moins efficaces. Mieux encore : des frau-
deurs auraient été décorés; et cependant ces gens*là détruisent
le principe de notre production viticole. On dirait qu'ils ont pris
cette cynique devise : « Si vous ne récoltez pas de vin, on en
fera, et, tant que la pompe ne gèlera pas, le prix du vin n'aug*
mentera pas! »
Jadis les producteurs de l'Est, de l'Ouest et du Centre ache-
taient les vins du Midi pour remonter les leurs en degré alcoo*
lique; ils préfèrent aujourd'hui remonter leurs vins avec du
sucre, et obtiennent ainsi des vins de double, de triple cuvée.
Jadis le commerce faisait de grands approvisionnemens qui
entraînaient souvent la hausse des cours ; aujourd'hui il se
réserve, s'abstient, achète au jour le jour; comme la foudre
elle-même, la fraude, selon l'expression de M. Pujade» a ses
chocs en retour. Le même député ajoute, plus joliment sans
doute qu'exactement : « S*il existe un régiment de la fraude,
le Midi, dans ce régiment, n'est qu'un simple soldat. Dans ce
môme régiment, le Roussillon, que je représente, n'est même
pas un enfant de troupe. »
Hélas I oui, la fraude a dans une certaine mesure discrédité
nos grands vins vis-à-vis de l'étranger, et c<J-uî-ci exagère le mal
déjà si grave, d'abord afin de favoriser la vente de ses boissons,
puis afin de garder ses coudées franches pour les manipulations de
ses propres fraudeurs. Les États-Unis, les usines des ports francs,
de Hambourg notamment, produisent avec succès des quantités
énormes de Bourgogne, de Champagne, de Bordeaux, que le
public, étemel gogo, boit avec respect dans toute l'Allemagne,
en Russie et ailleurs (1). La concurrence du Champagne alle-
(1) Deux viticulteurs d'Avize, MM. Frank et Joseph de Gazanove, m'envoient
sur les vins de Champagne un travail intéressant dont je résume quelques pas-
sages. La prospérité de la Champagne décline lentement, mais graduellement de«
puis quinze ans : la guerre du Transvaal, le conflit russo-japonais, la crise moné*
taire aux États-Unis, ne sont pas étrangers à cette situation. On champagnise de
plus en plus les vins de Saumur, les Médoc mousseux, les vins des Basses-Pyré-
nées, de l'Hérault et du Gard. Plusieurs marchands de ces régions ont étabU en
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■I^
436 REVUE DES DEUX MONDES.
mand, marque Mayence, Eltville, Coblentz^ a surgi, d'autant plu
inquiétante que beaucoup de ces vins sont fabriqués avec des
raisins achetés dans les vignobles de la Marne : sur les marchés
extérieurs, les envois de Schaumwein allemand sont passés de
1 SOO 000 bouteilles à plus de 13 millions. Un autre danger nous
menace, l'invasion des bières, des Lagerbier allemandes, qui, en
Angleterre, entravent la vente des vins de France : ceux-ci de-
meurent objets de luxe, et la consommation anglaise, au lieu de
se développer, tend à décroître. En somme, nous ne pouvons
compter sur la clientèle étrangère pour conjurer la crise, les
autres pays augmentent partout leur production viticole, nous
n'exportons que nos vins de haute noblesse, l'importation
exotique l'emporte chez nous depuis vingt ans sous le rapport
de la quantité: en 1903 nous exportions 1726 000 hectolitres,
nous en importions 633S000. Il est vrai qu'on nous envoie sur-
tout des vins communs, qu'en 1900 par exemple les vins im-
portés représentaient 177 millions de francs, et nos expéditions
à l'étranger 290 millions. Ne comptons pas, pour relever notre
exportation, sur notre alliée la Russie; elle frappe nos vins
d'un tarif presque prohibitif : 97 fr. 80 par 100 kilogrammes,
et les fabriques d'Odessa font une fâcheuse concurrence à notre
Champagne.
Il existe deux sortes de vins artificiels : ceux qu'on fabrique
illégalement, ceux qu'on fabrique légalement, sous le couvert de
la loi, avec l'autorisation de la régie, en vertu d'un article de la
Champagne même des ateliers de champagnisation qui font le plus grand tort aux
négocians indigènes. Dans presque toutes les villes existent des débitans qui, der-
rière leurs comptoirs, gazéifient du vin pour le champagne-fraisette et le Cham-
pagne au yerre. — En Autriche-Hongrie le nombre des Sekt-Rellereien augmente
constamment depuis dix ans. A Hambourg, Brème (en dehors du port franc),
Anvers et Bordeaux, on trouve du soi-disant Champagne d'exportation à 10 francs
la caisse de douze bouteilles. — • La valeur de Thectare varie dans des proportions
énormes, de 5 000 à 30 000 francs; le prix de 5000 francs est celui des vignes
plantées en cépages américains et en plaine : elles donnent un produit très infé-
rieur, et l'engouement qu'elles avaient d'abord provoqué diminue ou n'augmente
pas. Le prix d'entretien d'un hectare de vigne s'élève jusqu'à 2 500 francs, chiffre
énorme, qu'expliquent les maladies de la vigne et la culture champenoise, culture
en foulSf qui oblige à faire toutes les opérations h la main. La production de 1907
s'élève à 306 457 hectolitres pour les cinq arrondissemens de Ch&lons, Épemay,
Beims, Sainte-Menehould et Vitry-le-François. Les syndicats locaux demandaient
qu'on fit suivre les vins de Champagne par un acquit de couleur spéciale ; le gou-
vernement a refusé. 11 faudrait du moins se montrer sévère pour le vin gaiéifié
vendu comme Champagne, et imposer autant de patentes à une maison qu'elle a
de marques de Champagne.
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LES TRANSFORMATIONS DE l'aGRICULTURE. 437
loi de 1903 qui permet aux vignerons de faire du vin artificiel,
en employant 40 kilogrammes de sucre par membre de la famille
ou domestique attaché à la personne, et par 30 hectolitres de
vendange récoltée. Le contrôle de la régie étant de ce chef à
peu près platonique, les fraudeurs ont eu les quatre pieds blancs,
ils ont fait voyager le sucre sous le nom de phosphate, doublé
et triplé leurs récoltes.
Il faut avoir le courage de confesser la vérité; les grands frau-
deurs, électeurs influens, occupant un personnel nombreux, ont
obtenu le concours de leurs élus, et aussi le silence de maints
journaux. Et puis on fait d'eux les boucs émissaires des péchés
du peuple, d'un état social, et rarement on met en cause leurs
complices. Or ceux-ci sont innombrables, et me rappellent la
réponse d'un grand seigneur de l'ancien régime à la Reine qui lui
reprochait d'avoir dit que toutes les femmes de la cour étaient...
sauf trois. « Et quelles sont ces trois dames vertueuses? ajoutait
la Reine. — D'abord, Votre Majesté, puis ma femme, et pour la
troisième, je demande la permission de ne pas la nommer, parce
que les autres me déchireraient. » En réalité, chacun fraude pour
son compte, et se montre impitoyable pour la fraude des autres,
de même que chacun est protectionniste pour soi, et libre-échan-
giste pour les produits qui ne le touchent pas. Mais il importe
de préciser: frauder devant la loi n'est pas toujours frauder
devant la morale., et, à mes yeux, celle-ci n'a pas à condamner
le récoltant qui, sans livrer sa cave aux louches manipulations
de certains acheteurs, pour sa consommation personnelle double,
triple même sa production avec du sucre ajouté aux marcs; la
loi pourra le frapper, l'honneur est sauf. Quand je dis que
chacun fraude, cela signifie un tiers des viticulteurs, la moitié
des négocians, les quatre cinquièmes des détaillans. C'est le
secret de Polichinelle pour les initiés, mais les intéressés se
gardent bien de le di\nilguer aux naïfs consommateurs. Nous
avons donc la grande fraude, la moyenne fraude et la petite
fraude. Dans un remarquable article de V Économiste {25 mai 1907)
M. Paul Leroy-Beau lieu raconte la conversation d'un inspecteur
général des Finances avec M. Pointu-Norez, préfet de l'Hérault,
il y a dix-sept ou dix-huit ans : « Monsieur le Préfet, je suis chargé
par M. le ministre des Finances de vous faire remarquer qu'il se
perd 8 à 10 millions de francs de droits dans votre départe-
ment, et qu'il faifdrait prendre des mesurea à cet effet. — Mon-
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^■■Plpl
438 REVUE DES DEUX MONDES.
sieur Tlnspecteur général, répliqua le préfet, je le sais parfaite-
ment; mais cette année-ci, nous ne pouvons rien faire; nous
sommes dans une année d'élections, et obligés de passer des
traités avec les fraudeurs, sans quoi nous perdrions nos élec-
tions. » Et l'abus n'a fait que s'accentuer. Pour quel chiffre la
moyenne et la petite fraude entrent-elles dans le calcul de
Tinspecteur des Finances? Je ne sais, mais assurément pour une
grosse somme. Car non seulement les viticulteurs dépassent la
quantité de sucre permise pour leurs vins artificiels, mais beau-
coup ont conclu des arrangemens avec les grands fraudeurs qui,
en payant la récolte authentique un peu plus cher, obtiennent
la permission de travailler tout à leur aise dans les chais et caves
du client pendant plusieurs mois, de telle sorte que le consom-
mateur s'imagine acheter un vin loyal ou vin de raisin, et reçoit
un vin frelaté, un vin de sucre fabriqué, mais qui porte l'estam-
pille du cru, et part directement de l'endroit où se trouve le
vignoble. J'ai rencontré bien des gens qui excusent cette compli-
cité, et cependant elle constitue une fraude.
Ici, quoi qu'on ergote, pas de doute; d'ailleurs on ne conteste
que pour la forme. Mais là où les gens du Languedoc s'in-
dignent, se révoltent, c'est quand les puristes ou les proprié-
taires du Bordelais dénoncent ce qu'ils appellent la fraude par
substitution. On peut d'ailleurs se demander si les viticulteurs
du Midi qui vendent leurs vins, sachant que ceux-ci vont servir
à fabriquer les vins célèbres de la Gironde, commettent une
faute, non certes devant la loi, mais devant la stricte morale. Un
Girondin m'écrit à ce sujet : « Nous comptons, pour remettre
toutes choses au point, sur la loi du 1" août 1905; car nous
souffrons surtout des fraudes par substitution. Tous les re-
mèdes efficaces pour le Midi le seront pour nous ; mais, comme
il ne saurait y avoir surproduction de vins de qualité, toute
notre ambition se borne à ce qu'on nous laisse jouir sans trouble
de notre privilège de Bordelais. Grâce à nos associations locales,
nous saurons faire appliquer la loi si jamais elle est promulguée
(elle ne l'a pas été à cause d'un vice de procédure parlemen-
taire), et la matière ne manquera pas. Le secret désir de tous les
Méridionaux est de faire du bordeaux. Les gens de Saint-Jean-
de-Baron (Aude), — le village qui le premier a répondu à l'appel
du comité d'Argeliers, — disaient récemment à un rédacteur de
la Revue de Viticulture: « En 1906, notre commune a récolté
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LES TRANSFORMATIONS DE l'aGRICULTURE. 439
iement 9 000 hectolitres de vin, à cause des gelées; mais
uels vins! Ils ont du fruité, ils sont d'un rouge splendide;
vec quelques soutirages et un voyage à Bordeaux, ils consti-
tueraient d'exquis Saint-Émilion. Eh bien, non! Nous sommes
contre les fraudes, comme le Midi, mais contre toutes les
fraudes !... » D'ailleurs, la généralité des consommateurs, à Paris
et dans le Nord de la France, ignore tout de la question viti-
cole, et fait preuve d'un goût déplorable. Pourvu que le vin qui
leur est servi soit parfaitement limpide, supporte convenablement
l'eau, et vienne de Bordeaux en droite ligne, ils sont satisfaits.
On étonne bien ces consommateurs placides, en leur apprenant
que Bordeaux expédie quatre fois plus de vin que la Gironde n'en
récolte, et qu'il y a par conséquent 75 pour 100 de chances que
le vin qu^ils boivent ne soit pas du bordeaux, mais bien une mix-
ture quelconque. » J'ai vf?cu plusieurs années dans la Gironde,
j'ai connu de près ces grands négocians, ces grands courtiers, ces
propriétaires qui forment à cette terre d'élection une sorte de
collier précieux, une couronne de gloire et de probité rigide. De
même que P.-J. Proudhon se vantait d'avoir trente-six quartiers
de paysannerie, elles ont une réputation séculaire de droiture et
de succès obtenu par le travail et le respect des traditions. Mais»
en Gironde comme ailleurs, le commerce s'est gâté par l'invasion
d'une foule d'individus sans crédit, sans principes sévères, et il
est devenu incapable de rester le régulateur, le pondérateur du
marché, d'atténuer le choc entre l'offre et la demande qui régit
le monde viticole, lui aussi r on cultive l'art d'abuser du besoin
que quelqu'un a de quelque chose, et cette déchéance partielle a
contribué à l'avilissement des prix.
Y a-t-il surproduction? Non! clament tout d'une voix les
Méridionaux, et il semble bien qu'ils n'aient point tort. M. Paul
Leroy-Beaulieu apporte ici des chiffres prbbans. De 1871 à
1889, les quantités de vins taxées restent inférieures à 30 mil-
lions d'hectolitres. En 1896 il a été imposé au droit de circula-
tion en France 33293631 hectolitres (chiffres officiels). En 1905
la consommation taxée s'élève à 43 630 960 hectolitres; en 1906
à 47 136 781 hectolitres. Joignons-y 12 à 13 millions d'hectolitres
de consommation en franchise chez les récoltans. La récolte
ayant à peine dépassé 52 millions d'hectolitres en 1906, il faut
en conclure : d'abord que la production des vins naturels ne
dépasse pas la consommation, qu'au contraire elle demeure infé-
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440 REVUE DES DEUX MONDES.
férieure à celle-ci de 6 ou 7 millions, l'écart étant comblé par les
vins faits en fraude, les vins de sucre et l'excédent de l'impor-
tation ; ensuite, que la consommation, si elle diminue dans la
classe riche, ne cesse d'augmenter pour l'ensemble de la nation.
Il y a une production engorgée, encombrée, mais la surproduc-
tion n'est qu'un épouvantail, un vain fantôme ; et les viticulteurs
doivent se convaincre qu'il n'est d'autre grand marché de
consommation des vins communs que la France elle-même.
Avant la récolte pléthorique de 1900, l'acheteur payait cou-
ramment un litre de vin 40 à 50 centimes; là-dessus arrivent
cette récolte, le dégrèvement des boissons. Conséquences : une
perturbation extrême dans les transactions, les propriétaires ou
pseudo-propriétaires affluant vers les centres de consommation
pour écouler directement leurs vins, même à vil prix; l'obses-
sion du bon marché, la concurrence éperdue qu'elle suscite, le
commerce débordé par la transformation qui s'opérait depuis
vingt-cinq ans et par les nouveaux événemens, ses usages, ses
traditions, ses besoins violemment modifiés. Brochant sur le tout,
la loi sur le sucrage, la loi de 1903, aussi funeste au conmierce
qu'à la propriété, une dépréciation effrayante des vignobles, la
vie plus dure aux ouvriers et aux producteurs. N'oublions pas
cette cause de mévente : la population française devenue sta-
tionnaire. Tel immeuble acheté un million il y a dix ans se vend
péniblement 150000 francs; un autre estimé 270 000 francs a été
adjugé au Crédit Foncier pour 25000 francs. Quelle terrible
antithèse I La misère du vigneron croit en même temps que la
consommation du vin augmente. La fraude seule explique cette
douloureuse énigme.
Voilà le mal ; il est grand, il est intense. Peut-on y porter
remède, et quels .seraient les remèdes possibles, topiques, effi-
caces? Les habitans du Languedoc ont eu une conception ori-
ginale. Puisque les gens de Paris, ministres, députés, séna-
teurs, restent sourds à nos doléances, se sont-ils dit, nous allons
secouer leur torpeur, et nous ferons du tapage jusqu'à ce qu'ils
nous entendent et nous viennent en aide. Et l'on sait comment
ils sont allés jusqu'aux dernières limites de la légalité, plus loin
même, les meetings monstres se succédant tous les dimanches
pendant des mois, les meneurs se gardant bien dé dire ce qu'ib
voulaient, de peur que les menés ne se divisassent aussitôt sur
la question des voies et moyens, et puis aussi parce qu'ils exi-
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w^^^^
'W^
LES TRANSFORMATIONS DE l'aGRICULTURE. 441
geaient tout; le gouvernement chargé de tous les anathèmes et
sommé en même temps de décréter la panacée universelle ; les
manifestations colossales de 200, 300, 500, 600000 personnes,
le refus de l'impôt, la tolérance du ministère au début, les
compagnies de chemins de fer accordant sur sa demande des
billets à moitié prix, les préfectures, sous-préfectures et autres
monumens publics pavoises, les propriétaires taxés d'office pour
que les ouvriers pussent faire ces voyages, menacés d'être mal-
traités ou incendiés s'ils s'ayisaient de payer le percepteur, les
délibérations des conseils municipaux indemnisant les nouveaux
croisés sur le budget, les démissions en masse des municipa^
lités, MM. Marcellin Albert et Ferroul passés à l'état de demi-
dieux de l'armée des gueux, la vie sociale et municipale presque
entièrement interrompue dans une foule de communes, les
mesures tardives du ministère, qui oublia trop longtemps la
maxime : « Qui assemble le peuple l'émeut; » les arrestations,
une préfecture incendiée, le fantôme du séparatisme, cette quasi
guerre civile dans la semaine fatidique du 15 au 23 juin 1907, les
mouvemens révolutionnaires, les morts et les blessés trop nom-
breux, des mutineries dans plusieurs régimens apaisées non sans
peine, la visite théâtrale de M. Marcellin Albert au président
du Ck)nseil, les grèves de candidats, les fédérations de viti-
culteurs, etc. Bien entendu, le Midi viticole a, le 21 juin 1908,
commémoré l'anniversaire des Journées des 19 et 20 juin 1907,
En vérité, les fraudeurs coûtent cher à la France, presque
aussi cher que les anarchistes. Les Chambres ont voté une loi
qui renferme quelques bonnes dispositions, d'autres moins
heureuses, et qui implique une sorte de mea culpa pour tant de
bévues économiques du passé. Mais suffira-t-elle pour rendre à
ceux qui souffrent l'espoir, la confiance et remplir un peu leur
bourse? Il est permis de douter.
M. Prosper Gervais, d'autres viticulteurs recommandent la
. distillation comme le premier, le principal remède ; la question
de l'alcool, disent-ils, est le nœud de la crise viticole; toute
situation viticole embarrassée, comme il s'en produit toujours
à la suite des années de production abondante et défectueuse, se
termine par la chaudière. Les années 1858, 1864, 1865, 1871,
1873, se liquidèrent par la chaudière; de même l'année 1875 qui
marqua l'apogée de la viticulture avec sa fameuse récolte de
83800 000 hectolitres. Aujourd'hui, hélas! les progrès delœno-
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442 REVUE DES DEUX MONDES.
logie et de la science permettent de rendre potables même les
mauvais vins. « La distillation fait disparaître les vins défectueux
ou en excédent; elle permet Futilisation des sous-produits de la
vendange, piquettes et marcs; elle contribue puissamment à
asseoir Téqui libre entre la production et la consommation; elle
est, suivant la forte expression de M. Audebert, la soupape de
sûreté des années d'abondance, et la meilleure régulatrice du
marché des vins. » La viticulture du Languedoc, en abandonnant
le droit de distiller librement ses ivécoltes, a commis une faute
capitale qui pèse sur elle plus lourdement encore que le sucrage
admis en 1903, car le sucrage n'existait pas, sous la môme forme,
en 1900, 1901, et cela n'a pas empêché la crise d'éclater. Et puis
la distillation, c'est le remède libéral, le remède qui vient de
l'initiative individuelle, tandis qu'une élévation énorme du droit
sur les sucres, c'est le remède qui vient de TÉtat, le remède éta-
tiste, qui porterait un coup très grave à l'industrie betteravière :
et derrière lui, comme derrière la déclaration de récolte, on voit
apparaître, plus dangereux que jamais, le bloc enfariné du socia-
lisme. Mais, pour favoriser la distillation, il faut que celle-ci
soit rémunératrice, et elle ne peut l'être tant que les alcools
d'industrie feront concurrence aux alcools de vin ; d'où nécessité
de créer cet intérêt, d'établir la taxe différentielle. L'alcool d'in-
dustrie, observe M. Clémentel dans son rapport à la Chambre, a
fait un intérim en l'absence de l'alcool de vin pendant la crise
phylloxérique; le titulaire est revenu, l'intérimaire doit lui
céder la place... Une taxe différentielle est absolument néces-
saire si Ton veut sauver la viticulture de la ruine... L'alcool
d'industrie ne parvient à se glisser dans la consommation qu'à la
faveur d'une véritable fraude ; il se déguise et prend précisément
le nom, l'aspect, le parfum et le goût du concurrent qu'il
dévalise... La taxe différentielle ne sera pas, comme on l'a dit, une
douanlB intérieure, mais la taxation différente de deux produits
différens par leur nature... »
Les viticulteurs du Midi réclamaient encore la suppression du
sucrage, l'affichage mensuel des sorties des vins de la propriété,
qui serait le meilleur moyen de lutter contre les acquits fictifs
pris avec ou sans le consentement du propriétaire. X... vend à B...
500 hrclolitres de vin soumis au droit de circulation de la régie;
B. . ., au lieu de déclarer 500 hectolitres, en déclare 700, ce qui lui
permet de fabriquer 200 hectolitres avec tout autre chose que
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LES TRANSFORMATIONS DE L^AaRICULTURB. 443
le produit de la fermentation des raisins frais : voilà l'acquit
fictif, une déclaration ayant pour but de simuler un enlèvement
non réaliaé. La publicité serait pour les fraudeurs un aiguillon
d'honnôteté. M. Audebert constate que, d'après les pièces de
régie de 1901 à 1906, les sorties de vins, pour l'Aude, l'Hérault,
les Pyrénées -Orientales, le Gard, ont dépassé de 28 millions
d'hectolitres les chiffres des évaluations de récoltes. D'où
viennent ces 28 millions ? Très probablement du sucrage et du
mouillage.
Les opinions sont très divisées au sujet de la déclaration de
récolte; une majorité l'a consacrée à la Chambre et au Sénat
(loi du 29 juillet 1907) (1), mais les hommes compétens se mon-
trent résolument hostiles. Comment la régie pourrait*elle pra*
. tiquer cette inquisition chez nos 1 700000 récoltans? Il faudrait
une armée d'employés. Elle fera forcément de l'arbitraire, vexera
les uns, laissera tranquilles les autres, au gré des influences
locales, soumettra les vignerons à une comptabilité compliquée,
ruinera la consommation familiale et non taxée, favorisera la
production clandestine au vignoble, fera authentiquer par la
régie des vins artificiels, nous acheminera vers le monopole des
vins, donnera au commerce un nouveau moyen d'établir ses
mouvemens de hausse et de baisse, concentrera la surveillance
de^*administration sur les propriétaires, et la détournera des gros
fraudeurs. On a rappelé que ce même régime de l'inventaire a
été abrogé en 1809 après un rapport décisif de M. de Montes-
quieu, que Bocher et Thiers le combattirent avec force en 1850,
que ces formalités jetèrent le plus grand trouble dans les popu*
lations, que l'administration s'était tirée de là en ne faisant pas
du tout la visite prescrite, de l'aveu même du directeur générai
des contributions indirectes. La déclaration de reçoit^ sera un
nouvel instrument de règne pour les préfets, et c'est ainsi, par
un mouvement tournant, que les sophisticans, trafiquans et débi-
tans essaient de se débarrasser de la surveillance, et de la rejeter
sur les producteurs. Poubelle cite, à propos des illusions de nom-
breux viticulteurs sur la déclaration de récolte, cette belle parole
de Condorcet : « Mandataire du peuple, je ferai ce que je croirai
(1) CeUe loi prescrit de déclarer : 1* la superficie des vignes en production que
le propriétaire possède ou exploite ; 2* la quantité totale du vin produit et celle
des stocks antérieurs; 3* le volume ou le poids des vendanges fraîches expédiées
ou reçues ; 4* la quantité de moûts expédiée ou reçue.
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'T'im
444 BEVUE DES DECX MONDES.
conforme à ses vrais intérêts. Il m'a envoyé non pour souten..
ses opinions, mab pour exposer les miennes. Ce n'est pas à mon
zèle, maïs à mes lumières qu41 s'est confié, et rindépendance
absolue de mes opinions est un de mes devoirs envers lui. »
Arracher graduellement les vignes qui ne paient pas, revenir
à la qualité trop sacrifiée à la quantité, exécuter le canal d'irri-
gation dérivé du Hhône, donner aux syndicats agricoles, aux
syndicats de défense viticole le droit de se substituer à la régie
et aux magistrats du parquet, lorsque ceux-ci refusent d'agir,
rientie plus raisonnable as finement. L'action syndicale, voilà le
salut, avec des agens spéciaux commis par elle, assermentés et
ayant qualité pour opérer des prélèvemens, pour parer à l'insuffi-
sance des fonctionnaires chargés d'appliquer les mesures répres-
sives : une loi toute récente (la loi Gazeneuve) a reconnu ce
droit aux syndicats pour tous les produits, en même temps
qu'elle confie au ministre, qui devra prendre pour base les usages
locaux constans, la détermination des zones vilicoles, Cham-
pagnCy Bordeaux, Bourgogne, etc. Le Syndicat National a déjà
obtenu un certain nombre de condamnations; il orgai ise par-
tout la police viticole, sa direction est confiée à des hommes
éminens, son action serait décisive, irrésistible, si es viti-
culteurs lui fournissaient le nerf de la guerre, une conliibution
de cinq centimes par hectolitre de vin vendu. MM. Félix Liou-
ville, Roy-Chevrier, Leenhart-Pomier, ont présenté à ce sujet
des rapports excellons. Puis des coopératives de crédit, même
de vente, multipliées, reliées entre elles par les liens d*une
Fédération : l'échec des premières ne doit pas décourager les
viticulteurs; on a trop oublié que l'esprit pratique manque aux
assemblées délibérantes, et qu*il fallait avant tout organiser un
bon service de courtiers, de représentans, conmie cela se passe
dans toutes les maisons de conmierce. Le vin au soldat, les caves
communes, ont aussi leurs partisans : il faut développer la mu-
tualité et le crédit viticoles, et peut-être a-t-il des chances d'avenir,
ce projet Bartissol qui voudrait réaliser l'union entre produc-
teurs et consommateurs par le Trust des vins naturels du Midi,
par une société au capital de 300 millions de francs, qui achèterait
le vin des six départemens du Midi à un franc le degré pendant
trente ans : celle-ci transformerait en alcool tout vin avarié
ou ne pesant pas 8 degrés , donnerait à crédit aux producteurs
engrais, soufre, sulfate de cuivre, leur ferait des avances, construi-
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LES TRANSFORMATIONS DE L 'AGRICULTURE. 445
rait des caves de réserve dans les principales stations de chemins
de fer et les centres de consommation, vendrait le vin en bou-
teille 25, 35, 45 centimes le litre, selon qu'il aurait S, 10 ou
12 degrés : chaque bon teille porterait sur le bouchon à la cire le
degré et le prix.
Voilà, dans la foule des idées qu'on met en avant, ce qui
semble pratique, raisonnable, du moins digne d'un examen
attentif. Mais, même en admettant que le Parlement finisse par
adopter leç solutions les meilleures, on n'aura encore exécuté
qu'une minime partie de la besogne I Et d'abord, le consomma-
teur, qui, après tout, forme la grande majorité, que fait^on pour
lui? Je vois bien ce qu'on lui ôte, je ne vois pas trop ce qu'on
lui donne. En dépit de la crise, de la mévente, nous ne payons
pas une barrique de Bordeaux ou de Bourgogne moins cher
qu'autrefois ; et, si la falsification réalise des progrès gigantesques
pour toutes choses, le prix de la vie, par un illogisme ironique,
ne cesse de se développer d'une manière inquiétante : les bonnes
ménagères s'en effraient et s'indignent à bon droit. Et puis, les
philosophes, les économistes, les observateurs se demandent
comment, par qui seront appliquées les nouvelles mesures ; plus
d'un répète le mot de l'ancien : Vaux leges sine moribus; les lois
sont vaines sans les mœurs. « Faire une loi, disait Diderot,
c'est donner lieu à cinquante méchants de l'enfreindre, et à dix
honnêtes gens de l'observer. » Il y aura des dispositions draco-
niennes contre les gros fraudeurs : à quoi bon, si la volonté toute-
puissante d'un personnage influent les réduit à l'état de lettre
morte? Quis custodiet custodes? Qui surveillera les gardiens?
Que fera un substitut, un employé de la régie, lorsqu'il se trou-
vera en face de l'homme qui dispose de son avancement, qui
peut même le faire disgracier, révoquer? Ce sont la plupart de
braves gens ; mais, placés entre leur gagne-pain et leur conscience,
on ne peut espérer qu'ils se comporteront comme des saints ou
des héros. Beaucoup cependant résistent et risquent leur carrière,
d'autres se disent qu'il y a des accommodemens avec le ciel par-
lementaire, laissent dormir la loi, trouvent dans les complications
de la procédure des moyens de protéger les tristes cliens du
potentat redouté. Individuellement, beaucoup de nos maîtres
sont des hommes aimables, distingués, orateurs brillans, pleins
de bonne volonté et de vues politiques ; mais ils voient rouge dès
que leur réélection est en jeu. Ne faudra-t-il pas aussi, dans
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4i& REVUE DBS DEUX MORDBS.
l'intérêt de la France et de la République, les protéger contre
eux-mêmes, nous protéger contre eux ? Les moyens ne manque-
raient pas. Ils ont montré de dangereux chemins, comment on
entre dans le sanctuaire, « comment on lève le voile qui doit
toujours couvrir tout ce que Ton peut croire du droit des peuples
et de celui des rois, qui te s'accordent jamais mieux que dans le
silence. » Mais qui donc fera des lois punissant les mauvais
fabricans delois?
Je voudrais cependant finir sur une parole d'espoir, de séré-
nité. Aussi bien a-t-on le droit d'espérer beaucoup en cette terre
de France qui déjà fît germer des moissons de grands serviteurs
dans tous les ordres, dans tous les partis. Ces événemens du
Midi ne portent-ils pas en eux-mêmes une lumière aveuglante,
presque foudroyante? Gomment les parlementaires n'entendraient-
ils pas d'aussi formidables leçons de choses ? On peut croire que,
pendant quelque temps au moins, les moins scrupuleux, dans
leur propre intérêt, n'oseront pas braver la conscience publique
réveillée par tant d'abus, par les protestations de la misère. Les
syndicats agricoles sont entrés en scène, ces syndicats qui ren-
ferment Télite de la France rurale, une foule de talens, de
forces, de dévouemens ignorés, qui sauront, si on ne les entrave
point, chasser les vendeurs du temple, nous refaire une morale
économique, et peut-être une morale sans épithète, que l'esprit
d'altruisme a pénétrés, qui aiment le peuple des campagnes pour
lui-même, comprennent que tous les intérêts sont solidaires,
n'estiment pas que le devoir soit seulement ce qu'on exige des
autres, ont empêché le bon sens national de sombrer tout à fait,
et, à la politique de haine, substituent la politique de récouci-
liatioUi de concorde.
Victor du Bled.
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POÉSIES
A SULLY PRUDHOMMK
Salut et Adieu
I
ÀU QUARTIER LATIN
En écoutant bob premiers poèmes.
Gomme une vierge prôte aux douceurs du baiser
Qui s'agite au hasard sur la terre inconnue,
Demandant aux grands bois, à la mer, à la nue,
L'amant, le bel amant qui saura l'apaiser,
Sur des gouffres d'ennui trop longtemps suspendue,
Se débattait hier notre Jeunesse en deuil,
Cherchant dans l'ombre sourde une main étendue
Pour remonter au jour de son premier orgueil.
Le ciel n'est pas fermé : Dieu peut toujours descendre
Lorsque j'ai pu te voir, lorsque j'ai pu t'en tendre.
Gomme un arbre au printemps mon être a frissoDué.
Un éclair d'espérance a calmé la tempête,
A cet appel viril j'ai redressé la tête :
Cueillez tous les lauriers, notre poète est né I
Café de Buci, 24 julUet iS62.
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^'^^^'^ii
448 BEVUE DBS DEUX MONDES.
H
A CHàTBRAT
En Ini offrant sa dernière médaille.
Où donc est le Bonheur? Où donc est la Justice?
En vain, dans ta poignante et tendre anxiété,
. T'appuyant sur le bras charmant de la Beauté,
Ta sûre conseillère et ta consolatrice.
Tu voulus, avec eux, construire l'édifice
Solide et clair, où grandirait THumanité :
Ils ont fui, comme fuit Terrante Vérité,
Sans que, même pour toi, le rêve s'accomplisse.
Martyr par tous les dons de Tâme et ceux du corps,
Par l'amour, la douleur, par l'angoisse infinie
Qui t'oppresse, devant le mal, conmie un remords.
Tu payas assez cher la rançon du génie
Pour espérer revivre, après tant d'agonie.
Sous le nimbe des saints dans la gloire des morts.
23 mars 1901.
MICROCOSME
Depuis soixante ans que je vis
Dans ce grand miracle des choses,
Que d'images y sont écloses
Devant mes yeux inassouvis !
Fleurs de rêve aussitôt cueillies.
Que, sous mon front, le souvenir
Se délecte d'entretenir
Ou persistantes ou pftlies :
C'est un pêle-mêle où les morts
Sous les pieds des vivans s'entassent
En des décors changeans qui passent,
Teintés de joie ou de remords,
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W^'jww^
P0ÉSIE3. 4^9
Uq défilé d'anciens visages,
Beaux ou laids, fixes ou furtifs,
Parmi des monumens pensifs
Et d'adorables paysages,
Chaos d'éclairs qui roule et luit
Dans ma cervelle illuminée,
Aussi profond que la traînée
Des astres à travers la nuiti
Étrange et superbe mystère
Qui, dans le coin d'un os grossier,
Agite l'univers entier :
Quelle ivresse, 6 roi de la Terre 1
Mystère étrange, horrible sort
Qui, demain, en une seconde.
Va dissoudre ce petit monde :
Quelle pitié, fils de la Mort!
RARA AVIS
L'heure exquise, le soir, c'est l'heure du silence.
Du cher silence, après les bruits de l'action.
Quand tout ce que le jour soulevait d'espérance.
D'illusion stérile et d'acre passion
Reto^lbe au fond de l'âme, ainsi que les poussières
Sur la grand'route où piétinaient les longs troupeaux,
Pour que l'horizon pur, sous l'adieu des lumières
S'éteigne en un sourire avant le grand repos.
Bleus ou noirs, tous les incidens de la mêlée,
Confusément, d'abord, et par gros tourbillons,
S'éparpillent dans la mémoire encor troublée.
Vol banal et fuyard d'inquiets oisillons :
TOUS iLvti. — 1008. S9
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450 REVUE DES DEUX MONDES.
Soucis, regrets, remords, vains efforts, lourdes peines,
Qu'avec leurs cris plaintifs repoussent lentement
Vers un oubli trop bref en des ombres lointaines
La bonne lassitude et l'assoupissement.
Maïs parfois, s'échappant de la troupe morose,
Un souvenir plus rare a suspendu son vol,
Et, parmi les parfums réveillés de la rose,
S'attarde à roucouler ainsi qu'un rossignol :
Frais écho d'un instant de félicité pure
Surpris dans l'ennui morne et froid des temps perdus,
Baiser d'amour qui passe ou d'amitié qui dure,
Un beau site admiré, de beaux vers entendus.
Tandis qu'il vocalise et module en artiste
L'hymne mélodieux qu'il aime à répéter
La sombre nuit s'étoilé et perd sa robe triste :
Et le sommeil est doux qui vient à l'écouter.
TARDIF RETOUR
J'avais peur de revoir ces bois aux pentes douces
Dont les sentiers dormans sous l'épaisseur des mousses
M'avaient connu tout jeune et vu suivre souvent
Leurs détours, à l'abri du soleil et du vent.
L'homme fragile en lui sent tout changer si vite !
11 se plait à penser qu'ici bas tout l'imite,
Et que le monde entier, souffrant du même sort,
Chaque jour, conmie lui, s'use et glisse à la mort.
J'avais peur de revoir, sous les fières hêtrées,
Ces clairières, par l'or des couçhans diaprées.
Où, nonchalant, dans l'herbe odorante étendu,
Vers le ciel frais j'avais tant de fois entendu
Comme un vol d'étourneaux babillards qui se lève
Monter mes premiers vers avec mon premier rêve.
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POÉSIES. iSl
J'avais à ces buissons, familiers et discrets,
Étourdiment livré tant de désirs secrets ,
Et, tout en effeuillant les églantines roses,
Imprudent et léger, confié tant de choses,
Prêté, dans mes élans naïfs vers l'avenir
Tant de sermens hardis que je n'ai pu tenir !
Vraiment, n'allaient-ils pas, ces chênes aux fronts rudes,
Si résolus dans leurs vaillantes attitudes,
Ces ormeaux grimaçans, cet inquiet bouleau.
Ce vieux saule éploré qui tremble au bord de l'eau,
Gomme à Tenfant ingrat qui rentre, tête basse.
Me faire grise mine et, de mauvaise grâce, ^
Sous leurs rameaux caducs m'accueillant sans amour,
Se plaindre, et, me grondant d'un si tardif retour.
Me dire : « 0 revenant pâle, aux lèvres fanées^
D'où viens-tu? Sur ta route, en ces longues années,
Qu'as-tu fait de ton âme enfantine au fond clair
Où, comme le soleil dans la source en plein air,
Plongeaient et scintillaient en teintes variées
Les salubres conseils de nos fraîches fouillées ?
Gomme tu marchais droit alors, visant les cieux
Trop petits pour loger ton rêve audacieux !
De quel œil confiant tu mesurais la vie,
Sans vouloir t'embourber dans la route suivie,
Prêt à lutter, prêt à souffrir, prêt à vouloir,
Heureux de tout aimer, espérant tout savoir,
Et ne pouvant douter de la proche victoire
Où d'un baiser bruyant t'enivrerait la gloire !
Eh bien! te voilà vieux, tout blanc, perdant tes forces,
Plus ridé, plus flétri que nos dures écorces !
Peux-tu nous regarder maintenant sans rougir?
Qu'as-tu fait? Qu'as-tu vu? Que sais-tu? Pour agir,
Pour penser et créer, en quelle noble tâche
T'es-tu donc épuisé sans faiblesse ou relâche ?
En ces temps de bassesse où tous ceux qu'autrefois
Nous chérissions alors qu'ils écoutaient nos voix,
Peintres francs et joyeux, fiers et tendres poètes,
Aujourd'hui bateleurs escortés de trompettes;
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452 REVUE DES DEUX MONDES.
Débitent, à grand bruit, sur de sales comptoirs
L'extase frelatée et les faux désespoirs,
Parmi tous les hoquets de l'orgie ordurière
Es-tu resté debout, la tête haute et fière,
' Dans le devoir, dans le travail, dans la vertu?
Tu nous l'avais si bien promis, t'en souviens-tu ?
Va-t'en, va-t'en ! Retourne aux bourbiers où se vautre
Ton Paris I Tu ne vaux vraiment pas mieux qu'un autre.
Va- t'en et laisse-nous, dans notre isolement.
Tout résignés, attendre avec recueillement .
Les meurtriers prochains dont la hache s'affile
Pour jeter bas en nous la splendeur inutile,
Croyant, les sots, avec l'âge et la majesté.
Tuer l'indestructible et divine Beauté !»
Hélas! c'était bien là ce qu'ils me pouvaient dire.
Et j'avais peur, marchant courbé, n'osant sourire.
Sous les taillis noueux prêts à me fustiger,
Vers l'auguste futaie où l'on m'allait juger.
J'avais peur, j'avais torti 0 nature indulgente,
Tu vaux bien mieux que nous, toi que l'on croit changeante
Parce que les saisons alternent tes couleurs :
Comme tu sais toujours compatir à nos pleurs !
Non, non, mes vieux amis n'ont point pris de colère.
11 m'a paru que, pour me fêter, au contraire.
Un murmure plus doux courait par les halliers
Et qu'eux, plus qu'autrefois, touffus, hospitaliers,
Ces arbres, auxquels l'âge ouvre en haut plus d'espaces.
Tandis que chaque hiver courbe nos têtes basses,
M'accueillaient, sourians sous leurs manteaux d'étc^,
Avec plus de tendresse et d'affabilité.
Des parfums inconnus s'exhalaient des feuillées,
Plus d'oiseaux y mêlaient des voix plus variées,
Comme si tous mes sens, que je croyais usés,
S'étaient, dans les combats de la vie, aiguisés.
Pour l'oreille et les yeux, partout, mille surprises :
Jamais, dans l'herbe drue, en ombres plus exquises.
Sous les chênes massifs et les pins dentelés.
Des tapis endormeurs ne s'étaient déroulés
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POÉSIES. 453
Jamais l'antique source, à travers le fouillis
Des broussailles, n'avait, d'un plus vif gazouillis,
Révélé sa fraîcheur à l'errante chevrette ;
Jamais non plus, avec le merle et la fauvette,
Et les bourdons ronflans et les ramiers plaintifs,
Les écureuils rongeurs, les lapereaux furtifs.
Pareil concert de bruits vivans, de gais murmures
N'avaient accompagné, sous des lueurs si pures,
L'hymne majestueux, le mâle accord des voix,
Par qui descend en nous Tâme heureuse des bois,
Et c'est presque à genoux, comme on tombe à l'église,
Que j'écoutai leur chant modulé par la brise:
(c Vieil enfant, pauvre enfant qui craignais nos courroux.
Pensais-tu donc qu'en vain puissans, calmes et doux,
Les arbres, dont les pieds sondent au loin la terre,
Elèvent jusqu'au ciel leur penser solitaire.
Loin du bruit des mots creux, sonores et trompeurs
Dont vous exaspérez vos désirs et vos peurs,
Et qu'en vain dans Tair pur, au mépris des années.
Dans leurs têtes en fleurs ou leurs tètes fanées.
Ils reçoivent l'écho de vos cris fatigans
Apportés par le vol brutal des ouragans?
Ils n'ont que trop loisir, en leurs longévités.
De plaindre le néant de vos sorts écourtés !
Bien d'autres, avant toi, piétinèrent ces herbes
En courant vers le monde, innocens et superbes,
Comme d'autres, après, joyeux, les fouleront,
Pour revenir un jour, en s'essuyant le front.
S'y plaindre de la vie ou s'y plaindre d'eux-mêmes.
Tout prêts à se coucher aux plis des linceuls blêmes
En des cercueils bien vite oubliés et pourris.
Jamais sur aucun d'eux, même les plus flétris
Par leurs vices autant que par d'injustes peines,
Nous n'avons déployé que les fraîcheurs sereines
De l'accueil amical et des tendres pardons.
Chez nous, aussi. Ton sonfTre! Et quand nous entendons
Vos tardifs désespoirs nous raconter vos chutes.
C'est meurtris dès longtemps par l'effort et les luttes
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4S4 REVUE DES DEUX MONDES.
Que nos bras fraternels vous tendent leurs pitiés.
Vous, au moins, vous n'avez pas de chaînes aux pieds,
Et vous ne savez pas de quelles douleurs sourdes
Par l'immobilité de nos racines lourdes
Nous expions l'honneur de dresser haut nos fronts
Et l'orgueil de braver tant d'hivers sans affronts.
En nous quittant ce soir, remporte en la mêlée
La hautaine vigueur d'une âme consolée,
Et si tu sens, plus tard, ce courage mollir,
Reviens-nous, cette fois, sans douter ni pâlir,
Tant qu'à l'assaut fatal des stupides cognées
Quelques branches de nous survivront épargnées,
Offrant l'ombre et la paix sous leurs derniers abris.
Nous répandrons sur ceux qui nous auront chéris.
Afin que, sans effroi, leur dur destin s'achève.
L'infini des espoirs dans l'infini du rêve ! »
REMBRANDT
Il ne vit qu'un pays, il ne connut qu'un livre,
Ceux qui gardaient la cendre et la foi des aïeux :
Sa petite Hollande, aux grands ciels anxieux,
Dont le soleil combat sous la brume et le givre.
Sa Bible de famille aux lourds fermoirs de cuivre
Où l'aveugle est guéri par l'Ange radieux.
C'est là, sans plus chercher, simple et laborieux.
Qu'il trouva les bonheurs d'aimer, penser et vivre.
Des pitiés de son cœur, des beautés de sa terre,
Son front mâle, éclairé dans l'ombre solitaire.
Faisait surgir en rêve un monde illimité.
Et, quand son pinceau d'or peignait la vérité.
On croyait voir frémir, sous la chaude lumière.
L'âme de la nature et de l'humanité.
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POÉSIES. 4S5
#
GUSTAVE MOREAU
Ëpitaphe.
« La vie est un mensonge et le vrai, c'est le rêve.
Passant, je fus heureux, car, durant de longs jours,
 l'écart d'une foule hostile aux purs amours
Mes fières visions m'ont fait la douleur brève.
Le passé qu'on croît mort dans le présent s'achève :
Les Dieux à mon appel ne furent jamais sourds;
Pour moi, pensive et nue, avec des joyaux lourds,
Aphrodite oubliait les beaux porteurs de glaive.
Comme l'abeille d'or prompte aux métamorphoses,
Mon âme, errante et vive, en l'infini des cieux,
Poursuit le cours charmant de ses métempsycoses.
Es-tu, tel que j'étais, fidèle et curieux?
Tu Tentendras passer, prolongeant nos adieux,
Dans le soupir des flots et le frisson des roses. »
VIEUX RENOUVEAU
Comme le chêne qui s'obstine
A garder, sur ses bras de fer,
Malgré verglas, vents et bruine,
Son vieux feuillage en plein hiver,
Débris rouilles, loques tordues,
Mais où survit, jusqu'au réveil
Des pousses vertes attendues.
Le regret doré du soleil,
Plus la neige des ans rapides
S'accumule sur mon front blanc.
Mieux j'y sens battre, sous les rides,
La vie en mon cerveau brûlant.
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456 REVUE DES DEUX MONDES.
Ck)mme si, Mans le froid silence
Et l'obscur frisson des longs soirs,
Y remontaient, en flot plus dense^
Des sèves d'éternels espoirs,
Afin que mon rêve fleurisse
Encor ici-bas, libre et fort,
A moins qu'il ne s'épanouisse
Ailleurs, aux printemps de la Mort.
DERNIÈRE CONFIANCE
Qui que tu sois, de quelque nom que l'on te nomme
Dans les balbutiemens du verbiage humain,
Dieu, Nature, Destin, Grand Tout, j'irai demain.
Sans peur, me reposer dans ta force éternelle.
Pour te comprendre, en vain courbant mon front rebelle.
J'ai prié, j'ai peiné tout le long du chemin^
Usant des seuls outils que tu m'as mis en main.
Ma raison vacillante et mon instinct fidèle.
L'abîme est trop immense où dort ta volonté
Pour que notre œil débile en percé le mystère.
Mais je ne veux pas croire à ton iniquité,
Et j'attends, ayant fait ce que je pouvais faire,
Comme un ouvrier probe à l'heure du salaire.
Ta justice infaillible avec tranquillité.
Georges Lafenestre.
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REVUES ÉTRANGÈRES
UN TOURISTE ITALIEN EN FRANGE
SOUS FRANÇOIS I''
IHe Reise des Kardinals Luigi d*Aragona (1517-1518). Texte italien d'Antonio
de Beatis, publié, avec une introduction et des notes, par M. Louis
Pastor; un vol. in-8; Fribourg-en-Brisgau, librairie Herder.
« Don Antonio de Beatis^ chanoine d^Amalfi, à ses bons amis et
seigneurs, salut et perpétuelle félicité/ »
Vous n'êtes pas sans savoir que, naguère, mon révérendissime et illus-
trissime maître, le cardinal d'Aragon, non satisfait d'avoir plusieurs fois
visité la plus grande partie de lltalie, presque toute laBétique, et l'extrême
Hespérie, a entrepris encore, — sous couleur d'aller présenter ses devoirs
au Roi Catholique, nouvellement élu roi des Romains par un effet de la
grâce divine, — d'explorer la Germanie, la Gaule, et toutes les autres
régions riveraines de l'Océan occidental et septentrional, comme aussi de
se faire connaître dans ces diverses régions ; et il a paru bon à son illus-
trissime Seigneurie, — non certes par avarice (car si jamais il y eut un
Seigneur magnanime et libéral, ce fut bien celui-là, et le fait est que, dans ce
voyage, autant pour le manger et le boire que pour les cadeaux très nom-
breux, et pour l'achat de maintes choses destinées k son contentement et
plaisir, ses dépenses ont été d'environ quinze mille ducats), mais seulement
pour la commodité du service et la rapidité de la route, — de n'emmener
avec soi qu'un groupe de dix gentilshommes, ainsi qu'un certain nombre
de domestiques que vous pourrez voir dénombrés à la fin de mon présent
livre. Et comme, parmi ces derniers, il a plu au sort que je fusse compris,
malgré mon infinie petitesse, j'ai résolu, sur le conseil de mon bon maître,
et tout À la fois pour la gloire de celui-ci et pour l'instruction et le plaisir
de mes amis, de noter exactement, depuis le moment où nous sommes partis
de Ferrare vers l'Allemagne, jour par jour, lieu par lieu, et mille par
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4&8
REVUE DES DEUX MONDES.
mille, tout le détail des cités, bourgades, et villages que nous traversions,
avec désignation particulière de toutes les choses curieuses que nous pour-
rions y rencontrer ; et c'est ce que j'ai continué de faire jusqu'au bout du
voyage, avec l'aide de Dieu. Or j'estime à présent qu'il est de mon devoir
de vous envoyer une copie, faite de ma main, dudit itinéraire, en vous
priant et suppliant de vouloir bien la recevoir, lire, et relire avec un front
serein et limpide, mais surtout de m'excuser si, pour le style ni pour
l'ordonnance, vous n'y trouvez une composition digne de vos doctes et
délicates oreilles. Car je n'ai point osé prendre sur moi d'écrire en langue
latine, non seulement par crainte de n'être pas compris de tout le monde,
mais aussi par conscience de mon incapacité à m'exprimer dans celte lan-
gue de façon à mériter vos louanges; et comme je n'ai jamais fait profession
du dialecte toscan, ét^t né dans la Fouille, il m'a donc été nécessaire de
me servir simplement de mon idiome et parler propres, quelque pauvres
qu'ils soient. Mais du moins je puis vous assurer que, parmi ce grand
nombre de feuilles que j'ai remplies, vous ne découvrirez rien autre que la
simple vérité, sur des faits dont j'ai été le témoin oculaire, ou bien qui
m'ont été rapportés par des personnes d'autorité grande, et absolument
dignes de crédit et de foi. Et que si, après cela, vous y voyez signalées des
choses qui vous sembleront quasi prodigieuses, comme le fait est qu'il y en
a un bon nombre, vous voudrez ne pas les imputer à l'auteur qui écrit,
mais bien à la divine variété de la nature. A quoi j'ajouterai que, si j'ai eu
quelque mérite à rédiger le présent itinéraire, occupé comme je l'étais non
seulement à réciter l'office divin avec mon illustrissime maître, à lui servir
la messe chaque matin, et souvent à la célébrer moi-même, mais encore à
écrire en son nom une foule de lettres aussi bien la tiuit que le jour, je ne
vous demande point d'autre prix et récompense, pour tant de veilles et de
fatigues, ainsi que pour le plaisir, l'instruction, et la sagesse que vous
pourrez acquérir en parcourant mon livre, que de daigner faire mémoire et
célébration de la personne bienheureuse et du divin esprit de mon bon,
juste, pieux, saint, libéral, et très gracieux défunt maître. Adieu. — Écrit
dans la ville d'Amalfi, ce 20 juillet 4624.
C'est ainsi que commence un manuscrit en dialecte napolitain,
récemment découvert à Naples par le très érudit historien allemand
M. Louis Pastor, et dont je ne saurais assez louer, tout ensemble,
le vif agrément littéraire et l'éminente, l'incomparable portée histo-
rique. Non pas, 11 est vrai, que, au point de vue littéraire, le récit de
voyages d'Antonio de Beatis nous oflFre, en ancime façon, l'équivalent
de la verve exubérante que j'ai eu l'occasion de signaler, par
exemple, dans les écrits de deux voyageurs du siècle suivant, le
« pédestrissime » Thomas Goryat et le tailleur écossais William
Lithgow (i). Autant ces deux personnages sont attentifs à se mettre
(i) Voyez la Revue du 15 octobre 1905 et du 15 décembre 1906.
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REVUES ÉTnANGÈRES. 459
eux-mêmes an premier plan de leurs relations, prenant prétexte 'de
leurs aventures pour renouveler et compléter sans cesse l'image qu'ils
nous présentent de leur propre figure corporelle et morale, autant
le modeste « petit » chanoine italien semble tâcher toujours à se
dissimuler derrière l'imposante et auguste personne de son mattre, le
cardinal d'Aragon : ou plutôt môme il n'y a pas jusqu'aux actes et
aux sentimens de ce prélat qui ne s'effacent, pour nous, dans le
récit de Beatis, sous cette « divine variété de la nature » que le bon
prêtre a entrepris de décrire et de glorifier. Le spectacle des pays
nouveaux qu'il visite le remplit, à chaque pas, d'un tel mélange de
surprise et de ravissement que c'est comme s'il en oubliait son exis-
tence et celle de son maître, dans son zèle à ne rien perdre des
choses qu'il découvre. Mais aussi, de combien de sujets divers il se
montre curieux ! Les mœurs et les coutumes, le langage, la nourri-
ture et la boisson, l'apparence extérieure des hommes et leur carac-
tère, la beauté des femmes et leur condition sociale, l'organisation
politique et militaire, le développement des arts et des lettres, la
diversité des sites naturels et des monumens de l'architecture, les
découvertes scientifiques, les procédés de culture et de jardinage, tout
cela, et maints autres aspects encore de la vie des trois grandes
nations aUemande, flamande, et française, on peut bien affirmer que
notre « touriste » les a notés « jour par jour, lieu par lieu, et mille
par mille, » avec un souci scrupuleux d'exactitude, un relief pitto-
resque, et une fine et délicate pénétration que l'on aurait peine à
trouver réunis à un pareil degré chez aucun autre voyageur ou géo-
graphe de ce temps, — pour ne point dire : d'aucun temps.
Parmi les contemporains et les successeurs immédiats de Beatis,
en tout cas, ni Machiavel, ni Guichardin, ni Montaigne ne nous font
voir une curiosité aussi vraiment universelle : ce qui tient évidem-
ment à ce que chacun d'eux, ayant l'âme bien plus originale et plus
haute que le petit chanoine, n'attache d'importance qu'aux objets qui
peuvent répondre à ses propres préoccupations ordinaires; mais il
n'en reste pas moins qu'une foule de choses leur échappent qui, tout
de suite, attirent et retiennent le regard éveillé de l'obscur secrétaire
du cardinal d'Aragon. De telle sorte que cet « itinéraire, » avec la pau
vreté de son style, et son allure un peu traînante de registre tenu au
Jour la journée, est tout rempli pour nous de renseignemens inappré-
ciables sur l'état politique, social, et artistique du centre et du nord
de l'Europe à l'une des époques les plus importantes de toute notre
histoire moderne, la veille môme du grand mouvement révolution-
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^'^mi
460 REVUE DES DEUX MONDES.
naire de la Réforme, et dans la pleine floraison de la Renaissance. C'est
un de ces documens qui, dès qu'ils surgissent de terre, nous de-
viennent aussitôt familiers comme des révélations depuis longtemps
attendues, — enrichissant à la fois et modifiant en partie notre con~
naissance de la période historique où ils se rattachent; et personne*
désormais, ne pourra traiter de la civilisation ni des arts de la
Renaissance en deçà des Alpes sans être forcé de consulter l'humble
journal de route rédigé par Antonio de Beatis, entre le 9 mai 1517 et
le 26 janvier de Tannée suivante, durant les minutes de loisir que
voulaient bien lui laisser ces nombreuses et diverses obligations pro-
fessionnelles dont il vient de nous énumérer le détail, avec sa tou-
chante simplicité coutumière, à la un de la dédicace de son manuscrit.
Hais d'abord, avant de dter quelques-uns des passages les plus re-
marquables d'un livre qui, d*ailleurs, ne peut manquer de nous être
bientôt traduit tout entier, il faut que je résume en deux mots ce que
nous apprend l'excellente introduction de M. Louis Pastor sur les motifs
véritables du voyage du cardinal d'Aragon. Ce prélat, petit-fils du roi
de Naples Ferrante l^, était alors âgé d'environ quarante ans. Créé
cardinal par Alexandre VI, il avait été chargé, en 1499, d'accompagner
en Espagne sa parente, la reine Jeanne de Naples ; et c'est à cette
occasion que, déjà travaillé d'une fièvre de curiosité, il avait,
suivant l'expression de Beatis, « visité presque toute la Bétique et
l'extrême Hespérie. » n était ensuite venu en France, mais sans qu'au*
cune trace se soit conservée des événemens de ce premier- séjour.
Sous les pontificats de Pie III et de Jules II, il avait demeuré à Rome,
fort estimé de ces deux papes : et son crédit à la cour romaine
s'était bien accru encore après l'élection de Léon X, à laquelle il avait
pris une part très active. Tout à coup, cependant, et précisément aux
alentours de l'année 1517, le ^ruit avait couru d'un refroidissement
dans ses relations amicales avec son maître; et M. Pastor a de bonnes
raisons pour le soupçonner d'avoir, en effet, plus ou moins directe-
ment, trempé dans le complot formé alors contre Léon X par son col-
lègue le cardinal Petrucci. A ce compte, son grand voyage en com*
pagnie d'Antonio de Beatis aurait été, proprement, une sorte d'exil,
« sous couleur d'aller présenter ses respects à Sa Majesté Catholique. »
Mais comme nous le retrouvons, dès son retour, et jusqu'à sa mort
en janvier 1519, plus en faveur que jamais auprès de Léon X, tout
porte à croire que la nécessité môme de cet exil momentané n'a été
pour lui, au fond, qu'un prétexte, tandis que la cause principale de
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REVUES ÉTRANGÈRES. 46t
son Toyage aura bien été, comm« le dit son secrétaire, son désir
d'« explorer » des régions de l'Europe qui lui .étaient encore in-
connues. Par là seulement s'expliquent aussi bien Tensemble que
maints détails de son expédition, telle que nous Ta décrite son fidèle
secrétaire : avec ces tours et détours que nous lui voyons faire en
quête de personnages intéressans ou d'objets curieux; et son insis-
tance à se rendre compte de tout ce que les pays qu'il traverse ont à lui
oflFrir d'un peu remarquable ; et l'habitude qu'il a d'acheter, pour son
palais de Rome, toute espèce de produits de l'art ou de l'industrie de
chacune des régions où le conduisent les hasards de sa route. Si Ton
a pu dire de Pétrarque qu'il avait été <( le premier des modernes à
entreprendre des voyages pour le seul plaisir de voyager, » le cardi-
nal d'Aragon nous apparaît conmie le digne héritier de ce goût, tout
« humaniste, » du poète (toscan. Les plus grands princes ont pour lui
moins d'attrait qu'un beau paysage, une église fameuse, ou le pro-
grès commercial d'une riche cité; et le môme homme qui, en Alle-
magne, refuse de sacrifier cinq ou six journées pour aller a présenter
ses devoirs » à l'empereur Maximilien, n'hésite pas à prolonger son
voyage de plusieurs semaines pour se mettre au courant, par exemple,
des mœurs de la Hollande, ou des particularités physiques du flux
et du reflux sur les côtes de la Normandie et de la Bretagne.
Je ne puis songer, malheureusement, à le suivre ici dans tout le
détail de son a tour » d'Europe. Tout au plus vais-je essayer de résu-
mer très rapidement la partie de la relation de Beatis qui nous touche
du plus près, c'est-à-dire celle qui nous décrit l'état de la France dans
la seconde moitié de l'année 1517. Et pourtant je ne résiste pas à la
tentation de citer au moins quelques lignes des jugemens portés, par
le chanoine napolitain, sur les conditions générales de la vie dans les
deux grandes régions qu'il a étudiées avant de pénétrer en France, —
TAllemagne et les Pays-Bas : car, bien que notre voyageur enregistre
toujours avec soin, au cours de son journal, toutes les réflexions que
lui suggère la vue des villes et villages qu'il vient de visiter, il se croit
tenu encore, au sortir de chacun de ces deux pays, — comme aussi,
plus tard, au sortir de France, — de revoir d'ensemble tout ce qui l'a
frappé le plus vivement, nous donnant ainsi, à trois reprises,
quelque chose comme d'amples et très précieux « panoramas » ethno-
graphiques, où achèvent de se révéler à nous ses dons singuliers
d'observateur et de moraliste.
Le tableau de l'Allemagne débute par une peinture de la configu-
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"yjàm^^
i62 REVUE DES DEUX MONDES.
ration dn sol, depuis les région» montagneuses du Sud jus<iu*aux
plaines du centre, et aux pentes boisées des deux rives du Rhin. Puis
vient une longue énumération des alimens et boissons, avec quelques
mots sur leurs divers prix. Après quoi l'auteur aborde enfin l'étude
des mœurs et habitudes allemandes.
Ces gens n'ont de cheminées que dans leurs cuisines, et partout ailleurs
des poêles, dont chacun est pourvu d'une niche où se trouve placée une
fontaine d'étain. Les habitans prennent un grand plaisir à garder, dans
leurs chambres, toute sorte d'oiseaux, la plupart enfermés dans des cages
d'un joli travail : mais quelques-uns aussi, plus apprivoisés, volent en
liberté dans les chambres et au dehors... Une habftude incommode et
fâcheuse de ce pays est de mettre, dans une chambre, autant de lits que
Ton peut y en faire tenir : sans compter que leurs chambres à coucher
n'ont ni poôles, ni cheminées, ce qui rend très désagréable le passage des
pièces très chaudes dans d'autres toutes froides, du moins pendant le femps
qu'il faut pour se déshabiller : mais il est vrai que la chaleur des épais lits
de plume fait vite oublier cet inconvénient...
Les femmes s'attachent à avoir toujours leur [vaisselle et tous leurs
ustensiles de ménage extrêmement propres, tandis qu'elles-mêmes sont, à
l'ordinaire, très sales, et toutes vêtues, k peu près pareillement, d'étoffes à
très bas prix : mais elles sont belles et fort agréables, et, quoique froides
par nature, — au rapport de certains cavaliers de notre compagnie, — elles
ne détestent point les plaisirs galans. Les jeunes filles aiment à se montrer
la tête ornée de couronnes de fleurs, surtout aux jours de fête; et de même
font aussi lés enfans qui servent dans les églises, et les écoliers. Lesdites
-dames vont, en majeure partie, nu^pieds, et leurs jupes, courtes et serrées,
leur laissent les jambes découvertes... Elles ont coutume, toutes les fois
qu'elles voient passer des étrangers ou des hommes de condition, de se
lever de leur siège et de faire une révérence. Dans toutes les auberges,
Ton peut être assuré de trouver trois ou quatre chambrières jeunes et
jolies; et bien que l'hôtesse, et lesdites chambrières ne se laissent pas
embrasser, comme les servantes françaises, la courtoisie veut qu'on leur
touche la main, et qu'ensuite on leur serre la taille, en signe d'amitié. Très
volontiers elles s'invitent elles-mêmes à manger et à boire avec les hôtes ; et
ceux qui savent leur langue peuvent leur parler tout à fait librement.
Hommes et femmes sont très assidus à fréquenter les églises, où chaque
famille possède un banc qui lui est réservé : de manière que toutes les
églises, à l'exception du chœur, sont remplies de bancs sur les deux côtés,
avec un passage vide au milieu, comme chez nous les écoles publiques.
Mais le plus remarquable est que, dans ces églises allemandes, au contraire
de chez nous, personne ne parle de ses affaires ni ne s'amuse en aucune
façon.
Cette piété du peuple allemand, à la veille de la Réforme, nous est
confirmée par plusieurs autres témoignages de voyageurs contem-
porains : mais il convient d'ajouter que, sauf pour Nuremberg et une
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REVUES ÉTRANGÈRES. 463
partie de la Souabe, Beatis n'a visité que des régions allemandes qui
allaient précisément échapper aux atteintes du protestantisme, le
Tyrol, la Bavière, et les bords du Rhin. Poursuivant sa description, le
secrétairedu cardinal d*Aragon nous entretient des forêts, des champs
cultivés, des pâturages, des nombreuses espèces d'animaux domes-
tiques, n nous peint l'aspect extérieur des rues, dans ^les villes et vil-
lages, avec une foule de maisons en bois, « mais très belles et charr
mantes au dehors, et parfaitement commodes au dedans. » n est ravi
surtout de la variété pittoresque des pignons, ainsi que de ces logetles
triangulaires ou carrées, « souvent toutes peintes, avec des armoiries
et d'exquises figures de saints, et d*où les habitans peuvent s'amuser
à observer la rue. » L'architecture des églises allemandes, également,
lui plaît fort. « Il n'y a pas si petit village qui ne possède au moins
une belle église, avec un haut clocher pointu, des cloches d'un son
très doux, et des verrières si grandes et d'un art si parfait que l'on ne
saurait imaginer rien de plus magnifique... » Ainsi l'image se déroule,
nous renseignant peu à peu sur toutes les particularités de la vie
allemande. Impossible de tout citer, môme en abrégé; mais voici
encore quelques lignes des dernières pages :
Les hommes, dans ce pays d'Allemagne, sont en général de grande taille,
bien proportionnés, vigoureux, et d'un teint assez vif. Tous sont accoutu-
més, dès leur enfance, à porter les armes; et le moindre village possède
un champ de tir où Ton s'exerce, les jours de fête, non seulement à tirer de
l'arc, mais à manier les piques, ainsi que toutes les autres espèces d'armes
en usage dans ce pays. Je dois ajouter que, un peu partout, sur notre
route, nous avons trouvé un nombre infini de roues et de potences, qui, en
plus des ornemens artistiques dont elles étaient pourvues, s'ornaient aussi
d'hommes pendus, et parfois de femmes condamnées en justice : d'où l'on
peut voir que, dans ces régions, les lois sont appliquées avec grande rigueur;
et il faut bien reconnaître que les mœurs du pays rendent cette rigueur tout
à fait nécessaire. Car comme tous les nobles habitent en dehors des villes,
dans des châteaux très fortifiés, et où ont coutume de se retirer maints
brigands, la vie des braves gens ne serait point possible si la justice se re-
lâchait de sa sévérité...
Avec plus de développement encore, et une plus riche abondance
de détails instructifs, Beatis procède ensuite à sa peinture de la vie
et des mœurs des Pays-Bas. Id, il n'y a plus rien qui ne plaise par-
faitement à nos voyageurs, depuis l'aspect général des contrées jus-
qu'aux* moindres nuances de la vie intime^ et la différence est si pro-
fonde et complète, avec l'Italie, que tout ce qu'ils découvrent se trouve
être, pour eux, un objet d'étonnement et d'admiration* La probité dee
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464 REVUE DES DEUX MONDES.
gens du peuple, en particulier, leur dévotion^ leur propreté et le goût
naturel d'ornementation artistique qu'ils laissent voir dans tout ce
qui les entoure, tout cela nous est signalé et longuement <c illustré, »
avec une foule d'exemples caractéristiques. Hais il est temps que
j'arrive au tableau de la France, et, sans pouvoir môme m'arrôter un
instant aux curieuses indications que nous fournit Beatis sur toute
sorte d'oeuvres d'art flamandes ou hollandaises, — comme le grand
retable des Van Eyck, à Gand, qu'il proclame « la plus belle peinture
qui soit au monde, » — non plus qu'aux remarquables portraits qu'il
nous fait de maints personnages fameux, à commencer par le roi
Charles-Quint. Voici donc de quelle façon le chanoine italien, avant
de quitter AntLbes pour rentrer dans ce qu'il appelle, avec un orgueil
ingénu, en marge de son récit, Italia bella, nous résume les impres-
sions qu'il rapporte de plusieurs mois de séjour dans notre pays :
Je débuterai, si l'on veut bien, par la manière de loger. Or il est sûr
que, en général, dans lesdites provinces françaises, le logement est fort
bon, surtout en comparaison de TAllemagne : car chaque chambre ne con-
tient que deux lits, dont un pour le maître et l'autre pour le valet, tous les
deux de plumes, et dans des chambres bien chaufTées. Nulle part, noo plus,
on ne fait mieux les soupes, les p&tés, et gâteaux de toute espèce. On y
mange, à l'ordinaire, de bonne viande de bœuf et de veau; mais meilleure
encore y est la viande de mouton, à tel point que, pour une épaule de mou-
ton rôtie avec de petits oignons, comme on la prépare dans toutes les
régions de la France, vous renonceriez volontiers à la chère la plus délicate.
Poules et chapons, lapins, faisans, perdrix, tout cela sfe trouve en abondance,
à très bon marché, et très bien accommodé ; et nulle autre part je n'ai
rencontré d'aussi gras et excellent gibier, la coutume étant, dans ce pays,
de ne faire la chasse aux animaux sauvages que durant la saison qui con-
vient pour chacun d'eux.
De toutes lesdites provinces, <:rpendant, la meilleure pour le logement,
et la plus civile pour la conversation des gentilshommes, est la France
propre... Les femmes françaises se livrent à toute sorte de travaux, et c'est
elles, surtout, qui s'occupent de vendre, dans la plupart des boutiques.
Elles sont, en général, assez belles, mais pas autant qu'en Flandre ; avec
cela aimables, polies, et l'usage est de les baiser sur les joues, paf* honneur
et courtoisie. Dans maintes provinces, les femmes apprennent à raser les
barbes, ce qu'elles font le mieux du monde, avec une adresse et une légèreté
remarquables. Elles aiment passionnément les banquets et les fêtes ; et
toutes les dames et demoiselles nobles du pays dansent avec infiniment de
grâce et d'esprit ...
Les hommes sont, habituellement, de petite taille et de peu de prestance,
à l'exception des gentilshommes, dont beaucoup ont très bonne figure. Ces
derniers s'occupent, on grande partie, à porter les armes, tandis que
d'autres, au lieu de servir dans l'armée, vivent auprès du roi, de qui ils
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KCVUES ÉTBANGÉRES. 4 ()&
reçoivent une pcnâion moyennant le devoir de suivre la Cour peddantquati^
mois de Tdnnée ; et lorsque le gentilhomme a servi son quartier, il peut s'en
aller, ensuite, où il lui plaît. Le plus souvent, les gentilshommes emploient
ce loisir à se retirer dans leurs châteaux ou maisons, qui toujoui^ sont
entourés de bois pour la chasse, et où ils vivent à fort peu de frais. Lesdils
gentilshommes sont affranchis de tout paiement et de tout impôt, tandii^
«lue les paysans, leurs sujets, sont exploités et pourchassés plus misérable-
ment que des chiens ou de véritables esclaves achetés. J'ajouterai que gentiU-
hommes et plébéiens, marchands et personnes de tout état et de toute condi-
tion, en un mot tous les Français, se montrent avides de s'amuser et de
vivre gaiement, étant si adonnés au plaisir sous toutes les formes que Ioh
se demande comment il leur est possible de faire jamais rien de bon. Et
pour en finir avec les gentilshommes français, je dirai que tous, avec le
grand nombre de prérogatives, privilèges et grâces dont ils sont comblésL
peuvent remercier Dieu plus que leurs pareils des autres pays : — car
ils sont assurés, du moment que la nature les a fait naître gentilshommes,
de ne jamais risquer de mourir de faim, ni d'avoir à. remplir de vils métiers,
ainsi que font la plupart des nobles de chez nous, dont bien peu vivent en
vrais gentilshommes...
Les villes ou villages desdites provinces sont loin d'avoir la beauté éf
ceux d'Allemagne et de Flandre, aussi bien sous le r|ipport des places cl
rues que pour ce qui est des maisons et autres édifices publics : mais on y
voit généralement dé très belles églises; et il n'y a pas en France une églii^e
un peu grande où, toute l'année, Ton ne puisse entendre de belle musique
figurée, et où ne se chante au moins une messe par jour. Chacune de cet.
églises possède un groupe de six ou de huit jeunes garçons, tous vêtus de
rouge, comme nos chanoines italiens, et que l'on instruit à chanter et à
servir au chœur...
Les morts, à l'exception des nobles et des riches, sont enterrés eu dehors
des églises; mais ce qui est bien pis encore, c'est que les cimetières ne soirt
point clos de murs, de sorte que vous voyez, dans les villages, dos tom-
beaux épars, comme si les morts qui y reposent étaient des juifs, et noa
des chrétiens... Partout la justice est pratiquée à grande rigueur; et toutes
les routes sont plantées d'un nombre infini de potences, toujours abondam-
ment fournies... Telles sont quelques-unes des particularités de ce pays de
France ; mais je ne dis rien ici de beaucoup d'autres, que j ai été amené à
noter, déjà, au fur et à mesure de mon récit précédent.
De ces « particularités » signalées antérieurement, la plus fâcheuse
à connaître pour nous est celle que le bon chanoine a ou l'occasiott
d'observer, à ses dépens, dans un certain village des environs de Gail-
lon, où il passait la nuit en compagnie de son maître. « Dans ce lieit,
vers une heure de la nuit, nous dit-il, quelqu'un m'a volé, de Tarçoa
de ma selle, labougelle que j'y avais attachée, contenant, avec divers
objets d'usage, des papiers, et une somme d'argent que je me rappelle
fort bien avoir monté à une dizaine de ducats. Et, de môme que j'ai ea
TOUR XLVU. — 1008. 30
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à louer les* Allemands et les Flamands, les ayant trouvés tous d'une
1res grande loyaoité et bonne foi, jusqu'aux pUis pauvres et ousé-
lables d'entre eux, de même, pour ce qui est des Français, ayant eu
à souffrir d'eux un tel vilain tour, je me trouve contraint de ne point
dissimuler le vrai à leur sujet ; et, donc, il est certain que, dans toutes
les provinces françaises, — omission faite des geatilshommes, qoi
nulle part ailleurs ne vivent d'une manière phis brillante et plus libé-
rale, — les gens du peuple m'ont paru, à Tordinaire, plus vicieux
qu'on ne peut l'imaginer. » Ëvidemment le vol de cette « bougette, i»
avec sa « dizaine de ducats, » a été pour Beatis un « vilain tour » diffi-
die à oublier; et l'on ne peut s'empêcher de regretter qu'il ne lui soit
pas arrivé, au moins unejois, pendant son voyage d'Allemagne,
d'avoir à faire connaissance en personne avec ces « brigands » dont
â s'est plu à nous rapporter maints exploits savoureux, racontés par
des compagnons de table ou des aubergistes. Mais la sévérité de son
jugement sur le caractère français est, à nos yeux, amplement com-
pensée par l'enthousiasme que lui inspirent, to«it an long de son a iti-
néraire, » la beanté pittoresque des plages, des rivières, des parcs et
jardins, la magnificence des églises et châteaux, la splendeur élégante
des fêtes, et surtout l'incomparable excellence de la cuisine française.
Au fond, et malgré la rigueur singulière de ses eondusions, nous sen-
tons que ni en Allemagne ni en Flandre, ni même dans sa « belle Ita-
lie, » la vie ne M a été aussi agréable qu'en France, avec une variété
délicieuse de plaisirs où les sens n'avaieat pas moins de part que
l'esprit; et c'est à chaque pas que nous le surprenons en train d'an-
vier, non sans une tentation de les imiter pour son propre compte, ces
aimables ht^tes dont il nous dit qu'ils n'ont point ieisrs pareils pour
« aimer à s'amuser et à vivre gaiment. »
Chose curieuse, Paris est peut-être l'unique grande ville française
dont il n'ait pas emporté une impression favorable. Au contraire de
Lyon, dont l'apparence « italienne » l'a tout de suite ravi, et dont il
nous fait une description vraiment poétique dans sa simplicité, la capi-
tale du royaume, telle qu'il l'a vue d'abord du haut de Notre-Dame et
qu'il a eu ensuite tout le loisir de l'examiner de plus près, lui a paru une
énorme cité phis étrange que belle ; et il n'y a pas jusqu'à sa cathé-
drale qui ne lui ait déplu, tandis qu'il avait infiniment admiré les
églises de Rouen, et que bientôt la cathédrale de Bourges, ainsi que la
Sainte-€hapelie voisine, allaient lui faire épuiser tout son répertoire
d'épithètes louangeuses. Mais son antipathie ne l'a pas empêché de
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REVUES ÉTBANGÈRES. 467
remplir très honnêtement, cette fois comme toujom^s, son métier
d'observateur des hommes et des choses : si bien que les longues
pages qu'il consacre à nous décrire le Paris d'alors abondent en ren-
seignemens des plus intéressans :
A l'intérieur de la ville, le fleuve se divise en plusieurs bras, tous navi-
gables, et sur lesquels s'élèvent cinq ponts, dont trois de pierre, et deux de
bois; et sur ces ponts, d'un côté et de l'autre, sont bâties des maisons qui
suivent la ligne de la rue à tel point que l'on a peine à savoir où les ponts
commencent et finissent... Les droits d'entrée desdits ponts appartiennent
au Roi, et forment un revenu considérable .. Quant aux maisons, la plu-
part sont de bois, mais grandes, commodes, et bien entendues. Les rues
sont souvent trop étroites, sales et boueuses au possible, et, avec cela, tou-
jours traversées de tant de voitures qu'il y a plus de péril à y chevaucher
qu'à naviguer par les Syrtes de Barbarie. Lesdites rues et toutes les places '
sont pavées de grandes pierres noires... Et, sur toute l'étendue de la ville,
les gens se livrent publiquement aux métiers les plus divers, hommes et
femmes, de telle façon que je ne crois pas qu'il y ait au monde une ville
qui possède même la moitié des métiers de celle-là; sans compter qu'on y \
étudie également toutes les sciences, à l'exception de la nécromancie, qui
est interdite... Parmi, les hommes les plus remarquables de ladite ville, je
nommerai seulement: Jacques Faber, doctissime en toutes facultés grecques
et latines; Guillaume Budé, conseiller royal, et qui, encore qu'il soit légiste,
a également écrit sur d'autres sujets; Cop, médecin du Roi, parfaitement
versé dans Tune et Tautre langue; et enfin le bibliopole Estienne, homme
très savant et de bonne vie.
Et void enfin, — pour citer au moins un échantillon des remar-
quables portraits qui, presque de page en page, s'entremêlent au
récit du chanoine italien, — voici en quels termes Beatis nous dépeint
le jeune roi François l^'' et sa famille, rencontrés à Rouen, immédia-
tement après l'arrivée en France de nos voyageurs :
La reine Claude est toute jeune; et bien qu'elle soit petite, laide, et très
boiteuse des deux hanches, on la dit éminemment bonne, libérale, et
pieuse. Le roi son mari, tout en étant très adonné à la luxure, et encore
qu'il pénètre volontiers dans les jardins d'autrui, et ne se refuse pas de
boire l'eau à diverses fontaines, n'en garde pas moins tant de respect et
d'honneur pour la susdite reine, sa femme, que l'on m'a affirmé qu'il n'a
jamais manqué une nuit h dormir auprès d'elle... Sa mèreest une princesse
de très haute taille, encore belle de teint, et pleine de vie. Toujours elle
accompagne son fils, avec la jeune reine, et il est facile de voir qu'elle
exerce sur eux un pouvoir absolu. Le roi lui-même est grand et fort, avec
bon visage, et l'humeur la plus gaie et la plus aimable; on s'accorde à le
trouver fort bien fait, quoiqu'il ait le nez trop fort, comme aussi, au juge-
ment de monseigneur le cardinal, des jambes un peu minces pour un
cerps aussi grand. Ce prince a une véritable passion pour la chasse, et se
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468 REVUE DES DEUX MONDES.
plaît surtout à forcer les cerfs. Le jour de TAssomption, Sa Majesté s'est
confessée et a communié, ainsi qu'elle a coutume de le faire aux diverses
fêtes de Tannée, afin d'obtenir ainsi le privilège de guérir les pauvTes gens
atteints de scrofule. . .
Mais combien plus intéressante encore est, pour nous, la relation
de la visite que le cardinal et son compagnon sont allés faire, dans
un faubourg d'Amboise, quelques mois plus tard, à Tun de leurs plus
illustres compatriotes, qui s'était retiré là pour attendre paisiblement
la mort, en bon chrétien, après une longue vie pleine d'efforts et de
rêves !
Sa Seigneurie et nous avons été voiï^, dans sa maison, messirc Léonard
Vinci, Florentin, vieux de plus de soixante-dix ans, et l'un des plus excel-
Icns peintres de notre âge. Il a montré à Sa Seigneurie trois tableaux: le
portrait d'une certaine dame de Florence, peint au naturel, jadis, sur Tordre
de feu le magnifique Julien de Médicis, une figure de Saint Jean-Baptiste
tout jeune, et enfin une Vierge avec V Enfant assise sur les genoux de Sainte
Anne, — toutes trois œuvres infiniment parfaites. Il est vrai que, désormais,
ledit maître Léonard ayant été atteint d'une paralysie du bras droit, on
ne peut plus attendre de lui d'autres belles choses : mais il a fort bien
instruit un élève, venu do Milan, qui travaille excellemment sous sa direc-
tion. Et quoique le susdit maître ne puisse plus colorier avec la douceur
qui, autrefois, lui était habituelle, du moins il s'emploie à faire des dessins
et à surveiller le travail des autres. Ce gentilhomme a composé un traité
d'anatoiuie appliquée à l'usage de là peintiu^e, où, d'une façon absolument
nouvelle, il a étudié, sur le corps des hommes et des femmes, toutes les
relations réciproques des membres, tels que muscles, nerfs, veines, join-
tures, intestins, et le reste. Il nous a montré ce traité, et nous a dit qu'il
avait disséqué plus de trente corps d'hommes et de femmes de tout âge. Il a
également écrit une foule de livres sur la nature des eaux, sur diverses ma-
chines, ainsi que sur d'autres sujets qu'il nous a cités; et tous ces livres,
écrits en italien, seront une source précieuse d'agrément et de proflt lors-
qu'ils viendront au jour.
u Une source précieuse d'agrément et de profit, » c'est aussi ce que
va être pour nous, maintenant que le voilà a venu au jour » après
quatre siècles, cet Itinéraire d'Antonio de Beatis, dont Je regrette de
n'avoir pu donner qu'une idée forcément bien incomplète; et personne
désormais ne pourra manquer d'y trouver en abondance ce mélange
« de plaisir, d'instruction, et de sagesse, » que Ton a vu que le cha-
noine napolitain, avec un naïf orgueil le plus excusable du monde,
promettait déjà aux lecteurs de son temps.
T. DE WVZEWA.
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WW ^ ^ ''"
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
Le gouvernement allemand vient de donner une nouvelle alerte
à FEurope, à propos des affaires marocaines. Personne ne s'y atten-
dait. Depuis quelque temps, la diplomatie impériale semblait regarder
comme naturelle et légitime la marche que les événemens avaient
prise. A la vérité, ses manifestations étaient devenues rares; mais si
elle se taisait, l'Empereur parlait et on recueillait ses paroles avec
satisfaction. A Metz et à Strasbourg, il avait prononcé des discours
dont l'intention était évidemment pacifique, et dont les conséquences
pouvaient être pacifiantes. Il avait dit en termes formels que rien
en ce moment ne menaçait la paix de l'Europe et protesté contre les
tracasseries inutiles. Tout était donc au calme et à la sérénité. Mais
les discours de l'empereur Guillaume, qui sont le plus souvent des
oeuvTCS d'art parfaites, n'ont pas dans la politique générale l'impor-
tance effective qu'on serait tenté de leur attribuer, soit en bien, soit
en mal. Ils ont tantôt effrayé et tantôt rassuré également à tort. Les
Allemands, grands philosophes, ont séparé la raison pure, où ils
aiment à se livrer à des spéculations infinies, de la raison pratique
où ils restent terre à terre : la première n'a chez eux aucune Influence
sur la seconde. 11 semble que l'Empereur ait séparé, pour son
compte, l'éloquence de la politique. Nous devrions le savoir depuis
assez longtemps déjà; mais, avec nos habitudes de logique, ce n'est
Jamais sans quelque surprise que nous constatons le fait une fois de
plus.
Deux actes simultanés ont donné à la politique allemande une
allure imprévue : le départ de M. Vassel pour Fez et la démarche faite
auprès des puissances pour provoquer la reconnaissance immédiate
de Moulaï Hafid. La simultanéité même de ces deux actes, et la ma-
nière dont le premier s'est produit, ne laissent aucun doute sur le but
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470 REtUE DES DETJX MONDES.
qu'ils poursuivent. Les explications données par la suite n'en ont
pas atténué le premier effet, qui a été très vif : il n'en reste pas
moins qu'aux yeux de tous, T Allemagne a voulu et continue de vouloir
faire au Maroc autrement que les autres puissances, ce qui diminue
la force que l'Europe aurait pu trouver dans une union plus complète.
M. Vassel, consul d'Allemagne à Fez, n'est pas un inconnu pour le
monde diplomatique : il a été le conseiller, l'inspirateur, le protec-
teur d'Abd-el-Aziz, au moment où le malheureux sultan suivait avec
dociUté les suggestions allemandes, croyant y trouver son salut.
Dès le premier jour où la politique française s'est dessinée au Maroc
dans un sens qui aurait pu en faire plus vite un pays civilisé, M. Vas-
sel s'est appliqué à exciter les appréhensions du Sultan et l'a déter-
miné à se jeter dans ses bras. Il ne faut pas oublier, en effet, que si
Abd-el-Aziz a pu passer dans ces derniers temps pour jouir des pré-
férences françaises, il avait commencé par être contre nous le favori
et môme le champion de l'Allemagne : mais celle-ci Ta lâché au bon
moment, avec la facile désinvolture qu'elle apporte dans ce genre
d'opérations. Les événemens se sont depuis compliqués, précipités,
assombris. L'exaltation du fanatisme musulman est devenu un
péril pour tous les Européens au Maroc: ils ont dû quitter les villes
et se réfugier dans les ports, notamment à Tanger. C'est là que
M. Vassel a passé de longs mois, attendant, comme ses collègues,
des circonstances plus heureuses pour rejoindre son poste. Il a jugé,
ou plutôt on a jugé à Berlin que le moment était venu pour lui de le
faire et il a pris le chemin de Fez, sans attendre la reconnaissance du
nouveau sultan, en vertu d'un proprio moiu que rien n'avait fait
prévoir. Bien plus ! il est parti la nuit, en secret, en donnant à son
départ les allures mystérieuses d'une conspiration. Tant de précau-
tions devaient ôtre suspectes : l'opinion européenne s'en est
préoccupée. Alors les journaux allemands, qui sont très ferrés sur
les principes du droit public, ont expliqué qu'un consul n'était pas
un agent politique : M. Vassel n'était allé à Fez que pour veiller aux
intérêts commerciaux de ses compatriotes, intérêts qui avaient gra-
vement périclité depuis une année et avaient besoin d'être relevés
par une main exercée, habile et prompte. 11 ne fallait pas voir autre
chose dans sa mission. On aurait voulu le croire, et pourtant per-
sonne ne l'a cru. Un consul n'est pas un agent politic[ue, cela est
vrai, mais il le devient quelquefois par la force des circonstances,
et les cas de ce genre abondent dans loutres lo:^ mémoires. Au reste,
il n'y en a pas de plus probant que celui de M. Vassel lui-même dans.
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W^^*^:f-
REVUE. — CHRONIQUE. 471
le rôle cpi'il a joué autrefois auprès d*Abd-el-Aziz : ce rôle a été poM-
tique au premier chef. Toutes les dépêches racontent que, le long de
sa route, il a tenu des propos qui ne sentaient pas du tout le consul,
mais bien le ministre, ou môme Tambassadeur. Ge sont ceux quil
tient maintenant â Moulaï Hafid, et celui-ci pourrait M répondre':
— Vous avez dit la môme chose à mon frère; où cela Ta-t-il mené?
Vous l'avez abandonné; qui me prouve que vous ne m'abandonnerez
pas à mon tour quand vous n'aurez plus besoin de moi? — H y aurait
un grand intérêt pour Tobservateur philosophe à assister aux coti-
versations de Moulaï Hafîd et de M. Vassel. On dit que les murs ont
des oreilles : s'ils avaient aussi une langue, ils pourraient terminer
les phrases que commence le consul allemand, car ils les ont déjà
entendueis.
Au moment môme où il envoyait M. Vassel rejoindre son poste à
Fez, le gouvernement impérial a fait une seconde démarche, non
moins significative, non moins importante : ses représentans auprès
des puissances ont été chargés d'aller voir les ministres des Affaires
étrangères des gouvernemens auprès desqu^s ils sont accrédités, et
de leur dire que, dans sa pensée, il serait utile, en vue de la pacifi-
cation du Maroc, de reconnaître Moulaï Hafid le plus promptement
possible. Le gouvernement impérial ne s'est pas contenté d'adresser
cette suggestion aux puissances, il en a saisi en même temps Topî-
nion, et la Gazette de V Allemagne du Nord, dans xme note officieuse^
pour ne pas dire officielle, a indiqué le sens et reproduit à peu prôi
les termes de la communication qui venait de leur être faite. Un
énorme moellon tombant au milieu d'une eau tranquille ne produit
pas plus d'effet : on s'est demandé partout, avec élonnement, ce que
voulait l'Allemagne. Allait-elle, reculant de plusieurs mois, de plu-
sieurs années même en arrière, et remontant au delà delà conférence
d'Algésiras, reprendre l'attitude qui avait si longtemps et si \âvement
inquiété l'Europe? Les apparences pouvaient le faire craindre, car
elles sont aujourd'hui à peu près les mômes qu'autrefois.
L'Allemagne n'ignorait pas, eç 1905, les arrangemens qui avaient
été pris entre la France, l'Espagne, l'Angleterre et Tllalie, en vue des
affaires marocaines ; elle pouvait d'autant moins les ignorer que com-
munication lui en avait été faite ; et cependant, l'empereur Guillaume,
prenant tout d'un coup une initiative isolée, a fait à Tanger le voyage
dont personne n'a perdu le souvenir. Il pouvait se plaindre peut-être,
en tout cas il le faisait, de n'avoir pas été mêlé assez intimement à une
affaire dans laquelle il croyait avoir un mot à dire et un rôle à jouer^
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^^f^fp_
472 RKVUË DES DEUX MO?<DES.
|M)ur y entrer, il a exigé qu'elle fût européanisée et portée devaL
la conférence. Satisfaction lui a été donnée ; on peut dire que c'est lui
qui a posé et fait accepter le principe que toutes les puissances ont
tu Maroc des droits égaux. Il a toutefois reconnu, avec les autres,
que toutes n'y avaient pas les mômes intérêts, et que la France et
ÏEspagne en avaient de particuliers. Ces principes une fois fixés, la
conséquence était que toutes les puissances devaient marcher d'ac-
cord dans leurs relations politiques avec le Maroc, et que deux
d'entre elles étaient spécialement désignées pour proposer les initia-
tives à prendre. On dira peut-être que cette dernière conséquence ne
découle pas nécessairement du principe ; en tout cas, elle en découle
joaturellement, et ne saurait provoquer aucune objection de la part
de gouvernemens amis, désireux de ne pas provoquer entre eux les
tracasseries que l'empereur Guillaume a répudiées à Strasbourg.
Avant les derniers événemens ottomans, aucun mandat spécial n'avait
chargé l'Autriche et la Russie de prendre des initiatives analogues
au sujet des questions balkaniques : tout le monde cependant a
approuvé qu'elles les prissent, et pourquoi? parce qu'elles avaient,
elles aussi, des intérêts spéciaux dans les Balkans et que les gouver-
nemens amis trouvaient juste de leurj reconnaître des droits corres-
pondans. Cette situation a duré aussi longtemps qu'elles ont été
d'accord. Ne devait-il pas en être de même pour la France et pour
r£spagne au Maroc? On l'a cru, la France et l'Espagne ne l'ont pas mis
en doute, et elles ont fait savoir qu'elles préparaient des propositions
cpii seraient ultérieurement soumises à l'approbation générale. Cette
manière de procéder a paru correcte : l'Allemagne, pour son propre
compte, n'y a fait aucune objection. Elle savait donc fort bien que
la France et que l'Espagne travaillaient à la rédaction d'une note
commune, lorsqu'elle a fait elle-même la démarche soudaine dont
nous avons indiqué plus haut le caractère. Une fois de plus elle se
séparait des autres puissances; elle faisait bande à part; elle prenait
à l'égard du Maroc une attitude particulière, oubliant que l'acte
d'Algésiras avait établi la solidarité de l'Europe. Et à quel moment
Voubliait-elle ? Au moment où, un nouveau souverain étant monté sur
le trône, l'Europe, quelque disposée qu'elle fût à le reconnaître, avait
quelques questions à lui poser et quelques garanties à lui demander.
— Commencez par reconnaître le Sultan, disait la Gazette de r Alle-
magne du Nord; vous lui poserez ensuite toutes les questions et voui
lui demanderez toutes les garanties que vous voudrez. — Et la Corres-
pondance de V Allemagne du Sud ajoutait qu'on ne pouvait rien lui
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ifP?^";
REVUE. — CHRONIQUE.
473
demander avant de l'avoir reconnu, parce qu'il n'aurait alors aucune
autorité pour répondre. Étrange sophisme qui laisse la raison con-
fondue! Mais les puissances ne l'entendent pas ainsi.
Dès que la démarche allemande a été connue, il y a eu , on nous
permettra de le dire, une explosion dans le monde entier. Le gouver-
nement impérial avait voulu faire appel à l'opinion par l'intermédiaire
de la Gazette dé V Allemagne du Nord; Topinion lui a répondu avec
une netteté, une fermeté, une unanimité qui n'ont pu lui laisser aucun
doute sur ses sentimens. — Eh quoi I a-t-on dit, rAllemagne se plaint
sans cesse que de mauvais génies travaillent à son isolement, pour
aboutir à son encerclement; elle reproduit sur ce thème des variations
de plus en plus amères, qui se renouvellent sans fin; et lorsque l'occa-
sion se présente à elle de marcher avec les autres, elle leur fausse
compagnie de la manière la plus brusque, et va prendre loin d'eux
une situation qu'elle juge probablement plus favorable à ses intérêts.
Se^ intérêts sont respectables sans doute, mais les autres ont les
leurs qui ne le sont pas moins et qu'ils n'entendent pas sacrifier non
plus. Il y a pour les puissances deux manières dé veiller à leurs
intérêts : ou d'en faire un bloc et de les défendre en commun ; ou
d'adopter le principe : Chacun son droit, chacun pour soi. Mais il faut
choisir. L'Allemagne veut s'assurer le bénéfice des deux systèmes en
même temps, ce qui n'est pas de jeu. Pour fortifier sa situation, elle
affaiblit celle de l'Europe. Elle agit en mauvaise Européenne. Elle pré-
tend rester dans l'accord des puissances et fiirter en tête à tête avec le
Maroc. Elle est d'ailleurs coutumière du fait. On se rappelle peut-être
que, il y a quelques années, le concert européen s'était formé au sujet
des affaires de Crète, l'Allemagne s'en est tout d'un coup retirée : elle
voulait ménager le sultan de Constantinople dans l'espoir d'obtenir
de lui des avantages privilégiés, qu'elle en a obtenus en effet. En
couragée par ce premier succès, elle recommence la même tactique
avec le sultan de Fez ; mais la situation n'est pas la même, et la diver-
sion qu'elle opère est beaucoup plus dangereuse. Si l'Allemagne veut
reconnaître Moula'ï Hafid seule, qu'elle le fasse, c'est son droit: Mou-
la! Hafid pourra apprécier alors ce que vaut pour lui la reconnaissance
de l'Allemagne isolée. Quant aux autres puissances, et notamment à
la France et à l'Espagne, elles sont toutes disposées à reconnaître le
nouveau sultan; seulement, elles y mettent des conditions, et rien
ne les fera dévier de la marche prudente qu'elles ont adoptée. Il
n'est pas certain du tout qu'une reconnaissance hâtive de Moulaï Hafid
contribuerait à l'apaisement intérieur du Maroc ; mais quand même
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474 REVUE DES DEUX MONDES.
il en serait ainsi, Tapaisement immédiat du Maroc, très désirable,,
n'est pas le seul intérêt qui soit en cause, et peut-êtr^^ en est-fl en-
core de plus précieux. — Tel est, à peu de chose près, le langage [qui
a été tenu partout. Les journaux autrichiens et italiens y ont mis plus
de réserve dans la forme, mais non moins d'énergie dans lé fond.
Ils ont affecté d'éprouver de Tétonnement de linitiative allemande^
tandis que les journaux des autres pays ont exprimé un sentiment
plus \'if. L'Angleterre, qui a son franc parler, ne s'est nullement
gênée pour dire son opinion, et la presse allemande a jugé qu'elle
y avait apporté plus d'amertume que nos propres journaux. N'ou-.
bMons pas la presse américaine : elle s*est montrée, comme toujours
animée du bon sens fobuste qui lui est propre et a jugé les choses
avec cette équité supérieure que donne l'éloignement. Nous l'avons
lue avec un grand plaisir. Il n'y a pas eu une voix discordante, ou
du moins il n'y a eu de désaccord qu'entre les journaux alle-
mands. Les pangermanistes ont montré une joie exubérante; il»ont
approuvé sans retenue l'attitude du gouvernement impérial et déclaré
brutalement que, si la France en était mécontente, cela leur était
bien égal I Mais les autres ont montré plus de discrétion, même lors-
qu'ils ont cru devoir suivre leur gouvernement, puisqu'il avait pris
parti. A lire entre leurs lignes, on sentait bien qu'ils le suivaient sans
grand enthousiasme : ils comprenaient que l'affaire était mauvaise
et mal engagée.
Sur le fond des choses, telle a été l'opinion générale ; sur l'atti-
tude de notre gouvernement, l'approbation n'a pas été moins una-
nime. Si la démarche du gouvernement allemand n'était pas parti-
culièrement dirigée contre nous, elle nous atteignait néanmoins plus
que d'autres, soit à cause de notre situation spéciale au Maroc, soit
parce que nous étions aux prises dans le Sud-Qranais avec des diffi-
cultés qui n'étaient pas encore résolues, et dont l'origine incontestable
était dans l'anarchie marocaine. Le fait même que nousa^^ons pendant
quelque temps paru incliner du côté d'Abd-el-Aziz abandonné par
l'Allemagne, pendant que celle-ci incUnait du côté de Moulaï Hafid,
donnait un caractère peu obligeant à la précipitation avec laquelle
on nous poussait à reconnaître ce dernier. On nous mettait vraiment
l'épée dans les reins. Malgré cela, nous sommes restés très cahnes,
et notre gouvernement n'a pas perdu une minute son sang-froid,
n fallait répondre à la communication verbale qui nous avait été
faite. Notre chargé d'affaires à Berlin a reçu pour instruction de
dire au ministre allemand des Affaires étrangères, ou à son représen-
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REVUE. — CHROI^IQUE. 475
tant, que nous étions occupés à rédiger, avec l'Espace, des propo-
sitions qui lui seraient soumises dès qu'elles seraient arrêtées, et
qu'il ne nous semblait pas que Moulaï Hafid dût être reconnu aupara-
vant. Cette réponse, qui remettait les choses au point, était si natu-
relle qu'elle a été faite par les autres puissances, à peu près, semble-
t-il, dans les mêmes termes : toutes ont fait savoir au gouvernement
allemand qu'elles attendaient la note franco-espagnole avant de se
prononcer. Quelque diligence que nous y ayons mise, la rédaction de
cette note a pris plusieurs jours. Le gouvernement espagnol tenait,
comme nous, à honneur de ne pas présenter à l'Europe des proposi-
tions improvisées; il a voulu en peser tous les termes, et il l'a fait
avec Tattention la plus noinutieuse; notre collaboration, malgré la
bonne volonté que nous y avons mise de part et d'autre, n'a pas pu
aboutir du premier coup. Enfin l'accord a été réalisé : nous espérons
qu'il amènera à brève échéance une entente générale. Le gouverne-
ment allemand a paru vouloir dissiper les impressions qu'avait fait
naître sa première démarche, impression qui venait, disait- il, d'un
malentendu : jamais il n'avait voulu se séparer des autres puis-
sances par une reconnaissance anticipée et isolée du nouveau sultan ;
il n'avait pas eu d'autre but que d'appeler leur attention sur l'utilité
qu'il y avait à opérer cette reconnaissance en commun, mais le plus
tôt possible. Si ce sont là ses dispositions, elles sont excellentes, et
îl importe peu qu'il leur ait donné au début une forme sur laquelle
on a pu se tromper. Nous souhaitons qu'il y persiste, car nous
croyons comme lui qu'il y a utilité à reconnaître rapidement Moulaï
Hafid. Que faut-il pour cela ? Que l'Allemagne, se ralliant aux pro-
positions franco-espagnoles, lui en conseille la prompte acceptation.
Mais le f era-t-elle ?
Tout le monde est disposé à reconnattre Moulaï Hafid, et même dé-
sireux de pouvoir le faire. Un des motifs qui donnaient à la démarche
allemande un caractère peu obligeant est qu'elle semblait dire que
nous n'éprouvions aucun empressement à régulariser la situation maro-
caine, et que, tout entiers à nos regrets de l'échec d'Abd-el-Aziz, nous
risquions de nous immobiliser dans cette attitude négative, en atten-
dant du del un miracle impossible. Rien n'était plus loin de .notre
pensée. Il est bien vrai cpie, voyant dans Abd-el-Aziz le sultan légal
du Maroc, celui que toutes les puissances avaient reconnu et avec»
lequel elles avaient traité, nous avons mis moins de rapidité que l'Alle-
magne à l'abandonner. Nous avons attendu que le sort des armes eût
prononcé entre son frère et lui, puisque le sort des^ armes représente
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476 flEVUE DES DEUX MONDES.
au Maroc la volonté de Dieu, et que celle-ci déterniiae la volonté du
peuple lui-même. C'est la victoire qui désigne le sultan; il fallait donc
qu'elle eût prononcé ; mais, quand elle Ta eu fait, il aurait été ab-
surde de ne pas accepter son verdict. Que nous importe, en somme,
que le sultan du Maroc se nomme Abd-el-Aziz ou Moulai Hafid ? Nous
n'avions personnellement qu'une crainte, à savoir que la victoire res-
tât longtemps incertaine entre les deux compétiteurs, ce qui aurait
indéfiniment prolongé l'anarchie. Heureusement, celle de Moulai
Hafid a été complète. Elle n'a pas été brillante, militairement parlant ;
ce n'est pas un de ces exploits dont celui qui en profite a le droit de
se glorifier ; elle est due surtout à la trahison et à la panique. Si les
destinées tiennent parfois à peu de chose. dans le reste du monde»
elles tiennent à moins encore au Maroc. Mais, quelque modeste
qu'elle ait été, la victoire a été décisive. Notre parti a été pris
tout de suite. S'obstiner dans la cause vaincue aurait été un de ces
actes de chevalerie qui ont illustré autrefois don Quichotte : nous
n'en devions pas tant à Abd-el-Aziz que nous avions recueilli il y a
quelques mois, sortant tout moulu des mains de l'Allemagne, et qui
n'avait cherché un concours auprès de nous que parce qu'il n'en
trouvait plus ailleurs. U ne pouvait plus rien faire pour nous et
nous ne pouvions plus rien faire pour lui, sinon lui montrer les
égards qui étaient dus à son infortune et, autant que possible, en
adoucir pour lui les suites. Il ne serait digne en effet, ni de la
France, ni de l'Europe, de se désintéresser de son sort. Heureusement
il n'y a aucune haine entre les deux frères : c'est un trait honorable
de leur caractère. On obtiendra, sans doute, assez facilement de Mou-
lai Hafid qu'il assure à Abd-el-Aziz une existence décente : il n*a voulu
lui prendre que la couronne.
Il l'a, et ce n'est pas nous qui ferons obstacle à ce qu'il la garde ;
nous souhaitons, au contraire, qu'il la porte haut et ferme ; mais sa
reconnaissance officielle par l'Europe etpar nous est un fait d'une autre
nature que celui qui lui a donné la couronne. Nous n'avons pas seule-
ment le droit, nous avons le devoir d'y mettre des conditions, ho
changement de souverain dans un Ëtat civilisé, quelle qu'en soit la
cause, ne change en rien la situation internationale de cet Ëtat: tous
les traités qui la constituent subsistent, jusqu'au jour où ils ont été
modifiés d'un consentement commun. Il doit en être au Maro ccomme
ailleurs : néanmoins, comme nous avons affaire à un pays qui ne res-
semble pas à tous les autres, et à un souverain que nous connaissons
mal et qui est le produit d'une révolution provoquée surtout par la
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flif^m^^^^^
REVUE. — CHRONIQUE. 477
haine de l'étranger, la plus élémentaire prudence conseille de nous
assurer de leurs dispositions. Quelles sont^elles ? Nous aurons à le
demander à Moulaï Hafid avant de le reconnaître. Nos exigences
sont très simples : elles se bornent à obtenir de lui l'assurance qvCH
respectera tous les traités, conventions et arrangemens contractés
par ses prédécesseurs, et non seulement TActe d'Algésiras, qui est
le dernier de ces traités et le plus solennel, mais tous sans excep-
tion. Cette promesse une fois faite, cet engagement une fois pris
par le nouveau sultan, chaque puissance veillera, en ce qui la
concerne, à ce qu'ils soient tenus.
Il semble que, sur ce point, il ne puisse y avoir aucune diffi-
culté; on ne voit même pas comment un désaccord pourrait se
produire entre les puissances; s'il se produisait, tout l'édifice du
droit des gens en serait ébranlé. Mais nous le savons bien, — et, si
nous ne l'avions pas su, la lecture des journaux allemands nous
Taurait suffisamment appris depuis quelques jours, — il y a un autre
point particulier à la France, sur lequel on cherchera peut-ôtre à
équivoquer : nous voulons parler de l'indemnité qui nous est due
pour l'expédition de la Chaouïa. Cette question ne peut pas se régler
en vertu d'un traité. Sans doute l'Acte d'Algésiras a chargé l'Espagne
et nous d'organiser la police à Casablanca, et ce sera fmalement
une œuvre de police que nous y aurons faite et que nous y lais-
serons ; mais dire que nous n'y avons pas fait autre chose serait abu-
ser des mots et les détourner de leur sens restreint et précis. Nous
avons été entraînés peu à peu à faire dans la Chaouïa une campagne,
dont l'objet* initial était de venger des Français et des Italiens
odieusement massacrés, et dont le résultat final a été d'avoir assuré
Tordre et la sécurité dans une grande province marocaine. Que toute
l'Europe soit appelée à bénéficier de ce résultat, il est difficile de le
contester: cependant les journaux allemands le contestent, ou du
moins ils ne veulent voir que les souffrances qu'ont éprouvées,
au premier moment, leurs nationaux à Casablanca. 11 est dû aux
commerçans allemands une indemnité pour les pertes qu'ils ont
subies, soit; mais il nous en est dû une autre pour les dépenses que
nous avons faites. Le droit public ne se compose pas seulement de
traités; il se compose aussi de précédens auxquels tous les publi-
cistes attachent la valeur d'une règle internationale. Le dernier de
ces précédens, et l'un des plus connus, est celui qui s'est produit à
l'occasion du bombardement d'Alexandrie et du débarquement qui
l'a suivi : on devra s'en inspirer, pour le règlement de la situa-
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478 REVUE DES DEUX MONDES.
tlon que des circonstances analogues ont ci*éée au Maroc. La note
franco-espagnole n'est pas encore connue/ et nous ne sommes pas
dans le secret de notre gouvernement ; mais il ne parait pas possible
que cette question ait été négligée au cours des pourparlers qui ont
eu lieu entre Paris et Madrid. Nous demandons que notre droit soit
reconnu : ce sera ensuite à nous de trouver, toujours en nous inspi-
rant des précédens, les modalités les plus propres à en assurer pra-
tiquement le respect.
Y a-t-il là, de notre part, des prétentions excessives? Non, certes.
L'accord un peu laborieux que nous avons étaUi avec l'Espagne nous
en est d'ailleurs une garantie. Quant à l'Allemagne, si nous avons
reproduit plus baut les impressions que sa première attitude a fait
naître, nous devons la croire sincère lorsqu'elle assure qu'on s'est
mépris sur ses intentions et qu'elle n'a jamais voulu se séparer des
autres puissances. Mais elle a voulu s'en distinguer, et c'était déjà
trop. Elle a voulu faire du zèle au profit de Moulaï Hafid, dans l'es-
poir que celui-ci ne l'oublierait pas et lui en saurait gré d'une ma-
nière durable; elle a voulu donner une secousse à la diplomatie euro-
péenne de manière à hâter la reconnaissance du nouveau sultan^ se
réservant de faire valoir auprès de lui ce service. Son excuse est que,
après avoir fait sa mise sur Moulaï Hafid au moment où le conflit
s'est élevé entre les deux frères, elle a pensé avoir le droit, puisque
son candidat avait gagné la partie, de réaliser un bénéfice personnel,
et même de le grossir dans toute la mesure possible. Ce sentiment
est humain, mais il est mesquin, et ce n'est pas par ces petits
calculs qu'on mène une grande politique. On n'aboutit qu'à lui
donner une sqiparence équivoque et louche, qui réveille les défiances
au moment où elles commençaient à se dissiper. Les puissances ne
demanderaient pas mieux de s'entendre une bonne fois avec l'Alle-
magne, et de trouver dans cet accord une nouvelle garantie pour
la paix. Nous en serions particulièrement heureux, nous qui sommes
les voisins de l'Allemagne, et qui avons un si grand intérêt à entre
tenir avec elle des rapports corrects et courtois. Mais comment faire?
Les autres gouvememens ont une politique dont les données sont
connues; il est relativement facile d'en prévoir les applications pro-
bables au milieu des événemens qui se succèdent; seule, ou peu
s'en faut, l'AUemagne a une politique contradictoire^ décousue, qui
échappe à toute prévision, déconcerte, trouble, heurte, et ne saurait
inspirer à personne confiance lii sécurité. C'est pour cela qu'on
s'en éloigne, n n'en a pas toujours été ainsi. L'Allemagne, autre
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AEVUB. — CHRONIQUE. 479
fois, groupait ias puissances autour d*elle, parce qu'on savait ce
qu'elle voulait et où elle allait. On se groupe aujourd'hui en dehors
d'elle, parce ^ue c'est ailleurs qu'on aperçoit une volonté claire et
une orientation définie.
Nous ayons dit quelles semblaient être les conditions à mettre à
la reconnaissance de Moulaï Hafid. Quelques journaux français y en
ajoutaient une de plus : ils auraient voulu que Moulaï Hafid usât de
son autorité pour disperser la harka qui, partie du Tafllalet, mena-
çait le Sud-Oranais. Ce vœu marquait quelque simplicité. Sans doute
l'état troublé du Maroc, et l'explosion de fanatisme qui s'y est pro-
duite, étaient pour quelque chose dans l'ébraqlement dont nous res-
sentions le coiUre-coup sur nos frontières ; mais il n'est pas prouvé que
Moulai Hafid ait été l'auteur personnel et responsable de la menace
dont nous étions l'objet; et, s'il l'avait été, il aurait été bien en
peine, après avoir déchaîné le mouvement, de l'arrêter subitement
par une sorte de quos ego! Lui demander cela aurait été lui deman-
der l'impossible, et au surplus les choses ont tourné de telle sorte
que nous auri(His été désolés qu'il nous rendit ce prétendu service.
C'est à nous qu'il appartient de protéger notre frontière, ù nous
seuls; et nous n'avons jamais douté que nous fussions à môme de le
faire, ^événement a justifié notre confiance. La fameuse harka de
^0(K)0 hommes qui s'était transportée dans le voisinage de notre poste
de Bou Denib aétô dispersée aussitôt qu'elle a été attaquée : elle parait
avoir éprouvé des pertes énormes et avoir été mise dans l'impossibi-
lité absolue de recommencer. Grâces en soient rendues à nos officiers
et à nos soldats, dont les premiers ont pris les mesures les plus
propres à atteindre le but, tandis que les seconds les ont vaillam-
ment exécutées I II y a eu deux combats : Tun défensif, l'autre offensif,
et c'est naturellement le dernier qui a été décisif. Lorsque le premier
nous a été livré, le colonel Alix n'était pas encore arrivé avec la co-
lonne de 1^000 hommes qu'il commande ; nous ne pouvions donc pas
manœuvrer autour de Bou Denib et nous nous sommes contentés de
repousser les assauts de l'ennemi. Dès qu'il a été à Bou Denib, le colo-
nel Alix n'y a pas attendu les Marocains; il a marché contre eux et
l'affaire n'a pas été longue ; nos soldats ont été admirables de cou-
courage et d'entrain; mais en réalité, nos canons ont tout fait, et le
combat n'a guère été qu'un tir d'artillerie. Les Marocains, qui
s'étaient avancés avec audace, ont été accueillis par une pluie de fer
qui n'a pas tardé à les mettre en déroute : la harka a pris la fuite,
abandonnant son camp et, ce qui indique un désarroi encore plus
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' .^i^gl^l^^j
480 lŒVUE DES DEUX MOiNDES.
grand, la plupart de ses morts et de ses blessés. Tout avait été pré-
paré avec précision par nos généraux ; l'exécution n'a pas été moins
sûre de la part du colonel Alix. Ils méritent également notre recon-
naissance.
Et qui sait s*ils ne méritent pas un peu celle de Moulaï Hafid? Nous
nous plaçons dans l'hypothèse où le nouveau sultaii voudrait sin-
cèrement s'entendre avec l'Europe et avec nous; l'hypothèse est peut-
être gratuite; mais, à supposer qu'elle ne le soit pas, c'est une question
de savoir si Moulaï Hafid pourra réaliser ses intentions. Ne sera-t-il
pas débordé par le fanatisme dont il est le produit? Il était bon de dé-
montrer que le fanatisme, quelque violent qu'il soit, ne suffît pas
contre l'artillerie européenne: la démonstration avait commencé
dans la Chaou!a, elle vient de se terminer à Bou Denib. Si Moulaï
Hafid a quelque esprit politique, il y trouvera de la force contre les exi-
gences et les impatiences du parti qui l'a porté au pouvoir. Mais que
savons-nous de lui? Rien, ou peu de cho3e,'et peut-être y aurait-il
quelque imprudence à ajouter foi aux nouvelles diverses et souvent
contradictoires que les dépêches nous apportent. Il est certain toute-
fois que, depuis sa proclamation à Tanger et dans les autres ports,
^loulaï Hafid aurait eu le temps de donner signe de vie, c'est-à-dire de
notifier son avènement à l'Europe et de lui demander de le recon-
naître. Il n'en a rien fait, il se tait, il attend, il réfiéchit. Quel sera le
résultat de ses réflexions? Suivra-t-U les suggestions que M. Vassel
lui apporte peut-être? En trouvera-t-il d'autres dans sa propre intelli-
gence ?Marchera-t-il dans le large siUon qui a été ouvert par l'Europe
à Algésiras? Se lîiissera-t-il tenter par l'esprit d'aventure ? Nous le
saurons bientôt.
Francis Charmes.
Le Directeur-Gérant,
Francis Charmes.
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^fï-r-
;!r*r
LE CONGRÈS DE BERLIN
11(1)
LE CONGRÈS
III
Les ministres et les diplomates européens sont réunis dans la
salle de bal du palais de la chancellerie, sous la présidence du
prince de Bismarck. Celui-ci ouvre les séances du Congrès, le
13 juin 1878. Un mois après, jour pour jour, le samedi 13 juillet,
il prononcera le discours de clôture et félicitera ses collègues de
leurs travaux. En ce court espace de temps, de sa rudô main,
une nouvelle face de l'Europe aura été sculptée.
— « C'est pour soumettre Tœuvre de San-Stefano à la libre
discussion des cabinets signataires des traités de 18S6 et de 1871
que nous nous trouvons assemblés, » dit-il le 13 juin. Et c'est, en
effet, l'objet de la réunion. La Russie est sur la sellette.
Elle est sur la sellette ; mais avant qu'elle comparaisse, on
lui a serré les pouces jusque dans sa victoire. Les différentes
puissances ont des prétentions, des intentions, — des « inté-
rêts, » — qui, déjà, ont obtenu certaines satisfactions inscrites
en des actes préliminaires que chacune des délégations a dans
sa poche. L'Autriche-Hongrie arrive avec la convention de
Reichstadt; l'Angleterre avec la convention du 30 mai, sans
(i) Voyez la Retme du 15 septembre.
TOMS XLYIt. — 1908. 31
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*82
REVUE DES DEUX MONDES.
compter une convention anglo-turque, du 4 juin, qui viendra au
jour bien inopinément; la France fait état des « réserves » qu'elle
a formulées. Quanta la Prusse, elle entend toucher sa commis-
sion de « courtier honnête : » elle s'attribue le vaste espoir d'une
pénétration germanique en Orient par le fait d'une impulsion
définitive vers le Danube, imprimée à sa vieille antagoniste en
Allemagne, l'Autriche-Hongrie, et surtout elle escompte l'adhé-
sion tacite des puissances à son hégémonie continentale.
Pour combiner ces divers calculs^ préparations et ambitions,
la (( grande » Europe, celle des cinq puissances, s'arroge le
mandat de décider et de trancher. A la porte du Congrès, frap-
pent les petites puissances, les puissances « dans le devenir : »
Grèce, Roumanie, Serbie, Monténégro, et même la Perse loin-
taine. Elles demandent timidement l'entrée; mais elles sont
consignées. Tout au plus, seront-elles admises à exposer leurs
« doléances » et à faire entendre leurs « vœux. »
Sur les protocoles du Congrès figurent, seuls, les noms des
plénipotentiaires, — c'est-à-dire d'environ vingt personnes qua-
lifiées autour desquelles s'empresse le bataillon zélé des secré-
taires (1). C'est sur cette assistance choisie que le prince de
Bismarck exerce son autorité. Nulle part les traits dominansdes
peuples ne se marquent plus fortement que dans ces assemblées
où se rencontrent et s'opposent leurs représentans (2).
Le prince de Bismarck a pris, dès le début, une attitude à la
fois très naturelle et très réfléchie. Il est malade et ne peut, sans
un effort sur lui-même, assister aux séances. Il se montre donc
(i) Les protocoles officiels du Congrès ont été publiés par la plupart des gou-
▼ernemens. Il y a un Livre jaune français. Inutile d'igouter qu'ils offrent ime
image très incomplète des séances. Voici, d'ailleurs, à ce sujet, l'apprécia-
tion d'un des plénipotentiaires : « Les protocotes officiels rapportent fidèlement
les travaux du Congrès et en donnent le résumé officiel ; mais, sous l'enveloppe
diplomatique qui en recouvre uniformément toutes les parties, on a peine à saisir
la physionomie vraie des détails. En outre, les protocoles n'étaient pas relus en
séance, et l'on se permettait souvent d'y introduire, après coup, des modifications
très importantes. » Souvenirs inédits de Garathéodory pacha.
(2) Un petit quadro des coulisses du Congrès : « Avant la séance, nous all&mes
au buffet où nous bûmes du porto et mange&mes des biscuits. Peu à peu arrivaient
les plénipotentiaires : le comte Gorti, un petit homme laid, avec une figure Japo-
naise, le comte de Launay ; ensuite, le Turc, homme encore jeune, mais insigni-
fiant ; le comte Schouwaloff et le vieux Gortschakoff, chancelant ; enfin les Anglais
et les Français, Waddington en grand uniforme. La première rencontre de Gorts-
chakoff et de lord Beaconsfield était intéressante ; c'était un moment historique. •
Mémoires du prince de Hohenlohe, t. II, p. 231. Voyez aussi l'intéressant article dn
cemte de Mouy, dans le Revue des Deux Mondes du i*' novembre i9M.
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LB CONGRÈS DE BERUN. 483
pressé, exigeant; et pourtant, il conduira le travail jusqu'au
bout, surveillera de Tœil jusqu'aux moindres détails sans se
laisser enlizer dans la minutie technique. Le comte P. Schouwa-
loff, qui est, sinon un grand perspnnage, du moins un homme
distingué et résolu, s'exprime ainsi:
Le prince de Bismarck présidait le Congrès avec une certaine brusque-
rie militaire qui ne déplaisait à personne et devant laquelle sUndinaicnt
les représentans de toutes les puissances, sans en excepter les deux mi-
nistres anglais, de la part desquels je me serais attendu à plus de morgue.
On peut juger de l'impression produite sur les représentans
des puissances plus faibles, sur les timides et sur les timorés.
Longtemps après la clôture des séances, le bon Turc Carathéo-
dory pacha en tremble encore :
Le Congrès de Berlin a été complètement dominé par le prince de Bis-
marck... Les événemens ont fait au prince une position tout à fait extraor-
dinaire aussi bien en Allemagne que dans toute l'Europe. La conûance et la
crainte qu'il inspire sont générales... Le prince ne reconnaît d'autre supé-
rieur que l'Empereur, à la condition d'être le seul interprète de ses volontés.
Habitué, depuis longtemp;», à la plus entière indépendance, il prend la
moindre observation pour une velléité de résistance, qu'il se liâle de répri-
mer avec une impatience nerveuse et une volonté de fer (1)...
Sur le fond, le prince de Bismarck, ayant amené la Russie à
la barre, entend la ménager autant que possible. Il est conscient
du péril que ferait courir à rAUemagne une évolution décisive
de la politique russe (2). Mais il a un autre dessein très habile-
ment conduit et filé: c'est d'opposer l'Angleterre et la Russie
pour jouer, en fin de compte, à l'égard de ces puissances, le rôle
de tertius gaudens. Si la guerre est évitée par la sagesse des
deux gouvernemens, qui se sont mis d'accord avant d'entrer au
Ck)ngrès, du moins peut-on faire survivre, de leur querelle, un
ferment qui, pendant longtemps encore, les entretiendra dans
un état d'aigreur réciproque.
La ligne de conduite de Bismarck à l'égard de la France et
à l'égard des puissances orientales, notamment de la Turquie,
n'est pas moins soigneusement calculée.
(1) .Souvenirs inédih de Carathéodory pacha sur le Congrès de Berlin.
(2) Cette tactique de Bismarck est exprimée en un raccourci très expressif, par
cette phrase du prince Antoine de Hohenzoilem écrivant à son fils, le prince
Charles (avril 1877) : «c Bismarck veut isoler absolument la Russie et la France pour
avoir les mains libres. » J. de Witte, /oc. cir. (p. î{89).
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-■p^ip'^Ifl
484 REVUS DES DEUX MONDES.
En Tenant au Congrès, la France a fait preuve de bonne
grâce et dliumear conciliante. On lui en sait gré. D'ailleurs, on
a besoin d'elle, on la ménage. La politique de la « douche
chaude » et de la <c douche froide » subsiste bien encore, mais
avec une atténuation appréciable. C'est que les positions respec-
tives se sont modifiées ; il n'y a pas avantage à irriter perpé-
tuellement une nation dont les forces se reconstituent et qui,
rentrée dans l'orbite des puissances européennes, peut devenir
un point d'appui pour les combinaisons adverses .
Quant à la Turquie, dont l'existence et les territoires sont
en cause, on la traitera comme une vaincue. Qu'elle ne s'avise
pas d'être un obstacle aux projets complexes du chef de l'Europe,
Trop heureuse que la main puissante la retire de l'abime où
elle était plongée !
Le prince est tellement dominé par rinstinct politique, qu'à propre-
ment parler, il n'a ni ami ni ennemi de cœur. Cela est vrai en général ;
quanta l'Empire ottoman, le prince ne croit pas à son ayenir... Intelligence
d'élite, il n'admet pas les choses à demi. 11 estimerait peut-être un Turc du
vieux régime. Il comprend moins le Turc progressiste et cherchant à s'assi-
miler la civilisation européenne... Il ne fait pas plus de cas des populations
orientales... Salisbury ayant demandé, pour la deuxième fois, qu'on assi-
gnât un jour pour ce qu'il appelait la « question arménienne : » — « Encore
une ! » s'écria hautement M. de Bismarck, visiblement impatienté... Le
prince de Bismarck ne manque aucune occasion de faire voir que, à son
avis, la question orientale, en tant que se rapportant à des peuples et à des
formes de gouvernement placés en ^elque sorte en dehors du cercle de la
civilisation européenne et n'ayant aucun avenir, ne doit intéresser l'Europe
que par les conséquences qu'elle peut avoir sur les relations des grandes
puissances entre elles. Cest à ce titre seulement qu'il ne dédaigne pas de
s'en occuper. C'est dans cet ordre d'idées qu'il a dirigé le Congrès et qu'il a
travaillé pendant toute sa durée, s'efTorçant de calmer les prétentions rivales
des cabinets européens et d'écarter, comme oiseuse et inutile, toute question
qui n'était pas de nature à influer directement sur les relations diploma-
tiques des puissances (1).
En somme, à cette heure solennelle, le prince, dominant ses
passions, a jugé et il a pris son parti. Ce qu'il veut, c'est une
solide organisation de l'Europe centrale, capable de tenir tête
au besoin des deux côtés à la fois, indépendante de l'ingérence
anglaise, sans lui être hostile. Il s'est donné pour tâche d'inspirer
la confiance et de fomenter, entre les autres, la méfiance. Tout
(i) Souvenirs inédits de Carathéodory pacha.
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'^I^tf.-T
LE CONGRÈS DE BERLIN. 485
cela, par les moyens les plus simples, les plus direcls, et sortant,
pour ainsi dire, du cours des choses. Il ne force pas la destinée;
il l'observe, la presse et l'accouche, comme Socrate accouchait
les esprits. Les circonstances lui viennent en aide. 11 a affaire,
dans les situations, à des nécessités inéluctables qu'il a le bon
sens d'accepter; il a affaire, dans les personnes, à des vanités et
à des susceptibilités dont sa fine psychologie surveille du coin
de l'œil et exploite les défaillances.
C'est probablement à ces défaillances individuelles qu'il faut
attribuer l'erreur grave commise à la fois par la Russie et par
l'Angleterre de n'avoir pas su maintenir, pendant les travaux du
Congrès, les dispositions conciliantes qui avaient 'dicté l'acte du
30 mai, et d'avoir repris devant l'aréopage solennel les querelles
antérieures à cet arrangement ; de sorte qu'on offrait à la galerie
le spectacle de luttes fréquentes sur des points de détail, quand
les questions capitales étaient réglées. Quelle autorité une persé-
vérance commune dans l'accord n'eût-elle pas donnée aux deux
principales puissances intéressées pour s'opposer aux manœuvres
du prince de Bismarck et contre-balancer les efforts de l'Europe
germanique habilement réunie contre elles!...
Il faut tenir compte du mouvement d'opinion que détermina
en Angleterre, au cours des séances du Congrès, la divulgation
dans la presse de la convention anglo-russe. D'où vint cette
divulgation ? C'est un mystère qui n'a pas été éclairci. Il est cer-
tain que le public se prononça vivement contre l'accord et cria
au marché de dupes. Les ministres anglais, plénipotentiaires à
Berlin, furent ébranlés par ce coup imprévu et s'ingénièrent à
reprendre, dans le détail, certaines des concessions qu'on leur
reprochait d'avoir consenties et, notamment, celle de Batoum :
Nous étions déjà dans la troisième semaine du Congrès lorsque éclata la
bombe de la divulgation de la convention anglo-russe. Cet événement pro-
duisit, en Angleterre, une émotion si forte et une impression si défavorable
que les deux ministres anglais me déclarèrent un beau matin qu'ils se refu-
saient à l'exécution de la clause par laquelle ils s*cngageaient à ne pas
s'opposer, en fin de compte, à la cession de Batoum à la Russie. Atterré par
cette nouvelle, je rappelai au marquis de Salisbury qu'il avait apposé sa
signature et que je le mettais en demeure d'y faire honneur. Le foreign
secretary voulut bien convenir du caractère obligatoire de cet engagement,
mais il m'annonça que, pour obvier à cela, il allait offrir sa démission, qu'il
serait remplacé, le jour môme, par un autre ministre des Affaires étran-
gères, pour lequel la signature ne serait pas obligatoire...
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i86 RETUE DES DEUX MONDES.
Bismarck, mis au courant, arrangea ce grave incidem
Batoum resta à la Russie et fut déclaré t( port franc; » mais dei
surprises de cette nature expliquent Tanimosité réciproque des
deux missions.
Ces piques s'envenimaient surtout entre lord Beaconsfield et
le prince Gortschakoff. Celui-ci manquait aux séances du
Congrès qu'il présumait devoir être trop cruelles à son amour-
propre. Plus d'une fois pourtant, l'ironie britannique blessa an
vif la susceptibilité moscovite. Les protocoles eux-mêmes, dans
leur correction officielle, laissent passer quelque chose de ces
dangereux éclats.
Le 29 juin, à propos d'une question extrêmement pénible pour
la Russie, la reprise de la Bessarabie à la Roumanie en échange
de la Dobroudja, lord Beaconsfield s'exprime en ces termes :
Le premier plénipotentiaire d'Angleterre appelle sur une situation aussi
grave toute la sollicitude de la Haute Assemblée. Lord Beaconsfield déplore
cette ingérence dans le traité de Paris et proteste contre elle sans avoir
même à se préoccuper de savoir si l'échange dont il s*agit est ou non sanc-
tionné par le possesseur actuel. Les autres signataires du traité de Pari?
ayant décliné toute intervention dans cette affaire, le premier plénipoten-
tiaire de la Grande-Bretagne ne saurait conseiller au gouvernement de la Reine
iTemployer la force pour maintenir les stipulations de ce traité, mais il pro-
teste contre ce changement et attend les explications de ses collègues de
Russie, etc.
Quel ton! Gortschakoff eut un sursaut. Il donne les explica-
tions sollicitées « sur la liberté du Danube » et ajoute que son
gouvernement ne saurait revenir sur cette question, « espérant
que lord Beaconsfield ne persisterait psis dans ses objections... »
Querelles où Ton entend comme un bruit d'armes. Bismarck
les faisait parfois naître pour avoir le bonheur de les arranger !
L'inimitié déclarée entre les « deux chanceliers, » allemand
et russe, était, à la fois, Tamusement et l'embarras du Congrès.
Le prince de Bismarck accablait son collègue des traits d'une
plaisanterie mordante, mais à peine perceptible sous les formes
d'une haute courtoisie.
La première fois que le ministre d'État russe voulut inter-
venir au débat, un incident se produisit, qui ne contribua pas
peu h dégoûter le vieux chancelier :
hc prince Gortschakoff ne prenait part aux séances du Congrès qu'à de
rares intervalles. La plupart du temps, il faisait annoncer qu'il regrettait
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LE CONGRÈS DE BERLIN. 487
d'être retenu chez lui par quelque indisposition. D'ailleurs, à part les civi-
lités personnelles dont il était l'objet de la part du prince de Bismarck,
nous ne saurions nous rappeler une seule occasion où le chancelier alle-
mand ait fait preuve, dans ses paroles et dans ses actes, d'une déférence
politique spéciale envers la personne du chancelier de Russie. Celui-ci,
cependant, en sa qualité de doyen des grands diplomates européens, aurait
été si friand d'un peu d'encens de la part de M. de Bismarck, en présence
des membres du Congrès ! M. de Bismarck le sentait bien et on aurait dit
qu'il s'étudiait à enlever toute illusion et toute espérance à ce sujet à son
collègue de Russie.
A la troisième séance du Congrès, le premier plénipotentiaire ottoman
avait demandé la parole et, avant que le président la lui eût donnée, le
prince Gortschakoff la demanda à son tour. C'était la première fois que
le chancelier russe devait parler au Congrès. Le président fît remarquer
au prince que le plénipotentiaire ottoman avait la priorité. Le prince Gort^
schakofT persista à vouloir parler le premier. Le plénipotentiaire ottoman
s'offrit par courtoisie à céder son tour au prince: celui-ci n'accepta pas.
Mais le prince de Bismarck n'en voulut pas moins que le plénipotentiaire
parlât le premier. Tout cela produisit une petite scène qui fut fort remar-
quée, et & la suite de laquelle le prince Gortschakoff jeta avec emportement
son papier et ses lunettes qui plièrent tomber de l'autre côté de la
table.
De ces scènes, le prince de Bismarck faisait des gorges
chaudes avec ses amis et, jusque dans ses Souvenirs, il a rnuK
tiplié les témoignages de sa rancune inapaisée.
Son incontestable supériorité, le respect craintif dont il était
entouré de la part de toutes ces excellences chevronnées et ga-
lonnées, eussent dû le rendre plus indulgent. Les manières de
ces personnages désuets déchaînaient sa formidable humeur.
Beaconsfield, pas plus que Gortschakoff, ne trouvait grâce
devant lui. Il riait sous cape de leurs procédures solennelles,
de leurs façons romantiques et, pour dire le mot, un peu « vieux
jeu. » Ni Tun ni l'autre n'étaient des hommes techniques, encore
moins des géographes. Plus d'une fois, ils embrouillèrent les
questions, quand on comptait sur leur capacité pour les élu-
cider.
Le prince Gortschakoff, quelque brillant qu'il eût été à une époque de sa
vie, n'a jamais été un homme d'affaires. Il maniait bien la phrase, mais il
se maintenait toujours dans les généralités... Je n'exagère pas en alléguant
qu'avant son affaiblissement physique, il était incapable de désigner sur
une carte, môme à peu près, les différons pays de la péninsule balkanique
ou bien, par exemple, la situation de Kars et de Batoum. Lorsque le prince
parlait affaires, il aimait à tracer les magistrales, disait-il; en un mot, tou-
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-"fr^-'^m
488 BEVUE DES DEUX MONDES.
jours selon son expression, il planait.,. Aussi, fus-je assez effrayé lorsque
le prince me déclara, un beau matin, qu'il m'avait abandonné toutes les
autres questions, mais qu'il se réservait spécialement celle de Batoum... H
la traiterait directement avec lord Beaconsfleld. Le Congrès tirait à sa fin.
Le prince de Bismarck, qui avait hâte de se rendre à Kissingen, tâchait de
hâter rissue et m'interpellait journellement pour savoir si un accord au
sujet de la frontière d'Asie s'était établi entre l'Angleterre et la Russie. Je
lui dis que le prince Gortschakoff s'était réservé cette négociation. Je fis la
même communication au marquis de Salisbury qui me serrait également
de près et qui me répondit avec une certaine humeur ; — « Mais, mon cher
comte, lord Beaconsfield ne peut pas négocier I il n'a jamais vu une carte
de l'Asie Mineure... » Le prince de Bismarck nous déclara enfin que, si
nous n'étions pas prêts dans les vingt-quatre heures, il partirait. Quelques
heures plus tard, nous apprîmes avec joie qu'une eptente parfaite s'était
établie entre lord Beaconsfield et le prince Gortschakoff. Le prince promit
d'en faire la déclaration à la prochaine séance du Congrès.
Il fant savoir, pour la clarté de ce qui va suivre, que nous avions avec
nous une carte de l'Asie sur laquelle notre état-major avait tracé la fron-
tière du traité de San-Stefano, marquée dans une couleur, et une autre ligne,
désignée par une couleur différente, qui constituerait le nec plus ultra de ce
que les plénipotentiaires pouvaient céder devant les résistances de l'Angle-
terre. Inutile d'ajouter que le second tracé formait, pour ainsi dire, un
secret d'État.
Cette dernière séance, consacrée à la question d'Asie, avait quelque
chose de solennel. De son issue dépendait la paix européenne ou la guerre.
Le président proposa aux deux négociateurs, lord Beaconsfield et le prince
Gortschakoff, de prendre place l'un à côté de l'autre, d'exposer la teneur de
leur entente. Ces deux messieurs s'assirent, ,en effet, et déployèrent chacun
devant lui une carte tracée pour l'occasion. Nous formions, derrière, un
groupe qui se tenait debout. De prime abord, j'entrevis la terrible confu-
sion qui allait suivre. La carte du prince Gortschakoff ne contenait qu'un
seul tracé, celui de San-Stefano, et le prince déclarait avec emphase que
« mylord » l'avait accepté. Ce dernier, au contraire, répondait à chaque
parole du prince par un laconique : « Non, non, » et il indiquait, sur sa
carte à lui, la ligne à laquelle il avait consenti. Or, à ma grande surprise,
cette ligne, avec toutes ses sinuosités, se trouvait être exactement celle que
nous avions le droit d'accepter comme limite extrême de nos concessions.
Les démentis que les deux plénipotentiaires se donnaient commençaient
à envenimer la discussion. Chacun se raidissait sur son tracé, lorsque
le prince Gortschakoff se leva, me serrant la main avec force et me disant :
-> « Il y a trahison; ils ont eu la carte de notre état-major. » J'appris, après
la séance, que, la veille de ce jour-là, le prince Gortschakoff avait fait
demander la carte de l'Asie Mineure. On lui envoya la carte confidentielle
avec les deux tracés. Il la montra à lord Beaconsfield et la lui prêta pour
quelques heures afin de la faire voir au marquis de Salisbury. Les Anglais,
observant une ligne qui reculait la frontière de San-Stefano, l'avaient
adoptée et transposée sur leur propre carte. C'était la clé de cette pré-
tendue trahison...
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Pfpp^'^
LE CONGRÈS DE BERLIN. 489
Le président du Congrès, voyant que les deux négociateurs s'enferraient
toujours davantage dans Timpasse où ils s'étaient mis, proposa d'un ton
ironique la combinaison suivante : le Congrès suspendrait sa séance pen-
dant une demi-heure: les seconds plénipotentiaires russe et britannique, de
concert avec le second plénipotentiaire allemand» prince de Hohenlohe, ré-
soudraient la difficulté à la majorité des voix... Eh bieni ce galimatias
tourna à notre avantage. Je maintins la ligne de San-Stefano, le marquis de
Salisbury le nec plui ultra tracé par notre état-major. Le prince de Hohen-
lohe proposa un tracé intermédiaire qui divisait en parts égales le tracé en
litige. J'acceptai et la question fut résolue. Nous signâmes le traité le sur-
lendemain (1)^
Ce récit offre la psychologie exacte du Congrès, — et d'une
époque. Chacun joue son rôle au naturel... Mais les intérêts des
peuples trouvent, tout de même, leur voie; et ce sont ces intérêts
qui, en se combinant sous une surveillance vigilante, assurent la
singulière récompense que Ton sait aux victoires de la Russie.
La Russie voulait-elle anéantir la Turquie? Avait-elle avan-
tage à substituer, à cette domination peu dangereuse, celle des
puissances maîtresses de la Méditerranée et des Balkans? D'autre
part, l'Angleterre avait-elle vraiment [la pensée qu'elle empêche-
rait l'effondrement de l'Empire turc? Soutiendrait-elle jusqu'au
bout l'auteur responsable des « atrocités bulgares? » N'avait- elle
pas d'autres rivaux à craindre que ces Slaves qui faisaient alors
son unique souci?
Entre ces deux politiques adverses. Tune et l'autre insuffii
samment éclaircies et peu sûres d'elles-mêmes, l'Allemagne
passe et fait son butin. Voilà toute l'histoire du Congrès.
La première et la plus grosse question fut la question des
Balkans. Le débat présente deux phases ou deux aspects. D'abord
l'Angleterre, avec obstination et rudesse, selon Taccord du
30 mai, s'oppose à la formation d'une « grande Bulgarie » et
s'efforce de maintenir les armées turques sur les Balkans. Elle
réussit. Mais cette victoire est sans lendemain. En fait, l'Angle-
terre n'a pas une combinaison durable à opposer au projet de
constitution d'un nouvel État slave.
Deux autres solutions seraient possibles : ou consolider la
Turquie ou introduire la Grèce en héritière de l'Empire turc. La
première de ces solutions s'évanouit, pour ainsi dire, par la
(1) Souv€nirs inédit» du comte P. Schouwaloff.
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490 REVUE DES DEUX MONDES.
volonté de l'Angleterre; c'est TAngletei^re, qui, par la conw
tion de Chypre et la proposition relative à la Bosnie et à THci
zégovine, donne Texemple du partage (1).
Quant à la solution « grecque, » après quelques velléités mal
définies, TAngle terre se dérobe. Craignait-elle de voir naître
une puissance maritime nouvelle dans TOrient de la Méditer-
ranée ? Sur ce sujet délicat et resté obscur, lord Beaconsfield
prononça, dans la séance du 5 juillet, un discours que le comte
Schouwaloff qualifie d' « éloquent : »
Une opinion erronée, dit le noble lord, attribuait au Congrès Tintention
de procéder au partage d'un État vieilli et non pas de fortifier, comme l'a
fait la Haute Assemblée, un ancien empire qu'elle considère comme essen-
tiel au maintien de la paix. Il est vrai que souvent, après une grande
guerre, des remaniemens territoriaux se produisent; la Turquie n'est pas
le seul État qui ait éprouvé des pertes territoriales ; TAngleterre, elle aussi,
à perdu des provinces auxquelles elle attachait beaucoup de prix et qu'elle
regrette aujourd'hui (s'agit-il de Calais?). On ne saurait donnera de tels
(1) En entendant lecture des propositions anglaises relatives aux Balkans, les
plénipotentiaires ottomans, qui ignoraient encore la convention Derby-SchouwalofT
et tous les arreufigemens secrets qui avaient préparé et « truqué • le Congrès, n'en
revenaient pas de surprise. Ils en étaient encore à croire que les plénipotentiaires
anglais les aideraient à défendre, autant que possible, l'intégrité de l'empire. Il
s'agissait, alors, d'arracher, à la future Bulgarie, Varna et le sandjak de Sofia :
« C'était le 22 juin ; en ville, on disait que les Anglais se montraient très raides et
que tout pouvait être rompu d'un moment à l'autre... Le 22 au matin, on préten-
dait que rien n'était arrêté ; à midi, on annonçait, au contraire, que l'entente était
effectuée et, bientôt après, lord Salisbury donnait lecture au Congrès de sa grande
proposition qui se trouve consignée dans le protocole IV... Les plénipotentiaires
ottomans étaient atterrés ; quelques heures auparavant, on leur assurait que la
question de Varna était fortement discutée, et maintenant, ils entendaient l'Angle-
terre proclamer du coup l'abandon de Varna et du sandjak de Sofia à la princi-
pauté de Bulgarie, se contenter, en retour, de l'exclusion des bassins du Mesta et du
Struma-Carassou des limites de la Roumélie orientale, ce dont on n'avait pas
entendu parler jusqu'alors, et proposer la formation, en dehors de la principauté
de Bulgarie, d'une province autonome avec frontières, milice locale, etc. » Le
pauvre Carathéodory essaya en vain de se défendre. Le prince de Bismarck lui coupa
la parole : « M. de Bismarck commença à dire très durement au plénipotentiaire
ottoman que s'il avait à parler, il devait le faire sur-le-champ et sans aucun retard.
Cependant, ajouta-t-il, Je ne puis pas admettre que, même dans le cas où le pléni-
potentiaire ottoman voudrait prendre la parole immédiatement, il s'en servit pour
présenter des objections, il n'en a pas le droit, puisque son gouvernement a signé
le traité de San-Stefano... Une pareille attitude, vis-à-vis d'une commission euro-
péenne, indiquerait de la part des plénipotentiaires ottomans l'intention d'entraver
la marche des travaux du Congrès. Je ne pourrais le tolérer, et si les plénipoten-
tiaires ottomans y persistent, je déclare que je me verrais obligé et que je suis
prêt à donner une sanction pratique à mes observations... (textuel). » (Souvenirs
inédits de Carathéodory pacha.) Ces sorties et ces menaces, d'autant plus
effrayantes qu'elles étaient plus vagues , faisaient rentrer sous terre « messieurs
Ips plénipotentiaires ottomans. »
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LB CONGRÈS D£ BERUN. 491
arrangemens ou rétrocessions le nom de partage, et le gouyemement grec
se tromperait complètement sur les vues de l'Europe... Uord BeaconsHeid
ajouta que « personne ne saurait douter de Tavenir de la Grèce, que les
États, comme les individus qui ont un avenir, sont en mesure de pouvoir
attendre. »
Consolation un peu austère... Le comte SchouwaloflF répondit
à lord Beaconsfield en faisant observer que les Slaves des Balkans
n'étaient pas seuls à vouloir « troubler la paix de l'Europe ; »
et on aboutit à un vote assez platonique, conforme à la proposi-
tion de la France et accordant à la Grèce une simple rectifica-
tion de frontière en Épire et en Thessalie. La Grèce voyait donc
l'occasion lui échapper. L'Angleterre et l'Autriche-Hongrie
veillaient sur Salonique (1).
Dégageons la réalité des phrases protocolaires. Malgré tes
protestations de lord Beaconsfield, la politique vers laquelle
s'acheminaient les puissances, soit par la force des choses, soit
par la conscience intime de leurs rivalités inconciliables, c'est
un partage de l'Empire ottoman, sinon un partage territorial, du
moins un partage en « sphères d'influences, » comme* on dira
plus tard, par la distribution et le « coupaillement » de la pé-
ninsule des Balkans entre les nationalités locales apparentées
aux grandes familles européennes.
On revient donc, d'abord, à la conception de la conférence de
CoDstantinople, — reprise déjà et élargie dans le traité de San-
Stefano, — et on constitue une « Bulgarie. » Bulgarie réduite,
il est vrai, Bulgarie diminuée, ligotée et suspecte : mais, enfin,
une Bulgarie, c'est-à-dire un État orthodoxe et slave, au plein
cœur de la péninsule, aux approches de Constantinople.
Deux millions de Slaves libérés de la domination turque,
réunis en une « principauté autonome et tributaire sous la
suzeraineté du Sultan, avec un gouvernement chrétien et une
.milice nationale ; » c'est de quoi amorcer l'avenir d'un nouveau
peuple oriental. Tel est le prix dont est payée la victoire slave.
Il n'y a plus qu'à voir grandir cette souche nouvelle, que le soc
(1) La situation de la Crète fut à peine touchée au Congrès. L'article 23 d a
traité de Berlin qui remplace l'article 15 du traité de San-Stefano dit simplement
qv'on appliquerai File le règlement organique de 1868. On attribue à M. Wadding-
ton ce mot qu'il aurait adressé à la colonie hellénique de Paris : « Nous avons
rencontré, au sein du Congrès, une volonté de fer qui nous a empêchés de nous .
occuper de la Crète, et cette volonté était celle de lord Beaconsfield. » Chrysta-
phkièf, Chjfprt ou la Crète , dans U Carre$pondant da 10 avril 1895
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492
REVUE DES DEUX MONDES.
de Plewna avait arrachée à l'obscurité séculaire où elle re-
posait.
Mais cette Bulgarie n'est pas une et entière : on lui a enlevé
ses accès à la mer. En outre, comme tampon entre elle et
Constantinoplo, on interpose une « Roumélie orientale, » pro-
vince bulgare, elle aussi, mais restant placée « sous l'autorité
politique et militaire directe du Sultan, » et jouissant seulement
de « lautonomie administrative, » — conception de diplo-
mates, admirable sur le papier, mais, au vrai, absurde, irréali-
sable, inviable. En plus, il reste, disséminée dans les autres
provinces européennes de l'empire, une troisième Bulgarie, —
la Bulgarie asservie, — qui, pourtant, ne se croit pas plus indigne
que les autres de l'attention de l'Europe. Donc, Bulgares dimi-
nués de la Bulgarie séparée, Bulgares excités de la Bulgarie
autonome, Bulgares exaspérés de la Bulgarie turque... On
entendra parler d'eux!
Le Congrès, et notamment l'Angleterre, poussent les précau-
tions contre la conquête russe jusqu'à laisser au Sultan « le
droit de passage pour les troupes, munitions, etc., par le sud du
sandjak de Sofia. » De sorte que le Balkan demeure, théorique-
ment du moins, la frontière et le rempart de la Turquie. C'est
à peine si le comte Schouwaloff, par une habile manœuvre
diplomatique, peut arracher à l'Angleterre la concession du
district de Sofia; sans quoi, la Bulgarie eût été non seulement
dédoublée, mais décapitée.
La Bulgarie n'en reste pas moins la création originale du
Congrès. L'histoire enregistre le fait : une nouvelle nation est
née dans les Balkans. Personnalité bien vivante, robuste et
envahissante qui, avant dix ans, aura brisé ses entraves et effacé
la démarcation factice établie par la diplomatie européenne entre
la « Bulgarie mécontente » et la « Bulgarie satisfaite. »
L'hellénisme écarté, le slavisme ayant poussé sa pointe
jusqu'aux approches de Constantinople, le germanisme réclame
sa part. L'Angleterre, qui a tout fait pour comprimer les pre-
miers, aide à l'expansion de celui-ci. Peut-être pense-t-elle
qu'elle obtiendra, par l'opposition des deux forces, l'équilibre.
Surtout, elle s'incline devant la volonté du prince de Bismarck.
Sic voln^ sicjubeo. C'est là qu'il prélèvera son « succès » et sa
commission de <( courtier honnête. »
Parallèlement au progrès slave en Bulgarie, le Congrès sano-
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LE CONGRÈS DE BERLIN. 493
tionne Textension de rautorité germanique sur la Bosnie et
l'Herzégovine.
Dans ce même discours « éloquent, » où lord BeaconsField
repoussait l'idée d'un « partage, » tout en s'y résignant, il re-
vendique, comme une initiative britannique, Tidée de mettre
ces deux provinces aux mains de rAutriche-Hongrie. Ce n'était
pourtant, au fond, que l'application de la convention de
Reichstadt. L'Autriche-Hongrie obtenait le paiement de sa sage
et prudente conduite pendant la guerre.
Voici comment lord Beaconsiield arrange les choses devant
l'aréopage :
Son Excellence saisit cette occasion pour repousser les insinuations
d'une partie de la presse qui a qualifié de « partage » la décision du
Congrès au sujet de la Bosnie et de THcrzégovine. C'est, au contraire, pour
prévenir un partage que cette décision a été prise. De nombreux précédons
historiques la justifient : la Bosnie abandonnée à elle-même, sans élémens
de bon gouvernement, entourée d'États indépendans ou demi-indépendans,
eût été, en bien peu de temps, le théâtre de luttes sanglantes. Dans cette
intention, la Grande-Bretagne a fait appel à une puissance voisine, forte et
intéressée au maintien de la paix : TEurope, partageant la môme pensée, a
remis à rAutriche-Hongrie Toccupation et l'administration de la Bosnie-
Son Excellence rappelle que plusieurs fois, soit dans des pays voisins, soit
ailleurs (en Italie et en Belgique probablement), une telle mission a été
confiée k TAutriche : rinitiative de la Grande-Bretagne ne prouve donc pas
qu'elle soit favorable à un partage..., etc.
Et voici, maintenant, ce qui s'était passé : dès le début des
complications, rAutriche-Hongrie avait jeté son dévolu sur les
deux provinces : elle avait fait connaître son intention de ne
laisser, à aucun prix, l'influence slave se développer dans le
Balkan occidental. A Reichstadt, la Russie, éclairée sur les
desseins de l'Autriche, y avait adhéré, en sacrifiant à la fois la
Serbie et, un peu, le Monténégro (1). Depuis, le prince de Bismarck
(1) Carathéodory pacha donne un détail précis et curieux sur rentcnte de
Reichstadt : « Il est bon de noter que Torigine de cette question (Bosnie et Herzé-
govine) remontait, s'il faut en croire certains récits, à l'entrevue des empereurs, à
Reichstadt, en juin 1876. Du moins, c'est ce qui a été affirmé sous serment par
M. Kogalniceano. Ce dernier a déclaré avoir eu entre les mains deux documens
écrits au crayon, Tun par le prince Gortschakoff, l'autre par le comte Ândrassy et
échangés entre eux à Reichstadt; les deux écrits, qui étaient formulés comme de
simples exposés d'idées, admettaient, dans l'iiypothèse d'une guerre russo-turque ,
la rétrocession delà Bessarabie êila Russie et l'extension de l'Autriche en Herzé-
govine-Bosnie. Plusieurs énonciations de lord Salisbury, pendant les discussions
officielles et privées, donnent lieu de croire que l'Angleterre, de son côté, s'était
famUiaritée aTeo cette idée, à V époque du conféreriez de Conslantinople,,. »
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i9i RETUB DES DEUX MONDES.
n'avait pas manqué une occasion de rappeler le thème de i
fluence austro-hongroise dans la péninsule.
Pendant la guerre, TÂutriche-Hongrie avait mis la main dan
les affaires des deux provinces. Au début, l'Angleterre (au té
moignage du comte Schouwaloff) s'était montrée pleine de mé-
fiance à regard de TAutriche-Hongrie. C'est donc quand le rap-
prochement se fut fait définitivement entre les deux puissances,
probablement au temps de la conférence de Constaniinople, mais
plus probablement à Berlin môme et sous l'œil de Bismarck,
qu'on laissa à l'Angleterre « l'initiative » revendiquée par lord
Beaconsfield, dans son discours du 5 juillet.
Tout étant ainsi préparé, l' Autriche-Hongrie,, dans la séance
du 8 juin, avait démasqué ses batteries :
Intéressée en première ligne, comme puissance limitrophe, rAutriche-
Hongrie a l'obligation de déclarer franchement et ouvertement que ses
intérêts les plus vitaux ne lui permettent d'accepter qu'une solution de la
question bosno-herzégovinienne qui serait apte à amener la pacification
durable desdites provinces et à empêcher le retour d'événemens cj^ui ont
fart courir de si graves dangers à la paix de l'Europe et créé à l' Autriche-
Hongrie, tout en lui imposant de grands sacrifices et de grandes pertes ma-
térielles» une situation intenable dont elle ne saurait accepter la prolon-
gation.
En réponse, lord Salisbury avait déposé la proposition qui se
résume en deux phrases :
La Porte ferait preuve de la plus haute sagesse si elle refusait de se
charger plus longtemps d'une tâche qui dépasse ses forces ; et en la con-
fiant à une puissance capable de la remplir, elle détournerait de l'Empire
des dangers formidables (c'était le décapité par persuasion) ; par ces motifs,
le gouvernement de la Reine propose aux puissances réunies que le
Congrès statue que les provinces de Bosnie et Henégovine seront occupées
et administrées par rAutriche-Hongrie.
Le prince de Bismarck s'associe immédiatement à cette pro-
position :
Ce n'est pas seulement un intérêt austro-hongrois, mais un devoir géné-
ral... l'Allemagne, qui n'est liée par aucun intérêt direct dans les affaires
d^Orlent, est d'avis que, seul, un État puissant et disposant des forces né-
cessaires à portée du foyer des désordres pourra y rétablir l'ordre et assu-
rer le sort et l'avenir de ces populations.
La thèse pouvait s'étendre et s'appliquer à d'autres provinces...
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LE CONGRÈS DE BERLIN. 495
Les plénipotentiaires turcs avaient appréhendé ce coup ter-
rible. Depuis quelques jours, ils négociaient pour le parer. On
corrigeait encore le traité de San-Stefano : mais, cette fois, pour
l'aggraver! Ils frappaient à toutes les portes, surtout à celle deg
plénipotentiaires anglais : là, fut leur seconde et non moins
pénible désillusion :
Les plénipotentiaires ottomans abordèrent lords Salisbury et Beacons-
field et les supplièrent d'user de leur influence pour faire rémettre» au
moins, le débat d'un ou deux jours, pendant lesquels on aurait le temps de
s'entendre. Les plénipotentiaires anglais les écoutèrent avec une attention
distraite ; pour toute réponse, lord Beaconsfield leur dit sèchement que les
décisions du conseil des ministres ottomans étaient celles d'une réunion
fort peu sage, pour ne rien dire de plus. Quant à lord Salisbury, il haussa
les épaules et leur dit : « Moi, je ne ferai rien; tous, vous pouvez tout
faire parce que je sais que vous ne pourrez rien. La politique de votre
gouvernement consiste à méconnaître ses intérêts les plus évidens. » Après
quoi, il se retira...
A ceux qui lui demandaient pourquoi il avait assumé le rôle d'initiateur
de l'occupation autrichienne, lord Salisbury répondait que, comme la pror
position en devait être immanquablement formulée, il avait pensé qu'il
serait avantageux qu'elle fût faite par l'Angleterre plutôt que par l'Alle-
magne (1)...
Quand, en séance du Congrès, la proposition se fut produite,
appuyée par les trois puissances directrices de la Haute Assem-
blée et soutenue par « l'éloquence » de lord Beaconsfield, la
Turquie ne pouvait que s'incliner. Pourtant, il y avait une puis-
sance que l'extension de l'Au triche-Hongrie vers l'Adriatique
devait préoccuper, c'était Tltalie. Elle était représentée au
Congrès par un diplomate de la vieille école, avisé et expéri-
menté, à qui sa carrière déjà longue donnait une certaine con-
fiance en lui-même, le comte Corti.
Les plénipotentiaires ottomans étaient allés lui conter leurs
peines : ils n'en avaient rien tiré. H a dit, plus tard, qu'il avait
ou croyait avoir quelques assurances du côté de Bismarck. Quoi
qu'il en soit, en séance, il esquissa un geste :
Le seul qui s'avisa, non d'appuyer les plénipotentiaires ottomans, mais
simplement de faire entendre une voix qui ne fût point tout à fait à Tunis-
son avec celle du président, ce fut le comte Corti. Il demanda au comte
Andrassy à quel point de vue son gouvernement se plaçait relativement h
(i> Souvenirs inédits de Garathéodory pacha.
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496 REVUE DES DEUX MONDES.
Toccupation. La demande était formulée dans des termes assez vagues.
Cependant, aussitôt que le comte Gorti eut prononcé ces paroles, le comte
Andrassy se tourna d'abord du côté du prince de Bismarck, et puis, regar-
dant le comte Corti dans les yeux : « Monsieur le Plénipotentiaire d'Italie,
dit-il. rAutriche, en occupant la Bosnie et THerzégoyine, se place au point
de vue européen. Je n'ai rien à ajouter. » Cette réponse produisit, sur le
comte Gorti, un effet extraordinaire. Non seulement il ne répliqua rien dans
le moment même, mais plus tard aussi, il n'ouvrit plus la bouche ni lui ni
son collègue d'Italie, le comte de Launay, et lorsque, dans la suite, les
plénipotentiaires ottomans les supplièrent de proposer que l'occupation
n'eût qu'un caractère provisoire, le comte Gorti s'y refusa en disant qu'il
n'y pouvait rien et qu'il avait été averti que son immixtion serait considérée
comme un coatis belH (1).
Tout cela, naturellement, ne figure pas aux protocoles.
Lord Beaconsfield compléta ses explications en développant
le seul argument fait pour frapper l'opinion publique en Angle-
terre :
Si le Congrès laissait les provinces dont il s'agit dans l'état où elles se
trouvent actuellement, on verrait reparaître la prédominance de la race
slave, race qui est peu disposée à faire justice aux autres...
Gortschakoff, engagé depuis Reichstadt, n'avait qu'à boire le
calice. Il dit simplement « que la motion anglaise rentrait dans
les vues générales de la Russie. »
Les plénipotentiaires ottomans ne pouvaient pas encore se
résigner à un tel sacrifice. Ils étaient sans instructions. Ils
n'avaient ni cédé, ni rompu; leur position était affreuse; ils
« tremblaient, » c'est le mot dont ils se servent à diverses
reprises pour exprimer leur angoisse.
... Immédiatement après la séance, ils furent fortement attaqués par
leurs collègues d'Autriche et d'Angleterre... Lord Beaconsfield ne se con-
tenta plus de conseiller. 11 mena^çait ouvertement. 11 accusait les plénipo-
tentiaires ottomans, ce qui était plus grave, de contrecarrer les projets de
l'Angleterre, de la placer dans une position telle qu'elle ne pourrait plus
défendre la Turquie ni contre les principautés, ni contre la Grèce...
Il n'y avait pas seulement les menaces de lord Beacons-
field :
Les plénipotentiaires ottomans avaient appris, dès le lendemain de la
séance, que le prince de. Bismarck suggérait à l'Autriche d'entrer en Bosnie
(1) Souvenirs inédita de Carathéodory pacha. — Voyei le récit émanant; dit-on,
dn cabinet de M. Waddlngton et qui parut dans la Neue freie Presse, du 31 août
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LE CONGRÈS DE BERLIN. 497
sans attendre l'assentiment de la Sublime Porte... Les préparatifs mili-
taires de cette puissance, les paroles graves du prince de Bismarck, Tauto-
rité de ses conseils, les mots les puissances aviseront à leurs propres intérêts y
qu'il avait prononcés en plein Congrès, le procès-verbal déclaré ouvert, les
reproches et les menaces de lord Beaconsfield indiquaient surabondamment
la gravité de la situation et la nécessité d'y. parer le plus tôt possible par
un expédient quelconque (1).
L'expédient fut la rédaction d'une clause (11 juillet) destinée
à rester secrète, mais sauvant la face de la Turquie et subordon-
nant f occupation temporaire^ par F Autriche-Hongrie, de la
Bosnie et de l'Herzégovine avec le district de Novi-Bazar, à une
entente préalable avec la Turquie (2).
Ce n'étaient que des paroles. La plus belle conquête de toute
la campagne était faite par l'An triche-Hongrie, sans tirer Tépée,
sans bourse délier, malgré la Turquie, malgré la Russie, mal-
gré l'Italie. Bismarck pouvait répéter son mot: ««Le Congrès,
c'est moi (3) ! »
L'influence germanique mettait le pied sur la péninsule des
Balkans.
Gorlschakoff avait voulu se mesurer avec Bismarck : il était
battu. Les longs sacrifices de la politique russe en 1863, en 1866,
en 1871, aboutissaient à ce formidable échec. L'Europe, qui se
réunissait pour la première fois depuis les succès de l'Alle-
magne, eût pu demander à celle-ci sinon des comptes, du moins
des compensations : au contraire, elle lui ménageait un nouvel
accroissement.
Le prince de Bismarck, en ramassant, au profit de « la plus
(1) Souvenirs inédita de Carathéodory pacha.
(2) Voici le texte de cette clause secrète : « Sur le désir exprimé par les pléni-
potentiaires ottomans au nom de leur gouvernement, les plénipotentiaires austro-
hongrois déclarent, au nom du gouvernement de S. M. I. et R. Apostolique, que
les droits de souveraineté de S. M. I. le Sultan sur les provinces de Bosnie et
d'Herzégovine ne suhiront aucune atteinte par le fait de l'occupation dont il est
question dans l'article relatif aux dites provinces du traité à signer aujourd'hui ;
que Toccupation sera considérée comme provisoire et qu'une entente préalahle sur
les détails de l'occupation se fera immédiatement après la clôture du Congrès
entre les deux gouvememens.
« Berlin, le 13 juillet 1878.
« Andrassy, Karolyi, Haymerlé. »
(3) J. de Witte, Quinze ans d'histoire. Note d'une conversation de l'agent rou-
main Liteano avec Odo Russell, ambassadeur d'Angleterre, le 26 avril : « Bismarck
n'a fait, jusqu'à présent, que des jeux de mots sur la question d'Orient; il a em-
prunté le dernier à Louis XIV : « Le Congrès, c'est moi (p. 378). »
TOiti XLVii. — 1908. 32
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493 BEVUE DES DEUX MONDES.
grande Germanie, » le bénéfice des victoires russes dans »o
Balkans, s'assurait, pour toujours, de la fidélité de l'Autriche :
il dérivait vers le Danube les forces de l'Allemagne du Sud et
dégageait ainsi le Nord ; il jetait les bases de la « triple alliance »
en démontrant à l'Italie son impuissance et celle des nations
occidentales.
Ni l'Angleterre, ni la Russie, ni la France n'avaient su « se
retourner » assez promptement en présence du fait nouveau, à
sdvoir la constitution de l'Allemagne impériale. Elles s'étaient
attardées sur leurs vieilles querelles, leurs vieilles passions et
leurs vieilles idées. La diplomatie anglaise, notamment, avec
sa confiance un peu hautaine, s'était laissé prendre au piège si
habilement tendu. Elle s'était chargée d'introduire l'Allemagne
dans la péninsule et à Constantinople.
Tous les autres actes du Congrès se rattachent h ce nœud.
La Roumanie est proclamée indépendante. Mais, après un
débat des plus pénibles pour elle et où elle fut abandonnée de
tous, elle doit accepter^ volens nolensj la Dobroudja un peu
agrandie en échange de la Bessarabie rendue par elle à la Russie.
Sur l'insistance de la France, qui, il est vrai, l'avait défendue
pour obtenir une meilleure frontière vers la Dobroudja, elle finit
par adhérer à une clause du traité qui accorde la nationalité et
l'égalité des droits aux Israélites de Roumanie (1).
La Russie, comme récompense de ses victoires, ne gagne, en
Europe, que la rétrocession de la Bessarabie. Et cela, au prix
de la longue inimitié du jeune royaume, allié de la veille et
avec lequel elle eût eu tant d'intérêt à entretenir le souvenir de
la « confraternité d'armes. »
La Serbie et le Monténégro sont déclarés également indépen-
dans. Ils recueillent aussi quelques avantages territoriaux. Mais
la première de ces principautés se voit barrer le chemin de Salo-
nique et elle perd, à peu près, l'espoir d'un développement ma-
(1) Les délégués roumains, MM. Bratiano et Rogalniceano, quoique représen-
tant un État belligérant et victorieux, ne furent pas admis à participer aux tra-
vaux du Congrès. Ils furent seulement « entendus » par les représentans des pois»
sauces. Ils présentèrent im Mémoire et plaidèrent leur cause avec chaleur, mais
on savait d'avance que c'était en pure perte et que les positions étaient prises : an
des secrétaires du Congrès, M. le comte de Mouy, écrit : « Je plaignais à part moi
les deux délégués roumains en les entendant développer leur argumentation judi-
cieuse et illusoire. Ils avaient, au surplus, l'air fort triste, l'un et l'autre, et n*ao»
complissaient leur mission que par devoir et sans aucune espérance. » {fievue des
Veux Mondes, {•' novembre 1904.)
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LE CONGRÈS DE BERLUf. 4&9
ritime, soit vers la mer Egée, soit vers la mer Adriatique. Le
Monténégro est plus avantagé, son cadre d'action s'élargit, no-
tamment du côté de la mer, où il garde Antivari ; mais n'obte.
nant pas les ports de Spizza et de Dulcigno, il se résigne^ pour
le moment du moins, à une forte diminution des espérances
slaves sur le rivage Adriatique.
La Turquie est sauvée encore une fois. Non seulement elle
garde Constantinople, dont l'Europe est plus que jamais embar-
rassée, mais elle reprend tout le territoire que le traité de San-
Stefano lui avait enlevé, de la mer Egée jusqu'aux Balkans, —
sauf une rectification de frontière éventuelle, mais non déter-
minée encore, au profit de la Grèce, en Épire et en Thessalie...
EDe échappe à l'étreinte russe, et probablement pour toujours.
Pourtant, une indemnité de guerre de 300 millions de roubles,
qui sera réglée par des arrangemens particuliers entre la Tur-
quie et la Russie, laisse à celle-ci un moyen de pression sur la
Porte, incapable de se libérer dans un court délai.
Le Turc conseiTe encore, — à l'exception de Chypre, —
les îles de l'Archipel et de la Méditerranée, et même la Crète. Il
est soigneusement maintenu dans son rôle de « portier des
Détroits, d On n'a rien trouvé de mieux pour sauvegarder l'équi-
libre en Orient. La chrétienté, réunie, une fois de plus, pour
décider en maîtresse et du fait et du droit, n'a pas osé abolir le
fait de l'occupation musulmane, ni problamer le droit des popu-
lations européennes sur l'Europe. Lord Beaconsfield a déclaré,
en plein Congrès, que « l'une des bases principales de la paix
générale est l'indépendance du sultan comme souverain euro-
péen. tt
En Asie, les conditions générales du traité de San-Stefano
n'étaient pas sensiblement modifiées. La Turquie cédait définiti-
vement à la Russie les territoires, d'Ardahan, Kars et Batoum;
les deux premières conquêtes constituaient, au profit de cette
dernière puissance, une voie de pénétration vers l'Asie Mineure
et pesaient sur le monde musulman. Les craintes de l'Angleterre
au sujet de la route du commerce vers l'Inde par les sources de
l'Euphrate avai^it été apaisées par la rétrocession de Bayazid et
de la vallée d'Alaschkerd à la Turquie et par la remise à la Perse,
par la Turquie, de la ville et du territoire de Khotour.
En somme, le résultat le plus important, en Asie, c'était la
prise de possession de Batoum par la Russie ; Batoum, il est vrai,
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SOO REVUE DES DEUX MONDES.
est déclaré port franc. Mais Batoum assure à la Russie la domi-
nation de la Mer-Noire ; Batoum lui permet l'exploitation de la
riche région pétrolifère du Caucase; Batoum pèse sur la Perse et
sur TArménie. On comprend Ténergie avec laquelle le comte
Schouwaloff défendit cette conquête que. les armes russes
n'avaient pu achever, le dépit de l'opinion publique anglaise
quand la clause de la convention du 30 mai relative à Kars et à
Batoum fut révélée et, enfin, l'ironie du prince de Bismarck
répétant, en face, à lord Beaconsfield, « combien il serait heureux
que le gouvernement britannique, qui a de grands intérêts dans
ces contrées, fût satisfait par cet arrangement (1). » Lord Bea-
consfield ne cacha pas sa mauvaise humeur d'une annexion
« qu'il ne saurait approuver. » Mais la décision était prise. La
paix ou la guerre dépendaient de l'engagement remontant au
30 mai.
Le sort de Batoum, et par conséquent de la Mer-Noire,
n'était, devant le Congrès, qu'un des élémens de la question plus
générale de l'équilibre maritime. La grande préoccupation et le
grand tourment de l'Angleterre étaient là. Mais ses craintes et
ses désirs étaient égalen^ent obscurs ou difficiles à avouer. L'An-
gleterre était très embarrassée entre ses traditions, ses déclara-
tions, toujours favorables à l'intégrité de l'Empire ottoman, et
ses aspirations nouvelles, qui commençaient à la poser en héri-
tière d'une partie de cet* empire. Il y eut, là, de la part de ses
représentans au Congrès, un travail très serré et très complexe
destiné à couvrir le passé, à sauver le présent et à préparer
l'avenir. Ils s'efforcèrent de trouver, au profit de leur pays, sur
son élément naturel, la mer, la contre-partie de l'extension d'in-
fluence obtenue par la puissance slave et par la puissance ger-
manique sur le continent.
Selon le mot de Chateaubriand, c'est un « décret de la Pro-
vidence » qui a confié à une domination non chrétienne la garde
des Détroits et celle des Lieux-Saints. Le litige perpétuel qui
divise, au sujet de ces positions et de ces territoires, les peuples
de l'Europe, ne rencontre que dans cet état de fait ses courtes
périodes d'accalmie. Le conflit est d'autant plus aigu, aujour-
d'hui, que la seule voie naturelle et libre entre l'Europe et
l'Asie a été doublée, depuis 1869, par le canal de M. de Lesseps.
(1) Séance du 6 juillet.
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LE CONGRÈS DE BERLm. 501
Le commerce du monde vient s'engouffrer dans cet étroit goulot.
Cependant les régions qui l'avoisinent et qui ont été le berceau
de la civilisation restent une proie encore indivise et que,
seules, les armes turques défendent contre les entreprises euro-
péennes.
L'Orient méditerranéen, à Constantinople, aux Détroits,
dans les îles de TArchipel, en Asie Mineure, en Syrie, au canal
de Suez, en Egypte, pose le grand problème des passages, — pas-
sages par terre et passages par mer : route de Tlnde et route du
Pacifique.
Que déciderait-on, sur ce sujet, à Berlin?
Les trois puissances impériales : Russie, Allemagne, Angle-
terre, sont en présence; les puissances méditerranéennes :
France et Italie, un peu en arrière, surveillent le jeu; enfin les
nationalités naissantes : Grèce, Bulgarie, Roumanie, dans l'attente,
prêtes à ramasser les miettes de la table.
L'Angleterre était la plus énergique et la plus allante de
toutes. C'était elle qui avait « allumé » les feux. Elle copsidère
la Méditerranée, de par l'importance des chemins de l'Inde,
comme sa chose. Elle s'était efforcée de ressaisir la route de
terre par la clause reprenant à la Russie les sources de
TEuphrate. Restaient, maintenant, les passages de la mer.
Pour ce qui était de la navigation par les Détroits, on avait
essayé, depuis 1856, deux ou trois rédactions différentes qui
n'avaient jamais paru satisfaisantes. Les puissances méditerra-
néennes voudraient, à l'aide de la clef des Détroits, détenue par
le Turc, enfermer la Russie dans la Mer-Noire; la Russie voudrait,
par le même procédé appliqué en sens contraire, clore la Mer-
Noire aux flottes européennes, tout en laissant la porte ouverte à
ses propres navires de guerre. Le Turc voudrait se servir de son
avantage pour se faire des alliés ou pour se protéger contre ses
adversaires. Intérêts contradictoires qu'aucune formule ne con-
ciliera.
En principe, par les conventions antérieui'es au Congrès de
Berlin, la doctrine qui a prévalu, c'est la clôture des Détroits
aux navires de guerre. Cependant, le traité du 30 mars 1856
avait autorisé chacune des puissances à entretenir une flotte en
permanence dans la Mer-Noire. Cette convention avait été abolie
à Londres, en 1871. Aux préliminaires de San-Stefano, la
Russie, poursuivant ce succès, avait déclaré que le Bosphore et
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502 RETLB DES DBOX MONDES.
les Dardanelles resteraient ouverts, en temps de guerre comiu
en temps de paix, aux navires marchands des États neutre
arrivant des ports russes ou en destination de ces ports; elle
avait interdit au Suttan d'établir un blocus fictif visant les ports
de la Mer-Noire et de la mer d'Azoff . C'était la porte entr'on-
verte. Toutefois, la Russie avait reconnu que la question des
Détroits relevait des puissances européennes.
A Berlin, on fut bien embarrassé ; toutes ces surcharges suc-
cessives rendaient « le droit » de plus en plus obscur; on l'obs-
curcit encore. Dans la séance du H juillet, lord Salisbury fit la
déclaration suivante :
Je déclare, de la part de rAngleterre, que les obligations de Sa Majesté
britannique concernant la clôture des Détroits se bornent à un engagement
envers le Sultan de respecter à cet égard les déterminations indépendantes
de Sa Majesté conformes à Tesprit des traités existans.
Cela voulait dire, apparemment, que le Sultan serait libre de
faire ce qu'il voudrait et, par conséquent, d'ouvrir les Détroits à
ses amis et de les fermer, le cas échéant, à ses adversaires. Mais
le comte Schouwaloif répliqua aussitôt :
Que les plénipotentiaires de Russie, sans pouvoir se rendre compte
exactement de la proposition britannique, demandaient de leur côté lln-
sertion au protocole : qu'à leur avis, le principe de la clôture des [Détroits
est un principe européen, et que les stipulations antérieures ne sont pas
abrogées et restent obligatoires pour le Sultan ainsi qu§ pour les autres
puissances...
Auctm vote ne sanctionna l'une ou l'autre proposition, ni ne
fit connaître l'avis du Congrès. Seulement, il fut admis que toutes
les stipulations antérieures non abrogées étaient maintenues:
conclusion qui paraissait, implicitement, favorable aux propo-
sitions russes.
Cependant^ la proposition britannique n'était pas sans effet.
En réclamant, pour le Sultan, toute liberté d'action, l'Angleterre
combine cette revendication avec une manœuvre longtemps
cachée, mais qui explique toute son attitude. Depuis le 4 juin,
— mais sans qu'il en ait été fait une seule fois mention dans les
discussions et les protocoles du Congrès, — l'Angleterre avait
ou croyait avoir les mains garnies au point de vue de l'équilibre
mai'itime. Elle avait contracté une alliance défensive avec le
Sultan faisant, en quelque sorte, un traité d'Unkiar-Skelessi à
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LE CONGRÈS DE BERLIN. 503
rebours ; et, comme gage territorial de cette situation éminente
dont elle s'emparait dans TOrient méditerranéen, elle avait
arraché au Sultan le droit (f occuper et (ï administrer Ptle de
Chypre.
Ainsi munis et s'enorgueillissant de cette combinaison im-
prévue, les ministres anglais s'étaient crus les maîtres des événe-
mens et s'étaient persuadés qu'ils avaient contre-balancé, au profit
de leur pays, les avantages obtenus par les autres puissances.
L'idée était toute personnelle k lord Beaconsfield. Dès 1847,
il avait écrit dfms Tancrède : « Les Anglais ont besoin de Chypre,
et ils le prendront comme compensation. Ils ne feront pas les
affaires des Turcs, de nouveau, pour rien. Ils ont besoin d'un
nouveau marché pour leurs cotons. L'Angleterre ne sera jamais
satisfaite jusqu'à ce que la population de Jérusalem porte des ,
turbans en calicot (1). » C'était poser une double candidature à
la fois à rhéritage de Chypre et de la Palestine. Depuis 1847,
la France s'était attachée tout particulièrement aux affaires des
Lieux-Saints et du Liban ; les « réserves » de M. Waddington
empêchaient que cette question fût abordée au Congrès.
Restait donc Chypre. Telle fut la genèse de la prise de pos-
session de cette île : elle fut expliquée et justifiée, pour la
galerie, par la circulaire du Foreign Office, datée du 30 mai 1878,
qui donnait la convention relative à Chypre comme une « con-
vention de précaution. »
La seule mesure qui puisse fournir une garantie substantielle pour la
domination ottomane dans la Turquie d'Asie... est un engagement, de la
part d'une puissance assez forte pour l'accomplir, que tout nouvel empiéte-
ment par la Russie sur le territoire turc, en Asie, sera empêché par la
force des armes. Un pareil engagement, s'il est contracté complètement et
sans réserve, empêchera la réalisation d'une telle éventualité et donnera en
même temps aux populations des provinces asiatiques la confiance néces-
saire que la domination turque en Asie n'est pas destinée à une chute pro-
chaine...
Les deux « précautions » prises par l'Angleterre contre
l'expansion slave sur les domaines du Sultan apparaissent en
pleine lumière. En Europe et sur terre, c'est la constitution de
la Roumélie orientale détachée de la grande Bulgarie, avec
défense militaire, par la Turquie, de la chaîne des Balkans ; en
(1) Cité par Baron d'Avril, le Congrès de Berlin (p. 351).
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"'^T'^^^^^l^
501 REVUE DES DEUX MONDES.
Asie et sur mer, c'est un traité défensif conclu entre l'Angle-
terre et le Sultan, laissant à celui-ci, par une interprétation
favorable, « la disposition des Détroits » (c'est-à-dire l'occupa-
tion éventuelle des Détroits par la flotte anglaise), le tout appuyé,
en fait, sur l'occupation de l'île de Chypre.
Ces deux avantages, l'Angleterre en avait obtenu la recon
naissance de la part de l'Allemagne, par une négociation préli-
minaire au Congrès, à charge pour elle de concourir à l'attribu-
tion à l'Autriche-Hongrie de l'administration en Bosnie et en
Herzégovine. Ainsi, tout s'éclaire à la fois (1).
Parmi ces marchandages, on perdait de vue le motif qui
avait été l'origine de la guerre, « Tamélioration du sort des
chrétientés d'Orient. » Il ne faut pas croire, cependant, que le
Congrès ne se soit pas occupé de cette noble cause. Le président,
prince de Bismarck, ne manque jamais d'insister sur « la
haute mission civilisatrice » qui appartient, de ce chef, aux
puissances. La Russie y veille, bien entendu, et la France, qui
s'est appliquée à ménager le reste d'influence que son œuvre
traditionnelle, soit religieuse, soit libérale, lui conserve en
Orient, la France a adopté pour ligne de conduite d'aider, au-
(i) Personne n'a mieux compris et mieux expliqué le jeu de cette convention
du 4 juin, qui lia toutes les parties engagées simultanément devant lé Congrès,
que Carathéodory pacha. Il en souffrit le premier et très cruellement, car cette
entente secrète ruina d'avance toute son action : « La convention anglo-turque et la
cession de Chypre qui venaient d'être divulguées ài ce moment contribuaient aussi
à exciter la convoitise des Autrichiens. Ceux-ci avaient eu de très bonne heure
connaissance de l'arrangement secrètement conclu entre l'Angleterre et la Turquie ;
il ne faut pas en douter, pas plus qu'il n'y a lieu de douter qu'ils auront mis dans
le secret M, de Bismarck, vis-à-vis duquel le comte Andrassy n'aurait jamais
osé garder le silence sur un sujet de pareille importance ; et, pendant que les
Anglais, qui avaient pris Chypre, trouvaient tout naturel de seconder l'occupa-
tion de la Bosnie par les Autrichiens, ceux-ci, de leur côté, devaient évidemment
redoubler d'efforts pour ne pas sortir du Congrès moins avantageusement que les
Anglais.
M Le 4 juillet, un télégramme de la Porte affirmait aux plénipotentiaires otto-
mans l'existence d'une convention signée entre l'Angleterre et la Turquie au sujet
de l'Asie Mineure et de Chypre. Us furent on ne peut plus contrariés de n'avoir
pas connu plus tôt un fait de cette importance (seuls, donc, ils n'étaient pas dans
le secret) qui, s'il avait été connu à temps, leur eût donné le droit d'exercer sur
les plénipotentiaires britanniques une pression beaucoup plus forte que cela n'avait
été le cas. Le 7 juillet, la convention était ébruitée et probablement publique k
Londres. Immédiatement, on connut le fait à Berlin et, dès ce moment, les Autri-
chiens, profitant du désarroi causé dans les rangs de ceux qui ne la connaissaient
pas d'avance (c'est-à-dire tout le monde, sauf l'Angleterre, l'Allemagne et TAutriclie
elle-même) se montrèrent encore plus intraitables dans leurs exigences. • {Souve-
nirs inédiii.)
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LE CONGRÈS DE BERLIN. o05
tant que possible, les puissances secondaires ; elle défend tou-
jours la tolérance et la liberté religieuses. En même temps, elle
appuie les porteurs de Dette ottomane. La France est une
grande exportatrice de principes et de capitaux.
Ce sont ses plénipotentiaires qui soumettent au Congrès un
article (devenu article LXII du traité) assurant à tous les cultes
la liberté, Tégalité devant les tribunaux, l'accession aux emplois,
aux honneurs, etc. Ces mesures, applicables même dans les
pays détachés de l'Empire ottoman ou obtenant une administra-
tion autonome, n'allèrent pas sans difficulté, notamment pour
les israélites de Roumanie et, ici, la motion françaisjB se heurta
à une vive opposition des plénipotentiaires russes; mais l'Angle-
terre était entièrement favorable à la proposition, qui fut soute-
nue également par le prince de Bismarck. L'égalité des cultes
devient, pour la première fois, la loi contractuelle de l'Orient.
C'est la France également qui introduisit au Congrès les ré-
clamations territoriales de la Roumanie et de la Grèce. La lutte
fut ardente autant que les intérêts étaient complexes, et si le
Congrès ne ratifia pas entièrement ses initiatives, il en tint
compte, puisqu'il attribua à la Roumanie un complément de
territoire, de Rassova à Silistrie, ainsi que le delta du Danube
avec l'Ile des Serpens; de même, conformément à une proposi-
tion française, il accorda, en principe, une importante rectifica-
tion de frontière à la Grèce, enÉpire et enThessalie(art. XXIV),
les puissances restant médiatrices entre la Turquie et la Grèce,
en cas de difficulté. La France proposa, par extension de l'ar-
ticle XXII du traité de San-Stefano, le droit de protection offi-
cielle des ambassades sur les ecclésiastiques, les pèlerins et les
moines voyageant dans la Turquie d'Europe et la Turquie
d'Asie, ainsi que sur les établissemens religieux, dans les Lieux-
Saints et ailleurs (art. LXII).
Ses plénipotentiaires, entrés si timidement d'abord et avec
tant de précautions, s'étaient sentis peu à peu raffermis et
portés en quelque sorte par la force de leur situation. On se
montrait empressé h leur égard ; on enregistrait leurs moindres
avis; on leur confiait les besognes délicates de médiation et de
rédaction. Et personne plus que le prince de Bismarck ne veil-
lait à faciliter et à ennoblir leur tâche. Quel changement! C'est
que personne mieux que le prince ne comprenait l'importance
de l'adhésion de la France à l'œuvre des puissances maîtresses
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S06 REVUE DES DEUX MONDES.
du Congrès. Si la France avait fait défaut ou avait discuté, son
abstention ou ses critiques menaçaient l'unanimité, et tout était
en question.
L'Italie était peu satisfaite. De vagues velléités favorables à
la Russie qu'elle avait manifestées au début (par crainte de
l'influence grandissante de l'Autriche-Hongrie dans la zone
adriatique) ne lui avaient pas porté bonbeur. Sa présence avait
été pour ainsi dire omise, et son premier plénipotentiaire, le
comte Corti, se plaignit d'avoir été trompé par le prince de
Bismarck. Celui-ci voulait probablement faire sentir aux Ita-
liens l'intérêt qu'ils trouveraient à s'abriter désormais sous l'aile
de l'Allemagne.
^Quoi qu'il en soit, l'Italie, seule, ne pouvait agir; mais si
son bumeur morose se fût épanchée dans le sein de la France,
si toutes deux, réclamant, devant le Congrès, leur rôle de puis-
sances méditerranéennes et de puissances d'équilibre, s'étaient
placées résolument entre les deux groupes, la Russie eût eu le
moyen de manœuvrer.
L'avantage qu'une attitude, à la fois plus souple et plus
dégagée, eût assuré à la France, fut pressenti par les chefs du
Congrès. Ils prirent les devans,si bien qu'ils firent, d'eux-mêmes,
à cette puissance, une situation plus belle que celle même sur la-
quelle paraissent avoir tablé ses représentans et son gouvernement.
C'est ainsi, qu'en dépit des fameuses « réserves, » les pléni-
potentiaires français furent contraints, en quelque sorte, de
saisir une occasion qui se présentait à eux de faire sanctionner
par le Congrès la politique traditionnelle de la France dans les
Lieux-Saints et, d'une façon générale, ce qu'on est convenu
d'appeler le « protectorat catholique » en Orient. La Haute
Assemblée reconnut, à ce titre^ « les droits acquis à la
France, » c'est-à-dire ime autorité précieuse dans toute l'étendue
de l'empire et principalement dans ces régions si importantes,
la Palestine et la Syrie.
Bientôt une autre circonstance s'offrit oti la France put
encore prendre avantage. Avec la portée toujours considérable
des initiatives françaises en Europe, elle décida de l'orientation
future de la politique européenne : c'est à partir de cette heure,
en effet, que la France se retourna vers ses intérêts méditerra-
néens. De nouveaux horizons s'ouvrirent; les puissances sa
précipitèrent vers « l'expansion coloniale. »
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LE CONGRÈS DE BERLIN. 591
Parmi ces silences éloqueiis, qui sont pour ainsi dire la
trame secrète du Congrès de Berlin, il en est un qui ne fut pas
rompu une seule fois, mais dont le sujet troubla sans cesse les
esprits. On n'en parlait jamais, on y pensait toujours. Il s'agis-
sait de rÉgypte.
L'Egypte, c'est, par excellence, « la route de l'Inde. » Depuis
Aboukir, l'Angleterre n'a jamais perdu dé vue la terre des
Pharaons. Le canal de Suez, percé de la main de M. de Lesseps,
accrut sa vigilance. Les folies financières d'Ismaïl donnèrent
prise à son contrôle. L'achat des actions du canal afficha ses
ambitions.
La situation diplomatique de l'Egypte était assez singulière.
Appartenant toujours à l'Empire turc, elle réclamait, depuis le
temps de Méhémet-Ali, une certaine liberté de mouvement
que plusieurs f)uissances, et, au premier rang, la France, avaient
admise et encouragée. Elle ne suivait plus absolument le sort
de la Turquie. En 1877, au cours des négociations qui précé-
dèrent la guerre, cette situation spéciale s'était compliquée
encore. L'Angleterre avait stipulé que l'Egypte et le canal de
Suez seraient hors de l'atteinte des hostilités et, pourtant, les
troupes du khédive avaient vaillamment combattu, à Plewna,
dans les armées ottomanes.
Quand l'heure des négociations sonna à Berlin, les précau-
tions prises par l'Angleterre se renforcèrent des « réserves »
faites par 1b France. L'Angleterre avait soustrait l'Egypte aux
conséquences de la guerre ; la France prétendait la soustraire
aux conséquences de la paix. L'Egypte fut nommément dési-
gnée dans la note française parmi les régions dont le Congrès
n'aurait pas à s'occuper.
C'est une question de savoir s'il n'eût pas été plus sage de
laisser à l'Europe, qui paraissait vouloir consolider alors ce qui
restait de l'Empire turc, la possibilité d'étendre au rivage afri-
cain les garanties qu'elle prenait si solennellement pour les
provinces européennes et asiatiques. Mais la politique fran-
çaise subissait alors des influences diverses.
Quoi qu'il en soit, les événemens avaient marché ; la « ques-
tion d'Egypte » était née et se développait en même temps que
la question d'Orient. Peut-être pourrait-on dire qu'elle mûrit
précisément à Plewna.
La crise financière s'était accrue des dépenses faites pour
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'---^pm
508 REYUB DES DEUX BfOIfDBS.
mobiliser, équiper et entretenir les 30000 hommes envoyés en
Macédoine. Quelque temps auparavant, dès les derniers mois
de 1875, le gouvernement britannique avait fait procéder à une
enquête sur la situation des fonds égyptiens et il avait favorisé
la création, par l'intermédiaire de VAnglo-Egyptitm Bank
(février 1876), d'une banque nationale destinée à gérer les
affaires du khédive. La France était intervenue au nom de ses
propres créanciers. Â partir de ce moment, les porteurs de
fonds, les bond-holders, furent les instrumens des deux poli-
tiques en Egypte et menèrent le train.
La France fut rapidement distancée : en mai 1876, création
de la Caisse de la Dette publique sous la haute surveillance de
commissaires européens. En décembre 1876, création du con--
trôle à deuxj qui fut l'origine du condominium; les contrôleurs
généraux sont l'un anglais et l'autre français ; ils sont chargés
l'un des recettes, l'autre de la comptabilité et de la Dette pu-
blique ; ils assument, en un mot, toute la responsabilité de la
gestion financière en Egypte, sans toutefois avoir l'autorité né-
cessaire pour arrêter le flux des dépenses.
Après la guerre de Turquie, la caisse étant vide, une enquête
nouvelle est ordonnée par décrets khédiviaux du 27 janvier et
du 30 mars 1878. Une commission internationale, dont un Fran-
çais, M. de Lesseps, avait la présidence nominale, et un Anglais,
sir Rivers Wilson, la présidence effective, reçoit les pouvoirs
les plus étendus.
A partir de ce moment, on sent la main anglaise, plus forte
et plus pressante que jamais, dans les affaires égygtiennes. Sur
les lieux, les choses se précipitent. L'agent français 'au Caire
écrit :
Je me rappelai alors toutes les phases de la période qui venait de s'écou-
ler et toutes les offres faites si témérairement aux Anglais, par le khédive,
d'un gouverneur général ou d'un ministre prépondérant. Sans doute, ces
propositions avaient été déclinées à Londres, comme inopportunes ou pré-
maturées, mais elles n'y avaient soulevé ni étonnement, ni indignation...
Tous CCS symptômes me mettaient dans, une singulière défiance à l'égard
de nos alliés. Ce n'était pas de l'intérêt des créanciers et de la liquidation
financière qu'il allait désormais être question, mais du sort même de
l'Egypte (i).
(1) Baron des Michels, Souvenirs de carrière (p. 181).
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LE CONGRÈS DE BERLIN. 509
Et, en effet, le sort de l'Egypte était; en cause. Les deux
puissances qui se trouvaient face à face sur les bords du, Nil,
étaient, à ce moment méme,^ représentées au Congrès de Berlin.
Quelle occasion de consolider, d'innover ou de marchander !
L'Angleterre, visiblement, manœuvrait pour dégager l'affaire
d'Egypte de la question d'Orient et pour la tirer à part, mais à
son profit. Elle voulait avoir les mains libres, — non inactives.
La mer et ses passages forment sa préoccupation constante. Ainsi
s'explique son attitude si prudente en ce qui concerne la Bulga-
rie maritime, en ce qui^concerne les Détroits, en ce qui concerne
la Grèce, en ce qui concerne la Turquie elle-même ; elle se tait,
négocie à la muette. Ainsi s'explique cette surprenante conven-
tion de Chypre et le secret secrétissime gardé sur elle, à tel point
que, on l'a vu, les plénipotentiaires ottomans h Berlin ne la
connaissaient pas. De Chypre, on surveillerait tous ces rivages.
Mais, pour conclure, on ne peut se passer de la France (que
l'Italie suivra probablement) ; sans la France, la formidable ma-
chine opposée à la Russie ne fonctionnera pas. Que faire? L'Egypte
est citée nommément dans les « réserves » de M. Waddington :
impossible de prononcer ce nom... Pourtant on en parla.
On en parla dans la coulisse, puisqu'il était écrit que les
affaires principales, les vraies affaires du Congrès seraient
passées par prétention devant la solennelle assemblée.
Le 7 juillet 1878, — cinq jours avant la fin du Congrès, —
lord Salisbury communiquait à M. Waddington la convention
relative à l'occupation de Chypre. Le coup frappait droit au
visage la France et l'Italie, puissances méditerranéennes.
M. Waddington fut à la fois indigné et embarrassé. Il était le
plus correct et le plus loyal des hommes ; il s'était réfugié vo-
lontiers dans un rôle effacé, consentant toutefois à collaborer à
certaines besognes pénibles; et voilà le réveil qu'on lui ména-
geait ! Il chercha lord Beaconsfield, l'aborda et lui parla avec
vigueur : la France n'avait plus qu'à quitter le Congrès...
Tout, excepté cela ! Lord Salisbury ne laisse pas tomber
l'entretien. Au fond, cette surprise ne le surprend pas : il était
prêt. L'heure était venue d'examiner les questions méditerra-
néennes. Malgré les « réserves » de la France, on mit sur le
tapis les questions litigieuses entre les deux puissances. On
parla de l'Egypte d'abord ; on parla de la Syrie et, enfin, pour
se donner du large, le ministre anglais jugea opportun de glisser
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SIO REVUE DES DEUX MONDES.
tout à coup, dans la conversation, le mot de Tunisie. « Vous m
pouvez pas laisser Carthage aux mains des barbares, » dit-il
brusquement à M. Waddington (1).
Sur rÉgjrpte, quoique la situation de la France tût très
forte, ses « réserves » l'embarrassaient et prouvaient son em-
beurras. M. Waddington persévérait .dans le système, qui avait
été celui de la France dès les temps du duc Decazes : il se con-
tenta de déclarations établissant l'égalité de situation et d'in-
fluence des deux puissances.
En ce qui concerne le Liban, les paroles des ministres anglais
furent des plus nettes ; ils reconnaissaient les droits et les devoirs
acquis à la France dans cette province ; « l'Angleterre n'y por-
terait aucun préjudice. »
Mais, pourquoi la Tunisie? On l'a vu, ce fut lord Salisbury
qui fit les premières ouvertures. Il disait que l'Angleterre était
résolue à n'opposer aucun obstacle à la politique française dans
ce pays. « Faites là-bas ce qui vous paraîtra bon, ajoutait-il. Ce
n'est pas notre affaire. » En somme, il invitait la France à cher-
cher, de ce c6té, des compensations qu'on lui eût difficilement
accordées ailleurs. C'était jeter le lest indispeiisable : et cela
suffit pour faire apprécier la force unique de la France à Ber-
lin. Ce sacrifice avait été évidemment délibéré dans les conseils
de la Reine, et le prince de Bismarck avait été tenu au courant.
Que risquait-on ? On s'assurait le concours immédiat de la
France, — concours absolument indispensable et sans lequel
on ne pouvait boucler le Congrès, — en échange de conces-
sions à longue échéance, peu définies et qui, même, avaient
l'avantage, dans les conjonctures présentes, de mettre en anta-
gonisme les deux puissances méditerranéennes, la France et
l'Italie. La diplomatie britannique, pour un gain immédiat, la
prise de possession de Chypre, offrait .un bénéfice aléatoire, oné-
reux, peut-être irréalisable : la Tunisie.
En présence de cette offre ou, si Ton veut, de cette tentation,
les plénipotentiaires français hésitèrent. La France était payée
pour avoir peur des aventures. Ses représentans craignaient de
mettre le doigt dans un engrenage et d'engager la politique du
pays pour longtemps.
Après mûre réflexion, MM. Waddington, de Saint- Vallier et
(i) S^utfenirs inédits de M. le baron de Courcei sur l'affaire de Tanii.
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LE CONGRÈS DE BERLIN. 511
Desprez se décidèrent à saisir la balle au bond; ils comprirent
l'avantage qu'il y avait à faire ratifier, en séance du Congrès, les
diverses propositions émanant de lord Salisbury, pas trop fâché»
apparemment de ne pas quitter Berlin sans remporter, eux aussi,
« quelque chose. » Ils rédigèrent donc un projet de motion pour
être déposé sur la table du Congrès et ils l'envoyèrent à Paris
par un des secrétaires de la mission ; ils demandaient l'appro-
bation du maréchal de Mac Mahon et du conseil des ministres.
On raconte que le maréchal, à peine les, yeux jetés sur les
documens, se mit dans une violente colère : « Ils veulent nous
f... l'Italie sur le dos, maintenant! se serait-il écrié. Jamais je ne
consentirai ; je ne veux pas qu'on nous jette dans une nouvelle
querelle, je ne veux pas, entendez- vous bien!... » La scène était
si vive que le secrétaire, porteur du message, en fut tout; inter-
loqué, et le maréchal dut lui expliquer avec bonté que ces
paroles ne pouvaient l'atteindre. Le conseil des ministres opina
dans le même sens. Les plénipotentiaires français, avertis par lé
télégraphe, durent donc renoncer à leur projet, et le silence fut
gardé, devant le Congrès, sur les tractations anglo-françaises, au
sujet du nouvel équilibre dans la Méditerranée (1).
Après le Congrès, M. Waddington, de retour à Paris, eut-il
plus d'empire sur le maréchal et sur ses collègues, ou bien
crut-il de son devoir de ne pas laisser tomber dans l'oubli les
déclarations si importantes qui lui avaient été faites?
(i) Les renseignemens sur le langage et l'attitude du maréchal de Mac Mahon
proTiennent d'un témoin oculaire et digne de foi. Ils ont été contrôlés, d'ailleurs,
à la source la plus sûre. Cependant, la version de M. de Marcère est différente :
« M. de Bismarck, qui exerçait sa profession de courtier, écrit-il, nous fit entendre
que nous pourrions nous emparer de la Tunisie sans qu'il eût rien à y redire...
La question se posa au conseil de savoir si nous ne devions pas profiter de cette
sorte d'ouverture. Quelques-uns d'entre nous rappelaient l'adage : Timeo Danaas
et dona ferentes. Quant à moi, je n'éprouvais pas ce scrupule. Je pensais depuis
longtemps, et le général Ghanzy m'avait confirmé dans l'opinion que la posses-
sion de la Tunisie était indispensable à la sécurité de notre colonie d'Afrique. Le
maréchal de Mac Mahon partageait cet avis. Il était très résolu et aurait volon-
tiers engagé l'affaire, dont le succès assuré souriait à son patriotisme et aurait
]eté un reflet de gloire sur sa présidence. Le conseil des ministres ne jugea pas
qu'il y eût lieu, pour le moment, de donner suite à cette affaire... » Dans la dis-
enssion du budget de 1819, au Sénat, M. Waddington prononça une phrase célèbre,
félicitant la France d'avoir été à Berlin > libre d'engagemens, d'en être revenue
libre d'engagemens et d'être restée libre d'engagemens ! » C'est ce qu'on a appelé
la « politique des mains nettes. » Il y a eu quelque incertitude dans tout cela
jusqu'au jour où la France, engagée avec MM. Barthélémy Saint-HUaire et Jules
Ferry, se déoide et agit.
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"^"^ffi
512 REVUE DES DEUX MONDES.
Dès le 21 juillet, il écrivit au marqpis d'Harcourt une pre-
mière lettre destinée à être communiquée à lord Salisbury et
qui rappelait d'abord l'entente intervenue sur l'affaire d'Egypte
et sur la question du Liban. Il visait les conversations qui
avaient eu lieu à Berlin, et il ajoutait :
Nous désirons, en conséquence, être assurés que, dans Tavenir comme
actuellement, nos deux gouvernemens agiront de concert en vue de conser-
ver intacts par une politique amicale, fpndée sur un respect juste et réci-
proque, leurs intérêts respectifs dans la vallée du Nil. Telles sont les condi-
tions sans lesquelles il me paraîtrait impossible de garantir la continuation
des relations cordiales et franches entre la France et TAngleterre. Lord
Salisbury a admis les droits et les devoirs que nous tirons de la situation
acquise par nous dans le Liban et il m'a déclaré qu'aucun acte du gouverne-
ment anglais n'y porterait préjudice. Ses paroles n'ont pas été moins explicites
en ce qmi concerne l'Egypte. Il m'a déclarer adhérer entièrement aux idées
que je lui ai exprimées quant à la part qui y dans l'avenir, écherrait à nos deux
pays en cette région. Je puis ajouter que lord Beaconsfield, en plusieurs
conversations y a adopté les mômes vues et a tenu le même langage.
La communication fut faite au marquis de Salisbury, à
Londres, le 22 juillet, et il répondit, le 7 août 1878:
Je renouvelle très volontiers ces assurances de la part du gouvernement
britannique. Le langage que j'ai employé est exactement reproduit dans la
dépêche de M. Waddington, quoique je ne puisse répondre de toutes les
expressions.
Ce fut ensuite le tour de la Tunisie. Le 26 juillet, M. Wad-
dington écrit à l'ambassadeur de France à Londres :
Notre attention (celle de lord Salisbury et celle de M. Waddington] s'est
portée sur la régence do Tunis. Lord Salisbury, venant spontanément au-
devant des sentimens qu'il nous supposait, donna à entendre, de la manière la
plus amicale et dans les termes les plus explicites, que l'Angleterre était
résolue à n'opposer aucun obstacle à notre politique dans ce pays. D'après
lui, ce serait à nous à régler à notre convenance la nature de nos relations
avec le bey et à les étendre si nous voulions; le gouvernement de la Reine
acceptait d*avance toutes les conséquences que le développement naturel de notre
politique pouvait avoir sur la destinée définitive de la Tunisie: — « Faites de
Tunis ce qui vous paraîtra bon, dit Sa Seigneurie; l'Angleterre ne vous fera
pas d'opposition et respectera vos décisions. » A Berlin, le comte Beaconsfield
me confirma ce langage; et nous ne. pouvons en conséquence douter de
l'accord complet des vues des deux membres du gouvernement britannique
en ce qui concerne cette question.
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LE CONGRÈS DE BERUN. 513
A cette dépêche, lord Salisbury répondit également le 7 août,
liant ainsi les deux négociations, dans les termes suivans :
Le sujet auquel se réfère M. Waddington fut traité p/ws cCune fois^ dans
les conyersationstrès satisfaisantes que j'eus avec lui à Berlin... Le gouver-
nement de Sa Majesté a témoigné sa très vive satisfaction du succès des
expériences tentées par la France en Algérie et de la grande œuvre de civi-
lisation qu'elle accomplit en ce pays. Elle n'a jamais méconnu que la pré-
sence de la France sur cette côte, soutenue comme elle l'est par des forces
militaires imposantes, doit avoir potir effet de lui donner, quand elle le
jugera convenable, le pouvoir d'exercer une pression avec une force déci-
sive sur le gouvernement de la Tunisie. C'est un résultat que le gouverne-
ment britannique a depuis longtemps reconnu comme inévitable et -qu'il a
accepté sans répugnance.
L'Angleterre n'a pas en cette région d'intérêts spéciaux qui puissent
l'amener à voir avec appréhension ou avec défiance légitime l'influence et
l'expansion de la France. En ce qui concerne son événement qui peut être
éloigné, je dirai donc seulement qu'il n'altérera pas l'attitude de l'Angle-
terre. Elle continuera de reconnaître, comme elle fait maintenant, les résul-
tats naturels du voisinage d'un pays puissant et civilisé comme la France,
et n'a pas à formuler de contre-réclamation...
Le Congrès de Berlin termina ses travaux le 13 juillet.
Le 16 juillet, quand lord Beaconsfield rentra à Londres, il fut
accueilli, sur le trajet de la gare de Charing-Cross à Downing
Street, par Tenthousiasme et les acclamations délirantes de la
foule. Il dut se mettre au balcon, d'où il lança le fameux cri :
« Nous rapportons la paix avec Thonneur! » Ce fut, en effet, un
grand jour pour ce peuple qui vit resplendir, sur le ciel déchiré
de l'Europe, Tastre britannique à son apogée.
Le prince Gortschakoff, soufiFrant et qui n'avait pu assister au
dîner de clôture du Congrès, fut reçu avec bienveillance par
l'empereur Alexandre II, à Tsarskoié-Sélo, et la cour célébra,
avec un empressement officiel, Tanniversaire de ses quatre-
vingts ans. La lampe baissait, prête à s'éteindre.
La France se porta, avec son humeur légère, aux dernières
fêtes de TExposition, non, toutefois, sans se préparer aux per-
spectives nouvelles de cet avenir colonial que le Congrès avait
ouvert devant elle (1).
(1) Voyez, dans le Recueil des Discours de Gambelta, une « opinion » de l'homme
d'État français sur le Congrès de Berlin, parue dans le Times, On peut la résumer
en quelques mots : fin de la désunion des puissances en Europe ; fin de la triple
alliance de i873; rapprochement de la France et de l'Angleterre; « une alliance
franco-russe reposant sur l'arbitraire n'est pas possible... La France ne songe à
TOME iLVii. — 4908. 33
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illp
814 RSVUB DBS DEUX KOIIDBS.
Le prince de Bismarck s'en alla tranquillement prendre less
eaux à Kissingen.
L'Allemagne y sous sa direction, avait achevé la grande
manœuvre commencée à Duppei, poursuivie à Sadowa et à
Sedan : cette fois, c'est la Russie qu'elle a battue, et sans coup
férir. Après avoir rompu les digues à TOuest, elle déborde vers
FEst et vers le Sud ; elle jette rAutricherHongrie sur le Danube,
et refoule les Slaves vers les steppes de l'Asie.
L'Angleterre, à la faveur d'un tel bouleversement, s'est glissée
par le. corridor méditerranéen et a contourné les terres méridio-
nales oii elle cherche à mettre le pied.
Ainsi, l'Europe se sent à la fois resserrée et comprimée au
centre et à la circonférence. Elle a besoin d'espace et d'air; elle
étouffe.
Or, précisément, à Berlin, des mots fatidiques ont été pro-
noncés : Asie Mineure, Chypre, Egypte, Tunisie. Ce sont les pays
du rêve. La porte d'or s'est ouverte; les imaginations sont à
l'essor. Si l'Europe est trop petite, eh bien 1 il y a l'univers.
La politique européenne s'incline devant la prépondérance
allemande; les autres puissances n'ont qu'à chercher au loin
leur» compensations : une nouvelle époque commence, celle de
la politique mondiale.
Gabriel Hakotjlux.
rien qui poisse rendre ces alliances nécessaires ou désirables. » U faut interjiréter
cum grano salis» Aa moment où Ton abordait la politique coloniale, il faUait mé-
nager l'Angleterre et ce n'était pas le Times qae Ton eût pris pour confident d'un
rapprochement franco-russe. On en pariait, — pour le nier, il est n^ — mais
c'était déjà beaucoup.
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LE FLAMBEAU
fBOISZllXB PABTIB (1)
LIE SAINT DB LA FAMILLB
IX
Le Père Amelin rentrait à midi, exténué de ses courses ma-
tinales ; bien qu'on lui eût annoncé que le déjeuner était servi,
il reàta dans sa chambre uji long moment à subir les spasmes
d'une quinte de toux si violente que Marie, l'écoutant à travers
les murailles, en fut douloureusement impressionnée; mais les
femmes recueillent le bénéfice de leur empressement, et souvent
elles apaisent leurs inquiétudes rien qu'à soigner les patiens qui
leur sont chers. Marie se sentit rassérénée dès que le Père Ame-
lin eut consenti à mêler k son vin de l'eau chaude et du sucre.
— Oh ! je me laisse gâter, choyer, c'en est honteux ! disait-il,
un sourire éclairant ses pâles lèvres violettes; n'importe! notre
père saint Ignace a voulu que, chez nous, les malades fussent
traités en douceur, quitte, une fois la guérison obtenue, à
demander rigoureusement compte, k la générosité de leurs
âmes, de ce qu'on aurait généreusement accordé à la misère de
leurs corps... Âh ! ce pauvre corps I quelle tristesse qu'il faille
si souvent composer avec lui I Mes affaires terminées à Paris, je
devrais être dans quelques jours sur le chemin de Rome, et...
Gomme Marie se récriait, il secoua la tête.
(i) Voyex la Retmit des i*' et 15 septembre.
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516 REVUE DBS DEUX MONDES.
— Oh! naturellement, j'attendrai le retour de mes forces,
mais un ouvrage de cette importance ne saurait être mis sous
presse sans qu'on Tait fait soupeser là-bas... Quand on touctie à
Taxe même du monde religieux...
Le Jésuite, auquel le domestique présentait un plat, parut se
faire violence pour s'arracher à de» considérations austères qu'il
n'adressait pas d'ailleurs délibérément aux oreilles de Marie ; il
émit l'espoir souriant qu'il la retrouverait le mois prochain à
Rome, car elle lui paraissait très capable d entraîner là, et au
bout du monde, un fiancé aussi épris que M. Laurières.
— Ah ! nous allons causer, ton monsieur le député et moi...
et je suis bien sûr que nous nous entendrons, surtout parce qu'à
l'inverse de ses collègues, nous ferons le moins de bruit pos-
sible, nous deux... Si je le mets ainsi à part, c'est que ce jeune
homme m'a paru vraiment plein de distinction, Marie.
Sur cet éloge assez vague du fiancé, il laissa Marie un peu
surprise, presque déçue ; bien que se rendant compte, au fond,
que Jean Laurières n'était pas, pour l'ensemble de la société, un
aussi grand personnage qu'à ses propres yeux, elle pensa que le
Père Âmelin le regardait à travers des verres amoindri ssans.
Mais le brillant député saurait, aux premiers mots, ce soir, se
donner devant lui ses véritables proportions...
Le Jésuite était sorti ; cédant à l'invincible répugnance
qu'éprouvent tant d'ecclésiastiques à se mêler à la foule dans
les omnibus, il s'était mis en marche à une allure qui seule
aurait justifié en lui le titre de grenadiers du Pape que donnait
Joseph de Maistre aux fils de Loyola ; mais à peine atteignait-il
le Pont-Royal que ses forces le trahirent; il dut faire signe à un
cocher de fiacre... Rendu à sa destination, l'ancienne École de
Médecine, ce lui fut encore une fatigue extrême de se hisser, par
l'étroit escalier du musée Dupuytren, jusqu'au long couloir
tapissé de crânes humains qui mène à la salle affectée aux
séances de la Société d'anthropologie.
Grâce à saponctualité de moine, arrivant un des'premiers au-
diteurs, il put échanger quelques paroles avec le conférentsier.
C'était un commandant d'infanterie de marine, très intéressé par
l'ethnographie, et qui connaissait à fond les nombreuses races
annamites parmi lesquelles il avait fait un séjour d'une dizaine
d années. Le Père Amelin, dont il fut l'élève, l'avait retrouvé à
Hanoï, et, par un curieux hasard, le rencontrant de nouvieau
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LE FLAMBEAU. 517
Tavant-veille dans le train entre Marseille et Dijon, recevait de
lui l'invitation de venir l'entendre.
Le commandant dressait au tableau noir des listes de tribus,
avec leur signalement respectif. De taille menue, brun et tout
jeune, il avait le geste en même temps alerte et réfléchi. Plu-
sieurs fois il dut descendre de Testrade pour accueillir des offi-
ciers supérieurs, colonels et généraux, qui avaient eu des
commandemens au Tonkin, et quelques savans spécialisés
comme lui. Enfin, il remonta définitivement sur l'estrade et
prit en main la baguette qui prolonge l'index sur les détails des
projections.
Le Père Âmelin, qui retournait alors à sa place dont il s'était
éloigné pour causer avec le général Brunoy, laissa tomber son
regard sur la petite foule suffisant à faire salle comble, et
aussitôt ses sourcils se froncèrent en une sorte de courroux
chagrin. L'impression que traduisait ce changement de physio-
nomie était causée en lui par la vue d'un homme dont la pré-
sence, autrefois, n'ôtait pas un sourire à ses lèvres... Assis à Tune
des longues tables qui donnent à la pièce l'aspect d'une salle
d'école, dominant ses voisins de sa petite tête sèche à crinière
blanche, Ganuzat, les yeux ronds de surprise, dévisageait son
ancien camarade, et uû creux de sarcasme se formait déjà aux
commissures de sa large bouche.
Après un bref exorde pour combattre l'erreur générale qui
attribue une souche commune à toutes les peuplades annamites,
le commandant faisait intervenir les projections d'individus et
de groupes, afin de rendre sensibles, en même temps que les
différences physiques, le degré d'intellectualité et de culture,
principalement par l'étude des costumes brodés de contes et-de
légendes. Il ne méconnaissait pas d'ailleurs les grands caractères
généraux communs à tous les Asiatiques de l'Extrême-Orient,
signalait, par exemple, leur inaptitude à s'élever aux conceptions
mystiques : — On les voit toujours réduisant au simple ani-
misme les religions qu'on leur prêche successivement; Boudha
et Confucius ne restent connus que d'une élite. Avec l'animisme
du haut en bas, on professe le sinthoïsme, religion de la famille,
dont ridée reçoit là-bas un sens extensif que ne connurent
jamais nos plus orgueilleuses aristocraties occidentales. Les
ancêtres constituent la formidable réalité de la famille. Ils sont là,
perpétuellement retenus, à leur rang, dans l'ombre de l'huma*
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318 REVUE DES DEUX MONDES.
nité, par le culte de crainte et de vénération que leurs deBcen
dans leur doivent et leur rendent. Chaque génération compte
ainsi sur l'autre pour se prolonger au delà du tombeau : c'est
pourquoi, à part l'originaire inaptitude au mysticisme, ce
tenace désir d'une postérité pieuse est le grand obstacle à la
diffusion, parmi les races jaunes, du christianisme qui interdit
la polygamie. Si, en effet, Tépouse unique se trouve être stérile,
c'est Tabolition du culte domestique et, partant, la dissolution
finale de la famille...
Le conférencier notait la passivité presque totale imposée;
de ce fait, aux missionnaires, qui doivent se contenter d'élerver,
dans le christianisme, les enfans dont là misère met entre leurs
mains le sort spirituel et temporel.
Si, à cause des projections incessante, le conférmcièr n'eAt
parlé dans la pénombre, peut-être ses yeux tombant sur le
Père Ameliti, la compassion eût-elle interrompu son discours.
Accoudé sur l'étroite table devant lui, ses mains de cire voilées
à demi par la barbe soutenant son menton, le Jésuite avait la
figure tragiquement contractée d'un de ces patiens que l'on voit
sur d'anciennes images, tenaillés par le bourreau. De temps à
autre, il inclinait imperceptiblement la tête comme pour dire :
— Je m'attendais à ce coup... et à celui-ci... et à celui-là.
^ Mais la lumière fut rendue à la salle. Lé Père Amelin passa
vivement la main sur son front et sur son visage comme pour
en effacer des hiéroglyphes trop facilement déchiffrables... puis,
du geste de, cette main, il envoya au conférencier, déjà entouré
de ses chefs et de ses camarades, un salut par lequel il s'excu-
sait de ne pouvoir rester pour le féliciter à son tour, et, sans
regarder aucun des auditeurs quittant aussi leurs chaises, il se
dirigea rapidement vers la sortie; seuls quelques jeunes gens
le précédaient le long de la galerie des crânes.
L'un d'eux, ancien élève de la rue des Postes, le reconnut
en se retournant pour parler à un ami, sur les marches du porche.
11 voulut lui exprimer sa surprise, sa joie ; lé Père se déroba
presque aussitôt.
— Nous nous re verrons, cher enfant.
Et il s'efforçait de retrouver ce sourire de soldat sûr de la
victoire par lequel les Jésuites entraînent leurs disciples. A ce
moment, on lui frappa sur l'épaule, et la voix nasillarde et
rëche de Canuzat lui criait dans l'oreille :
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, LE FLAMBEAU. 519
— Amelin? j'aurais pourtant juré que tu m'avais reconnu
là-haut!
Par le geste instinctif d'un,e vieille habitude, il cherchait la
main de son ancien camarade. Mais le Père laissa cette main
soutenir le port^euille que son bras serrait à son côté ; et, levant
ses yeux brûlés d'une si étrange fièvre, il dit la voix morne
et amère:
— Je t'ai bien reconnu, Ganuzat; seulement, j'ai le chagrin
de te le dire, désormais, je dois ne plus te connaître.
A cette réponse, la couperose du sénateur parut s'enflammer
aux étincelles de ses yeux.
— Tu dois désormais ne plus me reconnaître?... s'écria-t-il^
rageur: allons! très bien! Peux-tu seulement me dire, s'il te
plaît, d'où te vient ce nouveau mot d'ordre?
— Et toi? as-tu vraiment besoin de me le demander? Som-
mes-nous des compagnons d'armes dans la guerre affreuse qui
est faite au Christ et à son Église?
— La belle raison de nous tourner le dos! Est-ce qu'elle ne
battait pas son plein, la guerre à l'Église? est-ce que tu ne t'en
disais pas déjà une victime, il y a trois ans? et loin de me re-
fuser ta main, tu t'en servais môme pour m'infliger ta bénédic-
tion ! à moi que tu accusais de Renvoyer en exil !
Le Père Amelin haussa les épaules et, véhément :
— L'exil? que vaudrait un Jésuite qui n'y serait pas résigné
dès son entrée au noviciat ? quel est le gouvernement qui a
épargné à la Compagnie les tribulations, les persécutions?...
Seulement, nous ne nous y trompons pas, hélas! méconnaître
les services que rend un corps d'armée n'est rien auprès de dé-
truire, de vouloir détruire l'armée -entière d'une cause sacrée
entre toutes. Hier, vous avez mis la main sur les objets du
culte, demain vous la lùettrez sur l'épaule du curé pour le chas-
ser de son église : oui, ta main a fait et veut faire cela! et tu
veux que moi, prêtre, je serre encore amicalement cettp main qui
a signé, qui a voulu signer ainsi la définitive mort du Christ !
Mais ne le comprends-tu pas? te parler en public, c'est déjà causer
un scandale... Adieu donc, Canuzat!
Les derniers auditeurs sortant de la conférence regardaient en
effet, au passage, non sans quelque surprise, le groupe du
Jésuite et du sénateur, celui-ci très connu. Mais, de sa grande
main osseuse, il empoignait le bras de son ancien camarade, et
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820 REVUE DES DEUX MONDES.
le retenait dans la cour du vieux monument pour lui ricane,
presque dans l'oreille :
— Ce n*est donc pas un scandale cpie de donner ta dévote
nièce à Laurières, mon successeur à la Chambre, celui qui veut
remettre le clergé sur la paille de Bethléem?... cju bien as-tu déjà
réussi à le tirer dans votre camp? car vous y employez tous les
moyens possibles!... Je le disais bien à Laurières que tu ne
craindrais pas de faire le voyage pour lui appliquer la bénédic-
tion nuptiale... un jeune homme, même un futur ministre... on
a barre sur lui... ça veut une femme, une dot... on n'a qu'à lui
dire : « Pas de conversion, pas de mariage I... » le chantage de
^Inquisition, quoi!... S'il y a du scandale pour le public à voir
le vieux Rouge frôler ta soutane, tes manœuvres de Jésuite sont
bien un autre scandale pour le vieux Rouge, qui t'avait connu
avant ton noviciat de tartuferies... et maintenant, adieu conmie
tu le désires, Âmelinl...
Aux premiers mots de cette réplique, le Père Am.elin avait
tressailli, glacé de stupeur, puis la sainte colère enQamma ses
yeux d'or sombre... Et, comme maintenant le sénateur se déta-
chait de lui, semblait mettre une hâte de mépris à le fuir, lui,
à son tour, l'arrêta du geste, et, s'exprimant par saccaHes :
— Que le scandale ne demeure pas dans ton esprit. .. Écoute :
arrivé d'hier, sans rien savoir du mariage que tu réprouves,... on
m'a présenté ce jeune homme; je l'ai vu cinq minutes à peine,
nous devions causer tout à l'heure... S'il est ce que tu m'as dit,
retiens la parole que je t'en donne ! ma nièce ne sera jamais sa
femme... de par mon consentement, du moins!
Le Jésuite fit rapidement deux ou trois pas pour sortir de la
cour, mais un accès de toux, plus violent que tous les autres, le
força de s'arrêter; il se soutint contre le pilier gauche du por-
tail. Canuzat, qui sortait aussi et allait tourner à droite, s'arrêta,
le regarda, et rabattit son chapeau sur ses petits yeux, dont les
étincelles crépitantes se noyaient dans un vague attendrisse-
ment, et il remarqua, la voix bourrue :
— Malade comme tu Tes... te lancer, en arrivant, au galop
à travers Paris!...
— Je ne suis pas malade.., un rhume... changement de
climat,... répondit le Jésuite entre deux spasmes.
Canuzat haussa les épaules, mais, sans autre observation^ lui
proposa de faire avancer une voiture.
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'^vç
LE FLAMBEAU. 521
— Non, merci, je vais tout près-.
— Et il s'arracha du pilier, se mit à marcher avec lenteur
vers le carrefour de TOdéon; puis, là, sa volonté Taiguillonnant,
il remonta dlun pas presque rapide la rue Saint-Sulpice jus-
qu'à l'église, dans laquelle il pénétra par la petite porte du
chevet,
Il demeura dans Tombre de Tabside, aux abords de la cha-
pelle où Ton garde la « réserve. » Au-dessus de Tautel sur-
monté dfun attique, un jour, ménagé derrière les colonnes,
montrait, tout au fond, une Immaculée de pierre grise, portant
son fils dans ses bras, et qui écrasait, avec Tair charmant de ne
pas vouloir lui faire trop de mal, la tète du serpent appliquée
sur la boule du monde, roulant parmi les nuages de stuc cen-
dreux. Tout le sentiment catholique, — - tout le sentiment latin
aussi, — était là représenté : la mère que les fils chérissent, le
fils que les mères adorent.
Une douzaine de chaises environ étaient occupées par des
femmes de conditions différentes, mais plutôt modestes. Deux
d'entre elles, agenouillées sur des prie-Dieu de velours, tout
contre la balustrade du petit sanctuaire, priaient chacune à côté
dun haut chandelier dont la lumière symbolisait leurs âmes
d'adorantes : c'étaient deux dames de l'Adoration perpétuelle,
qu'au bout d'une heure deux autres allaient remplacer, d'après
un service organisé pour que le prisonnier du tabernacle ne
manquât pas de consolation mystique tout le long du jour.
Après une brève prosternation, le Jésuite dut s'asseoir,
exténué, le corps traversé de frissons qui serpentaient dans ses
chairs, les mordaient, les déchiraient... Jadis, en une heure de
pareil orage, il se fût transporté jusqu'au Gesu de la rue de
Sèvres, mais ce douillet asile des âmes était fermé, comme
presque tous dans ce Paris de la rive gauche qui monopolisa si
longtemps la vie conventuelle de la capitale. Fermé, Notre-
Dame de Sion; fermé, le Cénacle, rue de la Chaise, TAbbaye-
aux-Bois, livrée aux démolisseurs, et les Oiseaux et le Sacré-
Cœur et les Bénédictines, à rabandon...'et tant d'autres encore!
Et peut-être fermé bientôt ce temple imposant de Saint-Sulpice,
enlevé à son clergé modèle, à son École normale du sacerdoce,
ce séminaire d'où sortirent assez de hauts esprits, pour en
fournir même, comme le fameux Renan, au camp de la libre
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922 REVUE DES DEUX M0IfD|B8.
Mais enfin, jusqu'à ce jour des ténèbres définitives, il restait
un refuge propice aux ftmes naufragées. Là-bas, sur les chaises
rangées auprès des portes, ou sur les marches, au dehors, se
tiennent les mendians, pauvi'es et infirme^, tous les malheureux
en simple détresse matérielle. Et c^est par un juste instinct que
ceux-là demeurent au seuil du refuge : le don inaliénable qu'ils
reçurent de la parfaite quiétude dans la parfaite insouciance
leur rend inutiles les épanchemens du cœur à cœur avec le^
dieu-homme de la croix.
Cette insouciance enfantine de l'indigent, le moine la goûta,
en sa forme noble de sérénité, par le communisme évangélique ;
mais, depuis Tabolition de la vie conventuelle, beaucoup su-
bissjeni les affres des nécessités matérielles auxquelles ils doivent
aujourd'hui individuellement pourvoir, ne fût-ce qu'afin de pré-
server leur soutane de ces apparences d'abjection inhérentes à
l'excessive misère.
La sérénité du Père Amelin n'avait jamais été menacée dans
ce sens, et elle avait sombré en lui toutefois. Au terne jour
de février qui pénétrait à peine entre les nuages de l'Assomption,
aux lueurs rouges des lampes suspendues, on aurait cru voir,
en sa personne, Jésus lui-même, à l'heure nocturne oùTange lui
tendit le calice tout plein de notre péché... Le roulement, le
frabas extérieur, le bruit presque incessant de pas sur les
dalles, — car cette église est beaucoup traversée, — le bruit
d'une porte étouffant un bâillement, d'une chaise déplacée, d'un
chapelet s'égrenant perles sur perles dans des plis d'étoffe, ne
faisaient que ponctuer le chœur de faibles, d'inlassables chucho-
tcmens qui s'élevaient là, les uns tout d'adoration, et d'autres
de plaintes anxieuses, et, parmi ces derniers, la poitrine oppressée
du Jésuite en exhala un grand nombre.
— Oh! mon Dieu! j'ai souffert pour votre fils parmi les
races jaunes, et aujourd'hui vous exigez que je souffre encore
pour lui dans ce qui reste de ma race, à moi, dans cette enfant
aveuglée, mais si heureuse!
Telle était la substance de sa méditation douloureuse, long
voyage de sa pensée à travers ses souvenirs d'explorateur, et
d'explorateur dont le but n'eut aucun rapport avec celui des
autres que l'ambition emporte aux quatre coins de l'univers.
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Lfi FLAMBEAU.
52)
Lorsque, malgré la désapprobation affligée de son père,
illustre praticien lui-même, Pierre Amelin quitta rÉcole de
médecine pour le noviciat du Gesu,âl demanda de s'appliquer
aux langues orientales, durant les cinq années d'études r^le*
mentaires, avec le secret espoir d'être envoyé plus tard dans les
missions. En réalité, sa nature ardente le portait à prendre part
aux luttes de Tesprit, aux débats sociaux. Comme presque tous
les Jésuites, il fut employé k l'enseignement, mais, après son
année de probation, il se consacra aux, lettres et à la chaire, et
passa ainsi l'orage soulevé par Tarticle 7 contre la Compagnie.
Au moment des expulsions de 1903^ il méditait un ouvrage de
vaste portée et qui s'intitulerait : la Catholicité du catholicisme.
Ce livre, h pareille heitre, supposait chez son auteur la plus
héroïque vaillance d'âme ; il devait être un monument élevé à
la certitude chrétienne qui est un composé de la Foi et de
l'Espérance. Les conclusions projetteraient la lumière sur la
route que devrait suivre désormais l'Église si elle voulait
prêter son concours efficace aux promesses de Jésus : Alors il riy
aura plus qu'un troupeau et qu'un pasteur. Cette route, qu'elle
avait su prendre dés sa fondation, qu'il lui fallait retrouver à
tout prix, était celle même des grands courans humains, celle,
par exemple, que plusieurs peuples d'aujourd'hui suivent avec
Tardante idée fixe de la suprématie, de l'hégémonie, de l'impé-
rialisme, --^ enfin, de la eatholicité dans l'ordre des choses tem-
porelles.
Entre ces nations, — l'Allemagne, l'Angleterre, les États-
Unis, le Japon, — les deux premières s'étaient rendues indignes,
par leur, défection impie dans la Réforme, de porter la bannière
de l'Église vers ses destinées futures ; d'ailleurs, les deux der-
nières, souples de jeimesse ou d'un renouveau prodigieux, la
porteraient plus haut, et, en même temps plus loin...
Le Père Amelin partit pour l'Amérique.
Il est impossible de narrer ses investigations dans le bref
tableau dressé simplement pour rendre intelligible le reste de
cette histoire, mais enfin, cette vérité lui sauta aux yeux que
la race maîtresse, — la race régnante aux États-Unis, tour de
Babel comme il n'en fut jamais avec ses quinze cents immi-
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'^^^"sppf
524 REVUE DES DEUX MONDES.
grans quotidiens, — reste toujours la première occupante, c'est-
à-dire la race anglo-saxonne. C'est la race qui, ayant connu les
divines tendresses de TÉvangile, ne les a point su goûter, a
voulu, par un fatal mouvement de régression, retourner au pié-
tisme biblique, étroit et dur, avec son adjonction d'hypocrisie.
Le Père Amelin traversa Tocéan Pacifique pour se rendre
au Japon.
Aucun Jésuite, certes, ne peut ignorer ce que le sinthoïsme
oppose de résistance à l'adoption générale du baptême, par la
race jaune. Les premiers missionnaires de la Ck)mpagniey an
XV® siècle, s'en rendirent si bien compte, qu'ils s'efforcèrent
de regarder ces pratiques, si fortement traditionnelles, sous
langle de la simple piété filiale, afin d'en tolérer l'usage chez
les convertis. Le souvenir de ce qui arriva ensuite reste au
sein de la Compagnie une blessure toujours à vif. Instruite de
cet état de choses, et peut-être circonvenue par des jalouses,
des compétitions entre congrégations rivales, Rome expédia
son i)lâme formel. Les missions furent perdues ; les chrétiens
traités en ennemis de l'État dont les doctrines menaçaient les
fondemens... Oui, tout cela, le Père Amelin le connaissait jus-
qu'aux derniers détails avant de débarquer dans l'Empire du
Soleil levant.
Maïs il se disait que les temps avaient marché : les Japonais,
si difficilement pénétrables aux Occidentaux, se mettaient main-
tenant à leur remorque pour se faire entraîner vers une civili-
sation toute difTérente de la leur, et ainsi, semblait^l, loin de
leurs traditions particulières. Non. Il le constata bientôt : ce
peuple sait choisir ses courans d'influence, et ce qui parait
au vulgaire le comble de l'habileté en lui, mais ce qui, au fond,
témoigne do son indigence morale, c'est le matériel de notre
civilisation européenne qu'il aspire à s'approprier, notre acquis
de science appliquée à l'art de vivre, surtout k l'art de donner
la mort. Aucune des âmes dont il est composé n'a poussé son
cri d'admiration ^t d'angoisse éperdue sur la lecture des Pensées
de Pascal, et on ne suppose pas qu'aucune puisse jamais
nous le faire entendre... De plus, la guerre religieuse qui
sévit, hélas! dans les pays catholiques, n'échappe pas au gou-
vernement du Mikado; il en a pris prétexte pour mettre en
garde le corps enseignant contre des dogmes inventés par des
hommes, dit-il, causes de troubles et de discordes entre eux, et
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LE FLAMBEAU.
525
pour recommander la seule piété envers les héros de la pa-
trie.
Des années d'observation pendant lesquelles il joignit son
labeur à celui de ses collègues missionnaires, non seulement au
Japon, mais en Chine et à travers nos possessions de l'indo-
Chine, inclinèrent le Père Amelin à penser que les religions
sont affaire de race... Idée terrible, capable de rien moins que
d'ébranler la foi en Thégémonie universelle de Tune d'elles !... ^
Mais le Père Amelin se redressait bientôt.
Soit! la race chrétienne par excellence, la race latine, impo-
serait son hégémonie aux autres, s'il le fallait, pour que le Dieu
de Teucharistic fût, avant la fin des temps, le seul connu et
adoré sur la planète du Golgotha. Race glorieuse ! bien qu'elle
se dérobât aujourd'hui à une affiliation féconde en beautés de
tous ordres et en privilèges spirituels incontestables, race d'où
naquirent les François d'Assise, les Thérèse d'Avila, l'auteur de
Vlmilaiion et l'auteur des Pensées^ Bossuet, Racine et tant
d'autres sublimes esprits, en colloque familier ou passionné
avec l'idéal, mystérieux ami et maître, qu'ils se connaissaient
dans le monde supra-terrestre...
Et, — car enfin le Père Amelin était Français, — la France
lui semblait, parmi ses sœurs latines, la mieux faite pour porter,
à travers les siècles et le monde, jusqu'à l'achèvement de la
destinée humaine, le Flambeau du catholicisme. De la France
avait jailli la vaste clameur des Croisades ; en Fçance, l'Église
avait trouvé son boulevard inexpugnable à l'hérésie et au
schisme, et nul peuple mieux que ce peuple au cœur tendre,
au caractère enthousiaste, à l'esprit pondéré, n'était fait, sinon
pour planer à Taise sur les sublimes témérités du dogme catho-
lique, du moins pour goûter la protonde sagesse, les subtilités
ingénieuses de sa psychologie, et obéir à sa poussée puissante
vers les actes de devoir et d amour sans lesquels la Foi n'est
qu'une foi morte.
Morte, hélas ! paraissait maintenant la Foi en France. Eh
bien ! on la ranimerait ! il n'y fallait que le souffle de quelques
ardens apôtres!... Un des derniers archevêques de Paris disait,
avec un sourire mélancolique, en bénissant toute une volée de
missionnaires à la veille de l'essor :
— C'est à nous bientôt, c'est en France, qu'on devra envoyer
des missionnaires I
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526 REVUE DES DEUX MONDES.
Pourquoi ne réaliserait-on pas ce trop juste désir, pourq
ne mettrait-on pas toute la France en missions ?
Hélas I aux jours où il revenait en Europe, le Père AmeiJ
apprenait que la Séparation, — et il disait la spoliation, — éta
un fait accompli, et sans qu'aucune vraie clameur de transe
mortelles se fût échappée des âmes françaises...
La religion, affaire de race... Mais alors, si le catholicisme
i^'était plus mdme Taffaire de cette race à don unique de com
municabilité et d'expansion, sur quel fondement appuyer enfii
la promesse évangélique de sa catholicité?...
Si entière, si pure que soit la sérénité native d'un homme,
les terribles orages silencieux de Tidée fixe ne tardent pas à la
troubler totalement. En débarquant à Marseille, le Père Amelîi
ne se sentait pas moins de zèle apostolique qu'au jour où il prit
la mer; mais ce sSle, au lieu de faire la joie de sa vie, minait
tout son être, corps et âme.
Et, il n'en avait rien dit à sa nièce, car, homme, il avait
devant une femme, presque sa fille, les pudeurs de son agonie
spirituelle; mais si, depuis ce matin, des vapeurs et des sueurs
glacées le tourmentaient tour à tour; si une toux cruelle,
spasme nerveux surtout, déchirait si souvent sa poitrine, il
l'attribuait à la rapide lecture des journaux qu'il s'était fait
apporter dès la première heure. On y racontait les inventaires et
la résistance aux inventaires... Tardives, faibles, insignifiantes,
artificielles convulsions ! Si c'était par là que l'Église de France
prétendait faire la preuve de sa force vitale, malheur à elle, ses
jours étaient révolus !
Enfin, le dernier coup venait d'être porté au Jésuite par son
ancien camarade. Marie allait épouser un anticlérical, un athée,
un des fauteurs de cette loi dont Teffet peut-être le plus désastreux
était de découvrir l'innervation, sinon l'atonie désespérée du sen-
timent catholique.
Jean Laurières, député de Lyon? Oui, le Père Âmelin se
souvenait... Un sénateur du Rhône était mort il y avait trois
ans. Canuzat était à cette occasion passé au Luxembourg, y rejoi-
gnant son clan de radicaux, ses meilleurs amis politiques. Le
nom de Laurières avait alors surgi à côté du sien ; mais l'imagi-
nation de l'exilé ne change pas volontiers le spectacle de ses
souvenirs ; les grands premiers rôles d'avant son Répart le restent
pour lui jusqu'à son retour au seuil de la Patrie ; Laurières,
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us FLAlfBEAU. 52?
quel que fût son succès à la Chambre, y avait plutôt promesse
de suprématie future que de suprématie réalisée, et c'étaient
les hommes du gouvernement que les hommes d'Église écou-
taient alors avec d'inexprimables transes.
Mais le fait rapporté par Ganuzat ne pouvait être que la
vérité même. Laurières serait lui-même, prochainement peut-
être, un homme de gouvernement, de ce gouvernement blasphé-
mateur et profanateur qui visait évidemment à déchristianiser
la France.
Les tristesses du mariage qu*il avait fait contracter à Marie
pesaient sur la conscience et sur le cœur du Père Amelin. Aussi,
en apprenant la veille ses secondes fiançailles, s'était-il disposé,
avec soulagement et bonheur, à les bénir paternellement.
Les condamner, les dissoudre, tel était son affreux devoir
aujourdliui, devoir auquel il ne faillirait pas, et c'est pourquoi
il se débattait déjà dans des transes inexprimables. Gomment ne
pas blesser à mort, — en lui défendant l'amour, — cette tendre
jeune femme, dont l'amour semblait être, à cette heure de sa
destinée. Tunique élément vital? Gomment, du moins, ne pas
tuer en elle, du coup, les grâces exquises de sa joie et de sa
jeunesse?...
— Mon Dieu 1 oh ! mon Dieu !... que j'aie la force ! que j'aie
la force!... n
Il s'étourdit à répéter l'invocation jusqu'à ce qu'il parvint à
cet état spécial où l'on sait qu'on souffre horriblement d'un mal
désespéré, mais où les nerfs, comme faussés par le travail excessif,
cessent momentanément de transmettre au cerveau la sensation
de la souffrance. Ses oreilles ne percevaient plus son propre
douloureux chuchotement, mais il croyait ouïr le souffle ardent
de la mousson quand elle rasait les vagues encore plates, faisait
déjà vibrer sourdement les mâts et les cordages du paquebot
et, en ce menaçant prélude, essayait leur possibilité de résistance
à la tempête inéluctable...
Un autre chuchotement le tira de sa torpeur à demi repo-
sante. Il leva les yeux ; une petite pauvresse de sept ou huit ans,
dressée tout contre lui, le regardait à grands yeux timides, '
regardait sa mère agenouillée sur les dalles et qui pleurait, en
l'encourageant toutefois du geste.
— Monsieur l'abbé, c'est pour avoir du pain... papa est
iiuirt«*t
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528 REVOE DES DEUX MONDES.
La mère, sans se relever complètement, vint s'agenouiller
plus près du Jésuite, et, à travers ses larmes, balbutia son
histoire banale et navrante : les meubles de la veuve mis à
Tencan, Texode à Tasilede nuit, ta vaine recherche du travail...
Le Père Amelin remit à la petite une aumône dont l'impor-
tance les transfigura toutes deux, tandis que le donateur demeu-
rait, lui, avec sa physionomie de Christ agonisant. Dans un
large geste scénique, et pourtant tout naturel, la mère avait pesé
sur Tépaule de Tenfant pour qu'elle s'agenouillât et fit la prière
de gratitude. Le Jésuite qui s'en allait posa, au passage, la main
sur la tête blonde, et recommanda d'un murmure ardent :
— Oui, ma petite fille, priez pour moi : oh ! priez bien pour
moi !
II avait prié, lui, mais il savait que cependant le calice qu'il
devait boire ne s'était pas éloigné ; l'avant-goût de son horrible
amertume le suppliciait déjà 1 Que serait-ce quand l'épaisse lie
toucherait ses lèvres 1
XI
Marie venait de rentrer. Elle avait échangé son costume de
ville contre une robe d'intérieur, une de ces robes faites de
tulle et de soie légère qu'on ne p^rut mettre que dans les « inté-
rieurs » de riches, confortablement ouatés et chauffés. Une de
ses amies, qui passait l'hiver à Nice, lui avait envoyé de là-bas
toute une corbeille de roses, et, avec sa femme de chambre,
elle s'occupait à en garnir des coupes et des vases épars dans les
deux salons.
Le brillant coloris, le parfum frais et ardent, tout ensemble,
de ces fleurs évoquait, à son esprit, leur beau pays d'origine, ce
pays où les vifs courans de l'air alpestre .traversent une si
intense lumière et une chaleur parfois tropicale. Elle se voyait
déjà le parcourant avec Laurières, avec son mari... A cette
pensée, son cœur battait un coup énorme qui retentissait dans
tout son être, puis s'arrêtait, lourd de joie, trop lourd, jusqu'à
ce que, d'un grand soupir, elle le délivrât de cette mort trop
exquise pour durer... Le sang battait ses tempes, et, sous la
peau nacrée, satinée de ses joues, s'insinuait la sève toute pareille
à celle qui faisait la beauté de ses plus belles roses... Et peut-être,
d'instinct, voulant distribuer au monde le trop-plein de son
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" -t'I
LE FLAMBEAU. 529
bonheur, de temps en temps, une volée de notes parlait de ses
lèvres; c'étaient les premières de quelque phrase passionnée
d opéra, comme celle-ci :
La Valkyrie est ta conquête,
Va, ne crois pas qu'elle regrette...
Oh 1 la Valkyrie parisienne n'égalait pas, à beaucoup près,
en robustesse farouche, ses sœurs légendaires du septentrion;
sa personne n'était apparemment que de grâce fragile, son vête-
ment de falbalas, son entourage de bibelots : on sentait cepen-
dant que sa voix pure et douce pourrait se renforcer de ten-
dresse à jeter tes cris les plus dramatiques de la passion.
La sonnerie électrique de la porte se répercuta jusqu'à elle.
— C'est le Père, madame, annonça la femme de chambre
qui était allée chercher un broc d'eau pour les fleurs.
Marie témoigna par un signe de tête qu'elle avait entendu,
et elle continua de chanter et de mêler harmonieusement les
roses, ayant conscience de plaire ainsi à son oncle, de lui don-
ner l'assurance qu'il n'importunait pas et ne serait pas impor-
tuné. Cependant, à la fin, elle garda sans les placer trois des
plus belles fleurs et, sortant du salon, elle interrogea le domes-
tique qu'elle avait engagé la veille.
— Oh ! le Père était assez fatigué en rentrant, madame, et il
tremblait de froid; je lui ai porté un grog bouillant; il parait
se trouver mieux.
Marie alla vers la chambre du Jésuite, frappa sur la porte
qu'elle entre-bàilla seulement, car elle doutait qu'on lui eût
répondu, et n'avança d'abord que la tête et la main qui tenait
les roses.
— Je puis entrer, Père ? demanda-t-elle de sa voix qui chan-
tait «on allégresse; voyez les belles fleurs 1 j'en ai reçu toute une
corbeille ! . . . C'est Renée de Valognes qui me les envoie de Nice. . .
ah! vous vous souvenez d'elle, vous aviez son frère rue des
Postes... Il faut que je fleurisse un peu votre chambre; peut-
être préférerez- vous me voir vous amener ici mon fiancé?...
Marie, entrant alors, atteignait un vase de cristal sur une éta-
gère, versait dedans l'eau d'une carafe, et y mettait à tremper
les roses. Ensuite, elle se retourna, surprise que le Père n'eût
pas encore proféré une syllabe. Ef toute joie s'éteignit dans ses
TOMB XLVII — 1908. 34
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S30 REVUE DES DEUX MONDES.
yeux, tant ceux du Jésuite, levés et fixés sur elle, exprima.,
d'insondable, d'insecourable détresse... Il semblait ne pouvoir i
tenir assis qu'en s'accotant de ses dernières forces au dossite
du fauteuil, et en serrant les accoudoirs de ses longs doigts
crispiés.
— Père! qu'avez- vous? grand Dieu! étes-vou^ plus souffrant?
Affolée, elle s'élançait vers lui, posait sa petite main rose
sur une des longues mains ivoirines... Détachant l'autre du
fauteuil, le Jésuite lui étreignit son bras.
— Souffrant ! répéta-t-il d'une voix creuse, la forçant à se
pencher. Oh! Marie! Marie!... comment ton âme à toi peut-
elle ne pas souffrir à mort quand tu appelles ton fiancé on
homme tel que ce Lauriéres !
Le coup terrible porta si fort que Marie, atteinte en pleine
chair et en plein cœur, tomba sur un tabouret, subitement d'une
pâleur de cierge, et resta plusieurs secondes, les lèvres entr'-
ou vertes, incapable de prononcer un mot... Enfin elle avança
une main comme pour parer un autre coup, et, dans un mur-
mure brisé de pathétiques frémissemens :
— Si on vous a dit du mal de lui, je ne veux pas le savoir!...
Père, ne me le rapportez pas! j'aimerais mieux mourir que
d'entendre un mot contre mon fiancé!...
' Et, lui, amer, blâmant et, à la fois, compatissant, repartit:
— Ton fiancé ! mais tout le mal qu'on m'en a dit, tu le sais,
malheureuse enfant! oui, tu sais que Lauriéres est un scep-
tique, un athée, un des ennemis les plus acharnés, les plus
redoutables de l'Église!... comme Ganuzat, qui, en me parlant
tout à l'heure, ne croyait certes pas m'apprendre rien là-dessus!
Marie s'était à demi reconquise, et elle s'écriait passionné-
ment, avec un accent de triomphe presque farouche :
— Comme Canuzat?... est-ce que M. Canuzat vous a dit
également qu'il est brouillé avec M. Lauriéres parce qu'il consi-
dère son mariage, notre mariage religieux, comme une victoire
pour l'Église?
— Eh ! quand il me l'aurait dit? c'est là une manœuvre
séculaire des renégats ! Dès que l'Église cède sur un de ses droits,
comme de refuser la sépulture religieuse ou la bénédiction nup-
tiale à un impie manifeste, ils ne manquent pas de s'écrier que
c'est eux-mêmes qui cèdent à son intransigeance I
Et, dans un grondement têmpétueuXi il continuait:
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LE FLABIBBAU.
531
— Qu a-t-a gagné, le clergé de France, à bénir des unions
comme le serait la tienne avec Laurières? Ces femmes chré-
tiennes qne lui-même donnait ainsi aux déserteurs de Tau tel,
dans. un suprême espoir qu'elles en provoqueraient le retour et
Tamendement, qu'ont-elles fait, sinon exagérer à Tégard de leurs
maris la bénignité de TÉglise, jusqu'à s'estimer heureuses qu'on
les laissât se distraire par l'assistance aux offices, pendant qu'eux-
mêmes travaillaient à démolir l'édifice sacré, pierre à pierre?...
Non, non! le moment est passé, pour l'Église, de livrer en otages
les claires âmes féminines qui, presque seules maintenant, se
laissent pénétrer de foi, puisqu'elles ne font que prendre, chez
ces conquérans moqueurs, une déplorable passivité de captives.
Les saintes femmes qui suivirent Jésus sur le chemin du Cal-
vaire marchaient en un seul groupe et ne se joignaient pas à la
tourbe de ses bourreaux... Tu imiteras les saintes femmes de la
Passion, Marie, tu reprendras ton cœur si malheureusement
fourvoyé; tu le garderas tout entier, avee toutes tes larmes,
pour compatir aux souffrances de Celui que M. Laurières et ses
amis veulent de nouveau clouer sur ta croix!...
La voix véhémente du missionnaire tomba dans le crépuscule
qui envahissait la chambre... et, comme un frisson incisif du
soir, s'éleva aussitôt le chuchotement bref qui voulait être toute
la réplique de Marie :
— Père, je me suis promise!
Le silence régna un long moment.
Le coup, porté d'une voix si douce, semblait avoir pénétré
de part en part le missionnaire et le tenir maintenant cloué sur
le dossier du fauteuil, comme il disait tout à l'heure que Jésus
l'était de nouveau sur sa croix.
Ah! certes, elle était changée, Marie! il trouvait en elle plus
de changemens qu'elle n'avait pu en trouver en lui... Il fouillait
sa mémoire, et il revoyait la jeune fille à la joliesse espiègle, ïû,
petite épouse qui s'en allait, ignorante, riante, sautillante aux
côtés d'un homme, simplement parce qu'on lui avait dit : — « Toi,
tu marcheras avec celui-ci, » — comme lorsqu'on vous met en
rang à la procession. Certes, cette jeune fille, cette enfant-
épouse, ne ressemblait nullement à la belle jeune femme si sage-
ment, pour ainsi dire si élégamment paisible dans ses résolutions
les plus redoutables!...
— Père, je me suis promise !
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■'"^»*F3^™|
532 REVUE DES DEUX MONDES.
Le missionnaire écouta le long écho de la courte, péremp-
toire protestation : puis, son murmure emporté recommença
comme si le torrent, après un parcours souterrain, surgissait de
liouyeau à l'air libre.
— ACeylan, à Port-Saïd, j'ai acheté desjournaux de France...
quelle traversée !... toutes ces arrogances dirigées contre le Sou-
verain Pontife!... ces phrases impies coulaient sur moi comme
du plomb fondu avec le lourd soleil de la Mer-Rouge... et ce
matin, le récit de ces odieux inventaires... Tu t'es promise,
Marie? et à ua homme de ce gouvernement néfaste! tu sais com-
bien on charge sa conscience à tenir un serment coupable?
— L'abbé Paraud m'a dit que je pouvais être la fiancée, la
femme de M. Laurières dans toute la paix de ma conscience...
— L'abbé Paraud est, reste un concordataire, et il en restera
longtemps de tels concordataires obstinés, alors qu'il n'y a plus
de Concordat! Grâce à ce Concordat dont on lui faisait payer si
cher les maigres subsides, le clergé de France avait perdu de vue
ce principe évangélique et salutaire, que la vigne du Seigneur
doit se cultiver à travers une insécurité perpétuelle, la bôche
d'une main, l'épée d'une autre, pour repoijisser heure à heure les
envahisseurs sacrilèges... Mais enfin, aujourd'hui, l'armée de la
libre pensée a fait son dénombrement, larmée du Christ ne peut
pourtant plus tarder à fbire le sien! et il faut que pas un nom,
pas môme uj nom de femme, surtout pas le tien, Marie, ne
manque à l'appel... Est-ce de toi que je devrais entendre
répondre: Passée à l'ennemi!...
Et Marie, les sourcils froncés de passionnée obstination,
continua à se débattre presque farouchement :
— M. l'abbé Paraud pense que le flambeau de la foi doit
être porté, conservé par les femmes dans les familles !
— Non ! s'écria le Jésuite d*une voix absolue, on ne doit
pas le porter parmi les aveugles volontaires ! D'ailleurs, il pèse
lourd, le flambeau de la Foi, aux faibles chrétiens d'aujour-
d'hui ! et les mains unies des deux époux sont nécessaires pour
le tenir droit, sans vacillement, sur le berceau de leurs fils et de
leurs filles !
Il s'arrêta quelques secondes pour retenir un accès de sa ter-
rible toux, puis, le ton changé, avec cette voix chaleureuse,
tendre, insinuante que retrouve si facilement tout ecclésiastique
habitué aux « directions, » il reprit :
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LE FLAMBEAU. 533
— Et enfin, Marie, toi, belle, riche, quelle aberration pour-
rait te faire craindre de ne pas rencontrer, dans nos familles
chrétiennes, un homme qualifié de tous points pour faire de toi
sa femme orgueilleuse de Tôtre?... Je pensais à toi cet après-
midi en écoutant le commandant Blomcl...
Marie fut, à ces derniers mots, secouée d'un tremblement si
fort qu'il s'en rendit compte, même dans l'obscurité, alors presque
complète, de la chamire; il la pria de tourner le commutateur;
elle y alla dans le bruissement de ses jupes pareil à celui des
feuillages; une lueur blanche tomba du plafond et les enveloppa
tous deux; leurs regards se croisèrent, et c'était celui de Marie,
filtré entre ses. longs cils, qui exprimait la réprobation, presque
le scandale, tandis que celui du prêtre s'élevait, quêteur, sup-
pliant, de ses yeux à la mobilité inquiète et maladive...
— Marie, pourquoi me laisses-tu sans réponse?
— Mais, Père, fit la voix chantante, avec la sécheresse de la
rébellion, que puis-je répondre à ce que je ne comprends pas?
Vous disiez, — est-ce vraiment possible? — que je devrais me
lûarier avec un homme autre que mon fiancé d'aujourd'hui?
— Sans doute, puisque je t'ai démontré qu'en épousant
celui-là tu épousais un ennemi du Christ, dont tu devenais ainsi
l'ennemie toi-même... Tu mettrais donc l'amour, le misérable
amour terrestre, au-dessus de ce que tu dois au bon Dieu?
— Je n'ai pas à comparer. Je sais que je puis rester chré-
tienne en devenant la femme de M. Laurières, et je n'ai qu'à
vivre ma vie de femme auprès de l'homme que j*ai choisi, qui
m'a choisie, puisque rien dans la religion ne me le défend.
— Eh bien I dit sévèrement, autoritairement, le Jésuite, quel-
qu'un, au nom de celte religion, saura pourtant te le défendre.
Je comprends, somme toute, l'abbé Paraud: s'il s'en est tenu,
dans son conseil, à la lettre de la discipline, c'est qu'effrayé par
les défections de cette triste époque, il a pu redouter le mariage
civil de sa pénitente; mais moi, j'ai d'autres droits que les
siens à parler plus haut, et différemment. Tes grands-parens
ont été mes parens à moi comme ton père ; nous appartenons à
la même famille, et c'est moi qui suis actuellement le chef de
cette famille... Donc, si un entraînement tout profane t'ôte le
courage de faire toi-même le renoncement, peut-être un peu
héroïque, mais, à coup sûr, nécessaire, je l'aurai pour toi, je
l'ai, ce courage : tu ne seras pas à un impie, tu ne formeras
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53i REVUE DES DBUT MONDES.
paa, avec notre sang de chrétiens, le corps de tes fils : je t'en
fais la défense an nom du Christ et de tonte noim lignée catho-
lique... Oh! tu penx passer outre ! mais tu te souviendras, tu te
sou viendras 1...
Oui certes, Marie ne doutait pas qu'elle se souviendrait,
que toute sa vie elle gémirait, si elle passait outre à cette dé-
fense sacrée, dans la honte douloureuse d'une @lle frappée de
malédiction... Aussi, tombant à genoux, elle joignait les mains,
s'écriait d'une voix d'épouvante méconnaissable, entrecoupée :
— Père, père, ne vous montrez pas si cruel envers votre
enfant I
— Cruel? ma pauvre petite, mais je ne veux que te sauver!
tesauverl
— Me sauver, en me séparant de l'homme que j'aime? Mais
tout est gouffre pour moi hors de ses bras qui me portent,
<ïui m'enveloppent, ici même, ici!... Non, vous aurez beau
forcer votre courage. Père, vous ne pourrez pas! Je vous dis
que vous ne pourrez pas!.... m'arracher à lui, me donner à un
autre... Oh! c'est cela qui serait une profanation, un sacrilège!
Elle finissait dans un immense soupir, et, dans un immense
soupir, le Jésuite recommença :
— Ma pauvre enfant aveugle ! mais ce que tu dis là fut dit
par des milliers d'amoureux, et des milliers d'amoureux ont
dû, après l'avoir dit, se séparer, sur les seuls commandemens
de la sagesse humaine. Ton sacrifice, à toi, aura toute la gran-
deur de notre sainte religion qui te le demande sans te le
commander... Oui, j'ai eu tort de prononcer le mot de défense,
dur, tyrannique, inutile : je ne veux, je ne dois me faire auprès
de ton cœur que le porte-parole du si doux Jésus... Chaque
baiser que tu donnerais à son ennemi tomberait sur sa divine
face comme un nouveau baiser de Judas...
Ce nom prononcé à propos de Laurières, — bien qu'il ne hiî
fût pas appliqué, — fit bondir Marie, et acheva de jeter dans ses
veines la fièvre de douleur indignée qui était dans celles de
son oncle. Plusieurs fois, il avait tiré ses poignets pour faire
cesser son agenouillement, mais alors elle se leva d'^e-méme,
tandis qu'encore une protestation passionnée jaillissait de ses
lèvres :
— Oh ! Père ! me parler ainsi de lui ! de lui que vous ne
connaissez pas, enfin I Vous le croyez tout pareil à M. Canuzat,
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LB FLÀlffBRÀU. S35
mais imaginez-vous Canuzat allant chercher lui-même le prêtre
pour ramener au lit d'un mourant? Eh bien ! c'est ce que Jean
a fait pour le pauvre Etienne...
Le Père Âmelin s'exclama presque avec un emportement
d'espoir; s'était-il mépris aux paroles de Canuzat? Devait-il
ranger Laurières dans la très nombreuse catégorie des simples
non-pratiquans parmi lesquels l'Église opère, de temps à autre,
ses pèches miraculeuses?... Il avança la main, saisit lo poignet
de Marie, l'attira sur le tabouret qu'elle occupait tout à l'heure,
disant, de sa voix chaude et enthousiaste d'autrefois :
— Mais viens, alors! viens! parle-moi de lui, fais-le-moi
bien connaître!...
Et, frémissante d'espoir, elle aussi, avec la ferveur tout
élancée de son amour, Marie commença de raconter son his-
toire à partir du jour où elle lui semblait intéressante, du jour
où le regard de Laurières s'était posée sur elle, agenouillée près
de l'homme dont elle n'avait pu être que la sœur de charité
attentive et pitoyable. Elle dit le double rêve né de cette ren-
contre, rêve voilé de longs scrupules bien naturels, certes, mais
enfin, méritoires en lui, qui n'avait pas le devoir du souvenir...
Elle dit leurs entrevues à Saint -Roch, et sa certitude qu'il lavait
regardée prier sans sourire ou sans prendre ombrage de ses
effusions pieuses, et la spontanéité des promesses par lesquelles
il lui avait garanti sa liberté de pratiquer ; elle raconta sa pré-
sence à l'inventaire et la mansuétude infinie témoignée à elle
par ce tendre, admirable fiancé, dont les conseils, pour l'avenir,
n'avaient pas différé de ceux de Tabbé Paraud...
Admirable ! c'était l'épithète que chaque vibration de sa voix
faisait sous-entendre. Admirable pour ses talens, pour son
éloquence, pour son élégante modération, pour sa virile sagesse . . .
et surtout pour la grftce qu'il avait à aimer...
Cette jeune femme, à qui son premier mariage n'avait pas
même fait prévoir Tamour, s'émerveillait encore, s'émerveillerait
encore longtemps, d'avoir rencontré, en son nouveau fiancé,
cette sensibilité sentimentale que l'ambition suprême de la
femme est d'éveiller chez un homme, une fois au moins dans
sa vie.
Le Père Amelin méditait sur chaque mot, sur chaque into-
nation enthousiaste de la jeune amoureuse, mesurait l'ampli-
tàde de sa reconnaissance envers le bien-aimé qui condescendait
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336 REVUE DES DEUX MONDES.
à ne pas la faire souffrir... Au point de vue tout humain, il
ne pouvait que reconnaître en Laurières une belle nature
virile, de celles que la faiblesse relative de la femme porte à la
protection et non à l'oppression ; mais, — et c'est là une idée
très renforcée dans l'esprit du prêtre catholique, — de celles,
par suite, qui possédant ou croyant posséder la sagesse de la vie,
ne laissent guère prise aux influences intimes ni sur leurs
idées, ni sur leur conduite.
— Père, vous n'allez plus comparer mon fiancé à
M. Canuzal?
Cette interrogation orgueilleuse par laquelle Marie achevait
la confidence d'amour glaça le Jésuite mortellement. Mais sa
volonté voulut passer outre à toute faiblesse, et, en pressant la
main de sa nièce pour lui communiquer un peu de sa résolu-
tion héroïque, il répliqua, très doux et inexorable :
— Je ne les compare plus. Je reconnais en M. Laurières
toutes les qualités qui font l'honnête homme, le galant homme,
selon le monde. Mais, ma chérie, cela n'était pas en question :
ce que tu m'as dit de lui, hélas ! ne saurait diminuer ma frayeur
de te voir devenit sa femme. Ganuzat est l'homme d'une réac-
tion : il prétend avoir reçu des coups qu'il rend avec usure,
mais peut-être assez aveuglément pour se faire plus de mal à
lui qu'il n'en fait à ses prétendus ennemis. M. Laurières n'en
veut pas aux personnes ; il répugne à « l'action directe, »
comme on dit aujourd'hui : c'est fruste et inélégant ; le pauvre
Etienne a demandé un prêtre pour mieux mourir, il a haussé
les épaules, mais il est allé chercher le prêtre; tu désires, le jour
de ton mariage, traverser l'église? il te la fera traverser à son
bras; mais cela ne l'empêche pas, oh! mon enfant, sache-le
bien, cela ne l'empêche pas de faire, avec ses pareils, une chaîne
inique de lois de plus en plus restrictives, pour refouler de plus
en plus le malheureux clergé de France, réduire à néant son
ichamp d'action sur la société... Marie, tu serais trop coupable
si tu épousais cet homme!...
Marie qui, en l'écoutant, s'était désespérée à mesure, se récria
par des mots que la douleur étonnée hachait sur ses lèvres.
— Père ! oh ! mais qu'ai-je donc fait pour que vous me
condamniez à être si malheureuse? Vous ne m'aimez plus! vous
n'aimez plus votre fille!... Pourtant, le jour que je devins tout
à fait orpheline, vous me consoliez, vous m'assuriez que vous
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LE FLAMBEAU. 537
seriez à la fois mon père et ma mère, et vous savez bien que ni
mon père ni ma mère n'auraient eu la cruauté de m'enlever à
mon fiancé, presque la veille de mon mariage... ah! je suis
orpheline une fois encore ! . . .
Ces lamentations, par lesquelles une femme se dérobe à un
débat douloureux, ont pour immanquable effet de déconcerter
un homme d'honneur comme s'il s'apercevait tout à coup qu'il
a frappé plus faible que lui. Ce fut donc au tour du Père Âmelin
de s'attendrir, et, serrant sa nièce dans ses bras :
— Non! non! tu restes ma fille chérie, s'écria-t-il et je suis
là, au contraire, pour veiller, pas à pas, sur ton bonheur de
maintenant et de toujours... Voyons, pour ne parler que de cette
vie, est-ce que tu n'as jamais songé aux froissemens douloureux
que t'infligerait un mari qui ne partagerait pas tes croyances?
Rapidement, la pensée de Marie se reportait à la journée de
l'inventaire, aux transes subies à cause du cher fiancé, puis à
l'apaisement ineffable goûté dans ses bras... et, à la fois, meur-
trie et délicieusement vibrante de tels souvenirs, elle dé-
clara :
— Je souffrirai peut-être quelquefois par lui, mais si je ne
l'épousais pas, je serais tout le temps malheureuse... oh! Père!
vous comprendrez cela tout à l'heure, car c'est lui que vous
devez entendre pour le juger à son vrai mérite! et vous lui
parlerez aussi, et il vous écoutera, soyez-en bien sûr, avec le
plus girand respect.
Et l'obstination indomptable de Tamoureuse accabla enfin
le Jésuite, eut raison, à ce moment, de ses forces cérébrales, et
lui aussi, comme Marie, il abandonna la discussion, pour ne
plus laisser crier que le saint courroux de lapôtre désobéi :
— Je ne parlerai pas à M. Laurières, je ne le verrai
pas... et toi-même, tu ne le verras pas d'aujourd'hui, du nioins...
Non! non! ne me dis pas que tu refuses de m'obéir... Ecoute,
écoute... je suis très souffrant, oui, de corps et de cœur; une
seule chose peut me soulager, c'est que tu restes là, près de
moi, et que nous récitions le chapelet ensemble... Prends ton
chapelet, *Marie !
Elle fronça les yeux, serra les lèvres pour répondre durement
que ce n'était pas la peine, que son fiancé allait venir, et qu'elle
devait se tenir prête, elle, du moins, à le recevoir ; mais son
regard qui, presque, défiait son oncle, le lui montra livide, avec
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838 REVUE DBfl DEUX MONDES.
des yeux de martyr, pendant qu'il élouflfait de la main une
déchirante quinte de toux. Et quand, aprë^ le spasme^ il
répéta :
— Prends ton chapelet, Marie!
Docilement, elle tira de sa poche la chaîne d'or, aux grains
d'améthyste, qu'elle gardait dans une bourse en filigrane, et elle
ce signa, pendant que le Père Amelin se signait «t commençait «
le premier pater. Et les deux voix implorantes s'alternèrent,
l'une assourdie, comme sortant des profonds labyrinthes de la
pensée où l'homme, à tâtons, se donne mille heurts doulou-
reux, l'autre cristalline et musicale, car, au printemps de. la
vie, l'espoir ne cesse de chanter à travers les orages.
Le Père Âmelin, en sa lassitude mortelle, tenait fermés ses
yeux ardens ; il ne put donc remarquer l'attitude et lexpression
de Marie, droite sur sa chaise, l'oreille aux écoutes, comme en
l'attente passionnée de quelqu'un, quand tout ce qu'on fait, hors
d'attendre, n'est que machinal exercice du geste.
Deux dizaines à'ave venaient d'être récitées ainsi. Le trille
aigu de la sonnerie électrique parcourut tout l'appartement. Et
la personne de Marie se déploya comme un souple ressort, et,
sans voir le brusque sursaut du Père Amelin, elle se dirigea,
glissant, rapide, vers la porte, en continuant de réciter : Pries
pour nous pauvres pécheurs...
XII
Passée dans son petit salon, elle y resta debout quelques
secondes, la main qui tenait encore le chapelet posée sur son
cœur pour l'apaiser, geste secourablede la volonté à l'instinct...
Cependant Laurières entrait par une autre porte, et le dômes-
que qui l'introduisait, avant de disparaître, tournait un commu-
tateur, inondant ainsi la pièce de clarté.
L'amoureux venait vivement à la bien-aimée, s'étonnant
qu'elle demeurât là-bas, immobile.
— Chérie, c'est pour mieux rêver à moi, j'espère, aue vous
m'attendiez dans les ténèbres?
Et il appliqua ses derniers mots rieurs sur la main même de
Marie, et, ses lèvres rencontrant les grains du chapelet :
— Oh ! vous étiez en prières, madame? alors, c'était pour
moi? dites, c'était pour moi?
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LE FLAMBEAU. S39
Gomme elle ne répondait toujours pas, il la regarda, les yeux
dans les yeux :
— Vous avez pleuré! vous avez pleuré! s'écria-t-il, saisi
d'alarme, et pourquoi donc avez-vons pleuré? dites, tout de
suite, tout de suite !
Il Tenveloppait, mettait la caresse de petits baisers pressés
sur ses cheveux, sur son front qu'elle essaya de lui dérober...
Tout à l'heure elle s'indignait que son oncle lui ordonnât de
repousser l'homme à qui elle s'était promise, et voilà que tout
à coup, en présence de cet homme, son &me délicate s'en re-
tirait d'elle-même... Quoi ! oserait-elle se donner sans cette
sanction, cette bénédiction du père, du chef, du saint de la
famille, qu'elle avait souhaitée si ardemment? Elle y voyait
une douleur mortelle, presque de l'impudeur et de la honte.
Effrayé de sa roideur, de sa résistance, de son mutisme, lui
s'écria plus fort :
— Mais parle, enfin! tu me fais mourir! tu as un chagrin?
est-ce à cause de moi ?
Elle inclina la tête, et réussit à proférer :
— Jean, mon oncle ne veut pas...
Et par ce début de phrase la situation fut révélée à Laurières.
Marie, dans ses bras, sentit la secousse terrible de ses nerfs. Et
cependant, ce fut d'une voix très altérée, certes, mais presque
calme, qu'il reprit la phrase qu'elle avait laissée inachevée.
— Votre oncle ne veut pas que vous m'épousiez?... et, bien
entendu, c'est tout l'anticléricalisme qu'il prétend punir en ma
personne?... Vous m'aviez fait tant espérer en sa largeur d'es-
prit, sa bonté de cœur!...
— Je ne le reconnais^ plus ! soupira Marie, et mon chagrin
est affreux, Jean ! *
Mais lui, les yeux froncés, se plaignit qu'elle appelât chagrin
affreux ce qui n'était au fond qu'une émotion pénible, forcé-
ment passagère :
— Quand notre mariage sera un fait accompli, le Père Ame-
lin changera d'attitude ; il ne voudra certainement pas charger
sa conscience en manquant à la loi du pardon évangélique...
En parlant ainsi, Laurières considérait avec une extrême
attention la figure de sa fiancée ; il la vit pâlir ; il vit les fins
sourcils se hausser désespérément, les jolies lèvres trembler sur
les mots de détresse qu'elles n'osaient faire entendre.
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'^'pw.'
540 REVUE DES DEUX MONDES.
Cependant Marie murmurait enfin, très bas :
— Mais, Jean, s'il ne fallait que retarder uq peu.,.
Comment eûl-elle continué? La main de Laurière pressa
soudain en étau son étroite ceinture, TétoufTant à demi, et il la
vit qui renversait la tête, fermait les yeux... aussitôt la bruta-
lité de son geste le consterna... il exprima passionnément ses
regrets, en la berçant sur son épaule et toutefois, comme cela
se fait neuf fois sur dix dans les cas analogues, il ne manqua
pas de lui attribuer la responsabilité de sa faute. Il lui rappela
encore ses deux ans d'attente sans espoir; ses longs mois de
contrainte depuis leurs fiançailles, pour ménager en elle les scru-
pules les plus excessifs... et, comme prix d'une constance
à si rude épreuve, elle osait encore aujourd'hui parler d'un
retard possible de leur mariage !
— Les chers aveux que vous m'avez faits, les émois que j'ai
éveillés en vous, ne me permettent pourtant pas de douter que
vous voyiez votre bonheur dans mes bras : n'avez- vous donc pas
envie d'être heureuse bientôt, tout de suite ?
Marie soupira :
— Je voudrais l'être sans qu'il en coûtât aucune déception
à mon oncle ! à mon père, je devrais dire !
— Une déception? se récria Laurières; mais tous les parens
du monde sont déçus lorsqpi'un mariage est arrangé en dehors
d'eux... La question est ailleurs: le Père Amelin peut-il de
bonne foi s'imaginer que les affaires de Rome en iront plus mal
quand vous vous appellerez M""' Laurières? Je me permettrai
de lui en soumettre l'observation tout à l'heure, puisque nous
étions convenus d'un entretien...
Marie hocha tristement la tête.
— Mon oncle refuse de vous recevoir, Jean.
— Oh ! c'est à ce point ! murmura Laurières, déconcerté.
Puis après une minute de réflexion, il observa :
— Le Père Amelin paraissait ignorer tout de moi, hier... il
vous a donc interrogée longuement sur mon compte?
Marie lui apprit la rencontre de son oncle Canuzat. Les
alarmes de Laurières s'accrurent. Quels coups avaieiit dû se
porter les deux anciens camarades, en s'élançant l'un sur Tautre
des antipodes mêmes de l'idée !...
— Et, naturellement, mon mariage qui se trouvait entre eux
devait en être mis en pièces.
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LE FLAMBEAU. 514
Après avoir songé un peu ainsi, il dit tout haut :
— Cette rencontre est une raison de plus pour que Je parle
immédiatement à votre oncle, Marie. Les exagérations de Canu-
zat n'ont pu que lui donner une idée très fausse de mon carac-
tère et de mon rôle politique; voulez- vous donc lui faire de-
mander de me recevoir, en insistant un peu ?
Marie n'osa dire combien toute insistance lui paraissait
inutile; elle pressa un bouton do sonnerie, et ce fut précisément
le domestique attaché au service du Jésuite qui se présenta.
— Dites à mon oncle que M. Laurières désire beaucoup le
voir dès aujourd'hui.
Cet homme leva les yeux au ciel, en répondant :
— Oh ! madame, mais le Pè^e est au lit... j'ai dû le désha-
biller presque comme un enfant, tant il se sentait faible.
— Alors, ne le dérangez pas !
Le domestique sorti, elle montra sa physionomie troublée
dHme perplexité nouvelle à Laurières.
— Jean, dit-elle, comme à son conseil tout désigné, pensez-
vous que je devrais appeler un médecin? Je crains que mon
oncle ne soit réellement malade...
— Son voyage l'a très fatigué, cela me paraît certain, puis
cette fâcheuse prise avec Canuzat... Laissons-le reposer cette
nuit ; demain matin vous pourrez envoyer chez Jomard, mais je
suis sûr qp'il sera en état de me recevoir avant la fin du jour.
Le slaiu quo leur étant imposé, d'un accord tacite, les fiancés
s'appliquèrent à changer la conversation. Marie sentait que cer-
taines de ses souffrances devaient être subies en silence, puisque
Jean n'admettait même pas que l'opposition imprévue de son
oncle pût interrompre sa joie d'amoureuse, et lui, qui comprenait
trop bien son cruel souci, qui le partageait en un sens, feignait
la quiétude pour la persuader qu'elle s'exagérait les périls de la
situation.
On avait, ce jour-là même, posé les tentures de la pièce qui
allait devenir le bureau de M. le député. Ils y passèrent en-
semble, et ils se plurent à convenir des places qu'ils attribue-
raient aux meubles qu'on apporterait de la garçonnière.
— C'est parmi ces meubles que j'ai tant rêvé de vous, Marie ;
ie veux qu'ils soient les témoins de mon bonheur avec vous...
Et ces mots de Laurières furent le début d'une gracieuse
effusion, presque purement sentimentale ; dans ces momens
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■^^-^
542 REVUE DES DEUX MONDES.
assez rares 06 l'amour de l'homme revêt ainsi la forme la plus
généreuse, une femme obtient de lui ce qu'elle veut peut-être
plus aisément que par le souvenir ou l'attrait des caresses.
Et Marie, d'instinct, en profita. C'était chose convenue impli-
citement que le fiancé, venant causer à la fin du jour avec le
chef de la famille, resterait pour la soirée entière, qu'on ferait
un second diner, tout intime, de fiançailles. Mais, ce beau plan
ne pouvait s'exécuter de par la volonté contradictoire du Père
Amelin. Et Marie engagea doucement Laurières à la quitter.
Laurièrès lui saisit les deux mains qu'il posa sur son épaule,
et, se baissant pour que le regard de ses yeux tombât droit dans
ceux de l'aimée, il demanda, la voix un peu rude :
— Et pourquoi faut-il que je vous quitte, pourquoi faut-il
que vous passiez la sdrée toute seule?... est-ce que?...
Il allait ajouter :
— ... est-ce que vous voudriez-vous réaccoutumer à passer
votre vie toute seule?
Mais il s'arrêta, craignant de ne pas achever sans broyer de
nouveau la ceinture de Marie. Elle devina ^'ailleurs ce qu'il
éprouvait, devint pourpre^ et balbutia, les larmes aux pau-
pières :
— Je ne veux que ménager mon oncle, lui montrer tout le
soin que j'ai de son repos, tout le respect que je garde pour lui
et pour ses volontés, même si... je ne puis obéir.
Laurières lui arracha la parole :
— Vous ne pouvez, bien évidemment, vous ne pouvez obéir
à ses volontés pour le moins bizarres, contre nature 1...
Mais il regretta encore cette brusquerie, consentit & partir.
•^ Puisque vous pensez que le Père Amelin ne pourra repo-
ser tant quil saura l'Antéchrist sous le môme toit que lui...
Voyons, ne froncez pas vos beaux yeux, passez^moi quelque
chose au moment où vous me forcez à battre en retraite !
Et non seulement eUe lui passa son mot de rancune contre
l'oncle Jésuite, mais elle se laissa prendre dans ses bras, sur
son cœur, dont l'impétuosité se refrénait maintenant à si grand'-
peine, et qui, elle le sentait bien aux vibrations qui la soule-
vaient toute, en était aux dernières limites de la longanimité.
Un moment après le départ de Laurières, elle resta dans
son petit salon, toute palpitante de ses baisers et de ses étreintes,
se berçant encore par l'écho de ses appellations suaves ou pas-
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LE FLAMBEAU. 843
sionnées. Mais elle pensa bientôt avec désolation à Tétat cruel
du Père Âmelin. Que faire pour lui rendre sa santé, sa joie
et aussi son heureuse indulgence de jadis? il lui devint peu à
peu insupportable de le sentir sombre, amer, et Tâme toute
meurtrie par sa propre faute. Elle alla donc frapper à la porte
du Jésuite, et, à sa question timide, le Père ayant répondu :
— Non, ma fille, je ne dors pas, tu peux venir...
EUe s'approcha du lit, s'agenouilla, implora 'fervemment :
— Voulez-vous que je finiisse le chapelet maintenant,
Père?
D'un geste vif qui exprimait une heureuse surprise, sans la
moindre rancune, le Jésuite posa une main sur les deux mains
jointes de sa nièce... Puisqu'elle revenait prier, Laurières était
donc parti? elle était donc capable de l'emporter sur lui?... La
victoire pouvait donc rester f^ujalement à la chrétienne... à
l'Église...
Marie acheva le chapelet. Ensuite elle dit^ voulant lui mon-
trer (^'elle était, ce soir, définitivement seule :
— Si je ne craignais de vous fatiguer, Père, je ferais mettre
le couvert dans votre chambre ; nous dînerions ensemble?
Il la regarda, lui sourit avec une tendre reconnaissance, mais
refusa son offre. Il prendrait si peu de chose... un potage, tout
au plus...
Marie ne dîna elle-même que du bout des lèvres dans sa
grande salle à manger, si vide maintenant quand Laurières ne
lui faisait pas vis-à-vis à table, si obscure, malgré l'éclairage
électrique, quand le regard et le sourire de Laurières ne l'illu-
minaient point. Elle essaya ensuite, et vainement, de lire, pour
calmer les transes qui la tourmentaient, car tout lui semblait ce
soir précaire et fragile de ce qu'elle croyait ce matin encore si
assuré et si résistant, le bonheur et la vie : le bonheur, puisque
le mot d'une bouche très chère pouvait mettre en question son
bonheur; la vie, puisque, sans qu'elle se l'a vouât, une vie très
précieuse lui semblait près d'elle gravement compromise... De
temps à autre, son cœur subissait dans sa poitrine ces trem-
blemens de pendule dont un mouvement sismique multiplie-
rait, — avant de les arrêter, — les oscillations. Ce phénomène
est d'un effet presque terrifiant sur les organismes délicats.
Marie souffrait donc beaucoup dans sa solitude lorsque Made-
leine Guiminel vint s'offrir à la soulager. Madeleine entra dans
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S44 REVUE DES DEUX MONDBS.
le salon avec un sourire qui dissimulait un assez vif souci, car
elle connaissait déjà le début du conflit redoutable qui allait
faire souffrir près d'elle trois cœurs aimans et passionnés. Quand
elle eut embrassé Marie :
— Jean, chassé par toi, est venu se réfugier sous mon aile./
il est encore avec Charles, en train de brûler cigarettes sur ci-
garettes pour consumer chagrin, souci et impatiences. Ma
pauvre chérie! toi qui souhaitais si ardemment le retour de ton
oncle ! le voilà bien tombé, dans le fracas des- inventaires, et,
ce Canuzat qui le rencontre et le brave !
Mais Madeleine avait le coup d'œil optimiste, et elle eut tôt
fait de trouver à Tavenir des aspects sourians et lumineux à
travers l'obscurcissement de l'heure présente.
— Oh I je comprends que le choc ait été rude, il est bien na-
turel qu'un ecclésiastique ne souhaite pas pour neveu un député
anticlérical ; mais enfin un Jésuite est trop informé sur le train
du monde pour croire qu'on puisse le mener à coups de trique...
Tiens, je vois ce qui va se passer... Tout d'abord je m'attends
moi-même à une semonce pour avoir, en quelque sorte, présidé
à tes fiançailles arec notre affreux anticlérical ; ensuite, le Père
Amelin arrachera une promesse de modération à Jean, à toi
celle d'un zèle pieux dans ton ménage, et puis sa bonté se char-
gera du reste, c'est-à-dire de prier souvent pour que tu lui
donnes des petits-neveux à éduquer, rue des Postes, car enfin il
ne peut douter d'un retour du beau temps pour la Compagnie
comme pour l'Église...
Marie, un peu rassérénée, n'exprima plus que son inquiétude
sur l'état physique de son oncle. Les jeunes femmes appelèrent
alors le domestique qui devait passer la nuit en demi-veille. Cet
homme, très habitué à entourer les malades, affirma qu'une
visite du docteur p, cette heure tardive ne pourrait que fatiguer
et alarmer le Père.
— Eh bien ! dit Madeleine en s'en allant, je vais envoyer
Jean et Charles chez Jomard pour le mettre au courant des
choses : il viendra demain dès la première heure.
Elle exprima du reste l'opinion qu'une nuit de plein repos
suffirait probablement à pacifier le corps et l'âme également
énergiques du Père Amelin.
Mais son pronostic, d'ailleurs peu sincère, ne se vérifia nul-
lement, du moins pour le corps, dont l'état ne permettait pas de
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'^«T^t'^
LE FLAMBEAU.
préjuger celui de l'âme. La fièvre absorbait à tel point le Jésuite
qu'on introduisit le docteur près de lui sans même lui demander
son agrément, sans môme le prévenir.
— Grippe et bronchite, le tout assez grave, vu la faiblesse du
malade, mais c'est l'affaire d'une dizaine de jours, en comptant
toutefois sur une assez longue convalescence...
Marie, comme toutes les femmes en pareil cas, demanda vingt
fois au docteur s'il lui disait bien toute la vérité, et le docteur,
comme tous les médecins du monde, l'affirma solennellement.
Mais la vérité ne se traduisit pas de môme quand il l'exposa,
dans l'escalier, h Laurières, qui était accouru pendant qu'il se
trouvait auprès du malade.
— C'est un homme miné, usé par l'idée fixe, par ses voyages,
par des travaux accomplis dans une perpétuelle tension nerveuse :
il n'a aucun avenir devant lui...
Laurières s'arrêta, se soutint à la rampe et se récria doulou-
reusement :
— Tu sais que c'est mon avenir à moi que tu prophétises?
et un bel avenir ! si ce Jésuite meurt sans nous donner sa béné-
diction...
— Oh ! voyons, au point où tu en es avec M"* Salvan, elle
passerait outre?
— Elle passerait outre, je le crois.., bien qu'avec une femme
on ne sache jamais... il y en a tant qui ont le goût du martyre I...
et enfin, si elle passait outre, ce ne serait pas sans verser des
larmes à noyer tout notre bonheur.
Le docteur l'écoulait et réfléchissait, puis, recommençant à
descendre, il déclara :
— Eh bien ! je puis, oui, je puis te rassurer partiellement,
ce que j'ai dit à M"' Salvan se produira sans doute : je pense
rester maître de la fièvre et de la congestion des bronches d'ici
[quelques jours ; seulement, ce que j'ai appelé là-haut convales-
cence, appelons-le, entre nous, état chronique et déclin, plus ou
[noins rapide, oar tous les malades ne se défendent pas avec la
néme énergie; mais enfin, vous aurez des semaines, peut-être des
mois, pour fléchir Toncle, soit avant, soit après le mariage.
Fléchir ronde, oui, et avant le mariage ! il le fallait, se
lisait Laurières. Chaque jour, cette opinion s'ancrait plus à fond
ians son esprit. Il venait rue Castiglione le matin et le soir;
mais il ne trouvait plus Marie, comme la semaine précédente, en
TOMB XLVII. — 1908. 3o
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5i6 REVUE DtS ÛBUX MONDES.
conférenee arec le tapissier; elle ne Fentretenait plus d'à
essayage; on ne parlait plus de sa robe pour le jour de» noce
dont, en une heure d'intimité, elle lui avait fait choisir Tétofle
et le dessin. Assise dans son petit salon, elle lisait, tirait quelques
points de broderie, avec Tair morne d'une veuve qui ne sortira
plus de sa retraite, et Lauriëres ne se méprenait pas à Teffort
qu'elle faisait, dès qu'il entrait, pour reprendre son exquis en-
jouement habituel.
A peine consentait-elle à sortir un peu chaque jour avec
Madeleine; lui-m6me n'obtint qu'une foi^ de l'emmener au Bois
en voiture, et il ne la sollicita pas de recommencer. Tant qu'il
gardait un espoir de fléchir le Père Amelin, il tenait à res-
pecter le trouble que ressentait cette jeune femme si délicate à
s'exposer aux effusions, en quelque sorte clandestines, d'un
amour que son père d'adoption n^approuvait pas encore. Il ne
s'attachait même plus à cette date de leur mariage que tous
deux avaient décidée irrévocable, puisque enfin les convenances
interdisaient de procéder à la cérémonie si intime qu'elle pût
être tant que la maladie du Père Amelin, soignée dans sa maison,
resterait à l'état aigu.
« Ah !' que Jomard ait dit vrai, que son rétablissement soit
assez marqué pour que nous puissions nous expliquer ensemble,
rtque cette intolérable situation se dénoue 1... Après tout, s'il
persiste dans son veto de grand inquisiteur... »
En attendant, son orgueil et sa passion cédaient à la plus
vraie tendresse qu'ait jamais éprouvée un homme; il ne se
plaignait de rien, et c'était, au reste, suivre instinctivement la
meilleure tactique : Marie, qui ne se méprenait pas sur ces
calmes apparences, concevait de lui une plus haute idée chaque
jour, et chaque jour aspirait plus impérieusement à se donner
toute au mattre de son cœur.
XIII
Le docteur Jomard ne s'était pas trompé ; le neuvième jour
de sa maladie, le Père Amelin n'avait plus qu'une fièvre très
sourde ; il se sentit assez de force pour passer plusieurs heures
sur son fauteuil, au coin du feu, à faire un peu de correspon-
dance. Le mieux s'affirma le lendemain, et Marie en exprimait
3a joie à Madeleine Guiminel. Mais, en môme temps, elle avouait
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son anxiété des jours prochains, de3 heures prochaines, od un
nouveau débat ne pouvait manquer de 9'élever entre son oncle
et elle au sujet de son maiûage, un débat auquel son fiancé vou-
drait à toute force prendre part.
— Et j'ai peur de ce qu'ils se diront et de ce qu'ils ne se
diront pas; j'ai peur de tout!
Et la peur ouvrait tout grands sea yeux, et ses fins sourcils
obliques se soulevaient très haut, exprimant sa détresse mieux
que ses lèvres roses, faites pour sourire dans les doux émerveil-
lemens de Tamour.
A ce moment, le domestique garde-malade se présenta, et
dit que le Père Âmelin, ayant su que M"''' Guiminel se trouvait
dans la maison, la priait de lui faire une visite :
— Je vous suis, Victor.
Et Madeleine, se tournant vers Marie, se livra, du geste et da
la physionomie, à une mimique signifiant :
— L'heure de la semonce!... enfin, me voici prête!
Le Père Amelin l'attendait au coin du feu. Sa personne
occupait si peu de place dans son fauteuil, ses yeux avaient un
tel éclat d'émail, sa figure et ^es mains jaunes, et plus émaciées,
un tel air de choses inertes ou mortes, qu'elle pensa aux statues
de saints confesseurs de la foi qu'on habille de vrais vôtemens
dans les pays espagnols. Néanmoins, elle sut dominer cette
impression pénible, et exprima au Père toute la joie que lui
inspirait son rétablissement.
Il eut à son tour de jolis mots paternels pour la remercier,
car il aimait la jeune femme dont la mère avait été son amie
d'enfance, puis il ajouta :
— Malheureusement, ma chère Madeleine, il se mêle une
tristesse h la joie que je ressens de votre visite; je me vois dans
l'obligation de vous rendre un peu responsable du grand chagrin
qui m'attendait à ce retour en France... Pourquoi, oh! pour-
quoi avez-vous travaillé au mariage d'un libre penseur, pis
encore, d'un adversaire militant de la religion, avec notre pauvre
petite Marie?..,
Madeleine secoua sa jolie tête aux yeux vifs, dardant leur
lumineux regard par-dessous son grand chapeau de velours :
— Et d'abord, mon Père, ai-je eu à travailler autant que vous
semblez le croire pour mettre Marie en rapport avec Jean Lau-
rières, qui est, vous le savez, n'est-ce pas, le cousin de Charles?
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''^^'fm.
648 REVUE DBS DEUX MONDES.
La Providence, — je n'oserais devant vous dire le hasard, — i
a fait se rencontrer chez moi au moment où, ayant rêvé l'un
l'autre pendant le grand deuil de Marie, ils étaient au point pour
s'entendre par leur silence même...
— Mais enfin, mieux renseignée que Marie des choses de la
politique, vous auriez dû l'avertir dès lors...
— Dès lors, c'était déjà trop tard, croyez-le, mon Père... et
puis, Jean consentait au mariage religieux... et, ma foi, je n'avais
pas qualité pour en demander plus que l'abbé Paraud, par
exemple!
— On peut, on doit en demander Plus quand on appartient
comme Marie à une famille où il est de rèf le, sinon àé se consa-
crer tout à Dieu, du moins de lui laisser tout ce qu'on peut de sa
vie et de soi-même... Qu'est-ce qu'il gardera de ma pauvre enfant,
le bon Dieu, quand elle appartiendra, — si elle lui appartient
jamais, — à un ennemi de sa religion et de ses ministres?
— Le bon Dieu gardera probablement toute l'âme de Marie...
et, si vous voulez ma véritable pensée, mon Père, je ne crois pas,
et j'en suis bien aise en ce qui me concerne, que le bon Dieu nous
demandera compte de l'ftme des hommes que nous épousons...
Ici-bas, nous les aimons, nous leur donnons des enfans, mais
enfin, là-haut, ce sera, j'espère, comme l'Évangile le dit : A cha-
cun selon sa foi, selon ses œuvres...
Le Jésuite gronda, ses yeux jetant des flammes sombres :
— Malheureuses femmes d'aujourd'hui ! si vous vous désin-
téressez de la destinée éternelle de l'homme à qui vous donnez
tout votre être !
Madeleine, sans se laisser déconcerter par l'anathème col-
lectif, répliqua doucement, alertement :
— Mais ce n'est pas se désintéresser, il me semble, de la
conversion d'un libre penseur, que de l'épouser?... celui-là, plus
qu'un chrétien fervent, a besoin d'une femme pieuse... et puis,
vous le savez, mon Père, — vous ne pouvez pas ne pas le
savoir! — ce serait un célibat presque général en France si
les femmes refusaient d'appartenir à des non-pratiquans ; nous
avons pourtant notre deistinée à remplir ici-bas, nous devons être
épouses, être mères... et, ma foi, en tant que -mères, veuillez
avoir la bonté d'en convenir, nous nous montrons du moins
assez vigilantes chrétiennes. Nos enfans ne peuvent pas encore
tenir leur cuillère à bouillie que nous leur faisons joindre les
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LE FLAMBEAU. S49
mains pour la prière; c'est avec nous qu'ils apprennent le caté-
chisme, qu'ils se préparent à leur première communion; ils
n'échappent à la religion que lorsqu'ils nous échappent à nous-
mêmes, je ne sais trop pourquoi, par exemple!
— Pourquoi? mais parce qu'ils tombent alors sous l'influence
du père qui...
Madeleine hocha la tête.
— Beaucoup d'hommes ne vont pas à la messe, ouï, mais
je ne crois pas qu'il s'en trouverait un seul pour interdire à son
fils adolescent d'y aller... si les prêtres de leur côté tenaient
ferme. Malheureusement, ces messieurs sont le plus souvent
absorbés par le service paroissial... Tenez, Père, j*ai quelquefois
pensé que les missionnaires auraient suffisamment à s'occuper
en France, quitte à laisser la Chine aux Chinois, et le Japon aux
Japonais... Après tout, j'ai beau les rencontrer par files main-
tenant, à l'Elysée, dans les bals d'ambassades ou de ministères,
ces gens-là n'ont pas le crâne du catholique-né...
Sans le savoir, Madeleine caressait ainsi l'idée favorite, ou
plutôt l'idée fixe du Jésuite. Il la regarda presque avec un émer-
veillement qu'elle fût allée droit, par sa seule intuition féminine,
sur la triste vérité qu'il avait mis des années d'études investiga-
trices à découvrir. La tête, les épaules, tout son corps émacié
collé, pour ainsi dire, au dossier haut du fauteuil, ses deux mains
couleur de cire attachées sur les appuis, il s'immobilisa, médita en
cette pose hiératique, puis ce murmure s'éleva de ses lèvres
pâles :
— Oui, rester en France, tous! concentrer l'essence catho-
lique dans les âmes françaises, jusqu'au jour où cette concen-
tration achevée éclaterait en une expansion de prosélytisme
conmie on n'en a jamais vu... Enfin, il n'y a guère plus d'un
siècle, nous nous élancions & travers l'Europe pour la seule joie
enthousiaste d'y semer les principes de la Révolution, pourquoi
ne serions-nous pas capables d'aller plus loin encore sous l'im-
pulsion d'un idéal mille fois supérieul*?... Mais ce serait folie que
de nous vouloir attacher des mauvaises fois manifestes, — pis
même, des volontés diamétralement contraires, — qui feraient
dès le début avorter notre essor, alors qu'il suffit des indiffé-
rences pour l'alourdir et le retarder sans fin...
Et le Père Amelin, d'une voix trop forcée qui résonna creux,
péniblement :
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$50 RETUE DES DEUX MONDES.
— Marie n'épousera pas M, Laurières, Madeleine !
Madeleine, du ton en même temps très doux et très résolu de
jeune femme déjà experte h déblayer la route delà vie, répliqua
tout de suite :
— Père, je vous en prie, réfléchissez plutôt ^'ila doivent
s'épouser... Oh! permettez-moi de parler encore! ne penseï'Vous*
pas que ce serait une bien triste comédie que le mariage, et
même le sacrement de mariage, si, quelques jours avant de le
recevoir, une femme et un homme pouvaient rompre, sans y être
forcés par la révélation de quelque fait monstrueux? Enfin, vous
séries arrivé a{Mrès le mariage, vous n'auriez certainement pas
conseillé à Marie de divorcer!
Madeleine continua de plaider avec art, abandonna iailiscus-
sien pour faire le panégyrique de Laurières, de sa famille, de la
mère qui lui restait, une chrétienne pieuse qui avait sa vénéra-
Hou en même temps que sa tendresse... Était-ce bien juste enfin,
d'assimiler aux plus terribles persécuteurs de la religion un
homme qui avait fait donner le viatique à un mourant, qui,
trouvant sa fiancée au milieu d'une manifestation religieuse,
contre une loi dont il était un des auteurs, ne lui faisait pas
entendre un mot de reproche, qui se pliait encore resjpectueu-
sèment avec elle aux rites d'une religion à laquelle il avait
cessé de croire?.,.
Le Père Âmelin l'écoutait, un pâle et amer sonrire aux
lèvres.
— Ah! Madeleine! Madeleine, gémit- il en secouant la tête,
si vous autres, jeunes femmes, vous aviez la Foi, cette Foi qui
primait jadis tous vos autres sentimens, y compris l'amour,
vous n'en seriez pas h excuser les impies, mais vous emploieriez
h, changer leur ccBur toute la passion dont le vôtre est capable I
Le grand chapeau de velours battit des ailes sur le front da
Madeleine qui, pensive, expliquait :
— Nous avons la Foi toujours. Père, seulement, eh bien 1
oui, nous jugeons prudent de l'enfermer dans nos (imes cooune
dans une serre, de ne pas l'exposer aux aventures du prosély-
tisme... Mais dites-moi, où sont les apôtres que nous pourrions
suivre par la campagne et par les carrefours des villes en criant
avec eux la bonne parole?
Le Père Amelin tint un long moment la tête baissée; alors
3ur sa poitrine s'étalait sa barbe presque toute blanche, et il
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LE FLAMBEAU. S61
montrait ainsi entièrement don crâne ceint par une mince cou-
ronne de cheveux gris, tout le reste ayant été séché, brûlé»
comme les herbes sur un sommet de volcan*
Hélas ! Madeleine avait raison ! où sont, à l'heure présente,
les chrétiens, et même les pontifes animés d'une foi aussi ar-
dente, exclusive de toute préoccupation temporelle, capables de
s'en aller prêchant par la campagne et par les carrefours des
villes?... Et, sans remonter aux temps héroïques des Cata-
combes, lui, le Jésuite, se remémorait cette clause de la règle
écrite par Ignace de Loyola : tous ses iils devaient être dans lisi
disposition de partir pour aller évangéliser, dans quelque pays
que ce fût, sans solliciter le moindre secours matériel dé la
Compagnie... Il s'humilia pour avoir accompli ses voyages dans
des conditions de bien-être relatif, et cette véritable humilité
chrétienne, — hélas ! très rare ! — qui ne contient pas un atome
d'orgueil pharisaïque, s'allie toujours à la douceur et à la charité.
Redressant la tête, il dit enfin lentement :
— Madeleine, je verrai demain M. Laurières; vous pouvez
l'annoncer à Marie.
Pour la première fois depuis ces dix jours, les fiancés respi-
rèrent à pleins poumons; en vain Madeleine voulut les pré-
' munir contre une déception possible.
— Ce n'est pas la victoire, voyons ! le Père Âmelin accepte
simplement la bataille qu'il refusait à Jean jusqu'ici...
Mais, pour Marie, la bataille offerte à son fiancé c'était la
victoire remportée par lui ; elle ne pouvait en douter, elle qui
vivait depuis tant de mois dans l'enivrement de cette voix, de
cette conquérante parole d'homme... Et lui, ébloui de sa con-
quête, malgré son échec auprès de Canuzat, avait la foi superbe
que nul au monde ne serait, plus qu'elle, de longue résistance
aux développemens persuasifs de son éloquence ardente et
souple, comme celle de tous les orateurs à opinion modérée,
mais à passion forte, vive et tenace.
En venant souhaiter une bonne nuit à son oncle qui s'était
mis au lit dès le crépuscule, Marie posa ses lèvres sur le front
qui, à la lumière tamisée d'une lampe veilleuse, prenait les tons
de braise ardente. Elle n'osait le remercier plus explicitement;
elle redoutait tout ce qui pouvait susciter un nouveau débat
entre elle et lui : la parole était à son fiancé; elle se contenta de
demander à quel moment il désirait le recevoir. '
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-'W^^^
552 REVUE DES DEUX MONDES.
— Vers trois heures... je suis alors mieux que le matin;
seras là, toi aussi, mon enfant.
Lorsque Marie rapporta l'information à Laurières, elle lui vit
immédiatement aux lèvres un bizarre sourire.
— Mais, Jean, êtes-vous donc si étonné que mon oncle
veuille vous parler en ma présence?
— Étonné? bien au contraire, ma chérie, je me plais à re-
connaître là un procédé du Jésuite, qui utilise amour et tout
Ad majorem Dei gloriam! Votre oncle espère bien que, vous
présente, ma bonne volonté à trouver avec lui un terrain de
transaction ne se laissera pas décourager facilement... et
d'ailleurs, il a raison, tout à fait raison... pour que ces jolis
yeux n'aient plus occasion de verser des larmes, je vous pro-
mets d'être conciliant jusqu'aux limites permises par ma con-
science.
Et Marie manifesta im contentement parfait, car il est très
difficile aux croyans de se figurer que les libres^ penseurs ont
aussi une conscience religieuse, — leur scepticisme ne faisant,
selon eux, que caractériser un état de péché dont ils n'ont qu'à
se hâter de sortir.
Lorsque avec elle Laurières pénétra le lendemain dans la
chambre du Jésuite, toutes les apparences de ce pauvre corps,
voué visiblement à une prochaine destruction, lui inspirèrent
une pitié qui, pour quelques momens du moins, domina en lui
tous les instincts du combattant. De môme une impression toute
contraire accomplit un effet non moins heureux dans l'esprit du
Père Amelin. L'harmonie ne cesse pas de produire en nous,
comme au temps de David, ce calme, cette paix de tous les
élémens humains qui est Tétat le plus harmonieux de notre être,
et c'étdt une véritable manifestation d'harmonie que l'arrivée de
ce couple jeune et beau, en qui Ton sentait un accord fait des
résonances les plus délicates. Et l'antagonisme des deux hommes
qui se voyaient aux prises pour la première fois éclata cepen-
dant dès leur phrase de courtoisie pure.
XIV
Le Père Amelin avait répondu par une inclination de tète au
salut de Laurières, et lui désigna un siège de la main sans lui
tendre cette main.
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LE FLAVBEAU. 5S3
Regardant sa fiancée qui s'asseyait, elle aussi, à quelque dis-
tance, Laurières commença :
— J'ai partagé, mon Père, je vous assure, les inquiétudes de
Marie à votre sujet; je suis maintenant heureux avec elle des
progrès de votre convalescence; notre conversation, je Tespère,
ne vous imposera pas une fatigue au-dessus de vos forces?
Il n'ignorait pas que les lois, nuancées à l'infini, de nos
usages, le trouvaient en défaut. Ces lois auraient voulu qu'il se
présentât son chapeau à la main, en visiteur cérémonieux, tan-
dis qu'il l'avait déposé dans l'antichambre selon la coutume des
parens ou des amis très intimes ; de même, elles auraient voulu
qu'il prononçât « M""* Salvan, » et non « Marie; » qu'il s'interdit
de proclamer ainsi formellement leurs fiançailles aux oreilles
de ce chef de famille dont Tapprobation restait â obtenir ; mais
il tenait & spécifier ses droits indépendans de cette approba-
tion, et assez établis selon lui pour s'en passer au besoin.
De son côté, le Père Amelin remarqua tout ceci; il formula
un bref remerciement, puis prit ses positions lui-même :
— Ma nièce m! Q. transmis votre désir de cette entrevue que je
suis très â même, rassurez- vous, de soutenir aujourd'hui... Vous
avez, monsieur, fait à ma nièce des propositions de mariage que,
dans mon ignorance des faits, j'avais approuvées de tout cœur
le jour de mon arrivée & Paris. Informé depuis de votre irréli-
gion, de votre action politique, si coupable en soi et si néfaste
à l'Église, j'ai dû me raviser... Jamais je ne consentirai à donner
accès dans ma famille à un adversaire militant de notre sainte
religion. Bien entendu, je sais que mon consentement ou mon
opposition ne sont d'aucune valeur légale : mais nous raison-
nons, n'est-ce pas, sur le fait que ma nièce souffrirait beau-
coup, — elle me l'a dit et je le crois, — si son mariage mettait
fin à cette affection paternelle et filiale d'autant plus vive, mal-
gré une séparation presque constante, que nous sommes l'un à
l'autre toute notre famille. Je suis done fondé à croire que vous
avez souhaité cet entretien afin de m'exposer par quels hom-
mages de respect extérieur envers notre sainte religion, —
«;inon, hélas! par une conversion effective, — vous comptez
obtenir mon adhésion à vos fiançailles avec M"*' Salvan.
Simplement peut-être pour dissimuler une émotion poi-
gnante, le Jésuite avait parlé d'un ton sec et froid, que Laurières
imita avec scrupuleuse fidélité.
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554 REVUE DES DEUX MONDES.
— Mais rhommage de mon respect extérieur au cathol
cisme, je Tai tout de suite promis à ma fiancée, ou plutôt je
n'ai pas eu à le lui promettre; Marie, insuffisamment informée
du conflit actuel, regardait comme obligatoire notre halte à
Téglise, le jour des noces; par une délicatesse dont j'ai le regret
de me départir ici, je n'ai pas même appelé son attention sur le
dommage qu'une concession de cette nature devait me causer...
Et tout de suite, le Père Âmelin s'indignait :
— Une concession! Prétendez- vous, monsieur, que sur ce
point la concession soit réellement faite par vous ? Mais la pré-
tention seule a quelque chose de sacrilège! car enfin, si l'Église
témoigne sa maternelle indulgence à recevoir, au pied des
autels, un de ses fils égarés et non repentans, c'est elle dans ce
cas qui accorde, qui concède...
Laurières hocha la tète.
— La majorité du clergé de France n'en juge pas ainsi,
mon Père ; la preuve en est faite par le nombre considérable de
bénédictions nuptiales qu'il donne chaque année à des non-
pratiquans, à des libres penseurs notoires, et le fait est que
chacun de nos agenouillemens est une manifestation de son
influence. En bénissant mon mariage, l'Eglise ne saurait donc
encore une fois que gagner à cette concession, si concession il y
a, de sa part, tandis que j'y aurai perdu, moi, et beaucoup, à la
faire aux sentimens religieux de ma fiancée.
Un regard qu'il dirigeait alors sur Marie la lui montra toute
pâle, avec ses sourcils haussés d'une prodigieuse et douloureuse
surprise. Il se hâta de lui dire tendrement :
— Je ne regrette rien, Marie; surtout, ne croyez pas que je
regrette rien !
Et se retournant vers le missionnaire :
— Mais enfin, il est facile pour vous, mon Père, d'imaginer
qu'on n'arrive pas en pleine jeunesse à une situation politique
sans que des amitiés vigoureuses vous aient frayé la route. De
quoi sont-elles faites, ces amitiés? de sympathie enthousiaste
pour les principes, d'espoir en leur réalisation... Tout acte ca-
pable de démentir, ne fût-ce qu'en apparence^ ces principes,
d'éteindre, même partiellement, ces espoirs, est de nature à
me coûter mes alliances les plus précieuses. Déjà l'homme
qui m'a mis le pied à l'étrier, — vous le savez, il vous l'a dit
à vous-même, — m'a déclaré qu'il m'abandonnerait irrévoca-
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LK ^ÂMBfiAU. 555
blement à la iK>rte de l'église... D'autres encoire, à mesnfe qu'ils
seront informés, imiteront cette volte-face ; on a vu se produire,
dans ded cas analogues, l'effondrement de certaines fortunes
|>olitiques; je me résigne d'avance k ce qui arrivera' dé la
mienne, et ce que je viens de dire n'a pour effet que d'établir de
quel côté sera la concession quand je demanderai aU' prêtre, et
qu'il m'accordera, de bénir mon mariage.
— L'Église ne saurait plaindre un pécheur si le fruit du mal
qu'il a voulu cueillir tombe en décomposition dans sa main...
et, — quand il s'agit de sa maternelle indulgence, — réservez-
vous le mot de concession, monsieur : eh bien! celle-là ne
saurait suffire au sentiment de ma responsabilité dans un mat
riage qu'on me demande d'approuver et de bénir...
— Aussi, répliqua vivement Laurières, Marie a dû vous
dire que je ne m'en* suis pas tenu à celle-là... Je sais que le foyer
appartient surtout à la femme puisque ses devoirs y sont
concentrés, et qu^elle doit y régner à la fois comme épouse et
conmie mère...
Et, pour un simple spectateur, ce n'eût pas été moins eiqui^
de lui entendre, sur ces derniers mots, baisser respectueuse-
ment le ton, que de voir se baisser les yeux de Marie, enthou-
siaste, au fond de son chaste cœur, pour cet homme qui se dé-
clarait si noblement son vassal:
— Gomme épouse et comme- mère...
Le Père Âmelin répéta ces mots d'un air méditatif, et en pen-
chant la tète sur sa poitrine, pendant que les deux fiancés
échangeaient un regard ineffable d'espérance... Mais bientôt il la
redressait et renversait de nouveau dans l'attitude du combattant
qui joue ses suprêmes forces.
— Soit, dit-il, cette épouse ferait observer dans sa maison
les commandemens de l'Église, cette mère apprendrait à ses
enfans, à vos enfans le nom de Jésus : à quoi bon, si toute
l'action publique de leur père détruit l'effet de ces soins pieux?
Hélas I monsieur, vos fils, à peine adolescens, seront plus enor-
gueillis par vos succès de tribune, quel que soit le sujet de vos
discours, que touchés, édifiés, entraînés aux vertus chrétiennes
parles prières de leur mère agenouillée avec eux matin et soir...
Laurières fit ce geste des bras levés par lequel on reconnaît
la part qui revient au destin ou à Dieu dans les conséquences de
nog actes.
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•'^^-^'^^WW
556 BEVUE DES DEUX MONDES.
— Nous agirons chacun comme nous Imspirera notre ce
science; une génération ne doit rien de plus à celle qui suivra...
— Eh bien ! monsieur, voici, à Tégard de cette génération à
venir, ce que me dicte, à moi, ma conscience : ma nièce et moi
avons les mêmes aïeux, le même sang coule dans nos veines; ce
sang ne doit pas servir à former une génération de libres pen-
seurs, ennemis du Christ et de son Église; pour éviter ce mal-
heur, puisque vous êtes libre penseur vous-même, je ne vois
qu'un moyen, c'est que vous posiez dès aujourd'hui et définiti-
vement les armes, c'est que vous me donniez votre parole de ne
monter plus une fois à la tribune avec Tintention de prendre
part aux attaques du gouvernement contre la religion...
Laurières voulut rectifier :
— Contre l'Église, et même seulement contre l'Église puis-
sance politique. État ^oiks l'État, dont tous les régimes ont
combattu les empiétemens...
— Non, monsieur; non, monsieur, repartit le Jésuite à voix
passionnée, je ne puis laisser passer cette appréciation menson-
gère!... la puissance politique de l'Église? Vous savez qu'elle est
déjà détruite ; c'est bien contre le royaume spirituel de Jésus-
Christ que vous vous acharnez... Vous n'ignorez pas les procédés
employés par les hommes qui ont fait la loi de séparation pour
réduire l'Eglise, dans le plus bref délai, à l'immobilisation, à la
mort... et vous devez vous séparer de ces hommes néfastes
avant de vous unir à notre famille...
Un pétillement sombre avait éclaté dans les yeux du fiancé
pendant que le Père Âmelin condamnait l'action de la majorité
parlementaire.
— Hélas ! mon Père, vos exigences dépassent ce que je puis
promettre : Ma fiancée elle-même ne m'avait pas demandé pareil
sacrifice...
— Jean, si pourtant je vous le demandais avec mon oncle,
aujourd'hui?...
Chuchotant et joignant les mains, Marie révélait, par son
murmure de suppliante, toute l'angoisse et la détresse de son
amour.
Laurières avait quitté sa chaise, et il allaita sa fiancée dont
i' faisait, sans trop y prendre garde, la plus touchante martyre,
dt, lui saisissant la main, et se penchant vers elle, il lui dit
dans nn cmporlcmcri: magnifique :
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^î^T^ ' .>
LE FLAMBEAU. 5{S7
— Marie, je vous le demande à vous-même, êtes-vous d'avis
que je résigne mon mandat, que je descende pour jamais de
cette tribune où vous • m'avez vu un jour ? Voulez-vous qu'au
moment où je voudrais mettre à vos pieds un homme en me-
sure de commander aux autres, voulez-vous que j'e sois de
ceux à qui Ton n'a qu'à dire : Taisez- vous ! pour qu'ils se taisent ?
Mais est-ce qu'alors vous reconnaîtriez en moi l'homme à qui
vous vous êtes promise?
Marie, la tête levée, Técoutait et le regardait dans un émoi
inexprimable. Oui, elle le reconnaîtrait, on reconnaît toujours
un oiseau de haut vpl, même lorsqu'on lui a coupé les ailes; mais
s'il se résignait à ce qu'on les lui coupât, quelle existence lamen-
table il traînerait autour d'elle I Elle se le représentait descen-
dant les marches de la tribune, au Palais-Bourbon, parmi les
bras de ses collègues entliousiastes qui se tendaient et se croi-
saient comme des épées pour le porter, semblait-il, en triomphe...
Elle était femme et très jeune encore, elle ignorait donc cette
passion du pouvoir qui enflamme certains hommes jusqu'à la plus
extrême vieillesse, mais elle en pressentait l'empire sur celui
qu'elle aimait; et, d'intuition également, elle comprenait que,
bien qu'elle eût glorifié son sentiment aux oreilles du Père Ame-
lin, c'était elle des deux qui aimait le plus, et comme toute
femme au cœur un peu noble, elle admettait cette imparfaite
réciprocité de l'exaltation sentimentale, résignée à ce que l'amour
lui coûtât les plus poignans sacrifices.
 voix faible, entrecoupée de pleurs, cependant résolue, elle
répondit :
— Jean, soyez toujours sincère avec vous-même, je supplie
mon oncle de ne pas exiger de vous davantage, aujourd'hui...
Alors tous deux virent le Jésuite tressaillir au point que son
pauvre corps épuisé parut se convuiser dans l'étreinte implacable
d'un mal mystérieux. Il s'avanga sur le bord du fauteuil, et la
voix amère, dure et désolée, il repartit :
— Je n exige rien de lui ni de toi ; j'ai cru qu'on pouvait
demandera un homme élevé par l'Église de ne pas se joindre
aux bourreaux qui l'accablent de coups aujourd'hui; j'ai espéré
que ton amour était celui d'une chrétienne, et que ta ferveur do
chrétienne saurait agir sur un homme dont tu devrais préférer,
à tout, l'âme et son salut. Puisque je me suis trompé, il ne me
reste plus qu'à te dire formellement: Choisis entre nous deux.
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SS8 REVUE DES tZVX IIÔNDES.
i*6pt*ends ta pat^ole si imprudemment donnée, reste avêc moi,
renonce à Tamour de cet homme, ou bien âuis-le dans sed ini-*
qui tés, mais alors tu me deviens immédiatement étrangère.
Il se mettait presque debout eu crispant ses mains sur les
accoudoirs du fauteuil, avec la physionomie hautainemeût
douloureuse d'un pontife annonçant au roi de sa nation les
foudres prochaines de l'Église. Il ajouta, tourné vers Laurières :
— Monsieur, je ne vous retiens plus.
Il se renversa de nouveau sur le fauteuil, parut s'abtmer
dans un chuchotement de prière, et ses mains se refroidissaient
conmie après la mort en se joignant sur son crucifix d*argeût
et d'ébène. Et la main de Laurières, brûlante à l'égal d'un
tison, exerçait une pression d'appel à peine perceptible sur le
poignet de Marie; mais le séduisant magnétisme opérait de
soi-même; elle se leva, et, en ses spasmes et ses larmes, elle se
laissa emmener, la tête tournée, un bras tendu, implorant, vers
le missionnaire impassible, — en apparence tout au mohis, —
et elle jetait à travers ses sanglots :
— Père ! père !
XV
Orgueilleux, triomphant et déchiré à la fois, Laurières
maintenant berçait Marie sur son épaule, caressait de la main,
des lèvres le front, le diadème de cheveux ondes, et, de ses
vibrantes paroles amoureuses, s'efforçait à changer en ivresse
de joie l'ivresse de douleur qui faisait chanceler tout à l'heure
la jeune femme, marchant, sans voir, entraînée par lui, de la
chambre du Jésuite au salon de leurs heures intimes.
Assis sur le même canapé, il jurait que sa vie entière serait
employée à lui faire oublier les larmes quil lui coûtait aujour-
d'hui, que pas une femme au monde n'aurait eu son mari Tami-*
amant passionné, attentif et loyal qu^il serait pour elle, puis-
qu'elle venait de témoigner une sagesse si parfaite en n'exigeant
pas le sacrifice impossible de ses idées et de son action poli-
tique...
Et puis, — car son exaltation sentimentale très sincère ne lui
faisait pas perdre de vue les difficultés des circonstances actuelles,
qu'il devait trancher au plus tôt, — il continua :
— El votre courage se soutiendra jusqu'au bout, n'est-^
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LE FLAMBEAU. 559
pas, Marie? A quoi nous servirait d'atermoyer encore? Vous
voilà convaincue que votre oncle ne se laissera pas arracher son
consentement; mais^ soyez-en bien sûre, un ecclésiastique, un
moine surtout, n3 perd pas, de son libre propos, l'influence qu'il
peut avoir sur un foyer, et comme, après notre mariage, c'est
par la miséricorde seule qu'il verra possible de nous reconqué-
rir, il nous sera miséricordieux.
Marie estimait que Laurières avait raison ; elle-même d'ailleurs,
on l'a déjà remarqué, n'était nullement indécise de caractère;
ses oscillations, depuis l'arrivée du Père Amelin,ne dépendaient
que de son cœur extrêmement sensible, et ainsi capable de se
résister durement à lui-même pour éviter d'en heurter un autre.
Mais elle redoutait par-dessus tout de faire souffrir son fiancé;
elle redoutait en outre qu'il pût l'accuser de le diminuer en
quelque sorte, publiquement; Laurières s'était en effet assuré
comme témoin, avec le docteur Jomard, un ministre, un des plus
hauts personnages du monde politique ; celui-ci, déjà informé
que le retard était imputable à l'arrivée d'un Père Jésuite ma-
lade, avait dû trouver piquant de répandre le fait dans le cercle
de sa clientèle anticléricale où ne manquaient pas les envieux
de sa jeune gloire parlementaire.
— Mais, plaida- t-elle, nous ne ferions pas notre voyage de
noces jusqu'au rétablissement complet de mon oncle, et jusqu'à
ce qu'il nous ait pardonné ?
Laurières, trop heureux d'entendre enfin une prière d'elle
qu'il pouvait exaucer, l'assura qu'il n'insisterait que pour l'em-
mener deux ou trois jours à Lyon, sa mère ayant le désir très
vif de présenter une si chère belle-fille à leur parenté.
Madeleine, arrivant aux nouvelles, approuva chaleureuse-
ment ces résolutions; elle voulut emmener Marie que Laurières
devait quitter ce soir-là.
— Nous ferons quelques-unes de tes courses en retard, car
enfin il faut achever tes préparatifs, et puis tu dîneras chez moi,
puisque aussi bien le Père Âmelin se confine dans sa chambre.
Marie refusa de sortir tout de suite ; elle avait des ordres à
donner concernant la maison, le malade...
Mais lorsqu'elle se trouva seule, elle ne s'empressa nullement
de conférer avec ses domestiques. Accoudée sur une table et le
front dans ses mains, elle s'absorba tout de suite à méditer et à
considérer la pitoyable image qui s'imposait à son regard. De
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860 REVUE DBS DEUX MONDES.
temps à autre, le grondement de la ville se calmait autour d'elle.
Alors, le tic tac appuyé de la pendule s'entendait mieux dans la
pièce, frappait les oreilles de Marie qu'il semblait appeler, en-
traîner vers riieure tragique de sa vie.
— Je l'ai promis à Jean, mais je sens bien que je ne pourrai
pas!... Au dernier moment, je reculerai : ce sera un scandale...
et pourtant je veux! mais je veux! enfin!...
Elle épanchait ainsi à voix presque haute la détresse inouïe
de son cœur torturé dans sa double tendresse... Elle s'étreignait
les mains, elle pleurait, elle s'étouffait à retenir ses sanglots.
Soudain, elle se leva, traversa d'un pas rapide l'appartement, et
pénétra dans la chambre du Père Amelin au moment où en
sortait le domestique qui venait de le coucher. D'un seul élan,
elle tombait à genoux près du lit, saisissait une des mains
d'ivoire pendante et faisait entendre les plus désespérées lamen-
tations de son cœur.
C'était Tétonnement mille fois répété de souffrir par lui
qu'elle avait attendu pour jouir pleinement de son amour, de
souffrir par lui, son père ! dont elle avait tant exalté devant son
fiancé la bonté tendre et indulgente... C'était le découragement
où il jetait son âme de croyante, qui ne voyait ainsi plus que
cruauté dans la religion... C'était tout de suite aussi le repentir
de telles paroles, puis la promesse d'être une maîtresse de mai-
son chrétienne, exemplaire, d'observer, de faire observer toutes
les abstinences, de s'adonner aux œuvres de charité catholique,
enfin de racheter, par tous les moyens possibles, le tort que les
opinions de son mari pourraient faire à l'Église.
Le Père Amelin avait laissé la jeune femme s'exclamer, sup-
plier et pleurer un long moment ; mais, à ces derniers mots, il
manifesta son sentiment de blâme et de douleur :
— Ainsi, tu en conviens ! tu estimes que les opinions, par
conséquent l'action politique de ton fiancé, sont néfastes à l'Église,
et tu ne m'as pas soutenu tout à l'heure quand je lui demandais,
tout au moins, de se retirer de la lutte!... C'est par là que tu
m'aurais montré ton désir sincère de gagner cette âme à Dieu!
Pourquoi t'es- tu refusée à le faire, malheureuse enfant?...
— Je ne sais pas!... chuchota Marie après un silence
angoissé; non, Père, je ne sais pas!...
Elle fouillait son âme, y cherchait les mobiles, — auxquels
tout à l'heure elle avait spontanément obéi, -^ de cette absten-
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LE FLAMBEAU. 561
tion si coupable, aux yeux du Jésuite, et, en quelque sorte, aux
siens...
— Tu ne le sais pas? c'est bien clair, cependant! Dieu te de-
mandait un petit acte d'héroïsme, et ton lâche amour le lui a
refusé.
Marie se récria, toute frémissante sous l'accusation :
— Non, Père! non ! ne croyez pas cela ! je vous parle comme
je parlerais à mon confesseur si je devais mourir cette nuit...
Écoutez-moi, il faut que je vous le dise: je n'ai pas senti que cet
acte d'héroïsme me fût demandé.
— Tu ne l'as pas senti ! encore une fois, es-tu donc indiffé-
rente à l'avenir du christianisme? conmie tant d'autres Fran-
çaises, n'es-tu chrétienne que de nom?
— Je vous ai promis de l'être, je le serai avec toute la fer-
veur de mon âme; mais, Père, vous qui êtes plus qu'un simple
chrétien, vous qui êtes un prêtre, un religieux, vous qui pouvez
tout ce que je ne puis pas, pourquoi ne croyez-vous pas que
vous changeriez peu à peu le cœur de mon mari, que vous le
ramèneriez à la Foi en l'admettant près de vous, comme votre
neveu, comme votre fils... Sa reconnaissance...
— C'est inutile, tais-toi, ma fille, tais-toi! commanda le
Jésuite à voix dure et douloureuse.
— Père!...
— Tais-toi ! les flots ne s'élèvent vers le ciel que pendant la '
tempête... le cœur de l'homme ne s'élance vers Dieu, vers le
céleste Sauveur, qu'aux jours de l'adversité... Ton amour
aveugle, ses succès, donnent à Laurières une sérénité insolente ;
l'orgueil de la vie le tient enivré, sourd aux appels d'en haut,
comme toi, d'ailleurs, comme toi qui n'as d'oreilles que pour la
voix de ce grand pécheur.
Puis, arrêtant de nouveau les supplications sur les lèvres de
la jeune femme, il voulut savoir quelle était la date fixée pour
son mariage. Elle la lui apprit, en ajoutant que, jusqu'au der-
nier jour, eHe viendrait le conjurer avec l'espoir qu'il l'accom-
pagnerait, à l'autel, de sa bénédiction.
A ce moment, le domestique revint, apportant le léger repas
du malade. Marie ne parla plus que pour répondre à cet homme
qui l'interrogeait sur quelques détails du service, et pour
souhaiter une bonne nuit à son oncle en lui annonçant qu'elle
dinait chez M"* Guiminel.
TOMB XLVII. — 1908. 36
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562 REVUE DBS DEUX MONDES.
Son corps était brisé autant que son cœur à la suite de scènes
aussi violentes ; cependant, elle fit d'un pas élastique et ferme
le court trajet de la rue Gastiglione à la rue Duphot. Comme
tous ceux qui ne cèdent pas facilement au sort contraire, elle
avait décidé de chercher des alliances pour l-aider dans son com-
bat, et déjà la résolution prise fortifiait son âme en la pénétrant
d'un espoir nouveau.
Madeleine, surprise et charmée, la félicita de son attitude
courageuse ; M. Guiminel renchérit, se plaisant à. célébrer la
franchise des situations ; tous deux faisaient miroiter à ses regards
un avenir exempt de nuages, que présidait la figure bienveillante
de son oncle ainsi qu'un Dieu le Père représenté au fond des
ciels bleu et or dans les tableaux des préraphaélites...
Laurières, qui avait pu se dégager assez tôt, vint pour la re-
conduira chez elle; son orgueil ne connut plus de bornes quand
il retrouva sa fiancée avec un visage reposé, presque souriant.
Ah ! qu'elle l'aimait, puisque l'amour la rendait capable de sup-
porter, — de surmonter, — les souffrances de sa tendresse filiale
qu'il savait si profonde !
Oui, Marie laimait, et d'un amour si délicat qu'elle ne vou-
lut rien rabattre de cette exaltation, quelque peu égoïste, devinée
par sa subtile intelligence féminine. Malgré la scène dramatique
de l'après-midi, Jean la croyait ce soir une fiancée parfaitement
heureuse ; elle lui laisserait cette illusion, en ne lui disant pas ce
qu'elle comptait entreprendre pour en faire une réalité.
Albérich-Chabrol.
(La dernière partie au prochain numéro.)
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LETTRES INÉDITES
DE
JEAN-JACQUES ROUSSEAU
II
À Madame de Lessert^ née Boy de la Tour^ à Lyon.
A Paris, 37 mars 4771.
Enfin, chère cousine, je puis vous écrire. Une fraude des
facteurs, qui s'entendaient avec je ne sais qui, arrêtait le cours
de mes lettres à la poste. Cette fraude vient d'être reconnue, et
l'on m'a promis que pareille chose n'arriverait plus à l'avenir.
Ainsi nous pouvons nous écrire en droiture comme auparavant,
J^en suis d'autant plus aise que, depuis la lettre de vous que me
remit M. d'Eôchemy, je n'ai plus reçu aucune nouvelle ni de
vous ni de votre maman, quoique M. Du Peyrou lui ait adressé
une lettre pour moi qui ne m'est point parvenue et dont je n'ai
ouï parler d'aucune façon que par l'avis que m'en a donné M. Dû
Peyrou. Il me semble pourtant que la situation où je vous ai
laissée et mon attachement pouf vous, dont vous ne pouvec
douter, exigeaient de temps en temps quelque nouvelle de votre
état, et quoique la correspondance directe fût suspendue, vous
(1) Voyez la Revue du l*r septembre 1908.
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'^-^^^
534 BEVUE DES DEUX MONDES,
aviez tant d'occasions sûres Tune et Tautre de me faire passer
quelque mot, qu'un silence si absolu et si général n'a pu que
m'alarmer extrêmement. Le retour de M. de la Tourrette m'a
fourni Je moyen d'écrire à votre maman, et je compte qu'avant
que vous receviez cette lettre, elle aura déjà reçu la sienne. Mais
comme je n'avais pas encore eu l'éclaircissement que la visite
d'un de ces messieurs des Postes a occasionné, jo n ai pu dans
cette lettre lui donner l'avis que cette voie était rouverte ; je
vous prie d'y suppléer.
Je la prévenais dans la même lettre qu'ayant contracté ici
des dettes pour me mettre dans mes meubles, je me voyais
forcé, pour y satisfaire et pourvoir à mes besoins, de retirer
l'argent qui restait entre les mains de monsieur votre frère et
que j'avais compté laisser à ma femme, si j'avais pu pourvoir à
notre entretien d'une autre façon.. Je vous prie, si la lettre n'est
pas encore parvenue, de vouloir bien prévenir monsieur votre
frère de cet article et le prier de me faire passer cet argent en
tout ou en partie à la Saint- Jean, en m'en prévenant d'avance
par un petit mot d'avis, afin que je fasse mes arrangemens.
Hâtez- vous, chère cousine, je vous en supplie, de me tirer
de l'incertitude où je suis sur votre état présent et des alarmes
que me donne le silence de votre maman et de tous les vôtres.
Comme vous êtes à portée d'avoir des nouvelles de ma pau\Te
tante, je vous prie aussi de vouloir bien m'en procurer. Vous
avez bien voulu vous charger d'avoir pour elle cette année la
môme bonté que la précédente. Vous devez vous préparer au
même embarras pour l'année prochaine, car tant que Dieu me
la conservera, je me priverai plutôt du nécessaire que de laisser
même arriérer jamais ce léger tribut de ma reconnaissance et de
mon tendre attachement pour elle. Cela me fait penser à déduire
les cent francs jusqu'à l'année prochaine, de l'argent que
monsieur votre beau-frère me fera tenir, pour vous les remettre,
afin qu'ainsi ces cent francs soient tout portés. C'est de quoi
vous m'obligerez de le prier de ma part.
Bonjour, chère cousine, j'attends avec impatience de vos
nouvelles. Ma femme vous embrasse de tout son cœur. Bien des
salutations à M. de Lessert; j'embrasse vos chers enfans, votre
bonne maman, tous les vôtres, et mon excellente cousine nar-
dessus tout.
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:'!Pi,W||-^iHil'tiT^^
LETTRES INÉDITES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 565
A Madame de Leaserty née Boy de la Tour, à Lyon.
A Paris, 13 août 1171.
n n'y a poînt de joie pure en cette vie. Celle que m'a
donnée votre lettre Feût été, chère cousine, si le cruel accident
de votre pauvre enfant neTeût empoisonnée (1). Rien peut-être
ne m'a fait mieux sentir la solidité de votre vertu que
la manière simple dont vous m'avez narré ce malheur, à moi qui
sais si biqn à quel point votre cœur maternel en a été trans-
percé. Quelle différence de ce langage modéré d'une âme trop
sensible qui sent sa faiblesse, qui la cache et voudrait la sur-
monter, à ces convulsions de comédiennes qu'affectent à tous
propos ces femmes qui ne sentent rien ! Il est presque impos-
sible qu'où est la vraie sensibilité ne soit aussi le vrai courage,
puisque la même chaleur d'âme produit également l'un et l'autre.
C'est là votre cachet, ma respectable amie, dans un siècle où
tout est joué, surtout de la part des femmes ; vous seule suivez
la nature soumise aux lois du devoir et de la raison. J'espère
aussi que la. Providence vous mesurera toujours les épreuves sur
vos forces et vous donnera plus d'alarmes à vaincre que de mal-
heurs à supporter. Je ne doute point, par votre .lettre et celle de
votre maman, que le pauvre enfant ne soit maintenant sur pied
sans qu'il reste aucune trace de sa chute, les fractures se réu-
nissant mieux et plus solidement à son âge que dans un âge
plus avancé.
Mais je crains de cet accident un inconvénient plus durable,
par les précautions dont vous allez entourer vos enfans, si vous
ne faites attention que, quelque soin qu'on prenne, il est impos-
sible de prévenir tout accident, et qu'il faudrait empêcher un
enfant de marcher jamais si l'on voulait s'assurer qu'en tom-
bant de sa hauteur il ne se cassera ni la jambe ni la cuisse.
Puisque toutes vos précautions ne sauraient prévenir tous les
- accidens, exercez vos enfans à les supporter en leur donnant
une bonne constitution, en les exposant sans crainte à l'air et à
la fatigue. S'ils se blessent quelquefois, du moins ils n'en mour-
ront pas ; plus délicatement élevés, ils éviteraient peu des mêmes
atteintes, et ne les supporteraient pas si bien; mais exposés à
(1) Un des enfans de M"* de Lessert s'était cassé la cuisse.
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566 RBTUB h^S DEUX MONDSB.
des multitudes d'autres par les intempéries de Tair, ils seraient
à chaque instant de leur vie en proie à AeA périls dont vous les
garantirez pour toujours. Ne pouvant les rendre invulnérables,
rendez-les robustes et sains. Voilà tout ce qui dépend de la
sagesse humaine. Ainsi je vous exhorte à ne vous point laisser
ébranler par les sots discours, dont je sens la bêtise et dont j#
connais la source.
Vous n'aurez pas dé peine, chère cousine, à rassurer un
cœur dont vous chérir et vous honorer est devenu partie de
Texistencé, etqui,trop effarouché par des trahisons sans exemple,
avait conçu des craintes plutôt que dès soupçons, et qui vous
les manifestait plutôt avec l'humeur d'ûu enfant qui boude
qu'il ne les nourrissait en secret comme un homme défiant*
Vous en avez effacé jusqu'à la moindre trace, et je n'ai plus
d'autre tâche à remplir sur cet article> tant envers vous qu'en-
vers votre mère, que celle de vous faire oublier mes torts»
Jusqu'à mon dernier soupir je nourrirai pour vous les mêmes
sentimens <jue vous m'avez inspirés dès notre première
connaissance) que depuis votre mariage votre conduite a si bien
justifiés et qui, dans tous les temps, je le proteste, furent eatore
plus fondés sur votre caractère et sur vos vertuis que sur votre
esprit et vos charmes.
Je vous remercie, chère cousine, de la peine que vous avez
prise de faire passer à ma digne tante sa petite rente ; je vous
prie d'avoir la même bonté pour elle et pour moi Tannée pro-
chaine, et j'ai prévenu pour cela monsieur votre frère, qui voas
remettra les cent francs. Vous m'obligerez de me donner quand
vous pourrez de ses nouvelles ; je me réjouis de continuer d'en
apprendre de bonnes. Puissé^je ne compter jamais parmi mes
malheurs celui de lui survivre, afin qu'une famille qui s'est tou-
jours distinguée dans sa sphère par des sentimens d'honneur tie
s'éteigne que dans celle qui l'a le plus honorée I
Vous me marquez que madame votre mère n'a point reçu le
lettre que j'avais remise pour elle à M. de la Tourrette. Lui-
même ne m'a plus écrit depuis ce temps-là. Il y a là quelque
chose qui me passe. La lettre de votre maman de même date
que la vôfa^e ne m'est parvenue que douze jours après. Je trouve
plaisant que vous ayez affranchi la vôtre. Groyez*voUs que c'est
de vos lettres que le port me coûte à payer?
Donnez-moi de vos nouvelles et tirez-moi tout à fait d'in-
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LETTRES INÉDITES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 567
quiétude sur votre enfant. Mes salutations à M. de Lessert,
Recevez celles de. votre ami et de sa femme, qui n'oubliera
jamais vos bontés pour elle.
[-4 Madame de Lessert, à Lyon.]
A Paris, 20 octobre 1771.
J'ai déjà .relu bien des fois , chère couçine, votre dernière
lettre : elle fait couler dans mon âme toute la sérénité de la
vôtre ; vous me peignez votre bonheur de manière à m'en faire
jouir, je vous vois au milieu de vos enfans goûtant tous les
plaisirs attachés aux dévoilas de mère, et je crois en les parta-
geant retrouver tout ce que j'ai perdu. C'est bien de vous, cou-
sine, qu'on peut dire que vous écrivez comme un ange, et j'en
sais bien la raison. Je me suis bien douté que quand la cuisse
de votre aîné serait parfaitement remise, il resterait encore
chose à réparer. Mais à son âge et avec votre vigilance, je suis
sûr que tout so remettra bientôt également, et qu'il ne boitera
ni de l'esprit, ni du corps. Cependant, j'approuve fort que sentant
votre faible, vous redoubliez d'attention sur vous-même et qu'en
tout ce que la raison demande vous songiez toujours que vos
enfans jouiront quelques instans de vos complaisances et toute
leur vie de vos refus.
Vous aviez bien raison de penser à moi chez la maman :
combien de fois mon cœur se transporte au milieu d'une société
si charmante et qui m'est si chère! combien de fois, dans mes
promenades solitaires, je transporte avec moi ma cousine dans
ce monde idéal dont je m'entoure et que je peuple d'êtres selon
mon cœur (1) ! J'avoue même que tante Julie y tient bien aussi
quelquefois sa place et n'y gâte rien.
Vous me transportez en m'apprenant que mon verbiage de
corolles et de plantes ne vous a pas trop ennuyée , et que déjà
notre petite botaniste s'en occupe (2). Tant que cela ne l'ennuiera
pas, nous continuerons, et je me propose de vous envoyer une
seconde lettre sur la même matière avec celle-ci (3), et de con-
(1) La même expression se trouve déjà dans la troisième lettre à Malesherbes.
Montmorency, 26 janvier 1762.
(2) La première des Lettres sur la Botanique, adressées à M"* de Lessert, est
du 22 août 1771.
(3) La deuxième Lettre sur la Botanique est effectivement datée du
18 octobre 1771» soit de deux Jours avant ceUe-ci.
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•^68 HEYUE DES DEUX MONDES.
tinuer de même de tems à autre. Car quoique vous ne puissiez
entendre et lire ces lettres que dans leur saison, il n'est pas mal
que vous les ayez d'avance pour ne pas manquer les occasions.
Je dois à tante Julie un petit échantillon d'herbier que je n'ai
pu préparer encore; mais je tâcherai de réparer en par lie cette
négligence*, et quand vous serez en doute des plantes dont
j'aurai à vous parler dans la suite, ce petit recueil vous aidera
pour celles qui pourront s'y trouver.
Je n'ai eu le plaisir de voir qu'un instant monsieur votre
beau-frère, et il m'a laissé l'inquiétude d'une foulure au bras
qu'il s'était faite, et dont je ne puis savoir des nouvelles que
quand il m'en apportera, parce qu'il n'a pas voulu me laisser
son adresse. Je prépare à tout événement cette lettre et celle qui
doit l'accompagner, afin de pouvoir les lui remettre s'il ne vient
que pour m'annoncer son départ. Adieu, chère cousine, recevez
les plus tendres salutations d'un couple qui vous honore et qui
vous porte dans son cœur.
J. J. R.
Mes salutations à votre cher mari. Quoique vous passiez une
partie de l'hiver à Fourvière, vous ne resterez pas tout ce temps
sans voir la maman. Parlez-lui souvent, je vous prie, des senti-
mens dont vous me savez pénétré pour elle ainsi que ma
femme, qui n'oubliera jamais ses bontés. J'attends avec impa-
tience les nouvelles que vous me promette^ de ma respectable
tante. Je ne vous remercie plus de vos soins pour elle et pour
moi, sachant que l'amitié dédaigne les remerciemens et met un
autre prix à ses soins.
A Madame de Lesserty née Boy de la Tour, à Lyon.
A Paris, le 6 décembre 1771 (1).
J'ai reçu, chère cousine, le très petit sac de marrons que vous
m'avez envoyé. Il faut qu'il y ait eu quelque quiproquo dans
renvoi, car celui que j'ai reçu est un très grand sac d'une pesan-
(1) Le manuscrit de cette lettre que nous avons eu sous les yeux doit être une
copie. D'après une obligeante communication de M. Eugène Ritter, Toriginal se
trouverait h la Bibliothèque Nationale, Fonds français, 12 768, ainsi que l'original
de Ja lettre publiée d'après une copie (comme nous l'avons dit en note) dans la
livraison du 1" septembre, p. 41.
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>4î
LETTRES INÉDITES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 569
ieuT énorme. En attendant Texplication, je vais toujours alléger
le sac d'une partie de son contenu en en mangeant autant qu'il
me sera possible pour ne pas entasser des indigestions. Je reçois
vos cadeaux et ceux de votre bonne maman avec le môme cœur
que vous mettez à leurs envois (1), mais il me semble pourtant
que s'ils étaient plus proportionnés à la consommation de mon
ménage, ils me feraient encore plus de plaisir.
Je ne comprends pas, chère cousine, ce que monsieur
votre beau-frère a pu vous dire de mon logement pour exciter
là-dessus votre commisération. Mais je puis vous assurer que ce
logement, quoique fort petit et fort haut, est fort gai, fort
agréable, qu'il parait charmant à tous ceux qui me viennent
voir, et que je n'en ai jamais occupé aucun qui fût plus de mon
goût. Loin d'avoir à me plaindre de la manière dont je suis ac-
tuellement, j'en bénis le Ciel chaque jour davantage; quand
j'aurais cent mille livres de rente, je ne voudrais être ni logé, ni
nourri, ni vêtu autrement que je ne suis, et le seul vœu qui me
reste à faire à cet égard est d'achever mes jours dans la même
situation, s€Lns monter ni descendre; c'est à peu près celle où
je suis né et pour laquelle j'étais fait; on ne pourrait m'en as-
signer aucune autre dans laquelle je ne vécusse beaucoup moins
heureux.
Je finis ma lettre à la hâte, me réservant de vous écrire
plus à mon aise quand j'aurai moins d'embarras. Recevez les
tendres salutations de deux cœurs qui vous aiment, et faites-les
aussi à tout ce qui vous est cher.
A Madame de Lessert, née Boy de la Tour, à Lyon.
A Paris, le 38 avril 1772.
La joie, chère cousine, que m'a donnée la réception de votre
lettre, a été un peu mêlée d'inquiétude sur le sort de celle que
j'avais écrite à votre maman quelques jours auparavant; je crus
d'abord qu'elle s'était croisée avec la vôtre, mais continuant à n'y
recevoir aucune réponse, je crains qu'elle n'ait eu le sort de
plusieurs autres et qu'elle ne soit égarée. J'ai éprouvé depuis
longtemps que ma correspondance avec votre maman était
sujette à des accidens intermédiaires qui n'avaient pas également
(1) Sic.
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870 RBVUB DES DEUX MONDES.
lieu dans celle entre tous et moi. Je vous avoue que l'incertitude
du sort de mes lettres ajoute beaucoup à ma paresse à écrire, et
que, pour éviter désormais cet inconvénient où je Tai particu-
lièrement éprouvé, je voudrais que vous me permissiez de vous
adresser les lettres que j'écrirai à la maman, que vous vou-
lussiez bien les remettre vous-même et vous charger de la même
manière de mes réponses.
Il y avait tant de rapport entre nos idées quand nous écri-
vîmes nos lettres, qu'on dirait que la vôtre répond à la mienne,
surtout par les détails où vous entrez sur tout ce qui vous est
cher. Je demandais même si vous persistiez à vous amuser de
l'observation des plantes, et vous répondez encore à cela. J'en
ai rassemblé quelques petits échantillons pour être envoyés à
ma tante Julie, et je demandais si, par hasard, il se trouverait
ici quelqu'un à qui je pusse remettre le petit paquet. Voilà sur
quoi je n'ai point de réponse, et comme je ne sais pas dans
quel temps s'exécutera le voyage de Suisse dont vous me parlez,
je suis incertain si je ne dois point vous adresser le paquet à
vous-même, afin que vous puissiez le recevoir en l'absence de
votre sœur.
Je me réjouirais fort de ce voyage par l'amusement qu'il doit
procurer à madame votre mère, si je n'étais contristé par ce qui
le rend nécessaire. Je la croyais tout à fait rétablie de ses maux
d'estomac, et le bon état où je lai vue à Lyon m'en faisait es-
pérer la durée. Je crois au reste qu'elle prend un bon parti, et
outre l'effet qu'elle attend des eaux, j'en attends un non moins
bon du voyage. Je vous prie, chère cousine, de vouloir bien
durant son absence me donner de ses nouvelles avec des vôtres
et m'instruire du succès de ce voyage pour sa santé ; ou, pour
mieux dire, ce n'est pas moi qui vous en prie, mais j'accepte
avec empressement l'offre que vous m'en faites.
Je suis fort aise que ma belle grand'maman reste auprès de
vous. Une sœur telle que vous est pour elle une véritable mère;
je ne doute point qu'elle ne trouve dans votre attachement pour
elle autant de douceur que d'utilité, et que vous soulageant dans
vos soins maternels, elle ne s'applique à rendre à vos enfans tous
ceux que vous prenez d'elle.
Je suis plus réjoui que surpris des progrès avantageux de
votre fille, mais je suis édifié jusqu'à la surprise de la fermeté
que vous avez enfin ajoutée à votre zèle, en faveur de votre
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^1*'"
LETTRES INÉDITES DE JEAU-JAGQUES ROUSSEAU. 57i
dernier nourrisson (1). Continuez avec le même courage, et
songez toujours, même avec votre fille, qu'il faut savoir élaguer
quelques fleurs de Tenfance pour amener de bons fruits h ma-
turité.
Ce qui a cinq pétales et beaucoup de petites étamines est sans
contredit de la famille des rosacées, dont nous parlerons en son
temps; mais une si courte description ne suffit pas pour déter-
miner le genre et l'espèce. Cependant, si la fieur est jaune,
comme je le soupçonne, je puis vous dire que c'est une renon-
cule des prés. Mais je ne veux pas anticiper ici sur la troisième
lettre que je vous destine sur la botanique et que vous pouvez
attendre dans peu (2).
Bonjour, chère cousine ; recevez mes remerciemens au sujet
de ma bonne tante, les plus tendres salutations de ma femme,
et faites agréer les miennes à votre cher mari.
Ce n'est pas encore le temps de faire lire les fables de La
Fontaine à votre fille (3); mais de peur cpie vous ne vous en
pourvoyiez d'avance, je vous préviens cpie j'en ai ici un exem-
plaire qui lui est destiné.
A Madame de Lessert.
[Paris] 30 août (4) [ITI2].
Lorsque vous me proposâtes, chère cousine, de vous donner
la connaissance de quelques plantes pour l'amusement de vos
enfans, je jugeai qu'on pouvait leur rendre cet amusement utile
par une étude un peu méthodique qui les accoutumât peu à peu
à l'attention, à l'observation et surtout au bon raisonnement. Au
lieu qu'une simple nomenclature qui ne <*hargerait que leur mé^
moire, ne les amuserait pas longtems, serait bientôt oubliée, et
ne leur serait d'aucun profit après cet oubli. Je commençai
donc par tâter leur goût et le vôtre par quelques notions géné-
rales des parties de la fructification où résident les caractères les
(i) M"M de Lessert avait eu en mars 1771 un second (lis, -** son troisième
enfant, **• Jacques- François -G abriel-J^/tenne. Il mourut aux États-Unis, Âgé de
vingt et quelques années.
(2) Cette troisième lettre est datée du 16 mai 177%.
(3) Voyez, sur la question de savoir si les fables de La Fontaine conviennent
au^ enfans, Emile, livre IL
(4) Sans enveloppe ni adresse : cette lettre doit avoir été écrite après la cin-
qniènie lettré ttir la Botanique, laqueUe est du 16 JuUlet ilTS.
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^■"IT^ÇSP
S72 REVUE DES DEUX MONDES.
plus essentiels et les plus constans des plantes et par lesquels
on vient le mieux à bout de les classer. Je vous offris pour pre-
miers objets cinq ou six familles des plus nombreuses et des
plus saillantes du règne végétal et je tâchai d'accoutumer vos
yeux à démêler et distinguer leurs parties essentielles en atten-
dant que vous y pussiez reconnaître cet air de famille qui les dis-
tingue même sans fructification, mais qui ne frappe que les yeux
suffisamment exercés.
A la distance où nous sommes les uns des autres, ne pouvant
vous montrer les objets dont il s'agissait, je cherchais à vous
les indiquer de façon que vous pussiez les trouver vous-même,
mais je ne tardai pas ^ sentir que cette indication avait de plus
grandes difficultés que je n'avais prévu ; que quelque communes
que fussent les plantes d*oti je tirais mes exemples, je n'étais
point sûr que vous les connussiez, ni, quand vous les connaîtriez,
que ce fût sous le même nom que j'employais à les désigner, ni
enfin qu'elles se trouvassent sous votre main au moment où
vous en auriez besoin pour m'entendre. Je tâchai d'obvier à
toutes ces incertitudes par le nombre, espérant que, parmi tout
ce que je vous nommais, il se trouverait du moins quelque
chose que vous pourriez examiner; je n'ai jamais su si j'ai réussi
quelquefois, et je suis par exemple encore en doute si vous con-
naissez une seule ombellifère.
Vçilà, pour commencer l'étude de la botanique (car je ne
vous dissimulerai pas que vous n'en êtes encore qu'aux préli-
minaires), une difficulté qu'il faut lever de manière ou d'autre.
J'ai pensé pour cela à vous proposer de commencer un herbier
pour votre usage, et de m'envoyer un échantillon de chaque
plante que vous y feriez entrer. Chaque plante que vous m'en-
voyez et que je vous suppose bien connue, par des observations
attentives et réitérées, me fournit, en 'vous en envoyant le
nom, un moyen certain de me faire entendre sans équivoque
lorsque j'aurai à vous parler de quelque chose appartenant à la
structure de cette plante* Mais ce moyen devient d'une extrême
longueur, tant par le peu de temps que vos occupations vous per-
mettent de donner à cet amusement, que par le grand soin que
vous donnez à l'échantillon que vous m'envoyez. Au lieu de le
coller aussi proprement que vous faites, il suffisait de m'envoyer
un rameau desséché et non collé, qui eût feuilles et fleurs;
quand même il serait un peu chiffonné, je viendrais bien à bout
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liM-^-'
LETTRES INÉDITES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 573
pour Tordinaire de débrouiller tout cela. Mais votre extrême
soin nous éloigne du but : car voilà seulement dix plantes que
vous m'avez fait passer jusqu'ici. Il faut que vous en connais-
siez au moins deux cents de vue et par leurs noms afin que nous
puissions nous entendre, et peut-être en connaissez-vous bien
autant, tant dans les jardins que dans la campagne, mais faute
de savoir quelles elles sont, je suis là-dessus conmie si vous
n'en connaissiez réellement que les dix que je vous ai nommées.
Je ne puis donc tirer mes exemples que de celles-là jusqu'à ce
que je sois plus instruit de vos progrès, et il n'est pas possible
d'aller en avant sur un fond aussi mince.
Ce n'est pas que j'^ie changé d'avis sur la nomenclature; je
ne la crois pas plus utile que quand je vous en ai parlé à la
botanique qu'on veut étudier de soi-même; mais, encore une
fois, pour s'entendre avec quelqu'un qui est absent, il faut bien
convenir des noms qu'on donne aux objets dont on parle. Ce
n'est pas en vain que je vous donne ceux de Linnaeus, quoique
latins. Ce sont les seuls admis dans toute l'Europe et par lesquels
on est sûr de s'entendre avec les botanistes de toutes les nations.
Avant lui, chaque botaniste avait ses noms qui, presque tous,
étaient de longues phrases; il falldit savoir tous ces noms pour
s'entendre avec eux ou avec leurs disciples, ce qui faisait un tour-
ment pour la mémoire à pure perte pour la science. Les noms
français sont sujets au même inconvénient; chaque province a
les siens, chaque état, chaque métier a les siens, tous différens
les uns des autres. Vous avez déjà vu que le Mouron des bonnes
femmes et celui des herboristes sont deux plantes difiFérentes. Il
en est de même du Talitron des herboristes et du Thalictrum
des botanistes, de la Coquelourde des jardiniers et de celle des
herboristes, de l'Argentine des fleuristes et de l'Argentine des
paysans, du Trifolium des mêmes fleuristes et de celui des culti-
vateurs. Enfin, tout n'est que confusion dans les noms donnés
au hasard et qui ne sont point imposés avec méthode. Il faut
donc nécessairement connaître ceux de Linnaeus pour lever dans
l'occasion l'équivoque des noms vulgaires : mais ce n'est pas à
dire qu'il faille avoir ces noms à la bouche hors les cas où ils
sont nécessaires. Au reste, la prononciation n'en est pas toujours
aussi difficile que celle de ce terrible Chrysanthemum qui vous
a si fort efifarouchée. Encore ôtez les deux h qui ne servent que
pour l'orthographe et n'entrent point dans la prononciation :
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^■^"^^^
574 REVUS DBS DEUX MQMDBi.
voua verres que ce même mot crisantémum n'est pas &i rude ^
prononcer qu'il vous a paru d'abord.
Je reviens, chère cousine» à ma difficulté. Il faut absolument
que vous parveniez à connaître de vue et par leurs noms environ
deux cents plantes et que je sache quelles elles sont, pour que je
puisse, avec succès et plaisir pour vous, vous parler de bota-
nique. Autrement, mes détaib abstraits ne feront que vous en-
nuyer quand vous n'en verrez pas l'application. Pour étudier
utilement et agréablement la nature, il faut avoir ses productions
sous les yeux.
Mon intention est bien de faire un herbier à notre petite
jardinière : mais outre qu'il prendra du temps, son usage sera de
lui conserver le souvenir des plantes qu'elle aura connues, mais
non pas de les lui faire connaître. Il faut donc mettre un peu
plus de diligence d&ns vos envois, ou vous aider de quelque jar-
dinier ou apothicaire qui vous montre et nomme le plus de
plantes qu'il se pourra. Je me suis tellement perdu dans mon
bavardage qu'il ne finit qu'avec mon papier. Je ne voua dis donc
rien pour aujourd'hui de vous, ni de moi, mais je charge votre
cœur d'être l'interprète du mien.
[A Madame de Lessert.]
A Paris, le 11 octobre 1T72.
C'est h moi, chère cousine, bien moins occupé que vous» ou
du moins d'occupations bien moins respectables et chères, à me
reprocher ma négligence ; mais pour ne pas revenir toujours au
même préambule^ je me livre sans excuse à la censure que je
mérite, me contentant de vous répéter avec vérité que vous
n'avez point cessé et ne cesserez jamais d'être présente à mon
cœur et à ma mémoire. Vous ne doutez pas non plus, je i'es-^
père, du tendre intérêt avec lequel j'apprends Tétat dans lequel
vous rentrez, état qui devient un fléau pour tant d'autres
femmes, mais qui n'est pour vous qu'une nouvelle bénédiction
du Ciel et par lequel vous éprouverez un jour qu'une nom*
breuse famille bien élevée est la richesse ainsi qua la gloire de
la femme forte. Ma pauvre femme vous en félicite en soupirant;
elle dit que ce sont des gages que votre mari vous laisse de son
amour à ses départs pour Beaucaire. Choyez^le bien, ce pré-
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LETTRES INÉDITES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU. o7o
cieux gage, afin que tout aille comme par le passé, c'est-à-dire
aussi bleu qu'il est possible (1).
J'ai su l'accident de votre maman par monsieur votre oncle,
qui me vient voir quelquefois et m'apporte de ses nouvelles et
des vôtres ; j*ai su que cet accident l'avait retenue assez long-
temps dans son lit & Yverdon, ce qui était bien triste et pour
elle et pour ma pauvre tante; j'ai aussi appris sa guérisonetson
voyage de Rolle; il ne me manque plus, pour achever de me
rassurer, que d'apprendre son heureux retour auprès de vous.
Pour tante Julie, je ne vois pas sans quelque peine qu'elle n'aura'
pas sitôt besoin de lacet (2), mais je me réjouis pour sa bonne
maman de ce qu'elle la conserve encore auprès d'elle, et pour
elle et pour vous de ce que vous aurez bientôt le plaisir devons
conbrasser; j'apprends aussi le retour de monsieur votre frère;
ce vous doit être une satisfaction bien douce, surtout dans lat
circonstance où vous êtes, de voir derechef toute votre famille
rassemblée et empressée autour de vous.
Mon travail journalier a fait depuis quelques mois et fera
vraisemblablement tout l'hiver une grande diversion à la bota-
nique. L'ouvrage, qui, durant près de deux ans, ne venait qu'avec
peine, m'est venu tout d*un coup en abondance et assez & pro-
pos (3). Gela fait que, pour ne rebuter personne et parce que la
chose l'exige, j'ai pris le parti de m'y livrer tout e;itier, et c'est
une des causes qui m'ont fait cesser toute correspondance, en
sorte que je n'écris plus du tout : car après avoir bien griffonné
de la musique, écrire encore n'est pas un délassement. Cela m'a
fait suspendre aussi nos petites conférences de botanique; car
tant qu'elles vous amuseront, je n'y renoncerai jamais. J'ai vu
d'ailleurs que les ombellifères, comme je l'avais prévu, vous
ont un peu embarrassée ; voilà encore une raison pour renvoyer
de quelques mois notre sixième famille ; car il vaut infiniment
mieux s'arrêter que d'avancer en confusion.
(i) Benjamin de Lessert naquit en 1173.
(2) RottSfeau, pendant son séjour à Môticrs, s'amusait à faire des lacets, dont
il faisait présent à ses « Jeunes amies » à leur mariage, « à condition qu'eUes
nourriraient leurs enfans. • Les descendans d'Isabelle dlTemois, son amie de
Môtiers, devenue M*-* Guyenet, conservent un peloton de lacet que lui offrit Jean«
Jacques (« Songez que porter un lacet tissu par la main qui traça les devoirs des
mères, c'est s'engager & les remplir »}. Voyez Fritz Berthoud» /.-/< Bousseau au
Val-dê-Traters, p. 12S et suiv.
(3) Il avait repris son ancien métier de copiste de musique.
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S76 REVUE DES DEUX MONDES.
D'ailleurs cette station ne sera pas tout à fait perduei vos
^ enfans en digéreront mieux le petit acquis qu'ils ont déjà, si
vous en causez avec eux quelquefois, et peut-être avant que
rhiver se passe, pourrai-je encore trouver quelque chose à vous
dire qui ne demandera pas la présence des objets. Je ne suis pas
surpris que vous ne distinguiez pas aisément une ombellifère
d'une autre, car cela est souvent très difficile; mais leur carac-
tère général est si marqué, qu'il se fait sentir au premier coup
d'oeil. Cela me fait soupçonner que, n'ayant point encore rencon-
tré d'ombellifère, vous n'avez pu vous en bien représenter la
figure.
Cette idée me fait'prendre le parti de vous envoyer ci-jointe
ime ombelle en nature, afin d'en peindre la figure générale à
votre imagination. Celle que je vous envoie est une ombelle de
carotte sauvage très commune dans les prés. Je Tai choisie trè^
petite pour la pouvoir placer commodément dans une lettre:
mais elle ne laisse pas dans sa petitesse de contenir toutes les
parties caractéristiques des ombellifères. Grande ombelle, petites
ombelles, grand involucre, petits involucres, et môme les
fleurs, dans quelques-unes desquelles, toutes petites qu'elles
sont, vous pouvez, mênie à Tœil nu, distinguer et compter ai-
sément les cinq pétales, etc. Il me semble que d'après ce seul
modèle bien examiné, vous ne pouvez guère méconnaître
d'autres ombelles quand elles vous tomberont sous les yeux.
.Adieu, chère cousine, mes salutations à M. de Lessert et nos
tendres embrassemens à toute votre chère progéniture, ainsi
qu'à l'aimable Emilie. Vous connaissez, du moins je m'en flatte,
de quel cœur nous vous embrassons vous-même. Adieu de-
rechef.
J.-J. Rousseau.
Vous pouvez,, en ôtant les brides, détacher, si vous voulez,
l'ombelle du papier, pour Texaminer plus à votre aise. Vous y
verrez bien clairement à la loupe le fruit à demi formé, et déjà
hérissé des pointes dont la graine de carotte est garnie (1).
Vos fables de La Fontaine sont toujours ici par ma négli-
gence à les emballer et les envoyer à vos correspondans, dont
(1) La petite plante envoyée par Jean-Jacqnes est demeurée dans la lettre
qu'elle accompagnait. Elle est fort soigneusement étendue sur le papier auquel la
fixent de toutes petites brides en papfer doré. .
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■^J!^* "^
LETTRES INÉDITES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 577
la demeure est un peu loin d'ici. Si par hasard vous aviez la
facilité de les faire prendre, vous m'épargneriez de Tembarras,
et je vous en serais très obligé.
A Madame de Lesserl, née Boy de la Tour, à Lyon.
A Paris, le 5 décembre 1172.
Enfin, chères cousines, je me suis évertué, et, triomphant
de mon indolence toujours croissante, je suis allé hier chez
messieurs Zolicoffre, et j'ai remis vos Fables de La Fontaine
au môme à qui j'avais parlé précédemment, lorsque je fus la
semaine dernière les prier de se charger de cet envoi. Il m'a
promis de vous les faire parvenir emballées et franches de
port. Je n'ai osé les faire relier, dans la crainte que vous ne
m'en sussiez mauvais gré. Je vous conseille même de ne les
faire relier vous-même que quand vous les aurez bien feuilletées
avec vos enfans. Alors cet ouvrage battu et relié reprendra on
tout autre air, les feuilles perdront le grippé (fui s'y est fait par
ma négligence, et l'encre ayant eu le temps de bien sécher, les
estampes ne maculeront pas à la reliure. Je n'ai pas besoin, je
crois, de vous prévenir que je n'ai pas acheté ce livre; c'est un
présent que je n'ai accepté que pour le rendre utile entre vos
mains.
J'ai appris dans ce voyage que la perte d'un de ces . mes-
sieurs, à laquelle je prends part comme à tout ce qui vous in-
téresse, engagerait peut-être votre cher époux à faire en ce pays
un second voyage. Si cela est, et qu'il veuille bien se souvenir
de moi, je gagnerai à ce malheur le plaisir d'apprendre bien en
détail de vos nouvelles, qui m'intéressent encore plus en ce
moment, s'il est possible, vu la situation où vous vous trouvez.
Vous avec maintenant auprès de vous votre excellente maman,
bien rétablie, à ce que j'ai appris avec grande joie. J'espère
que vous ferez quelquefois mention de moi avec cette chère
amie et avec mon aimable tante. Parlez-moi de ce retour, de
vos enfans, de toute votre famille et de tout ce qui vous touche ;
il me semble que j'ai plus faim qu'à l'ordinaire d'une lettre de
vous. Vous ne tarderez pas à en recevoir de moi une seconde;
car celle-ci^ qui n'est qu'une lettre d'avis, ne doit entrer en
ligne de compte que comme l'annonce d'une plus étendue que
j'espère vous écrire dans peu.
TOME XL VII. — i908. 37
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---rr*fi|^
878 REVUE DES DEUX MONDES.
Bonjour, belle et bonne nourrice; vous avez raison de ne
vous pas laisser chômer d'ouvrage dans un métier dont vous
vous acquittez si bien. Ma femme vous embrasse mille fois. Elle
a toujours le cœur plein de vous, et de la course j'ose dire
indiscrète que ie zèle de Tamitié vous fit faire avec elle et dont
nous parlons bien souvent. '
A Madame de Lessert^ née Boy de la Tour^ à Lyon.
A Paris» le 26 avril iT73.
J'ai eu hier le plaisir, chère cousine, de passer la journée
avec votre cher mari, que j'ai trouvé plein de complaisance et de
gaité, et jouissant de la santé la plus prospère. Il a voulu lui^
même apporter à ma femme le précieux cadeau que vous lui
annonciez si modestement dans la lettre pleine d'amitiés et de
bontés que vous lui avez écrite. Je me suis fait son secrétaire
auprès de vous pour vous faire ses plus tendres remerciemens,
éonjointement avec mes reproches. En vérité, vous abusez
beaucoup de l'autorité absolue que vous avez sur l'un et sur
l'autre, et si l'amitié qui est entre nous vous portait à vouloir
faire quelque cadeau à ma femme, en le rendant moins magni-
fique, vous l'auriez rendu plus amical. Toutefois, la douce idée
de marcher sous vos enseignes et de porter votre uniforme le
lui fera porter avec autant de plaisir que de reconnaissance, et
si jamais nous sommes assez heureux pour revoir la personne
que nous honorons et chérissons le plus au monde, j'espère
qu'elle pourra se montrer à vous parée de votre don. Je n'ajou-
terai rien sur le choix et sur la couleur. Ce choix est de vous,
c'est tout dire, et il y a longtemps que je sais qu'il y a autant de
noblesse dans votre goût que dans votre cœur.
Adieu, chère cousine; puisque vous voilà à Fourvière, vous
y recevrez dans peu la lettre de botanique (1) que je vous ai ci-
devant annoncée. Nous embrassons l'un et l'autre le cher et
charmant groupe qui vous entourait au moment que vous écri-
viez votre lettre; et au milieu de cette image touchante, que
nos cœurs ne contemplent point sans émotion, brille d'un éclat
aussi pur que vif celle qui en est l'auteur et le centre.
(1) La sixième Uttre 9ur la Botanique est da 2 mal 1773.
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LETTRES INÉDITES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 579
A Madame de Lessert^ née Boy dé La Tour, à Lyon.
A Paris, 9 août 1773.
J ai reçu, chère cousine, de vos nouvelles bien à propos; car
je commençais d'être inquiet, et vous n'auriez pas tardé de re-
cevoir des miennes. C'est avec un plaisir bien pur que je les
reçois en apprenant que tout va bien tant chez vous que chez la
maman, et que vous faites entrer pour quelque chose dans vos
souvenirs avec elle et vos aimables sœurs un homme qui vous
sera toute sa vie tendrement attaché. Il y a bien du bon sens
à des personne^ conmie elles, faites pour exciter tant d'empres-
sement, d'en avoir si peu elles-mômes pour un changement d'état
qui, malgré l'aspect riant auquel il s'offre à leur &ge, expose à
tant de chances contraires pour une favorable qu'on cherche, et
qu'on trouve si rarement. Quelque bonheur qu'elles méritent et
qu'elles aient lieu d'espérer dans le mariage, je suis persuadé
qu'elles se rappelleront toujours avec plaisir et quelquefois avec
regret les jours doux et paisibles qu'elles passent à rendre heu-
reux ceux de leur digne mère.
Après leur en avoir si bien donné l'exemple, vous vous en
ménagez de loin la récompense en préparant le cœur de votre
fille à vous imiter. L'attention que vous avez eue d'aller au-
devant de la louange qu'elle allait s'attirer en nommant une
papilionacée est un soin dont je sens d'autant mieux le prix,
que je suis bien sûr que toutes les louanges méritées qu'elle
peut recevoir vous flatteront encore plus qu'elle. Mais comme
il me paraît impossible d'éloigner toujours la flatterie de son
oreille, il vaudrait mieux peut-être qu'elle apprît de bonne heure
à l'apprécier et à la dédaigner, et cet effet s'opérerait peut-être
mieux que par des leçons directes, en lui donnant à elle-même
des règles pour employer la louange avec économie et discerne-
ment, et lui faisant sentir combien elle avilit ceux qui la prodi-
guent et indispose ceux qui la reçoivent,lorsqu'elle est futile ou
non méritée. Il me semble que, de cette manière, on la disposerait
adroitement à être aussi difficile sur les louanges qu'elle rece-
vrait que sur celles qu'elle accorderait. Il n'est pas dans la
nature du cœur humain d'être insensible aux éloges dont on se
sent digne et que le cœur dicte, mais il l'est très fort de n'aimer
pas qu'on nous surprenne et qu'on nous traite en sot ou en
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J-îif.J^>141lj^
S80 BEVUE DES DEUX MONDES.
eiîfaixt. Les femmes doivent, je le sais, être polie» et cares-
santes: mais il ne s'ensuit pas qu'elles doivent être flagorneuses
et cajoleuses. Elles le sont d'ordinaire trop avec les hommes, et
entre elles c'est encore pis, elles le sont avec fausseté. Mais les
louanges d'une femme qui se respecte et qui ne les accorde
qu'avec justice et modération sont la récompense la plus flat-
teuse du mérite d'un honnête homme.
Il me semble, chère cousine, qu'en dirigeant vos instruc-
tions à peu près dans cet esprit, vous l'armerez puissamment,
sans paraître y tâcher, contre les petites séductions des cajo-
leurs: Ces leçons auront assurément dans votre bouchB toute la
force possible, et l'acquis qui en résultera vaudra mieux un
jour à la petite que la géographie et le blason, et môme que la
botanique, prise commo on l'entend comn^unément. Mais ici,
notre marche est si diflFérente de l'ordinaire, qu'elle doit naturel-
lement nous conduire à un autre but.
A propos de botanique, voici les noms des plantes que vous
m'avez envoyées. J'admire votre patience et la propreté de votre
ouvrage : mais cependant, donnez-vous moins de peine à lavenir.
Contentez-vous de dessécher ce que vous m'envoyez, de façon
que les parties essentielles soient reconnaissables, mais ne col-
lez que ce que vous gardez pour votre herbier. Youà aurez dans
peu une lettre sur la botanique. Me voici au bout de mon papier.
Je ne vous fais pas mon compliment de condoléance sur votre veu-
vage, car, vu le retard de ma réponse, je le crois fini dès à pré-
sent, et que vous pourrez faire de bouche mes salutations à votre
cher mari. J'embrasse toute la charmante famille. Mes félicita-
tions à M. Gaujet. Je fais des vœux bien sincères pour son
bonheur.
Vous avez bien raison de croire que ma femme aimerait et
caresserait de tout son cœur votre petit nourrisson. Nous aimons
si tendrement votre famille en imaginant ce qu'elle doit être et
par cela seul qu'elle vous appartient, qu'il serait difficile que ce
sentiment augmentât de près en la trouvant en effet si aimable.
A Madame de Lessert, née Boy de la Tour, à Lyon,
A Paris, le 15 décembre 1773.
Depuis quelque temps, chère cousine, notre correspondance
languit un peu ; ma confiance en vous et en moi m'empêche de
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'"TT*^ '?*♦■"): "%?'«*^ 'm. ■
LETTRES INÉDITES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 581
m'en inquiéter. Heureux les amis qui n'ont pas besoin de se
parler pour s'entendre ! J'aurais pu dans ce long intervalle être
en peine de votre santé, si M. de Luc (1), en passant ici, n'eût
prévenu cette crainte, en m'apprenant, dans une visite qu'il
s'était arrangé pour me faire très longue (et qui m'eût paru plus
courte s'il ne m'eût parlé que de vous), que vous et tous les
vôtres vous portiez parfaitement bien; depuis lors, votre lettre
est venue très à propos me confirmer cette assurance, et ma
paresse s'est doucement reposée sur cet oreiller de confiance et
de sécuritéé
J'ai souvent été prêt à prendre la plume pour écrire à votre
bonne maman, et j'en ai été encore moins retenu par mes dis.
tractions ordinaires que par la remarque que j'ai faite qu'elle se
faisait une loi malgré mes prières de me répondre elle-même,
quoique l'attitude d'écrire soit préjudiciable & sou estomac et à
sa santé. Je l'exhorte fort & n'avoir pas moins de soin pour la
conserver, à présent qu'elle est rétablie, qu'il lui en a fallu pour
la rétablir. C'est un soin bien plus facile et plus agréable à
prendre pour conserver ce qu'on a, que pour recouvrer ce qu'on
a perdu, ne fût-ce qu'à cause de l'effet, qui est sûr dans le pre-
mier cas, et toujours douteux dans l'autre. Faites parler votre
cœur, chère cousine, pour lui dire mille choses de ma part, de
même qu'à votre cher mari, qui vous sera revenu, je l'espère,
en bonne santé, et qui vous aura selon sa promesse rapporté des
nouvelles de ma bonne tante Gonceru, dont je vous serai obligé
de me faire part.
Je suis réjoui des progrès de vos aimables enfans et n'en
suis nullement surpris; il y a pour cela de bonnes raisons; et
par la bénédiction du ciel et par le cours naturel des choses,
vous devez être la plus heureuse des mères comme vous fûtes la
plus digne des filles. Jouissez dès cette vie de tous les prix de
la vertu. Heureux qui dans un raug moral bien inférieur y
peut du moins expier toutes ses fautes !
L'appesantissement qui m'a fait renoncer aux longues courses
et le partage d'un temps qui m'est nécessaire et dont la bota-
nique ne me dédommageait pas, m'ont force d'y renoncer, et il est
étonnant avec quelle rapidité j'ai perdu dans quelques mois le peu
(1) De Genève. Rousseau étoit fort lié avec Jacques-François de Luc, « le plus
honnête et le plus ennuyeux des hommes, » ainsi qu'avec ses deux fils, Jean-André
et Guillaume-Antoine,
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K82 REVUE DES DEUX MONDES.
que je n'avais acquis en plusieurs années qu'à force de ira
et d'assiduité. Il n'y eût eu que le désir de diriger ou plutôt
• suivre vos progrès qui eût pu soutenir les miens. Mon zèle
s'attiédira jamais, tant qu'il pourra seconder le vôtre; à ci
près, je me détache insensiblement de tout ce qui tient à cei
vie, et il n'y a pas, à la vérité, un grand mérite à moi. Je vc
déjà le port, et j'allège mon vaisseau dans l'orage en jetant p
à peu dans la mer tout ce qui le surchargeait.
Adieu, chère cousine; nous vons taisons, ma femme et nw
mille tendres salutations, et soyez sûre que vous n'êtes nulle pfl
plus dignement honorée que vous l'êtes au fond de nos cœu
A Madame de Lessert, née Boy de la Tour^ à Lyon,
A Paris, le 31 décembre 1773.
Vous avez trouvé, chère cousine, l'art d'animer ma paresi
sans déranger la vôtre, et de me forcer de vous écrire en gardant
le silence de votre côté. Je vous dois des remerciemens que je
vous fais de bon cœur, et que je vous ferais de meilleur cœur
encore, si dans les marques de votre souvenir vous eussiez un peu
plus consulté mon goût que le vôtre. Est-il bien de jeter ainsi des
ballots de marrons à la tète des gens sans dire gare ? Un autre
eût peut-être gardé les marrons jusqu'à ce que vous lui en appris*
sîez la destination; pour moi, qui ai passé l'âge des enfantil-
lages, et qui vous honore trop pour être pointilleux avec vous,
j'accepte les marrons, et je les mange avec plaisir, moins encore
parce qu'ils sont excellens que parce qu'ils me viennent de vous;
mais je ne prétends pas pour cela laisser votre silence impuni^
et pour m'avoir envoyé cette fois des marrons sans lettre, je vous
condamne pour votre pénitence à m'envoyer tous les ans à pareil
temps une lettre sans marrons.
Bonjour et bon an, chère cousine, soyez toujours heureuse,
honorée et chérie, et ayez un peu d'amitié véritable pour ma
femme et pour moi, qui vous aimons et saluons de tout notre
cœur.
Votre silence commence à me faire craindre que vous n ayez
pas de bonnes nouvelles à me donner de ma tante Goncera, et
cette incertitude est un état bien pénible pour son pauvre ne-
veu, qui lui doit une vie bien peu fortunée, k la vérité, mais
qui n'y tient presque plus que pour elle.
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LETTRES INÉDITES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 583
A Madame de Lessert^ née Boy de la Tour y à Lyon.
Paris, 21 janvier 1774.
Voilà, chère cousine, *de terribles nouvelles auxquelles je ne
m'attendais guères, après les bonnes qu'on m'avait successive-
ment données et de vous et de toute votre famille. J'aime à me
livrer au soin que vous prenez de me faire envisager Vos alarmes
comme passées, surtout à l'égard de vos chères sœurs, que je
dois supposer entièrement rétablies sans en sentir moins toutes
les peines qu'ont dû souffrir et toutes les fatigues qu'ont dû sup-
porter à cette occasion une sœur comme vous et une maman
comme la leur. Mais il me reste à l'égard de vos enfans une
inquiétude que vous seule pouvez dissiper, puisqu'ils n'étaient
encore ni l'un ni l'autre, quand vous m'avez écrit, en pleine
convalescence. Ce n'est que quand je les y saurai que je puis être
tranquille, et l'état d'incertitude m'est si contraire en toute
chose intéressante, que de mauvaises nouvelles, en m'affligeant
davantage, me troubleraient pourtant moins. Veuillez donc,
chère cousine, me faire passer un mot sur l'état présent des
choses : il n'est point nécessaire qu'au milieu de vos tracas vous
preniez la peine d'écrire vous-même, et je vous prie de n'en
rien faire. Deux lignes en forme de bulletin, écrites par un d^
vos commis, suffiront pour ce moment. Je ne veux que savoir
l'état des choses tant qu'il restera du mieux à désirer ; après cela,
nous nous écrirons plus tranquillement.
Je vous conjure de penser sans cesse que ce qui pourrait
arriver de plus funeste à vos enfans serait que le soin de leur
santé pris avec excès nuisît à la vôtre. Je mets donc votre zèle
sous la garde de votre prudence, et j'attends avec impatieilce
un mot de votre part.
Je fais bien des remerciemens à M. de Lessert de la peine
qu'il a prise daller voir ma tante Gonceru, et j'accepte avec
reconnaissance les nouvelles plus récentes. que vous m'en faites
encore espérer.
Recommandez aux charmantes convalescentes les ménage**
mens que demande leur état pour ne pas s'exposer aux rechutes,
et dites à leur excellente maman, en lui faisant mes plus tendres
salutations, que je me sens encore affecté de ses peines passées
comme si j'en avais élu le témoin. Quand elle n'aurait eu que la
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5H4 BEVUE DES DEUX MONDES.
corvée de son hôte et parent, c'eût été pour elle une rudt
épreuve; mais ses deux filles après cela ! Je vous assure que je
sens bien tout ce qu'elle et vous avez dû souffrir.
Bonjour, chère cousine, pour ma femme et pour moi, et
n'oubliez ;pas que nous attendons un mot Tun et l'autre avec
impatience.
Il y a une quinzaine de jours tout au plus que j'ai reçu vos
plantes, qu'on m'a dit avoir été oubliées au fond d'une caisse. Je
vous enverrai les noms sitôt que la belle saison et plus de tran-
quillité vous rappelleront à Fourvière et à la botanique.
A Madame de Lessert.
A Parts, 28 mai 1774.
Le dernier cadeau, chère cousine, que ma femme a reçu de
vous, méritait assurément bien un prompt remerciement; et
l'ouvrage de l'aimable Madelon, qui est un chef-d'ceuvre pour son
&ge, et qui fait l'admiration aussi bien que la parure de ma
femme, méritait bien son éloge et le mien ; mais j'ai toujours
remarqué avec peine que l'obligation d'écrire m'en diminuait
l'empressement : de si fréquensremerciemens commencen! à de-
venir embarrassans à faire ; ils ont enfin rendu nécessaire une
explication sur les cadeaux de toute espèce, qui me coûte infi-
ment avec vous. Et j'avoue, chère cousine, que si, vous en
tenant là désormais sur cet article, vous vouliez bien m'épar-
gner par là cette explication, vous soulageriez mon cœur d'un
grand poids.
Au plaisir d'embrasser votre cher mari et de le voir arriver
en bonne santé, s'est joint le regret d'apprendre que nous ne le
posséderions ici que bien peu de temps, — encore de ce peu
son voyage d'Amiens nous en a-t-il ôté une grande partie ; mais
puisqu'il part pour retourner auprès de vous, je n'en dois pas
murmurer, et je préférerai toujours votre bonheur mutuel à
mon plaisir.
Je lui remets un petit échantillon d'herbier commencé depuis
longtemps, maintenant achevé à la hftte, et que j'ai mieux aimé
laisser imparfait que de manquer cette occasion de vous le faire
passer. Ce petit essai est destiné pour l'aimable Madelon, qui
pourra le continuer et l'enrichir à son aise si elle conserve assez
de goût pour la botanique pour s'en occuper quelquefois. Je suis
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LETTRES INÉDITES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 5^5
bien aise qu'elle voie que j'aime lé travail aussi bien qu'elle/ et
que je m'occupais aussi d'elle tandis qu'elle s'occupait de nous.
Ce petit herbier devait être divisé en deux cahiers, même en
quatre pour plus de commodité. Mais on a cousu la peau qui doit
soutenir les ardillons des boucles irop près du bout du lien ; et
afin que ce lien ne fût pas déchiré par la boucle, il a fallu rendre
le contenu plus épais et tout mettre en un seul cahier. Vous y
trouverez les cartons du second et quelques feuilles du même
papier pour y coller d'autres plantés à mesure que vous en trou-
verez dans la campagne que vous vouliez conserver (t).
Vous pourrez continuer cet herbier autant qu'il vous plaira,
dans la même forme, avec des cartons semblables ; car il faudra
absolument le diviser en plusieurs cahiers pour le rendre com-
mode à feuilleter, et continuant l'ordre alphabétique que j'ai
2ommencé, vous aurez soin de marquer sur chaque cahier la '
première et la dernière lettre de la portion d'alphabet qu'il
contient. De cette manière, vous pourrez trouver tout d'un coup
la plante que vous cherchez en n'ouvrant que le cahier où elle
est contenue. Sur la feuille qui contient chaque plante, j'ai écrit
premièrement le.nom de Linnaeus, puis un nom français ou
connu ou tiré de quelque auteur, et enfin, comme vous le dési-
rez, le nom de la famille, autant que cela s'est pu faire ; car cette
chaîne n'est pas encore si bien débrouillée que toutes les
plantes sans exception puissent se rapporter à une famille bien
déterminée, et il y a bien des familles qu'on ne distingue encore
que par des caractères plus arbitraires que naturels. Au reste,
j'ai bien fait de vous proposer d'avance la nomenclature de Lin-
naeus; car cette nomenclature vient, comme je l'avais prévu,
d'être adoptée ici au Jardin du Roi, et dans peu d'années on n'en,
connaîtra plus d'autre en France, non plus que dans le reste de
l'Europe.
Mais voilà beaucoup de botanique. Permettez que je renvoie
à une autre fois votre objection dur les arbres fruitiers dont
les jardiniers et cultivateurs prennent les variétés pour autant
d'espèces, parce qu'ils les distinguent les unes des autres non
seulement au fruit, mais au feuillage et au bois. Sur ce pied :à,
(1) Cet herbier a été précieusement conservé. U se compose de 180 plantes en-
viron, renfermées dans une boite en acajou. Chaque échantillon est fixé par de
petites brides de papier doré, sur des feuilles encadrées d'un filet rouge. Rousseau
a inscrit le nom de chaque plante en français et en latin.
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S86 REVUE DES DEUX MONDES.
ils doivent admettre aussi, non seulement les nègres et lea blancs,
mais les blonds et les bruns, pour autant d'espèces différentes
d'hommes, et par conséquent faire un Adam pour chacune de
ces espèces, etc., le reste à une autre fois.
J'ai su par M. de Lessert que tout allait bien durant son sé-
jour ici tant chez vous que chez votre bonne maman, excepté
qu'il nous reste encore quelque chose à désirer pour la parfaite
éanté de l'aimable Julie, J'espère que la belle saison achèvera
de la rétablir, et que, selon les vœux de mon cœur, je n'appren-
drai plus que de bonnes nouvelles des deux familles. Ma femme, qui
vous prie d'embrasser pour elle la petite cousine en lui faisant
ses remerciemens, se joint à moi pour vous faire, et à votre chère
maman, et aux cliers enfans de l'un et de l'autre, nos plus
tendres salutations- '
A Madame de Lessert^ née Boy de La Tour^ à Lyon.
^ [Paris], 6 juin [1774].
Votre silence, chère cousine, me tient en inquiétude à cause
de la circonstance. Il me semble que si tout* allait bien, vous
m'auriez écrit. Sur votre première lettre, je crus votre maman
parfaitement rétablie et partie pour la Suisse, je vous écrivis et
vous fis adresser l'herbier dans cette opinion, jugeant votre
sœur partie avec elle. Votre seconde lettre, en me confirmant
son rétablissement et son prochain départ, m'apprit cependant
que j'avais pris la première trop à la lettre. Maintenant je ne
reçois plus rien, je ne sais pas même si elles sont parties ou
non : cette incertitude me met en peine. Je vous prie de m'en
tirer.
Je suis très fâché de ne m'étre pas trouvé chez moi, quand
la personne que vous aviez chargée de retirer l'herbier y vint. Je
me serais arrangé avec lui en lui demandant son adresse pour
avoir de vos nouvelles, toutes les fois que j'aurais de l'inquié-
tude, sans avoir besoin de vous écrire et d'attendre une réponse.
Mettez-moi, je vous prie, à portée de cet avantage, en me don-
nant l'adresse de quelqu'un de vos correspondans , afin que
je puisse aller chez lui me tirer de peine quand j'attendrai de
vos nouvelles et que je n'en aurai plus.
Bonjour, chère cousine. Pour me tranquilliser, un mot suf-
fit ; mais j'ai besoin de ce mot.
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m"'^^
LETTRES INÉDITES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU. f}Sl
A Madame de Lessert^ née Boy de La Tour, à Lyon,
A Paris, le 23 août 1774.
J'ai reçu, chère cousine, avec la plus douce joie les nou-
veaux témoignages de vos bontés et de votre amitié pour moi,
et dans les bonnes nouvelles de voire santé, de celle de la ma-
man, du cher mari, de vos chers enfans et de toute la famille,
la confirmation de celles que j'avais apprises de temps à autre
par M. Rigot; la vérité, la force d^ mes sentimens pour vous
me donnait sur la constance des vôtres une sécurité qui ne pou-
vait me tromper ; la confiance de Tamitié fondée sur Testime
n'est jamais inquiète. Je vous sais gré de nourrir Tespérance
que vous m-avez donnée de vous voir quelque jour à Paris ; je
vous en saurai bien davantage encore de la remplir le plus tôt
qu'il sera possible, et de procurisr' à mon cœur une des plus
douces consolations qui puissent encore le flatter (1).
Je ne suis pas surpris que la nature que vous vous appli-
quez à seconder accélérant les progrès de vos petits bambins
vous fasse déjà sentir la nécessité de leur donner un guide sous
les yeux d'un père qui serait certainement le meilleur, mais qui
ne peut pas tout suivre. Sur les dispositions où il me pieiraissait
être j'aurais cru votre choix déjà fait: s'il ne Test pas encore,
j'insiste sur l'importance de préférer un,' naturel heureux à de
grandes connaissances et un homme sage à un homme instruit.
Je ne le redirai jamais assez, la bonne éducation doit être pure-
ment négative, il s'agît moins de faire que d'empêcher ; le vrai
maître est la nature, l'autre ne fait qu'écarter les obstacles qui
la contrarient. Terreur même n'entre qu'avec le vice, et toute
bonne judiciaire a sa source dans un cœur sain. L'éducation de
l'enfance ne consiste qu'en bonnes habitudes à prendre. Un
enfant qu'on n'a pas laissé engourdir dans la paresse ni contrac-
ter des passions ^dcieuses, parvenu sain de cœur et de corps à
douze ans, fait alors plus de vrais progrès en deux ou trois ans
dans les connaissances utiles et même agréables, qu'on n'en peut
(i) Le passage qui soit a été cité dans ï Éloge de Benjamin de Lessert, acadé-
micien litMre, par M. Flonrens, secrétaire perpétuel, le 4 mars 1850, à l'Académie
des Sciences. Paris, Didot, 1830. Le même passade a été reproduit, tel quel, dans
Tonvrage : Famille de Lesserty Souvenirs et portraits, par M. Gaston de Lessert
(1904, non mis dans le commerce).
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S88
REVUE DES DEUX MONDES.
obtenir jusques à cet âge par des études forcées que le ^
n'anime jamais. De ces principes qui me paraissent confiru
pas l'expérience, je conclus que ce ne sont, point du tout ,
talens distingués ni des qualités brillantes qu'il faut chercfc
dans le mentor (1) de vos enfans, mais seulement celles qi
rendent un homme maître de lui-même et fidèle à son devoir
Qu'il soit doux, attentif et surtout d'une patience invincible
Yoilà les qualités indispensables. Du reste, ne cherchez nulle
ment qu'il fasse admirer sa faconde, ni qu'il soit un beau péro
reur.
Je vous épargnerais ces redites triviales de choses que vou«
savez mieux que moi, si je ne savais combien les meilleure
esprits ont peine à se garantir de la nuisible tentation de faire
briller dans leurs enfans des talens précoces (2). Au reste, ce
n'est que des garçons que j'entends parler ici, et je ne désapprouve
point que vous cultiviez de bonne heure les heureuses disppsi-
tions de votre ûlle, puisqu'ainsi le veut la nature, qui donne i
son sexe une pénétration plus vive et plus prompte qu'au nôtre, et
la raison, qui veut qu'il soit soumis de bonne heure au joug
sévère qu'il doit porter un jour.
« Vous m'aviez promis, m'écrivez-vous, de m'avertir quand
le public recevrait de vos ouvrages: on parle beaucoup d'une
traduction du Tasse qui a paru il y a quelques mois, et qui est
certainement, dit-on, de vous. Veuillez m'en dire la vérité. »
Mais, chère cousine, il me semble que votre première ligne ser-
vait de réponse à votre question et n'en demandait aucune autre.
La vérité que vous me demandez est que cette belle traduction,
qui, dit-on, est certainement de moi, n'en est point du tout. Je
n'ai pas môme assez d'humilité pour croire que personne puisse
de bonne foi m'attribuer une pareille production, et je ne doute
point que peux qui me l'attribuent ne l'aient fait faire exprès
pour cela tout aussi mauvaise qu'ib ont pu, par quelque cuistre
de collège qui ne savait ni le français ni l'italien. Je vous ré-
ponds au reste que si j'avais à reprendre la plume que j'ai quit-
tée depuis dix ans, ce ne serait pas pour donner au public des
traductions.
Quant à lopéra dont vous me parlez, c'est autre chose. Je n'ai
que deux récréations, la promenade et la musique. Parmi la
(1) M. Floiirens a lu matfr^ : Rousseau a écrit men/or.
(2) Ici finit la citation faite par M. Fiourens.
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LETTRES INÉDITES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 589
quantité que j'en ai fait uniquement pour mon amusement
depuis mon retour à Paris, est en effet un opéra commencé,
mais qui, n'étant pas destiné pour le public, n'est point achevé,
et ne le sera vraisemblablement jamais. C'est une pastorale en
quatre actes, intitulée Daphnis et Cloé. Les paroles sont 4'un
homme avec qui M. de Lessert a dtné ici (1).
Quoique j'aie absolument quitté la botanique, et que la
peine d'écrire augmente pour moi chaque jour, j'aurai toujours
le même empressement à contribuer à vos amusemens et à ceux
de la charmante Madelon; mais pour reprendre ce petit travail
avec un peu de succès, il faudrait que j'eusse une idée un peu
plus précise de vos goûts et de vos progrès, et que je visse
de quel point je dois partir pour vous marquer la route que
vous devez suivre. Les six familles dont j'ai essayé de vous
décrire la fructification pour consulter votre goût et vous fami-
liariser avec quelques termes, sont prises pour ainsi dire au
hasard et n'ont pas une suite dont on puisse prendre le fil. Cet
essai étant fait, il en faudrait connaître bien le succès pour com-
mencer au point convenable la véritable étude, qui ne consiste
pas seulement dans celle de la fructification, mais des plantes
dans leur ensemble et dans toutes leurs parties. Deux heures de
conversation quand j'aurai le bonheur de vous voir nous dispen-
seraient de bien de longues pancartes, et si malheureusement ce
temps est encore éloigné, pour y suppléer par lettres, il ne suffit
pas que vous m'entendiez, il faut aussi que je vous (uï tende, et je
ne puis suppléer à des instructions verbales que par des exemples
tirés d'objets que je sois sûr vous être connus.
Rien ne pouvait me donner une plus pure joie que d'ap-
prendre l'entier rétablissement de ma tante Julie. J'ai vu ici
avec bien du plaisir son amie Rosette, qui m'a paru vive et
douce comme elle et que leur amitié m'a rendue encore plus in-
téressante.
Je n'écris point à la maman par la même raison qui lem-
pôche de m'écrire; depuis que j'ai su que l'attitude d'écrire lui
était préjudiciable, je lui demandais en grâce de ne point ré-
pondre à mes lettres, mais voyant qu'elle n'en continuait pas
moins, par ménagement pour sa santé j'ai pris le parti de les
supprimer pour quelque temps, durant lequel notre amitié ne
(1) Gorancez (Voyez lansen, J.-/. AotaMau, aU Mmiker, p. 419, 420, 482).
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590 RBYUE DES DEUX MONDES.
perdra sûrement rien à vous avoir pour médiatrice. Mille res-
pects et tendres embrassemens de la part de ma femme et de la
mienne à cette chère et digne maman, à toute sa charmante fa-
mille, mais surtout à celle qui en est la gloire, et que nous
charbons au^si de nos devoirs auprès de son cher mari.
A Madame de Lessert, à Lyon.
[Paris], ce 4 octobre [1774], à la hâte.
Grand merci, chère cousine, du bien que vous me faites, et
par votre aimable lettre pleine de la tendresse la plus amicale
et par la bonne nouvelle que vous me donnez du mariage de
votre cher frère, et par les marques de confiance et d'amitié
dont cette nouvelle est accompagnée tant de votre part que de
celle de votre excellente maman, dont je partage la joie ainsi
que la vôtre dans cet agréable événement qui nous intéresse
tous. Je voudrais en cette occasion remplir un devoir bien doux
en écrivant à la maman, mais M. Gaujet, qui veut bien venir ce
matin prendre ma lettre, me laisse peu de temps, qui est encore
abrégé par une compagnie qui va m'arriVer et qui me force de
m'habiller en hâte pour la recevoir. Le choix de monsieur votre
frère, qui a préféré le mérite à la fortune, est bien digne des
sentimens que j ai cru lui connaître. Son humeur égale et douce,
son caractère plein d'honnêteté doivent assurément produire le
bonheur commun dans un mariage bien assorti. Et je ne doute
point qu'il n'y trouve le sort heureux que mon cœur lui
désire (1).
Comme, pour lire votre lettre h mon aise, j'ai tardé de l'ou-
vrir après le départ de la compagnie, j'ignorais qui était la per-
sonne dont M. Gaujet était accompagné, car M., Gaujet ne m'en
parlait point, et il ne me parlait point lui-même; de sorte que
si je n'eusse pris enfin le parti de lui adresser la parole, j'eusse
peut-être ignoré l'intérêt que vous preniez à lui, et par consé-
quent celui que j'y devais prendre moi-même, jusqu'après leur
départ. Parent de votre cher mari, attaché à votre maison et ho-
noré de votre estime, il a tous les titres possibles pour être tou-
jours reçu chez moi avec plaisir et empressement, comme le
(1) Ce passage fait allusion au mariage de François-Louis Boy de la Tour avec
Henriette-Marguerite Bontems. Mariage moins heureux que ne le souii«iitait
Rousseau, car il fut rompu par le divorce au bout de deux ans.
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IW^^^"
LETTRES INÉDITES DE JEAN-JACQUEB ROUSSEAU. 591
sera toujours tout ce qui vous appartient en quelque chose.
Un petit changement que, par raison de commodité plus que
d'économie, j'ai été forcé de faire dans ma vie privée, me prive à
présent de prolonger les visites qui me sont agréables jusqu'à
l'heure du repas, c'est que n'ayant point de domestique, et ma
femme commençant ainsi que mo^ à se ressentir de l'appesan-
tissement de l'&ge, nous nous dbstenons désormais d'offrir à
personne môme la très mince fortune du pot, à moins que ce ne
soit au cabaret. Ce n'est pas là une nouvelle fort importante à
dire; mais c'est pourtant une espèce de nécessité, lorsque cela
produit quelque changement dont ceux qui s'en apercevraient
pourraient, et bien à tort, s'appliquer la cause, faute de savoir
qu'il est sans, exception.
J'ai senti sans surprise, mais avec attendrissement, la grande
délicatesse de cœur qui vous fait aller au-devant des interpréta-
tions téméraires et injustes qu'on pourrait donner aux fréquent
changemens qui se sont faits depuis quelque temps dans votre
maison. Ce soin était bien superflu avec moi, et tout ce que la
lecture de cet article a produit entre ma femme et moi, a été de
nous serrer la main l'un à Tautre en nous disant de concert :
tt Sans mentir, l'aimable Madelon a un heureux mari. »
Pour le coup, me voilà forcé de quitter. Suppléez, chère cou-
sine, à tout ce qui me reste à dire au nom de ma femme et au
mien, et recevez mes plus tendres embrassemens.
A Madame de Lessert^ née Boy de la Tour^ à Lyon,
A Paris, le 17 décembre 1774.
Je suis bien honteux, chère cousine, de vous remercier si
tard de l'immense provision de marrons que vous m'avez envoyée ;
la quantité n'a pas empêché qu'ils n'aient été gelés en chemin
et a fait qu'ils se sont échauffés ensuite. Mais ils se raccommodent
depuis que ma femme les a étendus à l'air, et nous les man-
geons avec plaisir. Nous vous en remercions de tout notre cœur,
mais il ne fallait pas me consulter sur cet envoi, puisque vous
étiez déterminée à le faire sans attendre mon consentement.
J'espérais sur votre dernière lettre voir de jour en jour
arriver votre cher mari. Il a bien fait de ne pas se mettre en
route par les froids violens que nous venons d'essuyer; mais à
présent que le tempe est doux et favorable aux voyages, j'espère
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''^^^w^.
592 REVUE DES DEUX MONDES.
ne pas tarder à Tembrasser. J'espère apprendre de lui bien des
détails intéressans que je ne veux pas vous donner la peine de
m'écrire et que je suis empressé de savoir. Il me trouvera délogé.
Je n'ai point changé de vue, je suis seulement quelques portes
plus bas, vis-à-vis de Thôtei de Bullion; mon nouveau loge-
ment, quoique plus grand et plus commode, me platt pourtant
beaucoup moins que celui que je viens de quitter ; mais en atten-
dant que j'en trouve un qui me convienne davantage, j'espère
être ici du moins à l'abri du voisinage scandaleux qu'on m'avait
donné dans l'autre, et qui m'a forcé enfin d'en sortir après
quatre ans d'habitation.
Mal sur mal n'est pas santé; j'ai eu ces odieux tracas par sur-
croît dans un moment où j'en avais beaucoup d'autres, et entre
autres celui d'un engagement fort étourdîment pris, mais que je
veux remplir fidèlement s'il m'est possible, et pour la chose et
pour le temps, et qui m'oblige de me lever pour cela d'ordinaire
avant le jour et de travailler à la lumière, ce que j'aime encore
mieux que de veiller tard. Excusez donc, chère cousine, si forcc^
de vous écrire à la hâte, je ne m'entretiens pas avec vous
comme je le désirerais. Quand viendra le moment que vous
m'avez fait espérer, où, sans l'intermédiaire de la plume, nous
pourrons nous parler à notre aise, et où vous me rendrez témoin
oculaire des progrès de la charmante Madelon ?
Bonjour, chère cousine, nous vous embrassons, et votre
excellente maman et toute votre aimable famille, de tout notre
cœur.
A Madame de Lesserty à Lyon.
A Paris, le 2 février 1775.
Je reconnais bien, chère cousine, votre tendre délicatesse
dans la manière dont vous m'annoncez la perte que je viens de
faire. En apprenant la mort de ma respectable tante, ce n'est
point sur elle que j'ai pleuré, c'est sur moi que le ciel destinait
à lui survivre. Il est facile à tout homme raisonnable de sup-
porter avec patience tout ce qui est dans l'ordre de la nature,
et rien n'est plus naturel que de voir une longue et innocente
vie se terminer par une douce mort. Grâce au Ciel, elle n'a
point connu ces situations cruelles qui font de la vie un far-
deau ; mais à l'âge où elle était parvenue, la sienne avait cessé
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PPPMll'M^^^
LETTRES INÉDITES DE JEAiN-JACQUES ROUSSEAU. 593
d'être pour elle un bien, et si, au nom des bonnes œuvres dont
elle Ta remplie, elle obtient pour un neveu qu'elle a chéri ce
qu'il y a désormais de meilleur pour lui, sa mort môme n'aura
pas été sans fruit. Ce n'était plus ce que je craignais pour elle;
je craignais le mal-être et la souffrance, et vous m'avez ras-
suré là-dessus bien à propos, en m'apprenani avec combien de
zèle et de générosité elle a été soignée jusqu'à la fin par cette
personne estimable dont, par une des bizarreries attachées à ma
situation, je ne sais pas même le nom, mais à laquelle je dois et
j'ai voué la plus vive reconnaissance. Votre cher mari veut bien
se charger de lui faire parvenir une lettre où je tâche de la lui
témoigner : vous m'obligerez de faire en sorte qu'elle la reçoive
avec bonté.
Je n'ai profité que bien peu du plaisir de voir votre cher
mari depuis son arrivée, et il faut bien se résoudre à le voir re-
partir plus tôt que je n'avais compté, et même à approuver le
motif qui le rappelle, et sur lequel il n'a pas été si dissimula
que vous. Il m'est pourtant bien difficile de voir sans un peu de
murmure renvoyer si loin ce voyage que vous m'aviez promis :
je ne m'en consolerai qu'en apprenant que selon vos désirs vous
avez heureusement donné une petite élève à l'aimable Madelon,
qui doit maintenant avoir déjà de la sagesse à distribuer à ses
frères et sœurs. En attendant, songez, chère cousine, sitôt que
jnonsieur de Lessert sera de retour, à nous faire donner souvent
de vos nouvelles, sentant, je l'espère, combien, dans les circon-
stances présentes, elles me sont nécessaires. Il nous a fait le
plaisir de nous en donner de toute la famille, il voudra bien
aussi vous donner des nôtres.
Il peut voir que je ne crains guère plus d'être indiscret en-
vers lui qu'envers vous, car j'ai souffert sans scrupule qu'il se
soit chargé pour moi d'une petite affaire que, dans la position
où je suis, je me vois hors d'état de terminer tout seul.
Adieu, chère cousine, ménagez-vous et modérez vos exer-
cices vu la saison et votre état; nous vous embrassons l'un et
l'autre de tout notre cœur; nos plus tendres respects à votre
di^ne maman, et nos embrassemens à tout ce qui vous est
cher.
Je vous prie de vouloir bien faire nos salutations à M. Gaujet
et le remercier de ma part de la bonté qu'il a eue de se res-
souvenir de mes petites commissions et de les faire si bien.
TOMK ILfii. — 1908. 38
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b^le REVUE DES DEUX MONDES.
A Madame de Lesserty née Boy de la Tour, à Lyon.
A Paris, le 24 octobre 1T75.
Au plaisir, chère cousine, d'avoir de vos nouvelles et de
celles de toute la famille par M. Gaujet s'est joint celui d'ap-
prendre la conclusion de la malheureuse affaire qui vous a si
longtemps chagrinée. Puisque heureusement il n'en reste au-
cune trace, ce qu'il nous reste maintenant à faire à tous est de
loublier comme si elle n'était jamais avenue. Les procédés de.
Messieurs de Lessert en cette occasion sont la seule chose dont
la réconnaissance ne doit pas permettre à votre famille de
perdre le souvenir.
J'ai senti toutes vos angoisses dans l'accident d'un de vos
enfans. Il faut. assurément tout votre courage pour leur laisser
encore une liberté qui a produit deux si tristes effets ou plu-
tôt qui a paru les produire, car s'ils en étaient l'ouvrage, ils en
résulteraient toujours; au lieu qu'après avoir étudié très long-
temps avec grand soin les enfans des paysans, qui, sans contre-
dit, sont encore plus en liberté que les vôtres, je n'ai point vu
parmi ^.ux d'accidens semblables ; et, s'il en arrive quelquefois,
ce que je ne veux pas nier, quoique je l'ignore, je suis certain
du moins qu'ils sont moins nombreux et moins fâcheux que
ceux qui arrivent aux enfans de la ville les mieux gardés et sur-
veillés. Voilà, une différence dont il importerait de trouver la
véritable cause, et cette recherche ne me paraîtrait pas indigne
des méditations de M. Prévost (1). J'ai eu la consolation d'ap-
prendre que cet accident n'aurait aucune suite et avait occasionné
dans l'enfant des marques de courage qui, selon moi, doivent
être comptées pour quelque chose dans les effets de la bonne
éducation.
Dois-je espérer que vous jouirez d'un assez long congé pour
exécuter le projet de voyage dont vous m'avez ci-devant flatté,
ou si monsieur Je Lessert, empressé de réparer ses pertes, vous
aura forcée de renvoyer encore ce projet? Pour me ménager
une consolation très douce, je veux toujours espérer de voir
exécuter enfin ce projet. En attendant, conservez soigneusement
votre santé, ne vous échauffez pas trop après vos petits bam-
(1) Pierre Prévost, de Genève (1751-1839), savant et littérateur bien connu, fut
précepteur dans la famille de Loisort.
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-^^T'I'
LETTRES INÉDITES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 595
bins; voilà votre aimable fille en état d'être bientôt la gouver-
nante des autres; c'est un soulagement dont vous devez profiter.
J'apprends que la digne maman se porte à merveille ainsi que
vos chères sœurs. C'est n'être pas malheureux en tout que de
voir mes vœux accomplis autour de vous; puissé-je avoir tou-
jours la même consolation !
Ma femme se porte passablement. Ma santé décline un peu
depuis quelque temps ; mon estomac se délabre : ainsi n'envoyez
plus de marrons, car ils ne sont plus du régime auquel je suis
obligé.' Nos amitiés respectueuses à Texcellente maman; nous
embrassons tendremei^ ses chères et charmantes filles, la vôtre
et tous vos enfans, et jugez des sentimens dont nous sommes
pleins pour vous et votre autre moitié par ceux qui rejaillissent
sur tout ce qui vous touche.
[A Madame de Lessert.]
[Paris], 8 mars 1176 (1).
Votre lettre, chère cousine, est venue à propos et m'a fait
un grand plaisir. Ne doutez jamais que votre sincère amitié ne
me soit toujours précieuse. Jamais, en fait d'amitié et de sin-
cérité, Rousseau ne fut en resté avec personne. Et il ne vou-
drait pas commencer par vous. Je vous aimerai toujours,
quoi qu'il arrive, vous, votre bonne maman, vos aimables
sœurs, et tout ce qui vous appartient, quand même ce ne serait
pas un retour. Bonjour, cousine, ménagez-vous et faites-moi
donner de bonnes nouvelles quand il en sera temps.
Ma femme vous prie d'agréer ses salutations.
(1) Ce billet n'existe qu'en copie dans le dossier : une note nous apprend qae
roriginal a été donné à M. Deluze.
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UNE
PRINCESSE CONSPIRATRICE
SOUS LA RÉGENCE
I
Le i3 janvâer 1719, l'antique château de Dijon (1), cette sombre
vigie bourguignonne bâtie par Louis XI, lors de la réunion de
« la Duché » et transformée en prison d'État après la Fronde, fut
réveillé de soixante-dix ans de silence par un mouvement inac-
coutumé. Dans la froide journée hivernale, l'un des ponts-levis
s'abaissa, et la porte Sud livra passage à un carxossé escorté de
chevau-légers. Il amenait un prisonnier d'État qui, à en juger
par l'appareil militaire dont on l'avait entouré, devait être un
personnage d'importance. Quand le carrosse s'ouvrit, ce fut une
femme qui en sortît, une princesse du sang : la belle-fille de
Louis XIV, la fille de feu M. le prince Henri-Jules, la petite-fille
du grand Condé, la propre tante de M. le Duc, gouverneur
actuel de la Bourgogne, la duchesse du Maine enfin ! Pourquoi
échouait-elle à ce triste port de refuge? Pour avoir conspiré
contre la sûreté de l'État! Il y avait, « dans ce corps de myrmi-
don, dans cet extrait du grand Condé, comme le dit un critique,
des étincelles de la même fureur civile. » Ne fit-elle pas venir
(i) II fut rasé il y a une vingtaine d'années, par le caprice d'une municipalité
avide d'elTacer jusqu'à la trace d'un monument féodal. L'archéologie et l'histoire
y ont perdu, les sociétés savantes le déplorent. II n'en reste que quelques dessins
et un plan conservé aux Archives de la ville de Dijon. Il n'était pas sans intérêt
cependant, ayant servi de fortification au moyen âge et de bastUle ensuite, ayant
subi des sièges et abrité à différentes époques des détenus politiques.
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ps5^«^^7"'^'r-^
UNE PRINCESSE CONSPIRATRICE SOUS LA RÉGENCE. 591
chez elle, en 1714, deux ducs et pairs, MM. de La Force et d'Âu-
mont, pour les circonvenir? Les voyant devant elle silencieux et
sur leurs gardes, n'eut-elle pas Taudace de leur dire, dans un
élan de franchise et d'emportement : « Pour arriver au trône, le
cas échéant, sachez bien. Messieurs, que je mettrais le feu, s'il
le fallait, aux quatre coins du royaume I »
Toute la conspiration de Gellamare est dans ce mot-là.
M"* du Maine était trop perspicace pour n'avoir pas l'instinct
du danger qu'elle courait. Un jour, à Sceaux, le Duc son mari
l'aborde d'un air triomphant, pour lui montrer la traduction,
faite par lui, de V Anti-Lucrèce du cardinal de Polignac. « Vous
verrez, dit la Duchesse railleuse, qu'un beau matin vous vous
réveillerez à l'Académie, et M. d'Orléans, àt la Régence. » La
seconde partie de la prédiction ne tarda pas à s'accomplir.
Voilà le grand Roi mort, le Régent en fonctions, le testament
royal cassé, enfin le faible duc du Maine dépouillé, par les édits,
de la Régence et de la plus grande partie des prérogatives dont
l'avaient accablé la générosité de son royal père et la singulière
tendresse de M""* de Maintenon, sa mère adoptive. Le lit de jus-
tice du 26 août 1716 accomplit la déchéance de sa maison.
Aussitôt la levée de la séance, le comte de Toulouse, le frère
cadet du duc du Maine, moins frappé que son aîné, se retira
dans son hôtel de la rue Saint-Honoré, et la dul^hesse du Maine
vint l'y rejoindre avec ses enfans. Déjà elle avait quitté Sceaux,
qui ne lui rappelait plus que des jours follement gaspillés et
s'était installée à Paris, rue Sainte-Avoye, au Marais, dans la
demeure d'un de ses intimes, le premier président de Mesme.
Elle ne pouvait sans amertume voir son beau-frère maintenu
au Conseil de régence, tandis que son mari ne l'était pas. Elle
reprochait durement au comte de Toulouse d'avoir accepté cet
avantage sur le duc du Maine, prétendant que le devoir d'un
cadet était de faire cause commune avec son atné, et qu'il eût
dû renoncer spontanément à la qualité de prince du sang dont
on lui faisait l'aumône. Devant cette sortie, M. de Toulouse hési-
tait. On se sent désarmé vis-à-vis d'une femme. « Monseigneur,
lui glissa dans l'oreille le chevalier de Hautefort, son premier
écuyer, scriez-vous assez dupe pour vous associer aux fureurs
d*und folle? » Après cette scène, l'exaspération que la Duchesse
était obligée de dissimuler au public ne fit que croître et s'exhaler
à tort et à travers. Elle s'attaqua au premier président du Par-
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598 REYUB DBS DEUX MONDES.
lement, lui reprochant tout ce qui s'était passé au lit de justice,
contre elle et les siens. « Elle le renvoya, dit Saint-Simon,
comme le dernier des valets qu'on eût pris en friponnerie. » Dès
ce moment, « ce fut à son mari qu'elle s'attacha ainsi qu'à une
proie, tantôt immobile de douleur, tantôt hurlant de rage, et
remplissant leur retraite de Sceaux de ses furieux emporte-
mens (1), » sous prétexte qu'il n'avait pas su ou osé venir
défendre sa cause en personne.
Sous cette bordée d'outrages, le mari désemparé baissait la
tète ou ne répondait que par des pleurs. Il demanda une au-
dience au Régent qui ne voulut pas le recevoir*
Ce refus et le silence que gardait le chef de l'État sur les
causes de la disgrâce du duc du Maine, achevèrent de lancer la
Duchesse dans la voie de la révolte. Après la radiation du Conseil
de régence, après la suppression de la charge de l'éducation du
petit roi Louis XY, un dernier édit faisait encore perdre au mal-
heureux prince légitimé les honneurs du Louvre (2) qui lui con-
féraient le droit « d'offrir la serviette au Roi. » Si puéril que
nous semble, avec nos mœurs modernes, ce détail d'étiquette,
tel était l'état d'esprit des courtisans de l'époque, qu'on voyait
un insupportable affront dans le retrait de cette pure formalité
d'antichambre. La goutte d'eau fit déborder le vase. Tout l'am-
bitieux échafaudage que la petite Duchesse avait élevé dans son
esprit lui semblait s'être écroulé. Elle crut pouvoir alors entre-
prendre, à elle seule, ce que son mari lui paraissait désormais
incapable d'obtenir : le relèvement de sa maison. Déjà toutes les
muses de Sceaux avaient pris leur envolée. Les derniers habi-
tués demeurés fidèles avaient juré de verser au besoin leur sang
pour le Duc et la Duchesse. Le château retentissait de plaintes
amères. On y vouait les princes du sang aux dieux infernaux^
La fameuse petite Cour de Sceaux se transforma rapidement en
un foyer de conspirateurs. Celle qui y tenait ses états avait lié
à sa cause un grand nombre de nobles, animé contre les ducs et
pairs plusieurs gentilshommes attachés au Régent, des cheva-
liers de Malte, des seigneurs protestans. Un parti considérable (3)
(1) Mémoires de Saint-Simon,
(S) Journal de Buvat, t. I, p. S91 ; Marais, t. T, p. 464.
(3) La cabale de Sceaux fit croire & la duchesse d'Orléans, que, si le Bégent
venait à. mourir, elle serait déclarée régente et assistée des conseils du dne du
Maine, pour lui donner à jouer un rôle prépondérant en Europe. On-ne ferait point
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UNE PRINCESSE CONSPIRATBICB SOUS LA RÉGENCE. 599
se forma contre le pouvoir. Le duc du Maine y. entra par com-
plaisance pour sa femme et en devint le chef nominal. Cette
opposition commença à agir sourdement, de concert avec le car-
dinal Alberoni, « qui s'était mis en tête de bouleverser l'Europe
et fut sur le point d'en venir à bout (1). » Plus ou moins avertie
de ces menées, M°* de Maintenon tremblait devant les consé-
quences fatales qu'elle entrevoyait déjà pour ses enfans adoptîfs.
Tout son émoi s'épanchait dans le cœur de sa nièce, M"* de
Caylus (2).
Lé 19 juin 1717, le duc du Maine déposa au Parlement sa
protestation « contre tout ce qui pourroit être décidé pai' juge-
ment ou autrement, »au préjudice de ses dernières prérogatives.
Cela ne fit qu'amener un arrêt de la Cour souveiraine, en date
du 1«» juillet, abolissant le droit de succession à la couronne
en faveur des bâtards. Porté par son caractère à l'indulgence et
soucieux de ne pas déplaire à la duchesse d'Orléans, sœur du
duc du Maine, le Régent adoucit la formé de Tédit qui en ré-
sulta; mais la haine du duc de Bourbon (Henri-Louis) contre
son oncle et sa tante, le duc et la duchesse du Maine, — haine
qui avait eu sa source dans un procès de famille au sujet de la
succession de feu M. le prince Henri-Jules; — la jalousie du duc
de Saint-Simon, contre les légitimés, poussèrent le Régent
à anéantir les titres qui mettaient ces derniers en possession des
privilèges des princes du sang. Cet arrêt de 1717 précipita le
drame dont le duc et la duchesse du Maine allaient se faire les
acteurs et devenir les victimes.
Ainsi menacée, la plus forte tête du ménage entendait bien
soutenir la campagne en faveur de ce qu'elle appelait « les droits
de son époux. » « S'ils dorment, disait-elle en parlant de ses
ennemis, nous dormirons; s'ils se réveillent, nous nous réveil-
lerons. » Elle quitta l'hôtel du président de Mesme, pour aller
s'établir aux Tuileries, auprès du petit Roi, dans le logement
affecté au duc du Maine comme surintendant de l'éducation
rqyale. Cette charge, on venait de l'enlever à son mari pour la
donner au duC de Bourbon : raison de plus, comme protestation,
de mal au Régent; mais on lai ferait entendre (et non sans raison) qu'il ne pour-
rait vivre longtemps, à cause de la vie déréglée qu'il menait. (Mémoires de la
Palatine, p. 118.)
{ifA.E., 63, f" 51, 317 et 326; Sa m /-Simon, 6 juin 1717; Buval, t. I, p. 284.
(3; Maiateatm à Caylas» 6 Juillet 1717.
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600 RPVUE DES DEUX MONDES..
pour ne pas évacuer rappartement. La Duchesse y reste»
elle était là, au cœur de la place, prête à la lutte.
A Sceaux, la brillante Ludovise (1) a suspendu les fêla
on l'encensait, telle une déesse de la mythologie, et s'est livr
non plus comme précédemment, lors de ses soirées légendaire
aux poètes et aux comédiens, mais aux jurisconsultes et aux éi
dits. Au milieu des in-folio, dont le lit de la Duchesse était sw
chargé pendant ses nuits de veille et de travail, ^P*• de Launa
qui de femme de chambre est devenue secrétaire, écrira plus
tard (2) : « Ma maîtresse se comparait plaisamment à Ëncelade
abîmé sous le mont Etna, l M"' du Maine poursuit contre le
Régent un copieux mémoire. Elle écrit, elle écrit sans cesse.
Les comparaisons en faveur des bâtards l'amènent à tomber sur
les plus grands noms de France, en leur attribuant sans contrôle
des origines obscures. Ses veilles se prolongent si avant dans la
nuit que M"* de Launay se plaint d'en être malade. Il faut à la
Duchesse des plumes virulentes, dans tous les genres. Elle
recourt à Lagrange-Chancel, esprit caustique, « poète et scor-
pion, » comme on le qualifiait. Elle lui insuffle sa haine et l'in-
cite à se faire pamphlétaire. Dans une réunion nocturne, il lit
aux hôtes du château de Sceaux une satire en cinq ou six odes
contre le Régent : Les Philippiques. C'est par là, plus que par
ses tragédies, qu'il deviendra célèbre. Il traite le duc d'Orléans
d'empoisonneur et l'accuse d'avoir cherché à usurper le trône
d'Espagne.
Saint-Simon, quand paraissent les odes de La Grange, a le
courage d'en apporter une au Régent. Philippe la lit tout bas,
debout devant la fenêtre de son petit cabinet d'hiver. D'abord
il demeure impassible. Tout à coup, changeant de visage *
« Ah ! c'en est trop ! s'écrie-t-il. Cette horreur est plus forte que
moi ! » Puis il signe une lettre de cachet contre le pamphlé-
taire, et l'envoie aux îles Sainte-Marguerite.
Le fameux mémoire des princes légitimés, rédigé par le car-
dinal de Polignac,* un des fidèles de M"' du Maine, et par Nico-
las de Malézieux, l'ancien ordonhateur de ses fêtes, est corrigé de
la main même de la Duchesse. Elle y soutient que « ne pas
admettre le duc du Maine au rang et avec les prérogatives qu'il
doit avoir, c'est attaquer ïédit solennel qui fixe son état, c'est
(1) Surnom qu'elle s'était donné à elle-même.
^2) Mémoirei de H"* de Staal.
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nm^^^^^^
UNE PRINCESSE CONSPIRATRICE SOUS LA RÉGENCB.
60l!
commettre un attentat contre Tau torî té 'royale; c'est injurier le
Parlement, )i Elle va chercher des argumens de procédure jusque
chez les Chaldéens. Et les partisans de M. le Duc (1) de ré-
pondre par un contre-mémoire où Ton invoque la Loi de Nature,
« celle que Dieu donna à Adam dans le Paradis terrestre (on né
remonte pas plus haut), par laquelle il lui défend la polygamie. »
Uauteur de ce facium passe ensuite à Abraham (il saute le
déluge), qui eut, il est vrai, des bâtards, mais à sa mort laissa
tous ses biens à son fils Isaac, et n'attribua à ses enfans natu*
rels, que des présens.
M"** du Maine avait endoctriné un certain nombre de person-
nages marquans ou d'avenir : le premier président de Mesjne,
les maréchaux de Villeroy, deVillars et d'Huxelles ; le petit duc
de Richelieu qui commençait à devenir célèbre par ses duels et
ses aventures galantes ; le jeune Arouet, qui, bien que plat valet
auprès du chef de TÉtat, le déchirait à belles dents à la Cour de
Sceaux. Au sortir de la Bastille, où les « J'ai vu... » l'avaient
fait mettre, il venait d'être exilé à Châteuay, d'où le voisinage
l'avait rapproché de la duchesse du Maine. Sa tragédie d'Œdipe
^i fut jouée, en 1718, sur le théâtre de Sceaux, passait pour
viser personnellement le Régent.
Arbitre de l'Espagne depuis 171o, le cardinal Alberoni rêvait
de rendre ce royaume aussi puissant à l'extérieur que sous
Philippe II, et même, en dépit des clauses formelles du traité
d'Utrecht, d'assurer éventuellement le trône de France à son
mattre en cas de mort du petit roi Louis XV. Ces vues insensées
étaient naturellement contrariées par la présence du Régent,
qui avait aussi des droits éventuels à la couronne. Il fallait
l'écarter à tout prix. La duchesse du Maine se prêta avec em-
pressement aux ouvertures qui lui furent faites dans ce sens. Et
c'est ainsi que s'organisa, sous ses auspices, et même sous son
propre toit, une conspiration fomentée à TEscurial, soutenue
par la coopération de l'ambassadeur d'Espagne en France, et
renforcée de tous les élémens de mécontentement ramassés dans
les vieux partis de nos provinces.
(1) Le duc de Bourbon,
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:^^^'^?t^m
60^ BEVUE DES DEUX MONDES.
II
Le prince de Cellamare (1) avait été envoyé à Paris en 1715,
par la Cour d'Espagne, comme ambassadeur extraordinaire,
avec mission de tout tenter pour enlever la régence au duc d'Or-
léans, sans savoir au juste comment on pourrait le remplacer,
mais avec Tespoir de pêcher en eau trouble. Il mettra en œuvre
tous les élémens de révolte qui fermentent dans le pays, cour-
tisans en disgrâce, femmes exaltées, princesses déchues. Pour-
rait-il mieux trouver que la duchesse du Maine et la duchesse
du Maine pouvait-elle trouver mieux que lui?... C'est avec Cel-
lamare qu'elle se concerte, pour soulever l'Ouest et le Midi, Elle
se flatte que, par ses intrigues, sinon le titre, du moins toute
l'autorité du Régent, passera à son époux. Elle se sert de Tin-
telligente plume de M"' de Launay, pour correspondre avec
l'ambassadeur d'Espagne. Elle secoue les dernières hésitations
du duc du Maine, gagne son beau-frère, M. de Toulouse, envoie
partout des émissaires. Le comte de Laval ira lever un régi-
ment suisse dans les Grisons, au nom et avec l'argent du roi^
d'Espagne; le marquis de Pompadour ira faire signer une pro-
testation de la noblesse en Normandie ; un autre ira recueillir
les engagemens de nombreux gentilshommes bretons à Nantes.
Des missives secrètes donnent à la Duchesse de belles assu-
rances : « Que l'Espagne fasse seulement paraître une escadre
en vue des côtes, et toute la province se soulèvera ! » Le duc de
Richelieu tient garnison à Rayonne. Ce jeune colonel espère taire
mettre la crosse en l'air à son régiment, et introduire les troupes
espagnoles de Philippe Y par cette porte des Pyrénées sur le
territoire français. Malheureusement pour lui, le duc du Maine
n'avait que fort pçu de prestige militaire et ne possédait pas la
confiance du soldat. Dans le Languedoc et la Guyenne où il
avait un gouvernement purement nominal, son autorité et son
influence étaient nulles. La Duchesse, dont le quartier général
est à Paris, rue Saint-Honoré, organise à Sceaux un doublq
(1) Antoine Giudice duc de Giovenazzo, prince de Cellamare (1657-1733)»
neveu du cardinal del Giudice, arrivé à Paris en 1715, avant la mort de Lû[uis XIV,
en qualité d'envoyé extraordinaire de Philippe V. c Cellamare... de beaucoup d#
sens et d'esprit, dit Saint-Simon, s'employait depuis longtemps à préparer bien
des brouilleries... Le cardinal Alberoni avait cette affaire dans la tête, et, av«c
empressement. Cellamare y répondit pour lui plaire. >•
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UNE PRINCESSE CONSPIRATRICE SOUS LA RÉGENCE. 603
mité de conspiration : Tun des seigneurs et l'autre de poètefi
u littérateurs.
Les conjurés se réunissent, tantôt au ch&teau de Sceaux,
tantôt à TÂrsenal, à Paris, en conciliabules secrets, sous sa
présidence. Elle s'y rend parfois au milieu de la nuit. Elle envoie
M*** de Launay tenir d'autres conférences en divers quartiers de
Paris, et jusque sous les arches du Pont-Royal. Elle règle tous
les détails avec une intelligence très vive, quoique brouillonne.
Elle charge sa suivante de sonder un jésuite, confesseur de
Philippe V, sur le choix d'un émissaire à expédier de Paris à
Madrid. Ce P. Tournemire lui envoie le baron de Walef, « un
bel esprit (1) qui se mêlait de faire des vers. » Il fut présenté à
M"* du Maine, qui lui dit, pour entrée en matière : « Lisez-moi
de vos poésies ! » puis le chargea d'engager le roi d'Espagne &
soutenir le Duc et sa faniille opprimée. Par l'entremise du
cardinal Âlberoni, Walef devait gagner l'oreille de Philippe V.
Se trouvant sans le sou pour son voyage, il imagina d'envoyer
à la Duchesse un cabaret de porcelaine qu'il la supplia d'ache-
ter. Elle refusa l'envoi et fit tenir cent louis à Walef. Pour
avoir l'air de s'acquitter de sa mission, l'émissaire fabriqua
un mémoire fantaisiste à l'adresse d' Alberoni. C'est avec ce
mince bagage qu'il partit pour l'Espagne, en traversant l'Italie.
Sa correspondance secrète entre Madrid et Paris fut assurée
« par des interlignes écrits avec une certaine poudre blanche (2). »
Toutes ses lettres étaient adressées à M*** de Launay. Malgré ces
préliminaires, les négociations échouèrent, bien entendu par la
faute du négociateur. M"' du Maine recourut à d'autres affidés
de toute sorte, plus ou moins sûrs, plus ou moins espions de
l'abbé Dubois. Elle alla jusqu'à consulter des chiromanciennes,
des tireuses de cartes. Il lui fallait à tout prix des réconforts
moraux et des agens d'exécution. Avec l'or de l'Espagne, elle
gagna deux folliculaires de bas étage, les abbés Camus et de
Veyrac, dont la plume était déjà vendue à M. le Duc. Ils entrèrent
en correspondance avec M'^* de Launay et, à prix d'argent, pas-
tèrent au parti de M*"' du Maine. Elle se proposait d'en tirer une
satire contre le gouvernement; puis de faire livrer le pamphlet
au Régent lui-même, comme ime perfidie du duc de Bourbon,
Elle tâchait de s'étourdir sur les dangers qu'allait lui faire courir
(1) Mémoires de M** de Staal.
(2) Idem,
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■''^^^^r^fiîjgp
60i REVUE DES DEUX MONDES.
sa folle campagne, et travaillait à convaincre le duc du Maint
des merveilles qu'elle imaginait. Quand sa confidente mieux
inspirée, lui disait : « Votre Altesse se fera mettre en prison, »
elle lui riait au nez. ,
Les abbés de Tépoque étaient mieux taillés pour Tintrigue
que pour la chaire. M"* du Maine n'eut pas de peine à en trouver
un troisième, l'abbé Brigault, auteur d'une diatribe contre le
Régent : elle le nomma secrétaire d'un des comités directeurs
de fa conjuration, constitués à Sceaux. En dehors de ces conseils,
elle avait bien ses auxiliaires, mais ils n'étaient pas tous triés sur
le volet. Les uns, comme Villars, Tallard, Huxelles, ne trouvaient
pas beaucoup d'intérêt personnel à se déclarer contre le Régent.
Ce n'était pas la volonté qui manquait aux autres : les Vîlleroy,
les Aumont, les Mesme, mais bien la force ou le courage. Aussi,
que de mécomptes, sur le sentiment populaire, sur les disposi-
tions de l'armée, sur le choix des hommes iCellamare le sentait;
mais, poussé par Alberoni, il n'en risquait pas moins ses avances
«u duc et à la duchesse du Maine qui y répondaient secrètement,
avec une naïve inconscience. « Que Votre Altesse Sérénissime
voie l'ambassadeur d'Espagne! » disaient à la Duchesse deux
de ses principaux partisans. Et ils la flattaient à qui mieux mieux,
lui faisant croire qu'on pourrait tenter, par la haute intervention
de Cellamare, des choses considérables. Elle osa alors lui donner
rendez-vous elle-même dans une petite maison qu'elle avait à
l'Arsenal et s'y rendit accompagnée de M"* de Launay. L'un de
ses affidés y conduisit à minuit le prince de Cellamare, auquel
il servit de cocher. Un second rendez-vous nocturne eut lieu
dans les mêmes conditions. Peu à peu l'ambassadeur développa
aux conjurés un vrai plan de conspiration qu'ils acceptèrent (1).
Il osait leur proposer de soulever Paris et les provinces contre
lautorité du duc d'Orléans, considérée comme usurpée et
oppressive; de faire arrêter le Régent dans une fête; de l'en-
lever, de l'incarcérer à Tolède ou à Burgos; de convoquer les
Etats Généraux du royaume (selon le vœu de la duchesse du
Maine) et de les rétablir dans leurs anciens droits; d'enlever la
régence à Philippe d'Orléans, pour la déférer nominalement au
roi d'Espagne, avec un Conseil d'État et des ministres à sa
(1) Jean Buvat, Journal de la Régence (1713-1723), éd. Campardon, Paris, 1865;
et Jean Buvat, Mémoire Journal (1697-1729), éd. Omont — B. N. Mss. (oote des
imprimés, 995).
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UNE PRINCESSE CONSPIRATRICE SOUS LA RÉGENCE. 605
dévotion, et effectivement à un lieutenant assisté aussi d'un
Conseil, chargé d'administrer le royaume de France au nom de
Philippe V. Ce lieutenant, bien entendu, aurait été le duc du
Maine : il serait devenu le véritable régent. On employa des
besogneux, venus d'Espagne sous promesse d'argent et répandus
dans Paris, des sbires propres à tout, même au crime. Leur chef
correspondait avec Âlberoni et se concertait avec Cellamare.
C'est par miracle que le duc d'Orléans échappa un jour à
une tentative d'enlèvement, machinée par les comités de Sceaux
contre sa personne et tentée par ces agens subalternes. L'ambas-
sadeur d'Espagne lui-môme avait indiqué à leur chef le lieu où le
Régent se promenait d'ordinaire avec la duchesse de Berry. Des
hommes d'action avaient été embusqués au bois de Boulogne,
munis du signalement d'un certain personnage à enlever, sans
qu'ils sussent au juste qui il était. Apercevant le Régent à la pro-
menade, le chef de la bande fit un signe du doigt à ses estafiers.
Ceux-ci, par méprise, s'élancèrent sur un autre individu, et lui
mirent la main au collet, tandis que Philippe s'éloignait, ne se
doutant pas du danger auquel il venait d'échapper. Cette tenta-
tive fixa l'attention du Conseil de régence. Prudemment, le chef
des alguazils s'enfuit aux Pays-Bas, mais l'éveil était donné. Ce-
pendant, malgré les conseils de sa mère, le Régent n'en persista
pas moins à aller chaque soir souper avec ses amis chez M""* de
Parabère à Saint-Cloud.
Du fond de son cabinet, la duchesse du Maine suivait de loin
l'action de ses agens ; elle continuait à se dépenser, ne négligeait
aucun soin. Elle allait jusqu'à faire établir par Nicolas de Malé-
zieux et le cardinal de Polignac un modèle de lettres tout pré-
paré à la signature de Philippe V, pour lui faciliter sa besogne,
inciter cette majesté royale à réclamer du jeune roi Louis XV
et du Parlement français ce qu'elle prétendait obtenir elle-même.
L'œuvre si téméraire et à la fois si coupable devait sombrer par
suite de nouvelles circonstances accidentelles : c'est l'habituel
écueil des conspirations. Ainsi, Malézieux n'avait-il pas la ma-
ladresse d'égarer le brouillon d'une de ses lettres les plus
compromettantes, et en quelles mains allait-elle tomber! Ainsi
inille pièces n'étaient-elles pas transcrites, copiées, distribuées
par un simple mercenaire ! Ainsi, dans les dépêches de Cella-
mare, la police de Dubois, fort bien stylée par l'astucieux mi-
nistre, ne devait-elle pas découvrir un petit billet chiffré,
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606 RKVUB DES DEUX MONDES.
émanant de Tambassadeur de France à Madrid, et annonçant
renvoi à Paris, comme émissaire secret, d'un jeune homme de
vingt-deux ans, l'abbé de Porto-Garrero I Voilà donc Dubois
renseigné par plusieurs voies différentes, et tous ses limiers
en campagne.
Dès 1717, le gouvernement de la Régence avait cru entrevoir
les premiers symptômes d'une conjuration menaçante. On était
sur ses gardes. Était-ce la Fronde qui recommençait? L'année
suivante, la situation devint plus tendue. Le lit de justice du
26 août 1718 acheva de dégrader le dtic du Maine, qu'on jugeait
trop uni au Parlement. Saint-Simon a raconté en traits de feu
cette séance fatale aux légitimés. Ce dernier coup de foudre
fit éclore la conjuration. M"* la Princesse, la veuve d'Henri-
Jules, la sage et chrétienne Anne de Bavière, n'était point favo-
rable au projet, M""* du Maine s'efforçait d'atténuer aux yeux
de sa mère sa propre responsabilité, de se disculper devant elle,
de lui faire croire que M. le Duc, son ennemi juré, avait causé
tout le mal.
Elle était outrée. CSomme toujours, c'est à son mari qu*elle
s'en prit tout d'abord. Précipitamment rappelée de l'Arsenal, oii
elle s'était réfugiée, pendant la fameuse séance, il lui fallut
bien^ cette fois, évacuer les Tuileries. Elle en eut une attaque
de nerfs; elle injuria le duc du Maine, pour s'être ainsi laissé
chasser sans résistance. On l'emporta à demi morte, plongée
dans un accablement « semblable à un sommeil léthargique,
dont on ne sort que par des mouvemens convulsifs (1). »
Il ne lui restait plus qu'à brûler ses vaisseaux. Elle voulut
encore auparavant faire auprès du Régent une dernière
démarche. Elle eut la hardiesse daller le trouver au Palais-
Royal et se répandit devant lui en récriminations audacieuses.
Elle osa lui parler avec véhémence du procès des princes du
sang contre les b&tards. Elle lui dit en face, en lui montrant ses
deux fils : « Je les élève dans le souvenir et dans le désir de
venger le tort que vous leur avez fait (2). »
Philippe ne répondit mot. Quand sa belle-sœur sortit de
son cabinet, elle se montrait contente de l'effet de ses menaces;
Saint-Simon prétend qu'elle laissait le Régent plus satisfait
encore de lui avoir persuadé de s'en aller contente. Le surlen-
(1) Mémoires dé Af— de Staal.
(2) Saint-Simon, Mémoires.
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rp-,
UNE PRINCESSE CONSPIRATRICE SOUS LA RÉGENCE. 607
demain, on la transportait à Sceaui[, où elle ne cessa de faire des
scènes à son mari, surtout lorsqu'il lui balbutiait, en tremblant,
le conseil de s'avouer vaincue. Par une réaction habituelle aux
natures bouillantes, elle se crispait contre sa chute. Déjà, elle
ne songeait plus qu'à exécuter l'imprudente parole qui lui était
un jour échappée à Sceaux : « Mettre tout le royaume en feu,
plutôt que de perdre ses prérogatives. »
III
M°* du Maine était farcie de la lecture des romans et des
pièces de théâtre : aussi, est-ce avec une légèreté de comédienne
qu'elle abordait son rôle de conspiratrice. Elle agissait comme
si elle eût encore été sur les planches de Sceaux. Comment le
gouvernement espagnol pouvait-il la prendre au sérieux? Il
n'était pas lui-môme exempt d'imprudences ni de maladresses,
Âlberoni voulait avoir les noms des principaux initiés à la
conjuration, et on les confiait en clair à un courrier I Entre*
voyant, avec plus de jugement que ne lui en reconnaissait sa
femme, le gouffre entr'ouvert devant lui, le duc du Maine, cher-
chait maintenant à la retenir. Même il eut enfin, malgré son
ordinaire faiblesse, le courage d'exiger d'elle 4a promesse de ne
voir aucune des personnes en soupçon de cabaler. Il lui défendit
d'accepter un rendez-vous que lui offrait 1^ marquis de Pompa-
dour, un de ses plus chauds partisans. Pompadour fut trè3 .
surpris de recevoir ce billet de la main de M""* du Maine :
« Votre mémoire est pernicieux, je vous supplie de ne pas
l'envoyer. » Faut-il voir dans cette prière un simple acte
d'obéissance conjugale, qui eût été si peu dans les allures de la
conspiratrice, ou l'effet tardif d'un premier pressentiment^
qu'elle jouait sur une mauvaise carte son repos et sa liberté?...
Déjà elle était bien engagée pour reculer, quand tout commençait
à craquer. Elle s'agitait trop, pour n'avoir pas à redouter les
indiscrétions ou les fausses confidences. La dissimulation est
^ussi parfois malavisée. Quand la reine de Sceaux, si ouverte
avec des aventuriers de rencontre, cachait une partie de ses
desseins à M"* de Launay, cette méfiance s'adressait mal. La
brave fille prouva plus tard, dans ses interrogatoires à U
Bastille, combien elle était digne de la plus entière confiance.
Cependant Alberoni pressait Cellamare d'aboutir. Fort
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'^^f'r^^PPI
60ft REVUE DES DEUX MONDÉS.
embarrassé, peu avancé dans ses menées , l'ambassadeur d'Espagne
demandait des délais. Malgré les tergiversations et les démarches,
le complot sembla mûr à la fin de novembre 1718. Il devint
urgent, dit Saint-Simon, pour le succès de l'afifaire « de parler
clair à Madrid, sur l'état des choses et sur les noms. » Un courrier
ordinaire de l'ambassade ne pouvait convenir pour cette mission.
Il fallait quelqu'un « au-dessus d'un courrier. » Deux jeunes
Espagnols « de noms agréables à la France que le hasard sem-
bloit faire rencontrer à Paris (1), » retournaient ensemble en
Espagne. L'un était le fils de Monteleone, ambassadeur de Madrid
à Londres ; l'autre, l'abbé de Porto-Carrero. Ni l'un ni l'autre ne
semblaient de nature à inquiéter le gouvernement français. Du
jeune abbé, on vanta à la Duchesse la prudence, la discrétion,
le mépris de la vie. Bien qu'elle le trouvât fort inexpérimenté,
elle dut, faute de mieux, s'arrêter à ce choix. Cellamare fit
remettre à Porto-Carrero tout le plan de conspiration avec la
liste des conjurés, des projets de manifestes, des lettres de
requêtes, le tout émané des Comités de Sceaux : un fatras d'élu-
cubrations pondues par ces fabricans de complots en chambre
qui s'appelaient Polignac, Malézieux, Brigault, Pompadour, etc.
On bourra la valise de Porto-Carrero de dépêches en clair. On
l'équipa, on le potirvut d'une chaise ayant un cofiTre à double
fond. On lui traça son itinéraire, et on le dirigea sur les
Pyrénées.
Muni de passeports du Roi, « à cause de la conjoncture de
rupture prochaine, » escorté d'un seul domestique, il se mit en
route, dans les premiers jours de décembre, accompagné de
Monteleone et d'un banquier anglais, se disant Espagnol, ban-
queroutier de Londres en rupture de ban. Leurs premières
étapes allèrent sans encombre. Mais voici la mésaventure. Un
secrétaire du prince de Cellamare, voulant s'excuser d'arriver
en retard à un rendez-vous d'amour, chez une fille de joie^ la
Fillon, où fréquentait aussi le ministre Dubois, eut la sottise de
parler, dans cette maison mal famée, de certaines dépêches
urgentes, qu'il avait dû rédiger en hâte pour le départ du
courrier secret. « Les plus faibles ressorts font souvent les
grandes destinées, » dit à ce propos l'auteur du Siècle de
Louis XV. De la Fillon à Dubois, il n'y avait que la largeur
(1) Mémoireê de M"* de Staal ; Duclos, Mémoires secrète; Saint-Simon, M^
moires.
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p^w^p^"'
UNE PRINCESSE CONSPIRATRICE SOUS LA RÉGEiNÇE. 609
d'une alcôve. Il en fut de cette conjuration comme de celle de
Gatilina : une courtisane en trahit le secret.
Le passage & Paris de Porto-Càrrero avait déjà mis les
soupçons de Dubois en éveil. Les révélations de Jean Buvat,
modeste employé de bibliothèque, qu'on avait chargé de copier
les pièces du projet, et que la peur rendit expansif, ache-
vèrent de faire découvrir le complot. C'est par lui qjx'un soir,
un peu avant minuit, Dubois, étant au lit, fut averti du départ
des deux envoyés secrets de Gellamare. <( La mauvaise com-
pagnie du banqueroutier parti avec eux » lui suggéra l'idée de
faire coup double : obliger ses amis les Anglais par l'arrestation
de leur banquier scélérat, et profiter de la saisie de ses pa-
piers, pour mettre aussi la main sur ceux des deux Espagnols.
-i Quoi qu'il en soit, dit Saint-Simon, l'abbé Dubois fit courre
après eux, » voulant à tout prix se débarrasser des brouillons
qui agitaient le pays. Le 5 décembre, au moment de dételer à
Poitiers, Porto-Carrero est atteint par le limier du ministre. Sa
voiture est fouillée, ses papiers mis sous scellés. Quant à lui,
sa mission étant devenue sans objet, on lui permet de continuer
son voyage. L'estafette de Dubois revient à Paris, porteur de la
valise capturée. Le postillon de Porto-Carrero, ayant un mauvais
cheval et n'allant pas aussi vite que son maître, était resté en
arrière de deux relais. Vers Angers il rencontre le courrier ordi
naire se rendant de Poitiers à Paris. — « Quelle nouvelle? »
demande le postillon. — « Je n'en sais d'autre que celle-ci, répond
le courrier : on vient d'arrêter à Poitiers un Anglais banquerou-
tier et un abbé espagnol porteur d'une valise. » Trait d§ lumière
pour le valet de Porto-Carrero. 11 se dit : « C'est mon maitre ! »
prend un cheval frais et regagne Paris à franc étrier. Devançant
ainsi l'estafette de Dubois, il a le temps d'avertir le prince de
Gellamare, douze heures avant que l'ambassade d'Espagne ne
soit envahie par les agens du pouvoir. C'était le 8 décembre.
c< Les hasards, dit Saint-Simon, font souvent de grandes
choses. Le courrier de Poitiers entra chez l'abbé Dubois, comme
M. le duc d^Orléans entroit à l'Opéra. » La rencontre ne fit que
prouver l'insouciance du Ragent. « A demain les affaires
sérieuses! » dit-il, eu allant souper avec des roués. Dubois, lui,
fit son affaire de la conspiration éventée (1). II ne restait plus
(1) « n n'en dit et n'en montra que ce qull voulut [des papiers] et ne se dei-
saisit jamais d'aucun entre les mains du Régent. » ^Saint-Simon, Mémoires.)
TOME ILVII. — 1908. 39
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610' REVUE DES DEUX MONDES.
aux conjurés qu'à communiquer avec Madrid par une autre voie,
ce qu'ils tentèrent aussitôt, comme dernière ressource.
Au milieu de ces conjonctures, dans la maison de M"* du
Maine où commence à régner Tanxiété, on veille assez gaiement,
tandis que, dans sa solitude de Sceaux, le duc du Maine, trem-
blant d'inquiétude, attend les mousquetaires, en priant Dieu.
Lia petite J)uchesse fait bonne contenance dans son salon de la
rue Saint-Honoré. C'est avec un air affecté d'indifférence que^
redevenue maîtresse d'elle-même, elle accueille tour à tour les
porteurs de nouvelles. Elle n'ose se soustraire à tout ce monde
d'habitués devenus des curieux. Tout à coup cependant, n'y
tenant plus, bien qu'elle cherche à donner le change, elle prend
à part M^^* de Launay, l'emmène dans sa garde-robe, lui demande
avec anxiété si elle n'a rien appris de particulier*. Un courrier !
c'est la catastrophe. Porto-Carrero est arrêté. L'hôtel de l'am-
bassade d'Espagne est cerné ; son quartier est rempli de troupes.
Stupéfaction profonde!
Deux jours après, 10 décembre, se contraignant toujours et
jouant au biribi comme à son ordinaire, elle entend dire que
Brigault, sa dernière ressource, s'est laissé prendre aussi après
avoir nommé tous les conspirateurs, pour sauver sa tête. « C'est
le plaisant de l'affaire, ajoute le nouvelliste, M. de Ghfttillon,
on a arrêté un certain abbé Bri... Bri... (1). 11 a tout dit, et voilà
des gens bien embarrassés. » Et M. de Chàtillon s'esclaffe. —
K Oui, répond froidement la princesse qui pâlit sous son fard;
c'est fort plaisant en effet I » — « Oh ! cela est à mourir de, rire,
insiste le» fâcheux. Figurez-vous ces gens qui croyaient leur
affaire bien secrète. En voilà un qui en dit plus qu'on ne lui en
demande, et nomme chacun par son nom. » Le dernier trait de
cette scène à la Molière plonge la duchesse du Maine dans des
transes d'autant plus inattendues, que, sur la foi d'un billet du
comte de Laval, elle croyait hors de cause l'abbé Brigault, et
ses papiers. Et tout est perdu I Fière et cabrée, la princesse va
faire encore bon visage pendant plusieurs jours. Elle se raccroche
au dévouement de M"* de Launay.
D'après la saisie de Poitiers, il fut aisé de comprendre qu'il
s'agissait de faire révolter une partie du royaume et d'exciter
une guerre civile générale. Gellamare écrivait à Alberoni :
(1) Mémoireê de If de SUial.
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UNE PRINCESSE CONSPIRATRICE SOUS LÀ RÉGENCE. 61)
« Voixe Éminence trouvera dans ce paquet deux différentes
minutes de manifestes, que nos ouvriers ont composées, croyant
que, quand il s'agira de mettre le feu à la mine, elles pourront
servir de prélude à l'incendie,.. En cas que, pour notre malheur,
nous soyons obligés de recourir aux remèdes extrêmes^ et de
commencer les entreprises, il sera bon que Sa Majesté choisisse
une de ces deux voies, et qu'EUe examine l'écrit où nos parti-
sans lui proposent les moyens nécessaires pour Taccamplisse-
ment de nos désirs. » Gellamare envoyait en même temps à
Alberoni un catalogue des noms et des qualités de tous les offi-
ciers français qui demandaient, disait-il, de l'emploi dans le
service de Sa Majesté.
IV
Chose étonnante! Tandis que les arrestations se succèdent (i),
les révélations du complot laissent Philippe d'Orléans asseï indif-
férent sur ce qui le menace de la part de ses ennemis. « Ils
n'oseraient! » se plait*il à répéter. La Palatine est moins calme
et s'indigne des embûches tendues à son fils. « On dit que c'est
une bagatelle!... chercher à révolter tout le royaume et tous
les Parlemens contre le Régent!... Une bagatelle! méditer le
projet de l'assassiner!... On a les brouillons de toutes les mé-
chantes lettres espagnoles écrites par Malézieux, devant le lit
de la duchesse du Maine, et corrigées, ou de la, main même de
la Duchesse, ou de celle du cardinal de Polignac. » Un message
de Gellamare à Alberoni atteste en effet que le duc et la du-
chesse du Maine sont les chefs de la conspiration. On y lit que
« le roi d'Espagne a donné de l'argent au Duc, pour l'aider à
payer ou à corrompre ses agens. » Plusieurs de ces individus
reconnaissent même avoir conduit Gellamare chez la Duchesse,
et avoir tout négocié entre les conjurés. Le doute n'est plus pos-
sible. Le jour de Noël, après la séance du Gonseil, poussé par
Dubois et Saint-Simon, le Régent, sortant de sa torpeur, ap-
prend en grande confidence au duc de Bourbon que son oncle
et sa tante ont été reconnus complices du prince de Cellama|^.
Il consulte M. le Duc sur le sort qu'il convient de leur assigner.
(1) Toutes les lettres de cachet sont conservées aux manuscrits de la Biblio-
thèque de TArsenal, dans un dossier très réduit par une ancienne expurgation
sans doote» mais encore très curieux, de la conspiration de Gellamare.
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612 REVUE DES DEUX MONDES.
Il connaît la haine du duc de Bourbon pour ses pai».
Sceaux. Il ne doute pas de la réponse. Saint-Simon se fa
malin plaisir de l'enregistrer, avec tous les jeux de physion.
des personnages de cette piquante scène. Dans le concilia
du Palais-Royal, on écarta du moins la mort, et l'on n'osa
poser que la réclusion, là où Richelieu n'eût pas manqué i
donner l'échafaud. La prison de DouUens, en Picardie,
arrêtée pour le duc du Maine, vrai mannequin d'une comt
qui pouvait encore plus tragiquement finir. Quant à la Duchés
la discussion fut vive. Saint-Simon déclara nettement qu'en
qualité de princesse du sang, elle méritait, sinon la peine ca
taie, tout au moins la détention perpétuelle. Le lieu de réclusi
lui semblait très délicat à choisir, en raison de l'humeur de ce
princesse « propre à tout entreprendre pour se sauver et fa
rage sans crainte... » Entre deux sourires équivoques et d(
clins d'œil malicieux, le château de Dijon est proposé. Le c
de Bourbon, pris de pudeur, se récrie. Sans doute « il U
mettre M""* du Maine en lieu extrêmement sûr, mais, de le fa
le geôlier de sa tante, cela ne se peut accepter. » Saint-Sim
insiste et l'emporte pour Dijon. « M. le Duc, déclare-t-il,
laisse vaincre à la fin, et consent à l'étroite prison de sa ch
tante » dans le château de la capitale de la Bourgogne.
Le 26 et le 27 décembre se passent à prendre des mesures
donner les ordres nécessaires « avec tout le secret p(
sible. » Cependant, le régiment des gardes et deux compagni
de mousquetaires reçoivent une consigne particulière qui
laisse^pas de transpirer. Avisée par plusieurs voies différeni
du danger qu'elle court. M""* du Maine s'est réfugiée à Paris,
dans sa maison de la rue Saint-Honoré. Là, dit Saint-Simon,
elle est « aux aguets et le bureau d'adresse des siens. »
surexcitation a fait place à Taccablement. En essayant de la
rassurer, l'entourage espère qu'elle sera simplement consignée,
eu égard à son rang, dans quelque maison royale, avec une suite
convenable. Tantôt elle cherche à se raccrocher à ses projels
incendiaires; tantôt, sans plus d'illusion, elle borne la fertilité
de son esprit à faire des plans d'arrangement, pour rendre son
inévitable réclusion moins lourde. Souvent même elle en plai-
sante avec tout son esprit habituel.
Ayant obtenu une audience du Régent, elle retourne au
Palais-Royal, fait de grandes phrases à son beau-frère, prend des
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^r^t
UNE PRINCESSE CONSPIRATRICE SOUS LA RÉGENCE. 613
poses thé&trales. Philippe la reçoit avec calme, lui reproche
froidement d'avoir proclamé à Sceaux « qu'elle ne serait jamais
en repos qu'après lui avoir fait passer le goût du pain. » —
« Oh ! réplique-t-elle négligemment, on dit, dans la colère, bien
des choses qu'on n'exécutera jamais !» — « On ne me fait rien
croire ni décroirej » reprend le Régent en lui tournant le dos.
— Furieuse cette fois, la duchesse rentre à Sceaux, où elle
apprend que ses fils, le prince de Dombes et le comte d'Eu, sont
consignés au château d'Eu « avec un gentilhomme ordinaire du
Roi. » Devant cette mesure, symptôme précurseur d'une double
arrestation, elle engage son mari à fuir. Le duc du Maine s'y
refuse. « S'évader, répond-il, ce serait se déclarer coupable. »
La réflexion était juste ; mais il ne pouvait guère non plus se
dire innocent.
Les lettres de cachet signées du Régent dirigeaient le mari
et la femme sur les deux lieux de détention séparés qui leur
avaient été assignés au Conseil. Les prises de corps de l'un et
l'autre, du Duc à Sceaux, de la Duchesse à Paris, donnèrent lieu
à des scènes toutes différentes, suivant les tempéramens opposés
des deux époux. Le 29 décembre, au matin, un lieutenant des
gardes du corps, M. de la Billarderie l'ainé, venait arrêter le
prince à Sceaux, au sortir de sa chapelle où il avait entendu la
messe, avec ordre de le conduire sous bonne escorte au château
de DouUens, en Picardie, pour l'y incarcérer. Le duc du Maine
obéit, la mort daps l'âme, avec autant d'humilité que de
mcurques de dévotion extérieure. Nous ne le suivrons pas dans
son triste emprisonnement. Le soir même, une dame inconnue
envoyée par la marquise de Lambert, amie de la maison, vint
en cachette réveiller M"* de Launay, à Paris, et la prévenir qu'on
allait arrêter sa maîtresse. La princesse retient ses invités autour
d'elle, et on fait une sorte de « veillée des armes » qpii se passe,
en somme, assez bien. M**' de Launay veut faire lire à M"* du
Maine, pour la distraire, un livre de Machiavel : Chapitre des
conjurations. « Otez vite cet indice contre nous, lui dit M"* du
Maine en riant, ce serait un des plus forts. » Cependant, la nuit
s'avance. Dans un nouveau mémoire qu'elle rédige pour sa mère,
en attendant le jour, la Duchesse demande qu'une fois arrêtée, on
' lui fasse son procès. Elle veut des juges, sachant bien, allègue-
t-elle avec aplomb, que l'examen juridique de sa conduite obli-
gera le Régent à la laisser en liberté. Le lendemain, h dix
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614 I REVUE DES DEUX MONDES.
heures du matin, comme M""* du Maine s'est endormie .
avoir passé la nuit à jouer om biribi et à écrire, AT** de Lai
s'est retirée chez elle. A peine est-elle couchée qu'on frappe,
porte. « C'est de la part du Roi ! » On emmène M^^ de Ùlw
à la Bastille. Déjà la maison est cernée, remplie de gardes et
mousquetaires. Le duc de Béthune, capitaine des gardes
quartier, et La Billarderie, le cadet, frère de celui qui a arr
le duc du Maine, sont porteurs d'un ordre pour procéder
l'arrestation de la Duchesse. Il y a là, sous les fenêtres, da
la rue, deux compagnies de mousquetaires en armes. Le d
d'Âncenis, capitaine des gardes du corps, pénètre dans l'apparu
ment de la Duchesse. La veille au soir, il avait soupe chez etl
En le voyant se dresser au pied de son lit. M"""" du Maine «
reçoit fort aigrement, » dit Saint-Simon, et s'écrie : « Mon Die
que vous ai-je fait pour me réveiller de si bonne heure?... Pour
quel motif m'arrête-t-on? » On lui répond que tout est découve
que les prisonniers ont jasé. Tel est son saisissement, qu'elle
manque d'étouffer, tout en se levant et en s'habillant à la bâte.
Elle s'écrie : « Je suis la petite-fille du grand Condé. Je sens
que je n'ai jamais dégénéré en rien de mon aïeul. Abattue,
jamais ! Que ne suis-je un homme ! » Puis, sur un ton plus doux,
elle ajoute : « M. le Duc d'Orléans croit que je le hais. S'il vou-
lait suivre mes avis, je le conseillerais mieux que personne. »
Elle veut prendre sa cassette, le duc d'Ancenis s'y oppose.
Elle réclame au moins ses pierreries, qui Im soot, prétend-elle,
indispensables. Cela fait l'objet d'un long débat. Tant qu'elle
peut, et sous divers prétextes, elle diffère son départ, pendant
plusieurs heures, malgré les instances d'Ancenis, qui, prisdm-
patience, finit par lui saisir la main et lui dire poliment, mais
avec fermeté : « Madame, c'est l'heure !» A sa porte, deux car-
rosses de remise à six chevaux, dont la vue la suffocpe. One
princesse de son sang, voyager en voiture de louage! Elle y
monte presque de force; Ancenis prend place à côté d'elle; sur
le devant s'asseyent le lieutenant et un exempt des gardes. Dans
le second carrosse, on installe, avec des bagages, deux de ses
femmes de chambre qu'on lui a laissé choisir, et fouette cocher!
On évite les grandes artères : on traverse la rue Saint-Antoine
et l'île Notre-Dame. On longe les remparts et l'on sort de Paris
par la porte Saint-Bernard. Personne ne s'aperçoit de cet exode
et de l'indifférence populaire, « M"*' du Maine ne peut s'empêcher
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wwmx"'
UNE PRINCESSE XONSPIRATRICE SOUS LA RÉGENCE. 615
de marquer sa surprise et son dépit. » Pas une larme d'ailleurs.
Elle déblatère par instans et par soubresauts contre la violence
qui lui est faite. La voilà séparée des siens et même de sa
confidente habituelle, déjà embastillée. En parlant de cet arra-
chement, M"" de Staal écrira plus tard : « Ce fut la première
émotion que j'éprouvai. La reine de Sceaux prit, pendant tout le
trajet, les airs d'une souveraine détrôné^ en partance pour Fexil.
A Essonne, première couchée, le âO décembre, le duc d'An-
cenis quitte la Duchesse, pour aller rendre compte de sa
mission au Régent. Il remet M"' du 'Maine entre les mains de
lexempt des gardes, le jeune de la Billarderie, qui a bon cœur
et se laissera facilement attendrir. M"*' du Maine en abusera
tout le long du chemin. Elle demande à aller moins vite, à
s'arrêter plus longtemps à chacpie étape. Elle veut savoir où on
la mène. On lui répond : « A Fontainebleau, » pour ne pas lui
dévoiler encore sa vraie destination^ Très exigeante, elle réclame
un chirurgien, un tapissier qui lui prépare sa chambre, à l'ar-f
rivée au gîte. Le 4 janvier 1719, sa mère va le demander au
Régent; mais Philippe, ennuyé de cette démarche, ne s'engage à
rien. Tout le long du trajet, M"' du Maine passe de l'impréca-
tion à la tristesse contenue. Elle se plaint de tout : de la rudesse
de la voiture, de l'indignité du traitement. Il est vrai que la
berline était si mauvaise qu'elle faillit se briser en cours de
route. Le ministre Le Blanc dut emprunter le carrosse de
Mgr Bouthillier de Chavigny, archevêque de Sens, pour la fin du
trajet, entre Auxerre et Dijon. « Je sais bien, écrit-il, que la
proposition est un peu extraordinaire; mais je suis persuadé en
môme temps que, dans la triste situation où cette princesse se
trouve, vous vous porterez aisément à me procurer cette espèce
d'adoucissement. »
L'ordre était d'abord, pour La Billarderie, de marcher sans
^'arrêter, à moins, disent les instructions de Le Blanc, C[ue la
Duchesse ne s'arrêtât « à un tel point qu'elle fût absolument
hors d'état de soutenir la voiture. » C'est ce qui arriva à Auxerre,
ou du moins La Billarderie le crut. Un docteur en médecine,
membre de l'Académie des inscriptions, M. Falconnet, fut dé-
péché auprès de la malade. En dépit de ses récriminations, et
comme le ministre l'avait recommandé, elle était entourée de
soins et d'égards.
Par lettre du 29 décembre, Le Blanc avait annoncé à M. de
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616 REVUE DES DEUX HOFiDES.
la Brîffe, l'intendant de Bourgogne, la prochaine arrivée a
prisonnière à Dijon, « où elle devait être détenue jusqu'à noi
ordre sans avoir communication avec qui que ce fût, de \
voix ni par écrit. » Un ingénieur eut ordre de se transporter
chftteau de cette ville, pour examiner Tàménagement à y faj
« en travaillant jour et nuit, sans relâche. »
Les gémissemens un moment calmés reprennent de plus
plus à l'arrivée en Bourgogne. Peut-être M"* du Maine ava
elle espéré « jouer à la captive » dans quelque résidence roya
Et maintenant, elle se renrd compte que c'est à Dijon qu'on
conduit, et qu'elle a été trompée. Elle ignore que M. le Duc
demandé lui-même au Régent de ne pas l'incarcérer dans s
gouvernement; elle considère comme une mortelle injure d'êf
enfermée dans la capitale de son neveu. Elle s'écrie, comme I(
Aux fureurs de Junon Jupiter m'abandonne.
Les plâtres, en plein hiver, n'ont pas eu le temps de sécher sur
les murs de la chambre affectée & la prisonnière. En pénétrant
dans cet appartement humide et froid, elle s'emporte contre
l'horreur du lieu, contre la méchanceté de M. le Duc. Elle
vomit contre ce duc, dit Saint-Simon, tout ce que la ragp, sou-
tenue d'esprit, peut imaginer de plus injurieux.
Ayant secoué toute pudeur vis-à-vis de sa tante, c'est M. le
Duc qui se chargea lui-môme des instructions à donner au com-
mandant du château de Dijon, un officier en retraite nommé Des-
granges, et à M. de Bierre, trésorier des États de Bourgogne. On
envoie à Desgranges « douze officiers de l'hôtel des Invalides, »
pour coopérer, avec ceux de la garnison du château, à un « ser-
vice exact et régulier. » Trois valets de pied de la Duchesse ont
tenu à la suivre et sont en route. « On n'a pas voulu les lui Ater
pendant le voyage ; mais on ne leur permettra pas d'entrer au
château de Dijon. Une tribune sera installée dans la chapelle
« ou quelque autre endroit séparé, » d'où la recluse et ses
femmes de chambre puissent assister au service divin « sans
aucune communication avec qui que ce soit. » Les « officiers de
la bouche » resteront au château pour y servir la Duchesse.
Elle pourra recevoir les lettres de sa mère et il lui sera penms
d'y répondre, seulement en présence d'un de ses gardiens.
Papier, plume et encre lui seront retirés ensuite. Indififérente
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Pff'^'
UNE PRINCESSE CONSPIRATRICE SOUS LA RÉGENCE. 617
aux attentions et aux prévenances, elle ne cessa de se plaindre
entre ses quatre murs, affectant pour tout ce qui l'entourait,
dans ce lieu de malheur, un profond dédain. Malgré les adou-
cissemiens pour son sort, elle aura le front de prétendre plus
tard c< avoir subi toutes les horreurs de la captivité. » Que
n'inventera-t-elle pas pour le démontrer? Il est vrai qu'elle
tomba malade ou fit semblant de l'être. Â peine rétablie de ces
premières secousses, elle se mit à manier des cartes du matin au
soir. « Quand le jeu s'arrête, rapporte la Palatine, la colère la
reprend. Elle tombe alors sur mari, enfans, domestiques. » Le
personnel de la citadelle ne sait plus à quels saints se vouer^
tant elle se montre terrible dans ses accès de violence. Aus^i
longtemps qu'elle réside à Dijon, elle joue le rôle de « Roland
furieux. »
Deux jours après son arrivée au château fort, La Billarderie,
chaudement félicité par le ministre Le Blanc, pour le tact et la
délicatesse dont il avait fait preuve envers sa prisonnière, s'en
retourna & Paris, chargé de remettre à M"** la Princesse un
coffret contenant les pierreries de sa fille, qui valaient plus d'un
million. On avait laissé seulement à M""* du Maine une boucle
de diamans, un collier de perles et deux portraits qu'elle avait
souhaité garder.
Tandis qu'elle « rageait sous les verrous, » M"' la Princesse^
allait trouver le Régent pour lui demander & la reprendre chez
elle à Anet. Philippe lui répondait : « Si M""* la Duchesse
s'était bornée à conspirer contre ma vie, passe encore; mais elle
a manqué à l'État : je suis obligé de la laisser en prison. »
Ai^ne de Bavière s'adressa ensuite à la Palatine, la suppliant
d'obtenir au moins du gouvernement l'envoi & Dijon du reste
de la maison de Sceaux : les dames d'honneur de la Duchesse,
ses autres femmes de chambre, ses valets, son barbier qu'elle
réclamait. L'Allemande répondit par un éclat de rire à de telles
exigences. Cependant, avec ou sans l'intervention de Madame, le
sort de M"* du Maine fut adouci peu à peu. On lui envoya
M""* de Ghambonas, une de ses dames d'honneur, son médecin
et trois personnes de service. « Ce fut là, dit Dangeau, une
consolation pour cette princesse » qui souffrait de grandes in-
commodités et avait « l'habitude d'être toujours environnée
de monde. » Son moral n'en fut guère amélioré. Elle eut des
vapeurs. Sa tête s'égarait parfois. Elle réclamait sa mère à
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618 BEVUE DES DEUX MONDES.
grands cris. Elle lui faisait passer des billets où elle accusai
injustement le duc du Maine , tandis que le pauvre époux, ]
victime que coupable, gémissait, mais avec résignation cl
tienne, dans sa prison de Picardie.
Sans resserrer davantage la captivité de la prisonnière,
gouvernement prenait ses sûretés à Tégard d'une personne
remuante. Une seconde dame d'honneur. M"** Desforges, envoy
de Paris, fut fouillée à son arrivée à Dijon. Une voiture de
meubles et de bardes étant expédiée à l'adresse de la Duchesse,
« l'ordre iu Régent fut de faire visiter exactement* le tout et de
faire principalement feuilleter les livres, pour y rechercher les
papiers suspects. » Le ministre épiait jusqu'aux lectures, a 11 n'y
aura pas grand inconvénient à lui laisser lire la Gazette de
Paris ; à l'égard de celle de Hollande, vous ferez bien de ne pas
la lui donner. Vous pouvez lui dire qu'on ne la reçoit pas à
Dijon. » Son médecin Seron et son dentiste Landumier furent
autorisés à soigner leur cliente, « mais à la condition d'être in-
ternés eux-mêmes au château sans pouvoir passer aucune lettre. »
Pour le confesseur, l'ordre était de ne proposer qu'un prêtre sûr,
incapable d'intrigue. Les missives de la Duchesse, écrites en
présence de son gardien, passaient sous les yeux du Régent,
avant d'arriver à destination. M. le Duc prit soin lui-même d'ac-
créditer auprès de Desgranges, comme suppléant éventuel, un
commandant en second, M. de Valibouze, capitaine au régiment
royal.
Pour répondre aux lamentations de M°* du Maine dont Le
Blanc recevait l'écho : « Il me paraît, mandait-il le 12 février 1719,
au commandant Desgranges, qu'on ne saurait rien ajouter aux
attentions... aux commodités qu'a pu permettre la disposition
de l'appartement... mais, quelque chose qu'on fasse, tant qu'elle
sera dans le château de Dijon, il ne sera pas possible de rendre
Son Altesse Sérénissime contente. » Hélas! un prisonnier
aime-t-il jamais son séjour? Tout dévoué à M. le Duc,
Desgranges faisait « veiller » M""* du Maine ; il avait constam-
ment l'œil sur elle et sur ses femmes de service. On redoutait
surtout qu'elle pût rassembler une somme assez considérable
pour suborner les troupes préposées à sa garde. Il est vrai
qu'au dehors, on se préoccupait de préparer son évasion. Un
jour, un ami dévoué du duc du Maine, M. d'Aflfry, colonel des
gardes suisses, passe par Dijon^ en rentrant de Genève, et y
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UNE PRINCESSE CONSPIRATRICE SOUS LA RÉGENCE. 619
apprend les infortunes de M"* la Duchesse. Des partisans le
circomaennent, l'intéressent au sort de la prisonnière. On remet
à d'Affry un billet non signé, lui indiquant qu'on sait son désir
de la voir pour se concerter avec elle; que rien, s'il le veut,
n'est plus facile. A tel endroit, au coin de telle rue de la ville
qu'on lui désigne, il trouvera l'un des gens de M"* du Maine
avec sa livrée; le domestiqpie aura ordre de lui faire endosser
son habit avec lequel il pénétrera sans difficulté au château.
Il n'y avait, lui disait-ôn, aucun danger. Cependant d'Affry se
méfia de la vigilance du gouverneur de Dijon, qui serait sûre-
ment instruit de la sortie du domestique, de la remise du billet,
de la rentrée clandestine. Il trouva plus prudent de gagner Paris
pans accepter Toffre. L'aventure n'eut d'autre suite que de par-
venir aux oreilles du Régent, et M. d'Affry reçut une punition
pour ses accointances illicites. Rebutée par l'échec d'une tenta-
tive dont elle était complice, la recluse se retourna du côté du
pouvoir et n'eut plus qu'une idée : rentrer en grâce. Elle expédia
un message à Philippe d'Orléans pour lui faire amende hono-
rable et tâcher de justifier sa conduite, ce qui était difficile, à
moins de mentir effrontément. Compta-t-elle, pour s'excuser,
sur lés ressources de son imagination? En voici un spécin^cn.
Elle écrivait, de sa plume fiévreuse : « Je vous jure devant
Dieu, Monsieur, que dès le premier moment de mon malheur,
je formai le dessein de me confesser à vous, et de me remettre
entièrement entre vos mains. Comptant sur votre bonté et votre
générosité, je voulus vous écrire, dès les premiers jours que je
fus à Dijon. M. Desgranges n'y voulut pas consentir... je me
flatte de ne rien ottblîer d'essentiel. Comme cette affaire est
remplie d'une infinité de circonstances embrouillées, au cas qu'il
m'en échappât quelqu'une, je vous supplie, Monsieur, de ne le
pas imputer à un manque de volonté on de sincérité, mais à un
défaut de mémoire et à l'accablement oîi je suis de mes longues
souftrances. »
Comme le ton a changé! La lettre se poursuit ainsi, humble
et prolixe, et si peu d'accord avec les coutumières fanfaronnades
de la hautaine grande dame qui ne signe pas moins son long
factum : « Louise Bénédicte de Bourbon. » D'ailleurs, nulle
explication plausible de ses actes. Qu'eût-elle avoué devant un
tribunal? A la clarté d'un procès sensationnel, le Régent et
Dubois avaient préféré la justice sommaire, la simple lettre do
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620 REVUE DES DEUX MONDES.
cachet. Les coupables y gagnèrent; car une peine prononcée par
la Cour suprême, pour crime de haute trahison contre l'État, eût
été sans doute beaucoup plus forte qu'une incarcération mitigée
et temporaire. Celle-ci était encore trop courte pour que la grâce
pût intervenir déjà. La Duchesse le comprit elle-même et se
rejeta d'un autre côté après cinq mois passés à Dijon, au milieu
d'une foule « d'incommodités, » qui sont celles en somme des
prisonniers ordinaires, mais qu'elle n'avait pas pu soupçonner
dans sa fastueuse existence de Sceaux; elle conjura sa mère
de lui obtenir au moins un changement de résidence. Elle se
flattait de l'espoir d'être rapprochée de Paris. Le gouvernement
ne lui laissa que le choix entre le château de Dijon et une autre
forteresse du même genre: la citadelle de Chalon-sur-Saône.
Le désir de troquer sa pénible situation contre le hasard
d'une autre, l'occasion de revoir des gens dévoués qui devraient
escorter son carrosse, la déterminèrent quand même à accepter
cette translation, ou du moins à la subir. C'est encore La Billar-
derie le jeune qui vint la prendre dans les premiers jours de
mai 1719, avec un détachement de gardes du corps, et qui l'ac-
compagna à sa nouvelle résidence. Dès son entrée à Chalon,
elle se déclara très mortifiée de ne pas se voir internée simplement
dans la ville et d'être encore incarcérée aussi durement qu'à Dijon.
Cette fois La Billarderie fut maintenu auprès d'elle comme sur-
veillant. Ce brave garçon l'entoura de soins, lui obtint une
calèche pour la promenade. Si la nouvelle installation est
presque aussi insalubre que la précédente, du moins le traite-
ment s'est encore amélioré.
Le Régent désigna pour commander la citadelle de Chalon,
pendant le séjour de la Duchesse, un colonel en réforme nommé
Desangles, « homme d'un vrai mérite. » Le ministre Le Blanc
lui traça sa ligne de conduite en ces termes : « Les discours de la
Duchesse ne doivent point vous écarter de la règle qui vous est
prescrite. Il faut passer quelque chose à une personne fatiguée
de la prison : sa situation ne lui permet point de n'être pas son-
vent mécontente. En ne manquant à rien de tout ce qu'exige la
naissance de la princesse, il n'y a pas à s'inquiéter de l'humeur
([u'elle fait paraître. »
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UNE PRINCESSE CONSPIRATRICE SOUS LÀ RÉGENCE. 62t
Une fois h Ghalon, la recluse témoigna une grande inquiétude
au sujet de la santé de sa mère. Elle parlait fort peu de ses
enfans et de son mari, qu'elle n'épargnait pa^, cependant, dans
ses allusions. Elle se figurait que ses lettres n'étaient pas remises
à M"' la Princesse et voulait s'en plaindre au Régent. La fièvre
la visitait souvent. Desangles écrivait que sa prisonnière « ne
se portait pas très bien, qu'elle avait toujours des inquiétudes,
qu'il était bien difficile de calmer. » — « Ah ! s'écriait-elle
ironiquement, que M. l,e Duc d'Orléans juge de mes peines par
mes plaisirs! » Ses plaisirs, elle en avait peu. Elle consentait
encore à jouer aux cartes, mais avec un air de martyre. Elle
avait perdu sa hautaine insolence. Elle pleurait, priait, sup-
pliait. 0 verrous de toutes les geôles anciennes et modernes,
quelle puissance vous avez sur le cœur humain ! Elle élevait un
ânon dans le préau de la citadelle. Elle voulait l'emmener à
Sceaux, comme souvenir d'un lugubre séjour. L'animal donna
lieu à ce distique de Voltaire, adressé plus tard à la Ducheâse
en mémoire de s'a réclusion :
Dans ces murs malheureux, votre voix enchantée
Ne put jamais charmer qu'un âne et les échos.
Il lui fallait des secours religieux: elle fut bien mal servie
dans la circonstance. Un singulier aumônier, l'abbé Desplannes,
désigné pour l'assister dans sa prison, avait reçu des instruc •
lions secrètes pour servir d'espion contre elle, et semble s'être
acquitté de ce vilain rôle avec trop de zèle. Ne se chargeait-il
pas de lui faire passer de fausses nouvelles, comme celle par
exemple de la prise de Fontarabie, pour attester à ses yeux le
succès de nos armes et la dégoûter des Espagnols. De plus en
plus unie à l'Angleterre, la France venait de leur déclarer la
guerre, tandis qu'Alberoni bravait la quadruple alliance, et son-
geait maintenant à détrôner, non plus le Régent, mais George |*'^
A Chalon, les bruits du dehors parviennent souvent à la
recluse par des correspondances secrètes. Ils ne font que renou-
veler son tourment. « Les nouvelles dont les prisonniers sont
si affamés, leur servent de poison, observe finement M*"* de
Staal. Leur état le plus doux est celui où rien ne transpire jus-
qu'à eux. » « M"* du Maine est tombée dans une sorte de déses-
poir, » écrit le commandant Desangles. « Elle pleure amère-
ment. Elle fait des sermens de son innocence dans les termes les
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622 REVUE DES DEUX MONDES.
plus forts et les plus sacrés. Elle dit qu'elle voit bien qu'il .
mourir ici... mais qu'avant de mourir, elle chargera son con
seur dç dire à toute la France qu'elle meurt innocente de ti
ce dont on l'a accusée, qu'elle en jurerait même sur l'hostie, elc
Au cours de l'été de 1719,, l'abbé Desplannes fait passer au
ministre Le Blanc, par le contrôleur général, une lettre secri
dans laquelle il lui annonce les révélations les plus sensatic
nelles, contre une dame de la Cour, la marquise de Charost, qui
cherche à s'approcher de Chalon pour être utile à la recluse. D
avoue qu'il est depuis longtemps serviteur de cette dame, et
qti'il s'est souvent reproché de la soupçonner, a Mais, ajoute-t-il,
plus ami de la vérité que Caton, c'est-à-dire plus dévoué à Son
AUesse Royale qu'à personne, je n'hésite pas à vous décou-
vr^ ce que je viens d'apprendre, convaincu de votre prudence,
osant me flatter de Thoimeur de votre protection... persuadé
que si la dame dont il s'agit cherche à rendre service à la prin-
cesse, ce ne sera pas apparemment contre les intérêts de ^»
Majesté. »
11 est certain que M"* de Charost tâchait d'attirer l'abbé D(
plannes dans sa magnifique terre de Laborde, à sept ou h
lieues de Chalon, et qu'elle avait pour cela ses raisons. C'est
là que le président Bouhier de Chevigny écrivait au maj
Desangles, au nom de M** de Charost, pour faire savoir à
duchesse du Maine qu'une amie secrète demeurait à sa porti
très disposée à lui rendre tous les services possibles, bien qa'
regrettant a que les gardes fussent si impénétrables. » Ce m
sous-en tendait une seconde idée de projet d'évasion. La lett
du président Bouhier fut «^portée à la citadelle de Chalon p
un tapissier, et l'aumônier, qui avait surpris « ce commer
clandestin, » se vanta d'y avoir fait mettre ordre. Les chos
n'allèrent pas plus loin, et l'abattement de la Duchesse ne
qu'augmenter. Il ne laissait pas d'inspirer des inquiétudes po
sa vie. M"' la Princesse Aint la visiter à Chalon, et, à for
de réclamations, obtint que la réclusion de sa fille fût abrég
pour raison de santé. La mansuétude du Régent commua a
prison en exil et l'envoya, au bout de trois mois, dans une cam-
pagne bourguignonne, où elle put déjà jouir d'une démi-libeirté,
communiquer avec le dehors, se promener à l'extérieur, rece-
voir même des visites. Ayant le choix entre deux châteaux,
elle opta pour Savigny-lès-Beaune, vieille demeure seignea-
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iP'^^T
UNE PRINCESSE GONSPIR^TiaCE SOUS LA RÉGENCE. 623
riale flanquée de quatre grosses tours, bâtie au xiv® siècle,
démantelée au xv®, luxueusement aménagée et remplie d'objets
d'art. Le marquis de Migieu, président au Parlement de Bourr
gogne, en était alors possesseur. De bon ou de mauvais gré, il
s'en retira pour mettre sa demeure à Tentière disposition de
l'exilée. Elle passa environ six mois à Savigny. Elle y put augt
menter encore son personnel domestique et y avoir ce qu'elle
appelait fièrement « le particulier d'une princesse. » Son nom
est resté très populaire dans le pays. Les vignerons, en montrant
de loin la tour Sud du château, ne manquent pas de dire à
l'étranger: « Voilà la chambre de la Duchesse I » On y a conservé
son portrait et son clavecin.
Ce coin de Bourgogne est réputé non seulement pour ses
vins, mais aussi pour la vue d'un site charmant, le vallon de la
Fontaine-Froide à la sortie du village de Savigny ; un chemin
courant sous une voûte de verdure mène à cette source renom-
mée. A l'ombre d'un tilleul trois fois séculaire, elle sort de la
montagne et tombe dans un bassin, d'où elle s'épand en cas-*
cades cristallines. La Duchesse aimait, dit-on, à diriger &a pro-
menade quotidienne vers ce paysage solitaire. Là, ses idées poé-'
tiques la reprenaient, et elle exprimait souvent le regret de
n'avoir pas, pour les nymphes de Sceaux, dans le séjour de son
ancienne splendeur, cette eau pure et murmurante. « Que ne
t'ai-je à Sceaux ? » s'écriait-elle. Ces paroles sont aujourd'hui
gravées sur la pierre non loin de la Fontaine-Froide.
L'exil, c'est toujours l'ennui, si ce n'est plus la souffrance.
Dans l'automne de 1719, la tenace solliciteuse demande encore
à être rapprochée de la capitale. On l'y achemine par une
nouvelle résidence. La voilà une troisiènie fois transférée, en-
fermée au château de Chamlay, près de Joigny, autre vaste
demeure entourée de jardins dessinés par Lenôtre.Le séjour était
enchanteur, mais rien ne pouvait consoler M°* du Maine de l'iso-
lement. M"*' la Princesse eut la permission d'aller visiter de
nouveau sa fille. Son premier soin, en arrivant à Chamlay, fut
de la presser de tout avouer. La Duchesse protesta longtemps
« qu'il n'y avait rien eu, dans tout ce qu'elle avait fait, ni contre
le Boi, ni contre l'État, rien même qui pût essentiellement pré-
judicier au Bégent. » La mère représentait surtout la nécessité
de tirer de prison le duc du Maine, qui, à DouUens, avait été
dangereusement malade ; mais sa fille se retranchait derrière lés
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^;ti^.
624 REVUE DES DEUX MONDES.
inconvéniens d'une telle démarche, « voulant savoir avant tan;
si les personnes engagées avec elle s'étaient dénoncées elies-
mèmes. »
Le ministre Le Blanc chargea La Billarderie de laisser
entendre à Texilée de Chamlay qu'elle 'obtiendrait son entière
liberté et celle de ses adhérens, par une déclaration de leur
part ou par la sienne propre, « si elle voulait donner, par écrit,
un détail exact et sincère, qui ne serait vu que de lui-même. »
VI
Comme pour l'inciter à céder à cette pression insidieuse, on
avisait M""* du Maine que Laval et Malézieux avaient parlé. Elle
surmonta alors ses dernières répugnances à s'expliquer. Â peine
entrée dans cette voie, pour affirmer sa sincérité, elle donna
tout te détail de ses machinations plus audacieuses que réfléchies.
De Paris, en langage chiffré. M"* la Princesse guidait les aveux
de sa fille, d'après les révélations antérieures de ses complices. A
certaines phrases convenues, dans la correspondance, était atta-
ché un sens secret. L'une de ces phrases voulait dire par
exemple : <( Laval ou Malézieux a avoué. » Une autre : « Il n'a
rien dit..., » etc. De tout cela, M°* du Maine fit sortir une décla-
ration en règle. Elle y parlait de son honneur, « infiniment plus
précieux que ses intérêts; » mais, en môme temps, craignant de
plus graves suites pour son affaire, elle livrait détails et circon-
stances. Elle mettait dans ses rares aveux moins d'artifice que
de faiblesse. Elle avouait de son propre mouvement qu'un parti
s'était formé pour elle en Bretagne, au risque d'envoyer à l'écha-
fand les partisans qui auraient eu son secret.
Cette fois, elle ne fait plus difficulté de déclarer que le projet
d'Espagne est véritable. Elle nomme ses complices, en com-
mençant par s'accuser elle-même, et en laissant percer l'incohé-
rence de certaines lignes du plan de conspiration. Elle dit la
vérité, en femme impatiente de recouvrer sa liberté, et qui, tout
occupée de son propre sort, s'inquiète moins du reste. Tous ceux
qui ont tenu les fils de sa trame passent dans sa Déclaration, et
cette trame va se dévider sous les yeux investigateurs de Dubois
et de ses policiers.
La moindre pudeur exige cependant que la Duchesse s'occnpe
du sort de ses complices et que le duc dti Maine soit disculpé.
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mi^^Wh^
UNE PRENGESSB CONSPIRATRTCE SOUS LA RÉGENCE. 625
Elle écrit au Régent : « Trouvez bonj Monsieur, que je vous
témoigne encore que je ne suis pas moins sensible à ce qui a
rapport aux personnes que je vous ai nommées, qu'à ce qui me
concerne personnellement. Vous savez, Monsieur, que je me suis
livrée à vous, avec une confiance sans réserve... Ayez donc la
bonté, Monsieur, de re^dre la liberté à ceux pour laquelle je
l'ai demandée. » Quant au duc du Maine, elle ajoute : « Lors-
qu'il entrait dans ma chambre, dans le temps que je parlais avec
ces messieurs de ces sortes (Ta/faires, nous changions de dis-
cours. » Elle se fût bien gardée de lui dire un mot de nature à
effrayer un homme si timide : c'eût été s'exposer à voir le
projet « s'écrouler en un instant. » Dans son affolement/ il au-
rait pu « tout révéler au Régent. » Le plus grand embarras de
la cause avait été de se cacher de ce mari pusillanime. « Ce
fut, dit Saint-Simon, à cette mômerie que s'aiguisa tout l'esprit
de la Duchesse, comme celui du duc du Maine, quand il apprit
ces aveux, à jurer de son ignorance, de son aveuglement, de son
imbécillité. Pure comédie du ménage! » L'auteur impitoyable
des Mémoires porte le fer rouge dans la plaie et la fait fumer.
Le plaisant de la Déclaration de la Reine des abeilles^ c'est
sa préoccupation littéraire. « L'amour-propre est le mobile de
tout, » dit La Rochefoucauld. Chez M"** du Maine, il confinait à
la vanité. Même' dans ces graves circonstances,' où elle tenait
entre ses mains la liberté de ses adhérens, elle se montrait
préoccupée du style procédurier et souvent incorrect du comité
des seigneurs de Sceaux. « Âh ! fi ! ceci n'est pas de moi ! » Elle
avait bien soin de le préciser, en soulignant les solécismes de
son bureau de conspirateurs.
Pleurez maintenant, nymphes de Sceaux ! Adieu, chimères de
gloire! Trêve aux Grandes Nuits, aux rêves du trône! L'heure
de l'expiation a depuis longtemps sonné pour l'ambition des
princes légitimés. La Duchesse a complètement désarmé; on
peut même dire qu'elle a abdiqué. « Mon repentir est fort sin-
cère, écrit-elle au Régent, dans un second message suppliant; j'ai
fait une pénitence très rude et très longue, et je puis vous assurer
que le ferme propos de me corriger l'emporte, s'il est possible,
sur tout le reste. Je crois. Monsieur, que vous n'aurez pas de
peine à vous le persuader, et que vous comprendrez combien
m'a coûté l'aveu que je viens de vous faire. »
Le Régent lui promettait une grâce prochaine. Elle reçut en
TOKB XLVIf. — 1908. 40
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626 REVUE I>ES DEUX MONDES.
effet, en décembre, une lettre de cachet qui la délivrait, et la
renvoyait à Sceaux, en la consignant dans son propre palais.
La Billarderie lui annonça sa grâce; c'était tout pour elle. Elle
laissa éclater une joie d'enfant. Quand ses équipages vinrent la
chercher à Chamlay, sous la conduite de M. de Sailly, son
écuyer, elle ne se doutait pas qu'on lui dissimulait l'objet d'un
gros déboire, de peur que, par dépit, elle ne s'obstinàt à de-
meurer en exil. C'était qu'elle ne retrouverait, à Sceaux, ni mari,
ni enfans, lorsqu'elle y rentrerait.
Gracié en môme temps que sa femme, le duc du Maine
sortit de prison très énervé en janvier 1720, et demanda à se
rendre, non dans le domaine où il serait sûr de rejoindre la
Duchesse, mais dans son domaine particulier, à Clagny , « le palais
d'Armide, » comme l'avait appelé M"** de Sévigné, ce grand
ch&teau qui lui venait dé M"* de Montespan. Là, il espérait
échapper au joug de sa terrible épouse. Là aussi, il fit sa paix
avec le Régent, et fut rétabli dans la plupart de ses charges.
Rentrée à Sceaux, de son côté, la Duchesse n'y trouva qu'un
foyer désert, et y apprit en outre que le Régent avait eu le
mauvais procédé de lire en plein Conseil l'écrit très humble
qu'elle s'était laissé arracher, sous promesse de secret. Elle ne
pouvait supporter la pensée que ses ennemis avaient dû entendre
l'énoncé de ses excuses. Ce fut la petite vengeance du Régent
contre ses parens de Sceaux.
Mais elle oublia tout pour reconquérir son époux. Elle le
voulait comme on désire une proie. « Je m'étais flattée, écrivit-
elle à Philippe d'Orléans, que la grâce que vous me feriez, serait
pleine et entière... et que je serais à Sceaux comme j'y étais
après le lit de justice. » Le Régent refusa d'abord de se mêler de
ce dissentiment conjugal. Elle insista, obtint une autre audience.
« Promettez-moi du moins de ne pas vous opposer à ma réu-
nion avec M. du Maine! » — « La chose, Madame, répondit
Philippe en goguenardant, dépend de vous, plutôt que de moi.
J'ai appris de Sganarelle qu'entre l'arbre et l'écorce il ne faut pas
mettre le doigt. » Cependant, le 23 mars suivant. M"* du Maine
obtint licence de reparaître à Paris et de recevoir son mari, ce
qui la mit au comble de la joie. Elle demanda elle-même à aller
saluer et remercier le Régent au Palais-Royal. L'entrevue fut
assez froide; mais, en quittant Philippe d'Orléans, si l'on en
croit le récit de la princesse de Bavière, la Duchesse se leva de
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UNE PRINCESSE CONSPIRATRICE SOUS LA RÉGENCE. 627
son canapé pour lui sauter au cou et le baiser malgré lui sur les
deux joues.
Quant au rapprochement des époux, l'assentiment du chef
de rÉtat ne suffisait pas; il fallait le consentement du mari.
Or, le duc du Maine s'obstinait à se confiner à Clagny où
il ne voulait pas recevoir celle dont il songeait au contraire à
se débarrasser. Il lui proposait une séparation amiable, avec la
compensation d'une pension pécuniaire. M"* du Maine refusa. Le
Duc resta quelque temps encore à Clagny avec ses deux fils
qu'on lui avait renvoyés. La réconciliation conjugale se fit
seulement le 29 juillet 1720, dans une entrevue fort cérémo-
nieuse à Vaugirard. Gomme tous les caractères faibles, le prince
finit par céder devant les prières de sa femme, qui ressemblaient
presque à des menaces. Il rentra la tête basse à Sceaux et se
tint désormais en garde contre les entreprises de la Duchesse, ne
s'occupant plus que de ses travaux littéraires ou de l'adminis-
tration de ses domaii^es. Le malheur rend philosophe. Il com-
posa, à l'instar de La Rochefoucauld, des Maximes dont le manu-
scrit est encore à la Bibliothèque nationale. La Duchesse célébra
le retour de son mari, dans une pièce de vers : habile façon de
reprendre ses anciennes habitudes littéraires, tout en effaçant
la trace d'un passé devenu pour elle un cauchemar.
L'héroïne de la conspiration de Cellamare reconstitua pénible-
ment les débris de son ancienne Cour. Bien que plus ou moins
victimes de sa déconfiture politique, la plupart de ses anciens
hôtes ne demandaient qu'à renouer le fil de leur joyeuse vie de
Sceaux. Nicolas de Malézieux, en retrouvant sa ReinCy reprit sa
plume de poète et lui improvisa le quatrain suivant :
Oui, oui, j'oublie et ma captivité,
Et m^es soucis, mes ans et ma colique.
Songer convient à soûlas et gaieté,
Quand je revois votre face angélique.
C'était finir par une scène de comédie. Le complot n'avait
été qu'un intermède ennuyeux, venant interrompre les fêtes de
Sceaux. Maintenant la vallée de la Bièvre était rendue à sa gaieté
coutumière. Incorrigible, la petite Duchesse n'avait retiré d'autre
enseignement de sa mésaventure, qu'un peu plus de dégoût pour
les côtés sérieux de la vie, un peu plus d'attrait pour le plaisir et
les amusemens.
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W8 REVUE DES DEUX MONDES.
Elle renoua en même temps, avec ses habitués, ses traditions
de bel esprit, de protectrice des gens de lettres. Une certaine
gène, causée par ime surveillance occulte, ne cessa toutefois de
régner quelque temps encore parmi les hôtes de son palais, de-
venus aisément des suspects. La plus légère imprudence pouvait
être de nouveau fatale au duc el à la duchesse du Maine. A une
reprise de leurs projets, ils pouvaient jouer leur tête, et avec
moins de chance encore de réussir que la première fois. Ils
préférèrent s'abstenir désormais de toute opposition au pouvoir,
de toute manifestation politique, et, en cela du moins, ils furent
sages.
Malgré la police de Dubois, il s'en fallut bien que tous les
coupables de la conspiration fussent punis. « Je tiens la tête et
la queue du monstre, disait le Régent en plaisantant, mais je ne
tiens pas le corps, w La plupart des prisonniers furent du reste
relâchés au bout de quelques mois. Le Régent leur avait fait
grâce, en faveur de leurs aveux.
La découverte du complot et le coup frappé sur le duc et la
duchesse du Maine achevèrent d'éparpiller ce que Saint-Simon
appelle dédai^eusement « la prétendue noblesse. » Beaucoup
d'arrestations eurent lieu dans les provinces. De toutes, c'est la
Bretagne qui fut la plus châtiée. A la suite de la conspiration de
Poncalec, conséquence de celle de Cellamare, un certain nombre
de gentilshommes bretons, que le comte de Laval avait intéressés
au triomphe problématique de la duchesse du Maine, furent
condamnés à mort, le 26 mars 1720, par une chambre ardente
installée à Nantes, et décapités sur la place du Bouffay de cette
ville : « grande leçon, écrit Marmon tel, pour les hommes privés
qui ont la faiblesse et la folie de se mêler des querelles des
grands ! »
Personne n'éleva la voix pour prendre le parti des victimes
que le caprice ou l'ambition des princes avait fait immoler en
Bretagne. C'est que cent lieues séparaient Sceaux de Nantes, et
puis l'égoïsme était devenu si général ! Des grands, il descendait
jusque dans le peuple. L'idée de la confraternité humaine était
loin de s'être emparée des esprits. Ce qui les passionnait alors,
c'étaient le système de Law et les jouissances matérielles. Pen-
dant Tau tomme de 1720, on publia les qualités des vins de la
Cour. Voyant plaquée sur les murs de la capitale cette affiche
engageante : « Le vin du duc du Maine est de bonne garde, » les
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TIRE PRINCESSE CONSPIRATRICE SOUS LA RÉGE^XE. 629
amateurs ne pouvaient-ils chuchoter entre eux, qu'à côté de ce
vin, les du Maine venaient de faire couler du sang !
L'opinion jugea très sévèrement la désinvolture avec laquelle
la Duchesse avait dénoncé ses partisans. Rendons-lui cette justice,
qu'elle pressa M"* la Princesse d'obtenir du Régent lexécution
de ses paroles,, pour la mise en liberté des derniers prisonniers
de la Bastille dont quelques-uns, comme le duc de Richelieu, y
étaient restés fort peu de temps. Le Régent avait dit cependant
de cet élégant, mais dangereux personnage : « J'aurais trouvé
matière à lui faire couper quatre tètes, s'il les avait eues. »
Dans les premiers mois de sa rentrée à Sceaux, M"' du Maine
n'y jouit que d'une demi-liberté, et sa situation y demeurait
assez pénible. Elle regrettait surtout l'absence de ses fidèles
serviteurs et amis, M"* de Launay, Malézieux, encore incarcérés,
Polignac, exilé à son abbaye d'Anchin. La Duchesse avait tou-
jours tenu ses enfans à l'écart de sa vie de fête, et, chose triste
à dire, leur éloignetnent semble lui avoir été moins sensible que
celui des anciens compagnons de ses plaisirs.
La longue incarcération de M^^"* de Launay à la Bastille nous
a révélé, par ses mémoires, la faiblesse du cœur de cette roma-
nesque et très littéraire jeune femme. La future M°* de Staal y
raconte dans un style inimitable de netteté, de simplicité et en
même temps de finesse spirituelle, les amours croisés avec ses
compagnons d'infortune, les chevaliers du Ménil et de Maison-
Rouge. Ce qui rend l'aimable auteur féminin indissolublement
lié à l'histoire de la duchesse du Maine et de la conspiration de
Cellamare, c'est la fermeté de caractère dont son âme fortement
trempée fit preuve à la Bastille. Elle opposa, devant ses inquisi-
teurs, une résistance obstinée à la pression qpue le ministre Le
Blanc cherchait à exercer sur elle pour lui arracher des aveux.
Faisant bon marché de sa propre liberté, uniquement préoccupée
du sort des malheureux dont la leur était aussi menacée, elle
resta constamment bouche close ; et quand Le Blanc ou d'Argenson
agitaient sous ses yeux la perspective de la prison perpétuelle,
elle répondait avec une charmante ironie : « Eh bien ! monsieur,
la Bastille est un établissement pour une fille comme moi, qui
n'a pas de bien. »
Se souvenant un peu tard du si complet dévouement de
M"* de Launay, la duchesse du Maine daigna écrire un jour à la
prisonnière de la Bastille, qui y était enfermée depuis près de
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630 REVUE DES DEUX MONDES.
dix-huit mois, la louant de sa fidélité, l'assurant d«s « marques
d'amitié » qui lui seraient prodi^ées k sa sortie. Vaines pro-
messes, qui faisaient dire plus tard à M"' de Laimay devenue
M"* de Staal : « A la Bastille, ma vie était douce et tranquille,
j'y trouvais même plus de liberté qu'à la Cour de Sceaux. » Lors-
qu'elle franchit de nouveau le seuil de ce palais enchanté, qne
devait-elle y trouver? L'ingratitude! Il faut l'entendre raconter
sa première entrevue avec sa maîtresse : « Ah ! voilà M^ de
Launay : Je suis bien aise de vous revoir! Je m'approchai; la
Duchesse était à la promenade. Elle m'embrassa, poursuivit son
cheminot ce fut tout... On me fit veiller et lire comme aupara-
vant. » Une fenêtre et une cheminée dans sa chambre , telles
furent les seules récompenses qu'obtint la pauvre fille pour sa
.longue prison. Ce n'est que plus tard que M*' du Maine l'éleva,
par un mariage convenable, de la situation subalterne de simple
femme de chambre^ à la dignité de dame d'honneur que son
éducation et ses qualités lui méritaient à tous égards.
Les lettres de M"* de Staal ne sont pas moins spirituelles
que ses mémoires. Si elles dénotent parfois une certaine amer-
tume, c'est (jue le sort d'une personne qui se sent au-dessus
de sa condition est toujours pénible. La Duchesse, en lui faisant
épouser un officier de fortune de son choix, n'avait-elle pas
aussi envisagé la possibilité quelque peu égoïste de garder
auprès d'elle une personne dont elle avait depuis si longtemps
l'habitude : elle qui disait sans vergogne : « J'ai le malheur de
ne pouvoir me passer des choses dont je n'ai que faire ! » S'il y
a eu réellement ce calcul intéressé, il lui aurait réussi, car
M""* de Staal devait mourir à Sceaux, trois ans avant sa maî-
tresse, toujours rivée à sa chaîne et ayant depuis longtemps
renoncé au bonheur.
La Bruyère semble avoir prédit la bonne fortune de la du-
chesse du Maine, la maîtresse de cette fine et intelligente sui-
vante, lorsqu'il envie la chance réservée aux grands de sentir
« à leur service des gens qui les égalent par le cœur et par
l'ef^prit, qui les passent même quelquefois. »
VII
Bien piteasement avait avorté la nouvelle Fronde de 1718.
Elle n'avait pas eu les mêmes ressorts que la précédente. Au
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ITNK 'PRINCESSE CONSPIRATRICE SOUS LA RÉGENCE. 631
temps de Fancienne Fronde, Tintrigue tenait à des moeurs plus
fortes. Les femmes elles-mêmes mêlaient la guerre civile à
Tamour. Si elles étaient les premiers instrumens de Tintrigue,
Tamour prenait chez elles une sorte d'éclat imposant, et s'enno-
blissait, en se mêlant aux gran,ds intérêts de Tambition. Elles
avaient pour amans, non seulement des penseurs, mais des sol-
dats comme La Rochefoucauld, qui s'était battu au faubourg
Saint-Antoine et pouvait écrire, en parlant de sa maîtresse la
duchesse de Longueville :
Pour mériter son-cœur, pour plaire à ses beaux yeux,
J'ai fait Ja guerre aux rois... je l'aurais faite aux dieux.
La mesquine galanterie du xvni® siècle dégradait l'ambition
et les ambitieux. L'amour du cardinal de Polignac et de Nicolas
de Malézieux pour la duchesse du Maine, s'il a existé réellement,
n'avait rien de très relevé. Il s'affirmait en petits vers et non en
estocades. Ces deux personnages n'ont défendu sa cause qu'à
coups de plume et ne se sont jamais battus pour la fière et spi-
rituelle princesse : ils ont risqué seulement pour elle quelques
mois de prison ou l'exil. Et encore le galant et bel auteur de
V Anti-Lucrèce ne pouvait-il pardonner à sa « reine » un an de
pénitence à l'abbaye d'Anchin, où Dubois l'avait envoyé, dans
le Nord. La conspiration de Cellamare eut pour principaux
leviers la vanité et la fortune. Si l'on ne peut nier que ce plan
ait été hardiment conçu, et que, de la part d'une femme, il ait
révélé une force de volonté, une fertilité de ressources remar-
quables, il faut avouer aussi qu'il fit plus d'honneur à l'imagina-
tion qu'au jugement de la conspiratrice.
A comparer l'utilisation de ses moyens d'action et les résul-
tats obtenus, on peut supposer que, mieux conduite, cette aven-
ture eût apporté bien du trouble dans l'État et mis le Régent
dans de terribles extrémités. Tous les documens soi-disant
secrets, tombés entre les mains du gouvernement, prouvèrent
l'inexpérience des conjurés : « Que dites-vous du choix que
l'ambassadeur d'Espagne avait fait de ses auxiliaires? écrivait
Gaumartin à la marquise de Balleroy. Je n en ai jamais vu de si
ridicules (1). » La duchesse du Maine était ime femme d'infini-
ment d'esprit ; mais elle eût dû rester dans sa sphère, la répu-
(1) Correspondance de la marquise de Balleroy, par Ed. de Barthélémy (1883)
t. I, p. 894.
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'*^*^irW>
632 REVUE DtS DEUX MONDES.
blique des lettres. Pour avoir méconnu Tadage éternellement
vrai de La Fontaine :
Ne forçons point noire talent :
Nous ne ferions rien avec grâce,
elle abaissa plutôt qu'elle ne rehaussa sa maison, après avoir
tant ambitionné ce relèvement du rang. Son prestige de prin-
cesse y perdit par Thumiliation de la défaite, et combien elle eut
à faire ensuite, pour reprendre son ancien règne de reine de
Sceaux ! Il est. indéniable que sa demeure fut Tofficine de toutes
les correspondances, de tous les mémoires relatifs à la conspira-
tion. Il est démontré, par la saisie des pièces et par les aveux des
conjurés, que l'original de la fameuse lettre du roi d'Espagne à
Louis XV (1) fut écrite sur le bureau môme de la Duchesse.
Une note de Dubois, conservée aux archives des Affaires étran-
gères, s'en explique nettement. On y lit ces mots caractéris-
tiques : « Il y a plusieurs ratures et différentes corrections de la
main d'une personne beaucoup plus élevée par sa naissance et
par sa dignité. En sorte que la lettre du roi d'Espagne n'est
effectivement et mot pour mot que la copie de celle qui avoit
esté composée à Paris : d'où l'on peut présumer avec vraisem-
blance que ce n'est pas l'ouVrage de la main de ce prince, et
non point l'expression et les sentimens de son cœur... U en est
de même de toutes les autres pièces, lettres, mémoires et projets,
qui ont esté saisis en différons lieux, et qu'on devoit distribuer
dans le royaume pour exciter une sédition générale. La plupart
des originaux en ont esté composés à Paris ; les copies sont
venues d'Espagne... La conjuration étant découverte, les moyens
qu'on vouloit employer pour la faire réussir ne peuvent plus
imposer à personne... On n'aperçoit désormais que l'horreur
d'un projet infâme et les effets sanglans de la guerre ci\nle,
qu'on vouloit ajouter aux dangers que la France a courus et aux
maux qu'elle vient de souffrir pour l'intérêt de l'Espagne. »
Ce n'était pas le bien de la chose publique qui avait servi
(1) « Lettre autographe de Philippe V à Louis XV, l'Escurial, 16 mars 1718.
m ... On veut que V. M. s'unisse à mon plus mortel ennemi (l'Empereur) et me
fasse la guerre, si je ne consens à livrer la Sicile à l'archiduc. ... Je ne souscrirai
jamais à ces conditions : elles me sont insupportables. ... Je me renferme à prier
instamment V. M. de convoquer incessamment les États Généraux du royaume,
pour délibérer sur une affaire de si grande conséquence. (Arch. Aff, étrang.)
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fpf"^F^-^''^-^
UNE PRINCESSE CONSPIRATRICE SOUS LA RÉGENCE. 633
de premier mobile au plan de conspiration. La nation comptait
encore pour si peu dans les combinaisons des hommes d'Etat !
Après Richelieu et Mazarin, après Colbert, de Lyonne etLouvois,
qui donc avait , dans le gouvernement/ le septiment national?
Le Régent peut-êti*e, quand son sens politique n'était pas oblitéré
par les plaisirs; peut-être aussi Dubois, quand il pouvait sur-
nager au-dessus de la boue où s'enlizait son triste personnage.
Ce n'étaient certes ni M. le Duc ni le duc du Maine. Leur dis-
grâce, très méritée d'ailleurs, justifia bien ce poétique pro-
nostic adressé par le duc de Nevers au fils aîné de M"' de Mon-
tespan, au moment des Grandes Nuits de Sceaux, des fêtes
retentissantes de la Duchesse :
Tout homme audacieax qui prend un si grand vol,
Quoique son bonheur se soutienne,
Qu'il songe à lui... qu'il se souvienne
Que la fête de Vaux se chôme à Pignerol I
C'est comme une simple citoyenne que M"* du Maine a été
punie de sa rébellion, mise au secret, traitée en prisonnière.
Elle a connu la souffrance humaine qui a cessé d'être à ses
yeux « une chose vague et lointaine. » Telle est la morale de
la mésaventure d'une princesse du sang, qui se crut supérieure
à tous les autres mortels. Par malheur, les esprits frivoles, sans
portée morale ni religieuse, profitent rarement des enseignemens
de la mauvaise fortune : ils se contentent d'en avoir souffert.
Général de Piépape«
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LETTRES ÉCRITES
DU
SUD DE L'INDE
VII (0
LES PAGODES DU SUD
Trichinopoly, l'tte de Sriringam. — Madara.
Trichlnopoly, octobre 1901 .
... Mon dernier entrelien avec Soupou a eu je ne sais quoi
de touchant. Debout sur le seuil de la porte extérieure de son
hôtel, entouré de ce personnel que je lui rendis fidèlement à
mon retour de Genji, le petit homme bronzé se sentait en proie
à deux désirs contraires. Il eût voulu me voir emmener tout ce
monde vers des régions lointaines et d'où Ton ne revient point,
et aussi me garder comme pensionnaire perpétuel et me pro-
duire conmie une vivante enseigne de son établissement.
C'était aux premières heures de la nuit. Il avait plu dans
la soirée, et cette pauvre pluie d'octobre avait apaisé l'ardeur
brûlante de la terre. Au-dessus de nos tètes, les arbustes
humides semblaient pleurer. On eût dit que le ciel implacable
du Coromandel se faisait serein dans l'espoir de me retenir et
que le murmure lent et mou de la mer ne m'appelait que pour
(1) Voyez la Revue du !•' juillet.
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mw^^-i'-
LETTRES ÉCRITES pu SUD DE t'iNDE. 635
m'aitacher davantage à cette ville morte d'où le grand politicien
indigène dictait la loi aux ministres de PariSi
« Non, murmurait la brise du large, tu n'abandonneras pas
ce Pondichéry que le gouvernement de la République, s'il était
logique, devrait appeler du nom, Sl la fois plus sonore et mo-
derne, de Chanoumougapaléom. Arrête, écoute ! Oublies-tu que
dans quelques mois les urnes électorales recevront dans leurs
flancs plus de bulletins de .vote que toute Tlnde française ne
compta jamais d'habitans, sans omettre les femmes et les petits
enfans? Peux-tu d'un cœur léger renoncera ce spectacle émou-'
vaut qui est de voir un bataillon d'électeurs, recrutés sur le ter-
ritoire anglais, accabler sous les coups de b&ton les citoyens
assez audacieux pour apporter eux-mêmes leurs votes à la mairie,
où l'on n'en a que faire, puisque le scrutin est réservé, de tout
temps, aux seuls partisans du protégé, de celui-là qui règne à
Pondichéry? Attends les élections !»
La brise parla en vain. L'artificieuse clémence des éléraeus
se heurtait à la tenace volonté d'un malade qui venait de passer,
chez son ami Soupou, des semaines, étendu sur une chaise
longue, éveâté par l'aile vibrante des moustiques et n'ayant
pour consolation que de lire les résultats d'une enquête sur les
divinités les plus familièrement honorées dans les villages. La
plupart des préposés avaient donné ce renseignement : « Les
gens ne veulent pas répondre, soit qu'ils craignent que le gou*
verneibent ferme les pagodes, soit qu'ils redoutent un impôt. Ou
bien encore, à la colonne où j'avais posé la question : « Existe-
t-il un culte des Déesses Mères? » je trouvais cette réponse :
« Ici, il n'y a pas de divinités de la mer. » Et ainsi du reste. Ou
bien enfin, je recevais la visite de quelque Français progres-
siste, toujours empressé à me dire, quand je me plaignais de la
difficulté qu'on trouve à se procurer de bons renseignemens :
« Mais, pourquoi ne demandez-vous pas à M. Chanoumouga ? Il
vous dira tout cela ! » L'extrême faiblesse où je me trouvais
m'obligeait à entendre beaucoup de propos de cette sorte, car je
n'avais plus la force ue m'en irriter.
L'expédition de Genji ma pris, en effet, ce qui me restait
de vigueur physique au départ. C'est un valétudinaire qui s'en
retourne, riche de souvenirs, mais ruiné de santé. Les soins
bienveillans du docteur Gouzien, du docteur Lhomme m'ont,
assez remonté pour que je puisse m'embarquer pour l'Europe,
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636 REVUE DES DEUX MONDES.
mon voyage en Inde a pris sa fin. A Pondichéry, je ne serai
plus bon à rien, pas-méme capable de travailler à la bibliothèque.
Sourd à la voix de M. Rodier, du capitaine Fouquet, de ces
amis qui m'ont prodigué leurs soins affectueux, j'ai fermé mes
caisses, bouclé mes malles, tout expédié en avant. Et, muni
d'une simple valise, me voilà sur la route du Maduré. La voi-
ture m'attend qui me conduira à Guddalore (lisez Goudeloor),
d'où le South Indian Railway m'emportera, à minuit, vers Tri-
chinopoly où succomba la fortune de Dupleix. Demain matin,
je visiterai le Roc imprenable, l'île de Sriringam, le temple de
Çiva, et celui de Vichnou Péroumal dont l'image fut mira-
culeusement retrouvée à Deli. Puis je gagnerai Madura, pren-
drai la mer à Tuticorin, arriverai à Colombo où je monterai sur
le paquebot français, en route pour Marseille !
Cheick Iman est déjà installé auprès du cocher, et ses caleçons
rouges, son baudrier écarlate, son turban pourpré s'éclairent de
lueurs sanglantes au reflet des lanternes. Deux mendians atten-
dent une dernière aubaine. Sous la clarté de la lune, le Dupleix
de bronze semble s'avancer, la main sur son épée ; les hautes
colonnes sculptées qui Tentourent se dressent et projettent leur
ombre gigantesque sur le sable clair de la place déserte.
— Adieu, mon vieux Soupou ! Serrons-nous la main, Soupou
Krichnassamy! Je vous ai bien secoué, vieux Malabar, et vous
et tous ces braves gens qui nous servent, mais nous nous quit-
tons à regret. Sans doute, Soupou, ne nous reverrons-nous plus
en ce monde...
— On ne sait jamais, monsieur. Pour moi, quelque chose me
dit que vous reviendrez un jour à Pondichéry.
— J'en doute, mon cher Soupou. Mais si j'y retourne jamais,
par grand hasard, je vous jure, ami Soupou, que je ne descen-
drai pas ailleurs que chez vous.
Soupou me chargea de tous ses vœux, les étendit sur ma
famille, y joignit ceux de sa femme, créature légendaire, et dont
rien, jusqu'ici, ne m'a prouvé qu'elle vécût. Et la voiture roula
par les rues mortes, puis entre les porchers, les manguiers, les
figuiers qui se succédaient à la file, des deux côtés des vastes
avenues, sous la brise fraîche et humide, dans la paix de la nuit
et la solitude silencieuse de la route droite et sans fin. Le salut de
police men agitant des lanternes m'apprit que je venais de passer
sur la terre anglaise et les chevaux recommencèrent de trotter.
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ppifl^^f I*' %iV
LETTRES ÉCRITES DU SUD DE l'iNDE. G37
Si on laisse quelque chose de soi aux lieux que l'on quitte,
j'aurai beaucoup laissé dans ce pays inhospitalier et doux. Pour
peu d'aiïection que je porte aux électeurs de Pondichéry, je
garde mon amour entier pour l'Inde et ses enfans. Et, tandis
que la voiture roule sous le dôme sombre des allées frissonnantes
d'où s'élève, à courts intervalles, le chant discret et triste des
oiseaux de nuit auquel répond l'appel terrestre et flûte du cra-
paud, je songe que je laisse, sans regrets, à la terre indienne^ce
qu'il y eut de meilleur en moi. Si jamais, condamné à l'exil, je
dois finir mes jours en quelque pays lointain, ce sera l'Inde dra-
vidienne qui gardera mes os. Je voudrais, alors, que Ton écrivît
sur la pierre qui me recouvrira : « Passant, va dire en France,
que j'ai demandé à l'Inde de me prendre et de me garder. »
Elle a été la joie de mes yeux, le trouble et la paix de mon
cœur, Toiibli de mes maux. Elle m'a rendu la joie de vivre,
mais elle m'a enseigné la petite valeur du moment. Elle a doublé
pour moi le prix énorme de la croyance dans l'art, m'a fait
chérir davantage la force qui s'épanouit dans un idéal de vio-
lence et de beauté. 0 ma bonne Inde, si des Barbares encore
plus ingénus que pervers ont rêvé et rôyent encore de te réduire
à leur mesure, je ne crains rien pour toi de leurs entreprises!
Tu leur échapperas plus aisément que ce Protée qui changeait
de forme et coulait hors des liens dont on prétendait le charger.
Qu'ils essayent de te dompter, et tu appelleras à ton aide les
armes étincelantes que brandissent les cent mille mains de tes
dieux. Tes déesses te couvriront de leurs bras plus blancs que
le lait de la mer où les génies des quatre coins du ciel brassent
TAmourdon de l'immortalité. Et Rama prendra son arc sans
craindre de voir Yamen, empruntant les espèces d'un karya, en
ronger la corde tendue.
Tant que ce monde vivra, et certains de tes croyans le
tiennent pour éternel, tu garderas ta vie morale entière et la
pureté de tes races préservées des alliances qui diminuent. Les
conquérans passeront et tu demeureras. Après Tamerlan, et
Aureng-Zeb, que sont pour toi l'Anglo-Saxon ou le Cosaque ! Le
pique-bœuf ne tue pas le buffle dont il picore Téchine et le soui-
manga ne détruit pas l'arbre en butinant le miel de ses fleurs.
Tçt vivras fidèle à tes anciens dieux, à leurs rites, à tes cou-
tumes domestiques, à tes arts naïfs et parfaits. Les chemins de
fer te pourront sillonner...
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638 REVUE DES DEUX MONDES.
Et la voilure s'arrêta. La gare de Cuddalore était devant
moi. Bientôt, aUo.ngé sur la couchette du compartiment dont
j'étais le seul et bien heureux occupant, je me rendormis,
rêvant des pagodes et des enceintes ruinées de Genji. Aux pre
mières heures du matin, je me réveillai à Trîchinopoly. Le 6en-
galowde la gare me reçut. Une Aou5emairf irlandaise me con-
duisit dans une chambre confortable avec abondance de brocs,
de serviettes, et, par l'autre porte, un bottier hindou, en turban,
se présenta, armé d'une bouteille de soda. Je reconnus à ces
signes que j'étais en sûreté sur le territoire anglais. A Soupou
succédait la civilisation. Sur la place plantée d'arbres sévèrement
émondés à l'ordonnance, deux policemen se dressaient, por-
tant leur court bâton. Oui, j'étais dans l'Inde anglaise.
Cheick Iman, envoyé à la découverte, revint bientôt avec un
fiacre. Cette boite carrée, montée sur deux roues, attelée d'un
minuscule cheval, poussait, à chaque mouvement, une plainte
pareille à celle d'Ârgo à la voix humaine : « Bien sûr, me
dis-je une fois installé et plié en deux dans ce véhicule sans
grâce; bien sûr, les ais vont se disjoindre, et je roulerai dans la
poudre du chemin. Ou bien mon poids prévaudra sur celui du
cheval qui, guindé entre les brancards, fendra inutilement l'air
de ses quatre pieds. » Mais la savante voltige que pratiquait le
cocher, pour compenser les deux masses en équilibre instable,
empêcha cet accident, et je fus déposé sans dommage chez le
collecteur du district. La maison n'en avait d'oriental que son
architecture fondamentale : les vides occupaient quatre fois plus
de surface que les pleins, suivant la disposition que les Euro-
péens donnent en to\is pays chauds à leur résidence.
Dès l'entrée, l'Angleterre se manifestait dans le mobilier
aux lignes grêles et sèches, aux profils anguleux, dans les vases
aux courbes molles, dans les portemanteaux compliqués, les
hottes pleines de cent outils qui servent à jouer au golf, les
raquettes de tennis et leurs tendeurs : Tlnde disparut comme
par enchantement. Le domestique qui m'accueillit, avec son
veston anglais dont une boutonnière laissait passer la chaîne
d'une montre, avec son court pagne de coton troussé sur une
culotte de toile anglaise, ne gardait de l'Inde que le visage bronzé,
et aussi les jambes et les pieds nus. Il s'exprimait en anglais. Il
me demanda ma carte, puis disparut. Un autre boy lui succéda,
qui était son exacte doublure. Il m'introduisit dans un grand
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LETTRES ÉCRITES DU SUD DE l'iNDE. 639
salon, meublé à Teuropéenne. Le piano à queue se chargeait de
partitions, des ouvrages de dames traînaient sur une petite
table claire et vernie. Sur les consoles, le long des murs blancs,
les vues d'Angleterre alternaient avec des séries de photogra-
phies. Et je sentis que ces portraits sans nombre étaient ceux
des membres d'une m<6me famille britannique, attentive, résolue,
décidée à marcher droit dans la vie sans marchander l'effort,
sans s'inquiéter des distances. Je compris que ce salon de Tri-
chinopoly, où ne s'égarait aucun objet de l'Inde, était la conti-
nuation logique, dans l'espace, d'un autre salon anglo-saxon dont
les fenêtres donnaient sur la Tamise ou l'A von.
Le collecteur parut. Malgré l'heure extraordinairement mati-
nale, il était habillé, rasé, coiffé. Son col, ses manchettes bril-
laient comme autant de cylindres en porcelaine. La correction
irréprochable de son complet gris me frappa. Et si le pantalon
de ce gentleman n'était pas relevé à hauteur des chevilles, c'est
que sans doute le télégraphe avait annoncé qu'il ne pleuvait pas
à Londres. Toutes ces impressions, je me les reproche, pour
m'avoir été inspirées par une mesquine jalousie. Le haut fonc-
tionnaire me reçut avec une indifférence assez polie pour m'en
faire sentir les nuances. Son air distrait et ennuyé ajoutait à la
tristesse de sa mine pâle. Les Anglais bruns étonnent, tant la
coutume nous tient de voir en eux des hommes blonds, san-
guins, rognes et souvent d'une jovialité narquoise. De cette der-
nière espèce j'en connus jadis certains dans le Sind, dont le sou-
venir me restera cher à jamais. Ils m'avaient reçu avec une
grâce et un humour que je n'ai plus retrouvés. Tandis que celui-là
semblait me dire, encore qu'il ne parlât point: « Je vous écoute
par devoir. Mais dépêchez. Vous m'ennuyez, car il n'y a rien de
commun entre nous. »
Sans insister sur le caractère officiel de ma mission, sans
rappeler les promesses écrites de la haute administration de la
Présidence, je demandai au morose collecteur de me fournir un
guide assez averti pour me diriger, avec la moindre perte de
temps, parmi les monumens qu'il me fallait visiter. Il me promit
ce guide, et nous nous séparâmes, ayant échangé une douzaine
de mots, à satisfaction réciproque. Jamais je n'ai été plus mal
accueilli en terre étrangère. Au prix de ce collecteur, le gouver-
neur général de Madras avait été, à Otakamund, le plus em-
pressé des hôtes.
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y^r^y
640 REVUE DES DEUX MONDES.
Je regagnai le bengalow, et mon modeste déjeuner prenwt
sa fin, quand je vis arriver une voiture plus convenable que le
fiacre de Cheick Iman, et attelée d'un grand cheval d'Australie.
Mon orgueil entra aussitôt en travail : « Un pareil équipage
m'est évidemment destiné. Le collecteur s'est repenti, et c'est,
sans erreur, un bon homme. » — Cheick Iman me répondit
bieotôt : « Oui, monsieur, et il y a un brahme qui vous accom-
pagnera. »
Un Hindou escortait en effet la calèche, il la suivait, monté
sur une bicyclette. La vue de cet engin occidental m'a plongé
dans une profonde tristesse, non moins que la physionomie de
l'Hindou juché sur la sellette.
— Cheick Iman, m'écriai-je, Cheick Iman, renvoyez ce
brahme sans tarder! Plutôt visiter seul les temples de Sririn-
gam que d'en voir les richesses avec un semblable cornac ! Cheick
Iman, cet Hindou en veste d'alpaga appartient à la catégorie des
Babous!... Renvoyez-le!... Et gardez la voiture!
Rien dans les -allures de ce brahme n'était pour motiver, —
me direz-vous, — cette poussée d'indignation. Souffrez que je
m'explique : sans doute sa mine était décente et paisible, son tur-
ban de mousseline blanche striée d'or était venu certainement de
Dacca tout exprès pour coiffer sa mine olivâtre et molle. Le col
droit de son veston gris rejoignait son menton en ne laissant
passer que ce qu'il fallait du faux-col empesé. Sa culotté blanche
mourait aux genoux, rejointe par les leggins de lisière bise qui
complétaient sa chaussure jaune. Mais l'alliance de ce turban,
de ce costume anglais, de cet Hindou et de son odieuse machine
nickelée eût exaspéré tout homme moins épris que moi de
l'harmonie des ensembles. Et, s'il faut tout dire, l'expression
bassement arrogante de ce brahme, déguisé à l'européenne, me
donnait une envie singulière de le battre, et je craignais de ne
pouvoir y résister. Après la canaille de Ceylan, le photographe
que j'emmenai à Genji et quelques politiciens de Pondichéry,
ce Babou est bien ce que j'ai vu de plus désagréable dans l'Inde
tamoule.
Toujours sur sa machine, le Babou du collecteur de Trichi-
nopoly se rapprochait du bengalow. J^en désertai le balcon,
appelant mon pion à l'aide :
— Cheick Iman, envoyez promener ce Babou sous quelque
prétexte. Ou plutôt, ne lui en fournissez aucun. Parlez-lui haut
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ps^--"
LETTRES ÉCRITES DD SUD DE l'iNDE. 641
et sec, Gbeick Iman, en bon musulman que vous êtes, et qui
porte le baudrier français. Dites-lui, à ce Babou de malheur, que
je n'ai pas besoin de sa compagnie. La voiture me ramènera chez
le collecteur!...
Le Babou du collecteur est parti avec sa bicyclette. Je me
rends chez le collecteur. Je reprendrai ma lettre ce soir, avant
de monter en wagon.
...Il n est que de s'entendre. Le collecteur m'a cette fois trèa
bien reçu. La première impression réciproque fut mauvaise,
la seconde fut meilleure. Nous comprimes ce que nous étions
l'un et l'autre : deux hommes malades, aigris, ruinés par un cli-
mat sans miséricorde, battus par la nostalgie et le spleen qu'elle
engendre. A sept heures du matin, le thermomètre marquait 37®
à l'ombre, la nuit avait été sans brise,, mais maintenant un vent,
semblant sortir de la gueule d'un four, chassait le sable par
petits tourbillons : « Un doux pays, monsieur le collecteur! Une
joyeuse résidence! — Oui, monsieur, l'année a été dure... Ah!
vous arrivez de Genji? Vous avez vu la famine!... » La glace
était rompue. Comprenant, sans que je la lui formulasse, mon
aversion pour les Babous, le collecteur régla tout avec calme et
aménité : « Je vois ce qu'il vous faut. Permettez-moi d'écrire ces
quelques lignes! » Trop souffrant pour m'accompagner de sa
personne aux pagodes, il allait me recommander aux Pères du
Collège Saint-Joseph. Et je partis, nanti d'une lettre pour le
directeur de l'établissement.
Les Jésuites! Je les avais oubliés, par ma foi ! Et tout en agi-
tant ma lettre, en guise d'éventail, je me rappelais mon modeste
et savant confrère de la Société Entomologique de France, le
R. P. de Joannis. Quand je quittai Paris, ce printemps, il
m'avoua qu'il m avait déjà annoncé aux Pères de Trichinopoly :
« Allez les trouver sans crainte, ils feront le nécessaire. » Légèreté,
excès de travail, fatigue, que sais-je encore? Les Pères de Tri-
chinopoly m'étaient sortis de l'esprit.
Le grand cheval de mon fiacre avait plus de taille que de
fond. Il se traînait, soutenu par les brancards, sans l'aide des-
quels il n'eût pu se tenir sur ses quatre pieds. Ce symbole de la
famine, sourd aux objurgations du cocher, trottinait par les rues
à peu près désertes du cantonnement. Ainsi nomme-t-on le
quartier où résident les Européens, où sont casernées les troupes.
Depuis 1878, les régimens anglais, appelés à la frontière afghane,
TOMI ZLVII. — 1908. 41
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642 REVUE DES DEUX MONDES.
ont été remplacés par des cipayes. Puis nous entrons dans \è
Fort, c'est-à-dire la ville indigène, avec ses rues étroites, sa
multitudebronzée, ses maisons serrées, ses bazars bourdonnans,
Passés au pied du Grand Roc qui lève au-dessus des toits sa
tête couronnée d'un temple et les domine de 80 mètres.
Le cheval, secouant son collier, s'arrête devant une grande
porte que surmonte une croix. Je traverse une cour, on, me
dirige vers un vaste cloître à arcatures, et là, assis dans un
grand iauteuil de rotin, le supérieur me souhaite la bienvenue.
C'est un vieillard de haute taille, et sa longue barbe blanche
augmente la gravité et le sérieux de sa personne. Il me fait
avancer un siège, me regarde dans les yeux et me dit, simple-
ment, après avoir lu la lettre du collecteur : « Nous vous atten-
dions. Je vais appeler le Père Caste ts. »
Le Père Castets ! Mais je ne connais que lui ! Et sans l'avoir
\Ti, encore! Les collections zoologiques qu'il expédie, depuis des
années, à nos correspondans, sont connues de tout le monde
savant. A mille lieues de la France, je me trouve ici chez moi!
Et le Révérend Père Castets parait. Le supérieur me remet
entre ses mains et me congédie avec une courtoisie sans morgue.
Rarement ai-je rencontré simplicité plus tranquille. Le Révérend
Père Castets me propose aussitôt de visiter le laboratoire de
physique, le cabinet d'histoire naturelle du Collège: « Un ins-
tant, mon Révérend Père, s'il vous plaît ! Il est temps pour tout.
Ne vaudrait-il pas mieux nous rendre, avant que le soleil nous
écrase, aux temples de Sriringam et au Roc? Du haut de ce Roc
fameux je verrai se dérouler le champ de bataille où Clive et
Lawrence vainquirent les troupes de Dupleix et de ces alliés
hindous. Je verrai de mes yeux le Bois du Derviche, le Pain de
Sucre, la Roche d'Or, tous lieux que je connais seulement par
ouï-dire! Profitons de la matinée. Et, après, quand le soleil au
zénith nous criblera de ses traits, je visiterai le Collège en pro-
fitant de son ombre: rien ne vaut la fraîcheur quand on veut
tout examiner en détail. Vous voyez un homme sur ses fins et à
qui les médecins ont commandé la prudence. Partons pour llle
de Sriringam! Voyez, j'ai une bonne voiture et un grand cheval! »
Mon orgueil fut puni sans retard. Nous n'avions pas encore
parcouru les espaces dénudés qui séparent le Collège des grèves
arides de la rivière Cavery, que mon cheval fantôme butta, se
releva, retomba, brisant les deux brancards. Puis il demeura
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^mwv^'"
LETTRES ÉCRITES OU SUD DE l'iNDE^ 643
couché sur le filanc, sourd aux imprécations désespérées de son
cocher à turban. Et nous demeurâmes eu panne, non loin du
pont à trente-deux arches qui unit la terre ferme à Tile allongée
qui dort entre le Coleron et la Cavery. Mais le Père Gastets, dans
sa prudence de missionnaire, avait prévu la catastrophe finale.
Une de ces bonnes charrettes à bceufs, telle qu'en possédèrent
les vieux rois mérovingiens, nous suivait dep«iis le départ. Les
deux beaux zébus^blancs qui la traînaient rassuraient par leur
allure régulière et puissante. Avec ces bétes cornues dont les
clochettes tintaient doucement, on se serait mis en route, sans
inquiétude, pour passer les cols de THimalaya, au bas mot.
Installés sous la banne voûtée en nattes, nous continuâmes
notre chemin, reprenant la conversation interrompue, sur les
amis de France. '
Ainsi, moins d'une heure après Téviction du Babou, j'avais
retrouvé la patrie. Ce religieux français avec sa mine émaciée et
sereine, ses yeux clairs, sa longue barbe grise, sa barrette, sa
soutane blanche, renouait pour moi la, série, un instant inter-
rompue, de ces abbés du désert qui me secoururent partout où
me langa mon humeur vagabonde. Et, en tout égoïsme, je me
félicitais de la rencontre, sans accuser mon oubli, et trouvant
toute naturelle l'aide que m'apportaient ces bonnes gens. Que
serais-je devenu, par tous les dieux vrais ou faux de l'Inde, si le
Babou m'avait favorisé de sa conduite? Livré à ce 3rahme en
veston, loin du secours possible de Cheick Iman retenu auben-
galow du chemin de fer par le soin de garder mon bagage, j'au-
ruis dû m*avancer à pied dans ces sables mouvans et surchauf-
fés. Le Babou m'eût-il pris en tandem sur sa machine quand ce
misérable cheval s'abattit pour ne plus se relever? Car il ne se
releva pas. Quand nous revînmes, le Père et moi, de notre visite
aux pagodes, la béte étique, raidie près de la voiture en dé-
tresse, avait laissé les misères de cette vie. Au-dessus du ras-
semblement provoqué par l'accident, des corneilles tournoyaient,
expertisant la carcasse.
Dans la confortable charrette à bœufs du Père Castets, je
bravais la fortune contraire. Aussi bien nous venions de mettre
pied à terre dans cette ile de Sriringam dont le nom hantait
mes rêves depuis des années. Nous abordions les temples fameux
dont chaque pierre se lève en témoin de ces luttes épiques et
obsciires qu'Anglais et Français se livrèrent pour la possession
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644 REVUE DES DEUX MONDES.
du Carnate. Celui de Vichnou est une ville véritable a>w
rues, ses boutiques, ses maisons où vivent vingt-cinq mille
^ous de toutes castes. Il est dédié à ce Vichnou RaDgani
pour^qui le Rajah Desing, immortalisé par la ballade de Ge
nourrissait une si aveugle dévotion. Sept enceintes coni
triques enserrent son sanctuaire d'une antiquité fabuleuse, etc
un des lieux, saints les plus vénérés de l'Inde dravidienne. L
ceinte extérieure, haute de sept mètres, épaisse de deux, e
seize cents de tour. Sa porte est surmontée d'un gopura ma
qui regarde Trichinopoly. Un autre s'enlève à quarante met
d'autres encore, plus humbles, s'étagent, se succèdent, au-c
sus du layrinthe où les mandapams sont reliés par les galer
où les étangs, les cloîtres, les chauderies constituent un é
quier à cases inégales dont les interstices sont remplis par
échoppes des marchands.
De la muraille extérieure, les partitions verticales, en fa
de pilastres issus de culs-de-lampe circonflexes, alternent syi
triquement avec les repos dont l'appareil régulier disparait s
un abominable badigeon clair. Ces pilastres, en très bas rel
ainsi étages, rompent la tradition indienne pour rentrer dam
style dit « jésuite » auquel l'ordre de mon vénérable guide i
, d'ailleurs, bien étranger, et qui sévit en Europe durant la [
mière moitié du xvii® siècle. La tradition locale attribue
pauvres agrémens d'architecture à des Européens. Cette tr:
tion n'a rieu de chimérique, si l'on tient compte de ce que
gens d'Occident apportèrent en prenant pied dans le Maduré
la fin du xV^ siècle, ainsi que je vous l'ai déjà dit.
Quoi qu'il en soit, les pagodes de Sriringam, celle de Vich
Ranganaden comme celle de Çiva Jambukiswara, ont été {
moi la plus cruelle des désillusions. Désillusion d'ailleurs
dite ! La surveille de mon départ, je dînai chez le Gouven.
de Pondichéry avec le général Bailloud, qui s'en allait y
rindo-Chine après avoir traversé toute l'Inde, en tourist
me prédit que les temples de Sriringam, dont je parlais i
un enthousiasme sincère sur la foi des auteurs et des photof
phies que je possédais, me donneraient la moins agréable
surprises. Les propos de cet observateur avisé n'ébranlèi
point la robuste confiance que je nourris dans l'excellence
l'architecture dravidienne: « Cet homme de guerre, me dis
je, en juge avec des yeux prévenus. Chacun sait que les
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LETTRES ÉCRITES DU SUD DE l'iUDE. ^ 645
godes de Sriringam comptent parmi les monumens les plus re-
marquables du Sud de Tlnde ! »
Mais j'ai dû me rendre à Tévidence. « L'homme de guerre »
avait cent fois raison. Déshonorés par un affreux badigeon
blanc, les temples de Çiva et de Vichnou affligent autant par
leur mauvaise conservation que par leur manque de grandeur.
Seuls les chevaux cabrés du Mandapam de la sixième enceinte
méritent de retenir l'attention par le style et la beauté de l'exé-
cution. Il faut admirer pareillement le perron et le pavillon de
pierre, en façon de char attelé de deux chevaux. Aussi bien
vous ferai-je grâce d'une description détaillée. Il n'est pas un
des ouvrages classiques consacrés à l'architecture indienne, t pas
un guide, pa^ un manuel, où ces pagodes ne soient étudiées dans
le détail. Langlès en donna jadis un plan exact. Schnaase, Lassen,
Guningham, Fergusson ont tout écrit sur les particularités de
leur architecture. Quant aux photographies des ensembles
et des détails, les ouvrages sont sans nombre qui les ont vul-
garisées.
Mais le Roc de Trichinopoly vaut qu'on s'y arrête. L'ascen-
sion n'en est point pénible, et la vue que l'on a, de son faîte, est
telle que l'on n'éprouve aucun regret d'avoir gravi ses innom-
brables degrés. Figurez-vous une puissante masse de gneiss,
debout, en plein quartier nord de la ville, le quartier des
Brahmes, à quatre-vingts mètres en surplomb. La montagne
évidée constitue une ville aérienne où s'étagent les temples, les
magasins, les salles de lecture, où les paliers se succèdent entre
les galeries banales, la pagode vénérée de Çiva Thayoumanaver
et le pagotin culminant où trône le Pouléar, c'est-à-dire le bien-
veillant Ganésa, le fils de Çiva et de Parvati, avec son corps de
Silène et sa tête d'éléphant sommée d'une tiare. Le Roc de Tri-
chinopoly, la Maleycotta, le Fort, a sa porte d'entrée à l'angle
de deux rues encombrées à toute heure par les gens et les bêtes,
piétons, zébus errans, charrettes à bœufs qui s'y pressent. Telles
sont ces deux voies dites du Grand Bazar et du Bazar de la
Chine. Du porche monumental, où s'accrochent les échoppes,
les pieds-droits sont flanqués de Dieux en basalte, debout, en
attitude de prière, sur des socles où les éléphans sculptés se
font face. L'escalier obscur, à laides maixhes rapportées ou
taillées dans le roc, commence et se continue entre deux mu-
railles sombres, avec^ de place en place, des paliers carrés à
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:'^'r^^
646 REVUE DBS DEUX MONDES.
dalles glissantes. Sur celui du troisième étage, s'ouvre la
grande rue contournant le roclier.
C'est par cette voie suspendue que défilent les processioni
quand les Brahmes transportent, aux jours de fête, les images
de Parvati, de Giva, de Ganésa et de Soubramanié jusqu'au
grand temple de l'étage supérieur. La cérémonie solennelle du
mois d'août attire un immense concours de foule. En tout temps
d'ailleurs, le roc est habité par une population qui niche aux
flancs des escaliers, dans les réduits qui rayonnent à travers la
montagne. Le bourdonnement de ces créatures, massées dans
les caveaux où la lumière et l'ombre alternent par plans, ru|H
pellô le frémissement des ruches. Dans une buée bleu&tre tami-
sant en poudre d'or les rayons du soleil, tout bruit, vibre et mur-
mure. La fourmilière humaine ronfle comme un essaim
d'abeilles.
Et nous continuons de tourner à travers les boyaux tor-
tueux de la montagne évidée. Traversant jies salles à piliers po-
lygonaux, franchissant des degrés que lo passage de millions de
pieds nus ont creusés à la longue, nous passons sous des
portes surbaissées que gardent des pions, Dévarpals de granit
poli, réfléchissant la lumière, colosses coiffés de tiares, armés
de massues, que sculptèrent aux siècles passés les bons artistes
de Tanjore. La nudité des murs sombres s'interrompt rarement
par un bas-relief où les divinités pouraniques au rire éginé-
tique s'unissent par groupes aux gestes mesurés, en tout pa-
reilles aux figures des temples d^Elephanta que les Portugais
martelèrent avec un fanatisme sauvage. Le demi -jour du milieu
de^ galeries meurt à leur extrémité, dans la nuit profonde des
logettes où étincellent des feux rouges qui tremblent, dansent
et semblent, par momens, s'éloigner.
Ce sont des lampes qui brûlent devant les Pouléars. Puis, à
un tournant, nous hésitons, éblouis par la lumière du jour, et
nous accédons à un autre palier : sans voir grand'chose, du
reste, sinon des Brahmes. Ils se font légion. Embusqués der-
rière les colonnes des mandapams, contre les montans des portes
étroites, dans les interstices des pierres, ils foisonnent à l'instar
des termites dans une charpente vermoulue. Ils nous épient,
sournoisement, nous observent. Si nous tentons de pénétrer
dans une salle, suivant la foule, nous les trouvons là, par ha-
sard, et ils nous éconduisent avec une politesse empressée* Et
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LETTRES ÉCRITES OU SUD DE l'iNDE. 647
le troupeau des fidèles circule librement parles galeries, s'écoule
dans le grand temple d'où nous sommes exclus.
Parfois, sur un palier désert, quelqu'un de ces brahmes
surgit brusquement de l'ombre et se campe devant nous sans
oser nous interroger. Mais tout prouve qu'il ne serait pas fâché
de connaître et nos projets et notre histoire. Car leur dissimula-
tion n'a d'égale que leur inlassable et puérile curiosité. En voici
un, tout jeune, qui parait sortir de la paroi comme une créature
de rêve. Ses yeux de velours brun ont la douceur de ceux
d'une femme. Le trisula çaktiste marque du trident rouge et
blanc, symbole des sources de la vie, son front que le rasoir a
dégagé jusqu'au sommet du crâne. La beauté perverse de sa face
pâle, ainsi surmontée de l'emblème de l'énergie créatrice, le
rendait pareil à ces petits satans cornus que l'Allemagne
romantique semait, parmi les rinceaux feuillus, aux bordures
des livres. Et je ne savais ce que je devais le plus admirer, de
sa gracieuse timidité, de sa langoureuse tristesse, ou de la ma-
lice infernale qui éclairait ses traits mous et fins. Drapé dans la
mousseline blanche, sévèrement, sans rien montrer de son
torse, les bras cerclés de bracelets, les jambes chargées d'an-
neaux à l'image des filles de Babylone, un livre à la main, ce
sacerdote adolescent se levait devant le Père missionnaire, per-
sonnifiant le paganisme debout devant la loi du Christ, l'Inde
traditionnelle et irréductible devant l'efifort ininterrompu et
patient des combattans de la foi. L'enfant védique salua le vieil-
lard chrétien, en baissant la tête et portant sa main ouverte, la
paume tournée vers le front. Et je sentis que l'un comme l'autre
était ferme dans son propos, attaché à sa croyance et que ceci
ne mordrait pas sur cela. Entre le christianisme occidental et le
brahmanisme oriental existe un abime plus vaste que les es-
paces qui séparent la terre de Sirius...
... Nous voici dans la galerie qui fait face au grand temple.
Un gia*dien nous ouvre une petite porte, et nous accédons à la
plate-forme du faite. Trichinopoly, la terre, les rivières et les
fies s'étendent à nos pieds. Le toit doré qui surmonte le sanc-
tuaire de Çiva étincelle au soleil. Sur le rocher, on me montre
deux empreintes. Si les Brahmes y reconnaissent les traces de
Vibishna, ce géant qui essaya en vain de s'emparer de Rama,
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6i8 REVUE DES DEUX MONDES
les Musulmans les tiennent pour laissées par un de leurs saints,
rOvoliat Nathi, qui fit de ce rocher sa résidence jusqu'au jour
où il en fut chassé par Vîchnou. La pente douce de la pierre
unie et glissante se continue jusqu'à la falaise à pic. Ni rampe,
ni balustrade, pour arrêter Timprudent qu'un faux pas précipi-
terait, d'une hauteur de cinquante mètres dans les rues sous-
jacentes. Ainsi s'explique le terrible accident où plusieurs cen-
taines de personnes trouvèrent la mort, quelque temps avant
mon arrivée. Pendant les fêtes qui attirent autour du temple les
fidèles par milliers, la foule couvrait la terrasse déclive, quand
une panique se produisit subitement. Sous la brusque poussée
du nombre, les gens glissèrent, culbutèrent sans trouver à quoi
se retenir. S'accrochant désespérément les unes aux autres, les
grappes humaines, entraînées vers l'abîme, tombèrent pour
s'écraser sur les dalles, les murailles, les toits. Comme il arrive
dans toutes ces mêlées de créatures affolées, les femmes et les
enfans furent les principales victimes. Leurs cadavres mutilés
jonchèrent le pied du Fort. A toute autre époque, une pareille
catastrophe eût été attribuée au fanatisme religieux. L'on eût
vu, dans ces malheureux ainsi fracassés, des dévots s'offrant en
sacrifice à Çiva homicide, pour imiter ces fidèles de Vichnou
dont le char écrasait à Pouri des files entières se disputant
l'honneur d'expirer sous ses roues. La légende de Djagernauth
ou de Vichnou Jaganatah est une de ces vieilles machines qu'on
a reléguées dans les oubliettes de la littérature de voyages. Qui
sait d'ailleurs si, dans deux ou trois siècles, un naïf historien
n'imputera pas à un clergé « altéré de sang » la catastrophe pa-
risienne, aujourd'hui oubliée, du bazar de la Charité, et n'y
verra pas un « holocauste rituel? »
Au-dessous de nous, le sol blond et gris semble se diviser en
une multitude de grandes îles autour desquelles serpentent les
rivières lentes, dont le lit mineur, souvent tari, se jalonne, à
l'exemple des routes, par les arbres flétris qui s'espacent et dis-
pensent parcimonieusement leur ombrage. La brousse grillée se
groupe çà et là en masses rousses et verdàtres, et la poussière
les estompe de son enduit couleur de cendre. En style d'atelier,
ce paysage rentre dans la catégorie des « plats d'épinards secs. »
' Les voyageurs qtii nous chantent les îles de la Cavery et leur
végétation luxuriante, nous en donnent quelque peu à garder.
Cependant il serait injuste de les taxer de mensonge. En dehors
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LETTRES ÉCRITES DU SUD DE L*INDE. 649
xjLxxi périodes de sécheresse, la nature, sous l'ardente caresse du
soleil et les humides baisers de la pluie, s'éveille et s'épanouit
dans la verdure de la terre fauve. En quelques semaines, tous
ces sables arides, qui poudroient, disparaissent sous un fouillis
de plantes où se perd le pied des arbres. L'herbe de la jungle
pousse dru ses chaumes d'émeraude dont les racines traçantes
se noient dans l'eau qui sourd, cependant que leurs tètes en fers
de javelines se pâment déjà desséchées par le feu du ciel mal-
gré le ruissellement des orages dont les larges gouttes claquent
sur les feuillas étalées des lianes.
Les sauterelles semblables à des pousses fraîches bruissent
dans un bain de rosée. Les larges papillons veloutés, sablés d'or,
se poursuivent parmi les fleurs aux parfums violens, tiutour des
bananiers dont le feuillage répète la forme d'une rame. Les per-
ruches chères à Parvati babillent entre les rameaux des tama-
rins lourds de gousses acides, les frondaisons grêles des fllaos,
les branches robustes des manguiers. Les lierons blancs picorent
sur le dos des buffles majestueux et stupides, enfouis» jusqu'aux
flancs dans la vase jaune. Les martins-pêcheurs, vêtus de tur-
quoises, coiffés de lapis, rasent le miroir des ruisseaux, empor-
tant un fretin argenté entre leurs mandibules couleur de sang.
Plus haut, les singes vagabonds s'ébattent en compagnies gri-
maçantes sous le dôme feuillu des figuiers dont le tronc gercé
abrite les reptiles sauriens à tête plate qui pourchassent les
insectes. C'est un bourdonnement, un sifflement, un coassement,
un gazouillement sans trêve. La plus mince créature tient sa
partie dans ce concert qui chante la gloire de la vie.
Puis tout disparait, tari, flétri, calciné. La campagne revêt
sa livrée de poudre. Aucun être vivant ne se montre. Et cette
mort de la nature peut durer plusieurs années, si les vivifiantes
averses des moussons sont détournées par les vents contraires.
Et c'est pourquoi tout ce qu'on dit, tout ce qu'on écrit sui
l'Inde n'a qu'une vérité relative, une vérité de circonstance.
L'observateur le plus fidèle ne peut donner que la vérité du
moment. D'autres que moi ont vu la plaine de Trichinopoly sous
les espèces d'un Paradis Terrestre. Peut-être y étaientrils venus
au bon moment.
Cette splendeur présumée de la nature tropicale ne me gêne
pas à cette heure, pour lire le vaste plan en relief qui se déroule
^sous mes yeux. En cette affreuse' sécheresse, la terre semble
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650 REVUE DES DEUX MONDES.
découvrir ses ossemens. Au Nord, c'est la longue île plate do
Sririflgam et ses petits tlots sablonneux que baignent les bras
resserrés de la Cavery. Là s'élevait la grande chauderie où,
en 1752, le détachement anglais se laissa cerner par les Fran-
çais. Voici la Cavery qui longe la côte Sud de Tîle, le Coleron,
plus large, qui Tenserre au Nord. La pointe occidentale de Sri-
ringam est occupée par un village et par la grande pagode de
Vichnou. Celle de Ci va vient ensuite, vers TEst, et c'est dans
cette direction que s'écoulent les deux rivières. Le Colloway et
ses petits bras, affluens de la Cavery, font du territoire de Tri-
chinopoly une autre île qui égale Sriringam en largeur. Vers k
Sud, des monticules se détachent : le Pain de Sucre et la Roche-
d'Or, poinft extrêmes, cornes de ce croissant que traçaient les
positions occupées, en 1753, par les Français et leurs alliés, les
Mysoriens et les Mahrattes; et encore, vers l'Ouest, le Bois du
Derviche, ou Fakir's Rock, que tenaient les Anglais. Si je
regarde à l'Est, je vois ces collines d'Elmiseram, jadis surmon-
tées de forts.
Que de deuils rappellent tous ces noms ! Trichinopoly tou-
jours funeste aux armes françaises, je voudrais pouvoir oublier
aujourd'hui ton histoire ! Que je reporte mes yeux sur le quar-
tier qui groupe sous mes pieds les habitations, les réservoirs,
les allées de porchers, je découvre, enfouie sous la verdure, cette
petite maison basse où demeura Clive, et je ne puis m'empêcher
de comparer l'activité inlassable de cet homme de tête et de
main à l'incapacité physique de Dupleix que le tumulte des
armes effrayait. Tandis que Dupleix prétendait diriger les opé-.
rations de son palais de Pondichéry avec la collaboration de sa
femme, Clive courait l'épée à la main et réussissait à communi-
quer son âpre énergie à ses troupes. Ce grand homme qui débuta
par être petit commis dans l'administration de la Compagnie
anglaise, comprit vite que la victoire, dans ces pays indiens, est
h celui qui prêche d'exemple sans ménager sa personne. A cette
heure même de la nuit où le fastueux Dupleix dormait, en
sûreté, à Pondichéry, son sommeil de nabab, entouré comme
un Roi, Clive faisait le coup de pistolet contre les troupes fran-
çaises dans cette surprise de la pagode de Mariammin, & Samia-
veram, où il faillit perdre la vie, le 20 avril 1752.
Si ma vue pouvait s'étendre jusqu'à huit milles vers le Nord,
dans la direction de l'ancienne route de Madras, je le verrais, '
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LETTRSS ÉCRITES VV 9UD D8 L'iNDE. 651
ce bourg de Samiaveram oCi se donna le petit combat de nuit,
petit par le nombre des combattans, mais grand par les résul-
tais, puisque le succès de Clive amena la perte de Law et la
ruine de Dupleix.
Pour bien comprendre cette affaire et ses entours, il faut se
rappeler qu'autour de Trichinopoly se jouait la fortune de
Chunda-Sahib, nabab du Carnate, sous le couvert duquel les
troupes de notre Compagnie des Indes guerroyaient contre
Mohammed Ali, prète-nom de la Compagnie britannique. Car,
ce qu'il y a d'admirable dans cette histoire indienne, c'est assu-
rément Tindifférence extérieure des deux gouvernemens occi-
dentaux qui se disputaient la possession de l'Asie, sans encou-
rager leurs concitoyens expatriés, mais bien décidés à profiter
des résultats. L'Angleterre et la France pouvaient être en paix,
les compagnies française et anglaise n'en cessaient pas pour cela
de se porter des coups. Mais leurs troupes métropolitaines étaient
tenues pour des corps mercenaires à la solde des princes indi-
gènes qui s'assuraient ainsi leurs services.
Dupleix attribuait, avec raison, une importance capitale à la
prise de Trichinopoly, puisque Mohammed-Ali, rival de son
client Chunda-Sahib, était renf^mé dans cette place. Je vous ai
déjà retracé les événemens qui se succédèrent pendant l'an-
née 1749, où, à la fin de juillet, le gain de la journée d'Ambour
donna au protégé de Dupleix une supériorité sans conteste sur
Mohammed-Ali, fils du nabab centenaire Anawaroudin, tué pen-
dant la bataille. Mohammed-Ali, compétiteur malheureux de
Chunda-Sahib pour la nababie du Deccan, se réfugia dans la
forteresse de Trichinopoly, cependant que les Anglais, s'inclînaiit
devant le fait accompli, reconnaissaient Chunda-Sahib comme
nabab, après l'investiture officielle de Mozzufer-Singh, soubab du
Deccan.
Mais le nouveau nabab perdit à conférer avec son patron
de Pondichéry un temps précieux. Cependant qu'il festoyait
dans la ville française où M. et M"' Dupleix s'évertuaient à le
fasciner par des magnificences inusitées, s'offrant à l'admiration
du vulgaire sous des costumes des Mille et une Nuits, son con-
current travaillait d*une façon moins brillante. Sans quitter son
Roc de Trichinopoly, Mohammed-Ali s'abouchait avec les direc-
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652 REVUE DES DEUX MONDES.
leurs de Madras. Ceux-ci firent d'abord la sourde oreille. Loin
de perdre courage devant ce mauvais accueil, lui redoubla ses
instances, multiplia les promesses, acheta les bonnes volontés.
Il réussit à ce point que, lorsque Chunda-Sahib s'avança avec
un renfort français de 2 000 hommes, dont les deux tiers étaient
des cipayes, sur Trichinopoly, une garnison de 120 soldats
anglais était entrée dans la place dont les ouvrages, sévèrement
réparés, pouvaient soutenir un siège en règle.
L'amitié de Dupleix était celle de ces esprits ordonnés qui
n'obligent point sans garanties solides. Chunda-Sahib ne fut pas
longtemps sans en faire Texpérience. Pour paraître à leur avan-
tage dans Pondichéry, Chunda-Sahib et MozufiFer-Singh durent
emprunter quelques lacs de roupies à leur hôte. Ils colorèrent
cet emprunt d'un prétexte politique et honorable : « Beaucoup
d'argent était nécessaire pour entreprendre l'expédition de Tri-
chinopoly. » La Compagnie consentit ces avances imputables
sur le gain de la campagne prochaine, mais moyennant une ces-
sion hypothécaire de terrains autour de Pondichéry. Certains
historiens, qui ont écrit la vie de Dupleix avec cette inlassable
admiration dont les hagiographes ne possèdent point le mono-
pole, nous apprennent que le gouverneur donna là un nouvel
exemple de ce rare désintéressement qui l'a toujours distingué.
Ces panégyristes trouveront toujours en moi le plus décidé des
contradicteurs. Vous m'avez écrit, ce mois de septembre dernier,
qu'un universitaire (1) venait décomposer sur ce sujet une thèse
de doctorat où il ne montrait pas à l'égard de Dupleix des senti-
mens plus enthousiastes. Je suis charmé de me trouver d'accord
avec un historien de profession qui n'a pas dû former son juge-
ment à la légère.
Pour vous parler à cœur ouvert, je n'ai jamais vu en Dupleix
qu'un brasseur d'affaires. Cette catégorie d'industriels a ses héros
et ses saints. Dupleix faisait « des affaires, )) et c'est pourquoi
son nom est devenu populaire parmi les politiciens et les gens
« d'affaires. » Il est représentatif au suprême degr^. Il person-
nifie les grandes « affaires coloniales. » Au risque de me répéter,
je vous avouerai que si ce « colonial » avait vécu de nos jours,
(1) Il s'agit là du remarquable ouvrage de M. Prosper Gultru, Dupleix, ses
plans politiques, sa disgrâce. Paris, 1901, in-4*>. Je n'en ai pu prendre connaissance
qu'après mon retour et bien après que ces lettres avaient été envoyées, et j'avoue
que je suis heureux de m'étre rencontré, avec ce savant auteur, sur tous les
points importans de l'histoire de Dupleix.
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LETTRES ÉCRITES DU SUD DE l'iNDE. 653
je me serais montré fort surpris de ne pas trouver son nom sur
la liste des « hommes d'affaires du Panama. » Certains de ces
noms me font d'ailleurs penser à Dupleix. Le gouverneur de
Pondichéry connaissait donc trop bien « les affaires » pour lais-
ser ses fonds ou ceux de ses amis dormir sans rapporter. Il les
plaça dans des entreprises politiques tout comme il les eût placés
dans une cargaison de mousselines du Bengale, de porcelaines
de Chine ou de laques du Coromandel. Ses place mens ne furent
pas tous heureux et ses épargnes ou ses fonds de roulement,
ainsi que vous voudrez les nommer, firent, en langage d'agio,
« la culbute, » se triplèrent, se décuplèrent, se centuplèrent jus-
qu'à ce que le « krach » final emportât l'homme et l'argent.
Mais, au contraire de Lally-Tollendal qui ne put trouver d'es-
pèces pour défendre Pondichéry au nom du Roi, Dupleix ne
s'en vit jamais refuser, et cela jusqu'au dernier jour, parce qu'il
s'agissait toujours de lancer « une affaire, » et que toute la
racaille des traitans, des négriers, des marchands de biens tenait
conseil à Pondichéry.
Et, d'ailleurs, l'or n'était point rare dans l'Inde. L'arbre aux
roupies se couvrait toujours de feuilles sans qu'il fût besoin
d'en écheniller les rameaux. La récolte était trop belle pour que
la vermine réussît à l'absorber. L'or était partout, enfoui dans
les cours des maisons, les puits des sanctuaires, il en sortait aux
premières menaces de la force. Les dieux aux yeux de pierre-
ries n'étaient pas encore aveugles, le scintillement des gemmes
suffisait à éclairer les obscures galeries des vimanas, comme à
Vellore.
Si Jules César entreprit la campagne des Gaules pour se
créer un trésor de guerre avec les dépouilles de ses temples, le
pillage méthodique des pagodes, des palais et des villes pouvait
rendre aux Compagnies anglaise et française le même service.
L'une, non plus que l'autre, n'eut garde de l'oublier. Ce fut une
curée chaude et sans lois. L'Inde du xvin* siècle ne se vit ni
plus ni moins foulée qu'aux époques antérieures, mais elle
n'avait pas encore connu de forbans aussi variés. Il semble que
les écumes de la terre et des flots s'y soient donné rendez-vous
pour mêler leurs violences. Le tourbillon de ces guerres de dé-
tail entraîne les aventuriers et favorise sous couleur d'héroïsme
toutes leurs mauvaises passions. La sentine de l'Europe s'est
déversée sur la patrie de Porus. Seule la triste Amérique a vu
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654 lŒTUE DBS DEUX MONDES.
s'abattre snr elle, au xyi* siècle, une pareille invasion de Bar-
bares. Tous les déserteurs des armées régulières, tous les fier-à-
bras, les « chevaliers » sans ouvrage, tous les fils de famille eo
danger de Bastille et en puissance « d'amie, » tous les « officiers
de fortune, » tous les « petits blancs » et tous les duellistes des
Maseareignes, tous les enfans terribles « envoyés en consomma-
tion, » toutes les modistes et autres dames d'aventures, voilà
pour les peaux blanches. Voici maintenant les créoles et les
métis des îles, et la canaille de l'Afrique: esclaves de Cafrerie ^
I venus à fond de cale, et aussi des Nubiens, des Abyssins et des
nègres; et les hordes de l'Inde septentrionale et moyenne, sans
distinction de sectes: Afghans, Pathans, Rohillas, Pindaris,
Mahrattes, tous les pirates des archipels: Nicobariens, Anda-
mans. Malais de la terre ferme ou des criques de Sumatra, Java-
nais, Balinais, quesais-je encore?
Telle fut l'humanité de choix qui s'agita dans les camps,
entre la multitude des serviteurs et des fournisseurs hindous cl
les troupes européennes racolées, pressées par les sergens de U
Compagnie des Indes, conduites enchaînées jusqu'au port d'eo^'
barqueuïent et plus dangereuses à leurs officiers que l'ennemi-
De ces mercenaires, la misère quotidienne se coupe de rar^
et indigestes ripailles aux jours de pillage. En tous autres temp^i
ce sont les séjours monotones dans les casernes ou les casemate^»
la vie abrutissante des garnisons sans activité, l'oisiveté et l^^
vices qu'elle engendre. Ou bien les travaux écrasans de la guerre»
les marches forcées sous un serfeîl de feu plus meurtrier que ^®
canon des batailles, ou sous les pluies diluviennes qui alom-^'
dissent le guîngan et la serge des uniformes et mettent les arn». ^s
hors de service. La nourriture, toujours insuffisante ou mauvaî^se,
fait souvent défaut. La maraude y supplée quand le pays n'est i^m^
rongé par la guerre, mais les habitudes de violence ensauvag^ent
le soldat et le rendent ingouvernable. Les postes sont mal SP"^
dés et les surprises sont de toutes les heures. La solde, irré ^u-
lièrement payée, fournit des prétextes de mutinerie; et qu^nd
elle arrive par masses, elle est aussitôt gaspillée dans des ov^es
de pau\Te. La maladie est au bout de cette débauche, j>ujs
l'hôpital où les pestiférés meurent à côté des fiévreux.
Ce n'est pas l'exemple des officiers qui remontera le morslde
la troupe. Les plus grands vivent à la façon des nababs, leur
train suffirait à ralentir l'allure de la meilleure armée. Les Sou-
I
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\
mwïï:^^'^'
LETTRES ÉCRITES DU SUD DE l'iNDE. 655
ise et les Richelieu ont fait école juscpi'en Inde. Les bayadères'
t les brahmines raflées dans le sac des pagodes, les jeunes
ausulmanes, les aventurières d'Europe, les négresses des^ îles,
emplacent dans le Deccan les filles d'Opéra que les états-majors
le Louis XV colportent en Allemagne. Chacun vit pour soi,
onge à ses commodités, ménage ses plaisirs et n'obéit à personne.
1 n'est pas de petit lieutenant qui ne tranche du souverain. Les
^errès de garnison se ramasseraient à la pelle.
Où l'indiscipline fleurit, où la concussion s'étale, le refus 4o
ervice n'est paô pour surprendre. Et l'embauchage, l'espionnage,
appel à la trahison sont là pour tenter à toute heure ces forçats
ciinés par la nostalgie dont soufl're même celui qui ne trouve-
ait qu'une cravate de chanvre à son retour au pays. Et puis
es légendes se répètent de ces simples soldats d'Europe qui oçit
rouvé la fortune colossale auprès des rajahs hindous. Le pli^s
>etitprincipiculedu Deccan ou du Mysore couvre d'or les instruc-
eurs anglais ou français, les canonniers, les fusiliers qui viennent
)rendre service. Et puis le plaisir de dominer, d'ètfe maître et
'oi chez l'indigène, le rêve de luxure et d'or qui se grossit à
proportion de la misère endurée, l'illusion des joies du harem
ît du luxe fabuleux de l'Asie. Chacun des exilés devient un
monstre d'insolence et d'orgueil. La fièvre mégalomane de l'ex-
plorateur est un mal qui sévit depuis longtemps chez l'Occi^
lental. Seule, la patience légendaire de l'Inde explique com-
ment ces sauterelles ont pu dévorer le pays à leur gré. Mais tout
5e qui s'écarte est sabré par la cavalerie musulmane oumahratte.
Ze *qui est fait prisonnier est incorporé ou livré à de tels tour-
mens dans les prisons sans air que les rares survivans en sortent
incapables de continuer le métier de soldat. Dans cette guerre
>ans pitié, où la dureté de l'homme n'est dépassée que par Tiur.
clémence du climat, dans cette guerre d'extermination dont il faut
aller jusqu'aux marches turques pour trouver la pareille, l'Euro-
péen ne le cède pas à l'Oriental en procédés ingénieux de cruauté.
Au reste, les armées des deux Compagnies se valent. Le com-
mandement, chez les Anglais, est toutefois meilleur; aussi la
victoire leur est-elle uniformément fidèle. Moins misérable, le
soldat voit sa solde payée à son terme, il reçoit une nourriture
suffisante. Et pourtant les déserteurs inglais sont légion : parmi
les Irlandais se recrutent de préférence les transfuges.
Ainsi sur le grand corps pantelant de l'Inde des Mogols que
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656 REVUE DES DEUX MONDES.
n'a pu ressusciter Aureng-Zeb, s'abattent les mouches ^^
bleues venues des quatre coins du vieux monde. Et comme
n'était pas assez des traitans et des agioteurs de la Compa
des Indes, le financier Law aidait à la décomposition finaL
lâchant sur les établissemens français son neveu, le capitaii
de qui l'on ne peut dire s'il fut plus présomptueux qu'incapab
et de qui l'on ne sait s'il fut victime de la corruption qui é
partout plutôt que du manque de courage. Et Ton se dema
si cette amoralité par laquelle se caractérise le xvm* siècle
fut pas la cause première de toutes les catastrophes qui allai
s'accumuler. Elles emportèrent Dupleix, l'homme atteint d<
folie des grandeurs, faible instrument aux mains d'une Ir
Portugaise ambitieuse, étroite d'esprit, cupide. Cette associât
composée d'un Imaginatif et d'une déséquilibrée, rêva, prétend
certains écrivains, de s'emparer de l'Inde par une série
combinaisons. Mais alors ces combinaisons étaient fondées su:
tels principes que la non-réussite d'une seule entraînait la m
de toutes les autres. Combinaisons d'ailleurs purement pk
niques, puisque Dupleix vécut au jour le jour, à la merci d'i
défaite essuyée par ses partisans, à la merci surtout de la p
tique européenne où dans quelque congrès un seul trait
plume détruisait tout le labeur des coloniaux pour remettre
choses dans le même état qu'avant. Je vous avoue ne pas cr
un seul instant au fameux « Plan de Dupleix. »
L'œuvre de Dupleix fut vaine, et elle ne pouvait pas du
parce qu'il ne trouva pas un seul homme capable de le second
ou disposé à le faire. La bureaucratie a toujours eu sur
hommes d'action l'influence la plus néfaste. Elle paralyse U
efforts, les annihile par ses règlemens minutieux cpii obli{
chacun à demeurer dans la sphère étroite de ses fonctions
spécialisation à outrance détruit les plus brillantes qualités,
condamnant au métier d'administrateur un homme énergie
dont l'ardeur se communiquerait aux troupes et entraînerai
victoire, la bureaucratie met cet homme à la merci de milita
qui peuvent lui être extraordinairement inférieurs. Or les guei
de l'Inde^ à cette époque, étaient avant tout question decourr
l'activité et d'à-propos. Les connaissances techniques ne si{.
fiaient pas grand'chose, et^un sergent de grenadiers les posséd
On s'en aperçut quelque quarante ans plus tard pendant la Ré
lution.
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"'^••'•-W-'?f-¥-^f»f.^
LETTRES ÉCRITES DU SUD DE l'iNDE. 657
Si Dupleix avait eu ces qualités de bravoure et de solidité,
dont il manqua, j'hésite à croire que son sort eût été meilleur.
Les bureaux de la Compagnie l'auraient empêché, bien vite, de
paraître de sa personne à l'armée. Et cela est encore discutable
parce que cette armée était payée par la Compagnie. Dupleix
aurait peut-être pu se rappeler, s'il le sut jamais, que ce fut un
avocat de Venise qui décida de la bataille de Lépante.
Quoi qu'il en soit, le gouverneur de Pondichéry fut extraor-
dinairement mal servi. De ses hommes de guerre, l'indifférence,
l'avidité, l'égoïsme ont été difficilement égalés. Le moins mau-
vais de tous, Bussy, ne pensa jamais qu'à sa fortune, il la rendit
énorme. Et encore, ces officiers pouvaient dire que, dans ces
campagnes d'aventures, ils servaient non point la France, mais la
Compagnie.
Les historiens modernes ont confondiL toujours ces deux
notions. Il ne s'agissait pas, dans la forme, d'une lutte entre
l'Angleterre et la France, mais bien de guerres locales dans les-
quelles les deux Compagnies soutenaient chacune leur prince.
Elles marchaient donc à la solde des princes hindous, leur
fournissaient des troupes, des fonds sur garanties solides. Au
résumé, cette méthode n'était bonne que pour prendre pied dans
le pays, car, plus tard, les Anglais, quoique vainqueurs des
Français qu'ils expulsèrent, durent assurer leurs conquêtes par
de nouvelles batailles. Ils gagnèrent pouce par pouce le ter-
rain indien arrosé du sang de leurs soldats. Cet effort, je doute
que la France l'ait jamais pu essayer. Quant au succès, le siège
de Saint-Jean-d'Acre nous prouve ce que Bonaparte eût pu
gagner en « prenant Tlnde à revers. » Les Anglais prirent
rinde parce qu'ils étaient capables de la prendre et surtout de
la garder. Et, pour tout dire, après Waterloo, je doute fort qu'on
eût rendu l'Inde à la France, si elle l'eût possédée. La politique
d'influence n'eût point prévalu contre la politique des résultats.
Le choix des Hindous me semble avoir été fixé peu de temps
avant la chute de Dupleix, et les plus avisés l'avaient déjà
escomptée. Si les Anglais eurent le meilleur, c'est qu'ils nous
vainquirent à rheure utile. Ayant pour vertus principales la
mollesse et la perfidie, les Indiens ne respectent que la force et
principalement celle qui leur paraît offrir des garanties de durée.
Le jour où ils virent une grosse armée française mettre bas les
armes sans tirer un coup de fusil, quand ils virent son comman.
TOMl ZLni — 1908. 42
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658 REVUE DES DEUX MONDES.
daut livrer son prince qui demandait àso battre, (fen fut fa.^
notre prestige moral. Dupleix eut beau parader sur son éléphanl
housse d or, il ne put empêcher les Hindous de décréter sa
déchéance. L'abandon de Ghunda-Sahib par Law, à Sriringam,
déshonora la France dans Tlnde du. Sud. Dupleix était perdu
logiquement...
Ceci étant bien entendu pour éclaircir le récit qui va suivre,
j'ajoute que la combinaison de Dupleix péchait par la base,
parce qu'il abonda toujours en illusions à l'égard des Hindous.
Ghunda-Sahib, pour employer une' locution familière, lui « cla-
qua dans la main. » Aussi imprévoyant et léger qu'Oriental sur
terre, ce prince, à peine sorti de Pondichéry, allait travailler à
se créer de nouveaux ennemis, conmie si Mohammed-Ali et les
Anglaisne suffisaient pas à son ardeur guerrière. Mozzufer-Singh et
Chunda-Sahib avaient laissé à Pondichéry l'argent de Dupleix. Ils
l'avaient laissé aux mains des pourvoyeurs de leur luxe et de leurs
plaisirs. La splendeur quasi impériale dont brillait Dupleix avait
piqué d'orgueil le soubab et le nabab. Ne voulant pas qu on pût
dire que le « Frangui » avait éclipsé les princes natifs, les deux
compères ne ménagèrent ni l'or, ni l'argent, ni la piaflfe. Pou-
vait-on attendre autre chose, en saine raison, de ces dignitaires
d'un pays où le plus modeste soudra se croit, encore aujour-
d'hui, engagé d'honneur à se ruiner pour les noces de son fils?
Chunda-Sahib et Mozzufer-Singh laissèrent donc Pondichéry
derrière eux, le cœur certes moins léger que la bourse. Ils par-
taient bien munis de troupes françaises, de cipayes, d'artillerie
de siège, et aussi d'un officier, M. Duquesne, qui devait diriger
les opérations. Mais ils n'avaient plus une roupie vaillant. Et
la solde des troupes, leur tiourriture ne sont pas choses qui se
règlent avec des promesses. Chunda-Sahib, ainsi dénué du nerf
de la guerre, eut une inspiration de génie : 1b roi de Tanjore,
dont la capitale était sur la route de l'armée, méritait cette répu-
tation qu'on lui prêtait d'être le souverain le plus riche de cette
région de l'Inde. Il ne s'agissait que de le rançonner au pas-
sage. Un prétexte s'offrait. Tributaire du Mogol de Deli, Pertab-
Singh ne s'était pas acquitté. Si Mozzufer-Singh, soubab du
Deccan, n'avait pas qualité pour exiger de ce grand vassal le
paiement de l'arriéré, c'était alors que toute hiérarchie dispa-
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LETTRES ÉCRITES DU SUD DE L*INDE. 659
raîssait, et avec die Tordre établi. Gardiens de cet ordre, le sou
bab et son fidèle nabab s'en furent de leur personne sommer le
débiteur du Mogol de payer son dû.
On dit que cette belle résolution fut prise sans le congé dé
Bupleîx. Mais on sait aussi qu'il ne la désapprouva nullement,
(iur, dès qu'il connut le plan des deux associés, il envoya des
instructions à M. Duquesne pour qu'on enlevât rapidement la
ville de Tanjore.
C'est la mode aujourd'hui d'appeler « politique coloniale »
toutes les opérations louches dont profitent certains partis au
delà des mers. Le mot est un pavillon qui couvre la marchan-
dise. Dupleix fut, entre tous, expert en « politique coloniale, »
et celle-ci lui commandait de ne pas abandonner ses cliens, voire
dans un pareil brigandage, du moment qu'ils l'avaient entrepris.
Ainsi les faits lient ITiomme dès qu'il a commencé de marcher
dans la voie oblique, il la doit suivre et subir les conséquences
jusqu'au bout. Dupleix pouvait toutefois se réfugier derrière les
principes et invoquer celui d'autorité. En approuvant Texpé-
dilion de Tanjore, il faisait acte de déférence envers le Mogol.
Du fort où il s'était réfugié avec sa troupe, sa maison et ses
trésors, Pertab-Singh put voir les percepteurs bénévoles de
l'Empereur piller les faubourgs de sa ville. Sachant que le temps
est le grand maître, tenant ses murailles pour solides, assuré de
ne pas manquer d'argent puisque la forteresse renfermait une
pagode où dormaient de fabuleux trésors, il amusa ses ennemis.
Pendant des semaines, ce furent des pourparlers à l'indienne, et
des remises d'acomptes dont l'inégale répartition sema, au pre-
mier jour, la discorde parmi les alliés. Dupleix ne fut pas sans
avoir sa part de ces rançons partielles. La Compagnie française
y gagna du territoire et l'exemption d'une ancienne rente. Mais
le roi de Tanjore procédait avec une telle lenteur que d'autres
négociations qu'il menait avec les Anglais et Nazir-Singh abou-
tirent en temps utile. La Compagnie britannique détacha de
Trichinopoly une petite troupe d'Anglais qui pénétra dans la
forteresse bloquée. Car c'a toujours été la règle, dans ces guerres
indiennes du xvm* siècle, que les secours et les émissaires ren-
traient à volonté dans les places, en sortaient, sans que les assîé-
geans en prissent ombrage. Jamais armées ne se gardèrent plus
mal, ne furent moins à l'aLri d'une surprise.
A la rigueur, cette entrée de quelque vingt Anglais dans la
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661 REVUE DES DEUX MONDES.
forteresse de Tanjore ne dérangeait pas beaucoup Chunda-
Sahib et Dupleix. Mais, chose autrement grave, Nazir-Singh ne
tarda pas à se rapprocher avec une grosse armée. Vous n'avez
pas oublié ce Nazir-Singh, fils du nizam Oul-Moulk et dépossédé
par Mozzufer-Singh : je vous racontai ses déboires quand je par-
lais de Genji. Au seul bruit de son arrivée, les troupes des pro-
tégés de Dupleix se dispersèrent, et leur fuite les porta d'une
traite sous les murs de Pondichéry, où la colonne française les
rejoignit bientôt. Seul M. Duquesne demeura à Tanjore où la
maladie lavait tué.
Dupleix ne se découragea pas pour si peu.
Pareil à tous les Imaginatifs, pareil aux joueurs qui trouvent
le même plaisir dans la perte que dans le gain, pour\Ti que le jeu
dure, il reprit la partie. Vous savez comment il la perdit, com-
ment les Mahrattes menacèrent un moment Pondichéry, com-
ment encore Mozzufer-Singh tomba aux mains de Nazir-Singh,
qui le para aussitôt d'un collier et de bracelets en bon fer; com-
ment enfin la défection des officiers français, mécontens de la
part trop réduite qu'on leur avait allouée, dans le pillage de Tan-
jore, paracheva la ruine de ses intérêts.
Le moindre avantage, pourvu qu'on le fît valoir, suffisait
alors pour compenser les plus graves revers. L'Inde affolée
vivait au jour le jour, tiraillée par ses prétendans. Ses faveurs
variaient avec l'heure. L'élu du matin était remplacé avant le
soir par un plus heureux. La prise de Genji, grossie, amplifiée
avec art, rétablit comme par miraclô le prestige de Dupleix.
Mais, bien que les directeurs de la Compagnie des Indes lui
eussent notifié, de Paris, leur volonté formelle d'une paix géné-
rale et définitive, le gouverneur de Pondichéry ne put oublier
l'affaire de Trichinopoly. Non seulement Mohammed-AH était
toujours vivant, mais Nazir-Singh l'avait nommé nabab du
Camate, et ce nabab, fabriqué contre les désirs de Dupleix, se
tenait en sûreté dans les murs de Trichinopoly, d'où il dénonçait
sa ferme intention de garder la place sans accepter les offres,
sans redouter les menaces. Pareil au Grand Seigneur qui rêvait
de Constantinople, Dupleix voyait Trichinopoly dans ses songes.
Insensible à tous les heureux hasards dont abonda pour lui
l'année 1750, hasards trop nombreux pour que j'essaye de vous
les rappeler, il dirigea une nouvelle expédition contre Trichino-
poly, dès le mois de mars 1751. Ne voulant pas comprendre
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LETTRES ÉCRITES DU SUD DE l'iNDE. 661
qu'il s'engageait ainsi dans une guerre avec les Anglais dont les
forces considérables s'acheminaient déjà vers la ville qu'ils en-
tendaient défendre à tout prix, Dupleix mit en route son éternel
Chunda-Sahib avec toutes ses forces disponibles. Le nabab avait
environ dix mille Hindous ; M. d'Auteuil commandait quatre
cents Français ou soi-disant tels, un petit corps de nègres et
quelques pièces d'artillerie. Cet officier n'était pas sans quelque
mérite, mais il chérissait peu le gouverneur qui l'avait fait
passer en jugement après la désastreuse journée de Valdaour. Et
surtout, fatigué par l'âge et le climat qui s'ajoutaient à une
mollesse naturelle, il ne possédait d'activité physique que ce
que lui en laissaient de continuels accès de goutte. Un podagre
ne peut se lancer dans ces entreprises vives et hasardeuses qui
seules assurent la victoire, en ces pays où l'assaillant déterminé
ne rencontre presque jamais de résistance efficace.
M. d'Auteuil, dès les premiers jours de la campagne, montra
ce qu'on devait attendre de lui. Il manqua, devant Volconde,
l'occasion d'écraser le contingent anglais du capitaine Gingen et
lui ménagea ainsi la possibilité de gagner Trichinopoly. Ce fut
un échec grave, surtout par la répercussion morale. Tandis que
les Anglais secouraient la place en y apportant ,1a confiance,
M. d'Auteuil continuait de se traîner sur la route de Sriringam.'
Enfin il passa le Coleron, prit pied dans l'ile, passa encore la
Cavery, établit ses batteries sur la terre ferme, puis, sans force
contre la goutte, regagna Pondichéry, laissant ses sous-ordres et
Chunda-Sahib continuer les opérations.
Dupleix remplaça M. d'Auteuil par le capitaine Law, protégé
par les directeurs de la Compagnie. Le neveu de l'inventeur du
« système » était de ceux qui ne laissent à personne le soin de
louer leur valeur. Il plut à Dupleix par cette confiance en soi-
même sans laquelle on ne réussit guère à se pousser, il lui plut
par son entregent. Les Anglais, de leur côté, choisissaient leurs
hommes. A Law et à Auteuil ils allaient opposer le capitaine
Clive et le major Lawrence.
Robert Clive ne tarda pas à donner sa mesure. N'attachant
pas à la défense de Trichinopoly l'importance qu'y attribuait 'le
Conseil de Madras, il persuada au gouverneur Saunders que
l'offensive était en tout préférable. Il obtint le commandement
d'une petite troupe choisie, et la portant vivement sur la ville
d'Arcat, capitale de la nababie de Cbunda-Sabib, il y entra sans
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6G2 RtettJfe DÉfe bÈl/X ÎIÔRDÈd.
coup férir, le H septembre 1751. Le résultat ne de fit p«fl
attendre. Abandoanant le siège de Trichinopoly, Chunda-Sabib
conrul à Arcat, dans Tespoir de ia reprendre. Son fils Rajah-
Sahib en assiégea en vain le fort pendant cinquante jours. Paid
il se retira, sous la menace d'une attaque des Mahrattes, ren-
dant ainsi la liberté à Clive qui en profita pour détruire en
détail rincapable Law, toujours immobile devant.Trichinopoly.
Et pourtant jamais la Compagnie française ne posséda,
jusque-là, de si forte armée en Inde : près de 1-00(1 Français,
2 060 cîpayesetSO canons. 30 000 Hindous, dont 15000 cava-
liers, obéissaient à Cbunda-Sahib, et du nabab la valeur person-
ndle ne fut jamais mise en question. Law laissa se rouiller sans
usage ces outils de choix. Sourd aux instructions de Dupleit,
méprisant les objurgations de Chunda-Sahib, il se refusa à
donner lassant, alors qu'aux yeux les moins exercés le «uccès
en apparaissait certain. Cependant les renforts ne cessaient de
grossir les rangs des assiégés, car le plus grand désordre régnait
dans le camp français. Les contingens du roi de Tanjore, la
victime de Qiunda-Sahib, s'étaient avancés des premiers. Pois
ce furent les Mysoriens, partisans de Mohammed-Ali. Leurs
escadrons, tourbillonnant autour des Français, sabraient tes pe-
lotons détachés, détruisaient tes dragons dans des embuscades.
Et les Mahrattes étaient annoncés, et aussi Clive, vainqueur d'an
contingent français i Covrebank, et enfin le major Lawrence &
la tète d'une armée. De toutes parts, les indiens, abandonnant
notre parti, ralliaient les drapeaux anglais. La position naguère
précaire de Mohammed-Ali, l'assiégé de Trichinopoly, devenait
insensiblement la meilleure. L'Inde dravidienne s'orientait vers
le soleil levant, l'étoile de Duplcix pâlissait.
Et quoiqu'on le tint au courant, heure par henre, du
progrès de l'orage qui grossissait derrière lui, Law se refusait à
agir. Puis, tout à coup, il agit, et de telle manière, que rinactkm
eût encore été préférable. Au lieu de distraire de ses lignes; un
gros de troupes pour livrer bataille aux Anglais qui arrivaient
de Madras, il envoya un petit corps, très inférieur en nombre au
scrcours qu'il s'agissait d'arrêter. A 1 500 hommes il en opposait
à peine 700. On peut dire que l'engagement devait se passer à
jportée de son canon de Coilady, sur la rive du Coleron. L'affaire
fut si mal menée qu'elle échoua. Le major Lawrence continua
de s'acheminer vers Trichinopoly dont il n'était plus qu'à dix
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LETTRES ÉCRITES DU SUD DE l'iNDE. 6G3
milles. Sous les yeux de Law qui le manqua encore au passage,
il fit bientôt sa jonction avec le détachement que la garnison
assiégée envoyait à sa rencontre. Law livra alors un combat
d'artillerie où il n'eut pas l'avantage. Les Français durent se
replier, avec pertes, sur le Pain de Sucre, d'où ils purent assister
à l'entrée de Lawrence dans la place.
Quelques jours encore, et Law perdait à nouveau l'occasion
d'infliger au capitaine Daltonune sérieuse défaite entre le Rocher
français et Elmiseram. Dès lors, travaillé par ime sorte de
folie, il annonça que le moment était venu de se retirer dans
l'Ile de Sriringam : toute l'armée y prendrait ses quartiers. Notre
raison demeurerait confondue devant une pareille action si nous
ne comprenions que le misérable commandant s'aperçut enfin
de son eifroyable insuffisance. Il eut peur, en un mot, peur de
Tennemi qu'il se reconnaissait incapable de combattre. La race
dont le sang coulait dans ses veines ne fut point de celles que
réjouit le fracas des armes. Le neveu du financier LaW mit,
avec une prv. lence puérile, l'eau entre lui et les Anglais.
Abandonnant ses positions de terre ferme, Law passa donc
dans l'île de Sriringam, la pagode de Vichnou abrita son armée.
L'assiégeant se constituait assiégé, dans une île où l'ennemi, du
haut de sa forteresse, pouvait observer ses moindres mouve-
mens, le prendre en flagrant délit de manœuvres, et le tenait
sous la menace perpétuelle de son canon. Les renforts que
Dupleix, désespéré, expédia une dernière fois, ne retardèrent
point la catastrophe. M. d'Auteuil quitta Pondichéry avec l'ordre
de remplacer Law dans le commandement et de reprendre le
siège. Il n'atteignit pas Trichinopoly. Clive veillait et ses espions
lui apprenaient chaque jour les actions des Français.
Quand il apprit que M. d'Auteuil était en marche, il se plaça
entre Sriringam et la route de Pondichéry. Et, tel fut son mé-
pris pour Law, qu'il ne lui fit même pas l'honneur de se garder
contre ses troupes. Clive s'installa à Samiavéram, ayant ainsi
Law à dos et d'Auteuil en face. Si Law n'avait pas été frappé de
démence, ou annihilé par la peur, il n'avait qu'à passer le Cole-
ron,. de nuit, à marcher sur Clive, à le maintenir jusqu'à l'arri-
vée de M. d'Auteuil, et alors à l'écraser entre deux feux.
Les dieux do l'Inde, sans doute, pour être encore un peu
maîtres chez eux, ne le voulurent pas ainsi. Law, tout entouré
d'eau qu'il fût, ne l'était point par les Anglais qui se conten-
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661 BEVUE DES DEUX MONDES.
laient de l'observer du Roc. Sans cesse, il recevait des nouvelles.
Avisé de l'approche de M. d'Auteuil qui avait gagné Ottatour, à
quinze milles de Samiavéram, avisé aussi des manœuvres de Clive
qui marchait sur cette ville, il tint entre ses mains la chance
de prendre encore Tennemi à dos. Mais, au lieu de courir à la
bataille avec tout son monde, il se contenta d'expédier 40 déser-
teurs anglais, autant de Français, et 700 cipayes, avec, à leur
tête, un officier inconnu, contre le meilleur des hommes de
guerre que la Compagnie anglaise ait eus à son service.
Un coup de hasard faillit faire réussir cette pauvre combi-
naison. L'espionnage réciproque était à ce point actif, que d'Au-
teuil, avisé du mouvement de Clive, put lui échapper. L'Anglais
reprit, attendant une occasion meilleure, ses quartiers de nuit à
Samiavéram. Les troupes y étaient campées dans deux pagodes.
Celle de la déesse Mariammin abritait Clive en personne, qui,
n'ayant d'autre lit que son palanquin, s'y endormit tranquillement.
Vous savez quelle confusion régnait dans ces armées cos-
mopolites. La foule des non-combattans, porteurs, domestiques,
marchands, charretiers, hommes, femmes, enfans encombrait
les avenues et les places, mêlée aux voitures, aux chevaux, aux
éléphans et aux bœufs. Grâce à l'obscurité, le détachement parti
de Sriringam put se glisser à travers cette multitude et ouvrir le
feu contre les Anglais sans défiance. Les premières décharges
produisirent une épouvantable confusion. Clive n'était pas ré-
veillé que ses soldats 'couraient affolés ou tombaient sous les
coups. Lui-même n'échappa aux balles que par miracle. Se jetant,
sans hésiter, dans la presse, il put rassembler deux compagnies
et se porter, à leur tête, vers la grande pagode où il pensait
qu'une sédition de cipayes venait d'éclater. Ce fut seulement
quand il commanda à ces cipayes de mettre bas les armes qu'il
comprit que c'étaient les Français. Blessé deux fois par un
Irlandais de la troupe des déserteurs, il déchargea ses pistolets
sur son agresseur et le poursuivit jusqu'à la pagode de Mariam-
min. Ce combat de nuit lui réservait de plus grands hasards.
Sous le porche, il fut arrêté par six soldats français qui lui
crièrent de se rendre.
Tout autre que Clive se fût rendu ou fait tuer. Avec le plus
beau sang-froid, il somma les six Français de se constituer pri-
sonniers : « Ils étaient cernés. A la première résistance on les
passerait par les armes. » Des pourparlers s'engagèrent. Quel-
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«^PFI.'TH"
LETTRES ÉCRITES DU SUD DE l'iNDE. 665
ques Français se soumirent. Mais les déserteurs résistèrent sans
demander quartier. Les Anglais se reconnurent^ reprirent l'avan-
tage du nombre, écrasèrent la troupe de Law. Ce qui put
s'échapper de^ pagodes tomba sous les sabres mahrattes. Seul
le corps de M. d'Âuteuil pouvait encore sauver l'armée bloquée
dans Sriringam. Ce dernier espoir s'évanouit. Tandis que Clive
conservait sa position de Samiavéram, un détachement anglais,
sous les ordres du capitaine Dalton, atteignit Oitatour. Démo-
ralisé par tant de hasards contraires, d'Auteuil battit en retraite.
Sans accepter la bataille, il se replia sur Pondichéry. Clive alors
lui donna la chasse, l'atteignit à Volconde et l'obligea à capituler.
Vous connaissez la fin de Law. Il déposa les armes sans
combattre, après avoir abandonné Chunda-Sahib à la générosité
de l'ennemi. C'était mal connaître les us et coutumes de l'Inde.
Le malheureux nabab, dont toutes les troupes avaient fondu
par la désertion, se remit aux mains du général de Tanjore.
Suivant une convention dont le Tanjorion jura solennellement
d'observer les clauses, au reçu d'une grosse somme d'argent,
payée en acompte, la vie de Chunda-Sahib devait être épargnée.
Mais si le roi de Tanjore avait des griefs sérieux contre le pri-
sonnier, Mohammed-Ali en invoquait de plus graves, d'ordre
politique. Il lit mettre aussitôt à mort son compétiteur, sans que
le major Lawrence intervînt dans le conseil même par un mot
pour sauver Chunda-Sahib. Law livra quelques heures après ses
3000 soldats et leurs officiers, ses 40 canons et tout son matériel h
Lawrence. Il y avait un an, moins quelques semaines, que l'expé-
dition de Dupleix était partie de Pondichéry pour Tri chinopoly...
Le major Lawrence a été enterré à Westminster. Sur sa
pierre tombale se voit, gravée, la figure de ce Roc de Trichino-
poly qu'il défendit contre les Français. Quant à sa* victime, elle
repose dans un tombeau de style mauresque, non loin de la
station du chemin de fer. On dit que le dôme en fut construit
par les ordres de Chunda-Sahib lui-même, aux temps de sa pros-
périté, et qu'il emprunta sans remords aux pagodes d'alentour
les matériaux de cette construction.
Madura, octobre 1904.
On rapporte que Yillemain, hanté par une conspiration
universelle des jésuites, en voyait quelques-uns, à toute heure,
embusqués sur son passage. Au contraire de l'illustre pair de
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666 REVUE DES DEUX MONDES.
France, ma seule crainte, en arrivant à Madura, était de
pas rencontrer de jésuites. A peine descendu du train, je i
précipitai dans une voiture et ordonnai au « Malabar » de trotl
vers la c^ jésuitière. » L'hospitalité que j'avais reçue à Trichino
poly ne me laissait aucune crainte sur Faccueil que je trouverai
à la succursale. La mission de Madura est un modeste établi?
sèment perdu sous d'épais feuillages. Le premier Père qui m'
reçut était pour moi un très ancien ami. Je ne l'avais jamais vu
ce Révérend Père Fabre;mais, depuis dix ans, je ne connaissais
que ce nom qui s'attache à tant de découverte^ intéressanteis
Le missionnaire naturaliste, que je croyais perdu, sans espoi:
de retour, dans les montagnes de Ramnad, dans le fin fond di
Sud de la péninstile, se dressait devant moi. Sans perdrd une
minute nous montâmes dans sa charrette à bœufs qui nous mena
bon train, jusqu'à la pagode de Vichnou dont j'avais bien juste
le temps de visiter les enceintes. Quelques heures à peine m'ap-
partenaient avant mon départ pour Tuticorin où je devais m'em-
barquer le soir même.
De cette pagode, la beauté a été louée par nombre d'obser-
vateurs dignes de foi, et je ne vais pas à rencontre. N'était l'af-
freux badigeon blanc et rouge qui la bariole par bandes alter-
nées, dans le sens vertical, en l'honneur du bon Vichnou, le
monument ne manquerait ni d'éléganoe ni de grandeur. Mais,
hélas! tout, parois, piliers, statues, tout ouvrage extérieur est
barbouillé de cinabre et de craie.
Nous tombons au milieu d'une fête majeure. Les dévots
remplissent les mandapams, les cours, s'écrasent sur les degrés
des étangs qu'ils remplissent. Au-dessus de l'eau, que l'on de-
vine, c'est un fourmillement fantastique de torses nus et de têtes
rasées. Dans les galeries, les femmes se pressent par milliers,
drapées de leur pagne national, noir ou bleu foncé, à liteaux
cramoisis. Frêles, mignonnes, claires de peau sous le curcama
qui les farde, ces Indiennes sont parmi les plus jolies qu'on puisse
voir. Le type est plus pur, plus fin qu'à Pondichéry, à caste
égale; les bijoux plus nombreux et plus riches; les faces scintil-
lent, chargées d'or et de gemmes. Ainsi parées, ces petites reines
de Saba courent, se faufilent, s'empressent par groupes, foulant
les dalles de leurs pieds nus dont les entraves d'argent sonnent.
Au voisinage des saintes idoles, elles se poussent, se tassent,
se hissent, se dressent de toutes leurs forces, cramponnées au
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LETTRES ÉCRITES DU SUD DE l'iNDE. 657
piédestal, dans Tespoir d'atteindre les Dieux et de leur présenter
Toffrande. Les marchands installés contre les colonnes ont peine
à satisfaire cette clientèle exigeante qui assiège les comptoirs
et enlève de haute lutte le safran éeariate, la chaux laiteuse, les
guirlandes de roses blondes, les feuilles claires du bétel. Puis on
barbouille les images, on dépose les plantes sur le socle. Mar-
qués de blanc au front, de rouge au cou, Aguini et Virapatrin,
dieux des basses castes, ne reçoivent plus aujourd'hui de sacri-
fices sanglans. Les deux superbes statues en diorite polie dispa-
raissent sous les fleurs. Chacun, chacune, après leur avoir fait
honneur, prend une pincée de la poudre qui les couvre et s'en
frotte le front.
Le Virapatrin de Madura compte parmi les plus remarquables
exemples de la grande sculpture dravidienne... Aussi bien le
temps me manque-t-il pour une étude de détail ; et quelle pitié
d'être esclave de l'heure au milieu de tant d'objets intéressansJ
Tout, à Madura, architectures, sculptures, peintures, tout serait à
noter. Les dernières surtout qui, par leur disposition en registres,
le dessin, l'emploi des couleurs, nous reportent à l'art égyptien ;
à l'art assyrien également, si l'on s'en tient aux chevaux et aussi
à ces colosses sculptés des colonnades latérales. Avec leur barbe
pointue, leur mitre, leur masse, ces grands pions de basalte
semblent venus de Ninive. Les saillies théoriques de leurs
muscles sont bien celles do .tous les types assyriens.
Mais il nous faut parcourir la pagode à telle allure que le
plus beau m'échappe. C'est au passage que je jouis des effets
singuliers de lumière dans les profondes galeries sans vides, sous
les sabots menaçans de bêtes cabrées qui jaillissent du chapi-
teau des pilastres. Au milieu, c'est l'obscurité; aux extrémités,
tout s'éclaire. Le jour frisant caresse les surfaces polies des scul-
ptures; elles palpitent comme animées du souffle de la vie.
Dans les tabernacles à colonnettes ciselées, les niches afTouillées
en dentelle, entre les piliers évidés, tout un monde s'agite. Dieux,
monstres et démons, déesses se guettent, s'appellent, se défient,
se repoussent, se recherchent, s'étreignent, grimaçant, souriant
de joie, de colère, d'amour ou de haine, dans leurs sauvages
enli cemens.
Au-dessus, au-dessous, au tour de cet Olympe de pierre, c'est
un ronflement sourd, un vol doux et mystérieux. Des chauves-
souris grises s'ébattent dans la pénombre. D'autres sommeillent.
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*'"^T^ff^
668 REVUE DES DEUX MONDES.
accrochées en bourse au plafond. Notre guide tire le rideau qui
couvre une fresque, trois chauves-souris s'échappent, tourbil-
lonnent, battent les murs, éveillent les dormeuses qui se mettent
en mouvement. La nuée des ailes dentelées nous enveloppe un
instant. Leurs cris aigus se mêlent aux ricanemens des caca-
toès malais et australiens offerts par les fidèles, aux beuglemens
des vaches qui ruminent agenouillées à l'ombre des corridors,
aux barrissemens des éléphans qui piétinent dans leur bouse,
s'y agenouillent pour mendier.
Les fresques représentent les habituelles divinités poura-
niques et aussi les offrandes que tout Hindou, digne de ce nom,
se -doit de leur prodiguer. Aux pieds des dieux s'alignent, conve-
nablement figurés, les plateaux chargés de fruits, de riz, les
panelles pleines de lai^ jusqu'au bord. Ainsi à chacun est rap-
pelé son devoir. Rien des victuailles offertes n'est perdu. Il existe,
en ville, des catégories de gens auxquels les lois religieuses
ont conféré le droit d'en vivre.
Et toujours courant, ou bien roulant en charrette, nous con-
tinuons la visite des « curiosités » de Madura. Nous passons
devant la seconde pagode de Yichnou. Celle-là s'étend dans une
île verdoyante, au milieu d un vaste étang dont l'enclos porte
l'éternel badigeon blanc et rouge, cher à l'époux de la déesse
Lakmi. Nous avons parcouru les hautes salles du palais de Ti-
roumal Nayaka, élevé au xvu« siècle sous la direction d'Euro-
péens comme on sait. Mais tout cela est décrit dans les manuels,
et il me restait juste une heure pour regagner la ville, la gare et
prendre mon train. Les allures rapides, chères aux touristes,
globe-trotters, coureurs de croisières, collectionneurs d'instan-
tanés, automobilistes et autres agités; ces allures chères à ceux
qui veulent tout connaître de la terre, en un voyage de deux
mois, au plus, ces allures précipitées ne m'ont jamais convenu.
Aussi ne vous dirai-je rien de plus, aujourd'hui, sur la ville de
Madura.
Maurice Màindron.
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"W^^W^
LA mmm mmm et uiterairë
A LA
CONFÉRENCE DE BERLIN
« Chaque fois, a dit un jour Ferdinand Brunetière, qu'appa-
raît une œuvre d'imagination originale et forte, un roman par
exemple, je vois dans Tannée même affluer des manuscrits, qui,
avec Tinconscience la plus naïve, reproduisent simplement cette
œuvre ; Tinstinct de Fimitatign est tout-puissant dans le domaine
des ouvrages de Tesprit. » L'imitation ast en effet partout. Pra-
tiquée comme le disait Brunetière, elle reste un jeu inoffensif
et puéril ; mais entreprise systématiquement, elle porte au droit
de l'auteur qu'on copie l'atteinte la plus grave. EUe menace les
producteurs intellectuels dans la création qui est leur bien, tout
comme le pillage et le vol menacent les propriétaires de biens
matériels. Elle offre même un danger plus grand ; car elle se
consomme sans effort et sans violence : — iLsuffit, devant la
vitrine d'un de nos joailliers de prendre en quelques coups de
crayon la forme nouvelle d'une parure et la disposition des'
pierres. Elle peut surtout se réaliser d'un pays à un autre et
depuis le bout du monde, sans déplacement et isans frais : — il
suffit de recevoir à New- York, k Pétersbourg un roman fran-
çais qu'on traduit, une partition qu'on publie, une comédie qu'on
fait jouer en toute tranquillité.
Dans l'étendue de leurs territoires, les diverses nations du
globe se sont inquiétées de prévenir et de réprimer ces attentats.
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670 &ISVUE DBS DEUX MONDES.
La première, en 1793, la France avait protégé la propriété litté-
raire et artistique : au cours du xix* siècle, son exemple a été
suivi par la plupart des peuples civilisés, et chacun d'eux a dé-
fendu ses nationaux contre le pillage de leurs œuvres. Reste
le pillage international, plus redoutable à cette heure avec
la facilité des voyagea, la promptitude des échanges. C'est seu-
lement en 1886 que certains États de l'Europe se liguèrent
contre lui. De leurs études et de leurs discussions sortit la
fameuse « Convention de Berne, » par laquelle chaque pays de
rUnion/ étend aux auteurs des autres pays adhérens les garanties
jusque-là réservées à ses nationaux. U est permis de dire que la
Convention de Berne a été un des actes de probité et de haute
utilité qui font le plus d'honneur à la civilisation ; elle a fixé en
formules juridiques les progrès déjà acquis, et préparé en
môme temps pour l'avenir d'autres progrès. Depuis vingt ans
qu'elle existe, nos écrivains, nos auteurs dramatiques, nos
artistes, nos savans pourraient dire les profits moraux, les profits
pécuniaires qu'elle leur a donnés, en garantissant dans les pays
de l'Union le respect de leurs œuvres, en leur permettant, pour
chaque édition ou chaque représentation, en Allemagne, en
Belgique, en Suisse, etc., de percevoir les mômes droits^ de
toucher les mêmes sommes que les auteurs allemands, belges,
suisses, etc. Mais ce n'est pas tout^ il avait paru, dès 1886^ à
ceux mêmes qui rédigeaient la Conven,tion que l'expérience et le
temps y révéleraient des imperfections, et qu'elle devait donc être
revisée. Elle fut*en effet re visée une première fois, en 1896.
Elle va l'être de nouveau par une conférence qui se réunira le
4 octobre à Berlin. Au point où ont été poussés les travaux sur
la propriété littéraire et artistique, avec le programme de ré-
formes qu'on lui présente, cette conférence dé Berlin sera assu-
rément d'une inxportance exceptionaelle pour les écrivains, les
artistes et les savans, pour tous ceux qui s'efforcent de créer des
œuvres originales et qui vivent de leur pensée créatrice (1).
(1) Les pays adhérens à la Convention de Berne sont les suivans : Allemagne,
Belgique, Danemark, Espagne, France, Grande-Bretagne, Haïti, Italie, Japon,
Luxembourg, Monaco, Norvège, Suède, Suisse et Tunisie. Tous, sauf la Norvège,
ont également adhéré à l'acte additionnel qui résulte de la revision de 4896. Tons,
sauf la Grande-Bretagne, ont accepté en 1896 la déclaration interprétative qpi
accompagna l'acte additionnel.
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LA PROPRIÉTÉ ARTISTIQUE ET UTTÉRAIRE. 671
Les rédacteurs de la Convention de Berne ont été guidés par
un double souci : à quelles conditions Thomme de lettres,
l'artiste, le savant pourront-ils réclamer le bénéfice de la pro-
tection? Quelles œuvres seront protégées? C'est autour de ces
idées que se groupent toutes les règles de la Convention, et c'est
à elles aussi que se rattachent les réformes proposées. En les
étudiant telles qu'elles se formulent dans les textes de 1886 et de
1896, on apercevra du même coup l'insuffisance de leur expres-
sion primitive et comment il est possible aujourd'hui de les faire
jouer librement, avec toute leur force.
Lliuteur français protégé en Angleterre comme un Anglais,
l'auteur allemand protégé en France comme un Français, en un
mot l'étranger désormais pareil au national, voilà bien la pre-
mière idée de la Convention de Berne : conception vigoureuse,
et qui lie les contractans par leurs intérêts réciproques. Mais
ridée n'est passée dans le texte qu'au prix de réserves qui l'atté-
nuent singulièrement.
La Convention est bien faite pour protéger les auteurs des
pays unis, et d'abord en effet elle parle des auteurs « ressortis-
sans aux pays de l'Union. »> Toutefois, presque aussitôt, elle
cesse de considérer l'auteur lui-même, sa personne : elle ne vise
plus que son œuvre, et elle s'attache uniquement au « pa3's
d'origine » de l'œuvre, pour en faire dépendre les conditions et
l'étendue de la protection. Qu'est-ce que le pays d'origine d'une
œuvre? C'est celui où elle a été pour la première fois publiée,
éditée. D'où la première rè^Ie de la Convention : il faut que le
pays d'origine soit un des Etats de l'Union, il faut que l'œuvre
ait été pour la première fois éditée dans un de ces États. Il y a
d'autres règles. L'auteur a fait sa preuve : c'est un Anglais qui a
justifié que son livre, sa partition, son œuvre d'art avait été
édité en Angleterre. Cela suffira-t-il pour qu'en Allemagne par
exemple il obtienne protection ? Non, il y faudra une condition
essentielle : il devra prouver qu'il a satisfait à toutes les forma-
lités exigées par la loi anglaise pour la reconnaissance de son
droit. Est-ce tout, et, ceci prouvé, sera-t-il protégé en Alle-
magne comme un Allemand? Non encore. En aucun cas, dit la
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G72 REVUE DES DEUX. MONDES.
Convention, la durée de la protection ne pourra excéder celle
qui est accordée par le pays d'origine. L'Allemagne accorde bien
protection à Técrivain pendant la vie de Tauteur et trente ans
après sa mort ; mais l'Angleterre ne lui donne que quarante-
deux ans au maximum depuis la publication ; c'est donc seule-
ment pour cette durée, celle du pays d'origine de son œuvre,
qu'il pourra être protégé en Allemagne, où les nationaux ont
une protection plus longue. En résumé, la Convention ne pro-
tège dans les pays de TUni^on, sans considération pour la per-
sonne de l'auteur, que les œuvres éditées pour la première fois
dans un de ces pays. Elle ne les protège qu'à la condition que
les formalités exigées par ce pays d'origine, pour la reconnais-
sance du droit, aient été accomplies. Elle ne les protège enfin
que pour la durée qu'il accorde lui-même, quand cette durée
est la plus courte. On voit ainsi combien l'idée inspiratrice
s'est peu à peu rétrécie, et que l'étranger, en somme, loin
d'être assimilé au national, reste régi par une loi clifTérente.
Ayant ainsi réglé les conditions de la protection, la Conven-
tion «précise les œuvres qui en pourront bénéficier. Il est certain
que ses rédacteurs ont voulu englober toutes les productions
littéraires, artistiques, scientifiques. L'article 4 de la Convention,
revisé en 1896, est ainsi conçu :
« L'expression œuvres lilléraires et artistiques comprend les
livres, brochures ou tous autres écrits ; les œuvres dramatiques
ou dramatico-musicales, les compositions musicales avec ou
sans paroles; les œuvres de dessin, de peinture, de sculpture,
de gravure, les lithographies, les illustrations, les cartes géogra-
phiques ; les plans, croquis et ouvrages plastiques relatifs à la
géographie, à la topographie, à l'architecture ou aux sciences
en général; enfin, toute production quelconque du domaine
littéraire, scientifique ou artistique qui pourrait être publiée
par n'importe quel mode d'expression ou de reproduction »
Il y a, dans cet article, une énumération qu'on s'est efforcé,
évidemment, de faire aussi complète que possible, pour les
lettres, les arts, les sciences; puis une indication générale,
visant toutes les œuvres qui peuvent se rattacher à l'un de ces
trois domaines. L'expérience a montré dans cette rédaction les
inconvéniens que voici : elle engage naturellement le juge à
chercher si Tœuvre qu'on lui demande de protéger figure dans
rénumération de la première partie de l'article ; elle le conduit
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pp^-*^*:
LA PROPRIÉTÉ ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE. 673
ensuite à examiner si l'œuvre, faute de figurer dans Ténuméra-
tion, peut du moins bénéficier de l'indication générale, et si elle
appartient au domaine littéraire, scientifique ou artistique; en
fin de compte, elle autorise le juge, elle l'oblige même à appré-
cier le caractère littéraire, scientifique ou artistique d'un ouvrage.
Or, pour les œuvres littéraires et scientifiques, le magistrat
s'aide suffisamment de ses propres lumières ou de celles des
experts; mais il reste fort embarrassé pour décider du caractère
« artistique » d'une œuvre, et sa décision reflète l'impression,
l'opinion d'un homme incompétent. Il ne peut être question de
lui enlever toute liberté d'appréciation; mais il est souhaitable
que cette liberté soit restreinte, que l'énumération des œuvres
d'art protégées soit plus complète, et que les tribunaux n'aient le
plus souvent, qu'à vérifier si rœu\Te litigieuse s'y trouve
comprise.
La Convention de Berne a visé dans des articles distincts
deux sortes d'œuvres qui ne paraissaient point pouvoir se ranger
dans les dispositions de l'article 4 : ce sont les traductions et les
articles ou publications des journaux périodiques.
L'auteur d'une œuvre protégée est défendu contre toute re-
production ou contrefaçon pendant un certain temps. Mais a-t-il,
au même titre et pour la même durée, le droit d'autoriser ou
d'interdire cette reproduction spéciale qui est la traduction? Ce
droit n'a été admis que sous d'importantes réserves. Il est
accordé sans doute, et une œuvre ne peut pas plus être traduite
que reproduite sans le consentement de l'auteur, mais à la
condition absolue que ce droit ait été exercé, dans un délai de
dix ans, à partir du jour où l'œuvre elle-même a été publiée. Il
faut que, dans les dix ans, l'auteur ait fait traduire son œuvre;
sinon, le droit de traduction tombe dans le domaine public.
D'ailleurs, la condition remplie, non seulement l'auteur garde
pour la traduction comme pour toute autre reproduction son
droit exclusif, mais encore cette traduction, une fois faite, est pro-
tégée à l'égal d'une œuvre originale : elle ne peut donc être
reproduite.
Quant aux journaux et recueils périodiques, la Convention
distingue. S'agit-il d'une nouvelle, d'un roman-feuilleton? Le
caractère littéraire et original s'impose : la protection sera la
même que pour le livre. S'agit-il d'un article de fantaisie ou de
critique? d'une étude? L'auteur ou Téditeur devra réserver
TOME ZLVI1. — 1908. 43
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674 RBYUK PB8 DEUX MONDES.
expressément son droit; on connaît la formule « reproduction
interdite; » faute de réserve, la reproduction est permise, à
condition d'indiquer la source. S'agit-il enfin d'un article de dis-
cussion politique^ d'une « nouvelle du jour, » d'un « fait-divers? »
On suppose ici que l'auteur de l'article souhaite tout le premier
la diffusion de ses idées ; on estime que le fait-divers appartient
à tout le monde. La reproduction est donc permise sans condi-
tion.
Il faut indiquer en terminant que la représentation publique
des œuvres dramatiques ou dramatioo-musicales est interdite»
comme la reproduction, sans la permission de l'auteur. Pour les
œuvres seulement musicales, la protection est moins complète :
inédites, elles ne sauraient être jouées qu'avec l'autorisation àm^
compositeur; mais si ce compositeur les publie, il doit avoir*
soin, pour* conserver son droit, d'interdire expressé\nent, surl^
titre ou en tète de l'œuvre, l'exécution publique.
n
La première conférence de revision s'était tenue à Paris
en 1896. La deuxième va se tenir à Berlin. C'est aux Allemands
qui recevront les délégués, qu'est échu l'honneur de préparer
le programme de cette seconde revision. L'exposé qu'on vient
de lire montre assez que les réformes nécessaires doivent assu-
rer d'abord la réalisation de l'idée première de la Convention de
Berne, « l'étranger pareil au national ; » qu'elles doivent ensuite
étendre la protection à des productions nouvelles, telles que les
(c arts appliqués à l'industrie ; » enfin que la traduction doit être
plus soigneusement réglée, de même que la reproduction et la
représentation des œuvres musicales. Ce sont là en effet les nou-
veautés essentielles proposées par les Allemands.
Le progrès serait à coup sûr considérable qui permettrait
aux juges, dans tous les pays de l'Union, d'appliquer à l'auteur
étranger leur loi nationale, celle qu'ils connaissent et pratiquent
chaque jour. Les Allemands le demandent, et leur projet dis-
pose en même temps, par une conséquence naturelle, que l'au-
teur n'aura besoin, pour être protégé, d'aucune formalité. Cette
double réforme offre le très précieux avantage, d'abord de sim-
plifier la tâche des tribunaux, ensuite de restituer à la protection
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LA PROPRIÉTÉ ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE. 675
soD vrai caractère, qui est de garantir un droit dans la personne
de [auteur, et non suivant le pays d'origine de son œuvre.
Seulement, ces avantages pourraient être payés par un préjudice
qu'il importe de bien voir. La loi nationale est seule ^pliquée :
donc un Allemand ou un Anglais sera traité en Belgique comme
un Belge, en France comme un Français, et réciproquement.
Or il est clair qu'à ce système nouveau de protection, les uns
gagneront, les autres perdront. Qu'un Anglais ou un Allemand
soit en France assimilé à l'auteur français, son bénéfice n!est pas
douteux : il trouve en effet chez nous une protection qui s'étend
à toute la vie de l'auteur et se prolonge pendant cinquante ans
après sa mort : c'est la loi la plus favorable à la propriété litté-
raire : elle dépasse largement la loi anglaise qui, en aucun cas,
n'accorde p|us de quarante-deux ans depuis la première publica-
tion de l'ouvrage, et même la loi allemande qui ne donne, avec
la vie de l'auteur, que trente ans après sa mort. Voilà des avan-
tages évidens. Sont-ils réciproques? En aucune manière : la
France, les pays dont les lois sont aussi larges que la sienne,
Belgique, Danemark, etc., n'obtiennent rien pour leurs nationaux
en échange de la faveur qu'ils reconnaissent aux étrangers ; en
Angleterre, en Allemagne, ieuîs nationaux, d'après le principe
du projet, seront assimilés aux Anglais, aux Allemands, et
n'auront par suite qu'une protection plus courte que celle
qu'Anglais et Allemands trouveront chez eux. Il y a là une
inégalité qui frappe d'abord. Et si l'idée maîtresse du projet alle-
mand séduit par sa simplicité et sa force, il faut bien reconnaître
que la diversité des législations en rend l'application onéreuse
pour les pays à longue protection qui accorderaient plus et rece-
vraient moins.
Quel est le moyen de concilier cette idée séduisante et ces
faits qui la rendent inapplicable? Il est en quelque manière
déterminé par la pensée même d'assimiler les étrangers aux
nationaux : il faut et il suffit que, dans tous les pays de l'Union,
la protection soit pareille, c'est-à-dire que nulle part elle ne soit
soumise à aucune condition ou formalité, et que partout elle ait
une seule et même durée. C'est le vœu auquel s'était arrêté, l'an
dernier, à Neuchâtel, le Congrès de l'association internationale
pour la propriété littéraire. Et s'il parait à première vue un peu
hardi, en fait, quand on y regarde de près, il semble bien que
toutes ces législations trop diverses ne résisteraient pas à un
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676 ^ REVUE DES DEUX MONDES.
effort sérieux ponr les unifier. L'unité, dans l'intérêt des auteurs
comme par respect du progrès, on la cherchera dans la loi la
plus favorable (1), celle de la France, qui donne la vie même de
Tauteur et cinquante ans après sa mort. La durée est pareille
pour la Belgique, le Danemark, la Suède, la Norvège, le
Luxembourg. Restent, parmi les pays de l'Union, cinq États
desquels il faudrait attendre une modification : le Japon, la
Suisse, l'Allemagne, l'Italie, l'Angleterre. Pour ce qui est d«
trois premiers, l'effort ne serait pas considérable : ils admettent
à cette heure, la vie de l'auteur et trente ans après sa mort ; ils
devraient porter ces trente ans à cinquante. Avec eux l'unilé
semble dès à présent certaine. Ils ont chacun, outre les motifs
d*intérêt pratique, des raisons morales également décisives.
L'Allemagne a eu l'initiative de la revision qui va s'opérer :
elle a toujours montré, pour la proteclion des œuvres littéraires
et artistiques, une extrême équité et le plus loyal désir d'en-
tente : elle se trouve ainsi comme engagée à un changement qui,
au surplus, sera largement compensé et dont l'exemple ne man-
quera pas de décider les autres pays. La Suisse est la patrie
même des grands accords internationaux : elle a baptisé du nom
de ses deux capitales, Genève et Ëerne, deux œuvres essentielles
de la civilisation, et la Convention de Berne, qui est sous son
patronage direct, a droit de compter qu'elle aidera plus qu'aucun
autre pays à sa perfection. Le Japon, enfin, s'est empressé de
marquer, par son adhésion à la Convention, le désir de prendre
rang dans l'élite des nations civilisées : on peut donc croire qu'il
sera parmi les plus empressés à accepter tous les progrès.
A l'Italie, à l'Angleterre surtout, leurs lois de protection
font une condition plus difficile. Dès à présent, toutefois, Tltalie
se trouve attirée vers la loi plus libérale de la France. Jusqu'à
aujourd'hui, elle a eu un système protecteur assez complexe :
elle donnait à Tauteur une durée de quarante ans qui pouvait
au maximum comprendre sa vie même ; elle établissait ensuite,
pour quarante autres années, « le domaine public payant, » c'est-
à-dire le droit pour tous d'éditer ou reproduire l'œuvre moyen-
nant une redevance. Cette législation est toujours en vigueur,
mais un projet de loi vient d'être soumis à une commission
(i) La loi espagnole est plus favorable encore, puisqu'elle accorde la vit de
l'auteur et quatre-vingts ans après sa mort. Mais elle a le défaut d*étre isolée;
tandis que la durée de cinquante ans est déjà adoptée dans six pays.
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i^^^iy^"
LA PROPRIÉTÉ ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE. 677
extra-parlementairey et il fixe à la protection précisément la durée
qui sera la base de Vanité, la vie de Tauteur et cinquante ans.
Ainsi, venant de beaucoup plus loin, l'Italie est maintenant toute
proche de l'unité. L'Angleterre, si on n'écoutait que les souhaits
formulés par tous ceux qui s'y intéressent au droit des auteurs,
serait disposée à s'y rallier aussi. Malheureusement c'est pour
elle que la tâche est le plus difficile. Non seulement la durée de
la protection est plus courte chez elle que sur le continent, mais
surtout elle n'a pas une loi de protection, elle en a un grand
nombre, diverses quant aux œuvres qu'elles protègent, quant aux
formalités qu'elles imposent, quant à la durée qu'elles recon-
naissent. Ainsi l'œuvre littéraire ou musicale est protégée pour
une durée maxima de quarante-deux ans à dater de la publica-
tion ; les œuvres de peinture, les dessins, les photographies, ie
sont pendant la vie de l'auteur et sept ans après sa mort; les
œuvres de sculpture pendant un délai de quatorze ans, qui est
doublé si l'auteur vit encore quand il est écoulé. Et les condi-
tions^ pour que le droit soit conservé, varient suivant que l'œuvre
est un livre, un tableau, une sculpture. Comment viendront-elles,
toutes ces lois, se fondre dans l'unité? Il faut sans doute se garder
ici d'espérer trop vite et de désespérer trop tôt. Que l'Angleterre
se présente à la Conférence de Berlin avec la déclaration qu'elle
est prête à adopter la règle type de la vie de l'auteur et des
cinquante ans, il serait vain de le demander. Avant tout, avant
d atteindre à l'unité internationale, il faudrait que les lois an-
glaises fussent unifiées elles-mêmes. Mais ce qu'on peut attendre
de la réunion de Berlin, c'est que les délégués anglais y recueillent
la conviction que l'unité est un idéal nécessaire et extrêmement
avantageux, pour eux comme pour les autres peuples. Ce simple
résultat serait de grande conséquence, car le principal obstacle
à la modification des lois anglaises est venu jusqu'à présent de
l'inertie de l'opinion et du Parlement. Éveiller lattention do
nos voisins, la fixer à cette idée éminemment pratique de la
protection égale pour tous, sans conditions, dans tous les pays,
ce sera la tâche des délégués de l'Allemagne qui ont les pre-
miers proposé « l'indépendance de la protection ; » ce sera sur-
tout celle de la délégation française, qui, en soutenant ce projet,
doit montrer qu'il est subordonné à la condition primordiale de
l'unité des lois.
Il ne faut donc point attendre un texte définitif qui résolve
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■TR^
678
REVUE DES DEUX MONDBS.
tout de suite cette graade question. Mais on est en droit d'e
rer de toutes les bonnes volontés qui vont se rencontrer la
nifestation non équivoque du sentiment que Tanité des lois
nécessaire, qu'elle est possible et que chaque pays y travaill
avec activité. La suppressicm des conditions et formalités, A
fort réduites presque partout, suivra comme d'^le-mtme.
III
Les Allemands proposait plusieurs additions à l'article i (
énumère les œuvres protégées. La principale vise « l'art ap|
que à l'industrie. »
La- difficulté que la Conférence rencontrera ici est conn
de tout le monde. Voici un bouton de porte sur lequel (
sculptée une chimère, une paire de chenets qui représente
des dragons dont la gueule se dresse; ces objets sortent _
l'atelier d'un fabricant français; un Allemand les copie; ^'^ "
Français pourra-t-il poursuivre en contrefaçon? Oui, si (
objets sont des œuvres artistiques ; non, s'ils n'en sont pas. Et
les tribunaux qui ont à juger la question, c'est-ànlire le carac-
tère artistique de Touvrage, diront tantôt oui, tantôt non, sui-
vant que les experts en auront décidé, suivant ce qu'ils en pen-
seront eux-mêmes. Ces incertitudes de la jurisprudence, dont
nous avons été, en Frçmce même, si longtemps victimes, dériveat
de l'étrange distinction qui date d'il y a cent ans, entre l'art pur
et Tart appliqué, entre Tartiste et l'artisan. M. André Michel,
il y a quelque dix ans, dénonçait dans ses « Salons i> du Journal
des Débats cette séparation entre deux sortes d'arts, qui fut d'ail-
leurs funeste à l'une et à l'autre. Elle n'apparatt point, quoi qu on
en ait dit, avec les Académies. Au xvii*, au xviii® siècle, on voit
encore des artistes incontestés s'occuper d'art appliqué; Caffieri,
Gouthière firent de là sculpture d'ornement. Ce ne sont pas les
Académies, m'ab c'est l'académisme, celui de David et de m
élèves qui proclama, avec les droits du grand art, strictement
grec et romain, le devoir des artistes de s'interdire toute œuvre
utile et tout travail d'artisan. Dès lorS on distingua. Les artista
réservèrent leur talent pour le tableau et la statue : les objets à
notre usage, ceux qui nous éclairent, qui nous meublent^ qui
servent à notre table, furent abandonnés à l'invention des simples
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LA PROPRIÉTÉ ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE. 679
fabricans. On saît ce qui en advint, et que Tart pur donna les
œuvres froides de Técole néo-classique, tandis que le > goût du
meuble et de rornement se perdait. A cette distinction esthé-
tique répondait alors, et assez justement, une distinction juri-
dique : l'art pur était protégé dans ses œuvres par la loi de 1793 ;
l'industrie, pour ses dessins et modèles dfe fabrique, par la loi
de 1806. Or, pour conserver son droit, le fabricant est tenu,
avant toute mise en vente, de déposer un échantillon de son
dessin, de déclarer pour quel temps il veut s'en réserver la pro-
priété, enfin de payer une taxe ; l'artiste n'est tenu à rien, qu'à
déposer deux exemplaires, s'il s'agit d'œuvres de littérature ou
de gravtfre, avant de poursuivre ses contrefacteurs. Cette distinc-
tion de l'art pur et de l'art appliqué fut, pour la première fois^
attaquée vers 1860 parle comte Delaborde. Il en montra les
périls: il rappela le passé, le nôtre, celui de la Grèce* Il fut
d'ailleurs très vivement combattu; et, tandis que Beulé lui oppo-
sait en phrases élégantes et vides les droits supérieurs de Tart,
Ingres lui ripostait sèchement: « Maintenant, on veut mêler
l'industrie à l'art. L'industrie, nous n'en voulçns pas. Qu'elle
reste à sa place et ne vienne pas s'établir sur les marches de
notre École, vrai temple d'Apollon consacré aux arts seuls de
la Grèce et de Rome. » Cependant l'union, recommandée par le
comte Delaborde, était trop conforme aux traditions françaises
pour qu'elle ne se fît pas. Elle s'est faite sous nos yeux avec
les belles œuvres de Galle, de Delaherche, de Bigot, de Lalique,
et de tant d'autres qui les ont suivis. Â mesure qu'elle se faisait,
la distinction juridique des lois de 1793 et de 1806 devenait un
non-sens. Il fallait protéger également, dans le bouton de porte
comme dans la statue, la pensée créatrice. Mais la jurispru-
dence était trop bien habituée à décider de la valeur artistique.
On ne pouvait rien attendre d'elle. Il fallait une loi. Cette loi
fut votée en 1902. Il est bien connu qu'elle a été l'œuvre
patiente, obstinée, du président de la Chambre syndicale
des fabricans de bronze, M. Soleau. Elle tient en une phrase :
« le même droit, — celui de la loi de 1793, — appartiendra à
la sculpture d'ornement, quels que soient le mérite et la des-
tination de Vœuvre. )» Désormais la distinction juridique avait
disparu.
Elle a disparu en France, mais elle subsiste dans d'autres
pays. Ce que demandent les Allemands, c'est qu'elle soit partout
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680 REVUE DES DEUX MONDES.
effacée dans les rapports internationaux. Cette propbsitioi
pond exactement à notre loi nouvelle. Elle est d'ailleurs ,.
notre pays d'un intérêt pratique qui se mesure à FacU.
de nos céramistes, de nos verriers, de tous ceux qui cl
chent à mettre dans ^les objets familiers un peu de goût et
beauté. Elle sera énergiquement soutenue par les délégi
français.
La seconde addition du projet allemand. est celle de la pi
tographie. Il n'est pas vraisemblable qu'elle rencontre des rés
tances. Dans tous les pays de l'Union, les progrès de la phol
graphie depuis dix ans, sans avoir l'importance artistique q
liii attachent les photographes, ont réussi du moins à faire d'an
cliché, par le choix du sujet, le soin de l'éclairage, la finesse et
le relief, une œuvre personnelle. La protection de la photo-
graphie résultait du protocole ajouté à la Convention de Berne
en 1896; elle était insuffisante; elle sera désormais complète.
Il faut en dire autant de l'architecture. Depuis 1896, la Con-
vention de Berne protège les plans des architectes, auxquels
elle donne le droit de poursuivre comme contrefacteurs ceux
qui reproduisent leurs plans par le dessin. Ce n'est point assez.
Il est une contrefaçon plus dangereuse qui consiste à reproduire
l'œuvre achevée, la maison, le palais une fois construits, par la
construction d'une maison ou d'un palais semblables. La Con-
vention de Berne ne protège pas les architectes contre ce péril.
En prop'osant de dire non plus « les plans relatifs à l'architec-
ture, » mais « les œuvres d'architecture, » le projet allemand
comble ici encore, avec équité et sagesse, une lacune de la
Convention.
Quant aux journaux et aux publications périodiques, la Con-
jérence de Berlin n'aura à s'occuper ni des romans et des nou-
velles qui sont absolument protégés, ni des faits-divers et des
nouvelles du jour, qui ne le sont pas et ne doivent pas l'être,
mais des articles de discussion politique. D'après la Convention,
ces articles sont assimilés aux faits-divers et aux nouvelles du
jour, et la reproduction n'en peut être interdite. Les Allemands
demandent qu'ils soient détachés de cette classe, et mis au rang
des articles ou études qui en ce moment sont protégés, lorsque
les auteurs ou éditeurs ont expressément réservé leurs droits.
Cette innovation n'est pas très justifiée. La réforme serait sans
doute suffisante, si la Convention exigeait, pour ces articles
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Wlf^Wf^'^
LA PROPRIÉTÉ ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE. 681
comme pour les nouvelles du jour, rindication chiire de la
source, que d'ailleurs les Allemands réclament pour celles-ci.
IV
Ces deux séries de réformes, celles qui ont trait aux condi-
tions de la protection et celles qui augmentent le nombre des
œuvres protégées, font un programme déjà touffu, où l'acti-
vité des délégués pourrait largement s'employer. Mais ce n'est
pas tout, et le programme allemand comprend encore deux ques-
tions : l'une fort importante, relative à la traduction, l'autre fort
délicate, la reproduction de la musique par les instrumens
mécaniques.
Pour la traduction, le projet est net : il réserve à l'auteur le
droit de l'interdire dans les conditions mêmes où il peut inter-
dire toute reproduction de son œuvre. Ainsi disparaît l'obli-
gation pour l'auteur de faire traduire cette œuvre dans les dix
ans de la publication, faute de quoi la traduction est librement
permise. Désormais, sans tenir compte de ce délai, et pour tout
le temps où il dispose de l'œuvre môme, l'auteur resterait maître
de la traduction. Cette réforme serait aussi juste dans son prin-
cipe que profitable aux écrivains. La contrefaçon, en effet, leur
est moins redoutable dans un pays étranger par la reproduction
pure et simple, accessible à l'élite qui connaît leur langue, que
par la traduction qui vulgarise leur ouvrage. On a fait beau-
coup sans doute lors de la revision de 1896. Le texte primitif
de la Convention de Berne réservait pour dix ans seulement à
l'auteur le droit de traduction. En 1896, on a trouvé la formule
de l'acte additionnel : le droit réservé pour la môme durée que
la propriété de l'œuvre, à condition qu'il y ait eu une traduc-
tion dans les dix ans. Mais il peut arriver, il arrive que des
livres ne pénètrent que lentement de leur pays d'origine dans
un pays étranger; c'est l'intérêt môme des éditeurs de ce pays
étranger d'en retarder la diffusion; l'auteur ue s'est pas occupé
de se faire traduire ou plus simplement ou ne le lui a pas
proposé; les dix ans passent; des succès ont attiré l'attention
sur lui; on traduit alors toutes ses œuvres qui datent d'au
moins dix ans, sans qu'il ait à protester. Cette liberté est cho-
quante en elle-même, désastreuse pour Técrivain. La suppri-
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682 fiEVUE DES DEUX MONDES.
mera-t-on comme le proposent les Allemands? On peut pré
ici une discussion très vive. Les divers États de rUnion a
vent en effet à la Conférence avec des idées et des législatio
très variées sur le droit de traduction. Presque tous, on Ta \
ont admis la modification de 1896 à la Convention de BerD
pour les rapports internationaux. Dans leurs lois intérieure
plusieurs, dès à présent, reconnaissent le droit absolu de Taule
sur la traduction, tel qu'il figure dans le projet allemand :
sont la France, l'Allemagne, la Belgique, Monaco, la Tunisi
d'autres, Angleterre, Danemark, Luxembourg admettent cherei
le régime de la revision de 1896 : la traduction pareille à toB
reproduction, sous réserve qu'elle ait été faite dans les dix aL-.
Ces derniers États, moins protecteurs jusqu'ici, pourront être con-
vaincus à Berlin par la France, l'Allemagne, la Belgique qui le
sont davantage. Le nouveau texte aurait ainsi des chances de
recueillir une grande majorité de signatures. Mais deux puis-
sances semblent devoir résister : la Suède et la Norvège. Elles
ont en effet refusé d'accepter la modification de 1896, et elles
en sont encore h la Convention de 1886, la simple protection
du droit de traduction pendant dix années. Comment obtenir
d'elles qu'elles franchissent la distance qui les sépare de la pro-
tection complète du projet allemand, sans s'arrêter au degi*é
intermédiaire où les autres États sont depuis 1896? Il faut l'es-
sayer bien entendu : tous ces autres États y sont grandement
intéressés, et ce serait un beau succès pour l'éloquence de nos
délégués, que de faire accepter à la SuèdB et à la Norvège la
reconnaissance du droit absolu de traduction.
Si toutefois l'accord ne peut se faire, ce demi-échec aura ses
compensation^. On ne saurait oublier que, par delà les États
Scandinaves, il existe de grands, de très grands pays, les Etats-
Unis, TAutriche-Hongrie, la Russie, qui n'ont pas encore adhéré
à l'Union, et qu'il importe d'y attirer. Or des mesures très
strictes, comme la protection absolue du droit de traduction,
seraient de nature sans doute à les inquiéter, à les éloigner. 0"
peut espérer, au contraire, que des règles simples, conmiecell
de la Convention primitive, finissent par leur paraître accep-
tables. Il est donc utile, nécessaire môme de garder, à côté de la
Convention meilleure et plus sévère, préparée par l'Allemagne,
le texte de la Convention de 1886. Les États de l'Union se
trouveront groupés dans l'avenir à peu près comme ils le sont
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m^r
LA PROPRIÉTÉ ÂRTUmQUE ET LXTTÉRAIRE. 683
maintenant. Tous auront adopté le texte originaire^ celui de
1886, et formeront comme un grand cercle, maintenu par le
lien assez lâche de ces règles anciennes. Â c6té, un autre
cercle, plus restreint, réunira ceux qui auront adhéré au projet
allemand en protégeant complètement le droit de traduction.
Ainsi, pour ces derniers États, le progrès ;sera définitif, et Tau*
teur absolument défendu. Cependant il restera, à la disposi-
tion des puissances jusqu'ici réfractaires à TUnion, l'ancienne
Convention de Berne, qui fut et qui demeure comme un premier
essai, limité, facile, pour protéger au profit de Fauteur le droit
de tradturtien. C'est dans le grand cercle des États adhérens
à la CouTnaition de 1886 que ces puissances pourront prendre
place.
La question de la reproduction d'une œuvre musicale sur
des instrumens mécaniques est délicate à cause des intérêts
opposés, ceux des auteurs, ceux des tabricans qu'elle met en
conflit. D'ailleurs, en elle-même, elle se réduit à des élémens
simples. Voici un instrument tel que le pianola qur peut jouer
des partitions d'opéras au moyen de cartonô ou papiers perforés,
tel ({ue le phonographe qui peut reproduire au moyen d'un rou-
leau un air, un chœur, une ouverture'. Il va de soi que nul n'a le
droit, pas plus par ces instrumens que par l'orchestre ou la voix,
de représenter publiquement une œuvre musicale sans le consen-
tement de l'auteur. Pour ce qui est de la représentation, ces
inventions nouvelles n'ont rien changé en France au droit de
rauteur, tel que le protège la loi de 1793. Mais en est-il de
même pour la reproduction? La loi de 1793 interdit la reproduc-
tion : et on ne peut donc, sous peine d'être contrefacteur, éditer
qu'avec Fautorisation du compositeur, sa partition, sa symphonie,
. sa romance. Est-ce ou non éditer, et par suite contrefaire, que
de fabriquer soit un carton perforé dont les trous correspondent
aux notes, soit un rouleau sur lequel les vibrations du phono-
grapbe fixeront un graphique qui ensuite répétera exactement
les sons recueillis? S'il y a édition et contrefaçon, les éditeurs
devront un drœt sur chaque carton, sur chaque disque, au musi-*
eien dont ils auront reproduit l'œuvre; sinon, cartons et disques
seront exonérés de toute charge, et le musicien privé de tout
émolument.
Cette question s'est posée depuis peu, car les inventions de
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681 REVUE DES DEUX MONDES.
ces instrumens perfectionnés sont récentes. Elle aurait com^
en France ane réponse facile, si on n'avait eu qu'à consalte.
loi de 1793 dont les termes «sont si clairs, et la protection
absolue. Malheureusement, il a fallu tenir compte aussi de
loi de 1866. Lors de la signature de son traité de commei
avec nous, la Suisse demanda, au profit de ses fabricans d'insli
mens mécaniques, une faveur, une exception à la règle absol
de la loi de 1793. Son désir fut satisfait, et là loi du 16 mai IS
établit dans les termes suivans Texception demandée :
« La fabrication et la vente d'instru mens qui servent à repi
duire mécaniquement des œuvres musicales légalement pro
gées, ne constituent pas une violation de la propriété art
tique... »
Cette loi avait été vivement combattue au Sénat par Mérimée,
qui y voyait une atteinte au principe de la propriété. Mais les
dangers pratiques ne parurent pas sérieux; la reproduction se
trouvait limitée à l'instrument 4ui-même qui jouait certains airs
et ne pouvait jouer que ceux-là. Au cours de la discussion,
quelqu'un dit bien que dans l'antiphonal de Debain, où les airs
étaient notés sur des planchettes, on allait remplacer ces plan-
chettes par des cartons perforés; on lui répondit : « Cela ne
viendra pas; » et la loi fut votée. Or cela est venu. Les cartons
sont venus, et après ^e carton du pianola, le disque de l'ariston,
le rouleau du phonographe. Les fabricans de tous ces instru-
mens se sont considérés comme couverts par la loi de 1866. Les
ccfmpositeurs ont supporté avec quelque impatience ce qu'ils
appelaient nettement ime contrefaçon; et quand la contrefaçon
s'est étendue avec le développement de l'industrie des phono-
graphes, ils ont fait aux fabricans un procès qu'ils ont perdu
devant le tribunal de la Seine, et gagné en partie devant U
Cour d'appel, dont l'arrêt vient d'être consacré par la Cour de
cassation. 11 faut distinguer, a dit la Cour : la loi de 1866, qui
établit une exception en faveur des instrumens mécaniques,
s'applique même à ces instrumens nouveaux qui ont des organes
interchangeables; seulement, elle ne parle que de la reproduc-
tion d'œuvres musicales ; par suite, elle n'a pas dérogé à loi
de 1793 quant aux paroles. Les phonographes peuvent donc
reproduire librement la musique seule, mais ils ne peuvent
reproduire, sans contrefaçon, ni les paroles seules, ni la musique
avec paroles.
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W^^'^''^^"
LA IIROPRIÉTÉ ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE. 685
Telle est notre jurisprudence au moment où va s'ouvrir la
Conférence de Berlin. Oc Jia Convention de Berne s'était appro-
prié simplement, dans le protocole de clôture de 1896, la dispo-
sition de notre loi de 1866, c'est-à-dire la liberté de reproduc-
tion pour les instrumens mécaniques. Les Allemands proposent
un nouveau texte, qui semble protéger absolument. les musiciens
contre les fabricans et en réalité ne les protège guère. Ce texte
dit d'abord :
« Les auteurs d'oeuvres musicales auront... le droit exclusif
a) de transcrire ces œuvres sur des parties dinstrumens de mu-
sique servant à reproduire mécaniquement les œuvres musi-
cales; h) d'autoriser leur exécution publique au moyen de cçs
instrumens. »
Voilà qui est net : défense absolue de reproduire comme de
représenter, protection absolue du musicien. Voici qui l'est
moins :
« Lorsque l'auteur aura utilisé ou permis d! utiliser Pœtwre
dans les conditions sus-indiquées, toute personne tierce pourra^
en offrant une indemnité équitable y réclamer le droit de transcrip-
tion ou d'exécution publique définis sous les lettres a) et b) de
r alinéa précédent,.. »
Cette seconde disposition détruit à peu près complètement
les effets de la première... Un de nos compositeurs donne un
opéra. Nul n'a le droit ni de reproduire sur un rouleau de pho-
nographe, ni d'exécuter par le même moyen l'œuvre nouvelle
sans son autorisation. Son droit est exclusif, et la protection
complète. Mais il permet à un seul fabricant de phonographe de
reproduire et d'exécuter la partition. Aussitôt tous les fabricans,
moyennant une indemnité, peuvent reproduire et représenter. Le
droit exclusif s est épuisé en s'exerçant et la protection n'assure
plus à lauteur qu'une redevance. La réforme du projet allemand
se résume donc en ceci : l'œuvre, reproduite une fois, jouée une
fois, par les instrumens mécaniques, tombera dans le domaine
public payant, et tout le monde pourra la reproduire et la repré-
senter, en offrant une indemnité équitable, laissée sans doute à
l'appréciation des tribunaux... Est-il besoin de montrer les
dangers de cette solution? Elle a le tort de réunir la reproduc-
tion et la représentation qui doivent demeurer distinctes; et
pour la reproduction, elle met le compositeur à la discrétion des
fabricans. En effet, dès que son œuvre aura été reproduite par
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686 REVU» DE» DEUX MONDES.
l'un d'efiix, il ne pourra refuser de la laisser reproduire par tous
les autres; ne pouvant donner un droit exclusif, il vendra donc
moins cher, et il devra subir les reproductions les plus impar-
faites.
La Conférence de Berlin adoptera-t-elle ce système ou celui
de notre jurisprudence ? Devant elle la question se pose avec
toute son ampleur : est-ce ou non contrefaire que de repro-
duire une œuvre musicale par les instrumens mécaniques?
Le musicien a-t-il ou non le droitexclusifd*autoriser cette repro-
duction ? Ainsi franchement posée, il semble que la question
doive être résolue avec la même franchise en faveur des musi- —
ciens. Deux argumens principaux appuient leur réclamation. La — ,
loi de 1866, loi certainement exceptionnelle, n'a disposé qu'en=ii
vue des orgues de Barbarie et des boîtes à musique, seuls in
strumens alors répandus, et seuls fabriqués par la Suisse qu'oie
voulait favoriser; on n'a prévu ni le pianola, ni le phonographe^
nil'ariston, qui, avec leurs orgaHes interchangeables, permettent
chacun une reproduction indéfiniment multipliée de l'œuvre
musicale, tandis que chaque orgue de Barbarie, chaque botte è,
musique n'en permet qu'une et d'un très petit nombre d'œuvres.
D'autre part, pris en eux-mêmes, le carton perforé, lo disque,
le rouleau peuvent circuler de main en main et assurer à qui-
conque les adapte à l'instrument l'exécution de l'œuvre. La
protection absolue du musicien est donc seule conforme et
à l'idée de propriété et à la nature de la reproduction. Quant
aux intérêts en présence, ceux des fabricans sont à coup sûr
respectables, mais ceux des compositeurs ne le sont pas moins. La
jurisprudence française, en interprétant d'une certaine manière
la loi de 1866, a imposé aux premiers le sacrifice qui pouvait leur
être le plus onéreux; la musique avec paroles, pour laquelle ik
doivent respecter le droit du compositeur, est en effet la source
où ils puisent de préférence, celle que le public préfère, depuis
les airs d'opéra jusqu'à la chanson de café-concert. Que reste-t-il
ainsi à la discrétion des fabricans? La musique seule, et ce sont
les compositeurs de musique sans paroles qu'il s'agit de défendre, •
c'est-à-dire non pas seulement les auteurs de marches militaires,
mais les musiciens qui écrivent pour Torchestre des sympho-
nies, ou pour le piano et le violon de la musique de chambre,
des sonates. Inutile dinsister sur le coûtraste : il est asseï
choquant que les chansons de café-concert soient protégées, et
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LA PROPRIÉTÉ ARTISTIQUE BT LttTÉRAlRE. 687
qu'une symphonie de Franck ou de Saint-Saëns ne le soit
pas. Mais du point de vue des seuls intérêts, il est bien évident
qu'en retirant aux fabricans la liberté de reproduire même la
musique sans paroles, on ne les prive pas d'un gros avantage.
C'est pourquoi il est indispensable que la délégation française,
sans s'arrêter à l'objection de ces intérêts qui ne sont point
sérieusement lésés, défende rigoureuseïnent et l'intérêt des com^
positeurs, et le principe même de la propriété artistique. Il
convient de faire aux musiciens, dont la carrière est si difflcile et
les chances de succès si incertaines, un sort égal à celui des
écrivains. On y arrivera en leur reconnaissant le droit exclusif
de reproduction, et aussi le droit exclusif d'exécution, sans qu'ils
aient besoin, comme maintenant, de se le réserver expressément
sur le titre ou en tête de Tœuvre publiée.
L'Amérique tout entière, et, en Europe, l'Âutriche-Hongrie,
les Pays-Bas, la Roumanie, la Russie, la Turquie, les États bal-
kaniques sont restés jusqu'ici hors de l'Union scellée succes-
sivement à Berne et à Paris. Le vœu de tous ceux qui s'inté-*-
ressent aux destinées de la propriété intellectuelle est d'attirer
ces États dans l'Union. Pour certains, l'heure parait venue; pour
d'autres, elle reste lointaine. Il en est un, en tout cas, dont les
desseins doivent être considérés à part, surtout en France, où
l'on a tant de raisons de lui réserver et d'en attendre des égards
particuliers : c'est la Russie.
Il est presque superflu de rappeler que les échanges intellec-
tuels et artistiques ont précédé de longtemps, entre ce grand
pays et le nôtre, l'alliance proclamée avec tant d'enthousiasme
en 1896, et même la fameuse visite de notre escadre à Crons-
tadt. Longtemps avant, les Russes lisaient George Sand; M. de
Vogtlé, ensuite, rendit populaire en France le roman russe, et
tout l'individualisme de nos romantiques nous revint pensé à
nouveau, enrichi, transformé par le génie de ces grands roman*
ciers, Dostoïevski et Tolstoï. La puissance intellectuelle de ce
peuple, que l'opinion commune distinguait mal de l'Orient, nous
apparut; depuis, elle n'a cessé de rayonner jusqu'à nous. D'autre
part, toute notre littérature, si riche depuis trente ans en
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688 REVUE DES DEUX MONDES.
efforts personnels, en recherches du vrai, en souci d'observd
s'est répandue en Russie où elle a la vaste clientèle de tous I
esprits cultivés. Notre littérature dramatique, en particuli
est l'aliment ordinaire non seulement du théâtre Michel qui
est réservé, mais, on peut le dire sans exagérer, de la major
des théâtres russes qui jouent des traductions de nos pièc<
Dans les arts plastiques, la pénétration réciproqpie se fait peu
peu. Pour la musique enfin, les faits sont d'hier. Les concei
nous avaient donné souvent à admirer des fragmens de gran
compositeurs russes, Moussorgski, Rimsky-Korsakow, Bal
kirew : au printemps dernier, une troupe russe, a représenté
chef-d'œuvre du premier, Boris GodounoVy avec un succte qui
aussitôt décidé les directeurs de l'Opéra à le monter eux-mèm..
en français. Certes, avec l'Allemagne, l'Italie, l'Angleterre, n
échanges intellectuels sont actifs : ils ne le sont pas plus qu'av
la Russie, dont aussi bien la richesse de production et l'inlas-
sable curiosité suffiraient à expliquer notre attrait vers elle
son attrait vers nous.
Or, avec ce pays qui produit si activement, qui consomme si
avidement, qui est notre ami et notre allié, la France est exacte-
ment, pour le respect du droit des auteurs, comme si eH^
l'ignorait, comme si elle lui était inconnue, et bien plus, comn
si un sentiment d'animosité réciproque les portait tous les deux i
à se piller leurs œuvres. Il n'existe pas en effet de traité q
garantisse aux Français en Russie, ni aux Russes en France la 1
propriété de leurs œuvres. La Russie, d'autre part,n'a pas adhér
on Ta vu, à la Convention de Berne. La liberté est donc complè
pour la guerre la plus hardie et la plus désastreuse. i
Ceci est fort étonnant. Cette guerre, il convient de le dire, |
a été jusqu'ici désastreuse surtout pour nous. Nos œuvres li
téraires, romans ou autres, sont traduites ou copiées libremei
Nos œuvres dramatiques le sont aussi, et elles sont joué
partout sans que jamais une redevance puisse être perçue. Au 1
contraire, les auteurs russes peuvent profiler de la ConvenUc"
de Berne ; ils n'ont qu'à publier leurs œuvres dans un pays (
rUnion, l'Allemagne par exemple, un jour ou deux avant 1
qu'elles ne paraissent en Russie ; ces œuvres ont ainsi pour pays 1
d'origine un des États de l'Union, et, suivant l'article 2 de
Convention, elles sont protégées dans tous ces Etats. Quant ai
œuvres de littérature dramatique, elles n'avaient pas à craindre 1
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'."'W^'
LA PROPRIÉTÉ ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE. 68.9
qu'on usurpât en France la liberté de les jouer sans redevance
à l'auteur; on n'en jouait aucune. Les conditions étaient fort
inégales, au détriment de nos producteurs intellectuels.
Cependant, par une indifférence qui se comprend beaucoup
moins en France qu'en Russie, où les questions de propriété
littéraire n'avaient pas éveillé l'attention des pouvoirs publics,
ce fâcheux état d'ignorance réciproque s'est prolongé bien après
lalliance conclue. Il semble que nous soyons à la veille de le
voir disparaître. Deux causes, d'ordre très divers, auront pré-
paré ce changement : les promesses de la Convention de com-
merce de septembre 190S, et plus récemment le succès éclatant
de Boris Godounov.
La Convention de commerce de septembre 1905 est entrée
en vigueur le 16février/l*'mars 1906. Aux termes de l'article?,
le gouvernement impérial de Russie se déclare prêt à ouvrir avec
le gouvernement de la République française des négociations,
dans le délai des trois années qui suivront la mise en vigueur de
la Convention, pour conclure un arrangement touchant la pro-
tection réciproque des droits d'auteur sur les œuvres littéraires,
artistiques et photographiques. Le délai commençait k courir
le 1*' mars 1906 ; il expire donc le 1*' mars 1909. Il n'est pas un
instant douteux que cet engagement aurait été tenu dans tous
les cas; mais il ne comportait, où l'a remarqué, que l'ouverture
de négociations. Or c'est là une formalité sans conséquence, si
on n'apporte pas dans ces négociations le désir qu'elles aboutis-
sent à un résultat positif. Ce désir, depuis deux ans, n'avait point
semblé se révéler chez les Russes; d'ailleurs, ils avaient fait aux
Allemands, aux Autrichiens, la même promesse qu'à nous ; enfîn
ils n'avaient pas encore de loi intérieure nettement protectrice.
Ainsi l'échéance se rapprochait, sans qu'on pût attendre autre
chose qu'un échange de vues qui aurait laissé les deux pays>
dans leurs positions d'absurde hostilité.
C'est alors que de hautes initiatives assurèrent à l'-Opéra les
représentations par la troupe russe du chef-d'œuvre de Mous-
sorgski. La salie s'emplit chaque soir; les feuilles de location
furent couvertes malgré l'élévation des prix, et les recettes se
succédèrent invariables, magnifiques. Il existe en France;
comme on sait, une organisation puissante qui réunit les au-
teurs et compositeurs, ; qui traite avec les théâtres, et perçoit
directement sur les recettes la part attribuée à l'auteur, qu'il
Tom XLYii. ^ 1908. 44
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690 RBYUE DKS DBUX MONDES.
soit d'ailleurs vivant ou mort, Français ou étranger. Sur let
recettes de Boris Godounov, l'Opéra remit ainsi à la Société des
auteurs le pourcentage habituel ; quand la série des représen-
tations fut close, la Société eut entre les mains une somme im-
portante : la seule part des héritiers de Moussorgski s'élevait à
15 000 francs. Et soudain des esprits avisés, dans la Société,
aperçurent que ces 15000 francs serviraient peut-être, mieux
que n'avaient fait démarchés et réclamations, à fixer l'attention
des Russes sur l'utilité d'un contrat de protection réciproque.
Ces 15 000 francs fournissaient un exemple très probant; la
somme était trop faible pour qu'on eût l'air d'exercer une pres-
sion ; elle était assez forte pour forcer les intéressés à réfléchir.
La Société déclara qu'elle gardait la somniepar devers elle, non
point en la confisquant, mais en la réservant pour le jour où un
accord des deux pays aurait assuré dans chacun les droits des
^ auteurs. Et elle disait aux Russes : (( Voyez si nos positions sont
inégales : dans toute l'année écoulée, nos auteurs dramatiques
ont réussi à percevoir chez vous trente-deux francs ; pour quelques
semaines de représentations, les héritiers de Moussorgski tou-
cheraient quinze mille francs. Est-ce raisonnable? » 11 n'est pas
absolument sûr que ce procédé ait été très goûté, et d'abord il
a pu causer quelque mécontentement. Toutefois, il a apporté
une preuve éclatante de l'intérêt que les uns et les autres trou-
veraient à 6'entendre au lieu de se combattre. Cet intérêt a été
parfaitement compris par les Russes, en même temps que leur
dignité s'inquiétait de la situation un peu fausse qui résulte du
désaccord d'aujourd'hui. La démonstration de la Société des
auteurs a donc été des plus heureuses; car elle a servi, comme
on le souhaitait, à éveiller très vivement l'attention de nos amis.
11 importait que leur intelligence, leur sens pratique, leur natu-
relle générosité fussent appliqués à vouloir la convention pro-
jetée. C'est aujourd'hui un résultat acquis.
La Douma est saisie d'im projet de loi sur la propriété litté-
raire qui servira sans doute au cours des négociations avec la
France. Ces négociations ne peuvent tarder à s'ouvrir. La Russie,
qui a pris un engagement identique avec l'Allemagne et l'Au-
triche, traitera-t-elle d'abord avec un de ces pays, ou bien avec
nous? Peu importe, et nous n'avons aucune raison de nous
hâter. Ce qui était indispensable, c'était d'arriver à l'heure de ces
négociations avec la volonté de conclure. Nous avons quelque
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LA PROPRIÉTÉ ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE. 691
raison maintenant, comme on vient de le voir, de compter,
chez les Russes, sur cette volonté. La Conférence de Berlin ne
manquera pas d'accentuer encore ces dispositions. La Russie,
quoique non adhérente à TUnion, y sera représentée. Dans toutes
les grandes assises internationales, elle a joué un rôle prépon-
dérant. Ses délégués cette fois assisteront seulement aux dis-
cussions. Du moins ils y puiseront la certitude que l'œuvre qui
s'y élabore est féconde entre toutes.
La Convention de Berne sortira certainement meilleure des
travaux qui vont se poursuivre à Berlin. Ce sera l'avantage le
plus sensible de cette Conférence. Il en est un autre, moins
apparent, mais aussi sûr, et que l'on a le droit dès à présent
d'escompter. Rien n'est plus utile, pour affermir la paix, que
ces rapprochemens qui assurent d'un pays à l'autre l'estime
réciproque et, sinon de l'amitié toujours, du moins le sentiment
qu'ils peuvent, et doivent travailler ensemble à créer plus de
bien-être et plus de moralité. Nulle cause n'est mieux faite que
celle de la propriété intellectuelle, pour convaincre les hommes
qui la défendent que tous les peuples civilisés ont entre eux un
lien, dont ils sont justement fiers et qu'ils ont à cœur de forti-
fier, celui des droits de la pensée.
Louis Delzo.ns.
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■■■^-"M .■'P^__
LES
METTEURS EN SCÈNE
I
G^était 1 heure du thé à Thôtel Nouveau-Luxe.
Depuis quelques instans Jean Le Fanois se tenait ^à rentrée
d'un des petits salons à boiseries Louis XY qui donnent sur le
vaste hall central. De taille moyenne, svelte et bien pris dans
sa redingote de coupe irréprochable, il avait Tallure narquoise
et légèrement impertinente du Parisien de bonne famille qui
s'est frotté trop longtemps au monde exotique et bruyant des
hôtels élégans et des cabarets ultra-chics. De temps à autre,
cependant, sa figure pdie et nerveuse était assombrie par une
expression d'inquiétude, qui se dissimulait mal sous le sourire
insouciant avec lequel il saluait les personnes de sa connais-
sance.
Plusieurs fois il jeta un coup d'œil impatient sur sa montre;
puis son visage se rasséréna, et il s'avança d'un pas rapide à la
rencontre d'une jeune fille qui venait de franchir le seuil du
hall. Fine et élancée, dans son costume de ville d'une élégance
sobre, elle avait, sur un cou long et gracile, une jolie tète
d'éphèbe, aux lèvres d'un rose très pâle, aux grands joux clairs
et transparens, sous un front intelligent qu'ombrageaient des
cheveux d*un blond doux et indécis. Cherchant le jeune homme
du regard, elle traversait seule la salle encombrée, avec lamine
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^Tf:'
LES METTEURS EU SCÈNE. 693
confiante^ le port de téta Iranquillement audacieux, de la jeune
Américaine habituée à se frayer elle-même un chemin à travers
la vie. Pourtant, à la regarder de plus près, on remarquait que
l'air d'indépendance un peu naïve qui caractérise ses compa-
triotes était adouci chez elle par une nuance de raffinement pari-
sien, comme si un visage au teint trop éclatant eût été adouci
par un tulle léger. Le contact d'une autre civilisation avait
produit chez elle un tout autre elTet que chez Le Fanois : elle
avait gagné, à ce commerce cosmopolite, autant que lui parais-
sait y avoir perdu.
Le jeune homme l'aborda avec un geste de familiarité fra-
ternelle :
— Vous arrivez seule? Vos amies vous ont fait faux bond?
demanda-t-il en lui serrant la main.
Miss Lambart eut un. sourire rassurant, tandis que son clair
regard fouillait la salle. « Mais non, je ne pense pas. Je de-
vais retrouver Mrs Smithers et sa fille dans un de ces petits
salons là-bas. » Elle indiqua du bout de son face-à-main
d'écailie l'enfilade de pièces qui donnait sur le hall. « Si nous
les cherchions, » continua-t-elle ; mais Le Fanois la retint.
« Un instant, je vous prie, dit-il, en baissant la voix, ei en
faisant reculer la jeune fille vers une des grandes baies vitrées
qui s'ouvraient sur le jardin de l'hôtel. — Expliquez-moi ce que
vous leur avez dit de moi, et quel est au juste le rôle que je dois
jouer. » Il hésita; puis, avec un sourire vaguement ironique :
a Enfin, à quel degré d'ambition sociale vos amies sont-elles
parvenues ?
Miss Lambart sourit aussi : « Je les crois bien naïves encore;
dit-elle; mais il faut toujours se tenir sur ses gardes. Les plus
naïfs sont parfois les plus méfians. » Elle lui jeta un coup d'œil
railleur. « Souvenez-vous de la jolie veuve de Trou ville, — celle
de l'année dernière, vous savez? Si vous aviez voulu la pré-
senter à la duchesse de Seslre, le tour eût été joué. »
Le jeune homme haussa légèrement les épaules.
Elle était vraiment trop exigeante, dit-il. Et puis, — et puis,
— était-elle bien veuve, veuve comme on l'entend chez nous, ou
bien avait-elle simplement égaré son dernier mari? Votre pays est
si grand que ces accidens doivent souvent arriver. Son passé
était vraiment trop nébuleux!
La jeune fille eut un petit rire qui découvrit ses jolies dents
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"^•^?f!p
&94 RSTUB DES DBUX MOJAfffSS.
nacrées et régulières sou» le rose pâle des lèvres tm peo tfa{^
miivces. « Oh! quant à e^, vous savez, je ne vous réponds pas
du passé de Mrs Smithers, car je n'ai jamais soulevé les voile»
qui r^itourent. Mais je vous assnre que sa fille est eharmante,
et que vous seriez ki^a diffieile de ne pas en convenir. »
Le jeune homme lui jeta un regard' indéfinissable, oà une
nuance de sentiment semblait se mêler à sa moquerie babftneUe.
-^ Aussi charmante que vous? demanda-t^l en plaisantant.
Les sôureils fontes de miss Lambart se contractèrent sur ses
grands yeux, devenus subitement d'un gris froid et métallique.
— Ah çà! mon cher, — vous sortez de votre rôle. — Du
reste, reprit-elle, en retrouvant sa désinvolture souriante, c'ert
à moi de TOUS l'indiquer. Comme j^ vous le disais, je erois que,
pour le moment, les ambitions de Mrs Smtthers ne se s(mt pas
précisées. Gomme beaucoup d'Amérieaînes trop vite «iriehies,
elle n'a pas su se faire des relations à New-York, et moitié par
dépit, moitié par désir de dépenser son argent, elle s'est jetée sur
le premier paquebot avec sa fille, espérant sans doute se faire une
situation rapide dans un monde oti il suffit que les gens soient
riches et viennent d'assez loin pour qu'on les reçoive sans faire
une enquête gênante sur leur passé I Comme vous le savez, c'est
tout récemment, sur le ti^ni^atlantique qui me ramenait de là-
bas, que j'ai fait connaissance avec Mrs Smithers : et elle m'a
avoué avec une noble franchise qu'efle désirait se lier avec l'aris-
tocratie ft*ançaise. ayant elle-même des goûts aristocratiques
qui lui rendaient la vie insupportable dans une société plé-
l)éienne. — Tenez, la voici, ajouta-t-elle avec son sourire
finement malicieux.
Le Fanois se retourna, et vit une grosse dame aux traits
pâles et bouffis, surmontas d'une coiffure compliquée, sur la-
quelle se balançait un chapeau chargé de la dépouille de toute
une volière exotique. Elle s'avançait vers eux, les épaules écra-
sées sous un superbe manteau de renard argenté, la démarclie
gênée par les plis d'une robe lourde de broderies, et traînant à
la remorque une jeune fille, grande et rose. Celle-ci, qui était
habillée avec la même élégance exagérée que sa mère, tenait à
la main un manchon de zibeline, un porte^monnaie en ^r serti
de pierres précieuses, un face-à-main en brillans, et ses dieveux,
d'un blond invraisemblable, étaient couronnés d'une flore aussi
variée que la garniture ornithologique du chapeau maternel.
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LES MfiTTEURS EN SCÈNE. 695
— Voici Mrs Smithers et sa fille Catherine, reprit Blanche
Lambart ; et Le Fanois, s'avançant à sa suite vers les nouvelle^
arrivées, eut un soupir involontaire :
— Ah ! les pauvres gens, — les pauvres gens !
II
Depuis bientôt dix ans, Jean Le Fanois menait cette vie
assommante et équivoque de lanceur de nouveaux riches dans le
monde parisien. Il s'y était laissé [aller peu à peu, à la suite de
relations accidentellement nouées avec un richissime Américain,
au momrent où Le Fanois lui-même se trouvait dans la dèche.
Comment ce garçon affamé de luxe, habitué depuis sa première
jeunesse à Texistence facile et coûteuse du clubman parisien,
eût-il résisté à l'aubaine inespérée d'une telle relation? Son
nouvel ami, cœur excellent et esprit naïf, ne demandait qu'à
jouir de ses millions en compagnie de quelques amis de choix.
Collectionneur à ses heures, comme beaucoup de ses compa-^
triotes, il sut apprécier les goûts artistiques de Le Fanois, et le
chargea de l'ameublement et des décorations de l'élégant hôtel
qu'il venait d'acheter à un rastaquouère en faillite. Jean fut ravi
de l'occasion de se produire en amateur éclairé, et en acquérant
de beaux objets d'art pour son ami, il trouva un peu du plaisir
qu'il aurait eu à se les offrir lui-môme. Puis il apprit que l'on
pouvait gagner à ce jeu des récompenses plus durables que ce
plaisir altruiste. Il toucha de fortes sommes auprès des brocan-
teurs ravis du client qu'il leur amenait ; et bien que cette trans-
action le gênât légèrement la première fois qu'elle lui fut pro-
posée, il s'y habitua vite, d'autant plus que de grosses pertes au
jeu avaient sérieusement entamé sa modeste fortune.
Il jouissait d'une façon plus désintéressée de la vie d'oisiveté
luxueuse à laquelle il se trouvait mêlé. Les compatriotes dont
son ami était entouré menaient une existence absolument vide,
sans occupations fixes ni relations suivies, — mais avec quel art
ils en cachaient le vide profond sous les dehors d'une activité
effrénée! Croisières en yacht, voyages en automobiles, dîners
luxueux aux restaurans à la mode, après-midi de flânerie élé-
gante & Bagatelle ou à Saint-James, visites aux courses, aux
expositions d'art, soirées aux petits théâtres à l'usage des
touristes avertis, — toutes ces distractions coûteuses et mono-
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•'^xpir^
696 REVUE DES DEUX MONDES.
tones se suivaient et se renouvelaient sans lasser un besoin
d'occupation, hérité d'une ascendance énergique et tenace, qui
avait mis à amasser Targent la même rage d'activité qu'ils met-
taient, eux, à le dissiper. Certes, Le Fanois s'ennuyait souvent
dans ce milieu puéril et flottant. Mais il y trouvait de si douces
compensations ! Non seulement ses transactions avec les anti-
quaires lui donnaient l'occasion d'acquérir à vil prix quelques-
uns de ces charmans objets dont il aimait à être entouré, mais
à force de vivre aux crochets des autres, il était parvenu à réali-
ser quelques économies qui lui avaient enfin permis d'organiser
une existence à lui.
Un beau jour son Mécène mourut, en léguant toute sa for-
tune à des parens d'Amérique. Ce fut ime grosse déception pour
Le Fanois; heureusement, un successeur se présenta bientôt, et
peu à peu il s'habitua à son rôle de metteur en scènes — c'est
lui qui l'avait ainsi défini, — et devint le conseiller attitré des
pèlerins d'outre-mer qu'anime le pieux désir de dépenser leurs
millions au profit des oisifs Pstt*isiens.
Ses liens de famille, et sa personnalité fine et charmante
lui avaient permis de rester en relation avec le vrai monde,
celui qui se tient à l'écart de l'existence cosmopolite ; et Le Fa-
nois jouait le rôle d'intermédiaire entre les transfuges de ce mi-
lieu, ceux que tourmente la soif du luxe et du mouvement, et
\e& explorateurs du Nouveau-Monde qui aspiraient à pénétrer
dans leur société fermée.
Cependant sa tâche n'avait pris des proportions sérieuses, —
il n'était devenu vraiment homme d affaires^ — que depuis qu'il
avait fait la connaissance de miss Blanche Lambart. Cette jeune
fille, rencontrée dans une réunion de la colonie étrangère, l'avait
tout de suite' frappé par son air d'intelligence fine et exempte
de préjugés. Il avait trop pratiqué ses compatriotes, pour ne pas
s'apercevoir très vite qu'elle avait une origine plus distinguée
que la plupart de ceux qui tentaient l'assaut de la société pari-
sienne. Tout en elle décelait une éducation soignée, une facilité
mondaine très grande, la fréquentation habituelle d'un milieu
raffiné. Cependant, il eut bientôt deviné qu'elle vivait, conmie
lui, aux dépens de gens qu'elle méprisait.
Lorsqu'ils lièrent connaissance, miss Lambart était la com-
pagne de voyage d'ime veuve milliardaire de Chicago, qui
rêvait un « beau mariage. » Au premier mot. Le Fanois et
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^i'^^J^^W^"
LES METTEURS EN SCÈNE. 691
miss Lambart s'entendirent pour lancer la dame, et lui chercher
un époux à la hauteur de ses exigences. Mais il faut croire que
la veuve fut aussi peu reconnaissante que le patron de Le Fa-
nois, car, le mariage accompli, elle lâcha miss Lambart, qui dut
se mettre à la recherche d'une autre biebfaitrice. Elle ne tarda
pas à en trouver une, et de nouveau elle demanda secours à Le
Fanois pour lancer sa protégée.
Ce pacte tacite durait depuis trois ou quatre ans. Le
Fanois ignorait toujours quelle triste nécessité avait poussé
la jeune fille à mener ime telle existence.- Était-ce le goût du
luxe, ou le besoin d'agitation continuelle qui anime si souvent
ses compatriotes? Sortait-elle d'une de ces petites villes améri-
caines dont on lui avait décrit l'ambiance triste et mono-
tone, où les femmes se morfondent* dans ime solitude oisive,
tandis que leurs mai-is s'acharnent à amasser une fortune dont
ni les uns ni les autres ne savent jouir? Il croyait plutôt deviner
en elle une des épaves de la grande existence mondaine de
New- York, trop pauvre pour lutter avec le luxe qui l'environ-
nait, trop fière et trop difficile pour s'astreindre à un mariage
médiocre. Mais, quel que fût son passé, elle avait pour Le Fa-
nois un charme singulier et indéfinissable. Jamais il ne lui avait
dit un mot d'amour. Malgré ses allures libres, son vocabulaire
ultra-moderne, il sentait en elle une droiture presque farouche,
qui la défendait, mieux même que son ton d'ironie voulue, contre
toute familiarité.
Ils s'entendaient donc tout simplement en bons camarades,
toujours heureux de se retrouver, et se défendant contre l'humi-
liation de leur complicité secrète en s'en moquant avec une
franchise cynique.
III
Blanche Lambart avait bien deviné : Mrs Smithers et sa fille
étaient des âmes naïves.
La jeune Catherine, surtout, ne demandait qu'à s'amuser,
sans viser un bonheur plus stable. Elle voulait aller aux courses,
au théâtre, montrer ses jolies toilettes dans les sauteries de la
« colonie américaine, » et faire connaissance avec le plus grand
nombre possible de valseurs. Mrs Smithers, cependant, rêvait
déjà pour sa fille l'inévitable mariage ducal. Mais elle compre-
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«9^
REVUE PES DEUX MONDES.
nait bien qu'elle ne saurait comment s'y prendre toute seui
pour réaliser ses aspirations. Tout de suite conquise par le
charme de miss Lambart, elle confia à celle-ci le soin de lui
organiser une existence en rapport avec ses visées mondaines.
La jeune fille s'associa avec Le Fanois pour cette entreprise, et
à eux deux ils eurent vite installé Mrs Smilhers dans l'hôtel du
ci-devant ami de Le Fanois, dont celui-ci avait lui-môme amé-
nagé l'intérieur. Puis on organisa une brillante série de dîners
et de bals, où les amis de Le Fanois se retrouvèrent avec un
plaisir qu'ils oublièrent quelquefois de témoigner à la maîtresse
de maison. Cependant, la jeune Catherine fut remarquée. Mal-
gré sa démarche brusque, sa voix nasillarde, son rire assourdis-
sant, il y avait en elle une fraîcheur, un éclat de \ie et de jeu-
nesse qui faisaient excuser son manque d'éducation sociale.
C'était une « bonne fille, » et on lui savait gré de sa naïveté et de
son humeur joviale.
— On en a tant vu, de ces intrigantes souples et adroites que
vous nous envoyez de là-bas, dit Le Fanois k Blanche, avec
son sourire moqueur. Cette enfant nous repose un peu de ces
physionomies-là. Je crois que ses défauts mômes nous aideront
à la caser.
Ils étaient assis auprès de la table à thé du minuscule salon
de miss Lambart. Depuis deux ans, elle avait pu s'installer à un
cinquième étage dans un modeste appartement, où elle recevait
ses visiteurs avec l'indépendance d'une femme mariée.
— Que voulez-vous? disait-elle, je n'ai de quoi me payer, ni
un mari, ni une dame de compagnie ; il faut bien que je réunisse
toutes ces fonctions dans ma seule personne.
Elle répondit par un sourire à la légère impertinence du
jeuûe homme.
. . — J'avoue, dit-elle, que les compatriotes que nous vous en-
voyons ne donnent pas toujours l'exemple de la fierté démo-
cratique. Mais ne valent-elles pas les maris que vous avez si peu
de peine à leur trouver?
Il ne répondit pas, et elle reprit :
— Je ne sais pas si nous trouverons si facilement à caser la
petite Catherine. Je partage votre avis sur elle, et, pour rien au
monde, je ne voudrais qu'elle fût mal mariée.
Le Fanois réfléchit un instant ; puis il dit :
— Que diriez-vous de Jean de Sestre?
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pv^pr"^-? •'■-*^-,
LES MfiTTE€RS fiN SCÈNE. 699
Elle sursauta.
— Comment? Le jeune prince? C'est Taîné de la famille,
n'est-ce pas ? Il sera duc de Sestre ?
— Parfaitement.
— Et vous croyez?...
— Je le crois sincèrement épris de la charmante Catherine,
et je ne vois aucune difficulté à obt^iir le consentement de ses
panens.
Elle le regardait toujours d'un oeil ébloui.
— Mais c'est ce qui s'appelle vraiment un grand mariage !
dit-elle. Et c'est un brave garçon, n'est-ce pas ?
— Ce n'est pas un génie; mais je crois qu'il sera un mari
modèle, auquel vous pourrez confier votre protégée sans crainte.
Miss Lambart parut réfléchir profondément; puis elle se
leva en soupirant et fit quelques pas dans le petit salon.
— Qu'avez- vous, chère camarade ? demanda le jeune homme,
eu renversant la tète contre le dos de son fauteuil, afin de suivre
des yeux les mouvemens souples et gracieux de la jeime fille.
Elle revint vers lui, et s'appuya contre la cheminée.
— J'ai. . . j'ai, que je pense une fois^de plus au pouvoir effrayant
de Targent. Réflexion frappante, n'est-ce pas? Mats enfin, quand
je songe à cette petite, qui a bon cœur^ j'en conviens, mais qui
n'a en somme ni beauté, ni esprit, ni imagination, ni charme,
et qui, malgré cela, n'a qu'à étendre sa main, — cette grosse patte
rouge et épaisse ! — pour cueillir un beau nom, une belle situa-
tion, et le cœur d'un honnête garçon !
Le Fanois la fixait toujours, avec cette lueur indéfinissable
qui lui venait quelquefois aux yeux en la regardant.
— Tandis que vous, ma pauvre amie, qui avez tout cela...
— Ah ! taisez- vous ! interrompit-elle.
Une vive rougeur lui monta jusqu'aux tempes, et elle alla
brusquement reprendre sa place derrière la table à thé.
Le Fanois haussa les épaules.
— Je croyais que nous avions notre franc parler.
Elle eut un sourire plein d'amertume :
— Eh bien, oui, soit! Je suis lasse, lasse. J'ai trop vécu
parmi les riches et les heureux, j'ai le besoin du luxe dans le
sang... Et dire qu'il faudra recommencer, lutter encore ! Cathe-
rine une fois mariée, Mrs Smithers rentrera probablement en
Amérique pour faire la conquête de New- York. Sinon, la situ^
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700 REVUE DES DEUX ¥0MDE8.
tion de sa fille lui permettra de se passer de mes services. Elle
éclata d'un rire ironique. Ah ! j'en ai assez^ allez!
Le Fanois la regarda un instant avec une nuance de tris-
tesse ; puis il reprit d'un ton gouailleur :
— EnQn, cette fois-ci on vous dotera peut-être, et je vous
trouverai un beau parti.
Ils se regardèrent de nouveau; puis elle dit en souriant :
— Ah ! la dot... la dot rêvée! Combien me faudrait-il,
croyez-vous, pour trouver un parti convenable ?
Il semblait réfléchir.
— Un parti convenable? Pour soixante mille francs de rente
je m'engage à vous trouver un homme qni vous adore.
Elle rougit légèrement, avec un petit ricanement incrédule.
— Un homme qui m'adore? En existe-t-il?
— Tjnisl me! dit-il en se levant; et en attendant, il est bien
convenu, n'est-ce pas, que vous tâterez Mrs Smithers, tandis que
moi je m'occuperai des Sestre ? Je crois que l'aiïaire est bouclée.
IV
Une dizaine de jours plus tard, les deux amis se retrou-
vèrent ; mais cette fois^ci, ce fut dans un des salons dorés de
l'hôtel Smithers. Mrs Smithers et sa fille étaient parties en auto-
mobile pour la journée, et un coup de téléphone de Blanche
avait prévenu le jeune homme qu'elle l'attendrait seule chez
leurs amies.
— Eh bien! cher collègue, dit-il, en serrant la main de la
jeune fille, l'affaire a donc traîné de votre côté ? Du mien, c'est
allé tout seul, je n'attendais qu'un signe de vous.
D*un geste, miss Lambart lui indiqua un fauteuil en face du
sien.
— Ce signe, je n'ai pu vous le faire que ce matin. J'ai eu un
rude combat à livrer.
— Un combat? De quoi parlez- vous? On ne veut donc pas
de mon prétendant?
— Mrs Smithers en voudrait, vous le devinez bien !
Elle eut un pâle sourire.
— Mais il paraît que Catherine a d'autres visées,
— Comment! Cette petite sotte? — il fronça les sourcils. —
Mais alors?
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m^f^^^jv
LES METTEURS EN SCÈNE. TOI
Blanche hosîtait toujours, jouant d'une main distraite avec
les glands de soie qui bordaient les revers de son corsage. Enlin
elle dit :
— Et alors, malgré moi, j*ai pris parti pour Catherine, je
l'ai défendue contre sa mère !
Le Fanois la regarda d'un œil étonné.
— Mais que veut-elle, cette enfant? Je n'y suis plus.
— Mais si, vous y êtes, mon ami, car c'est vous qu'elle
veut!
Elle lui lança cette parole sur un rire moqueur, comme si
elle lui jetait un défi au visage.
Le jeune homme se leva vivement de son siège. Sa figure
avait pâli, et il caressait distraitement sa moustache, comme
pour cacher une contraction nerveuse de ses lèvres.
— Comment? Qu'entendez-vous par là? balbutia-t-il.
— C'est comme je vous le dis. Catherine prétend n'épouser
que l'homme qu'elle aime, et c'est vous* qu'elle aime.
Il restait debout devant elle, appuyant les deux n[iains sur le
petit guéridon surchargé de bronzes qui les séparait.
— C'est moi, c'est moi ? répétait-il.
Blanche eut un petit rire moqueur.
— Voyons I cela vous étonne à ce point ?
— A ce point, et au delà !
Il la regarda brusquement.
— Comment, vous croyez?
— Mais non, mais non! Je sais très bien que voua avez
joué cartes sur table. Seulement, ce n'est pas la première fois,
n'est-ce pas? que Ton s'éprend de vous sans que vous y soyez
pour quelque chose?
Il haussa les épaules avec un geste de mépris ; puis il se
détourna, arpenta une ou deux fois la pièce, et revint se placer
en face de la jeune fille.
— Mais la mère, la mère ne consentirait sans doute jamais?
demanda-t-il brusquement.
Une vive rougeur baigna le visage de Blanche Lambart, et
elle se leva aussi.
— Alors vous, vous consentez? dit-elle, le regardant bien
dans les yeux.
Il rougit aussi, et se mit à tordre ses gants entre ses doigts
nerveux.
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702 R£VUE DES DEUX MONDE».
— Moi, moi? Mais, je n'en sais rien, je demande feule-
ment...
— Eh bien, l'affaire est bouclée. J'ai obtenu le consentement
de Mrs Smithers*
Il la regarda, ébahi.
— Vous l'avez obtenu? Gomment donc? C'est incroyable!
— Mais non. Au fond, c'est une bonne femme. EUe adore sa
petite Catherine ; pour rien au monde, elle ne consentirait à la
rendre malheureuse. A nous deux, Catherine et moi, nous avons
eu vite fait de vaincre ses résistances. Catherine fera un ma-
riage d'amour, et c'est elle, Mrs Smithers, [qui fera le grand
mariage.
Le Fanois poussa un dernier cri d'étonnement.
— Comment, elle? C'est elle qui voudrait épouser Sestre?
— Oh ! je ne crois pas c^'elle aspire à remplacer sa fille.
Mais nous trouverons bien quelqu'un d'un âge plus convenable.
Vous vous en chargerez* n'est-ce pas? Vraiment, elle n'est pas
trop mal depuis qu'elle a maigri et qu'elle porte des robes
foncées.
Blanche s'interrompit vivement.
— J'entends sonner, les voici qui reviennent.
Et, comme Le Fanois regardait autour de lui, cherchant un
moyen de s'évader sans être vu, elle reprit en souriant :
— Non, restez. Vous savez que, dans ce milieui on se dis-
pense de formalités; et j'ai promis à Catherine de vous retenir.
Elle ajouta doucement, en le quittant :
— Elle vous aime follement, soyez bon pour elle, n'est-ce
pas?
Six semaines plus tard, Jean Le Fanois arpentait de nouveau
le salon doré de Mrs Smithers.
Cette fois, il s'y trouvait seul ; mais, quand il eut traversé la
pièce, plusieurs fois en long et en large, et piétiné nerveusement
devant la belle pendule en bronze ciselé qui surmontait la clie-
minée, il entendit derrière lui un léger froissement de jupes, et
se retourna pour aller au-devant de miss Lambart.
C'était la première fois qu'ils se voyaient depuis les fian-
çailles.
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LES METTEURS EN SCÈNE. 703
Le lendemain même de sa dernière conversation avec Le
Fanoisy la jeune fille était partie pour Londres, où elle devait
rendre visite à des amis. Malgré les supplications de Mrs Smi-
ihersy son absence se prolongea bien au delà de la date fixée
pour son retour. Elle écrivit qu'elle était fortement grippée,
puis elle prétexta une lente convalescence qui lui faisait redouter
les fatigues du voyage.
Elle ne se décida à revenir que sur un télégramme lui an^
nonçant que Catherine Smithers était tombée gravement ma-
lade, et elle n'était de retour que depuis quelques heures lorsque
Le Fanois se présenta.
Dès qu'elle parut, il fut frappé par la pâleur extrême de ses
traits maigres et défaits, sur lesquels l'inquiétude qu'elle res-
sentait pour son amie se confondait avec les traces de son indis-
position récente.
— C'est donc bien grave? demanda le jeune honime, après
avoir échangé une poignée de main avec elle.
— Je le crains, hélas! La pneumonie a gagné lautre pou^
mon, et la pauvre petite a une grosse fièvre.
Ils continuèrent k causer à voix basse de la maladie de
Catherine. La pneumonie s'était déclarée la veille seulement, à
la suite d'un rhume mal soigné. Mrs Smithers, affolée, ne quit-
tait pas le chevet de sa fille. Quatre médecins et trois gardes
entouraient la malade de leurs soins, et la mère, au désespoir,
parlait d'appeler un spécialiste de New- York. Pour le moment,
les symptômes étaient bien graves ; cependant, les médecins se
déclaraient dans l'impossibilité de se prononcer avant vingt-
quatre heures sur l'issue de la maladie.
— La pauvre petite vous demande, mais on craint de l'agiter,
et Mrs Smithers m'a priée de lui transmettre quelques mots de
votre part.
Le Fanois avait les larmes aux yeux.
— La pauvre enfant I Dites^ui, dites-lui bien que je... — il
hésita et parut subitement gêné par le regard tranquille de
miss Lambart.
L'ombre d'un sourire moqueur effleura les lèvres pâlies de
la jeune fille.
— Je saurai ce qu'il faut lui dire, reprit-elle avec une légère
nuance d'amertume.
Le Fanois la regarda ; puis il prit sa main, qu'il baisa.
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•704 REVUE DES DEUX MONDES.
— Je VOUS en prie, dit-il. Et elle le quitta.
Deux jours plus tard" la pauvre fiancée mourut. Sa mère, qui,
jusqu'au dernier moment, s'était figuré qu'elle pourrait la sau-
ver à coups d'argent, resta profondément ébranlée par ce dé-
sastre qui, pour la première fois, semblait lui démontrer l'im-
puissance de ses millions. Elle répétait sans cesse à Blanche et
à Le Fanois :
— Mais qu'est-ce que j'aurais pu dépem^r en plus? — et elle
se reprochait de ne pas avoir fait venir )e spécialiste de New-
York, oubliant que la mort était survenue avant qu'il eût pu
arriver. Néanmoins, elle se consola un peu quand elle apprit
que toute la haute société parisienne, émue par la mort tragique
de la jeune fille, avait tenu à assister aux obsèques; et elle fit
chercher une centaine d'exemplaires du Paris Herald^ qu'elle
expédia à ses amis d'Amérique.
Le Fanois et miss Lambart ne se revirent pas après les fu-
nérailles. La jeime fille, reprise par sa grippe, et très attristée
par la mort de Catherine, avait dû s'aliter ; et, le lendemain même,
Mrs Smithers pria Le Fanois de l'accompagner à Cannes, où
elle parlait d'aller cacher son deuil, bien que la saison mon-
daine y battit son plein. Le jeune homme ne pouvait guère
résister à la prière de celle qui avait dû être sa belle-mère, et
miss Lambart resta seule dans le somptueux hôtel où elle s'était
installée en arrivant de Londres.
Des semaines s'écoulèrent. Mrs Smithers n'écrivait point, et
Blanche, sachant que l'orthographe avait pour elle des diffi-
cultés insurmontables, finit par demander de ses nouvelles à
Le Fanois. La réponse de celui-ci se fit attendre toute une
semaine: puis il écrivit de Barcelone, où il était allé en auto-
mobile avec Mrs Smithers, qui cherchait à se distraire par un
petit voyage en Espagne.
Quelques jours plus tard. Blanche reçut de Saint-Sébastien
deux mots griffonnés à la hâte par Mrs Smithers, qui annonçait
son prochain retour, et priait la jeune fille de lui faire préparer
par les couturiers de la rue de la Paix un choix de toilettes
« convenables. » Dans un post-scriptum, elle lui demandait de
chercher chez le bijoutier son sautoir de perles noùres, « seule
parure qu'elle pût songer à porter. » Miss Lambart exécuta ces
commissions, et retourna s'installer chez elle la veille de l'arrivée
de Mrs Smithers.
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LES METTEURS EN SCÈNE. 703
Le lendemain, à l'heure du thé, elle attendit la visite de Le
Fanois, qu'elle avait prié de passer chez *elle. Quand le jeune
homme se présenta, plus pâle et mince que de coutume dans ses
vétemens de deuil, elle alla au-devant de lui avec un sourire où
une pointe d'attendrissement se mêlait à sa tristesse. Le Fanois
fut frappé par le regard doux et lumineux de ses grands yeux
gris. On eût dit que, pour la première fois, de sa vie elle osait
soulever le masque d'ironie qui voilait habituellement ses jolis
traits.
Elle mit la main dans la sienne et le regarda longuement.
— Gomme il me tarde de causer avec vous ! J'ai tant de choses
à vous dire, dit-elle, d'une voix douce et caressante; et elle lui
fit signe de prendre un fauteuil tout près du sien.
Il s'assit silencieusement, et pendant un instant tous deux se
turent; puis, d'un ton ému, elle se mit à parler de Catherine.
Le visage de Le Fanois s'assombrit, et il eut un geste presque
irrité.
— Mais qu'avez- vous donc? dit-elle, étonnée.
Il balbutia : « J'ai que... que l'amour de cette enfant me
pèse, — que j'ai honte de ne pas avoir pu le lui rendre comme
je l'aurais voulu, comme elle le méritait. N'en parlons plus, je
vous en prie. »,
Miss Lambart répondit en souriant :
— Elle ne s'en est jamais doutée, elle vous croyait sincère-
ment amoureux.
Il rougit.
— Vous ne voyez donc pas que j'ai honte de cela aussi?
Elle le regardait toujours avec son sourire attendri.
— Parlons de Mrs Smithers, alors. Je ne l'ai vue qu'un
instant ce matin. Elle était tellement prise par ses fournisseurs
que je me suis sauvée.
Le Fanois baissa les yeux.
— Elle va mieux, elle cherche à se créer des occupations,
dit-il négligemment.
— En effet; et je crois qu'elle y réussira. Elle m'a parlé d'un
déjeuner intime qu'elle compte offrir la semaine prochaine à
un grand-duc de passage à Paris. Ne conmiencez-vous pas à
être de mon avis? reprit-elle, comme Le Fanois se taisait.
— Ne croyez-vous pas que Mrs Smithers fera un beau ma-
riage?
TOME XLVII. — 1908. 45
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706 ' REVUE DES DEUX MONDES.
* — Mais, — vraiment, — il me semble que ce n'est guère le
moment d'y songer..
— Vous croyez? Eh bien ! je ne partage pas votre opinion.
Il me semble, au contraire, que cette pauvre femme a besoin de
se distraire. Elle aimait sincèrement sa fille, mais elle ne sait pas
vivre avec sa douleur. Et puis le deuil lui va si bien. Ses toilettes
noires Tamincissent. Et depuis qu'elle a cessé de teindre ses
cheveux, elle a rajeuni de dix ans. Est-ce vous qui lui avez
donné cet excellent conseil?
Le Fanois fronça les sourcils avec un petit rire agacé.
— Vraiment, chère amie, si vous croyez que je m'occupe à
ce point-là de la toilette de Mrs Smithers !
Miss Lambart sourit.
-r- Si cela vous ennuie de causer de Mrs Smithers, voulez-
vous que nous parlions un peu de moi?
Tout de suite il parut plus à Taise.
— De vous? Vous savez bien que c'est un sujet dont je ne
me la$se jamais.
Elle était assise devant lui, svelte et fine dans sa robe
sombre, qui faisait ressortir la transparence pâle de son teint,
avivait la rougeur des lèvres, mettait des lueurs dorées sur ses
cheveux trop blonds. Le Fanois se dit que jamais elle n'avait été
plus jolie, plus séduisante; cependant, comme il sentait son re-
gard grave se poser doucement sur le sien, il détourna les yeux.
— .Oui, reprit-elle, je voudrais vous parler de moi. J'ai une
nouvelle, — une grande nouvelle, — à vous annoncer.
Il leva vivement la tête.
— Vous vous mariez*?
— Peut-être, c'est possible ; je n'en sais rien !
Elle le fixait toujours avec son regard calme et doux, qui
semblait éclairé par un rayonnement intérieur.
— Vous m'avez demandé, tantôt, de ne pas vous parler de
l'amour de cette pauvre enfant que nous pleurons. Je dois
cependant vous dire qu'elle était si heureuse en se croyant
aimée devons, qu'elle a voulu qu'un peu de son bonheur rejail-
lît sur les autres. Elle savait, la pauvre chérie, que c'était moi
qui avais plaidé votre cause auprès de sa mère, — que j'avais
lutté vaillamment, loyalement pour elle, — et le jour même où
elle est tombée malade, elle m'a appelée chez elle pour m'expri-
mer sa reconnaissance.
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LES METTEURS EN SCÈNE. 707
Le Fanois avait reculé son fauteuil. Il se souleva à demi,
avec un mouvement irré'-i^chi ; puis il se ravisa, et se rassit.
— Continuez, dit-il à oix basse.
— Elle était tellement émue, la pauvre chère petite, qu'elle
avait de la peine à trouver ses paroles ; mais je devinais bien ce
qu'elle voulait me dire, et je Tembrassai, en la priant de se
taire et de se calmer. Alors elle me répondit qu'il lui serait
impossible de jouir de son propre bonheur sans faire ce qu'elle
pouvait pour assurer le mien. Elle me savait presque sans res-
sources, et ne supportait pas l'idée que je continuasse à vivre
aux dépens des autres. Elle avait appris qu'en France une jeune
fille ne peut guère se marier sans dot, et elle me pria d'accepter
une donation qu'elle glissa dans ma main avec ses pauvres doigts
brûlés de fièvre. Sa mine m'inquiétait déjà, et j'acceptai son
cadeau avec un baiser, mais sans même jeter un coup d'oeil sur
le papier. Le lendemain, la pneumonie se déclara, et trois jours
après elle était morte. J'avais serré le papier dans mon écritoire,
et ce n'est que le jour qui suivit l'enterrement que je le regardai.
Elle s'arrêta un instant ; puis elle glissa sa main sous les
dentelles de son corsage, et en retira une feuille pliée qu'elle
remit àLe Fanois.
— Tenez, dit-elle d'une voix tremblante.
Machinalement le jeune homme déplia la feuille, et y jeta
un coup d'œil étonné.
— Un million, un million... balbutia-t-il.
— Ma foi, oui. La richesse de ces gens est invraisemblable.
Ils vous font des donations d'un million comme ils régleraient la
note du boulanger.
Elle se tut, et leurs yeux se rencontrèrent.
— C'est comme dans les contes de fée, n'est-ce pas? dit-elle
avec un petit rire nerveux.
Le Fanois s'était levé, et lui avait remis le papier d'une
main qui tremblait légèrement.
De nouveau, il y eut un silence entre eux. Il était allé
s'accouder à la cheminée, tandis que la jeune fille demeurait
assise, les mains croisées sur les genoux, la tête légèrement
inclinée. Ce fut Le Fanois qui parla le premier.
— Comme je suis heureux pour vous ! Vous n'en doutez pas,
n'est-ce pas? dit-il d'une voix émue, mais sans se rapprocher de
Blanche.
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70 s REVUE DES DEUX MONDES.
Celle-ci leva lentement la tête et le regarda en rougissant.
— Et votre promesse, Tavez-vcus oubliée? demanda-t-elle
en souriant.
— Ma promesse ?
Les joues de Le Fanois se colorèrent.
Elle continuait à l'envisager avec ses yeux profonds et
tendres, qui semblaient chercher à deviner ce qui se passait en
lui. Puis, comme il se taisait toujours, et restait appuyé contre
la cheminée, sans faire mine de s'approcher d'elle, elle pâlit
subitement et se leva.
— Je vois que vous l'avez oubliée en effet, — tant pis! dit-elle,
en s'efforçant de prendre un ton enjoué, que démentaient ses
pauvres yeux subitement voilés de larmes.
Le Fanois, au son de sa voix, se retourna brusquement, et
s'avançant vers elle, lui saisit les poignets d'un geste violent et
passionné.
— Non, non, je ne l'ai pas oubliée, je ne l'ai pas oubliée!
s'écria-t-il, en l'attirant vers lui.
Elle eut un petit cri d'effarement joyeux ; puis, au moment
où elle allait cédera son étreinte, elle le regarda de nouveau, et
se jeta en arrière, en le repoussant de toute la force de ses bras
taidis.
— Mais qu'avez-vous, qu'avez-vous donc? dit-elle d'un ton
d'épouvante.
Le Fanois lui tenait toujours les poignets serrés entre ses
doigts crispés, et ils restèrent ainsi, un instant, les yeux dans les
yeux.
— Jean, qu'avez-vous? Parlez, je vous en supplie! répétâ-
t-elle, haletante.
11 lâcha brusquement ses mains, et se détourna d'elle avec
un geste désespéré.
— J'ai... que j'épouse la mère, dit-il en ricanant.
Edith Wharton.
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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
La réponse du gouvernement allemand à la note franco-espagnole
a produit une impression de détente dont nous ne pouvons qu'être
satisfaits ; elle pose sur un terrain acceptable, au moins comme ter-
rain de discussion, les questions relatives à la reconnaissance de
Moulaï Hafid. Il serait exagéré et prématuré d'en dire davantage.
Nous sommes tellement habitués, de la part du gouvernement impé-
rial, à de brusques mouvemens de bascule, un jour dans un sens et
le lendemain dans l'autre, qu'en toutes choses, avec lui, il nous parait
prudent d'attendre la fin. Sa réponse, d'après le résumé qui en
a été communiqué à la presse, débute ainsi : « Le gouvernement alle-
mand reconnaît, d'accord avec la France et l'Espagne, que la recon-
naissance de Moulaï Haûd doit être dictée uniquement par le souci des
intérêts communs des puissances. En conséquence, il ne s'oppose
nullement à ce qu'on exige de Moulaï Hafid certaines garanties que
ces intérêts rendent nécessaires. » Nous n'avons jamais dit autre
chose, et la note franco-espagnole ne procédait pas d'autres inten-
tions. L'accord ainsi établi au point de départ se maintiendra vraisem-
blablement jusqu'au bout.
Sur aucun point, en effet, il n'y a opposition de principe entre
l'AUemagne et nous. L'Allemagne reconnaît que le nouveau sultan du
Maroc doit prendre à son compte tous les engagemens régulièrement
contractés par ses prédécesseurs, notamment ceux qui découlent
de l'Acte d'Algésiras et des conventions complémentaires, sans en
excepter ceux qui ont pu être pris envers « des personnes privées. »
Le gouvernement impérial fait observer toutefois que ces derniers
engagemens, emprunts ou traités, «n'ont de valeur qu'autant qu'on a
observé, pour les contracter, toutes les prescriptions de l'Acte d'Al-
gésiras. 0 Sans doute, et cela va de soi. Nous ne parlerons pas des
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710 REVUE DES DEUX MONDES.
indemnités justifiées par le bombardement de Casablanca; une com-
mission a été instituée pour en déterminer les chiffres ; on estime
avec raison à Berlin qu'il convient de confirmer ses décisions. Res-
tent les indemnités d'un autre genre, et beaucoup plus considérables,
qui sont dues à la France et à l'Espagne à la ^uite des expéditions
militaires de Casablanca môme et de la Chaouïa! Le gouvernement
impérial n'en conteste nullement la légitimité, et il admet que ce
' soit là une affaire à régler entre l'Espagne et nous d'une part et le
i Maghzen de l'autre, Il se borne à dire 'qu'il est « assuré que les deux
puissances auront égard à la situation financière du Maroc, à Tassai-
nissement de laquelle toutes les puissances ont un intérêt commun. »
Commun, oui; mais égal, non. La France est de beaucoup la princi-
pale créancière du Maroc ; elle est donc plus intéressée que personne
à Tassainissement de ses finances. Si le Maroc venait à tomber au-
dessous de ses affaires, la catastrophe atteindrait surtout nos natio-
naux : aussi apporterons-nous au règlement de cette situation tous
les ménagemens nécessaires.
Dans un autre paragraphe de sa réponse, l'Allemagne se déclare
prête à s'associer aux démarches à faire en conmiun pour demander à
Moulai Hafid qu'il « manifeste publiquement et officiellement sa
ferme intention de conformer au droit des gens sa conduite envers
les puissances étrangères et leurs nationaux, et de prendre sans délai
les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et la liberté de
circulation dans l'Empire chérifien. Le gouvernement allemand dé-
sire seulement qu'on laisse à Moulaï Hafid quelque franchise de
mouvemens pour prendre ces mesures, afin d^éviter le retour de
nouvelles excitations parmi les populations musulmanes qui mena-
ceraient le maintien de la tranquillité et de l'ordre auquel toutes
les puissances ont un commun intérêt. » n y a deux choses dans ce
passage : une obligation imposée à Moulaï Hafid, un conseil adressé
à la France et à l'Espagne. La première partie du paragraphe pour-
rait être insérée telle quelle dans la communication qui sera faite
ultérieurement au Sultan : évidemment, il n'en est pas de même de
la seconde. Mais l'une et l'autre semblent s'appliquer à la partie de
la note franco-espagnole qui demandait au Sultan le désaveu formel
et officiel de la guerre sainte, au moyen de lettres chérifiennes adressées
; par lui aux villes et aux tribus. Nous serons très franc : les gouver-
nemens français et espagnol auraient tort de tenir à leur rédaction.
Un désaveu de la guerre sainte, fait par le Sultan dans les conditions
ci-dessus indiquées, aurait pour lui de graves inconvéniens et n'aurait
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'^^-^
REVUE. — CHRONIQUE. 7 H
pour nous qu.*un médiocre avantage : il ne nous apporterait (ju*une
satisfaction platonique. Que voulons-nous? La sécurité et la liberté de
nos nationaux dans TEmpire chérifien. Qu'avons-nous le droit d'exi-
ger ? Que le gouvernement marocain prenne sans retard les mesures
nécessaires pour les assurer. Tout cela est compris dans la formule
allemande. Si le gouvernement marocain conforme sa conduite aux
principes du droit des gens, nous n'aurons rien de plus à lui deman-
der. Qu'il appartienne d'ailleurs au Sultan de prendre lui-même les
mesures appropriées» nous l'admettons volontiers ; nous croyons,
avec le gouvernement impérial, qu'il convient de lui laisser une cer-
taine liberté d'allures; lorsqu'il aura accepté les conditions qu'elle lui
impose, l'Europe devra lui témoigner de la confiance et l'attendre à
Toeuvre. Aux prises avec de grandes difficultés intérieures, il est
mieux que personne à même d'en bien connaître la nature et de
choisir les moyens de les surmonter. Qu'il reste donc maître de sa
politique au dedans : ce n'est pas à l'Europe à lui en dicter en détail
les conditions. La guerre sainte est le passé ; elle n'a d'ailleurs pas
été bien redoutable; regardons maintenant du côté de l'avenir.
On le voit, sur tous les points l'entente est possible, elle semble
même être devenue facile entre l'Allemagne et nous. Pourquoi ? Parce
que l'Allemagne n'a contesté aucun des principes sur lesquels nous
nous appuyons, et qu'elle s'est bornée à donner courtoisement son
avis sur la meilleure manière de les appliquer. Son avis est souvent
judicieux et il n'est jamais exprimé sous une forme offensive. Nous
ne pouvons pas nous retenir de penser que, s'il en avait été ainsi de
tout temps, beaucoup de difficultés qui ne tenaient pas à la nature
même des choses ne se seraient pas produites. Aussi l'opinion, dans
toute l'Europe, a-t-elle fait un accueil favorable à la réponse alle-
mande. L'approbation a été aussi unanime que l'avait été la dési;)-
proba,tion causée par les premières manifestations de la, poUtique
impériale après le succès définitif de Moulaï Haûd. Ces manifestations
avaient, peut-être été mal interprétées : nous ne rechercherons pas
en ce moment à qui en revient la faute. Quelques journaux, tou-
tefois, font remarquer que la réponse de Berlin ne contient que
des paroles et qu'il faut attendre les actes, ceux-ci n'ayant pas
été toujours d'accord avec celles-là. Sans doute, et nous n'oublions
rien du passé : mais c'est seulement de la réponse dont nous sommes
saisis que nous avons à parler aujourd'hui. A chaque quinzaine suffit
sa peine.
Nous ne serions pas complet si nous ne disions pas un mot
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712 REVCE DES DEUX MONDES.
de la préoccupation nettement affichée pai* TAllemagne de ne per-
mettre à aucune puissance de prendre au Maroc le plus petit pas
sur les autres. Cette préoccupation, nous Tavons, nous aussi,
éprouvée quelquefois, par. exemple lorsque nous avons vu l'Alle-
magne se détacher' du concert général pour se livrer à des actes d'un
caractère tout personnel. Dans sa réponse à la note franco-espagnole
le gouvernement impérial emprunte des armes au protocole pour se
prémunir contre les velléités du même genre qui pourraient se pro-
duire, et il émet l'avis que « les conditions posées au Sultan doivent
lui être présentées par la voie du corps diplomatique à Tanger repré-
senté par son doyen. » Quel est, à Tanger, le doyen du corps diplo-
matique ? Nous rignorons : qu'il soit le représentant d'une grande
ou d'une petite puissance, cela importe peu pour le rôle de facteur
qu'on lui assigne. Personne, à coup sûr, ne fera d'objection au désir
exprimé par l'Allemagne. La valeur d'une note dépend de la manière
dont elle a été faite et des adhésions qu'elle a recueillies beaucoup
plus que du choix de la main qui est chargée matériellement de la re-
mettre : ici d'ailleurs U n'y aurait pas de choix.
Mais l'intention du gouvernement impérial est parfaitement claire ;
on ne veut pas à Berlin, la note initiale ayant été préparée par la
France et par l'Espagne, que le représentant de l'une ou de l'autre de
ces deux puissances soit, pour ce seul motif, chargé de la remettre au
Sultan; on craindrait, si cela arrivait, que la France ou que l'Espagne
ne parût, dans le champ clos marocain, dépasser les autres puis-
sances d'une demi-longueur de tête, ce qui serait très grave. Avant que
le texte de la réponse allemande fût connu, les journaux avaient
annoncé que le droit d'une puissance quelconque à exercer une sorte
de mandat au nom des autres y serait formellement contesté :
ro];>servation dont il s'agit ici est sans doute le produit discret de cette
préoccupation. Nous permettra-t-on de le dire ? Cette préoccupation
n'a pas un caractère tout à fait aussi sérieux que celle dont s'inspirent
d'autres parties du document allemand. 11 est très vrai que, en dehors
de la police qu'elles ont été chargées d'organiser dans les ports, la
France et l'Espagne n'ont reçu aucun mandat des puissances ; mais
n'est-ce donc rien que cette mission dont elles ont été investies d'assu-
rer la sécurité des ports, et n'est-ce donc rien non plus que la recon-
naissance expresse de leurs « intérêts spéciaux » qui a été faite à Al^é-
siras 7 Que la France et l'Espagne n'aient pas une situation privilégiée,
soit, nous l'accordons ; mais c'est jouer sur les mots de ne pas leur
reconnaître une situation particulière. Quand bien môme la conférence
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REVUE. — CHRONIQUE. 'il 3
d'Algésiras n'aurait pas été à cet égard aussi explicite qu'elle l'a été,
l'histoire et la géographie y auraient suppléé : ce sont des forces
qu'on n'a pas l'habitude d'ignorer en Allemagne. La France et l'Es-
pagne étant les proches voisines du Maroc et ayant eu avec lui lés
rapports historiques que tout le monde connaît, rien ne saurait les
empêcher de prendre aux affaires de ce pays un intérêt plus grand
que les autres puissances. Elles ne pourraient s'en abstenir sans s'ex-
poser aux plus graves dangers, dangers qui n'existent ni pour rAlle-
magne, ni pour l'Autriche, ni pour la Russie, ni pour personne.
Quand on nous oppose ici les décisions d'Algésîras, on en exagère
singulièrement la portée. Toutes les puissances représentées à Algé-
siras ont consenti à être mises au Maroc sur le même pied dans la
concurrence économique : rien de moins sans doute, mais rien de
plus. Nous avons déclaré alors et depuis, avec Une absolue franchise,
que nous n'avions au Maroc aucune intention de conquête, ou même
de protectorat, et que nous étions résolus à respecter son indépen-
dance et son intégrité; mais de là à reconnaître que nos intérêts
étaient les mêmes que ceux de la Hollande, ou de la Belgique, ou de
la Suède, il y a loin, et nous n'avons jamais énoncé, ni admis une
pareille absurdité. Comment même accepterions-nous l'égalité de nos
intérêts avec ceux de l'Allemagne, puisque le gouvernement impérial
a répété, à maintes reprises, que les siens étaient purement commer-
ci lux ? Assurément^ nous ne pourrions pas dire la même chose des
nôtres. Nous ménageons, nous respectons les intérêts de l'Allemagne,
nous sommes même disposés à faire des sacrifices à ses prétentions
en vue des intérêts généraux de la poUtique européenne, et parce que
nous croyons à l'utilité de mettre en face du Maroc une Europe
unie. Mais Moulaï Hafid, qu'on dit intelligent, le serait bien peu si,
regardant au Nord, à l'Est et au Sud de son Empire et considérant
le caractère franco-espagnol du régime de police qui a été imposé à
ses ports de mer, il croyait que la France et l'Espagne sont pour
lui des unités pohtiques égales aux autres, — et surtout s'il tirait
cette conséquence du fait que le papier définitivement rédigé par
les puissances lui sera remis par une sorte de messager imperson-
nel. Puisque cette manière de procéder lui fait plaisir, nous aurions
grand tort de contrarier l'Allemagne pour si peu, et de revendiquer
le droit, auquel nous n'avions d'ailleurs jamais songé, de faire un
geste aussi indifférent. Si on ne nous demande jamais que des conces-
sions de ce genre, nous les accorderons toujours en souriant.
Nous avons reçu nous-mêmes, depuis quelques jours, beaucoup
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714 REVUE DES DEUX MONDES.
de sourires de ^Berlin et nous y avons été très sensibles, n était im-
possible de se montrer plus accueillans que ne Tout fait tous los
représentans du gouvernement allemand à l'égard des divers congrès
qui viennent de se réunir dans la capitale de T Empire et où nos
nationaux occupaient une large place. Le ministre des Affaires étran-
gères, le chancelier de TEmpire, l'Empereur lui-même ont fait assaut
d'amabilité. M. de Bûlow et M. de Schœn n'ont eu qu'à s'abandonner
à leur bonne grâce et à leur esprit naturels : ceux qui les ont connus
autrefois à Paris en ont conservé le souvenir toujours présent. Et
pour ce qui est de l'empereur Guillaume, on sait qu'il est passé maître
dans l'art de parler et d'écrire : ses moindres télégrammes ont le
relief d'une médaille. Le congrès interparlementaire avait amené à
Berlin le doyen des pacifistes, le vénérablQ M. Frédéric Passy, pour
lequel M. de Bûlow a eu des paroles pleines de sympathie. En écou-
tant le chancelier de l'Empire, on aurait presque pu le ^prendre, lui
aussi, pour un pacifiste, bien qu'il se contente d'être pacifique, et c'est
tout ce que nous lui demandons. La véritable doctrine du gouverne-
ment impérial en cette matière a inspiré ses représentans à la der-
nière conférence de La Haye : elle a différé sensiblement de celle que
les congressistes de Berlin ont exprimée dans des vœux généreux.
Espérons que le temps fera son œuvre et que ces vœux seront un jour
réalisés : gardons-nous de croire qu'ils le sont déjà, ou môme qu'ils
sont sur le point de l'être, et de nous abandonner à de trompeuses
illusions. Mais c'est surtout en parlant, en causant avec les journa-
listes, réunis aussi en congrès international, que M. de Btilow s'est
abandonné aux heureuses inspirations de son esprit et de sa verve.
Il leur a raconté qu'il avait failli, un jour que les progrès de sa car-
rière lui semblaient trop lents, jeter aux orties l'uniforme de diplo-
mate et entrer dans leur corporation. L'Empire d'Allemagne y aurait
grandement perdu ; mais combien la presse n'y aurait-elle pas gagné !
M. de Bûlow a donné les meilleurs conseils à nos confrères. « Que
voulez-vous, leur a-t-il dit, nous ne pouvons faire autrement que de
vivre dans ce monde les uns avec les autres, les uns à c6té des autres.
Vous l'avez reconnu vous-mêmes en vous réunissant à ce congrès
International, où vous ne pouvez vous passer de la bonne volonté
réciproque. Prenez ceci comme le modèle et l'image des relations et
de la vie commune des peuples. Les peuples également, dans leurs
rapports internationaux, ne peuvent se passer de la bonne volonté et
de l'esprit de conciliation, d'une bonne entente réciproque et d'un
accommodement amical. Maintenant, messieurs, songez pour quelle
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REVUE. — CHRONIQUE. 715
large part vous pouvez contribuer à rendre ces rapports plus ami-
caux et à les adoucir; mais songez à ce que vous pouvez faire aussi
pour les gâter et les transformer en inimitié. » Ce sont là d'ex-
cellentes paroles, et M. de Schœn, au copgrès des journalistes, en
avait déjà prononcé qui ne l'étaient pas moins. Nous en prenons
la part qui nous revient. II y a peu de journalistes qui n'aient
quelques regrets sur la conscience ; la polémique a aussi sa chaleur
communicative. Mais peut-être les journalistes français pourraient-
Us s'appliquer le mot du cardinal Maury qui disait : « Je suis sévère
pour moi quand je me juge, et plus indulgent quand je me com-
pare. »
Quoi qu'il en soit, l'atmosphère politique, qui était lourde il y a
quelques jours et qui semblait chargée d'électricité, s'est sensible-
ment allégée. L'esprit qui souffle est aujourd'hui à la conciliation :
puisse-t-il souffler longtemps du môme côté!
Nous formons le môme souhait en ce qui concerne l'Orient : rien
sans doute n'y menace actuellement la paix, mais la situation y est
assez confuse ; elle demande à être surveillée avec soin. La révolution
faite par les Jeunes-Turcs n'a rencontré partout que de la sympathie :
c'est du moins le seul sentiment qui ait été exprimé à son égard, et
nous voulons croire qu'il a été partout très sincère : cependant cette
révolution a dérangé bien des projets, compromis bien des ambi-
tions, inquiété bien des espérances, et il est difficile de croire que,
conmie dans une nuit du 4 août d'un nouveau genre, chacun ait
fait généreusement sur l'autel de la patrie ottomane le sacrifice
définitif de ce qu'il a considéré jusqu'ici comme son intérêt, ou
môme conmie son droit. Le plus probable est que beaucoup se
réservent pour voir comment les choses tourneront. Si elles tournent
bien, on se résignera à accepter ou à subir les faits accomplis :
mais si elles tournent mal, ou médiocrement, les vieux sentimens
mal étouffés, les vieilles espérances péniblement ajournées repren-
dront leur essor, et nul alors ne peut dire ce qui arrivera. On a
admiré la manière facile et douce dont la révolution s'est opérée;
l'enthousiasme général a tout emporté ; il n'y a pas eu la moindre
résistance, ni par conséquent la moindre violence ; c'est à peine si
quelques gouttes de sang ont coulé. Un pareil phénomène est sans
doute nouveau dans l'histoire, et il a produit la plus favorable impres-
sion ; mais il est plus difficile de bien continuer qu'il ne la été de
bien commencer , et le miracle de demain sera encore plus extraordi-
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716 REVUE DES DEUX MONDES.
naire que celui d^hier s'il se produit au milieu de la tranquillité géné-
rale, du calme et de la paix.
Pour qu'il en soit ainsi, les Jeunes-Turcs ne sauraient montrer
trop de prudence et de patience, surtout aujourd'hui que l'efferves-
cence des premières heures de liberté ne soutient plus le mouve-
ment dont ils ont pris l'initiative. Bien des dangers les menacent au
dedans, d'autres du dehors : ce sont ces derniers qui se manifestent
les premiers. Peut-être y a-t-il une eu imprudence commise à Cons-
tantinople? La situation était déjà tendue, avant la révolution, entre
la Bulgarie et la Porte. Comment aurait-il pu en être autrement?
La Bulgarie a une double ambition qui consiste, d'une part, à rompre
le lien qui l'attache encore à la suzeraineté ottomane et à procla-
mer son indépendance; de l'autre à empiéter sur la Macédoine et à
en prendre le plus large morceau possible, si elle ne peut pas en
prendre la totalité. C'est une situation bien connue ; nous en avons
parlé plus d'une fois. La Bulgarie a préparé, pour la mettre un jour
au service de son ambition, une armée relativement considérable,
bien outillée, bien disciplinée, qui pèsera dans la balance le jouroù
ée régleront pour une nouvelle période plus ou moins longue les inté-
rêts du monde oriental. Gela étant, si les Jeunes-Turcs veulent la
paix, — et ils en ont besoin pour mener à bien leur entreprise, — ils
doivent s'appliquer à ménager la Bulgarie, et à ne la provoquer, ni
dans ses intérêts, ni dans ses susceptibilités. Or il vient de se passer,
à Constantinople, un fait petit en apparence, mais grave en réalité, et
qui peut le devenir davantage si le conflit qui en est sorti n'est pas
promptement dissipé : l'agent bulgare, M. Guéchof, n'a pas été invité
au dîner donné au corps diplomatique. Il l'était autrefois; pourquoi
ne l'est-il pas aujourd'hui? Ce n'est pas pour cause de négligence
ou d'oubli ; une omission involontaire aurait déjà été fâcheuse, mais
M. Guéchof a protesté par avance contre l'exclusion dont il se sentait
menacé, en annonçant que, si elle était maintenue, il quitterait
aussitôt Sofia. Elle a été maintenue, et il est hors de doute qu'elle Ta
été intentionnellement. Le gouvernement bulgare a demandé répara-
tion. Si la Bulgarie n'est pas im Ëtat mdépendant, elle jouit d'une si
forte autonomie que déjà, à plusieurs réprises, elle a copclu des
traités avec d'autres pays et d'autres gouvernemens, et môme avec
la Turquie. Elle a une représentation diplomatique auprès de toutes
les puissances, et toutes les puissances en ont ime auprès d'elle.
Pourquoi l'avoir inquiétée dans cette situation, qui aurait peut-être
sufû à ses ambitions immédiates si on ne l'y avait pas troublée? Le
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REVUE. — CHRONIQUE. 717
Jlner refusé à M. Guéchof remettait en question un fait, un droit
^e la Bulgarie considérait comme acquis. Il devait en résulter un
vif mécontentement à Sofia, et ce mécontentement ne sera certaine-
ment pas dissipé par la note ottomane dont parlent les journaux,
s'il est vrai que cette note se contente de protester contre toute inten-
tion d'avoir voulu offenser la principauté, sans lui donner d'ailleurs
d'autre satisfaction.
Ce premier incident a été suivi d'un autre dont l'initiative est
venue, cette fois, du côté bulgare. La liberté dont jouit depuis
quelques semaines l'Empire ottoman a produit tout de suite une
conséquence fâcheuse. Les ouvriers des chemins de fer orientaux se
Bont mis en grève. Les trains ont marché quand même, plus mal
sans doute. Le gouvernement bulgare s'en est préoccupé et, l'un de
ces trains traversant la Roumélie sur un espace de 150 kilomètres, il
a mis ses soldats à la place des grévistes. La grève a pris fm; le
gouvernement ottoman a demandé à la Bulgarie^ de retirer ses em-
ployés et ses soldats et de rendre l'exploitation de ses trains à la
Compagnie des chemins de fer orientaux; mais le gouvernement
bulgare s'y est refusé, et il persiste dans son refus, malgré les pro-
testations de la Porte, sous prétexte que les populations rouméliotes
ne toléreraient pas la restitution de l'exploitation à la compagnie
ottomane. Le gouvernement bulgare estime sans doute que, puis-
qu'il a pu s'emparer autrefois de la Roumélie elle-même, il doit être
encore plus facile de mettre la main sur une voie ferrée qui la tra-
verse. Ces incidens n'auraient pas une grande gravité en temps nor-
mal; mais peut-être n'y a-t-il pas de temps normal entre la Bulgarie
et la Porte? Il y en a aujourd'hui moins que jamais.
Sur ces entrefaites, le prince Ferdinand, accompagné de sa
femme, la princesse Éléonore, est allé faire visite à l'empereur et roi
François-Joseph à Buda-Pest. U a été reçu avec des honneurs souve-
rains : l'intention extrêmement bienveillante du gouvernement austro-
hongrois à son égard s'est manifestée d'une manière tout à fait
propre à encourager les espérances du prince et de la principauté.
Le vieil empereur d'Autriche est trop correct et trop sage pour avoir
dépassé la mesure dans le toast qu'il a prononcé : il s'est contenté
de la bien remplir. « En souhaitant, a-t-il dit, à Vos Altesses royales
très cordialement la bienvenue, je me plais à considérer leur visite
comme un gage précieux pour le maintien et le développement '
des excellens rapports qui, je le constate avec plaisir, existent déjà
entre l' Autriche-Hongrie et la Bulgarie. Je forme des vœux chaleureux ^
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718 REVUE DES DEUX MONDES,
pour la prospérité de ce jeune pays qui, grâce à la sagesse de Votre
Altesse Royale et aux qualités remarquables du peuple bulgare, a pris
un essor digne d'éloges. » Le prince Ferdinand ne pouvait que
répondre en termes cbaleureux, lui aussi, aux souhaits qui lui étaient
adressés. U n'a pas manqué de le faire, et, conune on a fêté cette
année le soixantième anniversaire de Tavènement de l'empereur Fran-
çois-Joseph au trône, il a tenu à joindre ses hommages et ses félici-
tations à ceux, a-t-il dit, de « tant d'autres chefs d'Ëtat. » Ce dernier
mot a dû frapper à Constantinople.
Les choses en sont là : il ne semble pas que, ni d'nn côté, ni de
l'autre, onmette beaucoup d'empressement aies arranger. Les Jeunes-
Turcs ne sont pas tout à fait d'accord entre eux; mais ils sont en ma-
jorité partisans d'un programme de centralisation à outrance, dont
la réalisation ferait rentrer dans le giron ottoman des pays qui en
sont sortis à moitié, ou aux trois quarts, ou même aux neuf dixièmes:
la Bulgarie, peut-être aussi l'Egypte... Ce sont là des vues d'avenir
qu'il n'est pas prudent d'afficher en ce moment. Si les Jeunes-Turcs
ne les afficheat pas encore, ils en laissent apparaître certains symp-
tômes significatifs, en quoi Us s'exposent à se créer des difficultés
nouvelles. N'en ont-ils pas déjà assez? Espèrent-ils atténuer celles du
dedans en orientant les esprits au dehors? Ce serait un jeu périlleux.
Nous ne pouvons pas nous plaindre de vivre dans un temps où il
n'arrive rien d'extraordinaire. Les surprises les plus imprévues se multi-
plient. La révolution ottomane en a été une, et, certes, très étonnante;
mais celle que nous a donnée le succès du Congrès eucharistique à
Londres ne l'a pas été beaucoup moins. Lorsqu'on connaît l'histoire
de l'Angleterre, lorsqu'on se souvient des abominables persécutions
dont les catholiques y ont été l'objet, lorsqu'on se rappelle l'horreur
du papisme et de toutes ses manifestations extérieures dont les cœurs
y ont été remplis, on reste confondu de surprise, ou plutôt d'admira-
tion, devant l'éclatant exemple de tolérance que ce grand pays vient
de donner. Sans doute, le catholicisme y a fait des progrès dans
le cours du dernier siècle, et même des progrès sensibles; les
grandes figures de Newman et de Manning dominent tout ce mouve-
ment, après l'avoir déterminé; il se poursuivra encore. Mais l'Angle-
terre est restée en immense majorité protestante, et rien n'autorise à
croire qu'elle ne tienne pas à sa foi avec autant de force que par le
passé. Elle n'est pas devenue catholique, tant s'en faut; elle n'est pas
non plus devenue indifférente; seulement, elle est libérale et elle
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I
REVUE. — CHRONIQUE. 719
respecte toutes les idées, tous les sentimens, toutes les croyances:
chacun, chez elle, a le droit de les exprimer et de les manifester. On
le savait, on le disait, on en était convaincu : cependant, lorsque la
nouvelle a commencé à se répandre que le Congrès eucharistique se
tiendrait cette année à Londres, et qu'il serait présidé' par un légat du
Pape, tout le monde s'est demandé ce qui allait se passer. Un légat du
Pape en Angleterre I II y avait plusieurs siècles que pareille chose ne
s'était vue, et il y a beaucoup moins de temps que les pierres elles-
mêmes se seraient soulevées, sous le coup de l'indignation et de la
colère générales, si une audace pareille s'était produite : on l'aurait
regardée conmie une provocation.
Aujourd'hui tout est changé, tout est apaisé, et le cardinal Vin-
cenzo Vanutelli, légat du Pape, neçu par les catholiques avec enthou-
siasme, n'a trouvé de la part des protestans que déférence et cour-
toisie. Le Congrès eucharistique a mis en mouvement des milliers
d'adhérens venus de tous les points du royaume : pas un moment
l'ordre n'a été troublé. Les catholiques se sont livrés en toute
liberté aux exercices de leur culte, et la seule question qui se soit
posée a été de savoir s'ils pourraient, dans une procession qu'ils se
proposaient de faire à travers les rues de Londres, porter le Saint-
Sacrement avec eux. Sur ce point le gouvernement anglais a tâtonné
et varié. Il n'avait vu d'abord aucun inconvénient à ce que le Saint-
Sacrement fit partie de la procession; puis, devant les protestations
et les menaces de quelques sectaires, — il y en a partout, — des
craintes lui sont venues à l'esprit, et il les a exprimées à l'archevêque
de Westminster, Mgr Bourne, d'abord officieusement et confidentiel-
ment, puis, devant l'insistance de l'évêque, officiellement. Mgr Bourne,
en effet, s'appuyant sur la première autorisation qu'il avait reçue, ne
voulait pas prendre sur lui la responsabilité de la déception qu'il allait
causer : il a demandé au gouvernement de la prendre lui-même.
M. Asquith lui a répondu par le télégramme suivant: « Puisque Votre
Grâce se remet à notre jugement, j'ai à lui dire que le gouvernement
de Sa Majesté est d'a\ds qu'il vaut mieux, dans l'intérêt de l'ordre et
de la bonne entente, que le cérémonial proposé, dont la légalité est
discutée, soit abandonné. Le gouvernement regrette l'embarras et le
désappointement que la modification doit occasionner. » U aurait
certes mieux valu, puisque le gouvernement devait prendre finale-
ment ce parti, qu'il le fit tout de suite ; presque tous les journaux ont
été de cet avis, et M. Asquith n'a pas eu, comme on dit, une bonne
presse. Mais nous gui avons affaire à d'autres lois, à d'autres mœurs
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720 REVUE DES DEUX MONDES.
et à d'autres hommes que les catholiques d*Angleterre, nous sommes
surtout frappés du ton obligeant et bienveillant du ministre anglais,
et nous souhaiterions sincèrement que nos propres ministres s'en
inspirassent. M. Asquith, en somme, était responsable de Tordre
public. Après avoir cru, en jugeant suivant sa seule conscience,
qu'il ne serait pas troublé, il a pu craindre qu'il ne le fût devant
les menaces qui lui avaient été adressées; aussi sommes-nous plus
indulgens pour lui que ne l'ont été ses compatriotes. Un mot seule-
ment nous a étonné dans son télégramme à Mgr Bourne, c'est celui de
a légalité discutée » qu'il applique à l'exposition publique du Saint-
Sacrement. Certes, cette exposition était illégale, mais toutes les
autres manifestations des catholiques ne l'étaient-elles pas? On sait
qu'il est dans les habitudes britanniques de n'abroger aucune loi; ils
se contentent de ne plus les appliquer quand ils les jugent inoppor-
tunes. Toutes celles qui ont été faites autrefois contre les catho-
liques subsistent encore, et elles sont terribles ; seulement, elles sont
tombées en désuétude, et il ne vient à l'idée de personne d'en deman-
der l'application. Quoi qu'il en soit, la procession a eu lieu en toute
liberté. Le Saint-Sacrement est resté à la cathédrale de Westminster :
toutefois, s'il n'en a pas franchi la porte, il a été porté au grand
jour sur un balcon qui la domine, du haut duquel la bénédiction a
été donnée à la foule recueillie. Pas une protestation ne s'est élevée
parmi les Anglais d'aujourd'hui : nous ne savons ce qu'en ont pensé
ceux qui dorment dans la vieille abbaye de Westminster.
De la part des catholique^, de celle des évéques anglais, de celle
du Pape, c'était une grande épreuve : ils l'ont tentée, et tout a réussi
comme ils l'avaient espéré. En résultera-t-il une accélération du mou-
vement catholique chez nos voisins? Nous n'en savons rien. Cette
affirmation énergique et retentissante de la rehgion romaine au
milieu d'un pays protestant peut produire des résultats divers, qu'il
est impossible de prévoir dès aujourd'hui. Ce qui est sûr, c'est qu'on
pourra dire plus haut que jamais, à l'honneur de l'Angleterre, qu'elle
est vraiment le pays de la liberté.
Francis Charhes.
Le Directeur-Gérant ,
FRANas Charmes.
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LE FLAMBEAU
DB&NIÂBE PARTIE (1)
L'ADIBU DU SAINT
XVI
Le lendemain matin, tout habillée pour sortir, Marie atten-
dait que prit fin la visite du docteur Jomard, et mettait ses gants
sur le seuil de son petit salon. Au passage du docteur, elle se
renfonça un peu dans la pièce où il la suivit pour lui parler de
son malade, lui rendre compte de son dernier examen.
— Le Père paraissait avoir bien envie d'une petite ballade en
ville, dit-il en souriant, mais je n'ai rien permis pour aujour-
d'hui, c'eût été folie... la température est d'une aigreur... nous
verrons au premier soleil ...
Marie entretint un instant de la situation cet ami très sûr.
Le docteur, sympathiquement, lissa d'un geste mélancolique sa
barbe blonde, puis déclara qu'à son avis le Père se laisserait
fléchir avant ou après le mariage.
Mais, avec un air d'intransigeance, insolite sur sa douce
figure, Marie se récria :
— Après, ce ne serait que son pardon pour Jean et pour moi,
et c'est son consentement que je veux, que j'espère obtenir!
Le docteur s'empressa de s'associer à l'espérance qu'il voyait
(1) Voyex la Revue du 1*' et du 15 septembre et du 1*' octobre,
TOME XT.VII. — 1908. 46
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722 REVUE DES DEUX MONDES.
palpiter passionnément en elle, puis il s'en alla, et Marie pai
dans la chambre du Jésuite. Elle le trouva debout à la fenêtre
sa longue silhouette noire, d'une étroitesse pathétique aujoiL
d'hui, se détachait sur la grisaille du ciel morose... Elle li
souhaita le bonjour d'une voix tremblante et lui demanda ^'.
ne désirait pas qu'elle fît pour lui quelque course.
^e rapprochant d'un siège et se soutenant d'une ^main a
dossier, le Jésuite regardait intensément la jeune femme; i
ne répondit à sa question que par une autre :
— Marie, tu ne viens donc pas me dire que tu as entend
la voix de Dieu, cette nuit? que tu renonces à ce fiancé impi<
tant, du moins, qu'il restera l'ennemi du Christ?
Des larmes montèrent aux yeux de Marie, voilant l'émai
de ses prunelles. Ainsi à demi aveuglée, elle s'approcha de son
oncle, les mains jointes, tentée de tomber à ses genoux pour
l'implorer comme elle lui avait juré qu'elle le ferait chaque
jour jusqu'à celui de son mariage. Mais non, elle était toute à
son projet, à sa recherche de l'alliance secourable : aussi se
boma-t-elle à le prier doucement :
— Père, bénissez-moi 1 vous ne pouvez refuser de me bénir...
pour que le bon Dieu m'inspire I ajouta-t-elle, — avec un peu
dHnconsciente ruse féminine, parce qu'enfin c'étiait demander aa
Jésuite de rendre le ciel favorable à une démarche qu'elle entre-
prenait contre ses propres vœux.
Il la regarda du fond de ses orbites meurtris, eut l'air irré-
solu quelques secondes, puis il traça le signe de la croix sur le
front nacré auréolé d'un grand chapeau sombre, et il prononça
ces paroles sibyllines :
— L'heure de Dieu sonnera pour toi; écoute bien, ma fille,
écoute bienl... il faut que tu l'entendes, il le fautl...
Marie se saisit de cette main qui venait de la bénir, appuya
dessus ses lèvres, et sortit rapidement, comme si elle redoutait
que, par une sorte d'exorcisme, le Père chassât de son cœur son
nouvel et suprême espoir, si pur qu'il fût.
Et, encore une fois, quelques minutes plus tard, l'abbé
Paraud la voyait revenir auprès de lui.
Marie lui avait fait savoir le retour du Père Amelin et sa
maladie qui forçait de remettre à plus tard le mariage. Lui-même,
ayant envoyé sa gouvernante aux nouvelles ces derniers jours,
et les sachant meilleures, il pensa que Marie venait lui apprendre
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tE FLAMBEAU. T23
la date définitivepient choisie. En train d'essayer ses jambes cou*
valescentes, il alla au-devant de sa visiteuse.
— Bonjour, ma petite fille! Ah! ah! le Père Amelin se tire
plus tôt que moi d'affaire! mais quelle fâcheuse inspiration de
quitter les pays'île grand soleil pour se faire adjuger sa part de
nos grippes et de nos rhumatismes ! Enfin, et que dit le Révérend
Père de Talliance avec l'anticléricalisme?
Pendant qu'il parlait, après avoir ébauché le geste d'offrir
un siège, retournant au coin du feu, il s'était assis lui-même, le
buste ployé, d'un mouvement très lent et très lourd, et seule-
ment alors il remarqua le changement que produisaient ses
paroles dans l'expression de la jeune femme. Cette expression
était devenue telle qu'il s'exclama, presque avec frayeur :
— Mais, ma petite enfant, je vous vois des larmes aux yeux?,..
Qu'y a4-il, voyons, qu'y a-t-il?
Marie, la voix altérée, brisée par un sourd sanglot, raconta
tout ce qui s'était passé chez elle depuis le retour de son oncle,
jusqu'à la dernière parole qu'elle venait d'échanger avec lui
avant de sortir. Accoudé sur sa* table, baissant ainsi la téte^
puis, soudain, se redressant pour darder sur Marie ses yeux
qui montraient alors presque tout le blanc autour des vives
prunelles, l'abbé Paraud écoutait, avec une attention passionnée
l'histoire de ces traverses sentimentales.
— Pauvre chère petite! que tout cela est cruel! et que tout
cela est, hélas! bien compréhensible!...
— Mais, monsieur l'abbé, puisque l'Église ne défend pas ces
sortes de mariage... car enfin, vous me l'aviez assuré...
L'abbé haussa le menton.
— Eh oui! je vous l'ai assuré, et jadis votre oncle vous l'eût
assuré lui-même... ces messieurs delà Compagnie ont coopéré à
bien d'autres mariages, entre Juives converties et gentilshommes
leurs élèves, par exemple!... Oh! naturellement, pour la gloire
de Dieu et le progrès de notre sainte religion...
Avant d'ajouter le dernier membre de phrase, l'abbé Paraud
avait fait une pause pour laisser porter cette sorte de blâme
à l'adresse du Père Amelin.
Cependant, il reprenait, l'air méditatif :
— Seulement, il faut convenir que les temps ne sont plus
les mômes... A l'heure des mémorables défaites, des grands
désastres, voici ce qui se produit : certains belligérans pour-
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724 REVUS DES DEUX MONDES.
suivent, imperturbables, l'exécution de leur plan initial, d'autre,
croient plus sage d'y renoncer, l'expérience faite, et adoptent une
tactique toute différente... L'histoire seule peut désigner, à tra-
vers les siècles, celui gui obéit à l'inspiration vraiment salu-
taire... Libres penseurs, anticléricaux, mangeurs de curés, nous
traitions jusqu'ici tout ça en brebis perdues dont nous restions
les pasteurs expectatifs, bénévoles : allons-nous déposer la
houlette pour l'épée, nous déclarer les ennemis de nos ennemis?
procéder à leur châtiment spirituel, — et temporel autant que
possible? — Manœuvre tentante, certes, mais redoutable! le
Rédempteur parait se Tètre réservée à lui-même, — et encore
a-t-il remis de le faire au jour du Jugement dernier...
Et, cette fois, l'abbé Paraud s'interrompit tout court sur ce
qui semblait* une seconde critique dirigée contre le Jésuite.
Mais Marie ne comprenait qu'une chose, — l'essentielle à son
cœur, — qu'elle avait en lui un allié plein de sympathie. Et elle
le conjura de lui venir en aide... Certainement il entrevoyait un
moyen de fléchir son oncle?... ne serait-il pas d'avis, par
exemple, qu'elle fît interveùir quelqu'un?... peut-être lui-
même?...
L'abbé Paraud l'arrêta immédiatement de sa main dres-
sée :
— Non, ma petite enfant, non! n'imaginez rien de sem-
blable. Je n'ai aucune qualité pour exhorter le Père Âmelin au
nom de l'Église : son opinion est plus autorisée que la mienne;
et lui parlerais7Je en invoquant la pitié que vos transes m'in-
spirent qu'il n'aurait pas de peine, j'en suis sûr, à me découvrir
son cœur paternel tout déchiré... Ses supérieurs? n'oublions
pas que, votre oncle ne serait-il pas rendu par les expulsions
à l'état séculier, nul ecclésiastique n'est laissé plus libre qu'un
Jésuite quant au choix de ses procédés pour le bien des ftmes
dans ses directions de conscience, et l'opposition que fait le
Père Amelin à votre mariage n'est qu'une affaire de direction,
puisque enfin, légalement ^parlant, son consentement vous est
inutile...
— Inutile, légalement parlant? s'écria Marie; mais moi, je
ne puis m'en passer, je ne puis! le seul parent qui me reste!...
m'exposer à le perdre, lui aussi !...
Et elle suffoquait de sanglots, d'espoir rentré, essuyant à
coups rapides ses larmes qui ne tarissaient pas, qui tombaient
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LE FLAMBEAU. 725
plus vite encore jusqu'aux coins ^e ses lèvres palpitantes, puis,
de là, sur son écharpe de zibeline, — larmes de femnie, la der-
nière rosée dont devait s'emperler cette robe d'une bête sauvage
tant de fois mouillée par Teau sans amertume des sous-bois I
Et les instincts paternels du bon abbé Paraud s'émouvaient
douloureusement; il croyait voir^Marie, le matin de sa première
communion lorsqu'elle s'était approchée de la sainte table, ainsi
baignée par les larmes de l'ingénue exaltation mystique que
lui-même avait provoquée, Marie frôle, et rose, et blanche, dans
la grande aile de son voile, telle qu'on inlagine les beaux petit»
anges, éternels adorateurs-enfans de Jésus enfant...
— Écoutez, Marie, écoutez, dit-il, se penchant sur son fau-
teuil dans la direction de la jeune femme qui^ aussitôt se ra-
nima, écoutez: quelqu'un peut-être interviendrait* avec fruit pour
votre bonheur en ce monde et, oui, je le crois, pour le bonheur
dans l'autre de celui que vous aimez : c'est M"' Laurières, la
mère de votre fiancé même...
Marie, qui l'avait écouté avec l'air de se livrer à une course
folle derrière lui, respira profondément, comme parvenue au
terme d'une radieuse ascension. La mère de Jean! comment n'y
avait-elle pas songé? Cependant elle n'interrompit pas d'une
exclamation l'abbé Paraud, occupée, encore haletante, les mains
jointes, à contempler le magique spectacle dont ses paroles lui
annonçaient le déploiement.
— Oui, M""* Laurières est chef dô famille comme le Père
Âmelin, avec un titre cent fois plus formel, et il est tout indiqué,
— il est même d'usage constant, — que les chefs de famille se
rencontrent, s'entretiennent, pour décider du bonheur de leurs
enfans, s'arracher de mutuelles promesses, au besoin se fournir
des garanties... M°' Laurières, chrétienne pieuse,peut, en quelque
sorte, se porter caution pour son fils, car enfin, il faut aussi
compter sur la réversibilité des mérites, — un des plus conso-
lans articles de notre Credo; — les grâces amassées par Tes
mérites d'une mère doivent être considérées par le bon Dieu
comme l'héritage naturel du fils... Ma chère petite Marie, en-
gagez donc votre fiancé à faire venir sa mère sans retard...
— Oh! je ne perdrai pas une heure à informer Jean, je veux
écrire moi-même tout de suite à M"* Laurières, s'écria Marie
avec enthousiasme, et déjà se levant; elle sera près de moi dès
demain, à la fin du jour; elle m'aime presque autant qu'elle
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726 REVUE D1ES DEUX MONDES.
aime son fils, je crois. Oh ! monsieur Tabbé, quel bonbenr que
j'aie pensé à vous demander conseil!... nous sommes sauvés,
grâce à vous!
Et elle pressait la main du prêtre dans les siennes, sans l'en-
chanter, d'ailleurs, car ses rhumatismes excursionnaient à tra-
vers toutes les n\enues articulations de son corps. Cependant,
après une furtive mimique de douleur, passée inaperçue parmi
toutes celles qui changeaient à chaque instant sa physionomie
mobile, il témoigna encore son ferme espoir en Tintervention
de M""* Laurières, et il ne manqua pas de faire observer à Marie,
déjà sur le seuil, quelle dette de reconnaissance elle contractait
envers le bon Dieu qui se montrait si favorable à son bonheur
temporel.
— Certainement, monsieur Tabbé, certainement! je me sou-
viendrai, et je ne serai pas ingrate! assurait la jeune femme.
Elle aurait alors promis de porter le cilice et la haire sa tie
durant pour peu que cela pût causer quelque plaisir au Ciel, en
échange des joies d'amour qui lui seraient, par sa bénignité,
permises.
Cinq minutes après, elle descendait de voiture devant l'arcade
correspondant à sa porte ; le concierge, gros homme à l'air bo-
nasse, paraissant sur le seuil de la loge, elle lui demanda s'il
avait des lettres. Au cas où il s'en trouverait une de M*** Lau-
rières, elle pourrait ainsi y faire allusion tout à Theure en lui
écrivant son appel au secours.
— Je n'ai rien pour Madame, mais voici un journal étranger
pour le Père Amelin... Madame a sans doute sa nouvelle adresse
qu'il ne m'a pas laissée ?. . .
Toute à sa préoccupation passionnée, déjà se dictant à elle-
même la première phrase de sa lettre, Marié ne perçut bien la
réQexion du concierge que lorsqu'elle eut mis l'ascenseur en
mouvement, et alors encore elle se dit qu'elle avait dû mal com-
prendre, mal retenir... Cependant les mots : nouvelle adresse
en partant^ martelaient un peu sou cerveau, et ce fut d'une
main fébrile qu'elle introduisit la clé dans la serrure de sa
porte... Le domestique du Père Amelin, la femme de chambre,
se montrèrent aussitôt* à elle dans les couloirs, et lui présen-
tèrent une mine de catastrophe.
— Mon oncle est sorti, et malgré la défense du docteur !
s'écriait-elle.
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LE FLAMBEAU.
727
Et elle se précipitait à la chambre du Jéduite.
— Parti ! madame, il est parti !
Les domestiques, en la suivant, prononçaient le mot que ses
lèvres refusaient de laisser passer, mais rien n'était moins néces-
saire, car le coin de la pièce désemcombré à l'arrivée du
Jésuite pour recevoir ses malles se trouvait complètement
vide...
— Qu'est-ce que cela signifie ? graiid Dieu ! qu'est-ce que cela
signifie?
Et atterrée, elle tombait sur un siège, s'efforçant de com-
prendre les explications du domestique qui les commençait par
ces mots :
— Ah! je l'avais bien dit au Révérend Père, oui, avec tout
mon respect, je n'avais pu me retenir de lui dire que Madame
en serait touie retournée!...
Et le récit se déroula :
La porte de l'appartement se refermait à peine sur Madame
que le Père rappelait, lui ordonnait de rejeter, djans la seule de
ses malles qui avait été ouverte, les vêtemens et les livres
qu'on en avait tirés, puis, malgré ses timides représentations, —
que le docteur avait refusé toute sortie par ce temps noir, que
le Père ferait peut-être mieux d'attendre le retour de Madame
qui ne pouvait tarder... — il recevait l'ordre péremptoire de
descendre les malles et d'arrêter une voiture.
— Madame ne m'en voudra pas, parce que j'ai obéi... je ne
l'ai fait qu'à la dernière extrémité... J'ai même osé dire au Révé-
rend Père qu'il n'était pas guéri autant qu'il le croyait, qu'il
avait encore besoin, la nuit surtout, d'un garde-malade,... alors
il m'a promis de m'appeler si je lui étais nécessaire, mais je sais
bien que ça, c'était un mot pour me faire plaisir...
— Avez-vous du moins son adresse? demanda Marie, le
cœur convulsé de ne pouvoir crier sa douleur.
— Hélas I. non, madame I le Père lavait mise sur un papier,
qu'il a fait lire au cocher avant de monter dans le fiacre.
Et le brave homme protesta encore, prenant à témoin la
femme de chambre, qu'il avait bien deviné que tout ça ferait
du chagrin à Madame, mais que, malheureusement, lui n'avait
pu que se taire et obéir. . .
— Oh ! certainement, Victor, je ne vous reproche rien.
Et déjà Marie se levait, à peine laissant à sa femme de
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728 REYUB DES DEUX MONDES.
chambre le temps de remettre en ordre sous son chapeau
ou deux boucles de cheveux, et elle se dirigeait vers la porl
XVII
Laurîères avait initié Marie au cours de son existence qu<
dieu ne. Elle savait qu'il travaillait chez lui le matin, honnis
jours où, comme tous ses collègues du parlement, il avwi
voir quelque ministre pour le solliciter au profit d'un on
plusieurs électeurs. Mais, en se faisant transporter rue d'Agu(
seau, Marie ne se demandait pus si cette matinée-là éla
pour les ministres, de conseil ou d'audience, s'il était donc pi
ou moins probable qu'elle trouverait son fiancé au logis. El
allait vers lui avec la certitude absolue des somnambules.
Jamais encore elle ne lui avait fait visite spontanément ; au début
de leurs fiançailles, il l'avait lui-même amenée avec Madeleine
Guiminel, — en exploration, disait-il en riant, et poinr que de la
vue du pays elle déduisît les mœurs de l'indigène, — puis avec
sa mère, puis quelquefois seule, lorsque ensemble ils avaient (ait
le choix des meubles & conserver et des pièces banales à envoyer
à l'hôtel des ventes. Aussi ce fut presque en un bond de surprise
et d'émoi très anxieux que, repoussant son faute^H, et, d'un
geste nerveux, faisant voler des feuilles de papier sur son grand
bureau, il se leva pour courir au-devant ^'«U©» introduite par
son valet de chambre.
— Mon amie ! quelle pensée délicieuse de venir me dire
bonjour !
A peine put-il achever ce dernier mot. Il avait saisi les deux
mains de sa fiancée, et déjà il remarquait son extrême pâleur, le
cerne mauve de ses yeux, le tremblement irrépressible de ses
lèvres, et cet air de détresse toute nouvelle, d^une détresse à
laquelle on n'a pas encore envisagé la possibilité de se sous-
traire... Il frémit, se demanda si Marie ne venait pas lui annoncer
qu'elle avait cédé à la volonté de son oncle, qu'elle se disposait
à entrer au couvent, — des folies, selon lui, mais qu'il savait bien
n'être pas des folies aux yeux du Jésuite, ni même à ceux de
sa chrétienne fiancée.
— Marie ! Marie ! murmura-t-il, éperdu, et ne voulant pas
trop le laisser voir, Marie ! quoi donc encore, grand Dieu?
En parlant, il s'entourait le cou de ses bras frêles et l'enlaçait
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LE FLAMBEAU. 729
elle-même, et ainsi, tout contre lui, levant sa belle petite figure
tragique, elle lui apprit Tévénement, — pour eux la catastrophe,
— du matin.
— Mon oncle a quitté la maison... il est parti...
— Parti ? s*écria Laurières qui eut la conscience d'être fou-
droyé sans en avoir la sensation, le Père Amelin est parti?... et
pour aller... où?
— Mais je l'ignore! et c'est justement ce qui me déses-
père!
— Comment! vous l'ignorez? ri n'y avait pourtant qu'à le
faire suivre...
— Je n'étais pas là, gémit-elle pendant qu'il la conduisait à
un divan.
Et, tantôt assis lui-même, tantôt usant l'impatience ^e ses
nerfs à piétiner un peu devant elle, Laurières interrogea, le plus
posément qu'il put, sa fiancée, et en obtint le récit de la nou-
velle visite à l'abbé Paraud, et de cette fuite clandestine qu'il
ccHoprenait être, avant même toute réflexion, ce qui jpouvait
lui arriver de pis actuellement.
— Il s'est dérobé à mes prières... je lui avais trop dit que je
tenterais tout pour le fléchir jusqu'au dernier jour!... et j'espé-
rais tant après avoir parlé à l'abbé Paraud!... Vile, j'écrivais à
votre mère, elle venait... elle, une mère! elle priait pour ses
deux enfans, et mon oncle l'écoutait comme il écoulait maman,
autrefois.
— Eh bien ! dit Laurières en essayant de sourire et, penché
sur elle, en l'aidant à sécher ses yeux; eh bien! nous allons
écrire à maman de venir et...
Mais elle l'interrompit et soupira, très amère :
— A quoi bon, maintenant, à quoi bon?
— A quoi boti ? répliqua-t-il très vite ; mais pour qu'elle soit là
le jour où nous découvrirons la retraite du Père Amelin... et il
ne faut pas vous imaginer que cela sera très difficile et prendra
beaucoup de temps : Paris n'est qu'un carrefour un peu grand
que je ferai fouiller avec soin... Et d'ailleurs, nous nous marions
dans une dizaine de jours, vous savez combien ma mère vous
aime, combien elle sera heureuse de vous entourer de sa ten-
dresse pendant cette dernière semaine au bout de laquelle vous
deviendrez sa fille unique, ainsi qu'elle vous appelle déjà...
Mais Marie tenait la tête baissée, les paupières presque
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730 REVUE DBS DEUX MONDES.
jointes, les lèvres appuyées l'une à l'autre, ayant Tair, en un
mot, tout enfermée avec une pensée que Laurières devinait
redoutable, car, debout devant elle, il fronçait ses beaux yeux
noirs, et, sous la moustache, on aurait pu voir ses dents avancer
un peu sur la lèvre inférieure.
— Marie?
Il l'appelait ainsi d'une voix autoritaire en lui prenant la
main, comme lorsque nous voulons diriger et concentrer, sur un
point qui intéresse notre vie propre, l'attention distraite de
quelqu'un dont la sympathie et le concours nous sont indispen-
sables.
Alors elle éleva vers lui des yeux qui, d'avance, demandaient
grâce pour ce qu'elle allait dire.
— Jean, vous croyez bien, n'est-ce pas, que nous retrouverons
mon oncle avant... le jour? que nous aurons le temps de le
fléchir?... car, voyez-vous, si je ne l'espérais pas!...
Et lui regardait les yeux adorables pleins d'afifres indicibles,
et il se sentait prêt, pour les rendre de nouveau sourions, à tout
abdiquer de ce que sa passion recelait d'égoïsme humain. Mais
elle ne put soutenir son regard, et alors, il eut la force de
répliquer d'un ton assez froid :
— Eh bien! môme si vouât ne l'espériez pas, mon amie,
notre mariage n'aurait pas moins lieu le 20, ainsi que nous
en sommes convenus hier, et nous aurons toute la vie pour
regagner la faveur de votre oncle.
— Oui !
Elle jetait le mot à voix basoe, avec un air de douleur sèche ;
Laurières se trouva cruellement frappé. Il se contint toutefois,
mais se penchant sur elle, et' joignant Iqs mains derrière ce cou
si gracieusement arqué, tandis qu'elle levait !a tête vers lui, il
demanda, presque avec âpreté :
— Et, une fois ma femme, vous serez heureuse malgré tout,
Marie? vous m'aimerez assez pour ne plus penser qu'à notre
amour?...
Elle baissa les paupières, n'osant alors répondre, redoutant
qu'il lût sa réponse dans ses yeux.
Il répéta :
— Seras-tu ma femme heureuse ?
Il la sentit frissonner, et ce n'était pas d'amour ! A la voir
dans cet état tragique que lui-même ne causait point, une rage
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LE FLAMBEAU. * tSI
Tenvahissait, le besoin fai'ouche de la jeter lui-même dans un
état plus tragique encore.
— Réponds, seras-tù heureuse?
Et alors, craintive en sentant s'amonceler sur elle, une pre-
mière fois, une colère d'homme, elle^dit, très doucement, la voix
brisée entre chaque mot :
— Mais o^i, Jean, seulement..., que tout cela est triste!...
Oh ! je ne vous demande rien... nous nous marierons... et pour-r
tant... si j'avais pu... vous persuader... si vous aviez pu...
-^ Attendre encore, n'est-ce pas?... toujours attendre!
Il la prit par les épaules, pressant ses doigts à les incrus-
ter, comme pour la marquer, ainsi qu'une esclave qui aurait
tenté de fuir.
— Est-ce ainsi que tu m'aimes? la simple affection d'un
parent, — d'un oncle, — te manquerait plus que mon amour!...
alors, tes lèvres m'ont menti cent fois, et même tes frémissc-
mens?.
— Non 1 oh ! non ! protesta Marie qui se mourait d'une émotion
dépassant toutes ses forces... Jean, je vous en supplie, essayez
de me comprendre!
Il ne le voulut pas. C'était lui qui demandait à être compris
d'elle, comme elle avait paru, la veille, le comprendre, et com-
prendre aussi ce qu'il méritait enfin après tant de constance et
de réserve... Et il lui redit ce que lui coûtait de souffrance cette
réserve, il le lui dit en termes plus vifs que la veille, mais qui
restaient poétiques à force d'emportement, le tout entrecoupé
du reproche unique et amer qu'il fût seul à aimer, ce qui arra-
chait des protestations repentantes et doucement amoureuses à
la jeune femme.
Il avait un genou sur le divan, près d'elle, et, la tenant
contre lui, il lui parlait, le, souffle dans ses cheveux, sur son
front, pareil à une de ces brises tropicales qui font Tâme toute
languide, et troublent la chair... Cependant l'âme de Marie ne
cessait de veiller, de courir, angoissée d'incertitude, à la pour-
suite du fugitif, du saint de la famille^ par qui elle se voyait
en quelque sorte la fille maudite, bien qu'avant de fuir il eût
tracé sur elle le signe de la bénédiction chrétienne.
Laurières disait :
— Quand tu es entrée tout à l'heure, et que tu croyais me
trouver au travail, j'achevais de t'écrire une longue lettre;
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732 * REVUE DES DEUX MONDES.
d'ailleurs, c'est toi mon occupation unique !... Si je veux réflé-
chir à un discours, à une plaidoirie, ton image s'impose, et je
me surprends à écrire, comme une invocation désespérée, dix
fois ton nom : Marie, Marie, sur mes pages blanches!... je suis
à toi, enfin, tout entier, comme je dois l'être puisque je me suis
consacré, et toi, tu te marchandes encore, tu me laisses souffrir...
Ah! tu n'es pas à moi!...
Marie le regardait, la tôte tout contre son cœur vibrant, mais
redressée vers lui, et, sur ce visage aux tons et aux transparences
de nacre pure^ dans ces yeux, — bleus ou noirs, si foncés qu'on
ne savait jamais bien, — dans ce frémissement des narines et
des lèvres, il vit, il sentit passer un courant de folie étrange.
Et elle chuchota :
— Si je suis à toi !... je t'aime !... je t'adore !... prends-moi!
tout de suite, si tu veux... fais de moi ta maîtresse... rien que
ta maîtresse !
Aux premiers mots comme poussés par le souffle de ^Marie
vers son propre souffle, il avait cru qu'étourdie, enivrée par la
passion des paroles, des reproches qu'il lui faisait entendre, par
la caresse du bercement qu'il lui imprimait, par le contact de
leur personne enfin, elle cédait au vertige d'amour : et il y avait
de cela sans doute, mais il y avait autre chose encore; et cette,
autre chose, qui se révéla dans ses derniers mots, fit tressaillir
Laurîères, et lui arracha, à lui d'ordinaire si maître de lui-
môme, un véritable cri et un geste de fureur indignée...
Presque avec brutalité, il repoussa Marie contre le dossier,
du divan, et en même temps il s'exclamait d'une voix horrible-
ment sourde et rauque :
— Ah! tiens! tu mériterais que je te punisse en t'obéissanti
Il usa un peu de sa fièvre à marcher dans la vaste pièce ;
puis il revint près de Marie, accoudée sur les coussins, et qui
cachait sa figure dans les paumes de ses petites mains pâles
dont les doigts laissaient filtrer des larmes.
— Marie, est-ce possible que de pareils mots aient passé vos
lèvres ? vos lèvres que les miennes, des lèvres de fiancé, ont osé
toucher si rarement !
Et comme au reproche de la voix si chère, très tendre et
toutefois encore indignée, Marie se contentait de pleurer plus
fort, il se rapprocha, dit, baissant le ton :
— Malheureuse chérie! est-ce qu'une seconde seulement
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LE FLAMBEAU. ^ 733
VOUS avez pu réellement mieux aimer vous.,, vous perdre,
parce que votre oncle n'en saurait rien, que do m'épouser sans
son adhésion? Est*cc que cette affreuse folie a pu seulement
vous venir à la pensée ?
Mais il dut longuement parler pour décider Marie à lui ré-
véler le fond lamentable de son cœur. Enfin, la voix chantante,
plaintive, humble presque, s'éleva :
■—Je ne sais pas, Jean, je ne sais rien, voyez- vous, sinon
que je suis si troublée partout ce qui m'arrivel... Je voudrais
ne faire du mal à personne, je voudrais ne pas vous en faire
à vous qui avez tout mon amour! je voudrais ne pas en faire à
mon oncle... Vous vous rappelez... je vous avais raconté les
souvenirs qu'il m'avait laissés de lui, des souvenirs si rians, si
paternels!... et puis, pensez aussi à ce que son départ en secret
a pour moi d'affreux : c'est que, j'en suis persuadée, mon
oncle a très peu d'argent, pas assez en tout cas pour qu'il
puisse se faire soigner... Vous savez bien qu'il n'est pas guéri...
et, oh ! mon Dieu I mon Dieu ! la pensée qu'il va mourir peut-
être dans une mansarde à cause de moi !...
Et le gémissant récitatif de la femme aimée ouvrit tout béant
le cœur généreux de l'homme... Laurières, assis près de sa
fiancée, fraternellement essuyait ses larmes, l'aidait à remettre
son chapeau dont les épingles avaient glissé dans la véhémence
de leurs gestes, et lui donnait mille assurances que l'événement
funèbre, entrevu par son imagination, était chimérique,
concluant ainsi :
— Le Père Amelin a voulu vous infliger, nous infliger une
épreuve, — vous savez, une de ces épreuves qui ramènent les
âmes égarées? — mais bientôt il s'apercevra qu'il a commis
tout simplement une cruauté envers lui-môme comme envers
nous... Il nous préviendra ou, au pis, nous le retrouverons...
nous le guérirons, il nous verra, toute la famille à ses pieds
bientôt... et je le défie bien, acheva-t-il la voix grave et pas-
sionnée de tendresse, d'y laisser longtemps une mère comme
ma mère...
Et il baisa, — fraternellement, — la joue de Marie sur la-
quelle son baiser fit fleurir une fois encore la rose et radieuse
espérance.
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734 REVUE BES DEUX MONDES.
XVII!
A Madame Bàrraud.
« Ma chère sœur Josèphe,
(c  ma rentrée en France, il y a une douzaibe de jours, je
suis descendu chez ma nièce, M""** Salvan, et une mauvaise grippe
m'a retenu chez elle jusqu'ici. Mais enfin, me voilà sur pied, et
il n'est pas d'un religieux, serviteur de Jésus, de rester dans une
maison de luxe où son divin maître aurait refusé de vivre. Je
vous prie donc, ma chère sœur, de me chercher, dans vos alen-
tours, un petit logement, — une, deux pièces au plus,* — que
vous voudrez bien meubler comme on meuble les mansardes, car
je suis non seulement pauvre de cœur autant que ma nature
imparfaite a pu le devenir, mais aussi un pauvre en toute vé'
rite, au sens positif du mot.
« Il est inutile que vous m'écriviez, même au cas où vous ne
pourriez faire ce que je vous demande; je me rendrai directe-
ment chez vous après-demain, et, de là, s'il le faut, vous me di-
rigerez vers un meublé provisoire.
« Je suis, ma chère sœur, votre frère et obligé en Notre
Seigneur Jésus-Christ.
« P. Amelin, s. J.
« Gi^inclus un billet de cent francs; je vous prie de ne pas
dépasser cette somme pour mon installation. »
La sœur JosèpKe était née rue de l'Arbalète, sur le revers de
la butte Sainte-Geneviève, d'un père, relieur en chambre, et
d'une mère qui, coopérant au travail de son mari le long de la
semaine, était loueuse de chaises, le dimanche, à la vieille église
Saînt-Médard, si fameuse au xviii* siècle par les convulsion-
naires du diacre Paris. Elle-même fut initiée au métier de ses
parens ; et toute la famille était protégée par les Jésuites de la
rue des Postes qui lui donnaient de l'ouvrage et la recomman-
daient à leur riche clientèle. Cependant la jeune Joséphine, sui-
vant les visées ambitieuses déjà fréquentes, il y a un quart de
siècle, parmi les petites gens, passant pour avoir une bonne iéte,
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us FLAMBEAU.
735
fut laissée à ses études qui se terminèrent brillamment par
loblention du brevet élémentaire. Ce (ut le seul succès mondain
qu'elle devait connaître, car elle demandait aussitôt à ses paréns
de la laisser entrer en religion dans la congrégation du Saint-
Esprit, à laquelle appartenaient les « sœurs » de Técole dont
elle était depuis peu la gloire. Les Barraud avaient rêvé une
autre récompense pour leur orgueilleuse tendresse; mais le ,
Père Amelin, mis au fait et pris pour arbitre, décida que la
vocation de Joséphine était véritable et impérieuse, ce dont elle
lui garda une profonde gratitude.
A de longs intervalles, le Jésuite et la religieuse se rencon-
trèrent, lorsque les hasards de la vie apostolique, les prédications,
amenaient le Père Amelin dans les paroisses des faubourgs où,
de préférence, les sœurs du Saint-Esprit opposaient leurs écoles
k l'école laïque municipale. Chacun se recommandait aux prières
de l'autre et poursuivait, à part, le cours de ses travaux. Enfin, la
congrégation du Saint-Esprit ayant eu la plupart de ses écoles
fermées, la sœur Josèphe, de même que beaucoup de ses com-
pagnes, fut avertie par la supérieure générale qu'elle n'avait paci
à compter sur le refuge de la Maison-Mère.
Avec la fermeté d'âme de tous ceux qui ont fait de leur vie
ce qu'ils ont voulu et ne cèdent qu'à la force brutale des cir-
constances, la sœur Josèphe se replongea dans la solitude,
et bien que ses parens fussent morts, elle revint à son quar-
tier natal et se procura des travaux de reliure pour gagner
son pain quotidien. Mais, habituée à se dévouer au prochain,
surtout à l'enfance, elle eût bien vite connu l'ennui si elle
n eût pris contact avec toutes les mamans nécessiteuses du
quartier : ouvrières, petites revendeuses, femmes de ménage,
qui ne tardèrent pas à trouver très commode de l'avoir sous la
main pour lui faire soigner les rougeoles et les coqueluches de
leurs « gosses. »
La sœur Josèphe occupait rue Tournefort le premier étage
d'une maisonnette vétusté qui n'en comptait que deux, chacun
composé de deux petites pièces; le rez-de-chaussée servait de
vague entrepôt à un boutiquier du voisinage, le propriétaire
même, et abritait l'échoppe d'un savetier. En recevant la lettre
du Père Amelin, elle courut s'entendre avec le propriétaire de
la bicoque, et, au retour, avec l'aide du savetier, transporta ses
nippes et son mobilier de bois blanc au second, pensant que le
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736 REVUE DES DEUX MONDES.
premier serait moins indigne du nouveau locataire et de soi
saint habit.
Le Père Amelin n'avait pas formé subitement la résolution
de quitter sa nièce à l'issue de la dernière scène pathétique
qui avait eu lieu entre elle et lui. En effet, il avait fort bien dis-
cerné, dès la première heure, l'invincible, la douloureuse répu-
gnance qu'éprouvait Marie à se passer de son adhésion pour
épouser Laurières, mais aussi l'espoir ancré en elle que ses sup-
plications insistantes fléchiraient, ne fût-ce qu'à la dernière mi-
nute, ce cœur de père tendre qu'elle lui connaissait trop bien : si
cet espoir lui était enlevé, elle deviendrait donc très probablement
capable de résistera son tour au pressant fiancé, et d'atermoyer,
de façon à lasser l'anticlérical, ou Famener à composition pour
le plus grand bien de l'Église.
Môme au cas où cet heureux résultat se fût produit dès sa
discussion avec Laurières, il n'eût pas moins quitté tout de suite,
quoique non clandestinement, la maison de sa nièce. Quand
un catholique est troublé dans son ftme, quand il sent, pour
quelque intention du Ciel que ce soit, — punition, épreuve, —
J'afÛux de la grâce lui manquer, sa première pensée est de se
livrer aux mortifications qui doivent en hâter le retour. Lui,
qui rêvait pour le clergé de France d'un rençuveau des temps
héroïques, sentait une gène, une honte, à être chez Marie l'ob-
jet de soins minutieux et délicats. Use faisait d'ailleurs grande-
ment illusipn sur son état physique, et sa volonté se plaisait à
convaincre sa chair de coupable paresse. Toute la question était
de se réacclimater en Europe, cela se ferait naturellement,
hors d'un nid trop douillet où se dissolvait sa vigueur de com-
battant, de chevalier du Christ, selon Ignace de Loyola.
Telle ne fut pas l'opinion de la sœur Josèphe quand le Père
Amelin mit la tête à la portière du fiacre à galerie qui l'ame-
nait, lui et ses bagages, au jour et à l'heure convenus, devant
la misérable masure de la déserte et glaciale rue Tournefort, toute
voisine de la rue Lhomond, l'ancienne rue des Postes. A voir
cette figure dont la peau, une mince couche de cire, semblait
tendue sur les os des tempes, des maxillaires, et, par conséquent,
retombait en creux au milieu de la joue; à voir ces yeux. caves,
aux orbites charbonneux, elle fut sur le point de pousser un
cri de pitié et d'horreur, et, en même temps, de jeter l'adresse
d'une maison de santé, où ce malade passerait avec plus de
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LE FLAMBEAU. 737.
douceur l'heure, vraisemblablement prochaine, de son agonie.
Mais le savetier s'avançait du fiacre et, avec l'aide du cocher,
il chargeait une malle sur son épaule ; la sœur Josèphe s'empara
d'un paquet de livres et, dans son costume en partie religieux,,
elle monta l'étroit escalier de briques devant celui que, — la
politique du temps l'exigeait ainsi, -^ elle avait accueilli d'un
simple :
— Bonjour, monsieur l'abbé.
— Voici votre salle à manger, ou bien votre cabinet de tra-
vail, annonça-t-elle.
La bonne sceur Josèphe aurait pu continuer longtemps d'énu-
mérer les affectations diverses que pouvait recevoir la pièce, car
aucune n'y était caractérisée par le mobilier, qui était des plus
succincts : une armoire peinte en faux bois comme la table et les
deux chaises. Du carreau effrité sonnait sec sous les pas ; un pa-
pier huileux, que de nombreux et successifs raccords montraient
à toutes les phases de sa dégradation, tapissait les murailles.
— La chambre...
Ce ne fut pas sans un peu d'emphase que la sœur Josèphe
prononçable mot. Évidemment elle avait consacré à cette seconde
pièce la plus grosse part du devis qu'elle s'était dressé avec les
cent francs du Père Amelin, ce qui ne signifie pas qu'elle eût fait
des achats somptueux... Il n'y avait, dans la chambre, qu'une
couchette en fer avec son mince matelas et ses minces couver-
tures, articles dits, dans les magasins, pour « œuvres de bienfai-
sance; » une table en bois blanc garnie de faïences grossières
pour la toilette; une chaise unique ; un tapis minuscule placé le
long du lit qui permettrait tout juste au Père de ne pas poser
ses pieds sur le carreau ; enfin, un affreux petit poêle de fonte,
noir et trapu, qui ronflait devant la cheminée en faux niarbre
écaillé, incrusté d'une fumée indélébile.
Pourtant on remarquait, en outre, une note d'élégance :
des petits rideaux de mousseline pendant à la fenêtre, et dissi-
mulant les balafres des vitres raccommodées avec des bandes de
papier opaque.
Et le Père Amelin se sentit la chair tellement contractée en
pénétrant dans ce taudis, presque au sortir de sa belle chambre,
rue Castiglione, qu'il en éprouva, aussitôt après, une singulière
dilatation de cœur. Il y aurait là, en effet, de quoi souffrir ma-
tériellement, donc de quoi espérer de Dieu, en échange, la
Ton iLVii. — 1908. 47
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%yfP" >""
738 REVUE DES DEUX MONDES.
rédemption d'une âme, en qui, pobr lui, s'incarnait alors l'âme
même, Tàme catholique, — et apostate, — de la France...
La sœur Josèphe faisait déposer par le savetier la seconde
malle dans la chambre; elle eut, avec cet homme, une mimique
signifiant, de sa part à elle : — Je vous paierai dans un moment,
— et, de lui : — Rien ne presse ! on ne s'envolera pas, je n'ai
pas peur. — Puis elle regarda le Père, quêtant une approbation,
et le vit, avec plaisir, fixer une seconde fois les yeux sur la
fenêtre. Certes, elle était loin de deviner que cette blancheur
azurée, cette fraîcheur excessive de la mousseline bouffante, où
le jour du dehors se concentrait sans passer, d'ailleurs, au tra-
vers, faisait le plus aigu de la discordance entre toutes ces
pauvres vulgaires choses neuves et la pauvre vieillesse vétusté
du lieu, discordance qui poignait la chair du Jésuite en réjouis-
sant son âme ; — il en eût crié comme les martyrs de joie et de
douleur; — mais la bonne sœur Josèphe n'avait pas la moindre
idée d'un état moral aussi complexe. Cependant le délabrement
de ce long corps, aux apparences de squelette, autour duquel
flottait la soutane, la frappa une fois encore, la troubla d'une
véritable anxiété qu'elle exprima par ces mots : *
— J'ai bien peur, mon Père, que vous manquiez vraiment
trop de confortable ici... mais je n'ai pas osé dépenser plus que
les cent francs...
Le Père assura que tout était parfait. 11 s'était approché du
poêle, tendait au-dessus ses mains froides, et la vue de la sœur
Josèphe lui mettait une sérénité au cœur.
Oui, elle était d'aspect apaisant, la sœur Josèphe; apaisante,
sa robe noire, sa robe de religion dont elle avait modifié les
manches; apaisant, son petit châle noir, son petit bonnet noir,
dont les brides accusaient plus net l'ovale virginal et court de
sa figure blanche, d'un blanc opaque, sans ces transparences, ces
tons, ces reflets exquis de nacre qu'avait la figure de Marie ;
apaisans, ses yeux d'un bleu de cotonnade passée; apaisans même,
ses étroits bandeaux jaunes qui dépassaient la ruche du bon-
net, et si exactement divisés sur le front qu'on ne supposait pas
pouvoir compter un cheveu de plus dans lun que dans l'autre...
Elle apportait la chaise près du poêle, remai^quant que le
Père frissonnait de tout son corps, et parla du ménage qu'elle
s'ofl'rait à tenir... 11 accepta d'un air de soulagement, mais recom-
manda la plus stricte simplicité pour la nourriture... sa santé
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pp!^*
LE FLAMBEAU. 739
exigeait encore' des ménagemens, un certain temps devrait se
passer avant qu'il pût reprendre ses travaux de prédication, de
littérature, et alors compter sur quelque rémunération maté-
rielle... La sœur Josèphe aurait pleuré du contraste présenté
par la personne usée du Jésuite et par ses projets 4e vie active,
de propagande religieuse; elle lui proposa de se coucher pour
avancer le moment de sa complète guérison, et il convint que
cette course, même faite en voiture, dans Tair glacial de la ma-
tinée, Tavait laissé tout frissonnant.
— J'ai le pot-au-feu chez moi, au-dessus, mon Père, je vais,
pendant que vous vous mettez au lit, vous chercher un bol de
bouillon ; cela finira de vous réchauffer.
Réchauffé? il le fut souvent beaucoup trop, la fin de cette
journée et les suivantes, car la fièvre s'était rallumée terrible
dans ses veines.
— Je vais cependant beaucoup mieux, disait-il à la sœur
Josèphe, je ne tousse presque plus.
Peut-être tout simplement n'en avait-il déjà plus la force. Le
dimanche, il essaya de se traîner à Saint-Médard ; rien que la
décrépitude, sordide presque, de la vieille église, lui brisa le
cœur. Avec ses fragmens de vitraux enchâssés dans les croisées
à verre blanc, avec certaines de ses ogives aveuglées par des
briques, ses dalles, ses escaliers creusés par le pied des généra-
tions, elle évoquait, à son esprit, le catholicisme lui-même avec
ses faibles îlots de croyans parmi le flot de la libre pensée, ses
ténèbres, — l'obscurantisme, — qu'on l'accuse de répandre,
d'épaissir sur les intelligences, et enfin l'usure de ses dogmes,
telle que l'humanité de ce temps affirme ne plus pouvoir se
confier à eux pour la porter vers ses lendemains...
Les commères, marchandant leurs légumes autour des nom-
breuses petites voitures qui mettaient un air de foire dans ce
populeux quartier, le regardaient avec stupeur monter, à pas
chancelans, vers les solitudes de la butte, et l'une d'elles résuma
l'impression générale :
— On dirait que ce curé en est à son calvaire !
— C'est qu'on ne les paye plus... ils ne peuvent plus faire
gras tous les jours, excepté le vendredi.
— Oh ! ils n'avaient pas déjà tant de quoi faire gras tous les
jours... c'était déjà presque du pauvre monde comme nous
autres...
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740 BEVUE DES DEUX MONDES.
Pendant que les ménagères disputaient ainsrà propos de lui,
le Père Amelin arrivait rue Tournefort, gravissait son escalier
avec tant de peine que la sueur coulait le long de ses membres,
et soudain les glaça mortellement. Il dut se recoucher, et la
sœur Josèphe, qui avait déconseillé cette sortie, insista, pour la
dixième fois peut-être, sur la nécessité d'appeler un médecin, ce
à quoi il s'opposait, assurant que les ordonnances du docteur
Jomard étaient toujours bonnes à suivre.
Dans le courant de là journée, après avoir lu à haute voix,
près de l'étroite fenêtre, les vêpres et les complies, récité le
rosaire, la sœur Josèphe revint doucement à la charge et pro-
posa du moins d'avertir la famille du -Père, M"* Salvan... A ce
nom, le Jésuite se souleva sur son oreiller, ses larges orbites
sombres tout embrasés par la flamme intérieure qui consumait
cette victime propitiatoire volontaire...
— Avertir Marie?... mais c'est à cause d'elle que je suis ici,
sœur Josèphe, c'est d'elle que je me cache. . . pour ne pas faiblir ! . . .
Et comme sa voix avait fléchi sur le mot^ il répéta, for-
çant sa voix creuse :
— Pour ne pas faiblir !...
Et, dans la surexcitation de la fièvre, sa langue se délia; en
phrases saccadées, brûlantes, à cette chrétienne toute en sini-
plesse comme le moyen âge représente la Vierge dé Nazareth, il
raconta le désenchantement amer qu'il rapportait naguère de
l'Orient, la chute du grand rêve solitaire qu'il avait fait de l'im-
périalisme romain par l'œuvre des nations impérialistes, et
son espoir désespéré, si l'on peut ainsi dire, de réaliser néan-
moins ce rêve par une nouvelle conquête de la France à la Foi;
à cette pauvre de toute sa destinée, laissée dédaigneusement
par les hommes au pauvre Nazaréen, il raconta le roman d'une
femme riche, aimée, adulée, désirée si amoureusement qu'on
pouvait espérer en la vertu de ses larmes pour amollir le cœur
endurci d'un ennemi du Christ, et en faire sortir un nouveau
germe de foi...
La sœur Josèphe, les mains jointes par la pieuse oisiveté
dominicale, assise près de la fenêtre, le buste très droit, son
profil assez fin, mais irrégulier, de sainte prolétaire, découpé sur
Téclatante mousseline azurée des rideaux, demeurait parfaite-
ment, humblement immobile, silencieuse auditrice du Jésuite,
qui pour elle rassemblait toute l'autorité des Pères de l'Église.
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\Wt^ '
LE FLAMBEAU. 741
— La pauvre femme ! comme elle doit souffrir ! soupira-t-elle
à la fin, son cœur virginal initié ainsi d'un coup aux transes
suprêmes de l'amour dont elle ne soupçonnait même pas les ful-
gurantes délices.
— Oui, elle doit souffrir, appuya le Père en donnant au
verbe toute sa signification d'implacabilité, elle doù souffrir
pour expier d'avoir dévoué son cœur, — et même son âme, — à
un impie!... »
— Si cependant c'était Lui qu'elle devait aimer? allégua
doucement sœur Josèphe.
Naïvement, et ne s'en doutant certes pas, elle attribuait à
l'amour humain l'absolue indépendance et souveraineté .que
l'Apôtre attribuait au souffle fécondant de. la Trinité divine:.
« L'Esprit souffle où il veut! » Mais les hommes, sachant les
femmes peu enclines à l'amour sensuel, le seul dont en général
ils subissent la tyrannie, n'attachent guère d'importance à leurs
amours de cœur ou de tête, si impérieux en elles souvent. Et le
Jésuite reprit, sur le même ton de sévérité :
— Elle devait ne pas l'aimer, lui, cet homme qui se livre à
l'œuvre démoniaque de souffler sur le flambeau de la Foi ! Elle
devait penser aux conséquences probables de cet amour inconsi-
déré, à ces enfans qu'elle mettrait au monde, de futurs renégats. ..
immanquablement... il faut empêcher de telles naissances de se
produire, voyez-vous, sœur Josèphe! A quoi bon, d'ailleurs, que
des âmes s'incarnent pour venir ici-bas faire le mal et mériter
leur malheur éternel?
— Vous avez raison, mon Père, convînt docilement sœur
Josèphe... quoique je ne pense jamais à ça quand je soigne- mes
gamins du quartier, — j'ai peut-être tort de les aimer tant : ils
sont si gentils, même quand leurs petites bouches s évertuent à
prononcer des gros mots! — Oh! je sais ce qu'ils deviendront
plus tard! j'ai beau leur fourrer le catéchisme dans la tète...
après là première communion, l'apprentissage... ça veut jouera
rhommeense moqua^nt de tout ce que disent les bon nés femmes...
mais enfin, on ne sait pas tout de même, la grâce peut continuer
h travailler leurs âmes... En leur sauvant la vie, cette vie, c'est
donner des chances au bon Dieu, puisque lui-même s'est fixé de
ne pouvoir sauver les âmes que jusqu'à l'heure de la mort... et
de même, il a ses chances sur tous les enfans qui viennent au
monde en Chine, ou ailleurs, et sur les petits Français qui ont
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742 REVUE DES DEUl MONDES.
des parens pas aussi bons chrétiens qu'il faudrait... Mais, mon
Père, je vous fatigue, et c'est rbeure de votre potion.
Elle se leva, passa dans la première pièce où elle avait des-
cendu son petit fourneau à essence, afin de monter le moins
possible à l'étage au-dessus où la voix du malade ne pouvait
l'atteindre.
Et, infiniment las, en effet, dô cette lassitude excessive qu'ac-
compagne l'inquiétude du sang, des nerfs et du cœur, quoique
fermant ses tristes yeux brûlant de passion mystique, le Père Ame-
lin recevait sous ses paupières toute la blancheur , bleue de la
fenêtre emmousselinée, et, sur ce fond de rayonnement baptis-
mal, dansaient des petits Chinois à face ronde, morne et indiffé-
rente, des petits Français à museau aigu et moqueur comme les
aiihait tant sœur Josèphe, tous également précieux aux yeux
de leur père du ciel conmie de leurs parens de la terre...
En môme temps que le petit fourneau à essence, sœur Jo-
sèphe avait descendu son matelas et, posé à même sur le carreau,
cela lui faisait une couche si dure qu'ainsi elle veillait le malade
jour et nuit sans presque aucune interruption.
A intervalles, elle lui portait à boire d'une potion fortifiante
et calmante. Une fois, elle le trouva rêvant ou plutôt délirant,
les prunelles à demi découvertes par les paupières au fond des
larges orbites violacés, et dirigées vers la fenêtre: la mousse-
line avait cessé d'être blanche; le gaz de la rue en dorait les plis
comme une illumination d'autel derrière le voile d'une Notre-
Dame.
Le Père chuchotait :
— Le flambeau! le flambeau 1
Au matin, son abattement paraissait extrême; après lui avoir
fait prendre une taïAe de lait, sœur Josèphe lui dit, avec une
douceur sans réplique possible :
— Mon Père, je vais envoyer le savetier chercher un médecin ;
j'en connais un, de prix très raisonnable, rue de l'Épée-de-Bois.
11 la regarda, parfaitement lucide :
— Alors, ma sœur, si vous me trouvez malade à ce point, il
faut plutôt envoyer à Saint-Médard :
— Nous verrons ce que dira le médecin.
Cette réponse évasive laissait toute sa force à l'opinion
secrète de la sœur Josèphe, opinion devinée par le malade, mais
aussi laissait la porte ouverte à la suprême espérance.
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"f
LE FLAMBEAU. 743
Elle était descendue chez le père Seyssol qui, malgré Theure
matinale, avait déjà un client, ou plutôt un visiteur. Celui-ci, un
monsieur très grand et très maigre dans son paletot, à figure
plate couperosée, à longs cheveux blancs, se tenait assis sur
une vieille chaise de paille, et son chapeau, un haut-de-forme
un peu antique, reluisait parmi les outils et les fragmens de
cuir sur Tétabli du savetier.
XIX
Bien que le mot ait Tair de mal s'appliquera un anticlérical,
Canuzat était homme de clocher. Étudiant au quartier, Latin,
il avait rencontré Seyssol, un enfant de la Croix-Rousse, émigré
à Paris parce que, cadet de famille, il n'avait pas droit à hériter
le métier du père.' èeyssol, ouvrier cordonnier, prenait aussi du
neuf et des raccommodages « eii chambre ; » Canuzat lui donna
sa pratique et ne manqua pas de la lui rendre lorsqu'il revint à
Paris, quinze ans plus tard, en triomphateur du Seize-Mai. Seule-
ment, à cette époque, Seyssol, marié, s'était déjà établi « à son
compte, » ce qui convenait mieux à son caractère indépendant et
à sa rage de « parler politique, » par quoi il excédait tous ses pa-
trons bien qu'il excellât dans son métier et fût un grand travailleur.
Vu la pénurie de ses avances, il avait commencé petitement
et continué de même; il était devenu veuf sans désespoir
excessif, au fond pas mécontent de son sort, sa clientèle lui
procurant à la fois le pain quotidien et la distraction qu'il aimait
entre toutes : le bavardage effréné sur les thèmes fournis pour
un sou par son journal du matin.
Mais ses grandes fêtes de l'année tombaient les jours où
Canuzat venait « prendre mesure » ou bien lui apporter, en-
veloppée dans une feuille du « parti, ))une paire de brodequins
à laquelle il s'agissait de faire un ressemelage ou de recoudre
les élastiques. Canuzat n'était jamais pressé ; il restait dans
l'échoppe un temps qui aurait largement suffi au raccommodage
de ses chaussures, si, pour recevoir le lendemain ou le surlen-
demain une nouvelle visite de lui, Seyssol n'eût argué d'un tra-
vail très pressé dont il avait à se débarrasser tout d'abord.
Et on parlait politique. Ayant ici déposé tout l'orgueil de son
titre qu'il exhibait volontiers ailleurs avec ses égaux, le sénateur
fraternisait avec le savetier, l'un et l'autre nasillant à qui mieux
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7i4 REVUE DES DEUX MONDES.
mieux comme le Guignol lyonnais, dont Seyssol, par contraste
avec Canuzat, avait l'immense nez crochu.
Canuzat connaissait la sœur Josèphe; il faisait des gorges-
chaudes sur ses croyances et sur son costume semi-conventuel,
sans toutefois afficher pour elle la haine rouge qu'il professait
d'ordinaire contre tout ce qui, de plus ou moins loin, tenait à la
prélraille. Il opinait de la tête lorsque Seyssol déclarait que ça
n'avait qu'un tort,* de vous avaler toutes les bourdes qu'il plai-
sait aux curés de conter au pauvre monde pour le tenir en
crainte de leur enfer et vivre à ses dépens.
Une fois, sœur Josèphe avait pris en pension les deux bam-
bine aines d'une femme en couches ; l'un d'eux l'épouvanta d'une
attaque de faux-croup ; descendue en toute hftte à l'échoppe pour
envoyer Seyssol chez un médecin, elle y trouvait Canuzat qui
montait aussitôt et tirait le gamin d'affaire. Depuis, il ne man-
quait pas, au cours de ses visites, d'interroger le savetier sur la
petite défroquée, d'un ton goguenard et toutefois quasi bien-
veillant.
Aujourd'hui, la réponse de Seyssol commençait par un haus-
sement de sourcils et une moue presque chagrine.
— Ohl elle a du mal, la pauvre femme!... il lui est tombé
sur les bras un curé malade, mais malade!... Je l'ai vu passer
hier, il revenait de la messe... vous auriez dit un mort échappé
du cimetière... Eh bien! celui-là, ça ne va pas être long qu'il
sache ce qui en retourne, de son paradis et de son enfer!...
Au même moment, la sœur Josèphe poussait la porte inté-
rieure de l'échoppe, montrait aux deux hommes sa blanche
figure un peu parcheminée et ses yeux pâles remplis d'inquié-
tude.
— Ah! monsieur le docteur est ici? dit-elle, — car elle ne
donnait pas d'autre titre à Canuzat.
Elle saluait, subissait, un vague sourire aux lèvres, une
plaisanterie de Canuzat sur le nombre de chapelets qu'elle avait
récités depuis le point du jour, puis, avec l'air gêné de quel-
qu'un qui pense qu'on va prendre ses paroles pour une prière
formelle et importune :
— Mon bon monsieur Seyssol, je venais vous demander s
vous pouviez me faire une course... mon malade m'inquiète beau-
coup, et je voudrais...
— Un médecin? acheva rondement Canuzat, eh bien I made-
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wmrr;.
LE FLAMBEAU.
Î45
moîselle Barraud^ si vous avez été content de mes services une
première fois?
— Oh! monsieur le docteur! je n'aurais jamais osé... parce
que, cette fois, nous pourrions payer.. . pas beaucoup, mais pour-
tant...
— C'est bien! c'est bien! grimpons votre échelle.
Et lestement, presque poussée par lui, sœur Josèphe le pré-
céda sur son escalier qui ne méritait pas en effet une dénomi-
nation plus pompeuse.
A vrai dire, Canuzat comptait, pour ses honoraires, sur une
satisfaction de»sa curiosité fort vive, car il soupçonnait un reli-
gieux expulsé dans le nouveau pensionnaire de M"" Barraud ;
mais, certes, sa curiosité fût comblée au delà de tout ce qu'il au-
rait pu prévoir s'il en avait eu le temps ! Sœur Josèphe ayant
passé devant lui la porte de la chambre, il s'arrêta, frappé do
stupeur,^ en retrouvant à quelques pas de lui, dans ce lit d'orphe-
linat, son ancien camarade et unique ami des mauvais jours,
Pierre Àmelin ! Quoi ! Pierre Amelin, cette figure de mourant
réduite à rien déjà, avec les immenses orbites qui faisaient ins-
tinctivement songer à des crevasses volcaniques, avec les creux
des joues, les pommettes saillantes, jaunes comme des tisons,
où l'on sentait brûler la dernière fièvre !...
Deux secondes, peut-être, Canuzat ferma les yeux, dans ce
sentiment de révolte et de haine que tous éprouvent, au moins une
fois en leur vie, plus ou moins à fond, plus ou moins durable,
contre le temps destructeur... Une vision de cinématographe lui
montrait Pierre Amelin, l'étudiant, traversant une voie du quar-
tier Latin, les lèvres fredonnantes, et lui, le camarade non
moins joyeux et non moins alerte, le hélant au passage, et, d'un
bond et d'une tape sur l'épaule, l'arrêtant, pour continuer ensuite
la promenade ensemble, sous le clair feuillage printanier, lumi-
neux comme leurs yeux et comme leurs cœurs de vingt-cinq ans. . .
Très absorbé, le Jésuite ne s'aperçut pas que sa solitude était
violée par une personne étrangère, pas même lorsque Canuzat,
qui s'était efforcé du reste de faire résonner ses pas le moins
possible sur le carreau, arriva tout contre le lit.
— Amelin? Pierre? tu me reconnais, voyons?
Il parlait, la voix rauque pour vouloir être douce, en usant de
ce prénom qu*il n'avait pas prononcé depuis plus de trente ans,
peut-être.
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746 REVUE DES DEUX MONDES. ,
• Le corps émacié du Jésuite, qui accusait à peine un relief sous
les draps, parut vibrer avant son intelligence. Puis, soudain, il
se souleva, un coude sur Toreiller, et les yeux fous, comme
devant une de ces apparitions légendaires qui précèdent tou-
jours de peu la suprême visiteuse. Mais son regard reprenait
bientôt une expression consciente, et il murmurait, avec un
étonnement inexprimable et qui tenait presque de la frayeur :
— Toi? Canuzat, est-ce possible?... Pourquoi m'as-tu cher-
ché? pourquoi tenais-tu à me retrouver ? J'étais reparti, je les
avais quittés, cela devait te suffire... Leur mariage!... tu vois si
je revenais pour le bénir, il y a trois semaines!
— Je ne te cherchais pas, je me trouvais dans la bicoque,
chez le savetier d'en bas, un fils dé canut; on m'a dit qu'il y
avait un malade, et je suis monté.
. Le Père Amelin se récria aussitôt, avec l'impatience des êtres
qu'un obstacle matériel arrête dans la course vers un but
choisi :
— Ohl un malade!... c'est la suite de ma grippe; la conva-
lescence traîne et, parce qu'il fait froid, je garde le lit... je
serai ainsi plus tôt sur pied... C'est que je n'ai pas de temps à
perdre... mon ouvrage est sur le chantier... La Catholicité du
catholicisme.., oh! mes conclusions, je les sens de nature à vous
étonner, toi et ton parti !.., Mais, que vous le vouliez ou non, la
France est la fille aînée de l'Église...
Quand on a vécu, si peu que ce soit, intimement avec un
homme, on demeure averti, pour le reste de son existence, du
point où commence l'insolite dans ses façons de s exprimer et
d'agir. Canuzat devinait donc très justement que le Jésuite par-
lait sous l'empire d'une excessive exaltation fébrile, sinon déli-
rante, car jamais, de sang-froid, il n'eût fait allusion devant
lui au genre de ses travaux... Le cœur serré, après avoir, la
main au poignet du malade, compté ses pulsations, il répliqua,
essayant de le faire sur le ton gouailleur de leurs anciennes
disputes :
— Je te crains si peu, toi et tes bouquins de cagot,que je vais
te soigner énergiquement pour que tu sois à môme de reprendre
au plus tôt la plume.
— Oh! me soigner énergiquement!... Jomard, lui, ne me
droguait pas!
— Ah ! c'est Jomard ?
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LE FLAMBEAU. 747
Et, avisant une feuille de papier tenue à plat par deux petites
fioles sur la table tirée près du lit, Canuzat parcourut des yeux
la dernière ordonnance écrite par son jeune compatriote, et
doubla ainsi la certihide cruelle de son propre diagnostic...
Naturellement le docteur Jomard ne soumettait pas à l'épreuve
de remèdes violens un organisme usé par la consomption
aiguë...
— Je ne te droguerai pas moi-môme... Des fortifians, made-
moiselle Barraud, du consommé, jus de viande, un peu de bon
vin...
— Pourquoi pas les bains de mer?.., tu nous pousses à la
dépense... Ne Técoutez pas, sœur Josèphe...
Mais sœur Josèphe écoutait, au contraire, de toutes ses
oreilles, troublée d'intenses et multiples étonnemens, ainsi que
d'un vague effroi, en face de si obscures énigmes... Quoi! le
Père Âmelin tutoyait le docteur, — et sénateur, — Canuzat, et,
en lui parlant, prenait peu à peu ce ton de juvénilité si pénible-
ment bizarre 3ur ses lèvres d'agonisant!.,. Et lui, un si saint
religieux, et ce M. Canuzat qu'elle savait, par Seyssol, un enragé
anticlérical, s'entendaient pour empocher le mariage de cette
pauvre jeune femme, à laquelle, depuis hier, elle ne pouvait
penser sans apitoiement?. . .
Mais l'émoi de cette visite imprévue, l'effort pour soutenir la
conversation, épuisaient déjà la faible concentration d'énergie
qu'avait pu amasser le Père Amelin... ses paupières se fermaient;
il balbutia :
— J'ai toujours sommeil... c'est la chaleur du lit, sans
doute...
— Dors, c'est cela, tu n'as rien de mieux à faire. Je revien-
drai ce soir...
Et Canuzat se dirigea vers la porte^ marchant gauchement sur
le bout de ses bottines, avec l'air d'un échassier qui aurait
conscience de ses proportions discordantes. La sœur Josèphe le
suivit.
— Oh! monsieur le docteur! supplia-t-elle les mains jointes,
Iç Père Amelin est très mal, n'est-ce pas ?
— Il est perdu ! répliqua laconiquement, brusquement
Canuzat, qui traversait, sans s'arrêter, la première pièce.
Comme beaucoup d'hommes, il redoutait les spectacles dou-
loureux et funèbres devant lesquels vivent sans effort la plu-
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■■^"^^fpi
748 REVUE LES DEUX MONDES.
part des femmes. La sœur Josèphe répétait avec désolation :
— Perdu?... oh! mon Dieu!... et bientôt?
Canuzat esquissa un geste vague... Pensa-t-elle qu'une
raison ténébreuse pouvait le faire ainsi ^évasif^ elle supplia :
— Monsieur le docteur, je vous en conjure !... par compassion
pour son agonie... la vérité?
— Est-ce que je sais, moi? dit-il avec rudesse, la cire d'une
bougie se consume plus ou moins vite selon la force du vent...
mais enfin, tout ce que cet homme-là veut faire en ce monde,
qu'il le fasse d'ici... deux ou trois jours...
» — Mais alors... M"*' Salvan... vous la connaissez, n'est-ce pas,
monsieur le docteur? si vous lui écriviez?... Pensez donc! si elle
n'est pas ici pour recevoir le dernier soupir de son oncle... se
. réconcilier...
Canuzat se retourna tout d'une pièce, croisa les bras, et parut
vouloir foudroyer la sœur Josèphe de ses tout petits yeux, tandis
qu'il l'interrompait de cette apostrophe :
— Vous comptez sur moi pour vous l'amener, M"' Salvan?
Vous le voudriez donc, vous, ce mariage entre une dévote et un
mangeur de prêtres? pour une nonne, avouez-le, c'est du
propre, par exemple!
Et Canuzat dégringola l'escalier, furieux comme une cascade
grossie de subits orages. Furieux, d'autant plus, qu'à un sentiment
de pitié pour l'état désespéré où il venait de voir Pierre Amelin
se joignait en lui la certitude d'une responsabilité personnelle
dans l'isolement de ses derniers jours, isolement que lui seul
était à même de faire cesser. Il ne se dissimulait pas, non plus,
que la roideur impitoyable du Jésuite vis-à-vis des fiancés pou-
vait tenir, en partie du moins, à l'espèce de défi qu'il lui avait
joté dans la cour du musée Dupuytren. Bien qu'il s'en déclar&i
satisfait, ayant voulu cette attitude, au fond il n'entrevoyait pas,
sans un frémissement assez pénible, la violente scène de reproches
qu'un jour ou l'autre, — quand tout serait consommé, — il au-
rait à subir de Laurières.
Revenue près de son malade, et, après les minutes d'excitation
en présence de Canuzat, le trouvant beaucoup plus déprimé,
sœur Josèphe lui fit prendre un petit verre de vin, un biscuit,
et, avec soulagement, constata qu'il se ranimait quelque peu. Le
(c merci » fut prononcé d'une voix toute naturelle, assez élevée
même. Cependant elle se rappelait le terrible verdict qu'elle
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LE FLAMBEAU. 749
venait d'entendre. Elle s'agenouilla près du lit pour réciter la
prière du matin, ce que la faiblesse du Père Àmelin lui avait
interdit de faire plus tôt. Ensuite, toujours à genoux, elle
demanda, la voix tremblante, quoiqu'elle essayât d'y donner
l'allure dégagée d'une simple question :
— Père, ne disiez-vous pas, tout à l'heure^ que vous verriez
volontiers un de ces messieurs de Saint-Médard?
— Oh ! je disais cela... parce que vous sembliez avoir peur...
vous parliez de courir au médecin... mais vou^ avez entendu
Canuzat... Ce n'est pas une maladie que j'ai, seulement une
extrême fatigue... tous ces voyages... sur mer et sur terre...
tous ces pays et toutes ces races... que de pas pour découvrir le
peuple de Dieu !... Àh ! j'en ai palpé, des crânes ! et j'en ai mesuré
aussi, pour savoir ce qu'ils pouvaient contenir de Teau que
Jésus promettait à' la Samaritaine !...
Le Jésuite racontait, sous le feu et l'emportement de la
fièvre, en une condensation extrême et imagée, toute^ l'œuvre
à laquelle il s'était usé depuis trois ans. Mais la foi simple,
rignorance de la sœur Josèphe, lui firent croire qu'il s'égarait
encore dans les arcanes du délire... Que ferait-elle? son tendre
cœur de femme s'opposait à ce qu'elle fit entendre au malade la
révélation fatale; son âme de croyante s'insurgeait contre le
crime de laisser partir, pour l'éternel voyage, une autre âme
chrétienne, une âme de prêtre, de religieux, dénuée des grâces
sacramentelles.
— Mon Père, ne pensez- vous pas.;, c'est, n'est-ce pas, de
doctrine, que les sacremens peuvent venir en aide à la faiblesse
du corps aussi bien qu'à celle de l'âme?
— Oui, sœur Josèphe, mais il est des sacremens qui sont
pour les cas désespérés; l'Église défend qu'on applique, à la
légère, Textrême-onction, ou même qu'on fasse, sans nécessité
absolue, communier en viatique.
Elle cessa d'insister, comprenant que, dans Tâme du Père
Àmelin, se livrait un des suprêmes combats entre la nature et
la grâce, que l'instinctif amour de la vie le disputait en lui à
l'acceptation chrétienne de la mort... Elle priait, récitant des
ave en un chuchotement un peu haut, de façon que le rêve du
malade pût s'envoler vers le ciel sur les ailes de la prière...
— Ma sœur, dit-il tout à coup, avec la voix très douce d'un
enfant qui se décide à obéir, je verrais volontiers M. Tabbé
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^^'■:-':T^?*ïP^'^
"iSO REVUE DES DEUX MONDES.
Talmoat, de Saînt-Médard ; et, si demain je me sens reposé, je
pourrai communier à sa messe...
La sœur Josèphe se garda bien de relever la folie de cette
dernière illusion ; mettant à portée du malade ce dont il pouvait
avoir besoin pendant sa très courte absence, elle se précipita
au dehors, dévala d'un trait la butte et, ayant eu la chance de
trouver Tabbé Talmont au confessionnal, réussit à l'enlever pour
une demi-heure à ses pénitentes.
XX
L'abbé Talmont était un jeune prêtre de grande famille bour-
geoise, et qu'une vocation décidée, assez rare dans un homme
de sa classe, avait consacré au service paroissiaL
Ancien élève des Jésuites, il connaissait l^sprit ascétique de
Loyola qui répugne à la recherche, peut-être puérile, des
mortifications singulières, décoratives en quelque sorte, mais
veut qu'on accepte sans regimber, en toutes circonstances, les
conditions de la vie, telles quelles. Ce jeune prêtre, au courant des
épreuves auxquelles sont soumis bien des religieux expulsés, très
indifférent lui-même au luxe, au simple confortable, ne trouva
pas, comme Canuzat, Toccasion de s'étonner et de s'émouvoir à
retrouver le Père Amelin dans la masure de la rue^ Tournefort.
On a vu que le Père Amelin avait l'intention d'aller à Rome '
pour y parler de son ouvrage, surtout des conclusions inatten-
dues qui s'étaient imposées à son esprit, et qu'en dépit de son
enthousiasme, un peu sombre aujourd'hui, il soupçonnait de
nature à paraître là-bas audacieuses, sinon téméraires; jusque-là
il en garderait le secret absolu. Le seul de ses confrères auquel
il eût aimé faire part de son rêve évangélique se trouvait pré-
cisément auprès de la Cour pontificale. Pour ce qui était de sa
conduite envers les fiancés, il l'estimait affaire de famille, et,
quoique d'ordre plus haut, assimilable à celles que suscitent
l'insuffisance de fortune, l'immoralité présumée, même la simple
divergence des opinions politiques.
Il se confessa donc, sans juger à propos de se confier. Et la
bonne sœur Josèphe commit certes une lourde méprise lorsque,
venant de reconduire l'abbé Talmont, en rentrant dans la
chambre, elle dit avec douceur, tremblement d'humilité, mais vif
empressement, au malade :
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LE FLAMBEAU. 7 SI
— Mon Père, maintenant que le bon Dieu vous a pardonné
vous-même, peut-être voudrez- vous bien pardonner à votre
nièce?... J'enverrais le savetier.
— Je vous défends de faire cela ! Je vous le défends, ma
sœuri
Puis le Jésuite joignit les mains sur sa poitrine» et, dans
les flots de la barbe, aujourd'hui presque tout à fait blanche, sa^
bouche eut une contraction d amertume.
— Pardonner à ma nièce ! mais, sœur Josèphe, avez-vous
donc si peu compris ce que je vous ai raconté d'elle et de moi?
Elle ne m'a nullement offensé, la pauvre enfant, et mon cœur
saigne à la pensée que mon éloignement peut la faii*e souffrir !
mais il le faut, pour qu'elle reconnaisse son erreur funeste
d'avoir donné son cœur, voué son existence, à un homme en qui
l'Église voit un de ses ennemis les plus redoutables.
La sœur Josèphe arqua très haut ses sourcils incolores et
murmura pensivement :
— Que peut-il tant faire contre l'Église, ce jeune député ?
— Comment, sœur Josèphe^ pouvez-vous demander pareille
chose, vous, une religieuse expulsée, à moi, un religieux
expulsé?
— Oh ! dit sœur Josèphe, et quand bien môme nous et les
autres nous serions des martyrs? J'ai toujours entendu dire,
mon Père, que rien n'a fait plus de bien à l'Église que le mal
que ses martyrs ont souffert en tous les temps.
— Aussi, ne s'agit-il pas de nos souffrances... mais s'il n'y
avait plus ni religieuses, ni prêtres, qui donc enseignerait nos
saintes doctrines, qui donc porterait, soutiendrait le Flambeau
de la Foi en ce monde ?
— Qui?... je ne sais pas, mon Père, le bon Dieu désignerait
bien toujours quelqu'un, allez I... Nous n'avons pas peur que les
étoiles s'éteignent, et pourtant personne n'a jamais assuré à
personne qu'elles brilleront toujours sur nos têtes... tandis que,
pour la Foi, nous avons les divines promesses... jusqu'à la con-*
sommation des siècles, c'est dans l'Évangile... et cette pauvre
jeune femme... ifion Dieu I elle se fie aux divines promesses I...
acheva la sœur Josèphe qui, dans sa candeur, ne perdait
pas de vue son désir de sauver les destinées d'un amour
humain.
Mais le Père Amelin fermait ses lèvres pâles, fermait ses
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752 REVUE DES DEUX MONDES.
paupières meurtries et bleues comme celles d'un Christ sous les-
quelles ont passé les larmes sanglantes du couronnement; et
sœur Josèphe s'éloigna sur la pointe du pied pour vaquer aux
soins domestiques, préparer au Père un des très légers repas
que son estomac tolérait encore. Et, non moins agiles que ses
mains, ses pensées travaillaient activement sous son petit bonnet
'noir.
Ah I si la défense du Père n'était pas si formelle ! elle sau-
rait bien les trouver, ces fiancés inconnus dont le sort lui inspi-
rait tant de sympathique commisération!... Tout en simplesse
qu'elle eût passé sa vie, la Parisienne née qu'elle était cependant
possédait de suffisantes informations sur le train de la grande
ville... un député, on pouvait lui écrire en ignorant sa demeure,
la lettre lui serait remise au Palais- Bourbon... Mais le Pèro ne
voulait pas.
« Je tenterai de le fléchir, jusqu'au dernier jour, jusqu'à la
dernière heure, » se dit-elle, se substituant d'elle-même, en sup-
pliante, à la jeune amoureuse inconnue.
Elle ne pouvait s'empêcher aussi, malgré une première rebuf-
fade, d'espérer quelque peu en Canuzat qui lui avait paru com-
patir sincèrement à la misère physique du Père Amelin. Mais
Canuzat reparut le soir la mine si tempétueuse qu'elle n'osa
prendre la parole devant lui. Il mapcha cependant, comme le
. matin, sur le bout carré de ses bottines, pour s'approcher de la
couchette où le Jésuite somnolait dans un état de rêve, d'éva-
nescence presque permanent, avec des visions, par vibrations
d'une exti'ême vélocité, des pays qu'il avait traversés, tous dé-
serts arides bien que fourmillant d'hommes, et le long de fleuves
abondans où son âme altérée n'avait pas trouvé à s'assouvir.
— Amelin? voyons, regarde-moi! comment te sens-tu?
Et Canuzat, qui parlait toujours d'une voix rauque quand il
voulait l'adoucir, se penchait sur le malade, posant un doigt sur
les paupières pour les soulever et reconnaître le plus ou moins
de vitalité que décèlerait le regard.
— Ah ! c'est toi, Canuzat? Tu reviens de l'École?... je compte
y retourner demain, quoique, si j'écoutais la sœur Josèphe, je
n'aurais plus qu'à faire mon paquet pour l'autre monde...
Les frontières entre le présent et le passé semblaient abolies
pour le Jésuite, sans doute parce que son avenir allait se perdre
dans l'illimité du jour éternel... Cependant les poussières des
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"^7? •
LE FLAMBEAU. 753
choses et des années soulevées en lui par le souffle de la fièvre
tombèrent un moment; Tintention du regard se précisa, et il
demandait à son ancien camarade avec un étonnement marqué
dans la voix enrouée, faiblissante :
— Tu es revenu me voir?... suis-je donc si malade, à ton
avis?
La passion, avec ses verres grossissans ou rapetissans, pouvait
déformer la vérité aux yeux de Ganuzat, il n'était pas homme à
la travestir de propos délibéré.
— Pas besoin que tu sois très malade... c'est essentiel que
je veille à ce que tu aies les soins et le confortable nécessaires,
et, pour ce qui est du confortable, tu en manques terriblement
ici... Est-ce que cette cheminée fume, par exemple?
Et Ganuzat interpellait ainsi brusqpiement sœur Josèphe qui
mettait à tiédir une potion sur le poêle ; elle le regarda, toute
palpitante et craintive :
— Mais, non, monsieur le docteur..,
-7- Alors, pourquoi cet afl'reux escargot de fonte? Croyez-
vous qu'un malade puisse respirer dans cette atmosphère de
fournaise?
— C'est que le bois coûte si cher... allégua timidement sœur
Josèphe...
Canuzat préparait une réponse fulminante lorsqu'il sentit les
doigts secs, brûlans, du Jésuite s'incruster sur sa main :
— Puisque je touche de si près à ma fin, qu'importe que je
respire deux ou trois fois de plus?...
— Près de ta fin!... Aussi! venir malade dans ce ga-
letas!...
— Je n'y suis pas encore sur la croix de Jésus-Christ... Ah !
si je pouvais accomplir par ma mort ce que je n'ai pu par ma
vie et par mes œuvres!...
Le Jésuite s'interrompit, le cou ployé, sa tête touchant sa
poitrine comme le Christ de certaines Pietà^ puis il reprit, le
regard levé, défiant la contradiction :
— Du moins, une âme que j'aime entre toutes sera préservée. . .
Marie n'épousera pas Laurières...
Et voyant que Canuzat haussait les sourcils en immense
accent circonflexe :
— Pourquoi doutes-tu?... oui, le mariage est fixé irrévoca-
blement... c'est pour la fin de la semaine... mais cependant,
TOMS xi#vii. — i908. 48
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754 REVUE DBS DEUX MONDES.
Marie n'osera jamais dire oui, tant que je ne l'aurai pas dit,
moi-môme... et comment le dirai-je, puisque je vais mourir?...
Canuzat ne voulut pas comprendre que, pour la seconde fois,
son ancien camarade implorait indirectement un sursis du mé-
decin...
— C'est bon, Amelin I tu en fais à ta guise, bien entendu,
avec ces jeunes gens... à ta guise, répétait-il du ton d'un homme
qui dégage sa responsabilité d'une affaire épineuse.
— A ma guise... oui... prêcher d'exemple au monde... faire
moi-même, dans ma propre famille, la concentration de l'essence
catholique... en éliminer tous les élémens impurs... l'amour
humain, l'orgueil de la vie, le bonheur...
En prononçant ce mot d'une bouche méprisante, le Jésuite
scella ses lèvres violettes, ferma ses yeux dont les cils encore
très noirs, très longs, striaient de façon tragique le large cerne
tuméfié. Canuzat s'était éloigné de la couchette ; assis près du
pauvre petit poêle qu'il avait si dédaigneusement qualifié tout à
l'heure, il étendait au-dessus ses larges mains de Titan vieilli
et maigri, et il pensait au choc inévitable qui se produirait
bientôt, entre Laurières et lui, et il s'encolérait contre la com-
passion et la curiosité qui, à forces égales, l'avaient amené ce
matin dans cette chambre, où maintenant le retenait encore le
sentiment de la fraternité humaine.
Certes, l'anti-clérical se proclamait dégagé de tout fana-
tisme, et le Jésuite, selon la tactique de l'Église en notre temps,
ne se réclamait que des garanties du libéralisme ; pourtant, ni
l'un ni l'autre ne songeaient à ces deux êtres qui portaient,
roulées et plongées dans leur jeunesse, toutes les splendeurs de
la vie, et qui peut-être, opprimés par une double et contradictoire
intransigeance, ne magnifieraient jamais...
De faibles bruits ménagers s'entendaient dans la première
chambre; le gaz de la rue blondissait la mousseline des rideaux;
la petite lampe sur la table, près de la couchette, argentait de
sa lueur échappée de l'abat-jour opaque la toile des draps que
le Père plissait quelquefois par un geste automatique de sa main
ivoirine. La Raison, la Foi... l'une nous aide à découvrir, i
forces d'investigations et de tàtonnemens, un faible espace de
l'universelle réalité, l'autre projette son jour, à jamais imprécis,
sur le mirage qu'à force de rêves et de pieux délire nous nous
faisons de l'inconnaissable... et c'est sans doute par l'impatience
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LE fiIàhbbâu. 7S5
douloureuse d y voir mieux, de voir tout, que les hommes, au
lieu d'c^voir pitié les uns des autres dans leurs égales ténèbres,
s'accusent mutuellement d'obscurantisme, chacun la main levée
devant une des deux courtes lumières, tant il craint qu'on la lui
éteigne.
— Canuzat?
Le malade s'était retourné sur la couchette, et jetait l'appel
avec son enrouement bizarre d'écho très lointain.
Le sénateur se rapprocha aussitôt.
— Dis-moi, aurai-je le temps d'aller à Rome, et le temps
d'expliquer là-bas toute la pensée de mon livre?... Vingt-
quatre heures!... ensuite, à la volonté de Dieul... je pourrais
partir demain...
— Non, pas demain : nous tenterons demain une injection
de sérum qui te rendra des forces.
— Oui, c'est cela, pour mon voyage à Rome, pour que je
puisse marcher jusque là-bas...
En chuchotant ces mots, les paupières collées l'une à l'autre,
le Jésuite s'acheminait évidemment déjà, en rêve, vers la cité où
demeurent les gardiens des promesses que Jésus fit à ses apôtres
touchant la catholicité de son Église.
Canuzat donna quelques instructions pour la nuit à sœur
Josèphe, et lui remit une petite somme destinée aux emplettes
chez le pharmacien : ballon d'oxygène, injecteur, sérum...
Mais le soulagement à son trouble intérieur qu'il éprouva de ce
léger don, — de pure réciprocité, — qu'il faisait ainsi à son
ancien camarade, ne soulagea que pour peu'd'inst^s sa con-
science oppressée. Et, les vieillards étant sujets d'ailleurs à l'in-
somnie, il passa une nuit blanche à voir glisser devant ses yeux
tour à tour le visage courroucé de Laurières et la tête morte
du Père Amelin, porté à découvert sur sa couchette, d'une étroî-
tesse de cercueil. Il s'endormit à l'aube et se réveilla deux
heures plus tard, dans l'humeur noire d'un homme qui obéit à
l'appel tyrannique d'un devoir détesté auquel il ne saurait se
soustraire.
Aller voir le Père Amelin, le soignerclandestinement sousle
poids d'une responsabilité dont il ne pouvait se décharger sur
aucun autre médecin qui, tout de suite, demanderait la famille...
Non! cela, non! dans les dernières faiblesses de l'agonie la
main du Jésuite se lèverait juste assez pouir bénir, mais n'aurait
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756 REYCB DBS Deux MONDES.
pas la force de faire entre les deux fiancés le geste toujours
violent qui sépare . . .
Et soudain, la main de Canuzat qui, en manches de chemise
devant l'armoire à glace, se disposait à tracer la raie dans le
milieu de sa crinière blanche, s'immobilisa, tenant le peigne en
Tair à deux pouces de son crâne. Le timbre de l'entrée sonnait
aigu, sec, impérieux... Et sans doute parce que son instinct
d'équité attribuait à un seul homme au monde le droit d'aiguil-
lonner ainsi ses nerfs, il dit presque à voix haute, en frappant
du pied : « Laurières I » Et, en effet, sa femme de ménage, après
un tapotement sans façon sur la porte de la chambre, l'ouvrait
et annonçait :
— Monsieur le député Laurières.
Et M. le député, entrant, arracha des mains de la brave
femme la poignée de la porte qu'il tira sur lui pour rester à
l'instant même face à face avec son « parrain. »
M"* Laurières arrivée à Paris sur l'appel des fiancés de-
meurait dans la garçonnière de la rue d'Aguesseau. Poussé par
ses angoisses d'amoureux, son fils eût désiré qu'elle veillât jour
et nuit la fiancée apeurée, dont la rébellion envers le chef, le
saint de la famille, angoissait si terriblement l'âme et la sensi-
bilité frémissante. M°* Laurières fut d'un avis opposé; la liberté
de la jeune femme devait être respectée jusqu'à ce qu'elle y eût
renoncé par la consécration solennelle du mariage, les captifs
sur parole l'étant d'ailleurs beaucoup plus sûrement que les
autres. Marie, après lui avoir fait entendre beaucoup d'instances
très sincères, lui sut gré, à la fin, d'avoir décliné son offre.
Maintenant, la jeune femme était résolue à ne plus rien montrer
de son déchirement intérieur aux deux êtres qui allaient bientôt
lui créer une nouvelle famille. Mais, laissée à sa solitude de
veuve, le soir, il lui était du moins permis de déposer le masque,
de verser le trop-plein de ses larmes contenues en la pré-
sence du cher bien-aimé qui ne les eût pas essuyées sans de
passionnées et douloureuses récriminations. Il l'avait suppliée,
une fois pour toutes, de ne pas se laisser gagner par Ténerve-
ment. Les hommes qu'avecl'aide bénévole de la Sûreté il em-
ployait à la recherche du Père Ameliu avaient ordre de lui
signaler les moindres indices favorables; elle-même se trouverait
aussitôt renseignée par lui. Mais, trois jours avant le mariage, il
n'avait encore rien appris...
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„v^rv,^;v .^.^T«j,^«;5^^-^p^^,.^^.^«,,^ ,^, y^l^i^^^
LE FLAMBEAU. 787
Oh! Marie raccueillaH par le même tendre sourire! avec
le môme tendre sourire, elle le remerciait, lui et sa mère, des
beaux présens de la « corbeille ; » avec le môme sourire, elle
montrait bijoux, dentelles et bibelots à Madeleine et à quelques
rares amies intimes à qui on faisait part du mariage avant la
célébration; mais, mieux que ce sourir<3 apparent, Lauricres
voyait les larmes contenues soug les blanches paupières pour
être répandues ce soir, et aussi les larmes essuyées du matin,
qui donnaient au fin visage, si joyeux par la seule jeunesse de
la chair, Tair d'une fleur toujours mouillée de rosée. Et, sans
doute, sa grâce pimpante, ainsi poétisée de mélancolie, était
d'un charme plus prenant de jour en jour, mais précisément,
de plus en plus conquis par Tamour, Tamour véritable dégagé
autant qu'il se peut des intérêts égoïstes, Laurières sentait
ce charme agir sur lui, autant, sinon* plus, pour son chagrin
que pour sa joie. Depuis son élan de passion désespérée, Marie,
comme si elle en gardait la confusion secrète, n'acceptait plus
de lui que des caresses purement fraternelles; cependant lorsque,
assise près de lui, par un charmant geste familier, elle joignait
les deux mains sur son épaule, y appuyant une joue mainte-
nant toujours empourprée de fièvre, il avait peur d'entendre
monter à son oreille le chuchotement de folie :
— Fais de moi ta maîtresse... que je ne sois pas ta femme,
à toi, l'homme que j'aime, dans la malédiction de l'homme que
je vénère!...
Hier, pendant qu'elle lui dérobait ainsi son visage, il avait
per^u le chuchotement de mots qui, pour être tout autres, ne
le laissèrent pas moins violemment ému.
— Jean, lui avait-elle demandé, si mon oncle mourait d'ici
après-demain, ne garderions-nous pas des remords toute la
vie?...
Il avait repoussé de toute son éloquence amoureuse la crainte
lugubre... Mais il savait bien que l'hypothèse n'ofl*rait rien d'in-
vraisemblable... Le docteur Jomard ne lui avait pas dissimulé
que seule la sortie du Père Amelin, par une des froides mati-
nées de cet hiver, constituait une grave, et même peut-être mor-
telle imprudence. Le Père Amelin pouvait donc mourir dans sa
retraite aujourd'hui, demain. Quel que fût son entourage, la
famille, écartée jusqu'au dernier soupir, serait convoquée au
chevet du mort,.. Pour ne pas déranger deux fois les témoins
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758 REVUE DES DEUX MONDES.
au sujet d'un mariage qui ne comportait aucun apparat, la
même matinée devait voir les fiancés à la mairie et à Téglise...
On pouvait venir cette matinée même, alors que Marie serait déjà
toute parée de cette délicieuse rote de noces vert roseau, et de
ce chapeau de fleurs qui lui faisaient un travesti adorable de
fée ou de Flore, de divinité aurorale ou printanière tout en-
semble. Et la fête idyllique de l'hymen serait changée en ime
tragédie dont la seule idée glaçait Laurières jusqu'aux moelles...
Ah! il sacrifierait la moitié de ses espérances d'ambition
pour retrouver ce Jésuite, et pouvoir jeter Marie sur son cœur
jusqu'à ce qu'il le sentit faiblir, et regretter, et retirer le triste
<( veto » qui faisait de l'adorable, de l'adorée, une créature de
misère et de détresse extrême... Et, en se certifiant ces choses
à lui-même, Laurières ne songeait pas que tout ce que lui deman-
dait le Père Amelin pour prononcer le mot d'ad^iésion indispen-
sable au bonheur de sa fiancée, c'était précisément de renoncer,
en quittant la tribune parlementaire, à la moitié de ses espé-
rances ambitieuses... |Après le mot de Marie, ce dernier soir,
qui lui révélait si clairement le trouble de cette âme essentielle-
ment féminine, Laurières passa la nuit, — de même que Canuzat
au bout de Paris, — à déplorer, presque avec des spasmes de
rage, les complications d'un état de choses dont les affres sem-
blaient ne pouvoir aller qu'en augmentant jusqu'à rexplosion
de quelque terrible crise...
Et, — rhomme est ainsi fait, — il cherchait l'espèce de sou-
lagement, — soulagement bizarre, — que nous éprouvons à
toucher du doigt la cause de notre infortune.
— Ce Canuzat!... oh! je l'entends! « Tu arrives de la Chiné
pour appliquer ta bénédiction à mon filleul. » Et la main du
Jésuite, déjà levée sur Marie et sur moi, devait nécessairement
s'abaisser sans finir le geste...
XXI
Jusqu'à présent, Laurières aurait estimé de puérilité niaise
d'aller faire au vieux Rouge une scène de reproches; il le sen-
tait puni d'ailleurs par le fait même de la brouille qui lui'ôtait la
perspective d'un foyer à demi familial, où jadis il l'avait en-
tendu émettre l'espoir de faire dorloter quelque peu sa triste
vieillesse de célibataire. Mais soudain, au courant de cette nuit,
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LE FLAMBEAU. 759
le besoin de revoir Canuzat, de lui montrer les maux endurés
par lui et par sa fiancée, de Ten proclamer farouchement res-
ponsable, s'imposa impérieusement à la pensée souffrante du
jeune député... Puis, par association complexe d'idées, il en vint
à se dire que Canuzat serait mieux que personne à môme de
conjecturer avec justesse la retraite stratégique du Jésuite...
Une sorte de lien, noué une fois pour toutes par le sort, sem-
blait encore les enserrer l'un et l'autre, malgré la divergence
radicale de leur vie et de leur œuvre. En tout cas, cette volonté
obscure qui les avait rapprochés, dus l'entrée du Père Ameli^
en France, pour les unir dans une action commune et néfaste
contre lui et contre Marie, pouvait avoir opéré une foi9 encore.,^
bientôt même Laurières se dit : « Cela est certain. »
Mais cette opinion ne tarda pas à lui paraître folle^ dans le
fiacre automobile qui le transportait de très bonne heure vers
la butte Sainte-Geneviève, — car il voulait surprendre Canuzat
au saut du lit; — d'ailleurs, son irritation s'augmenta de ce
désappointement tout instinctif comme l'avait été son espé-
rance, et ce fut avec la physionomie du justicier implacable qu'il
pénétra dans la chambre où Canuzat, nerveux et d'humeur iras^
cible, achevait de s'habiller après sa veille de la nuit.
— Toi, Jean?... eh bien!... comment va?
Mais, sans répondre à ces questions balbutiées, sans voir la
main un peu tremblante qui lui était tendue, Laurières s'accota
au pied du lit, et, les bras croisés, interpella lui-même Canuzat
d'une voix sombre et amère.
— Ah I vous avez bien travaillé, vous I et vous devez être
content, j'imagine! Vous pouvez dire que désormais je ne vous
épargnerai pas ma reconnaissance!... mon mariage rompu peut-
être le jour même de la cérémonie... en tout cas, notre bon-
heur, à Marie, à moi, à ma mère elle-même, détruit par votre
faute I
Canuzat essaya de rire.
— Par ma faute, ton mariage* rompu? Mais tu es fou, mon
garçon I
— Par votre faute, appuya Laurières^ par votre manie de
fourrer la politique partout, d'en faire des barricades dans la vie
des gens... Qu'est-ce que vous aviez besoin de chicaner ce
Jésuite sur mon mariage avec sa nièce, de le défier à propos
de la bénédiction nuptiale?
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'^^^mm
760 ^ REVUE DES DEUX MONDES.
-— Je ne vois pas ce qu'une plaisanterie de vieux camarade...
— Vous ne voyez pas? Eh bîenl elle me coûte cher,
votre plaisanterie ! Ce Jésuite, bien disposé pour moi la veille,
qui retourne rue Castiglione avec des malédictions plein
la bouche, qui tombe malade, qu'on soigne, qu'on dorlote, et
qui, pas môme en état de se tenir sur pied, fiche le camp...
Introuvable, introuvable!... Dieu sait si |'ai rien épargné pour
les recherches...
Et Laurières piétinait sur place d'exaspération... Il dépeignit
sa fiancée dans les larmes et dans les dernières terreurs...
— Elle m'aime, elle m'adore, et cependant je ne pourrais
lui procurer de plus grande joie qu'en consentant à retarder notre
mariage, fût-ce d'un an et même de dix, jusqu'à ce qu'enfin
nous ayons retrouvé son oncle.
— Et à quoi ça vous [servirait-il de retrouver Amelin, puis-
qu'il s'oppose au mariage?
— A quoi I mais, d'abord, nous aurions espoir de le fléchir
un jour ou l'autre, et puis Marie ne serait plus obsédée par la
vision de son oncle agonisant dans quelque galetas... Bt Jomard
ne me dit pas que ses craintes sont exagérées...
Canuzat non plus n'aurait pu le dire, lui que cette même
vision de son vieux camarade, s'éteignant sous les seuls yeux de
sœur Josèphe, dans la bicoque de^la rue Tournefort, avait hanté
et tourmenté toute la nuit.
Laurières continuait :
— Voilà, je suis un homme sous le coup d'une catastrophe!...
Me voyez-vous recevant la nouvelle de cette mort le matin de
mon mariage?... le contre-ordre lancé encore une fois aux
témoins, courant les ministères, la Chambre... et, encore, tout
ça ! mais ma fiancée, la pauvre enfant, désespérée, s'accusant,
s enfonçant dans son deuil...
Et Canuzat vit son filleul se passer la main sur les yeux et
y enlever une larme de chagrin exaspéré... Il se promena dans
la chambre, le cœur amolli et la pensée tempétueuse, redou-
tant de Laurières une explosion prochaine s'il lui révélait la
retraite du Père Amelin; une explosion éloignée, mais combien
plus terrible, s'il laissait les événemens s'accomplir. Cependant
il n'était pas homme à dissimuler ses impressions, et Laurières,
qui le suivait d'abord machinalement du regard, tressaillit sou
dain à le voir secouer la tête, se frapper le front de sa grande
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mwF^'
^:^
LE FLAMBEAU. 761
main osseuse comme quelqu'un en état de perplexité passionnée
et mis en demeure de se résoudre...
— Canuzat, où est le Père Âmelin? Vous le savez, vous!...
Laurières avait bondi, et il serrait, à le lui meurtrir, le bras
de son parrain qui essaya de se débattre.
— Oh! je le sais!... je le -sais!... lâche-moi, voyons!^., bal-
butiait-il...
— Oui, vous le savez ! et vous me laissez là, à pleurer comme
une femme!... Mais quel homme ôtes-vous devenu?..^ Enfin,
nous réglerons nos comptes plus tard... partons! vous allez me
mener à ce Jésuite, et ceux qui le cachent auront affaire à moi...
si c'est dans un couvent, — car, oui, nous avons eu la bétîse
d'en laisser encore quelques-uns habités, — eh bien! je ferai
brûler ce couvent, jusqu'au dernier couvent!
Et avec un air mauvais, un rire qui n'avait jamais résonné
sur ses lèvres, Laurières, fou d'impatience, saisissait à un porte-
manteau le pardessus, le chapeau de Canuzat. Celui-ci regim-
bait, essayait de prendre des airs et un ton de burgrave.
— Moi I que je te mène au chevet d'Amelin? mais je n'en
veux pas plus que lui de ton mariage !...
— Et moi, je vous déclare que s'il m'arrive un malheur par
vous, je viendrai me tuer à votre porte !
Et Laurières lui mettait son pardessus, l'entraînait au dehors,
le poussait dans l'automobile qui Tavait amené et qui stationnait
devant la maison. Au point de monter lui-même, il se ravisa :
— Non, tenez, donne2>-moi Tadresse... je me charge de me
présenter tout seul au Père Amelin ; vous, allez chercher ma
mère et M"* Salvan...
Canuzat, levant les épaules avec résignation, laissa tomber le
numéro de la bicoque, rue Tournefort.
— Dans la nfiaison de Seyssol, mon cordonnier, tu te rap-
pelles? tu avais fait une démarche pour faire nommer sa
nièce institutrice... Mais, Jean, écoute, Amelin se meurt... pas
de bruit... d'ailleurs la sœur Josèphe ne s'opposera pas...
Dans son désarroi il ne pensait pas à dire M"* Barraud...
mais Laurières n'en était pas à remarquer la bizarrerie de Ten-
tendre parler ainsi, avec la déférence coutumière, d'une reli-
gieuse, si même il avait écouté sa phrase jusqu'au bout.
— Le Père Amelin se meurt ! répéta-t-il dans la dernière des
consternations.
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762 REVUE DBS DEUX MONDES.
Et vite, s*adressant au chaufFeur, il' lui ordonnait d'aller à
fond de train rue d'Aguesseau, et lui-même, n'apercevant pas de
voiture dans ce quartier à circulation de petite ville, il prit sa
course en montant vers la rue Toumefort qu'il connaissait et
savait relativement voisine.
Tantôt une surexcitation extrême qui semblait la suprême
crépitation de la vie, tantôt l'accablement déjà lugubre du
coma, tels étaient les deux états en1i« lesquels le Père Amelin
avait passé la nuit, nuit de veille sans intermittence et d'anxiétés
chagrines pour la pauvre sœur Josëphe.
^ Se méprenant à l'effort mental accompli en sa présence par le
Jésuite qui redoutait qu'on s'étonnât de son dénûment et de sa
solitude, l'abbé Talmont ne Pavait pas jugé assez près de sa fin
pour l'administrer ni pour lui apporter la communion en via-
tique. Et sœur Josèphe se reprochait de n'avoir pas insisté
auprès de lui, autant qu'elle l'aurait dû après le verdict de M. le
docteur... Quelle responsabilité assumait-elle en tout ceci devant
Dieu, et peut-être, au regard de la charité chrétienne et
humaine, vis-à-vis de cette pauvre belle jeune femme si cruelle-
ment châtiée pour céder à l'attrait d'un amour que d'autres
prêtres estimaient légitime!...
Enfin, sœur Josèphe ayant, à l'aube, donné un peu de lait
au malade, s'assoupit sur sa chaise. Quand elle s'éveilla, le jour
éclairait la triste chambrette autant que c'était possible en une
grise matinée d'hiver, et le Père dirigeait sur elle ses regards
compati ssans.
— Ma pauvre sœur ! soupira-t-il, que de mal je vous aurai
donné! Mais le moment approche où vous aurez à dire la parole
qui vous délivrera en délivrant ma pauvre âme...
Il faisait allusion au passage : « Partez, âme chrétienne... »
d'une sublimité si poignante dans la prière de la- dernière heure
Sœur Josèphe debout, et s'bccupant à étirer les couvertures,
observa d'une voix infiniment douces
— Mais, mon Père, si... ce moment doit venir, je n'ai aucun
droit à me trouver seule près de vous... Il y a... d'autres per-
sonnes...
— Oui, le prêtre... Eh bien I ma sœur, je vous laisse,' à vous,
le soin de rappeler, quand il le faudra, Tabbé Talmont...
— Et la famille... mon Père? acheva courageusement la
sœur Josèphe.
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LE FLAMBEAU. 763
— La famille? Marie est toute ma famille... vous savez pour- '
quoi je me suis éloigné d'elle... Marie le sait... d'ailleurs je Tai
bénie le matin de mon départ : tout signe de plus que je ferais
vers cette malheureuse enfant, elle le verrait adressé également
à Tennemi de Notre-Seigneur qui a capté son amour... Ma mort
lui tracera la route du sacrifice, elle voudra m'y suivre loin de
cet homme funeste, et servir elle-même d'exemple aux autres
femmes de France...
Sœur Josèphe allait peut-être essayer encore d'une suppli-^
cation, mais elle entendit un toc toc, sur la porte du logis et,
dans le silence de ce quartier perdu, la voix de Seyssol qui
appelait :
— Mam'selle Barraud, c'est-y qu'on peut entrer?
Elle courut à pas feutrés dans la première chambre et, ayant
répondu affirmativement, elle vit devant elle, non pas Seyssol
qui déjà redescendait, mais V homme funeste ^ l'homme trop aimé
de ce cher pauvre amour auquel, sœur Josèphe le sentait .
obscurément, on peut, on doit beaucoup pardonner, car ses
délices et môme ses affres ne sont, hélas ! comme nous-mêmes,
que cruelle tnent transitoires.
Le geste du salut exécuté avec l'élégance des habitudes
mondaines, Laurières, à voix basse et haletante, interrogeait:
— Madame, le Père Amelin... il vit, n'est-ce pas, il \nt en-
core?...
Elle inclina la tête, et, sans lui demander son nom ni l'objet
de sa visite, sans lui faire signe de la suivre, elle retourna vers
la chambre du malade. Laurières entrait sur ses pas.
Comme chaque fois après s'être efforcé à un effort mental, le
Pè^e Amelin, quitté par sœur Josèphe, était retombé aussitôt
dans cette torpeur où s'usait plus lentement le reste de sa vie.
Laurières, à deux pas de la porte, s'arrêta frappé d'horreur et de
désespoir... Trop tard! ces paupières, ces lèvres violettes
venaient de se clore évidemment pour jamais, cette main qui
pendait un peu hors de la couchette, ne ferait plus un geste, qu'il
ne lui fût commandé par une main étrangère... Non, toute-
fois, les paupières découvraient lentement les prunelles à feu
sombre, les lèvres se disjoignaient, la main se soulevait pour
prendre l'attitude de la défensive...
— Monsieur, vous!... vous! et pourquoi?... SiCanuzat, lui, a
faibli, croyez- vous que je faiblirai moi-même?...
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764 REVUB DES DEUX MONDES.
Et, précisément, ce mot faiblir devait un sens terrible à l'en-
rouement lugubre de cette voix qui le prononçait.
* Laurières s'était avancé, et, s'inclinant vers le malade, il
disait avec un respect qui contenait cependant à grand'peine
ses sentimens agités :
— Je ne viens pas vous demander de faiblir, mon Père, mais
bien plutôt d'être fort contre vous-même; vous avez fait à votre
religion, hélas! le sacrifice de votre vie : vous en étiez le maître;
mais vous savez bien, vous, un prêtre catholique, que seuls les
sacrifices volontaires comptent au regard de Dieu; pourquoi
donc vous obstiner à nous sacrifier, Marie et moi, avec vous, et,
si vous n'avez pas pitié de moi, pourquoi faire souffrir à la
pauvre enfant des souffrances qui resteront certainement infruc-
tueuses?
— Infructueuses!
Le Jésuite élevait la main, sa voix affaiblie ne suffisant pas
à la véhémence do sa protestation. Et il continuait, s'entrecou-
pant par des aspirations trop brèves :
— Marie, préservée de vous, de l'impiété, par conséquent...
et par un sacrifice qui deviendra volontaire... oui, un jour ses
yeux seront dessillés... Oh! l'amour a obscurci en elle le flambeau
de la Foi, mais bientôt...
— \Jamour obscurcir la Foi! s'écria Laurières, mais c'est
grâce au flambeau d'aimourallumé par l'Évangile, que la fumée
des bûchers allumés par Tlnquisition n'a pas encore éteint tout
à fait celui de la Foi dans nos cœurs !...
Le Père Amelin était un mourant; parfois il lui arrivait déjà
de ne plus saisir que le sens intrinsèque des mots, sans liaison
étendue à l'ensemble de la phrase ; ces derniers que venait de
prononcer Laurières : la Foi dans nos cœurs parurent le sur-
prendre immensément, heureusement...
— Vous venez donc me dire que vous croyez? demanda-t-il.
Laurières secoua la tête avec une exclamation d'impatience:
— Eh oui! je crois, puisque c'est déjà croire que de s'avouer
notre incapacité do posséder jamais l'universelle connaissance;
mais, môme à cette heure si cruellement décisive, je ne vous
donnerai pas le change, mon Père : mon credo n'a pas varié
depuis lautre semaine, il n'est ni aussi affirmatif ni aussi expli-
cite que te vôtre...
— Sou mettez- vous, du moins, posez les armes...
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rr, :VTF'/
LE FLAMBEAU. 765
— Je ne puis lâcher pied en pleine bataille!...
Ayant jeté ces mots d'une bouche et d'une voix roidies, Lau-
rières, avec ses plus souples, ses plus chaudes inflexions, reprit
presque immédiatement :
— Mais, mon Père, voyons, ayez confiance en l'avenir !..,
Aucun combat ne dure perpétuellement... la paix se rétablira
dans la région de la spiritualité. Oui, soyez-en certain, le jour
viendra où les religions, et même la philosophie, achèveront de
comprendre que leur royaume n'est pas de ce monde, et que
leur affaire n'est donc pas de se proscrire à tour de rôle réci-
proquement pour s assurer la suprématie; elles se partageront
les âmes de bonne volonté.
— Jésus les veut toutes... toutes les âmes à Jésus ou alors &
Satan... chuchota le Jésuite sans le laisser poursuivre.
— Eh bien ! ne nous jetez donc pas à Satan, à l'esprit de
haine et de désordre!
Et Laurières penché plus bas, des deux mains pesant sur la
couchette, dit dans un murmure ardent, et, en vérité, pathé-
tique :
— Ecoutez, écoutez, mon Père, vous que je voudrais pou-
voir comme Marie appeler mon Père ! écoutez : si vous continuez
à ne pas y consentir, si vous mourez sans y consentir, il est pos-
sible, oui, très possible, hélas! que Marie ne soit jamais ma
femme, mais tenez pour certain qu'elle sera, d'ici peu, ma mai-
tresse...
— Infamie ! balbutia le Jésuite, fermant les yeux d'horreur
et de douleur.
Laurières s'exclama d'exaspération croissante :
— Infamie?... Eh ! croyez-vous donc que je vous en menace?
Pensez-vous que j'amènerai Marie à m'appartenir grâce à des
maléfices, ou même aux artifices vulgaires de la séduction? Vous
imaginez-vous qu'il y aura de ma part attaque impudente et, de
sa part à elle, la malheureuse enfant, lâcheté, oubli d'elle-
même? Allons donc! allons donc! la vérité, c'est que nous nous
sommes voués l'un à l'autre, que notre vœu tend à s'accomplir,
et plus irrésistiblement depuis que nous nous trouvons rappro-
chés davantage par les transes que vous nous avez fait souffrir
& tous deux; mais déjà, oui, déjà...
Et il se penchait maintenant à effleurer presque la tète du
mourant couleur de la cire jaunie dans les églises...
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76B REVUE DES DEUX MONDES.
— Marie s'est mise d'elle-même sur mon cœur... Ah! si je
n'avais puisé dans mon amour de la force pour nous deux!...
Un jour elle s'y remettra, et mes bras se refermeront sur elle...
car enfin la volonté et la résolution ne sont pas les seules forces
de l'homme... Ahl le Flambeau de la Foi, de cette religion qui,
selon vous, l'aura contrainte à vivre en marge de la société,
croyez-vous qu'elle le fera briller avec allégresse sur le berceau
de ses enfans... de nos bâtards?... et voulez- vous d'une telle
lignée, vous qui vous proclamez le chef, le père de la fa-
mille?
— Oh! mon Dieu! oh! mon Dieu!...
Le Jésuite, en chuchotant cet appel suprême, joignait convul-
sivement ses mains sur sa poitrine,, et Laurières vit son front
s'humidifier des sueurs de Tagonie... et lui-même, en proie à
une agonie -n^orale aussi désespérée, toutefois, par le sentiment
de la fraternité humaine, par l'effroi de précipiter le derm'er
soupir sur ces lèvres dont il attendait le mot de sa destinée
entière, il retenait des instances plus pathétiques, les mouve-
mens, les gestes désordonnés de la détresse, et, lui aussi, il joi-
gnit convulsivement les mains et, lui aussi, regardant sœur
Josèphe pour l'instinctif appel au secours, il chuchota :
— Oh! mon Dieu! oh! mon Dieu!
Sœur Josèphe assistait à la scène; si discrète qu'elle fût,
ridée de s'éloigner ne lui venait pas, tant elle se savait respon-
sable de cette vie près de s'éteindre... En écoutant le colloque du
Jésuite et du jeune député, elle pleurait près de la fenêtre, et
elle adressait au ciel des vœux passionnés pour le bonheur d'une
femme qui lui était parfaitement étrangère et pour une &me, —
âme de prêtre, — qui lui semblait chercher le royaume céleste
sur une i^oute de perdition... De temps à autre, cessant d'essuyer
ses larmes, elle étendait la main vers Laurières dans le geste
qui recommande anxieusement la prudence et la douceur...
Avant même que par son regard il l'appelât au secours, elle s'ap-
prochait, lui faisait signe de s'écarter du lit, et elle prenait sa
place. D'un geste maternel, elle essuya la figure du Père, ensuite
lui donna une cuillerée de cordial, puis demeura penchée,, sur-
veillant le résultat de ses soins. Les yeux ne s'étaient pas fermés;
seulement, hagards et vitreux déjà, ils se montraient privés du
chaud reflet intérieur, du rayonnement mystérieux de l'âme...
Pourtant les paupières battirent de nouveau avec lenteur, et le
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LE FLAMBEAU. 767
Père, poussant assez fort la voix dans un enrouement d'écho
lointain, dit comme s'il ignorait la présence de Laurières:
— Sœur Josèphe... mais pourtant, si nous admettons les
apostats dans l'armée du Christ, parmi les soldats du Christ...,
en France môme, alors..., la Catholicité du Catholicisme... il tsLXit
en désespérer... Si vous saviez... les autres... les Jaunes, là-bas.
en Asie, ils n'ont pas les cœurs faits sur le modèle des nOtres...
pas plus que leurs crftnes, allez, pas plus que leurs yeux^.. qui
ne s'ouvrent jamais assez pour regarder en haut...
Mais d'une voix aussi douce, aussi humble, aussi insinuante
que celle du ruisselet se glissant dans les sous-bois pour vivifier
les racines des grands arbres, sœur Josèphe répondit au
Jésuite :
— Oh! mon Père, l'armée du Christ, les soldats du Christ!...
Mais nous ne sommes tous que les enfans du bon Dieu, et le
Christ est mort pour tous, Chinois et Français, et mômte pour
ceux qui se rient de lui sur sa croix de rédemption... Rappelez-
vous l'Évangile: il y a les ouvriers de la onzième heure... et le
maître les paie, ceux-là, comme les autres... sa grftce le veut
ainsi... Mon Père, nous avons foi en la grftce divine!... n'est-ce
pas, mon Père, nous avons la foi? mon Père, dites que nous
croyons aux promesses de Jésus-Christ :... Et iln*y aura plus
qu'un troupeau et qu'un pasteur.
A ces exhortations répétées, si insistantes de sœur Josèphe,
les yeux du Jésuite s'agrandirent d'une épouvante inexprimable^
comme s'il avait oublié la parole de l'Evangile, et, de ce fait,
perdu son chemin, et s'apercevant tout & coup qu'il marchait à
ï'ablme... il s'attacha des deux ipainsau bras de la sœur Josèphe,
et, parmi des exclamations d'horreur sans mesure, il chuchota :
— Oui, je crois, sœur Josèphe, oh ! je crois aux promesses
divines, oui, oui, je crois!... oui, quoi que fasse le siècle, à la
fin des temps, il n'y aura plus qu'un troupeau et qu'un pas^
teur.
Laurières, adossé à la muraille contre'je chevet du lit, écau-
tait, haletant, les poings serrés, le cœur étreint, ce dialogue qui
décidait, il le savait, du sort de son amour, — bien que surpris
des termes employés par la sœur Josèphe, car il était à cent
lieues de supposer le danger du naufrage spirituel que le
Jésuite avait couru...
Mais un roulement sautillé d'automobile se faisait entendre
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768 , REVUB DES DEUX MONDES.
dans la rue silencieuse, et s'arrêtait net devant la maison. Lau-
rières, en deux pas, fut à la porte de la chambre, puis à celle
du logement; sur Tescalier, Marie montait en bondissant devant
sa mère et Ganuzat. Il se saisit d'elle pour ainsi dire, lui enlaça
la ceinture, et la conduisit à travers la première chambre, en
murmurant avec une chaleur et une tendresse ineffables ces
exhortations :
-^ Soyez forte, ma chérie, soyez courageuse 1 vous arrivez à
temps.
. Elle avançait, prei^que portée par lui, aveuglée par les larmes,
tendant les mains comme les aveugles, jusqu'à ce que ces mains
rencontrassent sur le lit celles du Père Âmelin que sœur Josèphe
avait recouché avec des paroles de paix chrétienne.
Hélas ! si épais que fût le voile de ses larmes, Marie voyait
toutefois, assez distinctement pour le désespoir de son cœur, la
figure qui se dessinait en relief aigu sur l'oreiller de la cou-
chette, la figure blême, aux larges yeux hagards, qui semblaient
chercher le pourquoi de cette apparition miraculeuse.
— Père! Père! ne nous quittez pas!... sanglotait-elle.
Elle était tombée à genoux. Laurières, qui la soutenait tou-
jours, se trouvait ainsi presque agenouillé avec elle.
Et devant la sœur Josèphe et M"* Laurières tout en pleurs
aussi, devant Ganuzat, frappé d'horreur et de compassion au
milieu de la chambre, le Jésuite, d'une voix blanche, essoufOée,
mais ferme encore, prononça le véritable adieu du prêtre à ceux
de ses frères qu'il laisse derrière lui sur la route de la vie :
— Je ne vous quitte pas, mes enfans... je vais seulement
là-haut, prier pour votre bonheur dans ce monde et dans l'autre.
àlbéricr-Ghabrol,
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ifjrp^.^ H- i' • ' ''.7^ . T ' ,-' . ^-' . '1' 'V. Tf v,^? .
NICOLAS r ET LOUIS-PHILIPPE
(1)
Le nombre des Mémoires historiques et des histoires détail-
lées, consacrés à la Révolution de juillet 1830 et au règne de
Louis-Philippe, est très grand : néanmoins, cette époque présente
ua intérêt si vif pour l'histoire politique de l'Europe que des
recherches nouvelles sont toujours bien accueillies. Cela est
d'autant plus vrai que beaucoup d'événemens sont encore mal
éclaircisy soit qu'on en connaisse insuffisamment les détails, soit
qu'on les interprète mal. Des accusations réciproques ont été
souvent prononcées sur les rapports de Louis-Philippe et de
Nicolas P'', et l'histoire n'a pas encore dit à ce sujet son dernier
mot. Les relations entre la France et la Russie ont été beaucoup
plus à cette époque des relations personnelles entre le roi Louis-
Philippe et l'empereur Nicolas !«' que des relations politiques
entre les deux pays. Les deux nations avaient une vraie sym-
pathie l'une pour l'autre ; cependant les rapports entre les gou-
vernemens étaient tendus et toujours prêts à provoquer un éclat.
Comment expliquer cet étrange phénomène? De nouveaux
documens permettent aujourd'hui de répondre à la question. Il
n'y a aucun doute que les sentimens d'irritation, et presque de
haine, que l'empereur Nicolas I**" portait à la révolution de 1830
et à Louis-Philippe ont été la cause de froissemens continuels
(!) L'auteur de cette étude, membre correspondant de l'fnstitut de France, pu-
blie depuis 1874 un Recueil des traités et conventions conclus par la Russie avec
les puissances étrangères avec des esquisses historiques composées sur la base des
actes diplomatiques des Archives du Ministère des Affaires étrangères de Russie.
Les esquisses qui suivent sont empruntées au quinzième volume qui est sous
presse et qui contient l'exposé des relations diplomatiques entre la Russie et la
France depuis 1823 jusqu'à la fin de l'année 1857 et les traités et conventions jus-
qu'à nos jours.
Tom ZLYii. — 1908. 49
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770 HJ2VUE DBS DEUX MONDES.
entre leurs gouvernemens. Nous profiterons, pour le dén.
Jrer, de toutes les sources qui ont été mises à notre disposi-
tion et qui, pour la première fois, seront à la portée de tout le
monde.
Au moment de la révolution de Juillet, la Russie était re-
présentée à Paris par le célèbre diplomate, le comte Pozzo d
Borgo. Sa correspondance diplomatique a été publiée seulement
en partie. Elle présente vraiment un intérêt dramatique poui
les événemens de juillet 1830.
I
, L'opinion du comte Pozzo di Borgo sur les ordonnances de
Juillet et sur leurs conséquences fatales est bien connue : il y
a quelques mois, la Revue publiait à ce sujet d'intéressans
extraits des Mémoires de M"' de Boigne. Nous n'y insisterons
donc pas. La révolution éclata; Louis-Pbilippe devint roi des
Français; le comte Pozzo di Borgo ne se méprit pas sur
l'impression que son souverain devait en éprouver. Pas plus
que lui, il n'avait aucune sympathie pour Louis-Pbilippe, mais
il se rendait fort bien compte des difficultés de la situation, et,
très courageusement, il insistait sur la nécessité de reconnaître
au gouvernement français le droit incontestable d'organiser son
régime intérieur en dehors de toute ingérence étraii^oie. Con-
naissant le caractère et les opinions de l'empereur Nicolas, il était
préoccupé de la crainte que le gouvernement impérial ne voulût
protester contre la révolution qui venait de s'opérer et ne lui
recommandât de s'abstenir de toute relation officielle avec le
gouvernement de Louis-Philippe. Il craignait même qu'on ne
lui prescrivit de quitter Paris et de rompre ainsi les relations
diplomatiques entre la Russie et la France. Sa position était
très délicate. Dans l'impossibilité de recevoir assez vite des
instructions de Saint-Pétersbourg, il était réduit à agir d'après
sa propre initiative et à ses risques et périls. En attendant, la
moindre imprudence, le moindre manque de tact pouvaient pro-
voquer la colère de TEmpereur et conduire aux plus graves com-
plications politiques, même à une guerre. Pour Pozzo di Borgo,
qui était Français dans l'âme et Russe par la force des circon-
stances, cette pensée était cruelle : il considérait comme un
devoir sacré de patriote de tout faire pour éviter la catastrophe.
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w
NICOLAS 1^^ ET LOUIS-PHILIPPE, 771
Il écrivait rapport sur rapport pour convaincre son gouverne-
ment de la nécessité de s'incliner devant le fait accompli et de le
reconnaître — honnêtement. Le comte Pozzo di Borgo réussit,
après de grands efforts, à atteindre son but; le gouvernement
de Louis-Philippe fut reconnu. Mais TEmpereur ne pardonna
jamais au roi des Français l'origine révolutionnaire de son pouvoir
et durant tout son règne jusqu'à l'année 1848, il ne l'a jamais
traité en égal et en « frère bien-aimë. » Il ne pardonna pas da-
vantage au comte Pozzo di Borgo de lui avoir recommandé avec
une telle insistance de faire cet acte de sagesse. Dès ce moment,
il resta convaincu que ce « Corse » était un <( étranger, » qui
ne comprenait ni la Russie, ni ses intérêts politiques.
II. était impossible pour le représentant de l'Empereur de
ne pas entretenir des rapports avec Louis-Philippe et ses mi-
nistres. Mais à défaut de toute instruction de son gouvernement,
il se faisait un devoir de déclarer qu'il ne s'engageait dans des
entretiens qu'à titre de particulier. Dans la nuit du 31 juillet n. s.
Louis- Philippe le fit prier de se rendre chez lui au Palais-
Royal. L'ambassadeur accourut; il trouva le Roi dans un état
de grande agitation. « Je l'ai trouvé rempli de craintes et d'es-
pérances, » écrivait-il le 1*713 août. « Il m'a encore rappelé
que jamais il n'a aspiré à la couronne ; qu'il a souvent averti le
Roi de leurs dangers communs. » Louis-Philippe ajouta adroite-
ment qu'il comptait particulièrement sur les Bonnes dispositions
de l'empereur Nicolas dont il voudrait gagner Tappui par tous
les moyens. En rendant compte à l'Empereur de cette première
conversation, Pozzo di Borgo crut devoir lui faire envisager
les graves conséquences que pourrait avoir un conflit. « Une
guerre de la Russie contre la France, » écrivait-il, « userait nos
propres moyens pour détruire une puissance que nous avons
tant d'intérêts de conserver, de sorte que nous travaillerons de
deux manières à l'avantage de nos ennemis. » « D'ailleurs, »
se demandait-il, « quelle serait la fin de cette guerre et dans
quel dessein? La première n'est pas à prévoir et le second n'est
pas à définir. La prudence exige par conséquent de procéder avec
' mesure, de ne point s'engager, ni se compromettre, de faire, à
mon avis, tout ce qui peut diminuer le mal et aplanir les aspé-
rités et d'attendre sans avoir rien à se reprocher ce que le temps
produira. L'exemple du Cabinet impérial forcera les autres à
l'imiter et cette attitude contribuera plus au rétablissement de
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772 REVUE DES DEUX MONDES.
Tordre en France, s'il est possible, que tous les efforts et les
moyens violens qu'on saurait employer. »
A la lecture de ce rapport, TEmpereur souligna deux fois,
manu proprio, les derniers mots : que tous les efforts, etc. Ce
fait témoigne de la forte impression qu'ils avaient prpduite sur
son esprit. Mais en concluait-il qu'il était nécessaire d'établir
des relations franches et amicales avec le gouvernement fran-
çais, c'est ce que nous verrons dans la suite. Pour le moment,
il renonça à l'idée d'une intervention violente dans les affaires
de la France. Les rapports du comte Pozzo di Borgo avaient donc
produit un effet bienfaisant et provoqué môme une résolution
suprême qui trancha définitivement la question d'intervention
dans un sens négatif.
Dans un rapport secret du 27 juîllet/8 août, Pozzo di Borgo
fit part à l'Empereur de la politique du gouvernement anglais
envers la France. Lord Stuart, ambassadeur d'Angleterre &
Paris, entretenait une correspondance secrète avec Charles X
et lui conseillait de s'établir à proximité de la France, à tout
événement. Il lui recommandait de fixer sa résidence à Jersey,
pour être en mesure, le cas échéant, de retourner en France.
« En me disant ces paroles, » poursuit Pozzo di Borgo, « lord
Stuart a ajouté qu'un peu de guerre civile en France serait à
désirer. » <c Toutes ces machinations sont odieuses et atroces,
écrit Pozzo di Borgo. Après avoir donné M. de Polignac pour
ministre aux Bourbons, on voudrait maintenant léguer la guerre
civile à la France I » Cette politique devait soulever aussi l'in-
dignation de l'empereur Nicolas, dont le caractère chevaleresque
était connu de toute l'Europe. Le projet d'entraîner les troupes
françaises à un acte de trahison envers Louis-Philippe, auquel
elles avaient prêté serment de fidélité, révoltait le tsar. Aussi
lorsque te comte Pozzo di Borgo dans son rapport secret insista
encore une fois sur l'impossibilité d'une intervention, l'Empe-
reur inscrivit-il de sa propre main sur ce rapport la résolution
suivante : « Elle (l'intervention) est impossible, parce que le Roi
a abdiqué et que l'on ne fausse pas les sermens. »
Lorsque Louis-Philippe nomma le comte Mole ministre des
Affaires étrangères, Pozzo di Borgo s'empressa de le recommander
it comme un homme qui n'a participé en aucune manière aux
mouvemens révolutionnaires qui ont amené la chute des Bour-
bons. » Quant à Louis-Philippe, « le roi de France, écrivait-il,
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Pfï^
NICOLAS 1®'' ET LOUIS-PHILIPPE. 773
est un personnage pacifique, par caractère et par intérêt ; mais
il manque d'énergie et assiste lui-même au dépouillement de
tous les attributs de la royauté, même telle qu'elle peut exister
en France. »
Le Roi rayant fait appeler de nouveau, l'ambassadeur se
rendit à cet appel, mais toujours seulement à titre privé. Le
Roi lui fit part de sa résolution d'envoyer à Saint-Pétersbourg
en qualité d'ambassadeur extraordinaire le général Athalin, qui
jouissait de sa confiance et de son estime. Cet ambassadeur extraor-
dinaire aurait la mission de notifier au gouvernement russe son
avènement au trône de France. Louis-Philippe ajouta « qu'il
espérait trouver dans Sa Majesté la continuation de Tintérèt
qu'elle a bien voulu témoigner à la France jusqu'ici, expectative,
a-t-il déclaré, partagée par la nation entière. » En annonçant à
Saint-Pétersbourg l'arrivée de cette ambassade, Pozzo di Borgo
était visiblement tourmenté de savoir si elle serait reçue par
l'Empereur. Il était dans l'impossibilité de prévoir la décision
que prendrait son souverain. Il ne savait même pas s'il faisait
bien de rester avec le personnel de l'ambassade à Paris. Ne
ferait-il pas mieux de quitter la capitale et de suspendre ainsi
pour quelque temps ses relations avec le gouvernement français?
A ses risques et périls il resta, comme le firent tous les re-
présentans des autres puissances de l'Europe. « Les autres puis-
sances, » écrit-il, « n'ont d'autre alternative que celle de recon-
naître l'autorité de fait ou de n'avoir aucune relation avec la
nouvelle dynastie. La première hypothèse exige un grand sacri-
fice de principes et, si je puis m'exprimer ainsi, d'inclina-
tions ; la seconde amènera infailliblement une guerre univer-
selle entre la France et le reste de l'Europe, moins T Angle terre. »
Une guerre de cette nature aurait nécessairement comme résultat
l'abolition de la monarchie en France et l'établissement de la
République. En attendant, « s'il est possible d'arrêter ce volcan,
ce ne sera qu'en le laissant se calmer ou se consumer. » A la fin
d'août, avant d'avoir reçu des instructions, l'ambassadeur revient
encore sur la nécessité de reconnaître Louis-Philippe et use
d*argumens qui semblent irréfutables. « Il est certain, » écrit-il
à son ministre le 13/25 août, « qu'il n'existe dans cette nom-
breuse communauté de 32 millions de Français d'autre pouvoir
public avec qui le reste du monde puisse communiquer que
celui du nouveau Roi. Les relations avec lui deviennent donc
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774 REVUE DES DEUX MONDES.
une nécessité. » Et il ajoute : « Reconnaître un fait qu'où
ne peut changer, ce n'est pas l'approuver, c'est uniquemeni
s'adapter aux circonstances, indépendantes de notre volonté, ei
empêchant par cela même qu'elles ne deviennent plus dange-
reuses et nuisibles... La reconnaissance du roi Louis-Philippe P
ne blesse pas le principe de la légitimité. C'est ime usurpatioi
qui le blesse... Quand un fait est accompli, c'est une réalité,
qu'on ne peut méconnaître, quel que soit le jugement que l'on
porte sur sa nature et celle des causes qui l'ont produit. »
Elle est touchante la crainte qui perce dans chaque ligne de
ce rapport du mois d'août, que l'empereur Nicolas ne recon-
naisse pas le roi Louis-Philippe et qu'une rupture entre la Russie
et la France ne devienne alors inévitable. Instruit sur le carac-
tère et la manière de penser de son souverain, le comte g*épuise
en efforts pour prévoir les objections qu'on pourrait élever contre
la reconnaissance du fait accompli. Il les combat de son mieux;
mais s'il craint les résolutions de l'Empereur, il n'est pas non
plus sans appréhensions sur les entraînemens que le Roi peut
subir. Ces appréhensions sont même chez lui si fortes qu'il se
rend tantôt chez Louis-Philippe, tantôt chez le comte Mole
pour leur signaler le danger. Il se fait un devoir de démon-
trer au Roi et à [son ministre la nécessité impérieuse « de
s'opposer à l'esprit de prosélytisme et à la fureur de porter
dans les pays étrangers les doctrines qui agitent plus qu'elles
ne régissent le sien. » Pozzo eut soin d'avertir le roi Louis-Phi-
lippe que si Paris devenait un centre d'agitateurs politiques
qui, de là^ se livreraient impunément à la propagande de
leurs chimères révolutionnaires, il risquerait de perdre son
trône. Pourquoi Louis-Philippe continue-t-il d'habiter le Palais-
Royal? « Le séjour du Palais-Royal, — écrit Pozzo au comte
Nesselrode, — est, dans les circonstances actuelles, inconvenant
et nuisible. Ce lieu horriblement célèbre est depuis quarante ans
le foyer de toutes les révoltes, la sentine de toutes les immora-
lités. Le nouveau roi et sa famille sont obsédés jour et nuit par
une populace qui célèbre des orgies, chante des chansons révo-
lutionnaires et débite des écrits, et des estampes abominables.
De temps à autre, ces gens demandent à voir le prince qui ne se
refuse jamais à leurs insolentes importunités. Ces représenta-
tions n'ont pas encore cessé une seule fois depuis les derniers
troubles... J'ai fait observer combien il serait convenable de
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7^'
NICOLAS l" ET LOUIS-PHILIPPE. 775
changer de demeure et de se transporter aux Tuileries. Le
prince s'y est refusé en disant que c'est un palais qui porte
malheur, comme si celui qu'il habite avait été heureux pour
son père. La vérité est qu'il craint de se soustraire & la populace
et qu'il n'ose pas risquer d'en encourir le blâme. »
Cependant ces faiblesses de Louis-Philippe ne sauraient
effacer deux faits incontestables : le premier, qu'il est roi des
Français; le second, qu'il désire en toute sincérité mériter la
confiance de l'Empereur. C'est avec ce céeterum censeo que Pozzo
di Borgo terminait tous ses rapports pendant ce premier mois
d'existence de la monarchie de Juillet et avant qu'il fût en pos-
session des instructions de son gouvernement. Ces instructions
arrivèrent enfin! Elles portaient la date du 4/16 août et, à la
fin du mois, elles se trouvaient entre les mains de Pozzo di
Borgo, qui les attendait avec une fiévreuse impatience. Leur
lecture fut pour lui une cause de profonde déception. Il comprit
aussitôt que leur exacte exécution amènerait infailliblement
une rupture entre la Russie et la France. Et tous ses efforts
basaient à prévenir ce malheur.
Voici ce qu'écrivait le comte Nesselrode, par ordre suprême :
« Je n'ai pas besoin de dire à Votre Excellence combien l'Empe-
reur a été profondément affecté par ees déplorables événe-
mens... Votre Excellence jugera elle-même combien il doit
nous importer d'être informés le plus régulièrement et le plus
promptement possible de tout ce qui a rapport aux événemens
dont la France est devenue le tliùâtre. Au reste, depuis l'inva-
sion de Bonaparte en 1815, il ne s'est peut-être pas présenté de
circonstance où le service de l'Empereur ait eu plus besoin de
votre zèle éclairé et de votre sagacité. »
Si les dépêches du vice-chancelier s'étaient bornées à ces
considérations générales sur les « événemens déplorables » sur-
venus en France, le comte Pozzo di Borgo n'aurait pas eu lieu
de s'alarmer. Mais ce même courrier diplomatique lui remit une
autre dépêche, datée également du 4/16 août, qui lui prescri-
vait catégoriquement d'éloigner du territoire français tous les
sujets russes! Cet ordre, dont l'exécution était impossible, était
conçu dans les termes suivans : « L'Empereur ayant jugé que,
vu les événemens qui ont éclaté en France, aucun de ses sujets ne
devrait y prolonger son séjour, m'ordonne d'inviter Votre
Excellence à vouloir bien notifier à tous les sujets russes, po-
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776 REVUE DES DEUX MONDES.
lonais ou finlandais qui se trouvent à Paris on sur d'autres
points du royaume, qu'ils aient à quitter le territoire français.
Un terme de huit jours est fixé à cet effet à ceux qui se trouvent
dans la capitale de la France. Ouant à ceux qui sont dans les
provinces, ils auront à se conformer à cet ordre de Sa Majesté
l'Empereur dans le plus bref délai possible. Quiconque cherche-
rait à s'y soustraire, encourra toute la responsabilité dé sa con-
duite. » Ces prescriptions devaient produire sur l'ambassadeur
un effet foudroyant. L'expulsion des sujets russes ne pouvait
échapper à la connaissance des autorités françaises et à celle de
la presse. Tous les Français n'auraient pas manqué d'interpréter
cette mesure comme un premier pas vers des hostilités déclarées.
La mobilisation de l'armée française en aurait été la consé-
quence et une rupture entre la Russie et la France se serait
produite immédiatement. On se demande en outre par quels
moyens l'ambassadeur de Russie aurait pu expulser du territoire
français les sujets russes. Il ne connaissait pas le lieu de leur
résidence et n'était pas en mesure de les contraindre à regagner
la frontière.
Les instructions de son gouvernement plaçaient l'ambassa-
deur dans ime'situation très critique. A la vérité, on n'exigeait
pas de lui quil quittât Paris avec le personnel- de l'ambassade.
Mais il devait s'attendre d'un jour à l'autre à recevoir un ordre
de cette nature. En effet, dans une dépêche du 8/20 août 1830,
le ministre des Affaires étrangères lui communiquait des in-
structions supplémentaires catégoriques. L'Empereur, écrivait
le comte Nesselrode, n'a pas encore pris la résolution de rap-
peler formellement son ambassadeur de Paris. Il désire agir de
concert avec les autres puissances alliées. « Mais Sa Majesté
Impériale », — poursuit le vice-chancelier, — « s'en remet à
. votre jugement éclairé. Vous vous réglerez sur les circonstances
et observerez scrupuleusement de ne point prolonger votre
séjour en France au delà de ce que pourrait admettre la dignité
de notre Auguste Maître... Du moment donc où vous croiriez
que votre présence serait considérée comme une approbation
tacite du nouvel ordre de choses, ou que la révolution amenât
des circonstances dont vous ne sauriez rester spectateur sans
compromettre votre caractère de représentant de l'Empereur,
vous quitterez le pays avec les personnes attachées à l'ambas-
sade et vous vous rendrez à l'endroit où vous serez le plus à môme
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p^5|"»^??^*ia ;»»
NICOLAS 1** ET LOUIS-PHILIPPE. 777
de recevoir les ordres de Sa Majesté, tout en observant la marche
ultérieure des événemens en France. » Si un représentant d'une
grande puissance quelconque était rappelé de Paris, Pozzo di
Borgo avait Tordre de gagner aussitôt la frontière. « Quel que
soit du reste, » — poursuit le vice-chancelier, — « le parti que
vous croirez devoir adopter, il est de l'intention de Sa Majesté
Impériale que vous considériez dès à présent vos fonctions d'am-
bassadeur comme suspendues de fait. Accrédité près Sa Majesté
le roi Charles X, vous ne sauriez, dans cette qualité, entretenir
des relations officiellts avec les individus qui ont remplacé le
gouvernement légitime... Par la môme raison, Sa Majesté
Impériale désire que vous quittiez l'hôtel de l'ambassade. Cet
hôtel est une propriété du gouvernement français et il ne serait
guère convenable que Votre Excellence y restât, acceptant
pour ainsi dire l'hospitalité d'un pouvoir que nous ne saurions
reconnaître comme légalement constitué. » En conséquence, il
fut défendu au comte Pozzo di Borgo non seulement de recon-
naître le nouveau gouvernement français, mais aussi de s'engager
avec lui dans quelques rapports que ce fût, officiels ou officieux.
II
L'empereur Nicolas P' ne s'en tint pas là. La dépêche d'août
du comte Nesselrode se terminait ainsi : « l'Empereur avait
déjà interdit à tout sujet français l'entrée dans ses États. Indé-
pendamment de cette mesure de précaution, Sa Majesté a ordonné
qu'il fût veillé à ce que ni la cocarde ni le pavillon tricolore ne
puissent paraître chez nous. Il ne sera donc permis ni à un indi-
vidu quelconque, ni à un bâtiment dans nos ports, d'arborer ces
couleurs révolutionnaires. Tout navire arrivant sous ce pavillon
iera renvoyé sur-le-champ. »
L'expulsion des bâtimens français des ports de Russie devait
nécessairement amener la cessation de toutes les opérations
commerciales entre les deux pays. L'exécution de semblables
mesures par les autorités russes devait à juste titre être consi-
dérée par le gouvernement français comme un commencement
d'hostilités. Refuser de reconnaître le drapeau tricolore, c'était
refuser de reconnaître le gouvernement français et le roi Louis-
Philippe lui-même.
Au reçu de toutes ces instructions, Pozzo di Borgo, après
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778 REVUE Hm DEUX MONDES.
mûre réflexion, prit une décision, qui lui fait le plus grand
honneur. Il résolut de n'en tenir aucun compte, de ne pas
expulser de France tous les sujets russes, de ne pas refuser le
visa des passeports aux Français qui se rendaient en Russie, et
de ne quitter ni Paris, ni Tliôtel de l'ambassade. Dans son
rapport du 16/28 août, il déclara sans détour à son gouverne-
ment que l'exécution des instructions qu'il avait reçues aurait
infailliblement amen^ la guerre.
Pour justifier sa hardiesse, Pozzo di Borgo se plaça sur un
terrain dont il était impossible de le déloger. Le gouvernement
impérial avait adopté comme base de sa politique étrangère
l'accord entre les grandes puissances ; par conséquent, disait-il,
à défaut de toute instruction, il devait se conformer à l'attitude
des représentans des autres grandes puissances à Paris. Dans ce
nombre, le ministre d'Angleterre avait déjà été reçu en audience
officielle par Louis-Philippe, et les ministres d'Autriche et de
Prusse lui avaient dit qu'ils allaient recevoir leurs lettres
de créance. Dès lors l'ambassadeur de Russie ne pouvait pas
se « singulariser; » il devait régler son attitude d'après celle
de ses collègues alliés. La nécessité de ne pas s'en séparer était
d'autant plus impérieuse que la révolution qui venait d'éclater
en Belgique produisait une forte impression en France. Le mi-
nistre des Affaires étrangères avait déclaré, au nom du gouver-
nement français, au comte Pozzo di Borgo et à ses collègues que
l'intervention d'une puissance étrangère quelconque dans cette
révolution entraînerait celle de la France. L'ambassadeur de
Russie ne pouvait faire autrement que de prendre acte d'une
déclaration aussi catégorique du gouvernement français et de la
porter sans délai à la connaissance de son cabinet. Ainsi dès le
mois d'août des relations s'établirent-elles de fait entre le gou-
vernement impérial et celui du roi Louis-Philippe. « La question
de reconnaissance, écrivait Pozzo le 23 août/4 septembre, était
donc décidée par la nature de la position des alliés , par le besoin
de rester unis et par la juste et sage résolution de ne pas rompre
avec la France pour des causes qui regardent son état intérieur.
Il est vrai que cet état est déjà tel qu'il peut jeter l'alarme au
milieu de l'Europe monarchique et légitime. »
Pozzo di Borgo trace, en effet, du nouveau roi ce portrait,
qui devait confirmer le désir de ne pas intervenir dans les
affaires intérieures du pays. « Le nouveau roi, faible par carac-
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NICOLAS 1®' ET LOUlS-PniLIPPE. 779
tère, démocrate par goût, entouré de son ministère, où Laffitte
et Dupont de TEure dominent, passe du Conseil aux scènes, popu-
laires et se constitue l'esclave des caprices et des exigences du
parti, qui Ta pris plus comme instrument que comme chef
véritable, » Voilà pour le Roi; pour ce qui est du pays, d'après
les assurances de l'ambassadeur, l'anarchie y règne : les soldats
chassent les officiers, les départemens les préfets, et on pro-
clame le principe que les soldats ne doivent pas tirer sur le
peuple. Toutefois cette anarchie n'a nullement empêché le gou-
vernement de Louis-Philippe de prendre racine et de s'affermir
de plus en plus. Ainsi vient-il de nommer à Londres, en qualité
d'ambassadeur, le célèbre prince de Talleyrand que Pozzo di Borgo
qualifie de « méchant et vilain homme, » tout prêt, dans ce
nouveau poste, à se livrer à toute espèce de menées. A la suite
de cette nomination,* le gouvernement français fit connaître à
l'ambassadeur de Russie son intention de nommer le comte de
Flahaut à Saint-Pétersbourg. Mais Pozzo déclina catégorique-
ment ce choix, déclarant que c'était une trop « miûce existence. »
Il signala le maréchal Mortier comme un candidat plus sympa-
thique au gouvernement russe. Il est curieux que Pozzo di Borgo
ait assumé la responsabilité de ce choix, quand il n'était pas sûr
de rester lui-même h Paris, et qu'il ignorait encore l'impression
qu'avait pu produire à Saint-Pétersboui^ sa désobéissance
flagrante aux instructions qu'il avait reçues. Cette attitude dé-
cidée a d'autant plus lieu de surprendre, que l'influence de la
révolution de Juillet s'était déjà manifestée dans plusieurs pays
de l'Europe Occidentale. Pozzo di Borgo ne devait guère se mé-
prendre sur la nature de Timpression que l'empereur Nicolas
ressentirait de ces troubles.
La révolution de Belgique en particulier, qui amena l'ex-
pulsion du roi des Pays-Bas, Guillaume II, beau-frère de l'Em-
pereur, devait soulever la colère et l'indignation de celui-ci.
Pozzo di Borgo était convaincu lui-même que cette révolution
était l'œuvre des anarchistes français. Dans tous les cas, le gou-
vernement français, loin de dissimuler ^es sympathies pour
les insurgés belges, déclarait sans détour qu'il s'opposerait
à toute intervention étrangère dans les affaires de Belgique.
« Pour écarter cette intervention^ » écrivait Pozzo di Borgo le
8/20 septembre 1830, « le nouveau 'gouvernement français met
en avant un principe, lequel, s'il venait à triompher, ôterait à
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7S0 BEVUE DES DEUX MONDES.
tous les autres un des plus sûrs moyens de conservation. Il pré-
tend qu'il n'appartient à aucune puissance d'en secourir une
autre contre ses sujets rebellés, soit qu'elle s'y croie autorisée
par le besoin de pourvoir à sa propre sûreté, soit môme qu'elle
en ait contracté l'engagement formel par des traités précédens. n
« Le comte Mole m'a déclaré, ». ajoute l'ambassadeur, <c que
cette doctrine était inséparable de la stabilité du trône de Phi-
lippe l"". » Il est évident que l'ambassadeur impérial devait
exprimer au ministre des Affaires étrangères de France sa pro-
fonde indignation. <c Je lui démontrai vivement, écrit-il, l'absur-
dité et l'extravagance intolérable des principes qu'il me mani-
festait et j'ajoutai que je lui connaissais trop de lumières, de
bon sens et de modération pour croire un instant qu'ils fussent
les siens. »
Les déclarations du nouveau gouvernement français devaient
faire une impression pénible à Saint-Pétersbourg. Toutefois, on
était en présence de faits accomplis, et le pouvoir autocrate de
l'empereur Nicolas était impuissant à chasser du trône Louis-
Philippe et à y élever Charles X. Il faut rendre cette justice au
comte Nesselrode qu'il a fait preuve de courage et d'énergie
pour la défense du simple bon sens contre les idées enracinées
de légitimité et de réaction dont son souverain était pénétré jus-
qu'à la moelle des os. Il persuada l'Empereur de la nécessité de
maintenir l'ambassade de Russie à Paris, de ne pas rappeler de
France les sujets russes qui y résidaient et de ne pas interdire
l'accès de la Russie aux Français. Le comte Pozzo di Rorgo
reçut donc à la an pleine satisfaction : loin d'être blâmé pour
n'avoir pas exécuté les premières instructions d'août, sa conduite
fut honorée d'une auguste approbation, car « les événemens
en France se sont succédé avec une telle rapidité que les déter-
minations d'un jour n'étaient souvent plus applicables aux cir-
constances du lendemain. »
Ce premier succès de Pozzo di Rorgo devait en amener
d'autres qu'on désavouait. Les relations telles qu'elles existaient
entre l'ambassadeur de Russie et le gouvernement français ne
pouvaient pas durer indéfiniment. La reconnaissance officielle
s'imposait, ainsi que l'expédition de nouvelles lettres de créance.
L'empereur Nicolas ne voulait l'admettre en auoune manière.
Le comte Nesselrode eut bien de la peine à convaincre son
souverain de la nécessité de reconnaître Louis-Philippe conmie
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NICOLAS I*** ET LOUIS-PIÎTLIPPE. 781
roi des Français et d'entretenir avec lui des relations diplo-
matiques régulières. Il s'appliquait à lui démontrer qu'une
fois que le roi d'Angleterre avait reconnu le nouveau roi le
27 août (n. st.), l'empereur d'Autriche le 8 septembre, le roi
de Prusse le 9 septembre, l'empereur de Russie ne saurait
se détacher de ses alliés et ne pas faire comme eux. Par
son remarquable rapport du 16/28 septembre 1830, le comte
Nesselrode réussit à arracher à son souverain son consentement
à la reconnaissance de Louis-Philippe. Ce fut un rapport écrit.
A l'exposition* orale précédente, le vice-chancelier avait cons-
taté de nouveau chez l'Empereur une « répugnance extrême » à
reconnaître le nouveau régime en France. Toute son éloquence
et tous ses argumens n'avaient pas réussi à ébranler sa volonté.
Se défiant du succès de sa parole et redoutant la colère du Tsar,
le comte Nesselrode prit la résolution de présenter un mé-
moire détaillé sur les affaires de France. Une attaque de goutte
le retint à propos à la maison pour lui donner la possibilité
d'envoyer son travail à son souverain. Il fut retourné au mi-
nistre avec de nombreuses annotations de l'Empereur et, après
en avoir pris lecture, le comte Nesselrode pouvait se dire,
comme Pyrrhus: « Encore une semblable victoire et je suis
perdu ! » Ces annotations impériales montraient, en effet, ce
qu'il en coûtait à l'autocrate de Russie de faire les concessions
réclamées par la force des choses.
La révolution de Juillet, écrivait Nesselrode, a porté un coup
sensible au principe de légitimité, tandis que la doctrine du
pouvoir populaire a remporté un triomphe. Néanmoins, trois
puissances alliées ont sacrifié le principe de légitimité pour
sauver le principe monarchique qui a « surnagé comme par
miracle. » Bien plus, en présence des circonstances actuelles,
il faut désirer le maintien de ce gouvernement usurpateur, car
c'est le seul soutien de Tordre. « Les puissances ont tout à
gagner, à voir ce gouvernement se consolider. Que gagneraient-
elles à sa chute? La république, Tanarchie, et des malheurs, dont
il ne serait point donné à la sagesse humaine de prévoir, ni
rissue, ni le terme. »
En regard de cette phrase, l'Empereur écrivit en français, —
suivant son habitude, — ces mots : « Je ne sais ce qui est préfé-
rable d'une république ou d'une soi-disant monarchie pareille. »
Toutefois, poursuit le vice-chancelier, pour l'existence d'un
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782 REVUE DES DEUX MONDES.
tel gouvernement sa reconnaissance est d'une absolue nécessité.
Un refus équivaudrait à une condamnation à mort. Il est facile
de prévoir quelles en seraient les conséquences. La France de-
viendrait le foyer du mouvement révolutionnaire en Europe, et"
les Français, les alliés de tous les anarchistes sur le continent...
Une conflagration générale deviendrait imminente et ce seraient
les puissances étrangères qui Tauraient provoquée. » Si les
grandes puissances continentales commençaient une guerre avec
la France, l'Angleterre abandonnerait Talliance, et l'opinion
publique de l'Europe prendrait fait et cause pour la France.
L'action de tous les traités internationaux serait suspendue. Mais
quel serait le but de cette guerre ? Il serait illusoire de songer
au rétablissement sur le trône de la branche aînée des Bour-
bons ! Le prince de Metternich a dit au comte Nesselrode que,
si les alliés agissaient de cette manière, leur victoire serait sui-
vie de difficultés insurmontables : « car il serait peut-être facile
de renverser le gouvernement actuel, mais impossible de trou-
ver une combinaison pour le remplacer. »
En regard de ces mots, l'empereur Nicolas mit Tannotation
suivante : « C'est exactement ce que j'ai dit ici dès la nouvelle
des désordres de Paris. »
Prenant en considération le fait de la reconnaissance du
nouveau gouvernement français par les trois grandes puissances
de TEurope, la Russie, selon l'avis du ministre des Affaires
étrangères, ne saurait marcher seule contre les Français et se
détacher de ses alliés. Enfin le refus de reconnaître Louis-
Philippe compromettrait complètement la situation de la Russie
en France, acquise depuis 1814. « Jusqu'à la catastrophe du mois
de juillet, » écrivait le comte Nesselrode, « notre âystème a été
fondé sur des rapports intimes avec cette puissance, rapports
qui découlaient naturellement de l'identité des intérêts des deux
pays. Nous avons recueilli les fruits de cette politique sage et
prévoyante. Les dispositions du gouvernement français, comme
celles de la nation, nous ont été constamment favorables. Plus
d'une fois, pendant la guerre que Votre Majesté a soutenue avec
tant de gloire et de succès, la France a déjoué les combinaisons
les plus malveillantes de TAutriche et de l'Angleterre. Ses tré-
sors et ses soldats nous ont aidés à créer un État dont l'exis-
tence est utile à la Russie. C'est au souvenir des bienfaits de
l'empereur Alexandre que Votre Majesté doit des services aussi
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t
NICOLAS 1**^ ET LOUIS-PHILIPPE. 783
signalés... parce que son esprit plein d'avenir lui faisait sentir
qu'aucun équilibre de l'Europe ne serait possible, si la France
ne conservait un certain degré dé force et de puissance. »
Ces argumens irréfutables du comte Nesseirode persuadèrent
l'empereur Nicolas de la triste nécessité de reconnaître Louis-
Philippe comme roi de France. Il finit par admettre les argu-
mens de son ministre après une longue et pénible lutte avec
lui-même. Voici les derniers mots qu'il écrivit sur ce rapport :
« Je me rends à votre raisonnement ; mais j'atteste le ciel que
c'est et ce sera toujours contre ma conscience et que c'est un
des plus pénibles efforts que j'aie jamais faits. J'en prends acte.
— Nicolas. >) »
Ces dernières paroles de l'Empereur caractérisent très bien
ses sentimens personnels à l'égard du roi des Français, et il n'y
avait pas de force au mpnde qui pût le contraindre à changer ses
convictions. Dans le domaine officiel et politique il consentait à
se rendre au conseil de son ministre des Affaires étrangères et
à reconnaître le Duc d'Orléans Louis-Philippe comme roi de
France. Mais dans* ses rapports directs et personnels avec lui,
il se réservait le droit de laisser libre cours à ses sentimens. Il
autorisa son représentant à la Cour des Tuileries à rester à son
poste et il se montra disposé à entrer en relation avec les pléni-
potentiaires du gouvernement fr£inçais; mais il refusa catégo-
riquement de traiter Louis-Philippe sur un pied d'égalité et
comme un membre légitime de cette famille à laquelle apparte-
naient les autres souverains. C'est par ces sentimens que s'ex-
plique le refus décidé de l'Empereur d'appeler Louis-Philippe
« Monsieur mon frère. » Tous les argumens dont put se servir
le comte Nesseirode par écrit et en paroles furent impuissans à
ébranler sa résolution.
Le général Athalin arriva à Saint-Pétersbourg, au commen-
cement de septembre, pour notifier l'avènement de Louis- Philippe
au trône de France. Il fut porteur de deux lettres du Roi à l'Em-
pereur du 7/19 août Î830. Dans la première, le Roi déclare qu'il
fut appelé au trône par la volonté de la nation et qu'il dut se
sacrifier à ce vœu unanime. Son refus n'aurait pas manqué de
déchaîner de terribles calamités non seulement sur la France,
mais sur tous les Étate de l'Europe. Dans la seconde, Louis-
Philippe donne des explications détaillées sur les événemens de
Juillet et s'applique à démontrer qu'il en est devenu la victime
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784 t RKYUE DES DEUX MONDES.
et qu*il a été contraint par la force des circonstances de monter
sur le trône. Charles X est lui-même coupable de sa chute: avec
plus d'intelligence et de modération, il n'eût pas cessé de régner.
« Depuis le 29 août 1829, — .poursuit Louis-Philippe, — la nou-
velle composition du ministère m'avait fort alarmé. Je voyais
à quel point cette composition était suspecte et odieuse à la
nation... La résistance à ce ministère ne serait probablement pas
sortie des voies parlementaires, si dans son délire, ce ministère
lui-même n'en eût donné le fatal signal par la plus audacieuse vio-
lation de la Charte... Aucun excès n'a souillé cette lutte terrible,
mais il était difficile qu'il n en résultât pas quelque ébranlement
dans notre état social, et cette même exaltation des esprits qui
les avait détournés de tout désordre, les portait en même temps
vers des essais de théories politiques qui auraient précipité la
France et peut-être l'Europe dans de grandes calamités... C'est
dans cette situation, Sire, que tous les vœux se sont tournés
vers moi... J'ai donc accepté cette noble et pénible tâche, et j'ai
écarté toutes les considérations personnelles^ qui se réunissaient
pour me faire désirer d'en être dispensé, parce que j'ai senti que
la moindre hésitation de ma part pouvait compromettre l'avenir
de la France et le repos de tous nos voisins qu'il nous importe
tant d'assurer. » En vue d'échapper au plus tôt aux dangers de ce
provisoire, Louis-Philippe changea son titre primitif de « lieute-
nant du royaume, » contre celui de roi. « Il n'échappera pas à la
perspicacité de Votre Majesté, poursuit-il, ni à sa haute sagesse
que pour atteindre ce but salutaire, il est bien désirable que les
événemens de Paris soieût envisagés sous leur véritable aspect,
et que l'Europe, rendant justice aux motifs qui m ont dirigé,
entoure mon gouvernement de la confiance qu'il a le droit
d'inspirer... Que Votre Mffjesté veuille bien ne pas perdre de vue
que, tant que le roi Charles X a régné sur la France, j'ai été le
plus soumis et le plus fidèle de ses sujets, et que ce n'est qu'au
moment où j'ai vu l'action des lois paralysée, et l'exercice de
l'autorité royale totalement anéantie, que j'ai cru de mon devoir
de déférer au vœu national en acceptant la couronne à laquelle
j'ai été appelé. »
Après avoir justifia ainsi de son mieux sa conduite pendant
les journées mémorables de Juillet, Loliis-Philippe s'adresse à
l'empereur Nicolas I*' avec insistance pour le prier d'entretenir
avec lui et son gouvernement des relations d'invariable amitié
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WJ^^
NICOLAS l^ ET LOUIS-PHILIPPE. 785
« C'est sur vous, Sire, » écrit-il en terminant sa longue lettre,
« que la France a surtout les yeux fixés; elle aime à voir dans la
Russie son allié le plus naturel et le plus puissant. Sa confiance
ne sera point trompée ; j'en ai pour garant le noble caractère et
toutes les qualités qui distinguent Votre Majesté Impériale. »
Cette lettre, écrite d'un bout à l'autre de la propre main
du Roi, était munie de la signature suivante : « Monsieur mon
Frère, de Votre Majesté Impériale, le bon Frère Louisr-Phi-
lippe. »
L'emperetr Nicolas fut obligé de répondre. Il donna l'ordre
à son ministre des Affaires étrangères de rédiger un projet de
lettre. L'ordre fut exécuté, et le projet fut soumis h Sa Majesté.
Dans ce projet, selon l'usage reçu, l'Empereur s'adresse au Roi
avec les mots : Monsieur mon Frère. L'Empereur les effaça au
crayon et y substitua le mot: Sire. Par cette formule, l'Empereur
s'abaissait en quelque sorte devant le roi des Français, car tous
les simples mortels s'adressaient à lui en usant du même terme.
Quoi qu'il en soit, cette violation des formes généralement admises
dans les rapports entre souverains,' aussi bien que le ton de la
lettre, devaient péniblement imppessionner Louis-Philippe. (( Votre
Majesté, » écrivait Nicolas, « a pris une détermination qui lui a
paru la seule propre k sauver la France de plus grandes cala-
mités, et je ne me prononcerai pas ici sur les considérations qui
l'ont guidée. Mais je forme des vœux pour que la Providence
divine veuille bénir les intentions de Votre Majesté et les efforts
qu'EUe va faire pour le bonheur du peuple français. » Complète-
ment d'accord avec ses alliés, l'Empereur prend acte des inten-
tions du roi des Français d'entretenir avec tous la bonne intel-
ligence et d'observer scrupuleusement les traités conclus.
Le projet proposait comme signature : Monsieur mon Frère.
L'Empereur l'effaça encore cette fois et usa de la formule ordi-
naire de politesse.
Cette lettre de l'Empereur au roi Louis-Philippe fut signée le
18/30 septembre 1830. Nous avons encore une autre lettre de la
même date au roi des Français, en réponse à la lettre confiden-
tielle de celui-ci. Sur le projet l'empereur Nicolas P' substitua
encore une fois le mot Sire à la formule Monsieur mon Frère.
L'Empereur fut très satisfait de ce projet et mit l'annotation
suivante jen français : cette lettre est très bonne. Connaissant les
sentimens de l'Empereur, on petit être certain que s'il a ap-
TOMi xLVii. — <908. 50
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786 REVUE DES DEUX MONDES.
prouvé le projet de lettre, c'était à cause de la retenue de son
langage et de la stérilité de son contenu.
Au commencement de cette seconde lettre, l'Empereur
affirme qu'il comprend les motifs qui ont porté le Roi à pré-
senter les événemens de Juillet « sous un jour moins défavo-
rable. » Le général Athalin, porteur des deux lettres , dira au
Roi ce que pense en réalité le Tsar de ces tristes événemens.
« Ce qui s'est passé à Paris, » poursuit Nicolas, « est un malheur
pour la France, comme pour l'Europe entière. En acceptant la
tâche difficile qui lui a été offerte, Votre Majesté a senti le besoin
d'inspirer de la confiance aux puissances étrangères. Elle a, pour
ainsi dire, pris l'engagement der fournir à l'Europe des garanties
de paix et d'ordre public. Elles ne peuvent se trouver que dans
l'affermissement d'un pouvoir conservateur en France, dans le
respect de son gouvernement pour les traités existans et la
tranquillité intérieure des États voisins. »
Le comte Nesselrode prévoyait fort bien l'impression pénible
que ces deux lettres produiraient nécessairement sur le Roi,
et il tâcha, dans la mesure du possible, d'en atténuer l'effet.
Le feldjàger^ porteur des dépèches pour Paris, emportait en
même temps une lettre particulière du vice-chancelier au comte
Pozzo, qui contenait des détails secrets sur ces lettres impé-
riales. « Pour vous donner une idée, » écrivait le comte Nessel-
rode, « combien il en a coûté à l'Empereur de reconnaître le Duc
d'Orléans, je vous dirai que je n'ai jamais pu le décider à lui
donner dans les lettres le titre de Monsieur mon Frère et qu'il
a mieux aimé dérogera sa dignité, en mettant: 5tre, en vedette.
Vous verrez par là combien l'animosité causée par les événe-
mens du mois de juillet et par la conduite démagogique du nou-
veau Roi est encore vive. J'espère que ces impressions se calme-
ront avec le temps. Mais tâchez d'empêcher de votre côté que
ce manque de formes ne soit relevé par le ministère français et
n'entraine une tracasserie qui serait fort désagréable... D'ailleurs
si le gouverne ment français vous faisait quelques observations à
ce sujet, vous pourriez lui faire remarquer que jusqu'ici le
nouveau titre de souverain de la France ne nous a point été
communiqué dans les formes voulues par les moyens diploma-
tiques et que nous ne le connaissons encore que par les publica-
tions du Moniteur. »
L'Empereur Nicolas I*' apprit bientôt de son ambassadeur à
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NICOLAS !•» ET LOUIS-PHILIPPE. 787
Paris Timpression que ses lettres avaient produite sur le Roi et
ses ministres. Aussi longtemps que le général Âthalin se trou-
vait à Saint-Pétersbourg et adressait des rapports sur les
faveurs dont il était Tobjet, Louis-Philippe ne dissimulait pas
sa satisfaction. Il invita l'ambassadeur de Russie au Palais-Royal
et celui-ci s'y rendit sous « une forme toute privée. » Le Roi dit
au comte Pozzo di Borgo qu'il avait regu un rapport du général
Âthalin, qui était ravi de l'accueil qu'il avait trouvé auprès de
l'empereur Nicolas. Le Roi en était très satisfait, ainsi que de
tout ce que lui communiquait son ambassadeur extraordinaire.
Avec l'abondance de paroles qui lui était propre, Louis-Philippe
se mit à démontrer qu'il avait été forcé de monter sur le trône
pour empêcher le triomphe inévitable de la révolution : c'était
le seul moyen ds sauver l'ordre public et le principe monar-
chique. L'ambassadeur de Russie écouta respectueusement ce
discours et se permit seulement d'observer qu'aussi longtemps
qu'on ne mettrait pas une fin aux « sociétés populaires, »
l'ordre public et le triomphe du principe monarchique ne seraient
pas assurés. « Le Roi témoigna à cette proposition un embarras
extrême, » écrivait le comte Pozzo di Borgo. Il parla des diver-
gences entre les ministres, qui empêchaient de prendre des
mesures générales. Le comte Mole, ministre des Affaires étran-
gères, crut devoir constater le même fait. Quant au comte Pozzo
di Borgo, il attribuait la faiblesse du Roi dans sa lutte avec
les révolutionnaires au fait qu'il les redoutait lui-même, et
surtout Lafayette.
HI
Cet échange d'impressions amicales eut lieu avant le retour
du général Athalin à Paris. La situation changea lorsque le Roi
et ses ministres prirent connaissance des lettres de l'Empereur.
De plus, l'ambassadeur extraordinaire de France fit part verba-
lement de certaines choses qu'il jugeait trop délicates pour être
traitées dans un rapport. Toutes ces informations produisi-
rent un pénible effet sur le gouvernement français.
Le lendemain du retour du général Athalin, Mole invita
l'ambassadeur de Russie h passer chez lui. « M'y étant rendu, »
écrit le comte Pozzo di Borgo le H/23 octobre 1830, « je le
trouvai tout abattu de l'impression que lui avait faite l'ensemble
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788 REVUE DES DEUX MONDES.
des notions dont M. d'Âthalin venait de Tinstmire. Après
quelques observations générales de regret, il me dit que le roi
Louis-Philippe était désolé de ne pas avoir trouvé, dans les
lettres de Sa Majesté l'Empereur, les formes amicales et bien-
veillantes d'usage entre souverains et dont il s'était servi lui-
même. » Le Roi, poursuivit Mole, passa en revue la correspon*
dance échangée entre les souverains de France et de Russie
depuis la Restauration et « il avait reconnu que non seulement
Leurs Majestés s'étaient servies de la formule ordinaire Monsieur
mon frère f mais qu'Elles avaient ajouté au bas cdle de Votre bon
frère et ami. Le Roi considère ces bmmissions comme une preuve
de l'intention de l'Empereur de ne pas entretenir les liens « de
bonne intelligence et de courtoisie, » mais même d'observer un
certain « éloignement » à son égard.
L'ambassadeur crut devoir justifier l'attitude de son sou-
verain par l'ordre de choses existant en France, l'origine révo-
lutionnaire du pouvoir de Louis-Philippe, la propagande anar-
chique en Belgique, en Espagne, en Italie, etc. Il dit en terminant
« que Sa Majesté Impériale ayant reconnu le titre de fait du roi
des Français, les relations politiques entre les deux monarques
et les deux États se trouvaient rétablies, en attendant que la
marche du Roi et de son gouvernement envers les autres puis-
sances devint un motif de faire renaître celles qui tiennent à
rintimité et à la confiance. »
Il n'est guère probable que ces considérations aient rassuré
ou satisfait le ministre français. Mole n'essaya même pas de
défendre son gouvernement : il se borna à dire à l'ambassadeur
que le Roi désirait le voir.
Le comte Pozzo di Borgo se rendit, toujours « incognito, » au
Palais-Royal et directement dans la chambre où le Roi l'avait déjà
reçu à plusieurs reprises. Louis-Philippe vint aussitôt à sa ren-
contre et « presque les larmes aux yeux » lui exposa avec une
grande animation combien il était peiné de voir que l'Empereur
avait renoncé à observer à son égard les formes de courtoisie
amicale dont il avait usé lui-même, et que tous les autres sou-
verains avaient scrupuleusement observées. L'ambassadeur s'ap-
pliqua h justifier l'attitude de son souverain par les argumens
qu'il avait fait valoir dans son entretien avec le comte Mole. Le
Roi Técouta attentivement et avec calme. Mais lorsque Pozzo
di Borgo chercha à démontrer que cette défiance s'expliquait
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wV^' '
NICOLAS 1*' ET LOUIS-PHILIPPE. 789
comme une conséquence de « ce grand et fatal renversement, »
le Roi ne put se contenir et s'écria avec vivacité : « Eh! mon
Dieu, ce n'est pas moi qui ai détrôné Charles X; c'est lui-môme
qui a voulu se perdre, malgré les avertissemens et les conseils
de la France et de l'Europe réunies. Quant au Duc de Bordeaux,
il a été impossible de le mettre en avant au milieu de l'efferves-
cence qui régnait alors et qui dure encore; je n'aurais eu qu'à
le nommer le jour où j'ai été à la Commune de Paris et on
m'aurait mis en pièces avec lui, s'il avait été présent. Mon appel
au trône a été un mouvement irrésistible et' mon acceptation
un acte de nécessité, sans lequel la terreur allait commencer &
I*instant même à Paris et une épouvantable confusion dans le
reste de la France et de l'Europe. — Je m'estimerais heureux, »
dit le Roi en terminant, « si je pouvais parvenir à convaincre
l'Empereur de cette vérité. »
Ces épanchemens du Roi ne réussirent pas à convaincre
Pozzo, qui continua à signaler la propagande internationale des
révolutionnaires français, le danger général, la faiblesse du gou-
vernement, etc. Louis-Philippe s'appliquait à réfuter énergique-
ment ces assertions. Il assura que la révolution belge le déso-
lait autant que personne; qu'il avait décliné la proposition
d'occuper les places fortes de Belgique par des garnisons fran-
çaises; qu'il refusait d accepter la couronne de Belgique aussi
bien pour lui que pour un prince de sa famille. Â la fin de cette
longue audience, le Roi crut devoir assurer le comte Pozzo di
Borgo que son plus vif désir était de maintenir avec la Russie et
le Tsar les relations les plus amicales. Quant à l'ambassadeur,
il recommandait sérieusement h son gouvernement, à la fin de
son rapport, de ne pas irriter les Français, et de leur donner la
possibilité de se calmer et d'organiser leurs affaires intérieures.
Viendra un moment où l'ordre sera rétabli en France, ainsi que
les anciennes relations d'amitié avec la Russie. (Dépêche du
H/23 octobre 1830.)
A la retraite du comte Mole, le Roi eut soin de prévenir
Pozzo di Borgo qu'il se proposait de confier le poste de ministre
des Affaires étrangères au général Sébastiani. Le Roi savait que
l'ambassadeur se défiait de ce diplomate : aussi crut-il devoir
l'assurer qu'il l'obligerait à tenir compte des vœux de la Russie
et do l'Empereur. Le comte Pozzo répondit au Roi qu'il n'avait
en effet aucune confiance dans la personne de Sébastiani, mais
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qu'il se garderait d'intervenir dans les affaires intérieures de la
France et se ferait un devoir de régler ses relations avec le nou-
veau ministre des Affaires étrangères d'après les instructions
de son souverain.
Sébastiani, devenu ministre des Affaires étrangères, ne tarda
pas à montrer ses griffes à l'ambassadeur de Russie. Les arme-
mens de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse provoquèrent
ceux de la France, et lorsque^ Pozzo attira l'attention de Sébas-
ticmi sur ce fait, le noinistre lui répondit avec beaucoup de fran-
chise : M Si l'armée de l'Empereur passait sa propre frontière, le
roi Louis-Philippe regarderait ce mouvement conmie une décla-
ration de guerre et ordonnerait à la sienne d'entrer immédiate-
ment sur le territoire des Alliés, parce qu'il n'était pas sage de
laisser agglomérer et approcher des armées gui ne pouvaient
qu'être destinées contre la France. »
Pozzo di Rorgo connaissait Sébastiani et n'attendait de lui
rien de bon. Il n'en fut pas moins très surpris de ce langage.
« Une pareille déclaration, » écrivait-il le 20 nov./2 décembre 1830,
« n'admettait pas de réplique ; elle n'était pas susceptible d'être
combattue par des paroles. Il importait seulement de connaître
qu'une telle intention existait et de la faire avouer sans déguise-
ment. » En tout état de cause, une déclaration catégorique de
cette nature du ministre des Affaires étrangères de France obli-
geait l'ambassadeur à se défier quelque peu des dispositions
pacifiques du gouvernement français. De plus, il recueillit de la
bouche même de Louis-Philippe des plaintes continuelles sur l'at-
titude de l'empereur Nicolas à son égard. Le Roi se sentait blessé
de ce que la lettre de l'Empereur, qui contenait une violation
des formules de courtoisie adoptées dans la correspondance entre
souverains, eût été communiquée à des gouvernemens étran-
gers. Il se plaignait en outre que ce fait eût reçu une certaine
publicité. Le comte Pozzo di Borgo se fit un devoir de contester
toute complicité du gouvernement russe quant à la publicité
donnée à cet incident ; mais il ne put s'empêcher de convenir
que l'Europe traversait une crise très dangereuse, dont il était
impossible de prévoir l'issue. Il s'estimerait heureux d'empêcher
le développement de cette crise, et il considérait pour cela le
rétablissement de relations amicales entre la Russie et la France
comme une nécessité impérieuse. Pour atteindre ce but, il était
nécessaire, en premier lieu, de préciser sa position. Louis-Philippe
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NICOLAS !•' ET LOUIS-FHIUPPB. 791
avait déjà nommé le maréchal Mortier au poste d'ambassadeur
à la cour impériale, tandis que le comte Pozzo di Borgo, h la fin
de Tannée 1830, n'était pas encore en possession de ses lettres de
créance. Aussi éprouvait-il « une certaine gêne » dans ses rap-
ports avec le Roi et son gouvernement. S'il eût connu la pensée
intime de l'empereur Nicolas au sujet du nouveau roi des
Français et à son propre sujet, il eût été certainement au déses-
poir. Mais le comte Nesselrode était un ami fidèle et se faisait
un devoir de lui cacher les éclats de colère que provoquaient
chez son souverain ses efforts constans en vue d'atténuer la
conduite de Louis-Philippe et d'en prendre la défense.
En restituant au vice-chancelier les dépèches du comte
Pozzo di Borgo, l'Empereur mit sur le rapport du ministre du
10 octobre 1830 l'annotation suivante, conmie toujours en fran-
çais : « Tout ce que débite Pozzo sur le prétendu état satisfai-
sant de la France ne l'est nullement h mes yeux ; je vois la
contradiction la plus complète entre les assurances du gouver*
nement et ce qu'il tolère impunément pour fortifier la révolte
où elle triomphe, et la fomente là où le Ciel nous en préserve
encore... En général, poursuit l'Empereur, je ne suis pas du
tout satisfait des rapports de cet ambassadeur, car j'y vois le plus
souvent l'homme qui se ^contredit et jamais une forte volonté
en aucun sens. »
C'est au milieu de novembre que l'ambassadeur reçut les
réponses à ses rapports d'octobre. Le comte Nesselrode lui écri-
vait : « Les regrets que les résultats de la mission du général
Athalin ont fait naître auprès du roi des Français et de son
noinistère n'ont pas surpris TEmpereur. Sa Majesté Impériale
devait même s'y attendre en quelque sorte, parce qu'EUe aime
à croire que le cabinet du Palais-Royal connaît assez sa posi-
tion pour savoir qu'il ne lui suffit pas d'avoir obtenu la recon-
naissance de son titre par les autres Cours, mais qu'il doit lui
importer encore dans son propre intérêt de leur inspirer une
juste confiance et d'être admis dans l'intimité des relations qui
subsistent entre elles. » Si Louis-Philippe et ses ministres en
ont pris de l'ombrage, cela prouve seulement <^leur faiblesse et
leurs irrésolutions, sinon leurs arrière-pensées. » D'ailleurs, rien
n'empêche le roi des Français d'user dans ses lettres à l'Empe-
reur des mêmes formules dont celui-ci s'est servi à son égard.
En tout état de cause, disait le comte Nesselrode dans une
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792 REVUE DES DEUX MONDES.
dépêche du 5 novembre 1830, le roi Louis-Philippe et ses mi-
nistres ne sauraient perdre de vue que la révolution de Juillet
n est pas restée un événement exclusivement français : par le
fait qu'elle s'est étendue à la Belgique, à 1 Italie et à TAIIe-
magno, elle a acquis une portée européenne, et c'est pourquoi
des troupes russes ont été mobilisées en Pologne et dirigées
verg la frontière. Lorsqu'une nouvelle révolution éclata efTecti-
vcment en Pologne, on avait tout lieu de redouter le concours de
la France aux insurgés. Aussi l'ambassadeur reçut-il Tordre de
convaincre le gouvernement français que sa dignité aussi bien que
son honneur lui imposaient le devoir de rester neutre et de ne
pas montrer qu'il désirait « voir dans d'autres pays les peuples
sans frein et l'autorité sans force. »
L'année 1830 se termina au milieu de ces craintes conti-
nuelles sur le maintien de la paix. L'année 1831 ne commença
pas beaucoup mieux. Au mois de février, le comte de Damas
arriva à Saint-Pétersbourg. Il remit à l'Empereur une longue
lettre du Roi déchu et un mémoire spécial sur les événe-
mens de Juillet. Le comte de Damas fut accueilli avec empres-
sement à là Cour et repartit avec une lettre de Nicolas I®' à
Charles X, sans avoir toutefois obtenu un résultat positif quel-
conque.
Dans sa lettre datée du 10/22 janvier 1831, Charles X appe-
lait la protection particulière du Tsar sur son petit-fils, le Duc de
Bordeaux, « auquel est réservée la noble tâche de rendre ud
jour la France heureuse, et de contribuer au bonheur et à la
tranquillité de l'Europe. » Cet enfant, « c'est l'espoir de la
France que je recommande à un souverain, mon ami et allié,
c'est la tranquillité de mon pays et la paix du monde qui est
attachée au retour de cet enfant sur le trône de nos pères. La
légitimité peut seule soutenir la légitimité. » Enfin Charles X
énonçait la ferme conviction que la nation française se sou-
lèverait bientôt contre l'usurpateur et rétablirait sur le trône
la dynastie légitime. Les provinces de l'Ouest et du Midi de
la France étaient prêtes à. une levée de boucliers. L'empereur
Nicolas fit à cette lettre, le 22 février 1831, une réponse en
termes vagues; il ne pouvait évidemment pas en faire une autre;
mais on sentait dans chaque ligne qu'il ne s'inclinait que de-
vant la force insurmontable des circonstances. « Les liens
d'amitié qui nous unissent sont, écrivait-il, à l'épreuve des cir-
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W^^F'
NICOLAS 1*' ET LOUIS-PHILIPPE. 793
constances... Si des considérations impérieuses ont dû un mo-
ment imposer silence à mes sentimens personnels, si, de concert
avec mes alliés, je me suis déterminé à reconnaitve le nouveau
gouvernement français, j'ai au moins la conscience d'avoir tout
fait pour éviter la nécessité d'une si pénible détermination. Mais
une fois adoptée, elle doit désormais devenir la règle de la con-
duite politique de mon Cabinet, comme de celle de mes alliés.
L*objet des efforts que nous faisons en commun et celui de tous
mes vœux, est le maintien de la paix générale. Tant que le gou-
vernement français n'entravera point l'accomplissement de cette
œuvre salutaire, rien ne saurait justifier de ma part une provo-
cation à la guerre. »
Le jour de Tan 1831, Pozzo di Rorgo fut reçu en audience
solennelle par le roi Louis-Philippe pour la remise de ses nou-
velles lettres de créance. Le Roi en fut très satisfait, ainsi que
l'ambassadeur dont la position se trouva ainsi régularisée. Mais
ces dispositions d'esprit optimistes de l'ambassadeur ne devaient
pas être de longue durée. En dépit de la promesse du Roi de ne
pas admettre l'élection du Duc de Nemours au trône de Bel-
gique, celui-ci fut élu et le Roi ne crut pas devoir protester. En
dépit de rengagement du cabinet français de ne pas intervenir
dans les affaires de Pologne et de ne pas favoriser les insurgés
polonais, le roi et ses ministres ne dissimulaient pas leurs sym-
pathies pour l'insurrection. Pozzo expliquait ces contradictions
dans la politique du gouvernement français par l'impuissance
manifeste du Roi et de ses ministres. D'après lui, le Roi désirait
la paix, mais « ne s'opposait pas aux mesures qui peuvent ame-
ner la guerre. » Le Roi parlait lui-même avec une certaine amer-
tume de sa position à l'ambassadeur de Russie. Il m'a avoué, écri-
vait celui-ci, « qu'il n'est pas secondé par son ministère dont
il regrette l'incapacité. » D'après Pozzo, le ministre des Affaires
étrangères Sébastiani ne peut inspirer aucune confiance. Per-
sonne ne le respecte et ne lui reconnaît des capacités quel-
conques. Mais il a une haute opinion de lui-même. Sa perfidie est
proverbiale, et son astuce n'a pas de bornes. Si l'on prend en
considération la faiblesse du Roi, la légèreté d'esprit, la du-
plicité et la perfidie de quelques-uns des ministres, l'anarchie
qui dominait à la Chambre des députés, et l'audace du parti ra-
dical, on comprendra facilement le mépris général qui entourait
le gouvernement. Le parti anarchique réussit & profaner impu-
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794 REVUE DES DEUX MONDES.
nément des églises et à y dérober des objets du culte, ornés de
fleurs de lys, insigne des Bourbons.
«
IV
L'ensemble de cette situation, exposé par Pozzo di Borgo,
dans son rapport au vice-chancelier du 19 février/3 mars 1831,
produisit une profonde impression sur l'Empereur : il mit sur
la dépèche l'annotation suivante : a Quel triste et hideux
tableau ! » Il ne se gênait pas pour énoncer ouvertement son
indignation, lorsque les nouvelles de Paris lui en fournissaient
l'occasion. Ainsi ayant aperçu à une revue le comte de Morte-
mart, ambassadeur de France, il s'approcha de lui à cheval et
lui dit k haute voix : (c Le Duc de Nemours est nommé roi de
Belgique, j'en appelle à votre promesse! » Sans attendre de
réponse, il donna un coup d'éperon à sa monture et s'éloigna.
L'Empereur fut également très indigné, en apprenant par les
rapports de son ambassadeur à Paris que l'hôtel de l'ambassade
avait été l'objet d'une agression de la populace. L'événement eut
lieu au commencement de mars et fut provoqué par la nouvelle
' des succès remportés par l'armée russe sur les insurgés polo-
nais. Des pierres furent lancées contre les fenêtres et quelques
vitres brisées. Il est vrai que le gouvernement français prit
aussitôt toutes les mesures de sûreté, et le Boi ainsi que les
ministres s'empressèrent d'exprimer à l'ambassadeur leur pro-
fonde indignation à ce sujet. Toutefois, Pozzo di Borgo était
révolté et demandait à. son gouvernement des instructions pour
le cas où ces faits viendraient à se renouveler. « Si je ne con-
sultais que mon désir, écrivait-il, je quitterais Paris à l'instant. »
Les conversations avec le Boi, toujours très prolongées, lais-
saient une désagréable impression à Pozzo et lui faisaient désirer
encore plus son départ. Le Boi ne cessait de demander à l'am-
bassadeur si la révolte polonaise toucherait bientôt h son terme.
— L'Empereur, disait-il, ne songe-t-il pas à rétablir le royaume
de Pologne? Ne serait-il pas préférable d'accorder le pardon
aux insurgés et de les traiter avec indulgence? — Casimir
Perier, le nouveau premier ministre, adressait à l'ambassadeur
des observations malveillantes, assurant que l'Europe suppo-
sait la Bussie plus forte qu'elle ne s'était montrée dans la
répression de l'insurrection polonaise. Quant à Sébastiani, c'est
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NICOLAS !«' ET LOUIS-PHIUPFB. 795
« Tassemblage le plus extraordinaire de perfidie et de men-
songes ; » il ne cessait de promettre une chose et d'en faire une
autre. Dans un intérêt électoral, le gouvernement français crut
devoir répandre la nouvelle que Tintervention française en
faveur des Polonais était favorablement accueillie par le Cabinet
russe. <' C'est au milieu d'une nation et surtout d'une capitale
en état constant d'irritation et d'émeutes, » écrivait Pozzo, « avec
un Roi qui dégrade chaque jour son titre afin de le conserver
pour le lendemain, et avec un ministère dont le chef est à la
vérité un homme respectable et doué de moyens peu communs,
mais qui est lui-même soumis à ses préjugés et à. la violence des
hommes et des circonstances, qu'il faut conduire les affaires
dont la paix et la guerre et le sort de l'Europe dépendent à
chaque instant. )> Pozzo, de plus en plus pessimiste, appelait la
France « une planète irrégulière et malfaisante, » dont les évo-
lutions sont <( si excentriques et soudaines qu'elles échappent à
la prévoyance et au calcul. » « Je finis cette dépêche, » écri-
vait-il le 2/14 juillet 1831, « à la veille de Tépreuve la plus
imposante que le monde ait jamais subie. Acteurs et specta-
teurs, nous sommes tous dans Tincertitude la plus complète.
Le roi Louià-Philippe ne sait pas ce qu'il peut vouloir et le
ministère ce qu'il peut obtenir. » f^'Empereur puisait dans ces
rapports la conviction qu'une guerre européenne pouvait éclater
d'un jour à l'autre. Toutefois, il espérait prévenir cette cata-
strophe par de bons conseils aussi bien que par des menaces.
Dans la question belge, au début, le gouvernement impérial
prit acte avec satisfaction du refus de Louis-Philippe d'admettre
le Duc de Nemours au nouveau trône. L'élection faite, le Roi
se montrait enclin à. reconnaître le fait accompli, mais le
Cabinet de Saint-Pétersbourg le força de refuser son consen-
tement à cette combinaison.
Dans la question polonaise, l'empereur Nicolas n'admettait
pas l'idée d'une intervention quelconque de puissances étran-
gères. Mais, d'autre part, il déclara à Paris que les Autrichiens
avaient le droit légitime d'intervenir dans les affaires dltalie
et que, si les Français se proposaient d'y faire opposition, la
Russie serait en mesure de prêter immédiatement assistance
à l'Autriche. Cette décision péchait peut-être quelque peu par
absence de logique; c'est toutefois dans ce sens que le comte
Pozzo di Borgo fut appelé à s'expliquer avec les minishos
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-^■^tl^pf^f^,^^
796 ^ REVUE DES DEUX MONDES.
français. (Dépêche du comte Nesselrode du 9/21 mars 1831.)
La nouvelle de Tagressîon contre Thôtel de l'ambassade
augmenta l'irritation de l'empereur Nicolas. En présence des
excuses faites par le gouvernement français, il fut prescrit à
Tambassadcur de ne réclamer aucune satisfaction; mais cet inci-
dent fournit une preuve nouvelle de la faiblesse du gouverne-
ment français, et confirma l'Empereur dans sa résolution d'ar-
rêter des mesures éventuelles en vue d'une révolution en France.
Cette décision avait d'ailleurs été prise antérieurement aux actes
d'agression qui ne firent que la confirmer : voici dans quels
termes elle fut communiquée au comte Pozzo di Borgo dans
une dépêche secrète du 9/21 mars 1831. « Dans un moment où
les relations de la France avec les puissances étrangères et les
questions vitales, qui divisent et agitent son gouvernement, se
compliquent de plus en plus. Sa Majesté l'Empereur a jugé,
qu'avant môme qu'une guerre directe vînt à éclater entre la
France et la Russie, il pourrait se présenter des cas où la pré-
sence de son ambassadeur à Paris ne s'accorderait plus avec sa
dignité et ses engagemens avec ses alliés. Ces cas seraient celui
d'une nouvelle révolution qui aurait pour résultat la chute du
gouvernement actuel en France et l'établissement d'une répu-
blique, et celui où le gouvernement français déclarerait la guerre
à l'une des grandes puissances et qu'en conséquence le repré-
sentant de celle-ci fût forcé de quitter Paris. Dans l'une et
l'autre hypothèse, il est de l'intention de l'Empereur que vous
n'y restiez que le temps strictement nécessaire pour vos pré-
paratifs de départ, et que vous quittiez aussitôt cette capitale et
le royaume avec toute l'ambassade. » Une nouvelle agression,
dirigée contre l'hôtel de l'ambassade, devait servir également de
prétexte pour ce départ. Ainsi, dès le mois de mars 1831, le
comte Pozzo di Borgo se trouvait muni d'un ordre qui l'autori-
sait à quitter la France aussitôt que les circonstances signalées
plus haut viendraient à surgir.
On se tromperait cependant si on croyait que rcmpcrcur
Nicolas désirait une telle rupture. Il était loin d'aimer et de res-
pecter le roi des Français; il ne croyait pas à la durée de son
règne et s'attendait sans cesse à une nouvelle catastrophe poli-
tique en France et dans toute l'Europe occidentale; mais il croyait
de son devoir d'oublier ses sentimens personnels pour peu qu'il
fût possible de maintenir la paix et l'ordre do chnsos politique
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NICOLAS 1*' ET LOUIS-PHILIPPE. 797
en Europe fondé sur les traités internationaux. Lorsque Casimir
Perier prit de sa main puissante la direction des affaires en
France et déclara que son gouvernement aspirait précisément à
maintenir les traités, le gouvernement russe répondit aussitôt
que « l'inviolabilité des traités était la base de toute sa poli-
tique. » Lorsque Louis-Philippe affirmait que tous ses efforts
tendaient au maintien de la paix, Pozzo recevait Tordre
d'attirer son attention sur le fait que l'accroissement continu de
l'armée française ne s'accordait guère avec de telles déclarations.
Lorsque le cabinet impérial élevait des plaintes au sujet des
menées poursuivies contre la Russie par les représentans de la
France à Constantinople et à Londres, Casimir Perier rappelait
de son poste le premier et imposait au second plus de retenue.
Mais ces preuves de bon vouloir étaient jugées insuffisantes par
l'empereur Nicolas.
' L'insurrection polonaise donnait lieu à des explications et à
des conflits incessans. Bien que le cabinet des Tuileries n'ignorflt
pas Içs vues de l'empereur Nicolas au sujet de cette révolte,
l'ambassadeur de France fut chargé de proposer les bons offices
de son gouvernement en vue de la pacification. Mortemart
essuya un refus catégorique. Cela se passait en juillet 1831.
En août, à l'ouverture de la session du Parlement français, Louis-
Philippe prononça un discours dans lequel il exprimait ses
sympathies aux héros-insurgés de la Pologne. Ce discours pro-
duisit à Saint-Pétersbourg l'impression la plus pénible. L'Em-
pereur dit à l'ambassadeur de France « que le roi Louis-Philippe
n'étant plus le maître chez lui, le langage de ce prince ne
saurait ni le blesser, ni l'atteindre. » L'Empereur ne parvenait
plus à contenir son irritation. S'étant rendu, en juillet 1831, au
marché aux foins (place Sennaia) pour ramener à l'ordre une
populace qui s'était révoltée à l'occasion d'une épidémie du
choléra, il adressa aux rebelles les paroles suivantes : « Votre
conduite est pire que celle des Français et des Polonais. »
Dans une lettre respirant l'indignation, l'ambassadeur de France
demanda au comte Nesselrode des explications au sujet de ces
paroles blessantes. Le comte Nesselrode lui répondit de Peterhof ,
le lendemain même, que le discours de l'Empereur ne lui avait
pas été exactement rapporté. En s'adressant à la foule, le souve-
rain avait dit : « Voulez-vous donc imiter ce qui se passe en
France et en Pologne? »» Comme personne ne pouvait contester
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798 BKYUB DBS DEUX MONDH.
qu'une révolte avait éclaté récemment à Paris, la question
adressée par l'Empereur à la foule séditieuse n'avait rien que de
très naturel. Il n'y avait en cela pas la moindre allusion politique.
L'ambassadeur de France dut se contenter de ces explications.
Un nouvel incident envenima encore la situation. La prise
de Varsovie par les armées russes produisit en France une
impression foudroyante. Des manifestations anti-russes se pro-
duisaient dans les rues de Paris, et tout le monde redoutait une
nouvelle agression de l'hôtel de l'ambassade. Un piquet de
soldats fut placé dans la cour, et toutes les mesures de sûreté
furent prises par le gouvernement français. Tout se passa fort
heureusement.
Le gouvernement impérial chargea son ambassadeur à Paris
de faire au gouvernement français les déclarations les plus ras-
surantes au sujet de l'avenir réservé à la Pologne, et de la ferme
intention de l'Empereur de conserver inviolable « la lettre du
traité de Vienne. » Mais l'Empereur se réservait de décider sïl
était possible de conserver la constitution généreusement accordée
par son auguste frère et déchirée par les Polonais. Un Te Deum
solennel et une revue de troupes en présence de l'Empereur
furent annoncés pour le 6/18 octobre. Tous les membres du
corps diplomatique, en possession d'un uniforme militaire, furent
invités à y assister. Le baron de Bourgoing, ministre de France,
refusa de s'y rendre. Il déclara au comte Nesselrode qu'en pré-
sence de l'opinion publique en France, toute en faveur des
Polonais, il ne saurait assister ni au Te Deum ni à la revue. Le
comte Nesselrode porta ce fait à la connaissance de l'Empereur
qui donna l'ordre de n'y ajouter aucune importance. Toutefois,
Bourgoing prit part le même jour à un grand diner à l'ambas-
sade d'Autriche et se montra le lendemain à un spectacle et à
une soirée dans une maison privée. L'Empereur et son vice-
chancelier jugèrent cette conduite incorrecte. « Cette absence de
tact, M écrivait Nesselrode à Pozzo di Borgo, ce a été générale-
ment blâmée ici... Il en est résulté une clameur générale qui
est parvenue à la connaissance de l'Empereur. » Sa Majesté ne
désire pas se plaindre directement de « l'impudence » [sic) du
ministre de France. Toutefois il désirerait, dans l'intérêt d'une
bonne intelligence entre les deux gouvernemens, « que le minis-
tère irançais voulût bien prescrire une fois pour toutes à ses
employés diplomatiques, accrédités en Russiei de r^pecter da-
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NICOLAS !•' ET LOUIS-PHILIPPE. 'î9*^
vantage, par leur langage et leurs actions, un sentiment national,
qui ne saurait être froissé sans de graves inconvéniens. »
Le mécontentement qui se trahit dans chaque ligne de
cette dépèche avait des causes profondes; il ne s'agissait pas
seulement de la conduite du ministre de France à la Cour
impériale; tout le régime de Louis-Philippe était odieux à
l'Empereur. Dans ces conditions, le moindre incident devenait
un grief. Malgré le refus catégorique du Cabinet de Saint-
Pétersbourg d'admettre une intervention quelconque d'une puis-
sance étrangère dans les affaires de Pologne, le gouvernement
français ne cessait de lui adresser des recommandations en
faveur des insurgés. A la fin de septembre 1831, le baron de
Bourgoing remit au comte Nesseirode la copie d'une dépêche de
Sébastiani du 12/24 septembre dans laquelle le gouvernement
français, s'adressant encore une fois auiT sentimens magnanimes
du Tsar en faveur des Polonais, lui donnait des conseils de
(c bienveillance et d'amitié, » parlait de la nécessité du maintien
de la paix en Europe, insistait sur la conservation de la nationa-
lité polonaise placée sous la garantie de l'Europe entière, et
faisait enfin appel aux sentimens de loyauté de l'Empereur dans
l'observation des traités internationaux. L'Empereur inscrivit
sur cette dépèche l'observation suivante : « Toute cette pièce
est d'une impertinence à ne mériter aucune réponse; car s'il
fallait répondre, je devrais dire des choses trop fortes, pour
qu'elles n'entraînent des complications désagréables. »
Ainsi le fossé se creusait chaque jour plus profondément.
Les dispositions de l'Empereur s'imprégnaient d'amertume et de
colère. Le Roi, issu d'un mouvement d'opinion, se croyait obligé
de la ménager, et elle était favorable aux Polonais. Pozzo
s'asfiombrissait de plus en plus. Il voyait, disait-il, le gouver-
nement français marcher vers « la République qui est synonyme
de l'anarchie. » « Il est difficile de se représenter, écrivait-il en
novembre 1831, jusqu'à quel point est tombée l'autorité person-
nelle du Roi. Entre lui et les anciennes puissances de l'Europe il
y a quelque chose d'incommunicable. De tous les Empires qui
lui causent le plus d'inquiétude, la Russie est en tète, je crois
même qu'il n'est pas exempt de haine et de malveillance. »
Màateks.
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'•'"^/'fïwjpi!
L'ÉTÉ DU NORD
DU GOLFE SE BOTHNIE AUX ILES LOFOTEN
Tout le jour et toute la nuH, j'avais vu passer des bois et
des taillis et des lacs et des collines aussi bleues que des lacs ;
de temps en temps, une chaumine au toit de tourbe, enclose d'un
mur de pierres sèches ; une maison rouge ; des granges solitaires
pour les moissons qui attendent le traînage hivernal ; une im-
mense campagne sauvage, à Tâme résineuse, où les rares habi-
tations humaines font comme des taches de sang. La forêt de
sapins luisans et minces s'avançait jusqu'à la clôture des fermes
comme une foule massée aux barrières d'un champ de courses.
Les fossés regorgeaient de fleurs. L'air nous arrivait embaumé
du parfum des sorbiers et des lilas qui ne faisaient qu'éclore,
et de l'odeur plus âpre des bouleaux. Les vallées étaient vertes,
mais d'une verdure dont ne se décorent ni les printemps ni les
étés du Sud, la verdure d'un monde nouvellement créé ou qui
sort de la nuit d'hiver ainsi que du déluge. La basse d'un tor-
rent grondait. Sur les rapides où les trains de bois avaient
dévalé, des troncs d'arbres restaient accrochés à la pointe des
rocs. Une zone de buée qu'irisait le soleil du matin dessinait
entre la terre et le ciel la courbe lointaine d'une rivière ; et la
lisière des forêts respirait une haleine bleue...
Nous descendîmes à une petite station pour couper le long
voyage de Stockholm en Laponie. L'hôtel, en face de la gare,
avait, comme beaucoup d'hôtels suédois, l'aspect engageant
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l'été du nord. 801
d'une bonne maison bourgeoise et paraissait supérieur ài Tim-
portance du village. Un autre voyageur y entrait avec nous, et,
pendant qu'on nous servait, nous entendîmes la conversation
suivante. Il s'était approché de la maîtresse du logis assise à son
comptoir.
— Vous ne me reconnaissez paô? fit-il.
Elle interrogeait le visage grisonnant de l'étranger, et, tout
à coup, elle se leva.
— Oui, je vous reconnais. Je reconnais Monsieur l'Ingé-
nieur... Il y a longtemps qu'on ne vous avait vu !
— Dix-huit ans, soupira l'étranger.
Ils se regardèrent un instant et sourirent; puis il détourna
le$ yeux sur la route où s'échelonnaient quelques maisons
rouges.
— On a construit depuis...
— Oui, dit-elle : le pays a bien changé.
— Oh! je le retrouve encore tel qu'autrefois, répondit-il.
Voilà le chemin qui conduit au bois de bouleaux; voilà le
grand pré vert où j'ai cueilli tant d'orchidées sauvages...
A ce moment, la porte s'ouvrit, et une grande jeune fille
apparut, éclatante de fraîcheur, sous le lin doré et si suédois
de sa chevelure.
— Et voici votre fille ! s'écria-t-il. Je retrouve le pays et
sa plus belle fleur...
Rayonnant, la main tendue, il avait fait un pas vers elle;
mais la jeune fille s'était arrêtée, et son sourire indécis errait de
la vieille dame à l'inconnu.
— Ce n'est pas ma fille, dit l'hôtesse d'une voix un peu
tremblante : c'est ma petite-fille... Ma fille est morte depuis
neuf ans, et Monsieur l'Ingénieur a devant lui l'aînée de ses
sept enfans...
Je ne pouvais détacher mes regards de la belle fille qui res-
semblait si parfaitement à sa mère qu'en la voyant cet ingénieur
^s'était cru de dix-huit ans plus jeune. Et je pensais que si, dans
vingt ans, je refaisais ce voyage, sa fille aux mêmes yeux d'un
bleu lacustre, aux mêmes cheveux d'écume ensoleillée, rencon-
trée sans doute à la même place, me donnerait un instant la
même illusion. Sa blonde et robuste jeunesse, qui, à peine
éclose, touchait à sa maturité, s'harmonisait avec cette nature
du Nord, dont le printemps et l'été se confondent dans un
Tom XLVU. — - 1908. 5i
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802 REVUE DES DEUX MONDES.
rapide épanouissement. Elle n'en était, pour mieux dire, qu'une
végétation luxuriante, presque aussi impersonnelle que les bou-
leaux et les grandes herbes. Dans ces vastes solitudes, la beauté
des êtres éphémères semble participer de ce qu'elles ont d'im-
muable...
* *
Nous avions quitté le port de Luleâ, ville neuve et dif-
forme, où, grâce à Tincendie, la brique a remplacé le bois,
et qui, entourée d'usines, embarque sur les flots du golfe de
Bothnie les minerais lapons. Le navire allait cheminer toute la
nuit par une mer plate, au milieu d'îles basses, dans un paysage
d'inondation. Derrière nous, la terre s'étendait uniforme,
immense, avec de très lointaines collines allongées en vapeurs
sur la cime des bois.
La cloche de quatre heures sonna le dîner. « Vous voyez,
me dit le capitaine^ qu'on ne se tue pas au Norrland ! » Et, du
doigt, il m'indiquait, parmi les voyageurs, deux nouveaux
mariés, lui en redingote noire, elle en robe de soie, tous deux
également grands, gros et gras. Ils s'assirent l'un à côté de
l'autre avec la même granité que s'ils étaient encore au temple.
La table disparaissait sous les victuailles, car les bateaux suédois
sont renommés pour l'abondance de leur cuisine. Ils commen-
cèrent à manger lentement, posément, comme des gens sûrs
de leur capacité. Anchois, sardines, harengs, saumon fumé,
caviar, saucisses, jambon, viandes froides et chaudes, poulet,
riz, gâteaux, rien ne leur échappa. Ils se passaient silencieuse-
ment les plats, et chacun d'eux, sans s'occuper de l'autre, s'en-
fonçait dans la délectation de son énorme appétit. Nous avions
fini depuis longtemps qu'ils mangeaient toujours. Nous les
vîmes enfin s'arrêter : ils se saluèrent d'un petit verre d'eau-de-
vie, le burent d'un trait, et, pour la première fois, échangèrent
un sourire. Puis ils descendirent dans leur cabine. Ce couple de
commerçans à moitié campagnards exagérait jusqu'à la cari-
cature Tamour de la chère copieuse qui alourdit souvent les
bourgeois de la Suède, et surtout l'espèce de dignité ecclésias-
tique qui accompagne leurs jouissances matérielles. La veille ou
Tavant-veille, le Pasteur avait certainement consacré une beUe
union d'estomacs.
Le navire continuait sa route. L'odeur des scieries traînait
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l'été du nord. 803
sur les eaux. La lumière du jour avait perdu son ardeur et pro-
longeait son éclat dans la fraîcheur du soir. Le disque du soleil,
posé sur rhorizon du Nord, brûlait et flamboyait comme un
grand incendie aux lueurs tendres. Tout le ciel septentrional
s'était recouvert d'une patine d'or; mais le Sud était bleu, d'un
bleu profond et pensif. La mer, moirée de rose, se plissait à
peine. Vers dix heures, on jeta l'ancre au fond d'une baie,
près d'une scierie étincelante et devant une forêt de pins.
Nous descendîmes à terre. Il me sembla que je prenais posses-
sion d^un pays enchanté. Le soleil qui brillait dans les hautes
aiguilles rousses tissait au-dessus de nos tètes un réseau de fils
ténus et scintillans. L'herbe passait en douceur le velours le
plus fin. De petites fleurs l'étoilaient, qu'on ne trouve qu'en
Laponie, blanches avec un cœur de pourpre sombre, et d'autres
blanches et capiteuses, qui entraient jadis dans la préparation
de l'hydromel, et que les sorcières brûlaient sur la pierre de
leurs àtres. L'atmosphère en était parfumée. Comme ces fleurs
avaient l'âme parlante dans le silence de cette nuit!
Mais ce n'était pas encore la nuit. Elle n'arriva qu'après la
demie de onze heures; ou, plus justement, le soleil descendit
d'une ligne au-dessous de l'horizon r Une pâleur dorée, qui
n'avait rien de crépusculaire, se répandit entre le ciel, la terre .
et les eaux. Nous étions parvenus au bord d'un lac dont la face
d'insomnie se mit à luire comme si de la clarté en montait des
profondeurs. Par delà les rives opposées, les pins, aux contours
légèrement amollis, se profilaient à perte de vue sur une large
bande d'azur ; on eût pu les compter ; jamais ils ne m'avaient
paru plus verts. La mousse, les fleurs, les écorces, les cailloux
baignaient dans leur propre lumière. Un subtil éclat émanait
du brin d'herbe. Quand la dernière vibration des grandes fêtes
carillonnées expire, c'est la même solennité. Il se mêlait & ce
charme je ne sais quelle sensation presque angoissante de sur
prendre des secrets que le sommeil de la nature ensevelit dans
l'ombre. La nuit avait relevé son voile de ténèbres, et l'Isis mys-
térieuse était là qui dormait les yeux ouverts. Le bruit de nos
pas nous semblait une profanation ; et pourtant, j'aurais sou-
haité que des sons harmonieux jaillissent d'un tel silence, et
que leur harmonie, seule réalité de ce monde irréel, me délivrât
de mon ensorcellement...
Tout à coup un chant ^'éleva. Une voix humaine, une voix
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•*r^
804
REVUE DES DEUX MONDES.
de femme, lança dans la nuit pure des notes aussi pures que la
nuit. C'était, sur le pont du navire, attablée devant un verre de
punsch, la jeune grosse mariée du Norrland. On faisait cercle
autour d'elle. Les matelots, qui chargeaient des planches
de sapin, s'y étaient accoudés pour mieux Tentendre. Personne
ne bougeait. Tout restait immobile. Seule, une petite bouée
rouge au milieu de la baie dansait comme une étoile.
Elle chantait les plus belles chansons de la poésie Scandinave,
des chansons qui sont nées en musique, plus intraduisibles que
les lueurs de la nuit d'été. Elle chantait Tlrmeline Rose du poète
danois Jacobsen : // y avait une fois un Roi; bien des trésors y il
les nommait les siens; mais le meilleur et chacun le savait^
c'était IrmelinCy Irmelinp Rose^ Irmeline Soleil, Irmeline tout ce
qu'il a de plus délicieux... Du Jutland où repose dans sa gloire
fauchée le pauvre Jacobsen, des forêts du Vermland où s'est
brisé le violon de Frôding, des fjords de Norvège où Bjornson
a secoué sa mélancolie sur l'écume des vagues, les chansons
accouraient aux lèvres de la chanteuse qui les renvoyait vers le
ciel polaire. Et elle chantait aussi de vieux airs rustiques qui
souvent avec les jeunes filles ont gravi la pente des chalets :
Je sais un garçon qui m'a promis son cœur et sa main...
Sachez-lCy bouleaux blancs; sombres pins, sachez-le! Mais per-
sonne ne le sait dans tout notre village... Ah! je te pardonne
ton vulgaire appétit, grosse fille du Norrland ! Tu es bien de ta
Suède. Mange, digère, mange encore, bois du punsch, fais la
sieste, engraisse : quïmporte? Tu ne nous chanteras jamais la
romance du café-concert dont plus d'une de mon pays, hélas !
offenserait les échos du tien. Ton instinct est aussi infaillible
que celui du rossignol. Tu as été un instant la voix que nous
rêvions d'entendre, et qui, sans déchirer le silence, en inter-
prétait humainement la beauté...
Mais pourquoi, lorsque nous écoutions encore ce chant éva-
noui, un jeune homme, penché à l'avant du bateau, eut-il la
fantaisie de pêcher? A chaque coup de ligne, un poisson sortait
en se débattant de la rose clarté des eaux. Quelle inutile
cruauté dans cette nuit exquise!
«
« «
Il y a dix ou quinze ans, un homme de Kalix, nommé Berg-
mann, propriétaire de nombreuses scieries, qui avait réalisé
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l'été du nord. 805
une fortune considérable à l'époque où les psfysans vendaient
une forêt pour une bouteille d'eau-de-vie, voulut doter sa pro-
vince d'une station thermale. Il choisit une petite île en face de
l'embouchure du Kalix. Il y bâtît un grand hôtel surmonté de
deux poivrières en fer-blanc, quelques pavillons, une maison de
bains et un temple. Notre homme ne plaignit point la dépense.
Elle monta, parait-il, à quatre cent mille francs. Quand tout fut
prêt & les recevoir, les Norrlandaîs descendirent vers le Sud;
les gens du Sud trouvèrent trop paradoxal de venir soigner leurs
rhumatismes dans le golfe de Bothnie; et cette petite station,
la plus septentrionale du monde, demeura merveilleusement
solitaire. Les bourgeois de Kalix, que leurs bateaux y amènent
en une heure, s'y invitent parfois à déjeuner. Le reste du temps,
la directrice de Thôtel et ses servantes prennent des bains, se
font masser par une vieille Finnoise au bec crochu, et jouissent
en paix de la folie Bergmann.
L'Ile est basse comme une lagune, mais toute verte et
plantée de pins et de sapins. De loin, sur cette nappe d'eau dilu-
vienne, vous diriez, suivant l'heure et selon la teinte du ciel, le
dernier sourire d'un monde qui s'abîme ou le premier d'un monde
qui émerge. Elle n'est point sauvage, car on y a frayé des che-
mins et des sentiers; mais ses deux ou trois chalets aux volets
clos, avec leurs balcons qui regardent inutilement la mer, ses
bancs où l'herbe grimpe, ses blocs de pierre moussus, son petit
marécage traversé d'un pont de bois fléchissant, lui donnent
l'air d'un parc abandonné. Elle est pauvre : il n'y pousse que des
myrtilles et des airelles, et ces mômes fleurs blanches au cœur
sombre qui sentent si bon dans la nuit. Mais une innombrable
vie d'insectes l'emplit d'un bourdonnement continu. Pas un ar-
brisseau, pas une toulGFe d'herbe qui ne vibre. Et les fourmis en
marche noircissent les chemins déserts.
C'est dans cette pauvre île suédoise, inculte et basse, que j'ai
vécu plus de trois semaines, l'âme uniquement tournée vers les
heures de la nuit. Pendant la journée, nous n'entendions
d'autres bruits que, parfois, la crécelle d'un canard sauvage ou
la sirène d'un vapeur. Mais le silence du jour n'était rien,
comparé à celui du soir. Il en différait comme un repos d'une
élévation. Lorsque le soleil de neuf heures, encore assez haut à
l'horizon, commençait de rougir, toute l'île nageait dans une
atmosphère violette et rose. Les chevelures de lichen, enflam-
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806 REVUE DES DEUX MONDES.
mées aux branches des sapins malades, en faisaient, sous leurs
cascades de fils dorés, des arbres de Noël fantastiques. Les
pins, que reflétait la mer, prenaient dans sa transparence une
couleur de lilas sombre. On distinguait au loin, par-dessus les
eaux, les toils rouges de Karlsborg, qui est le port de Kalix, et
la scierie, et les planches, déposées près du rivage, conmie des
barres d'or. Les gens de l'hôtel qui voulaient dormir fermaient
leurs volets. Mais les insectes continuaient de bourdonner, les
fourmis de courir, les fleurs de fleurir, les herbes de boire la
lumière. Partout, sur ce radeau de verdure, un tranquille sur-
menage; et là-bas, dans Timmobilité prodigieuse du monde po-
laire, l'œil flamboyant du soleil où s'agitaient des houles de
feu. Peu à peu la splendeur se fondait en douceur brillante. Un
redoublement de silence suivait l'effacement du soleil. La na-
ture recueillie, transfigurée, devenait immatérielle comme un
visage mystique que l'âme seule éclaire. Les plus humbles
choses, une palissade, un banc de bois, un tronc d'arbre, la
pierre plate au seuil d'un chalet, rayonnaient d'une» beauté sin-
gulière et qui ne semblait que la réflexion de leur intime clarté.
Jamais la courbe des rives n'avait été plus charmante. Je ne
sais quelle nudité lumineuse se mirait sur les eaux. Le ciel et
la mer, notre ile et toute l'immensité n'étaient que de la lumière,
plus condensée ou plus diaphane, une lumière indéfinissable,
la lumière même. Sous les hois, aux replis des gazons, ce qui
flottait encore de clair-obscur s'était évaporé. Il ne restait
d'ombre qu'en nous.
A l'embouchure du Kalix, cinq cents ouvriers travaillent
dans la scierie de Karlsborg. J'aime les petites scieries qui
résonnent et qui crissent, comme de gros insectes, au cœur des
bois. L'odeur de la forêt y est plus intime et plus forte, et même
les eaux du torrent sentent la sève. Ici, j'ai l'impression d'une
grande tuerie méthodique et administrative. De l'étang où ils
trempent', les troncs d'arbres arrivent sous le hangar des scies,
harponnés, enchaînés, traînés avec leur peau pendante d'animal
écorché. L'espace d'un éclair, et la colonne encore vivante est
découpée en planches uniformes. Des brouettes s'emplissent de
ses lamentables dépouilles, rouges par endroits, et vont les
verser dans un champ qu'on a gagné sur la mer, un champ de
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l'été du nord. 807
copeaux et d'écorces, recouvert d'herbe verte, le charnier des
forêts du Nord. Tous les bois de la côte ayant été meurtris, les
beaux arbres viennent de plus haut. Sous Téternelle menace de
la famine, les paysans ont vendu leur futaie, et souvent la com-
pagnie qui la leur achète les embauche parmi ses ouvriers.
Pendant huit ou neuf mois de l'année, ils vivent dans la
double blancheur de la neige et de* la lumière électrique. Ce
n'est qu'aux derniers jours de Mai que commence la débàcte-des
glaces, et durant pi es de trois mois ils ne connaissent plus de
nuit. Alors les voiliers et les vapeurs touchent au rivage. On
charge le bois à toute heure. On ie chargeait ce matin vers deux
heures, au moment où le soleil incendiait les fjells et où les
sapins des îles se levaient du sein pourpre de la mer entraî-
nant leurs humides reflets.
Ce sont des gens taciturnes, de mouven;iens lourds, d'appa-
rence placide, mais d'âme violente, la plupart piétistes ou lœsta-
diens. Gomme tant de Lapons, de Finnois, de Norvégiens, de
cosmopolites du Norrland, ils ont fait de l'enseignement d'un
brutal pasteur, nommé Lœstadius, une religion de sectaires et
d'hallucinés, un christianisme dont les élancemens rappellent le
délire fanatique des peuplades sauvages. Leur maison de prières
retentit parfois de vociférations. L'efiFrayant silence d'une soli-
tude abandonnée aux fantasmagories du ciel a engendré chez eux
de mystiques hurleurs. C'est en vain que l'Église d'État, les
Hautes Écoles populaires, les instituteurs et les médecins essaient
d'enrayer la contagion. Le socialisme parviendra peut-èti*e, dans
les colonies ouvrières, à substituer ses mirages aux extases des
visionnaires et son tumulte à leurs convulsions. Mais qui guérira,
sous le toit des fermes affamées, les âmes malades d'isolement
et dont une lumière toujours étrange enflamme la langueur?
J'ai remonté le fleuve jusqu'à la ville de Kalix. Une brise
printanière fouettait les vagues; et, le long des rives basses, les
bouleaux, d'une blancheur lactée, bruissaient. Des maisons,
posées sur les- champs de seigle et d'orge, regardaient passer
l'eau. Çà et là, un biirrage indiquait une pêcherie de saumons,
car les saumons sont l'unique richesse des riverains du Nord.
Le vert tendre, dont se paraient les prés et les maigres collines,
avait dans l'air léger la fragilité d'une teinte de pastel. Près
d'une grande ferme, un petit jardin ressemblait à l'enclos d'une
tombe. Sur le bord d'une route, l'enseigne d'une boulangerie.
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."^'«^•^
808 REVUE DES DEUX MONDES.
extraordinaire au milieu de la campagne suédoise, prouvait que
le blé manque souvent par ici et qu'on est obligé d'acheter de la
farine. Encore heureux qu'on puisse en acheter! On m'a montré
le pain d'orge des années de disette : une lame d'ardoise légère-
ment gaufrée. Les femmes, en robes du dimanche, groupées aux
barrières de leurs champs, avaient perdu le vif éclat de leurs
sœurs du Sud et portaient sur leur visage pâli raffinement des
longs jeûnes.
Le bourg de Kalix compte un millier d'âmes. Mais son
église, au large toit de lattes et au clocher biscornu, est séparée
du bourg par un village de trois cents cabanes qui l'enserrent, la
bloquent, la veulent toute pour elles. Ces (cabanes de bois, de
vraies étables, appartiennent aux paysans de l'immense paroisse.
Ils y viennent coucher du samedi au dimanche afin d'assister à
l'office. J'ai jeté les yeux sur la carte du district : des lacs, des
étangs, des marais, des forêts, peu ou point de routes. L'hiver,
ils font leurs dix ou quinze ou vingt lieues en traîneau par-dessus
les champs ensevelis et les marécages. Ils sont partis au tomber
du soir, vers deux heures de relevée, souvent dans une atmo-
sphère « aussi verte que des petits pois. » Le thermomètre
marque trente degrés au-dessous de zéro. Quand la tempête de
neige ne se déchaîne pas, cette tempête cpii a mille mains et dans
chaque main un voile étouffant, ils cheminent aux lueurs des
aurores boréales. De grandes flammes montent derrière eux avec
une crépitation très basse, électrique, et pointent sur le milieu
du ciel des doigts énormes. « C'est la main de Dieu dont la puis-
sance éclate môme où rien ne vit. » Des gerbes de rayons rouges
et de rayons verts jaillissent, et des étoiles, comme dans l'Apo-
calypse, pareilles à des flambeaux ardens. Le miroir de la glace
s'allume sous les patins du traîneau. Seigneur Dieu, quelle
splendeur est la vôtre! Parfois, au milieu du brouillard, surgit
la galopade d'un troupeau de rennes qui bondissent, les ramures
serrées comme un taillis. Mais, à l'orée du bois, tous les péchés
de la terre hurlent par la gueule des loups...
L'été, la route est plus longue. Les paysans que j'ai vus au
sortir de l'office et qui, attablés dans leur hutte, se délassaient en
mangeant, avaient dû marcher deux lieues, puis s'embarquer à
une pointe de terre, traverser un lac, une île, d'autres lacs,
d'autres îles; et, par les petits fjells et les bois, ils étaient arrivés
à Kalix sur les coups de trois heures du matin. Ils avaient
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l'été du nord. 809
voyagé toute la nuit, toute celte nuit sans ombre, à travers
l'insomnie des forêts bleues et des eaux transparentes. Leulr
pauvre pays luisait comme la sainte Jérusalem qui apparut à
l'homme de Pathmos et qui « n'a besoin d'être éclairée, ni du
soleil, ni de la lune, parce que c'est la lumière de Dieu qui
Téclaire. » Quelques oiseaux émerveillés chantaient dans cette
lumière « de pierre précieuse et de cristal. » Et « les quatre
anges qui retiennent les quatre vents du monde » ne permet-
taient point que la brise soufflât sur la terre, ni sur les lacs,
ni sur aucun arbre. Seuls dans Tinfini les trembles frémissaient,
comme on sait en Suède qu'ils frémiront jusqu'au Jugement
dernier pour avoir prêté leur bois à ceux qui firent la croix de
Jésus-Christ.
Les prestiges de cette lumière qui, sur les nuits hivernales ^
comme dans les nuits d'été, s'épanche d'une source qu'on ne
voit pas, les visions pompeuses et terrifiantes de la Bible qui
rôdent sans cesse aux frontières de leur pensée, une solitude
où l'esprit inculte se repaît indéfiniment de lui-même, que faut-
il de plus pour que les rêveurs deviennent des illuminés, les
illuminés des fanatiques? Toute âme tant soit peu supérieure,
et que la torpeur ne maintient pas au niveau de la terre, est
une proie désignée. Ces gens-là me donnent l'impression de
caniper sur les derniers confins du monde réel : le moindre
pas en avant les précipite dans l'épouvante ou l'enchante-
ment. Ils ont dos yeux d'hypocondre et des faces rigides que
le feu même du fanatisme n'arrive pas à dégeler. Lès écri-
vains suédois reviennent constamment sur la mélancolie qui
déprime les hommes des fjells et qui s'attaque jusqu'aux enfans.
Ils nous parlent de fermes solitaires où la femme est périodi-
quement folle. « Les ténèbres de l'hiver s'enroulent autour
de l'âme. On essaie de voir ses pensées : on ne peut pas... Les
yeux brûlent à la lueur des lampes incessantes... L'ombre con-
tinue est lourde d'insomnie. » Qu'une religion sage, un culte
raisonnable sont donc insuffisans à satisfaire des nerfs si dure-
ment ébranlés ! Ils ont besoin d'excitans, de [révélations, d'un
Dieu partial dont l'amour soit leur revanche et leur orgueil,
d'une certitude de salut qui les soulève au-dessus des ténèbres
et qui les porte sur les flots de lumière. Le médecin de Kalix
me peignait leur allégresse , aiix enterremens, les danses des
femmes lœstadiennes sur le chemin du cimetière, les cris bar-
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810 REVUE DBS DBUX MONDES.
bares dont ils célèbrent l'entrée de leurs morts dans la gloire
céleste, la damnation dont ils frappent tous ceux qui ne par-
tagent pas leur démence. Les âmes courent à l'orgie mystique,
et les corps accompagnent les âmes. Un ingénieur racontait
qu'un jour, près du cercle polaire, pénétrant dans une ferme,
d'où sortaient des clameurs déchirantes, il se crut au milieu
d'aliénés. On hurlait, on bondissait, on s'étreignait, on retombait
sur les bancs avec des torrens de larmes. Une femme lui tendit
les lèvres et les bras, au nom de l'Esprit Saint dont elle était
possédée...
Cette nature qui développe, chez les durs protestans, Thys-
térie biblique entretient dans beaucoup d'âmes encore teintées
de paganisme une poésie aussi fantasque que l'éclairage du so-
leil de minuit. Comme l'orchidée qu'on nomme ici « les deux
mains du Seigneur, » la fantaisie suédoise a deux racines : l'une
vieille et noire qu'alimente le sombre hiver ; l'autre neuve et
blanche, tout imprégnée de la lumière d'été des nuits arctiques.
Neuve en effet, s'il est vrai que l'entrée du Norrland dans la lit-
térature de la Suède date du petit livre posthume de Pelle Molin
publié en 1895. A l'apparition de ces trois ou quatre nouvelles
accompagnées de courtes esquisses, les imaginations tressaillirent
et s'élancèrent vers la province de songe et de désir dont la
tombe d'un jeune homme inconnu leur marquait la conquête.
Les écrivains Scandinaves n'avaient point attendu Pelle Molin
pour nous peindre la beauté des nuits de la Saint-Jean, quand
elles reflètent leur visage de rose thé sur les eaux du Sund,
du Mœlar ou du Siliane. Mais ils n'étaient guère montés plus
haut que la Dalécarlie. Le Norrland, dont les forêts et les
montagnes aux moelles de fer commençaient à hanter la Suède
industrielle, n'avait pas encore rencontré l'homme qui « avec
deux mots » en fait plus, pour la gloire d'un pays, que tous les
ingénieurs avec leurs coups de mine. On ne l'avait point aimé,
ou du moins personne n'avait dit de quel amour il pouvait sur-
exciter les âmes. Pelle Molin en vécut et en mourut. Son his-
toire est peut-être la plus étrange, sûrement la plus poignante
de ses nouvelles.
C'était un fils de paysan d'une de ces vallées si âpres à la
clarté du jour, si tendres aux lueurs de la nuit, brumeuses vers
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gpp^jTTrT
L*ÉTÉ DU NORD. 811
Tautorane, et enfermées dans la ruche sonore des bruits de leur
torrent. Son village, il nous Ta décrit, et je l'avais presque sous
les yeux en parcourant la vallée du Kalix : des maisons grises
pressées les unes contre les autres pour ne pas être amèrement
seules lorsque le sombre hiver couve sur le pays. « Leurs fenêtres
étincelleut comme les yeux d'une bande de loups ; mais à la lu-
mière des nuits d'été on dirait un troupeau de chèvres blotties
dans l'attente du soleil. »
Le peuple y vivait d'une double vie : d'une vie de peine et
de labeur autour de se& maisons grises, et d'une vie fantastique
qui l'accompagnait sous la forêt, habitait le toit de ses petites
scieries et de ses pauvres moulins, l'égarait au milieu des maré-
cages, le hélait du haut des fjells et du fond des vallées. « Ah!
s'écriera un de ses personnages, quand on vivait de cette vie-là,
on ne traversait jamais les hauteurs où dorment les marais
lapons sans pressentir quelque aventure extraordinaire; on ne
mettait jamais le pied sur la pente du chalet sans guetter les ,
deux jappemens du chien des Trolls et sans frissonner à l'idée
qu'on allait entendre les enfans des Invisibles pleurer sous le
plancher... »
Sa mère était, selon son expression, « une fille de poésie sous
les hautes forêts de pins. » Il nous en a tracé l'inoubliable por-
trait dans sa nouvelle intitulée Le Fils de GunneL « Lorsqu'elle
contait ses contes, Dieu sait où elle prenait les couleurs! Telle
de ses histoires était violette et mélancolique avec des figures
voilées qui se remuaient dans le crépuscule. Telle autre, d'un gris
bleu, évoquait par un matin d'automne le brouillard d'un étang
que traverse l'aigre cri des plongeons. Souvent aussi, elle jetait
son auditeur en plein soleil, dans ime aventure d'un jaune d'or ;
et tout à coup la grue lançait son appel, et les grelots des vaches
tintaient dans les jeunes taillis. » Ainsi grandit Pelle Molin.
Comme à l'enfant que la Dame du Lac emportait sous des eaux
magiques, la vie réelle ne lui apparut qu'à travers un élément
mystérieux qui n'est pas l'air que nous respirons et qui pour-
tant laissait filtrer jusqu'à lui les bruits de la terre et l'odeur
des bois.
Sa mère avait-elle dans les veines un peu de sang lapon ou,
comme il le croyait, de sang tsigane? Mais pourquoi chercher
une origine romantique à l'inquiétude essentiellement Scandi-
nave dont il fut dévoré? Il quitte son Norrland, vient à
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812 REVUE DES DEUX MONDES.
Stockholm, essaie de la peinture, s'en dégoûte, se dégoûte delà
ville, des hommes, de tout. Il se fût embarqué pour l'Amérique,
n'eût été la nostalgie de cette vallée du Nord, « son amour et sa
terreur. » Sa famille le repousse comme il a repoussé toute la
famille humaine. Il unit à la défiance du paysan l'indépen-
dance du nomade et l'orgueil du réfractaire. Il vit seul. Au son
d'un pas étranger sa solitude se hérisse. L'usage des longs patins
de bois lui a donné des jarrets de Lapon. Du matin au soir il
court sur la neige criante des fjells et saute furieusement par-
dessus des ravins qui sont des abîmes. Quand il se baigne au
torrent^ c'est à deux brasses de la chute. Il aime la face énigma-
tique du danger, ce camarade de jeux des solitaires. Dans une
expédition au glacier du Sulitelma, surpris par une tempête de
neige, il reste deux jours et demi, seul, sous une tente, obligé
d'en retenir à chaque instant avec ses doigts meurtris la toile
glacée. La conscience qu'il a de sa force s'ennoblît d'un très vif
sentiment de sa dignité. Quand la neige lui monte jusqu'aux
genoux et qu'enfin il se décide au retour dans l'obscurité aveu-
glante, sans autre indication que le vent qui le frappe au visage,
il se demande s'il emportera son eau-de-vie pour se réchaufl*er
en route. « J'y renonçai, dit-il, car je ne voulais point qu'on
trouvât une bouteille à moitié vide auprès de mon cadavre. »
Peu de traits me paraissent aussi beaux que celui de cet âpre
misanthrope qui, seul, en péril de mort, à la merci des ténèbres
et de la tempête, réfléchit à son honneur et témoigne d'un si
touchant respect pour l'opinion des hommes. Et c'est dans ces
deux jours d'agonie qu'il a écrit son Fils de Gunnei, « une
étrange aventure de neige et de soleil. » Toute la poésie de sa
vallée natale et de son enfance criait du fond de son âme pen-
dant que ses yeux d'acier dévisageaient la mort.
Il porte en lui un monde de réalités merveilleuses. Mais il
est pauvre, et les amis qui l'arrachent à son isolement sont aussi
pauvres que lui. Il ne saurait ni travailler aux champs ni be-
sogner dans les villes. Paysan déraciné par le rêve, avepturier
du soleil de minuit, chasseur d'échos prodigieux et de lueurs
fantastiques, et qui, la gorge sèche, pâlit d'amour « sous les
nuits de cristal altérantes à voir, » il traînera jusqu'au dernier
jour à travers sa pauvre terre féerique la peur de mourir de faim.
Ses lettres suent l'angoisse. Comment rendre les vingt cou-
ronnes emprunté 3s? D'où tirer la petite somme dont il subsisle-
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LÉTÉ DU Nonb. 813
raît jusqu'à Thiver? Qui lui prêtera la valeur de cent francs?
S'il a passé, comme on Ta dit, la robe laponne sur ses années
de civilisation, le besoin d'argent qui étreint Thomme civilisé
Ta talonné jusqu'au désert. Du cap Nord, de Hammarfest, de
l'archipel des Lofoten, de toute la côte septentrionale où la mer
ne gèle jamais et où le soleil brûle durant des mois, il s'est
acharné sur le même problème qui torture les déclassés de nos
grandes villes; car, sous la tente des Lapons, parmi les fores-
tiers du Norrland, les paysans du Finmark, les pécheurs de
morues, ce jeune homme aussi hardi que les plus hardis d'entre
eux, trop artiste pour vivre de leur labeur, et trop passionné
d'aventures pour se retrancher et se perfectionner dans son art,
n'était qu'un déclassé. Tour à tour, il a voulu sauver le trésor
de sagas paysannes qui se rouille et s'effrite chaque jour aux
profondes vallées du Norrland; il a rêvé de pousser un cri de
guerre, en faveur des Lapons opprimés, dans le livire « le plus
original et le plus sauvage qui ait jamais été écrit en suédois ; »
il a conçu un roman où nous verrions le vieux Norrland poé-
tique et le jeune Norrland industriel s'entre-choquer au milieu
des forêts dévastées, et toute la vie de songe des paysans vaincus
aspirée par les vampires des grandes compagnies. De ces projets
que reste-t-il? A peine quelques ébauches. Je n'en accuse ni son
pays, ni la pauvreté. Arrivé au tournant de la trentaine, à deux
pas de sa tombe, il douta lui-même qu'il eût assez de génie
pour vivifier de vastes œuvres. Mais les femmes norvégiennes
qui tressèrent à ce Suédois des couronnes funèbres n'en eurent
pas moins raison de pleurer en lui un admirable artiste. D'ailleurs
je crois qu'il fut beaucoup aimé et qu'il aima rudement.
Il avait de l'humour comme en ont souvent les paysans du
Nord. «Le soleil de minuit est-il beau? Sa beauté, c'est qu'on
le voit à minuit, qu'il ne fait pas mal aux yeux et qu'il coûte
cher aux Anglais et à l'Empereur d'Allemagne. » Cet humour,
brusque et tranchant dans ses lettres intimes où il surveille son
émotion, se marque dans ses nouvelles d'une façon plus discrète
et plus fine : « Cependant l'hiver était venu. Ce n'était point
qu'il fût en avance; mais comme d'anciennes prédictions avaient
annoncé qu'il n'y aurait point de neige avant la Saint-Paul, tout
le monde en fut surpris. » Ses images sont presque toujours
d'un hoipme qui a fait de la peinture. Il dira en parlant des
fermes écartées dont les habitans demeurent à plus de cent
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' -V !.%RK
814 REVUE DES DEUX MONDES.
kilomètres du médecin: « Une petite lumière solitaire, c'est un
homme qui se meurt ou qui traîne une longue maladie, la
mâchoire inférieure pendante ei une patte de squelette. » C'est
bien avec des yeux de peintre qu'il note les gestes et les cou-
leurs ; et sa phrase s'organise souvent comme un tableau : « Le
soleil déclinait... Ses dernières lueurs s'attardaient aux manches
de chemise des femmes gui traversaient la cour, une icuelle de
bois entre leurs mains. »
Il choisit des sujets dramatiques et simples : un Lapon, son
troupeau de rennes perdu, se lance à la poursuite des loups et
venge sa ruine sur le plus grand de la bande ; — un jeune
homme, pour conquérir sa bien-aimée, affronte un torrent au
moment où les eaux méchantes charrient leurs premiers glaçons ;
— un paysan, dont la femme est prise des douleurs de l'enfan-
tement et qui, avant d arriver au village de l'accoucheuse,
rencontre un ours, se bat toute la nuit, autour d'un pin, contre
cette canaille poilue ; — ime jeime fille en son chalet des fjells,
ensorcelée par des êtres invisibles, se donne à un inconnu qui
survient par hasard, et qu'elle croit son sauveur. Mais dans ces
contes rapides, violens, resserrés, la sauvage poésie du Norrland
se reflète et passe. Immédiatement au-dessous des grandes
œuvres qui attestent chez leur auteur autant de puissance que
de fécondité, rien, dans la littérature d'imagination, ne me
semble supérieur à ces rares petits livres où se condense l'es-
sentiel d'une vie d'homme et d'artiste.
J'ignore ce qu'eût été son roman lapon ; mais la courte scène
où Anders, au milieu d'une assemblée joyeuse et à moitié ivre,
raconte sa chasse effrénée, me fait entrevoir, avec une intensité
fulgurante, les misères et les ripailles, l'innocence et la barbarie
de la pauvre race laponne. Accroupis, les jambes croisées, les
Lapons plongeaient leurs doigts dans des marmites ronflantes où
nageaient des viandes et des boyaux qu'ils happaient d'un coup
brusque, quand Anders se jette tête baissée dans son récit. Et quel
récit! D'abord l'arrivée des loups du côté où les rennes ne pou-
vaient les éventer ; puis les bêtes affolées dévalant vers le préci-
pice. « Les mille claquemens de leurs mille sabots cessèrent sur
le roc qui surplombait l'abîme; et rien, plus rien que le bruit
de leurs corps dans la profondeur comme des mottes de terre
renversées d'un chariot. » L'assemblée sacrait et tempêtait.
« Mais les loups, les loups, tu les as laissés? » Deux jours en-
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l'été du nord. * 815
tîers^ sur des pentes vertigineuses, par des casse-cou effroyables,
il avait relancé le plus grand de la bande qui fuyait ventre à
terre et rasait la neige comme une courroie... Les dents grin-
çaient; les gorges poussaient des cris rauques... Tous les corps
imitaient ses mouvemens... Toutes les mains tâtonnaient vers
leur couteau... Sans le clair de lune, le loup eût échappé 1 Lors-
que Ânders le joignit enfin, Tanimal éreinté se redressa et sa
gueule grimaça de toutes ses dents pointues. « // ri y avait pas
près des marmites un seul œil qui n'exigeât clu sang. » L'homme
s'était rué : d'un coup d'épieu il l'avait étendu sur la neige, puis,
de son petit couteau, il l'avait tailladé, charcuté, étripé, haché.
« C'est toi qui m'as fait un pauvre Lapon, toi, toi, Satan!... »
« Ânders promena les yeux autour de lui comme pour cher-
cher une place où se laisser choir... A travers une pluie de
larmes, il vit sa mère et se blottit contre elle en hurlant... Tous
avaient bondi sur leurs pieds; tous parlaient et criaient... »
J'ignore ce qu'eût été son roman des paysans du Norrland ;
mais ses trois nouvelles. Le Torrent, La Ronde de fOurs, Le Fils
de Gunnel, nous découvrent, sous une forme pathétique, leur
existence, leur caractère, le plus secret de leur âme.
Leur existence est dure, routinière, dominée par d'énormes
forces cfui exaspèrent leur énergie jusqu'à la témérité, quand elles
ne les immobilisent pas dans l'insouciance et l'inertie. Les fermes,
recouvertes d'écaillés de bois, ont toujours l'air pauvre, môme
les fermes des moins pauvres. Maïs la plus humble commune
réserve des honneurs à ses notables. A défaut de sociabilité, on
y garde le sentiment de la hiérarchie. Les villages ont leur chef
appuyé sur une forte tradition de confiance et de respect; et
souvent le propriétaire d'un fjell en est appelé le roi.
L'isolement les a rompus aux longues courses. Il leur faut des
jarrets souples et fermes dont le jeu régulier laisse aux poumons
leur souffle égal, à la tête ses pensées libres. Salmon devra courir
pendant des lieues pour ramener la sage-femme. « Et toujours
lente, cette femme ! Quel sommeil lourd ! Combien de maris
hors d'haleine avaient heurté à sa porte et cogné contre les murs,
tandis que la sueur coulait en lignes claires sur leur visage si
rarement lavél )) De terribles imprévus leur barrent la route.
C'est un ours monstrueux ; c'est un torrent dont les blocs de
glace craquent, crépitent, s'escaladent et ragent. L'homme n'a
pas de meilleures armes que sa décision et son sang-froid. Sal-
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REVUE DES DEUX MONDES.
mon, le pied sûr, abrité derrière le pin où il a posé sa .main
sans trembler, fixe ses yeux plus bleus qu'un eiel de gelée sur
le camarade velu, et la ronde commence ! Ollé làcbe sa barque
et bondit, en s'aidant de sa rame, sur [es glaçons qui roulent.
« Là où il mettait le pied, ime crevasse ouvrait son œil clignant
et noir... La glace lui renvoyait des lueurs phosphorescentes;
le sifflement tempétueux du torrent prenait dans son cerveau
surexcité une teinte verte... Parfois il faisait un faux pas, dis-
paraissait à demi, et, Tinstant d'après, reparaissait debout, grand
et droit comme un pin. » Mais les nerfs trop tendus se brisent.
La panique se lève du fond des âmes surmenées par l'horreur.
Lorsque, au pied du large pin, Salmon vainqueur s'écroule près
de l'ours tué, un petit ourson descend de l'arbre et lui tombe
sur la poitrine. La voilà donc expliqujSe, l'extraordinaire fureur
du monstre ! Devant la bête inolfensive Salmon, rejeté sur ses
pieds, détale éper dûment. c( Du héros de la nuit il ne reste
qu'un paysan affamé, dépouillé, ébranché, ivre de peur, et qui
court, court pour sauver sa pauvre chienne de vie. » Quelque-
fois aussi la douleur les chasse devant elle. Ils ne se sentent
pas assez solitaires dans leurs maisons isolées d'où ils peuvent
apercevoir une autre maison. Ils rapportent leur désespoir
comme un don de son hospitalité, à la sauvage nature qui s'est
jouée d'e^ix. Gunnel, la fille-mère, est incapable d'attendre sur
place son heure d'épreuve. Elle lace ses patins, s'enfuit, atteint
vers le soir le dos du mont Tjala avec des loups derrière elle.
Son enfant naît où elle tombe. « Un Lapon survint qui suivait
la piste des loups ou la trace des patins. Il baigna l'enfant dans
la neige, l'enveloppa dans sa robe et redescendit le fjell en
courant. Quelques heures plus tard, au crépi seule, Gunnel des-
cendit, elle aussi, épuisée, silencieuse, les yeux secs... Il y avait
deux lieues du village à l'endroit ensanglanté... » Ces fiers
paysans ont la même endurance que leurs ancêtres des Sagas;
et la face de leur vie n'a guère plus changé que la forme des
fjells.
Le contraste de l'avarice du sol et de la magnificence du
ciel se réfléchit dans leur caractère à la fois brutal et rêveur.
Ollé rossera son futur beau-père à deux pas de la chambre où sa
fiancée l'attend. Et, sous des apparences plus raffinées, le fil^
de Gunnel est plus brutal encore. Il rencontre sur un bateau
« le Monsieur de Stockholm ou d'Upsal » dont sa mère jadis a
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l'été du nord.
crié le nom dans nne heure de détresse et qu'il sait être son
père. « Puisque cette sympathie soudaine que vous éprouvez,
monsieur, demande qu'on l'explique, je suppose que je vous
rappelle un cher souvenir de votre jeunesse... » Et, sans lâcher
du regard son interlocuteur frissonnant et blême, avec une insis-
tance de tortionnaire, il lui retourne dans le cœur l'histoire de
sa mère Gunnel, si étrangement séduite et si lâchement aban-
donnée. « Quel emportement dans ses baisers ! Quels embrasse-
mens ! Comme elle savait aimer! Gela est indicible et doit ôtre
inoubliable, monsieur... » La scène, d'une violence inouïe, ne
se sauve de la crudité que par l'émotion qui en jaillit et la poésie
qui en déborde.
Mais ces paysans développent dans la solitude une puissance
de rêve qui tempère et colore leur rudesse. Quand la volonté
ou l'obstination ne noue pas leur intelligence, ils surmontent
ringrate monotonie de leur tâche par leur amour du merveil-
leux et leur sons du mystère. C'est en quoi les héros de Pelle
Molin, si peu chrétiens, ressemblent aux fanatiques des contrées
lœstadiennes ; seulement, au lieu d'ériger leur orgueil en acte
de foi et de s'y accrocher comme à un cippe funèbre, leur âme
plus humble demeure encore prise dans les charmes païens d'un
très ancien panthéisme.
Uès leur jeune âge, lorsqu'ils s'aplatissaient le nez aux vitres
de leur chambre, les derniers rayons du soleil éclairaient pour
eux, au delà du fjell ou du torrent, des pays chimériques, des
royaumes de Trolls. Ils vivent au confluent des superstitions
Scandinaves et des sorcelleries laponnes. Leur esprit a la nostalgie
du surnaturel; leur imagination est pleine de féerie. Ni bonne ni
mauvaise, mais inquiétante, mais incompréhensible et belle, la
nature se plaît à dresser sous leurs pas des embûches do sorti-
lèges. Toujours dans ses mains invisibles, ils s'y sentent parfois
« plus misérables, plus dénués, qu'une petite pelote qui roulerait
à l'infini sur un chemin mystérieux. » Ce qui fait l'originalité de
Pelle Molin, c'est moins encore la richesse d'observation et de
fantaisie qu'il a mise dans ses nouvelles que l'atmosphère fan-
tastique et réelle dont il les a baignées. La ronde passionnée de
l'ours et de Salmon tourne dans la splendeur des nuits arctiques.
Le soleil la regarde de tous ses rais d'or, et, sous sa toison de
mousse éraillée, la maigre terre sablonneuse ouvre enfin de
longs yeux (Tocre vers le ciel de minuit limpide et rose. Cette
TOMR xLvn. — 1908. 52
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818 REVUE DES DEUX MONDES.
limpidité, il a su nous la rendre, et, par un prodige d'art, il a su
nous exprimer l'air du Norrland, sa lumière diaphane, et, dans
son invraisemblable silence, la figure des sons que rien n'altère
et, si j'ose dire, la sonorité des couleurs. Salmon entendait au
creux de la vallée le claÊaudage des chiens... <c Le lugubre hurle-
ment de la chienne du bedeau se prolongeait sur le ciel infini,
comme un cordon noir sans nœuds ni bout. »
Et maintenant que la Gunnel des contes, seule avec son
troupeau, monte à son chalet déserti Que peut devenir une
jeune fille dans cette magique solitude? Je n'oserais profaner ses
ravissemens d'aucun terme emprunté à la science ; mais je com-
prends « le scintillement humide de ses grands yeux et leur
regard si vague. » Le soleil brûle comme de la braise entre les
noirs sapins, l'atmosphère est jaune, le m^erle siffle, les hiboux
crient, les chansons et les contes carillonnent au cou des vaches.
Des visions furtives s'évanouissent à tous les angles de la mai-
son ou se glissent sous les- taillis... « Un jour» qu'elle s'était
endormie au soleil, la tète sur le bras, elle fut réveillée par un
cortège de Trolls. Ils se déployèrent autoyr d'elle et lui annon-
cèrent que leur prince l'avait choisie. Éblouie, fascinée, elle vit
dans leurs mains les parures de noce, de l'argent et des ors
curieusement travaillés. Ils lui mirent de beaux atours, des
bagues aux doigts, des agrafes sur la poitrine, et, autour de ta
taille, un serpent d'or. Gunnel, les^ yeux grands ouverts, se lais-
sait attifer. Le chien de garde hurlait, le soleil étincelait, les
grues claquetaient, la forêt embaumait, l'air tremblait. La cime
neigeuse du Yadmos brillait toute blanche à l'horizon comme
une nuage d'été. C'était un temps splendide pour des noces. Et
alors arriva l'étranger... »
Le fils de Gunnel s'arrête sur ces derniers mots. Et l'étranger
qui l'écoute, l'étranger, son père, entraîné par la douceur poi-
gnante du souvenir, s'écrie dans une sorte d'inconscience : « Je
n'ai rien vu de plus délicatement beau. » C'est ce que j'aurais
voulu pouvoir dire au jeune homme qui écrivait cette page, la
plus exquise expression qu'on ait encore donnée de l'enchan-
tement des âmes du Nord.
4t
Parmi les projets de Pelle Molin que son biographe, le ro-
mancier Gustaf af Geigerstam, a retrouvés dans ses papiers, il
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1^^^
l'été du nord. 819
est une nouvelle ou un roman dont je regretterai toujours que
la mort nous ait frustrés. C'est l'histoire d'un jeune Suédois
qui, après ses années de collège, tombe dans les rêveries et, de
dégoût, fuit la civilisation. Il disparait. Huit ou dix ans plus
tard, on rencontrait, à travers les communes de Laponie, un
homme qui tirait un traîneau en compagnie d'unei affreuse
Laponne. La femme mendiait; il la suivait silencieux, renfermé,
étrange. Si on lui versait de l'eau-de-vie, il se grisait et alors se
mettait à pleurer. Quand sa Laponne mourait, il en épousait une
autre. Nul ne sut jamais ce qu'il pensait. Mais les gens com-
prenaient qu'un puissant maléfice l'enchatnait au peuple des
fjells. La nouvelle qu'imaginait ainsi Pelle Molin était sans doute
l'image cruellement déformée de sa propre vie. Mais il y sym-
bolisait, dans sa manière dure, l'attirance de la terre laponne
sur ses hôtes.
La première impression que j'aie reçue de cette terre fut d'une
monotonie presque lugubre: des marais, des blocs erratiques,
des hauteurs mornes, avec de maigres pins fichés comme des
flèches, des taillis noirâtres, tout ce qui reste d'un bois incendié,
et, sous un ciel d'été souvent pluvieux, des sapins en haillons.
Il me souvient qu'en traversant le Cercle polaire, j'aperçus un
homme qui achevait de construire sa maison près, d'une mare où
sa femme lavait du linge. L'idée qu'ils installaient un foyer là
me serra le cœur. Insensiblement la monotonie se transforme en
gravité. La couleur dominante des Ijells est le violet sombre. Ils
s'arrondissent ou se découpent les uns derrière les autres, h l'in-
fini; et du fond de l'horizon les crêtes d'un bleu noir se détachent
si nettement qu'on en compterait les dentelures. Rien ne paraît
vivre. Cependant, les déserts étendus à leurs pieds respirent. Ce
sont les marécages qui recouvrent d'immenses espaces. Par
intervalles, leur miroir brisé pétille au soleil de midi. Le soir,
leurs flaques sanguinolentes luisent comme des yeux avides, et
le grave paysage prend un air de folie. Tout à coup, dans une
trouée de lumière, une vallée apparaît avec son lac ou son tor-
rent et ses hautes fougères. Il ne manque à ce frais décor d'une
vie pastorale que les troupeaux et les pasteurs. On y trouve par-
fois une cabane laponne ou une tanière d'ours. J'ai vu le lac de
Torne-Trâsk, la grande eau des Sagas. Les montagnes y tombent
à pic; les îlots sont des montagnes escarpées. Il semble presque
inabordable. Les pierres, dont son lit de sable est nuancé, se
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820 REVUB DES DEUX MONDES.
distinguent à six brasses de profondeur. Les plus belles fleurs
des fjells croissent dans les gorges des monts : Taconit sauvage
aussi large qu'un parasol, l'angélique, le géranium, l'azalée, le
bouton d'or épanoui comme une petite rose, la renoncule qui
grimpe et ne s'arrête qu'au bord des glaciers. Hais les pins et
les sapins ne montent pas jusqu'à lui; et les vaillans petits bou-
leaux, qui se pressent devant cette lumière licpiide, font comme
une forêt d'ossemens blancbis sous des feuilles vertes. Partout
la même angoisse de silence.
Sur deux ou trois points seulement la vie éclate, à Malmber-
get, à Kiruna, où Ton éventre des Jiontagnes de fer. Malmbergct,
un gros bourg dont les maisons, sauf cpielques bâtisses neuves
et le château du directeur, ne sont que des échoppes et les
cabanes des chenils, se tapit au milieu des éboulemens de granit
rose. Kiruna, qui vient de nititre et qui contient déjà quatre
mille habitans, s'est réfugiée sur une hauteur en face de la col-
line retentissahte dont un lac la sépare, et que ses mineurs fini-
ront par rayer de la surface du désert. Ses chalets vernis, ses
maisons résineuses recouvertes d'une feuille de bois goudronné,
s'éparpillent dans les défrichemens et les fondrières. Les chevaux,
la cloche au cou, galopent en liberté sous un bois de bouleaux
rabougris dont toutes les feuilles métalliques semblent tinter.
Les routes mal frayées sont semées de copeaux, et, au creux de
leurs ravins, où les ruisseaux coulent, on entend, le soir, les
brosses dont les laveuses raclent leur lessive. Trois fois par jour,
à huit heures, à midi, à quatre heures, la dynamite déchire les
flancs de la colline : on règle sa montre et on prend ses repas
à ces coups de foudre.
Ces cités minières n'ont point la tumultueuse barbarie des
campemens américains. La Suède y acclimate son esprit de
méthode, ses règlemens, sa tranquillité pesante et ses goûts
pédagogiques. Non seulement Kiruna possède une école, mais,
dans cette école, un petit musée de peinture. Si les hommes du
Sud, importateurs de nouveautés, y forment des comités socia-
listes, le Nord y introduit la variété de ses sectes religieuses,
méthodistes, anabaptistes, salutistes, mormons; et ici, comme à
Karlsborg, les lœstadiens hurlent. La plupart des ouvriers sont
Suédois. Le Norvégien, joueur dans l'âme, lâche le travail régu-
lier de la mine et retourne jeter l'enjeu de sa vie sur la houle
4e l\)céa|i. Le Fin^ois^ mince^ au visa^ asiatiquement plat çt
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l'été du nord. 821
aux fortes mâchoires, tenace, mais impatient de toute discipline,
prend et quitte sa tâche, au gré de ses lunes.
Et le Lapon? « De quel Lapon me parlez-vous? me disait
M. Lundbohm, administrateur de Kiruna. Est-ce de Tunique
Lapon que nous employons dans notre mine? Un brave homme^
mais que je crois un peu dégénéré. Est-ce du peuple? Les Lapons
n'entrent point à notre service. » Et il ajoutait: « Ce sont les
aristocrates du pôle. La saleté qui enduit leur visage ne les em-
pêche pas d'avoir des politesses et des délicatesses inconnues aux
paysans suédois. Et d'autre part, ils demeurent ^convaincus, mal-
gré nos lois sacrilèges, que Dieu leur a réservé, et pour l'éter-
nité, la possession des fjells. Du temps où l'on construisait la
ligne de Kiruna, comme leurs troupeaux de rennes nous cau-
saient des difficultés journalières, j'en réunis un très grand
nombre, et, paternellement, je leur conseillai de choisir d'autres
routes. Ils m'écoutèrent en silence; puis un vieillard se leva et
me dit: « Vous êtes bien aimable et nous vous remercions de
vos conseils; mais je voudrais savoir de quel droit vous nous les
donnez, car cette terre est à nous. » Et je leur répondis: « Il se
peut que vous ayez raison, mais il y a le chemin de fer! »
M. Lundbohm avait trouvé l'argument sans réplique de la
justice humaine.
Cependant la race laponne ne subira point le sort des Peaux-
Rouges. La civilisation garde ce qu'elle ne saurait remplacer.
Heureusement à ses yeux le Lapon est plus qu'un homme :
c'est un moyen de transport. Supprimez son renne et son traî-
neau; les routes de poste se ferment sur de vastes étendues. Il
continuera donc de vivre, le petit peuple des fjells qui tache de
points noirs la blancheur de l'hiver boréal. Tous les voyageurs,
depuis notre Regnard, ont noté sa crasse et sa laideur, ses gen-
tillesses puériles, la bienveillance nauséabonde de son hospita-
lité, son ivrognerie qui dépasse encore celle de ses maîtres; et,
parmi les groupes ethniques que nous qualifions de sauvages,
il n'en est pas dont l'image nous soit devenue plus familière, car
les Lapons s'exhibent de bon cœur en pays étranger. Mais ceux
qui lesontconnus, — pasteurs, artistes et romanciers Scandinaves,
— ont surtout insisté sur ce qu'on devine chez eux d'insaisis-
sable et de « derrière la tête. »
Contre les empiétemens et les rapines des Suédois et des
Norvégiens, ils se sont défendus en répandant autour d'eux une
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822 REVUE DES DEUX MONDES.
frayeur mystique d'autant plus efficace qu'ils la ressentaient eux-
mêmes. Ils se faisaient de leurs propres épouvantes des armes
sournoises et ils aiguisaient leurs superstitions en ruses de guerre.
Les aspects de leur existence servaient à leur sorcellerie. L'hiver,
sur les plateaux neigeux que lèchent les rayons de Taurore bo-
réale, des ombres rapides, des bruits étranges, des aboiemens de
chiens, des bondissemens de bêtes aux fantasques ramures,
quelle apparition qu'une tente laponne I Les ombres qui glis-
sent sont de petits hommes sur de longs patins de bois, des
espèces de Trolls : jambes torses, large face, des yeux bridés
d'Asiatiques, et, quand ils parlent, une étonnante douceur de
voix. L'été, dans un cercle de jappemens et d'échos sonores, les
sombres jeunes filles traient leurs rennes au soleil de minuit.
Ils sont braves; mais leurs impressions de joie et de douleur
se jouent sur un vieux fond d'angoisse nerveuse avec la mobi-
lité d'un reflet de lumière. Ils ont des visions; ils entendent des
voix. Les éveils religieux, « qui gagnent de cime en cime
comme les feux de mai, » les saisissent par toutes leurs fibres
encore vibrantes de païens idolâtres. Les versets de la Bible
font à leurs oreilles un bruit d'incantation ; la psalmodie d'un
lœstadien les jette dans les mêmes extases cpe jadis leur tam-
bour ensorcelé.
Pêcheurs, cultivateurs ou nomades, pourvu qu'ils demeu-
rent indépendans et cramponnés à leurs Qells, ils s'unissent
volontiers aux races étrangères, surtout aux Finnois et aux colons
de la Suède. La Norvège, qui peut tout, a réussi le Lapon grand
et blond. Dans le mélange des sangs d'où l'homme du Norrland
tire sa fantaisie et sa chaude couleur, le sang lapon a même
mfiltré un singulier pouvoir de séduction erotique. Un des meil-
leurs peintres de la vie du Nord, le romancier norvégien Jonas
Lie, nous montre des filles de commerçant ou de pasteur enle-
vées par le métis lapon qui, venu à patins chez le marchand de
l'endroit, leur dépeignit, avec sa richesse d'images et ses expres-
sions enfantines, la splendeur aventureuse des espaces libres.
Et il en fut ainsi de tout temps, du temps de Pelle Molin aussi
bien que du temps des Sagas où le roi Harald restait pendant
trois ans penché, >— et comme envoûté, — sur sa petite Laponne
morte..
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^ÎF^'--^
l'été du nord. 823
Au pied du Malmberget repose la ville suédoise de Gelli-
vara, habitée par de pauvres agriculteurs, des commerçans et
des fonctionnaires. Un lac d'où sort une rivière occupe le milieu
de la vallée. Sur la rive gauche, le fameux Bergmann a bâti un
château. C'est au moins le second que je rencontre dçpuis mou
départ de Kalix. Cet homme avait la rage de posséder des châ-
teaux en Laponie. On aperçoit à cinq kilomètres environ une
colline surmontée d'un chalet pour les touristes qui veulent
contempler le soleil à l'instanfroù leur montre marque minuit.
Plus près, une vieille chapelle, éloquente au xvui® siècle, au-
jourd'hui muette, mais toujours vénérable, s'entoure de bou-
leaux très blancs, d'herbes très hautes, de croix aux inscriptions
laponnes et du ronflement des moustiques. Sur la rive droite,
la gare, et, derrière la gare, Thôtel et la ville. Là plupart des
maisons s'espacent dans des enclos bordés de palissades. Il y en
a une de style vraiment distingué : le ling, mairie et palais de
justice. Il y en a une autre qui ressemble de profil à une forte-
resse : la pharmacie. La plus modeste, c'est la librairie. La plus
jolie, c'est l'hôpital. Et comme, d'espace en edpace, les routes
sont fermées de barrières avec tourniquet, on a l'impression
d'errer dans une exposition d'architecture. Le champ de foire,
où se dressaient des tentes de soldats, me parut plutôt un
champ de Mars. Mais j'appris qu'elles appartenaient aux paisibles
notables qui venaient y manger pour se donner l'illusion d'une
villégiature. J'aurais préféré le voir, au mois d'avril, bruyant
et bariolé des caravanes de Lapons.
Les trois classes des habitans, fonctionnaires, commerçans
et cultivateurs, n'acceptent de se sentir les coudes qu'au passage
du Grand Express de Laponie dont l'attente, trois fois par
semaSne, ébranle les imaginations. Que va-t-il en sortir? Le
soir où j'y fus, le Grand Express s'arrêta devant les yeux écar-
quillés d'un public en habits d'église. Son wagon-restaurant,
vide, étincelait de nappes blanches et de petits vases fleuris. Les
cinq autres voitures luisaient, diamantées de poussière, sous les
rais obliques du soleil de dix heures. Personne aux fenêtres.
Personne dans les sleeping. Enfin on en tira une valise, suivie
d'un portemanteau, suivi d'un sac de nuit, suivi d'une vieille
Anglaise cacochyme, en lunettes bleues, dont la jupe verte se
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824 REVUE DES DEUX MONDES.
relevait par derrière jusqu'à ses épaules. La société de Gellivara
la contempla avec le silencieux humour qui caractérise les gens
des fjeUs. Le Lapon, casaque de rouge et botté, qui, de planton
à la gare, représente la Laponie, ne jugea môme pas à propos de
lui offrir un couteau de Manchester ou des bois de renne. Pen-
dant qu'on la menait à l'hôtel aussi prudemment que si elle eût
risqué de se casser en route, un ingénieur bavarois prit sa place.
Il emportait à sa femme un bouquet de duvets cueillis aux ma-
récages, et, debout à la portière, il le tenait pressé contre sa
poitrine pour nous bien montrer que les Allemands ont du cœur.
Le train siffla. Toutes ses vittes brillant comme des étoiles
défilèrent dans la nuit lumineuse. Derrière lui, les deux fils
noirs des rails se déroulaient liquides sur le sable rose. Les rives
du lac, éclairées par en dessous, étaient plus transparentes que
Témeraude. La passerelle de poteaux et de planches grossière-
ment clouées semblait faite d'un bois précieux. Le soleil sans
chaleur, qui caressait la cime desfjells, couronnait la vallée d'un
halo rouge. Les habitans de Gellivara s'étaient dispersés; les
tourniquets de la ville grincèrent. Un indéfinissable parfum,
dont tous les pores du silence étaient comme imprégnés, montait
des marécages. Les paysans prétendent qu'il y croît sous la
mousse ime petite plante d*oû s'exhale cet air fort et salubre.
Nul n'en a dit le nom. J'ignore même si elle est visible. Mais il
me plaît de respirer dans ces nuits laponnes l'àme errante d'une
herbe inconnue...
Passé le Torne-Tràsk, on entre en Laponie norvégienne. Le
chemin de fer, qui traversait des eaux dormantes et un désert
pierreux, s'engage brusquement sur la paroi d'un fjord. En bas,
tout en bas, au-dessus de la vague glauque, des hameaux s'ac-
crochent à la montagne verdoyante. Le paysage est grand,
abrupt, touché çà et là de douceur humaine, et, jusque dans sa
raideur, d'une jeunesse impétueuse. On débouche sur le port de
Nawick, petite ville que la Norvège vient de jeter là comme un
appeau brillant aux minerais de la Suède, et on s'embarqpie pour
les îles Lofoten.
Elles nous apparurent dans la nuit. Nous vîmes se dresser,
barrant l'horizon, une chaîne ininterrompue de hautes mon-
tagnes crénelées, effilées, déchiquetées, sculptées, gothiques.
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l'été du nord. 825
Elles étaient d'un gris bleu avec des lueurs de soleil ou de
neige et de petits nuages ourlés de feu entre leurs dents aiguës.
Tout Farchipel se mirait sur une mer d'un vert de métal, comme
s'il eût été suspendu dans une clarté diaphane. Le navire se
glissa par d'énormes brèches, longea des corridors, doubla des
murailles de granit, nous promena toute la nuit dans un aqua-
rium de pierre, d'écume, de mousses luisantes et d'algues d'or.
Nous nous aperçûmes que le ^our naissait aux plis d'ombre qui
se creusaient sur les rochers. L'inégalité de la lumière nous
avertissait que la nuit était passée. L'obscurité commençait à
rétrécir les couloirs; mais les crêtes et les rampes où frappait
le soleil revêtaient le mensonge brillant de la vie.
Vers trois heures du matin, ^nous arrivâmes à Svolvœr : une
baie toute rose, des récifs et un rempart formidable. Le gros
bourg de pêche est là qui dort sous ses toit^ rouges et sous
ses toits d'herbe piqués de pâquerettes et de fleurs jaunes. Ses
maisons ne dépassent pas la hauteur des récifs, et le rempart où
il s'adosse le réduit aux proportions d'une miniature. Autour des
barques fraîchement peintes, et qui sont les joyaux de ces îles, les
familles d'eiders s'ébattent dans le petit port dont elles font
comme une mare splendide. La rue bigarrée est silencieuse et
déserte. On y parle bas, de peur d'éveiller les gens. Tout de
même, on voudrait bien trouver une chambre et dormir ! La porte
de l'hôtel est ouverte. On entre. Personne. On monte. Aucune
porte ne ferme à clef. On pénètre dans une chambre et on re-
cule devant le candide sommeil du dormeur. On avance la tête
dans la chambre voisine. Même sommeil. On était monté assez
gaillardement; on descend sur la pointe du pied. Et revoici la
rue déserte où du haut des pignons, quand on passe, les goé-
lands se détournent d'un gros air bête. Elle n'est pas longue.
Encore quelques pas et l'on ira butter contre les pierres immo-
biles qui ruissellent éternellement de la montagne. Enfin on
s'arrête devant une petite maison vieillotte avec un cœur sculpté
sur sa porte et des géraniums à ses fenêtres. On frappe. La
bonne femme qui s'est levée vous reçoit sans empressement.
Elle sait ce que valent les étrangers; elle en a déjà deux, de Ber-
gen ou d'ailleurs; et, vous montrant sur la table, où vous dé-
posez vos couvertures, de très jolis coquillages : « Dire qu'ils
ramassent de ces saletés-là tous les jours, soupire-t-elle, et
qu'ils nous les apportent icil »
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826 REYUB DBS DEUX MOHDBS.
Les bateaux de poste voyagent surtout pendant la nuit. Nous
avons recommencé de parcourir cette saga de pierre et d'eau que
la nature semble avoir composée pour le divertissement et
rhorreur des yeux humains, mais, cette fois, vent debout, sous
une pluie pâle, à travers des îlots et des récifs funéraires où les
mousses vertes luisaient étrangement. De temps en temps, le
navire mouillait au fond d'un fjord et jetait à quelques maisons
perdues des nouvelles du monde.
U ne vient point d'étrangers à Balstad, et Balstad, au milieu
des fjells marins, n'en est pas emprisonné comme Svolvœr.
Dans les découpures et sous les redans de ces masses granitiques
si bizarrement dentelées, dont les cimes se creusent en cratères
ou lancent vers le ciel leurs aiguilles de clochers, des rangées
de cabanes sur pilotis, les couleurs rouges déteintes, l'escalier
bancal, le toit de tourbe verdoyant, aussi vides que des cara-
paces abandonnées, attendent leurs hôtes de l'hiver, les pé-
cheurs de morues.
Sonne la Noël : ils accourront des côtes du Norrland, sur
les mômes barques dont les Vikings écumaient les mers, tous,
les Lapons, qui rament comme ils parlent, à coups rapides et
menus, les Finnois à coups longs et tenaces, les Norvégiens à
coups égaux et forts. Trente mille pêcheurs répandus aux Lofo-
ten rafleront en trois mois plus de trente millions de morues.
Les bateaux de sauvetage, qu'on appelle ici les bateaux de tem-
pête, trépignent dans les ports. Médecins, télégraphistes, inspec-
teurs, juges, gendarmes, commissaires de police sont là, debout
à leur poste; et, derrière eux, pullulent, sortis on ne sait d'où,
se faufilant dans l'ombre, flairant les£lets lourds, attirés avec
les mouettes et les goélands autour des riches entrailles qui
empuantissent les vents du soir, des juifs chargés de pacotille,
montreurs d'ours et contrebandiers d'eau-de-vie. Ces trognes
disparaissent en même temps que les morues. J'en ai retrouvé
qui se séchaient des rafales de l'hiver, au bord du golfe de
Bothnie, sur la place du marché de Karlsboi^.
Alors Balstad s'emplit de la rumeur qui, depuis plus de
mille ans, éclate, par intervalles aussi réguliers que les courans
de la mer et la marche des poissons, sur les rocs acérés des
Lofoten. On l'entend déjà gronder du fond des Sagas poisson-
neuses. Les mômes cris : « La morue arrive ! w ont retenti à tra-
vers les âges, mais aujourd'hui précédés des sonneries du télé-
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l'été du nord, 827
graphe. Pendant plus de trois mois, ces petits ports, éveillés
dans les ténèbres à une vie tragique, enregistrent des clameurs
de victoire, des imprécations, des silences funèbres. De la flot-
tille partie le matin au signal du drapeau, lorsqu'un brouillard de
neige s'élève au-dessus des fjells et que les heures d'avant midi
jettent des lueurs fauves, la mer ne rendra que des coques renver-
sées où le nombre des morts se compte à celui des couteaux
que les naufragés y plantèrent, et quelques cadavres qui flottent
la tête en bas à cause de l'air emprisonné dans leurs bottes.
Sur la terrasse granitique au pied de laquelle on aborde, se
dresse, devant la poste, et l'auberge et deux ou trois maisons qui
paraissent en dépendre, une vieille demeure haute et large dont
la blanche façade regarde l'entrée du fjord. Chacune de ces îles
norvégiennes forme un petit royaume. Une ancienne famille la
possède, dont les chefs la gouvernent à la façon des rois d'Ho-
mère. Sa fortune relativement considérable, ses vertus, sa dé-
cence, en font une autorité sociale. Mais un jour vient où l'hon-
neur d'assurer, par son exemple, la dignité d'un coin de terre
ne suffit plus à l'ambitieux héritier. Le respect dont on entoure
son beau vieux nom lui semble de peu de prix. Il s'embarque
pour la grande ville continentale. Les plaisirs Ténervent; les
spéculations l'appauvrissent. C'est la fin de la dynastie, la vente
de la demeure seigneuriale, à moins que l'intelligence et la
volonté d'une mère ou d*une fille ne conjurent la ruine, car,
souvent, dans les vieilles familles, la force renatt chez les
femmes lorsqu'elle s'est éteinte chez les hommes. Ici, le chef
est mort. La veuve s'est empressée d'aller vivre à Christiania.
Ses trois fils se sont partagé le domaine. L'un d'eux y a même
installé une fabrique de conserves. Mais les gens de Balstad
hochent la tète quand ils en parlent. Ils se sentent diminués.
L'histoire de ces familles consulaires a fourni bien des sujets
aux romanciers Scandinaves.
Les autres maisons se disséminent au bord des lagunes ro-
cheuses ou sur la rampe opposée du fjord, maisons de paysans
et surtout de pêcheurs. Peu de vieillards. Le vieillard est une
espèce anormale aux Lofoten, une espèce aussi rare que le
millionnaire enrichi par le jeu. Chaque goutte de sang qui lui
reste représente. un hasard providentiel. Les quelques hommes
qui touchent à la vieillesse, le gardien du phare, le forgeron, le
cordonnier, me font l'effet d'amphibies estropiés. Tout ce qui ne
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^.pn^Tl
828 REVUE DES DEUX MONDES.
vit pas sur le flot est indolent et paresseux. Derrière notre
auberge, des journaliers coupent les foins, la grande récolte de
Balstad, la seule importante et pour laquelle Dieu ne leur
donne souvent « qu'un jour, qu'une heure, qu'un moment! » Il
faudrait aller sous Tj^quateur pour trouver des hommes plus
fents, plus mous, plus résignés à ne rien faire. La grosse dame
de la maison blanche, dont le beau-père a défriché ces champs,
et son amie, la mince demoiselle de la poste, sont obligées, par
crainte des orages, de faucher et de faner elles-mêmes. Mais
chaque jour les pêcheurs du pays partent sur leurs barques
effilées. Les femmes et les jeunes filles épient leur retour et se
hâtent au bruit des proues éclaboussées qui déchirent les goé-
inons. Quand ils rapportent d'énormes poissons qu'on décapite,
avant de les peser, sur le plancher de la fabrique, le contentement
les raidit dans une gravité modeste et solennelle. Si leur pêche
est médiocre : « C'est bien la peine, maugréent-ils, de venir
voir quand on n'est pas capable de pêcher soi-même ! »
Le pasteur demeure à trois kilomètres. La route de la vallée
qui conduit au presbytère longe des prairies, des lacs, des tour-
bières et une forêt de bouleaux, tordus comme des sarmens,
hauts comme des myrtes, et d'où s'échappent des merles noirs.
Moitié paysan, moitié homme d'Église, il regrette les plateaux
du Finmarkoù il était l'an dernier à la tête d'une paroisse « aussi
grande qu'un duché d'Allemagne. » Il y régnait par la terreur,
sur les loups, les outres, les renards, les phoques et les poules
des fjells. Il péchait, lui aussi, le hareng et la morue, et vendait
sa pêche aux bateaux russes d'Archangel qui, de juin en sep-
tembre, viennent débiter du bois et de la farine... Sa femme
l'interrompt :
— Là-haut, nous n'avions que trois vaches ; ici , nous en
avons douze.
Il est vrai que le district de Balstad passe, non sans raison,
pour le plus riche des Lofoten, et les pâturages de ses fjells pour
les plus gras; mais Thiver pluvieux et sombre, où le thermc
mètre ne tombe pas au-dessous de dix degrés, est plus dur que
les quarante degrés de l'extrême Norrland. Et puis, au Finmark,
on s'occupe de politique, on s'intéresse à la vie, on est conti-
nental enfin, tandis qu'aux Lofoten...
— Nous avons aussi, reprend sa femme, vingt-quatre brebis,
deux chevaux, neuf domestiques ; et, comme l'ancienne église a
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(^fTT*
t*ÉTÊ M NOftO. 82Ô
brùlë, on va nous en rebâtir une avec de. beaux dragons, dans
le style d'autrefois,
L'institutrice de leurs enfans, une rose et rieuse fille de Chris-
tiania, a vécu rhiver dernier chez un autre pasteur à la pointe
des Lofoten : « Vers la fin de novembre on aperçut encore le
soleil. Ce fut pour la dernière fois jusqu'au trois janvier où une
lueur jaune rasa le bord des flots. Puis les tempêtes nous prirent,
et nous ne revîmes sa lumière qu'aux premiers jours de mars.
Dehors, je ne distinguais pas ma main. Je ne pouvais me mettre
à la fenêtre, tant l'odeur des poissons était épouvantable. Mais
nous jouions du violon et de la guitare, et nous eûmes quelques
clairs de lune d'une incroyable splendeur. »
Le dimanche, le pasteur arrive à Balstad dans sa haute car-
riole norvégienne qui, de loin, court sur la rampe des fjells
comme un grand faucheux au pied d'un mur. Les 'gens l'at-
tendent assis parmi les rochers devant leur pauvre maison de
prières. Sa femme, l'institutrice et les enfans le suivent en
calèche. Toutes les ferrailles de la vieille voiture sonnent, et les
deux poulains qui trottent aux côtés des deux jumens font un
bruit de cavalcade. Il entre dans la sacristie, son fouet à la main.
La maison basse, où les guirlandes de la Saint-Jean tombent
en poussière, se remplit d'enfans aussi délicats que les enfans
de nos villes, do femmes au teint battu, souvent assez jolies, de
paysans et de pêcheurs dont quelques-uns assurément descen-
dent des mêmes aïeux celtes que nos Bretons.
Le jour où j'assistai à l'office, le pasteur fit un sermon contre
le piélismc, « ce champignon qui s'attaque aux âmes con^me la
rouille au seigle. » 11 ne le nomma pas, mais il détourna ses
fidèles d'imiter les dévots qui se singularisent par leurs vêtc-
mens et leur tenue et qui vont, les yeux toujours baissés vers
la terre, en se félicitant d'être sauvés. Cela dit simplement sur
un ton de réelle bonhomie. « Je vous parle comme un paysan
à des paysans. » Il remarqua que le Christ est un grand peintre
et qu'en deux mots il sait peindre les gens dont il parle : « Ces
orgueilleux pharisiens avec leur bandeau... » Nul n'ignorait qu'il
visait les lœstadiens, car, même aux Lofoten, on hurle et on
danse en Lœstadius ; et plus d'une fois l'office fut interrompu
par des explosions d^alleluia sauvages.
Lorsque nous revînmes, notre hôtesse et sa bonne, du seuil
de l'auberge, nous souhaitèrent « la bienvenue de l'église » et
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830 REVUE DES DEUX MONDES.
nous adressèrent le vœu que la Parole nous eût profité. Elle est
étrange, cette femme : mince, émaciée, d'une politesse douce
et glaciale, avec une sorte d'inquiétude qui apparaît et disparaît
continuellement autour de sa bouche dans une mélancolie sans
fin; toujours en sombre, le tablier noir bordé d'une bande de
broderie qui rehausse sa mise d'une austère richesse, on se
demande de quel bonheur elle porte le deuil ou de quel
remords elle traine le poids. Le mot d'auberge ne convient
guère à sa maison propre, discrète, dont le salon ressemble
aux vieux salons des demoiselles de province. Des livres de
prières et d'édification sont posés sur la table. Parmi les tableaux
accrochés au mur, une grande photographie représente un
orphéon d'absolutistes qui sont venus chanter dans ces rochers
leur pieuse horreur du vin, et qu'on a pris au moment où leurs
images se reflétaient sur l'eau, — ce qui doit être une satisfac-
tion bien vive pour des absolutistes.
Le mari, un peu gêné devant sa femme, se plaint qu'elle soit
trop religieuse et qu'elle se fasse des chagrins. 11 est aubergiste,
lui; et les lois anti-alcooliques, nécessaires aux Lofoten, où les
dimanches d'hiver deviendraient, sous l'excitation de l'eau-de-vie,
des journées sanglantes, ont sans doute les mailles assez larges
pour qu'un aubergiste avisé y introduise quelques bouteilles» Je
n'en sais rien; mais, si j'étais un romancier Scandinave et qaeje
voulusse imaginer un drame intérieur dans un de ces petits ports
de pèche, je choisirais une femme pareille à celle que j'ai sous
les yeux, naturellement mystique, travaillée de cuisans scrupules,
obligée de souffrir ce qu'elle n'empêcherait qu'en trahissant son
mari, qui d'ailleurs se défie d'elle, et se consumant d'angoisse
avec un éternel silence entre les dents. Mais ce ne serait là qu'un
épisode dans l'œuvre émouvante qu'un Jonas Lie ou un Kielland
pourrait tirer de cette pauvre île rocheuse. Qued'élémens divers!
Les pêcheries; la décadence de la vieille famille dans l'opulence
fanée de sa demeure seigneuriale ; l'existence laborieuse et sou-
vent morose du pasteur, ancien petit garçon de ferme qu'un gros
paysan poussa et dont il fit son gendre; les paysans lœstadiens;
la jeune fille dont la guitare et les yeux rieurs demandent un
fiancé tour à tour à la lune de midi et au soleil de minuit ; la
révolte des adolescens qui ne veulent plus chavirer, comme leurs
pères, dans les fines barques d'autrefois et qui ambitionnent
aujourd'hui des bateaux solidement pontés I Tous ceux qu'on
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l'été du WORD. 834
interroge se voient dans leurs rêves capitaines de vapeurs.
Le fantastique ne se môle pas à la vie réelle comme sur les
fjells de Pelle Molin. C'est un fantastique pétrifié, mais si beau
par les étés sans nuit, même quand les étés sont froids et entrer
coupés de bourrasques ! Nous sommes entourés de lacs dont la
forme est charmante. En face de nous, dans le repli herbeux de
la montagne, j'en sais un qui dessine un fin croissant noir. Un
autre, au creux de la vallée, figure un trèfle à quatre feuilles^
Sur les eaux qui scintillent au soleil comme des glaces de Venise
dans leur encadrement à facettes, des millions de mouettes tour*
noient, se pourchassent, inquiètes, les yeux ardens, le bec avide,
insatiables oiseaux du désir. La mer fourmille de ces roman-
tiques canards qu'on nomme les eiders. Pendant que lesmÀles^
la calotte verte émigrent aux plus lointains écueils, les femelles
pondent sous les perrons et sur les toits de tourbe. Elles se
laissent caresser par les pêcheurs qui volent leurs œufs, qui
pillent le duvet de leurs nids, mais qui n'en parlent qu'avec une
tendresse quasi mystérieuse.
Une lie de cristal ne serait pas plus sonore. Qu'un navire
dans la nuit fasse crier sa sirène, c'est un son d'orgue qui enve*
loppe et soulève votre maison et dont la vague roule longtemps
votre sommeil. Aux premières nuits d'automne, quand la che-
vrière appelle les chèvres qui ne veulent point descendre des
fjells, les échos multiplient ses appels et Balstad résonne d^une
tristesse dont les notes se répercutent jusqu'au fond des cœurs.
L'atmosphère a une telle pureté qu'on sent l'odeur des forêts
qui brûlent en Suède ; et je *n'oublierai jamais ma stupeur sous
l'averse, quand j'aperçus tout à coup, au delà des régions de
la pluie, à l'horizon de la mer lisse et pâle, des Qells d'un rouge
de cuivre où, sur leur crêtes de feu, j'aurais pu discerner des
ombres humaines. On me dit qu'ils étaient éloignés de trente-
cinq lieues.
Les nuits avaient moins de splendeur qu'au golfe de Bothnie,
mais plus d'aménité. Le dimanche, les deux ou trois élégantes
de Balstad s'y promenaient en gants blancs et en toilette multi-
colore. Notre bonne, habillée de ses beaux vêtemens, les cheveux
blonds bien lissés, s'asseyait sur les marches du perron, et, les
mains jointes, songeait à l'Amérique où l'attendait son fiancé,
« car, disait-elle, on ne peut pas gagner d'argent ici. » Les eaux
des petites criques hérissées d'oursins s'étoilaient d'astéries et de
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832 REYDE DES DEUX X0ia>B8.
méduses, fleurs merveilleuses La mer calme était comme mi
jardin de rêve sous une onde transparente. Je travaillais souvent
très tard. Minuit, une heure sonnaient. Il me semblait presque
inconvenant d'aller dormir. Par ma fenêtre, je découvrais des
rochers dont pas un n'avait la même couleur que l'autre. Us
l'avaient le jour, parce que la lumière du jour ne nuance pas ou
ment. Mais le soir leur rendait leur vraie teinte, rose ou lilas,
d'un bleu gris ou d'un vert pâle. Les pierres ressortaient sur la
blancheur de la route. Les herbes glauques s'allongeaient des
parois du fjord. Dans un champ voisin, la clarté, comme un
doigt mystérieux, dépliait et séparait les fines découpures des
trèfles endormis. De toutes les maisons suspendues à la montagne
j'aurais dit quelle était la plus récemment peinte. Je ne voyais
rien de noir que les carreaux des fenêtres: encore distinguais-je
les rideaux blancs et les pots de fleurs...
Peu à peu les nuits se décolorèrent. Un soir, quelques
personnes s'arrêtèrent au milieu de la route. Des enfans, des
femmes, des pêcheurs, le cordonnier, le forgeron, même notre
hôtesse, vinrent grossir le rassemblement. La dame de la maison
blanche sortit sur sa terrasse et apparut le nez en l'air dans son
jardin de groseilliers. Tous, la tête tournée vers le ciel, regar-
daient au-dessus des aiguilles de pierre une petite étoile. C'était
la première qui se fût levée depuis plus de trois mois. Elle
annonçait la lin des nuits claires, le retour de l'ombre, des tem-
pêtes, des naufrages. Elle tremblait comme un diamant sur le
front d'une inconnue voilée. Petite étoile orageuse! Mais ils
la contemplaient émerveillés, car notre cœur refait à chaque
instant une beauté virginale aux plus vieux phénomènes de la
nature...
AivDai Bellsssort.
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fwr '
L*EXIL ET LA MORT
ou
(0
GÉNÉRAL MOREAU
1
MORBAU BT LA. CONSPIRATION DB OEOROBS
On ne trouvera dans cette étude ni le récit de la conspira-
tion de Georges Cadoudal, dans laquelle Tanimosité du Premier
Consul, les basses manœuvres de sa police, la maladresse du
grand juge Reynier firent impliquer le général Moreau, ni celui
des incidens qui avaient à cette époque brouillé le vainqueur de
Hohenlinden avec le vainqueur de Marengo. La conspiration
royaliste de 1804 aura bientôt son historien (2); la brouille des
deux généraux a eu déjà le sien (3). De ce que Tun a raconté,
de ce que l'autre se prépare à raconter, nous ne parlerons ici
(1) D'après des documens inédits : Archives des descendans de Moreau; —
Archives impériales de Russie; — Archives nationales de France; — Archives du
ministère des Affaires étrangères ; — Archives Blacas. Consulté aussi, mais sans
profit, celles de Suède, d'Autriche et de Prusse. Au dépôt de la Guerre, il n'existe
rien sur la mort de Moreau; rien non plus dans les Archives de la Gironde sur le
séjour de M»* Moreau à Bordeaux en 1812.
(2) M. Gilbert Augustin-Thierry a entrepris d'exhumer de l'oubli la conspira-
tion de 1804 dont les attachans récits qu'il a déjà consacrés dans la Revue à des
complots antérieurs ne sont en quelque sorte que le prologue.
(3) Bonaparte et Moreau, par le commandant Ernest Picard.
TOMï XLVii. — 1908. 53
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83 i REVUE OBS DEUX MONDES.
q-n'autant que cela sera nécessaire pour faire [comprendre l'état
d'âme de Moreau, au cours des événemens qui ont pesé sur les
dernières années de sa vie et pour mettre en lumière les mo-
biles de sa conduite en 1813. A cette date fatale pour lui, nous
aurons trop de motifs de déplorer son aveuglement pour ne pas
insister, dès le début de ce travail, sur les causes qui ont peu à
peu débilité sa conscience au point de lui faire perdre de vue ce
que commande le devoir et de le laisser convaincu, au moment
où il meurt, qu^'il n'y a pas manqué en mettant ses talens mili-
taires au service des puissances qui marchaient contre sa patrie.
Ces causes sont éclatantes, et il est d'une inqualifiable injus-
tice que, sauf de rares exceptions, les historiens qui se sont
occupés de Moreau, ne lui en aient pas tenu plus de compte (1).
Elles permettent d'affirmer qu'il n'a pas été le seul artisan de
sa chute, que Bonaparte y a eu volontairement la plus large
part, et qu'en ces circonstances douloureuses, le futur empereur,
qu'on voudrait y voir déployer plus de reconnaissance et de
magnanimité, s'est surtout inspiré du désir d'abaisser un homme
qui lui portait ombrage et peut-être de se débarrasser d'un
rival. « S'il avait l'esprit capable de tout comprendre, écrit de
lui le chancelier Pasquier, il n'avait pas dans le cœur ce qui
éclaire l'esprit sur l'avantage des résolutions généreuses. » De
là, les indignes traitemens dont, en dépit de ses protestations
d'innocence que ne dément aucune preuve, Moreau est l'objet,
dès qu'il est soupçonné d'avoir trempé dans les machinations
criminelles de Cadoudal; de là. aussi le ressentiment qui s'em-
pare de lui, lorsqu'il se voit brutalement emprisonné, porté sur
« la liste des brigands » que le gouvernement consulaire fait
publier, et enfin condamné et proscrit.
Il ne peut pas ne pas se souvenir alors des services qu'il a ren-
dus à son pays. N'est-il pas l'organisateur de la fameuse retraite
de 1796, une des plus admirables dont fasse mention l'histoire
des guerres? N'a-t-il pas avec un entier désintéressement secondé
Pichegru en Hollande, réparé les fautes de Scherer en Italie,
(1) Dans les pages de son Histoire du Consulat et de l'Empire qu'U a consa-
crées à la conspiration de Georges, Thiers s'en réfère uniquement, en ce qui
touche Moreau, aux dires de Bonaparte et de la police, aux débats du procès tel»
qu'ils ont été imprimés. Les explications de l'accusé ne comptent pas pour lui.
11 l'a voulu coupable et, dans son récit, incomplet et inexact en plus d'un point,
tout est combiné pour le présenter comme tel. Il a été plus juste envers lui, en
parlant de sa mort.
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l'exil et la mort ou général moreau. 835
sauvé rarmée à Novi? A HohenÙnden, n'a-t-il pas largement
contribué à contraindre l'Autriche à une paix désastreuse pour
elle? Si défiant de lui-même et si modeste qu'il soit, comment
méconnaîtrait-il qu'il est, à l'égal de Bonaparte et de Pichegru,
un des plus glorieux serviteurs de la France? En 1804, si grande
est la contradiction entre ce qu'il croit justement lui être dû et ce
qu'il reçoit, qu'il lui faudrait une vertu que peu d'hommes pos-
sèdent pour ne pas concevoir une vive rancune contre Bona-
parte, auquel il attribue la principale responsabilité de sou
malheur.
Cette rancune, il ne l'abdiquera plus ; elle s'envenimera,
avec le temps, des tristesses de son exil, de l'amer regret de sa
carrière brisée, des triomphes de celui qui a causé sa perte, des
traitemens infligés à M"* Moreau, lorsqu'elle vient en France
en 1812. Elle l'entraînera, en 1813, à la résolution la plus
funeste à sa gloire. Ce sont ces souvenirs que nous entrepre-
nons d'évoquer, à l'aide de docuinens qui nous semblent devoir
les éclairer de la plus vive lumière.
I
Le 25 pluviôse de l'an Xll (15 février 1804), le général
Moreau, après avoir passé quelques jours dans sa terre de Gros-
bois, voisine de Paris, revenait en poste vers la capitale, lors-
que, au pont de Charenton, à neuf heures du matin, sa voiture
fut subitement entourée par un détachement de la garde consu-
laire dont le commandant, le chef d'escadron Henry, en vertu
d'ordres qu'il exhiba, procédait aussitôt à son arrestation. Une
heure après, il était écroué au Temple et, mis au secret.
Le même jour, au Sénat, au Corps législatif et au Tribunat,
lecture était donnée d'un rapport du grand juge Reynier, dénon-
çant un complot ourdi contre le Premier Consul Bonaparte par
les princes français émigrés, avec l'appui de l'Angleterre, dans le
dessein, après l'avoir assassiné, de renverser le gouvernement au
profit des Bourbons. Le chouan Georges Cadoudal et le général
Pichegru étaient désignés comme les principaux auteurs de cette
conjuration qui comptait un grand nombre d'affiliés, le géné-
ral Moreau comme leur complice. La police n'avait pas encore
mis la main sur les deux premiers. Mais elle se croyait sur
leurs traces. Dès ce moment, elle tenait Moreau ainsi que
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836 HEVUE DES DËUÎ MONDES.
plusieurs des comparses compromis dans cette dramatique affaire.
L'émotion du public n'eut d'égale que sa surprise. Son émo-
tion était provoquée par le péril qu'avait couru Bonaparte, con-
sidéré alors comme le 'pacificateur du pays et déjà trop populaire
pour que la France, qui n'avait pas perdu le souvenir de l'atten-
tat de Nivôse, ne s'alarmât pas de le voir toujours menacé par
lo poignard des assassins. Quant à la surprise, elle tenait à
l'accusation portée contre Moreau et à son incarcération qui
semblait démontrer que la police possédait des preuves de sa
culpabilité.
Qu'il en existât contre Cadoudal et contre Pichegru, ce n'est
pas pour étonner. Le rôle du terrible chouan dans les guerres
civiles de la Révolution, la conduite de Pichegru en Allemagne
et en Angleterre, depuis son retour en Europe, après son éva-
sion de Cayenne, ne justifiaient que trop les griefs qui leur
étaient imputés. Mais Moreau que sa renommée, restée pure,
avait placé si haut dans lestime de ses concitoyens, qui \4vail,
au milieu d'eux, populaire, riche, honoré, comment admettre
qu'il eût, de gaîté de coeur, compromis sa carrière et sa répu-
tation, fait litière d'un passé d'honneur et de gloire et se fût
abaissé, esclave de la jalousie et de Tenvie dont ses ennemis le
prétendaient animé conlre Bonaparte, jusqu'à s'allier à des
rebelles dont la mort du Premier Consul était le but avoué? L'ac-
cusation portée contre lui laissait donc force gens incrédules.
D'ailleurs, quoique formulée par le gouvernement, elle appa-
raissait encore douteuse et vague. Elle ne devait se préciser
qu'au cours de l'instruction, lorsque l'arrestation de Cadoudal,
de Pichegru et de tous leurs complices eut livré au gouverne-
ment les secrets des conspirateurs. En se précisant, elle allait
perdre de son importance. Les témoignages, vrais ou faux, re-
cueillis contre Moreau,, établissaient, à la vérité, qu'ayant connu
le complot, il ne l'avait pas dénoncé; que, quoiqu'en l'an V,
à l'époque du 18 fructidor, il eût déclaré que Pichegru avait
trahi, il s'était ensuite intéressé à son sort ; qu'au moment où
l'organisation du complot venait de ramener ce général à Paris,
il l'avait vu secrètement à plusieurs reprises; — trois fois, pré-
tendait l'accusation, dont deux chez lui et une sur le boulevard
de la Madeleine; deux fois seulement, objecttît-il, en niant la
dernière, — et qu'enfin, il avait vu aussi Cadoudal. Mais il résul-
tait des aveux mêmes de ses accusateurs que l'entente n'avait
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l'exil et la mort du général moreau. 837
pu se faire, qu'il avait formellement refusé de s'associer aux pro-
jets qui lui étaient soumis et de travailler au rétablissement de
la monarchie. Toujours d'après eux, il s'était borné à répondre
qu'ayant un parti considérable dans le Sénat et dans l'armée, il
devait supposer que, si le gouvernement consulaire était ren-
versé, c'est à lui que le pouvoir serait offert et qu'en ce cas, il
laccepterait non pour rappeler les Bourbons, dont la France ne
voulait pas, mais pour sauver la République.
Réduite à ces termes, sa culpabilité s'atténue singulièrement.
Elle s'affaiblit plus encore, si l'on tient compte de ses réponses
au cours de l'instruction et des débats publics ; si l'on considère,
surtout, l'indignité des accusateurs, l'invraisemblance et la con-
tradiction de leurs dires, la fragilité des preuves qu'ils produi-
sent. Comment croire par exemple, comme l'affirme Tun d'eux,
Bouvet de Lozier, que Moreau, après avoir promis « de se réunir
à la cause des Bourbons, » s'est rétracté et, par l'intermédiaire
des généraux Pichegru et Lajolais, leur a proposé de le faire
nommer dictateur? Toute sa vie ne proteste-t-elle pas contre
cette imputation ? Les Bourbons, il a par trois fois refusé de les
servir. Dictateur, il a pu l'être quand il avait une armée à ses
ordres : Sieyès lui a offert la dictature lorsque la République
semblait en péril. C'est lui-même qui, en déclinant cette offre, a
désigné Bonaparte comme le plus capable d'accomplir un coup
d'Rtat. Il a fait plus : au 18 brumaire, il a servi les desseins de
son glorieux camarade. Comment donc s'expliquer, — àmoinsqu'il
ne soit le plus imprévoyant des hommes, ce qu'il n'est pas, — que
quatre ans plus tard, quand le Premier Consul est au faite de la
puissance, et touche à l'Empire, il ait conçu le fol espoir do se
saisir, avec l'aide d'une poignée de Chouans et d'un général dé-
popularisé et irréparablement compromis, de ce pouvoir dictato-
rial dont il n'a pas voulu quand il lui était aussi facile de s'en
emparer que cela lui serait difficile maintenant? Que valent, à
cet égard, les témoignages d'un Rolland et d'un Lajolais?
Dans les notes que, du fond de son cachot, Moreau fait
passer à ses avocats, il explique ainsi qu'il suit ses relations avec
Rolland. « Il a servi sous mes ordres comme inspecteur des
Transports militaires à l'armée du Rhin, ans IV, V, VllI et IX.
Depuis mon retour à Paris, il venait me voir de temps en temps,
comme presque tous ceux qui ont servi avec mol. » Il pourrait
ajouter qu'à peine arrêté, Rolland, tremblant pour ses jours, s'est
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838 EBVUB DES DEUX MORDES.
vendu à la police , ce qui enlève toute autorité à ses dédft-
rations.
Celles de Lajolais ne méritent pas plus de confiance. « C'était
un mauvais général de brigade, écrit encore Moreau. En l'an IV,
à Strasbourg, sa femme vivait publiquement avec Pichegru, lui
le sachant. Cela doit suffire sur le compte de Tun et de Tautre.
J'ai entendu dire que Lajolais avait été aide de camp du général
Kellermann, actuellement sénateur, et qu'il l'avait dénoncé dans
le temps de la Terreur. J'ignore si cela est vrai. » Nous l'ignorons
aussi. Mais, ce qui n'est pas douteux, c'est que, compromis, en
1797, par la saisie des papiers de Klinglin, Lajolais a subi une
détention de deux ans. Quoique acquitté ensuite par le conseil
de guerre, devant lequel il était traduit, il a paru si peu lavé
des accusations portées contre lui, qu*il a été jugé indigne
de rester dans l'armée et qu'on l'a mis en réforme. Il attribue sa
disgrâce aux démarches de Moreau et ses affirmations, lors du
procès de 1804, sont visiblement inspirées par le désir de se
venger de lui.
Un autre accusateur de Moreau, c'est Concheri, qui a conduit
Pichegru chez lui. Moreau connaît à peine ce personnage et ne sait
rien de son passé, sinon qu'il a été le secrétaire du général Moncey.
« Il était venu une fois à Grosbois, l'année passée, me demander
si je voulais écrire à Pichegru, qui était alors à Londres, qu'il
avait une occasion très sûre. Je lui répondis que je ne pouvais
écrire dans un pays en guerre avec la France. La seconde fois
que je l'ai vu, c'est quand il est venu chez moi, un soir, environ
sept heures, avec Pichegru. » Il convient d'ailleurs de constater,
dès à présent, que cet accusé déclara qu'il ne croyait pas que
Moreau eût jamais voulu prendre part aux menées de Cadoudal
et de Pichegru.
Tels sont les personnages sur les dires de qui le général
Moreau fut impliqué dans le procès Cadoudd, par suite de ses
rapports avec Pichegru, dans la mesure où il les avouait. Avant
de rappeler, non d'après ses interrogatoires, mais d'après
les lettres, encore inédites aujourd'hui, qu'il envoyait à sa
femme (1), comment il répond à ses accusateurs, nous devons
(1) Pendant toute la durée de sa détenUon, Moreau ne cessa pas de corres-
pondre secrètement avec sa femme» grÀce, sans doute, à la complicité d'un des
gardiens du Temple. Tantôt il emploie « le chemin de la lunette, » tantôt une
autre voie. Nous ne sayons laqueUe et pas davantage ce qu'est le chemin de la
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"T^,:'
l'exil et la mort du général moreau. 839
résumer ce qu'il y avait de vrai dans les faits qui aidèrent la
police à consommer sa perte.
A l'armée du Nord, quand Pichegru la commandait, Moreau
avait fait la connaissance d'un certain abbé David, oncle du gé-
néral Souham, qui servait dans la même armée. Ancien curé de
Pompadour, et ancien vicaire général de Limoges, cet ecclésias-
tique, pour fuir les périls créés par le régime terroriste, s'était
réfugié auprès de son neveu.' « Nous vivions tous ensemble chez
le général en chef, déclare Moreau dans le manuscrit auquel
nous avons emprunté les extraits qui précèdent. Quand nous
nous rencontrions depuis, c'était avec plaisir, car c'est un très
honnête homme qui a de l'esprit et auquel on ne peut reprocher
qu'un peu d'indiscrétion. »
Après la paix d'Amiens, l'abbé David reconnaissant envers
Pichegru de l'accueil que, durant les mauvais jours, il avait
trouvé à son quartier général, et ayant su qu'évadé de Cayenne
avec d'autres fructidorisés, il attendait en Angleterre de pou-
voir rentrer en France, entreprit de hâter son retour. Mais, dès
ses premières démarches, il lui fut dit qu'étant donné les dispo-
sitions du Premier Consul, ce serait déjà chose faite si le général
Moreau ne s'était obstiné à s'y opposer en alléguant la conduite de
Pichegru en 1797, dénoncée par lui-môme au Directoire. Rien
n'était moins vrai, et Moreau s'empressa de protester. Il répondit
à l'abbé David que, loin de s'opposer à la rentrée de Pichegru,
il eût été heureux de pouvoir la solliciter lui-même s'il avait
eu assez de crédit pour l'obtenir. Ne l'espérant pas, il avait du
moins mis en mouvement d'autres influences et le désir du
proscrit avait été transmis à Bonaparte par un officier général.
L'abbé David fit parvenir cette information à Pichegru, en l'en-
gageant à s'adresser directement au Premier Consul. Mais
Pichegru ne voulait rien demander qu'autant qu'il serait assuré
d'une réponse favorable. En le déclarant à l'abbé David, il le
chargeait de remercier Moreau.
Au moment où s'échangeaient ces lettres, Moreau figurait
déjà parmi les mécontens qui reprochaient à Bonaparte de tra-
lunelte. Quant aux lettres que j'ai eues dans les mains, leur apparence comme
leur teneur trahit les difficultés au milieu desquelles elles furent écrites. Elles ne
portent pas de dates. L'écriture en est précipitée, le style diffus, la ponctuation
négligée et, pour les écrire, le prisonnier se sert de feuilles de tout format ou
même de bouts de papier. Telles qu'il les écrit, certain que seule sa femme les
Ura, on doit croire qu'il n'y cherche pas à cacher la yérité.
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r^f^m.
840 REVUE DES DEUX MONDES.
vailler non pour la République, mais pour lui et qui, dans cer-
tains de ses actes, le Concordat notamment et la création de la
Légion d'honneur, voyaient des preuves de son ambition. On
doit même croire que Moreau regrettait de l'avoir secondé dans
la journée de Brumaire, à laquelle il n'avait participé, semble-
t-il, que parce qu'il était convaincu que Bonaparte était unique-
ment animé du désir de sauver la République en arrachant le
pouvoir à la coterie incapable et méprisable qui le détenait.
A ces causes du mécontentement de Moreau, des vanités de
femmes en avaient ajouté d'un autre ordre, moins graves en
apparence, mais d'un effet plus immédiat, plus décisif et peut-
être plus irréparable. Au mois de novembre 1800, Moreau
s'était marié. A trente-sept ans, il avait épousé une belle créole
de dix-neuf ans, M"* Alexandrine Hulot, fille d'un ancien tréso-
rier principal de l'île Bourbon. Sous l'influence de sa mère, que
tous les mémoires du temps et même des traditions de famille
représentent comme vaniteuse, susceptible à l'excès et rêvant
pour ses enfans les plus hautes destinées, cette jeune femme ne
cessait d'exciter l'animosité de son mari contre Bonaparte. Entre
le ménage de Moreau et ceTni du Premier Consul, s'étaient
élevées des rivalités, entre les épouses, des conflits de préséance,
et il en était résulté des froissemens réciproques d'amour-propre,
blessures que ceux qui les font ne pardonnent pas plus que ceux
qui les reçoivent. Ainsi s'étaient envenimés d'une foule de
menus incidens les motifs qui, peu à peu, avaient éloigné
Moreau de Bonaparte et rendu le premier suspect au second.
A l'époque où, par l'intermédiaire de l'abbé David, Pichegru
cherchait à rentrer en grâce, Bonaparte en voulait à Moreau ; ils
ne se voyaient plus, et Moreau, devenu, moins par sa volonté
que par sa faiblesse de caractère, le point de ralliement de
l'opposition, ouvrant ses salons aux mécontens, tolérant les
propos malveillans contre le Premier Consul, laissant dire qu'il
pourrait le remplacer, était surveillé secrètement par la police.
Il est d'autant moins téméraire de supposer qu'elle eut vent de la
correspondance de l'abbé David avec Moreau et qu'elle soup-
çonna celui-ci d'intriguer avec Pichegru, que c'est la seule expli-
cation possible de l'empressement avec lequel elle saisit l'occa-
sion de tendre un piège à l'abbé.
Désireux d'aller, à Londres, entretenir Pichegru des moyens
de le faire revenir en France, il avait réclamé un passeport. On
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l'exil et Là mort du GÉNÉHAL BfORCAU. 841
le lui délivra; puis, à Calais, au moment où il s'embarquait, on
l'arrêta parce que, sans doute, on espérait trouver sur lui des
lettres de Moreauà Pichegru. On n'en trouva pas. Il n'en fut pas
moins gardé prisonnier, ramené à Paris et incarcéré au Temple.
Il y était depuis un an lorsque fut découvert le complot Cadou-
dal, dans lequel on l'impliqua en même temps queMoreau.
Voici du reste comment, dans ses notes de défense, le général
explique ses relations avec lui et répond en même temps à
Rolland et à Lajolais qui, en dénonçant ses entrevues avec
Pichegru, les ont dénaturées pour établir qu'ils ont conspiré
ensemble.
« Mes lettres à David et celles qu'il m'a écrites n'ont jamais
parlé que de la radiation de Pichegru et ou pouvait la désirer,
puisqu'il était le seul fructidorisé non rentré; que les autres
étaient même ou consuls, ou ministres, ou sénateurs. Et puis les
chefs de l'armée de Condé étaient rentrés six mois après que je
les avais défaits en Allemagne. Je pe vois pas pourquoi Pichegru
ne serait pas également rentré.
« Je n'ai jamais eu également avec Lajolais d'autres sujets
de conversation. Quand il est venu, l'été passé, me prier de le
faire employer, il me demanda de l'argent pour retourner en
Alsace. Je le lui refusai. L'hiver dernier, il vint me demander un
rendez-vous avec Pichegru, que je refusai, et il l'amena une fois
chez moi, accompagné de Concheri, sans m'en avoir prévenu.
C'est la première fois que j'ai vu Pichegru. La seconde fois, il
m'avait fait demander un rendez-vous par Rolland, en disant
qu'il avait quelque chose de très important à me dire. Je refusai
le rendez-vous. Je dis à mon secrétaire Fresnières de savoir de
Rolland ce que voulait Pichegru. Le soir ou le lendemain, je ne
me le rappelle plus, celui-ci vint seul chez moi. Sans me faire
de proposition, il me parla de l'état de la France et, nos opi-
nions s'étant trouvées très différentes, il s'en alla très mécontent :
Lajolais et Rolland le disent également. C'est le lendemain ou
deux jours après, que ce même Rolland est venu me demander si
je persistais dans l'opinion que j'avais manifestée à Pichegru :
alors, il me demanda et me fit entendre qu'il croyait que je
pensais à moi. Je n'ai plus entendu parler de ces gens depuis.
« Dans mon interrogatoire du Grand Juge, j'ai dit qu'il y a en-
viron six mois, vers la fin de l'automne, mon secrétaire me dit
qu'un jeune homme, qu'il avait connu à Rennes, mais dont il
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842 REVUE DES DEUX MONDES.
ignore le nom, lui avait dit de s'informer de moi si, vu ma
position vis-à-vis du Consul et la manière dont j'étais traité,
j'aurais de i'éloignement à entendre des propositions qae vou-
laient me faire les princes français. Je chargeai mon secrétaire,
s'il revoyait cet homme, de lui dire que je n'écouterais aucune
proposition de ce genre.
« — Dites-lui au surplus, ajoutai-je, que, si j'avais feu envie de
conspirer, j'aurais pu le faire à la tête de cent mille hommes et
qu'à présent, je ne suis pas assez fou pour le faire avec mes
domestiques. »
Dans cette note qui résume les dires sur lesquels, conmie
on le verra plus loin, Moreau ne variera plus, il fait allusion aux
interrogatoires que lui fit subir le grand juge Reynier. Le premier
eut lieu le jour même de son arrestation, le 25 pluviôse (15 fé-
vrier). A onze heures du soir, Reynier se transporta au Temple,
en grand apparat, fit comparaître l'accusé et l'interrogea « longue-
ment, avec de froids égards. » C'est Thiers qui nous le dit. Mais
il déplore en même temps que le représentant le plus élevé de
la Justice ne se soit pas conduit, en cette circonstance, ainsi que
le lui prescrivaient les ordres de Bonaparte.
A l'en croire, le Premier Consul aurait ^ordonné au Grand Juge
de lui amener Moreau dans sa voiture.
— Qu'il convienne de tout avec moi et j'oublierai les égare-
mens produits par une jalousie qui était plutôt celle de son entou-
rage que la sienne.
Qu'y a-t-il de vrai dans ces propos? La précision avec la-
quelle Thiers les reproduit, sans apporter aucune preuve de
leur exactitude, n'autorise-t-elle pas à les mettre en doute dans
la forme où ils nous sont présentés? Peut-on ne pas voir qu'ils
ont été dictés à Thiers par le souci de dresser en face d'un
Moreau criminel, compromis et humilié, un Bonaparte magna-
nime et généreux, et de l'élever à la hauteur d'un César faisant
grâce à Ginna? Si les intentions du Premier Consul ont été teli^
que le prétend l'historien du Consulat et de l'Empire, comment
Bonaparte, qui se connaissait en hommes, qui savait si bien
les juger et les si bien choisir, en vue de la tâche qu'il leur
destinait, a-t-il confié à l'honnête, mais peu capable Reynier,
une mission aussi délicate que celle qui consistait à ménager
l'orgueil de l'âme fière qu'était Moreau et à le convaincre qu'il
pouvait se soumettre sans s'abaisser?
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l'kxil et la mort du générai! moreau. 843
Ce qui est d'ailleurs certain, c'est que Reynier s'abstint de
communiquer à Moreau les ordres du Premier Consul. Il en existe
une preuve formelle. Elle est dans la lettre qu'il écrivait au
prisonnier, le 18 ventôse (9 mars), en réponse à celle que celui-ci,
après un mois de captivité, adressa à Bonaparte (1) pour exposer
sa conduite et protester de son innocence.
« J'ai mis hier, à onze heures du soir, citoyen général, c'est-
à-dire aussitôt après l'avoir reçue, votre lettre sous les yeux du
Premier Consul. Son cœur a été viveriient affecté des mesures
de rigueur que la sûreté de l'État lui a commandées.
« Au moment où je vous fis prêter votre premier interroga-
toire et lorsque la conspiration' et votre complicité n'avaient pas
encore été dénoncées aux premières autorités et à la France
entière, il m'avait chargé, si vous m'en aviez témoigné le désir ^ de
vous conduire à Theure même en sa présence. Vous auriez pu
contribuer à tirer l'État du danger où il se trouvait encore.
« Avant de saisir la justice, j'ai voulu, par un second interro-
gatoire, m'assurer s'il n'y avait pas de possibilité de séparer votre
nom de cette odieuse affaire : vous ne m'en avez donné aucun
moyen, »
Il résulte de cette lettre, véritable chef-d'œuvre d'hypocrisie,
que Reynier, au lieu de proposer à Moreau de le conduire chez
Bonaparte, attendit qu'il lui exprimât le désir d'y aller et que
Moreau ignora les intentions du Premier Consul à son égard.
Les eût-il soupçonnées, il n'eût pas très probablement jugé digne
de lui de ne pas attendre qu'on les lui fit connaître. Mais le
silence de Reynier ne pouvait les lui laisser deviner, et c'est
ainsi qu'il ne donna au Grand Juge « aucun moyen de séparer son
nom de cette odieuse affaire. »
Comment ne pas conclure de ces faits que les ordres du
Premier Consul à Reynier n'étaient pas empreints du caractère
de bonhomie et de clémence que Thiers leur attribue? S'ils
eussent été tels qu'il ^e déclare, comment Reynier aurait-il osé
prendre sur lui de ne pas les exécuter? Point n'aurait été besoin
d'un interrogatoire pour décider si, oui ou non, ils devaient l'être.
Ce qu'au dire même de Thiers, Bonaparte exigeait, c'était non des
(1) Ce document est trop long pour être reproduit ici. 11 figure d'sdlleurs dans
la procédure imprimée et ne dit rien de plus qne ce qui est dit dans les lettres de
Moreau à sa femme dont on va lire des extraits. La réponse de Reynier y figure
aussi.
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f -«fillpll
A44 REVUE DES DEUX MONDES.
aveux à Reynier, mais des aveux à lui. « Qu'il convienne de
tout avec moi. » Tel est le propos que lui prête Thistorien du
Consulat et de TEmpire. C'est donc en transmettant les ordres
du Premier Consul que Reynier aurait dû commencer son entre-
tien avec Moreau. S'il ne lui en fit point part, c'est que la volonté
du maître en avait subordonné la communication à des aveux
complets et à un repentir éclatant, lesquels lui auraient permis
un beau geste en faveur d'un grand coupable qui désavouait et
regrettait sa conduite, et que le pardon dont il eût été l'objet
aurait irréparablement abaissé.
Ce qui prouve au surplus que telle était la pensée de Bona-
parte, c'est la rapidité avec laquelle il résolut d'impliquer défini-
tivement Moreau dans la conspiration de Georges, sans même
s'enquérir de la manière dont le Grand Juge s'était acquitté de
la mission qu'il lui avait confiée. « Sur ma lettre au Premier
Consul, mandait Moreau à sa femme, après avoir reçu la réponse
de Reynier, citée ci-dessus, le Grand Juge m'a écrit que si je
l'avais envoyée le premier jour, on m'aurait ôté de cette affaire.
Je ne sais quelle différence il y a entre un jour et un autre, les
procédures n'étant pas commencées. » La remarque était juste,
comme il l'est aussi de reconnaître qu'il eût mieux valu pour
Moreau que cette lettre eût été écrite après son premier inter-
rogatoire. Mais, à quelque date qu'il l'eût écrite, elle n'aurait pas
désarmé Bonaparte ; elle n'était pas ce qu'il voulait : il attendait
des aveux, et il recevait une justification. C'est pour ce seul motif
que Reynier la déclara trop tardive.
Elle n'en constituait pas moins un exposé des faits con-
forme à la vérité et dont il était aisé de vérifier l'exactitude. La
police tenait tous les fils de la conspiration et tous les coupables.
Pichegru avait été arrêté le 28 février, Georges Cadoudal le
9 mars. Ni l'un ni l'autre n'accusait Moreau et, sauf les quatre
accusés qui visiblement le calomniaient, aucun des complices
ne parlait de lui : aucun d'eux ne le connaissait. C'était donc un
odieux déni de justice de le retenir dans le procès. Mais sa
perte était résolue et, pour le perdre, on ne tint compte que des
dires de ses accusateurs, dont deux au moins s'étaient décidés à
servir les desseins de la police.
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\ •
l'exil et la mort du général more au. 8i5
II
Aussitôt après Tarrestation du général Moreau et avant
même que la police fût complètement éclairée sur l'importance
du complot, le nombre et la qualité des conspirateurs, une ques-
tion s'était posée : celle de la juridiction devant laquelle ils se-
raient traduits. Cette juridiction semblait tout indiquée. C'est
au tribunal criminel de la Seine où, comme aujourd'hui dans
nos cours d'assises, fonctionnait un jury, qu'ils devaient être
déférés. Mais il semblait douteux qu'on obtint de lui une condam-
nation contre Moreau dont la popularité avait des racines pro-
fondes au cœur de cette bourgeoisie parisienne souvent un peu
frondeuse, parmi laquelle les jurés étaient principalement recru-
tés. On songea alors à séparer Moreau des autres accusés, à lui
faire un procès à part et, puisqu'il était soldat, à l'envoyer en
conseil de guerre. Pour diverses causes, cette solution fut
écartée et, Hnalement, on décida de s'en tenir au tribunal cri-
minel, mais, les juges siégeant seuls sans l'assistance du jury
qu'à cette occasion un sénatus-consulte suspendit pour deux
ans, autant dire que les accusés étaient privés de la priticîpalo
des garanties que les lois avaient établies en leur faveur et livrés
à une magistrature plus disposée à entrer dans les vues du gou-
vernement qu'à se montrer indépendante.
On ne s'étonnera pas de cet excès d'arbitraire si l'on songe
qu'au même moment, les portes de Paris étant fermées, pour que
personne^ n'en pût sortir, le Corps législatif votait docilement
une loi qui punissait de mort quiconque donnerait asile aux
conspirateurs non encore arrêtés et de six ans de fers qui-
conque, sachant où ils étaient, ne les dénoncerait pas.
L'instruction de l'affaire ayant été confiée au juge Thuriot,
ancien conventionnel, elle commença dès qu'on tint les princi-
paux coupables, c'est-à-dire vers le milieu de mars. Elle s'ache-
vait à peine À la fin de mai, singulièrement dramatisée, on le
sait, par le meurtre du duc d'Enghien et par le suicide de
Pichegru.
Il n'y a pas lieu de suivre le général Moreau à travers les
interrogatoires et les confrontations auxquels il fut soumis.
Mieux vaut, nous paraît-il, résumer ses moyens de défense
d'après les notes intimes où il les exposait et d'après les lettres
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846 REVUE DEM DEUX MONDES.
qu'il faisait passer à sa femme. On trouve là, sous une forme
inédite et en des conditions qui ne permettent pas de mettre
en doute la sincérité du fond, les argumens qu'il développa de-
vant ses juges et que le compte rendu officiel, imprimé par
ordre du gouvernement, ne reproduit pas toujours avec exacti-
tude et fidélité.
Voici d'abord le résumé des discussions qui s'étaient enga-
gées entre lui et ses accusateurs devant le juge d'instruction, tel
qu'il l'envoyait à M""' Moreau, en môme temps qu'une copie de
sa lettre à Bonaparte, afija qu'elle remît le tout à l'avocat Bonnet,
auquel sa famille et lui-même voulaient confier sa défense.
« Je joins ici la lettre au Premier Consul : j'ajouterai quel-
ques renseignemens aux faits. Quelle lenteur! Après avoir parlé
de confrontations, les seuls accusés à qui j'aie été confronté
sont Lajolais, Gon chéri et Rolland.
« Lajolais dépose qu'il est venu, l'année passée, me voir à
Paris de la part de Pichegru, que je lui ai témoigné le désir de
voir celui-ci, et que, d'après cela, ils sont arrivés à Paris, qu'il
m'a donné un rendez-vous que je n'ai accepté que quatre jour»
après, que j'y ai été, qu'ensuite il a mené Pichegru chez moi.
« J'ai répondu qu'à la vérité, Lajolais était venu, il y a un
an, me prier de la part de Pichegru de le faire employer : que
je lui avais dit n'en avoir pas la possibilité; qu'il m'avait ensuite
demandé de l'argent pour retourner en Allemagne, que je le lui
avais refusé ; que je ne lui ai jamais témoigné que le désir de
voir Pichegru rayé de la liste des émigrés, mais jamais de le
voir autrement ; qu'il' est venu, il y a quelques mois, me dire
que Pichegru était à Paris, qu'il m'a proposé quelques rendez-
vous que j'ai refusés; qu'il l'a mené chez moi, un soir, à sept
heures, sans que je l'attende; que nous avons passé quelques
momens ensemble, et que, le lendemain, Lajolais était venu me
demander d'autres rendez-vous que j'avais refusés, en le priant
de ne plus revenir chez moi.
« Lajolais dépose ensuite que Pichegru est venu une autre
fois chez moi avec mon secrétaire. J'ai répondu que je n'en sa-
vais rien. J'ai ajouté que Lajolais, ayant été détenu pendant
deux ans, d'après mes rapports au gouvernement, sa déposition
était inspirée par un esprit de vengeance.
« Concheri dépose qu'il est venu un soir chez moi avec La-
jolais et Pichegru; que ce dernier est resté un quart d'heure
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l'exil et ljl moht du général moreau. 847
avec moi, Lajolais dit une demi-heure. Goncheri parle ensuite»
par ouï-dire, de la déposition de Lajolais. Il ajoute qu'il croit
que je n'ai aucune part à la conspiration.
« J'ai répondu comme à la déposition précédente.
« Rolland dépose que Lajolais ne pouvant plus venir chez
moi, lui y est venu d'abord pour me proposer de loger Pichegru,
que j'avais répondu que je le logerais bien, mais que je crai-
gnais qu'il ne fût découvert.
« J'ai répondu que je n'aji'ais jamais voulu loger Pichegru.
« Il ajoute qu'il est revenu me demander un rendez-vous et
que j'ai répondu que j'y enverrais mon secrétaire et qu'en effet,
mon secrétaire était allé chez lui, le soir, et qu'ils étaient venus
à la maison.
« J'ai répondu que j'avais refusé le rendez-vous; mais que,
Rolland ayant dit que Pichegru avait quelque chose à me com-
muniquer, j'avais envoyé mon secrétaire pour savoir ce qu'il
voulait. Si j'avais voulu voir Pichegru, je n'avais qu'à répondre
affirmativement à Rolland. Le soir, Pichegru s'est présenté seul.
J'ignore si mon secrétaire l'avait accompagné. Rolland dépose
encore que Pichegru, en rentrant, avait été mécontent de moi et
avait dit que j'étais un ambitieux. C^ci est confirmé par Lajolais
et Çoncheri.
« Rolland ajoute qu'il est venu le lendemain chez moi et
m'a demandé si je persistais dans ce que j'avais dit à Pichegru;
que je lui ai répondu que les princes français s'étaient mal con-
duits, mais que si Pichegru voulait agir, je ferais tout pour le
seconder, que j'avais un parti dans le Sénat, mais qu'il fallait
que les Consuls et le gouvernement de Paris disparaissent.
« J'ai observé là-dessus qu'à la vérité, Rolland était venu
me reparler des princes français et que j'avais répondu comme
je l'ai écrit au Premier Consul; qu'ensuite, il m'avait demandé si
moi-même je n'avais pas de projet et que je lui avais dit que ce
serait la plus haute folie; que je vivais retiré, n^ayant que peu
d'amis, pas un militaire, ni membre des autorités constituées, et
que pour avoir des prétentions, il faudrait donc qu'il n'existât
ni garde, ni consul, ni Sénat, ni enfin rien de ce qui constitue
le gouvernement. J'observai au surplus que ceci était une con-
versation et je dis à cet homme tout ce qu'on peut raisonnable-
ment dire pour lui faire sentir le ridicule de ses projets.
<( Rolland a ajouté que, m'ayant démandé si je croyais à
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848 REVUE DBS DEUX MONDES.
Pichegru les moyens de tenter quelque chose, j'avais répondu
que je n'en croyais rien. J'ai objecté que je ne me rappelais
rien de cela, mais que c'était possible, n'ayant jamais cru à
Pichegru le$ moyens de rien tenter contre le gouvernement.
« Je ne puis me rappeler toutes les platitudes que contient
cet interrogatoire de Rolland, qui est son second; comme dans
le premier, il n'a rien dit. Ces interrogatoires sont odieux ; ce
sont des menaces, des promesses : on me dit qu'on a entendu
derrière une porte la conversation avec Pichegru.
« J'oubliais que j'avais ajouté, aux observations sur la dépo-
sition de Rolland, que je ne connaissais en France aucun roya-
liste, ni dans l'armée, ni dans les autorités constituées, ni
parmi les citoyens et notamment les acquéreurs des biens
nationaux dont j'étais un des principaux. Rolland ajoute encore
qu'il est venu ensuite me porter Fadresse de Lajolais.
« Voilà les seuls accusés qui ont parlé de moi : il n'a été
nullement question de Georges ni des autres; je n'ai été con-
fronté avec qui que ce soit. J'ai appris cependant que plusieurs
avaient déposé qu'on leur avait dit on Angleterre que j'étais
royaliste, mais qu'ils s'étaient aperçus, en arrivant en France,
qu'on les avait trompés. Lajolais dit aussi, dans un de ses in-
terrogatoires, qu'il a appris que Georges m'avait fait faire des
propositions, mais que je les ai rejetées.
« Voici maintenant le détail de mes conversations avec
Pichegru. Dans la première, il ne m'a parlé que de sa radiation
qui avait été refusée par le Consul ; il m'a demandé des nou-
velles de ses anciennes connaissances, et puis s'en est allé après
quelques minutes. Dans la seconde, il m'a parlé de ma position
vis-à-vis du gouvernement; des ennemis qu'il avait en France.
Il m'a dit que le gouvernement ne reposait que sur le Premier
Consul et que, s'il s'absentait pour la descente en Angleterre, il
n'y avait pas de doute que les partis n'en proQtassent pour trou-
bler l'État. Je lui ai répondu que le Sénat était l'autorité à
laquelle tous les Français se rallieraient et que je leur en don-
nerais Texemple. C'est probablement ce qui a donné lieu à ce
qu'il a dit à Lajolais et Rolland qu'il n'était pas content et que
j'étais un ambitieux. Pichegru ne m'a jamais parlé des projets
de Georges ni des siens. Dans tout cela, il apparaît que Lajolais
a voulu justifier, à mes dépens, l'arrivée de Pichegru.
« La déposition de Rolland révèle un espion de police qui
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l'exil et la mort du général moreau. B49
voulait avoir un rapport à faire ; car, enfin, à propos de quoi me
parlait-il des prétentions à l'autorité qu'il voulait me suggérer,
puisque sûrement Pichegru et les autres n'étaient pas venus ici
pour me mettre à la place des princes dont ils étaient partisans?
Espérait-il que son éloquence me ferait changer d'opinion?
J'avais connu Rolland à l'armée ; il avait servi quatre ans sous
mes ordres; il venait quelquefois chez moi; et tout cela s'est
passé en causant, en pure conversation politique, mais qui n'avait
nullement le ton de propositions. Au contraire, il avait l'air
d'entrer dans mon opinion. Au surplus, les ménagemens qu'on
a eus pour lui annoncent bien qu'il était l'homme de la police. .
Entre deux hommes, celur qui propose est plus coupable que
celui qui accepte et, a fortiori^, que celui qui rejette. Il fait
encore une capucinade lorsqu'il dit que, voyant les projets de
Pichegru, il s'était fait écrire une lettre anonyme pour avpir le
prétexte de quitter Paris. Nous savons qu'il n'est pas parti.
« Ma lettre au Consul et cet écrit instruiront très bien mes
défenseurs sur tout ce qui m'est relatif dans cette affaire. Je les
prie de préparer ma défense et, dès* que je pourrai les voir, jt
leur ferai encore part de toutes les idées qui pourront me venir.
Il en est une qui, je crois, répond victorieusement à la déposi-
tion de Rolland : c'est qu'on n'a pas encore arrêté un seul de
mes partisans, ni de ceux que j'ai voulu séduire, et certes, ils
n'auraient pas échappé à l'œil vigilant de la police (1); c'est
qu'il est bien évident que je n'ai pas de partisans dans le Sénat
ni le Conseil d'État. On ne peut me supposer assez fou pour me
vanter à M. Rolland d'une chose qui n'existe pas. Au surplus,
depuis ce temps, c'est-à-dire depuis une douzaine de jours avant
mon arrestation, je n'ai plus entendu parler de tous ces gens.
« La première fois que je vis Pichegru, il me demanda ma
(i) Moreau ignorait encore que ses anciens aides de camp, ainsi -que plusieurs
de ses amis, étaient poursuivis ou môme arrêtés, tels que le capitaine Paul Marie
et le colonel Delebée, dont l'arrestation du reste ne fut pas maintenue. L'un d'eux,
l'adjudant général François-Marie Rapatel, dont il ^era souvent question dans la
suite de ce récit, parvint à se soustraire aux poursuites. Le 20 février 1804, il écri-
vait à un de ses camarades : « Je suis proscrit et serais arrêté si je n'eusse eu le bon
esprit de me cacher. Gomme mon général, j'aurais été conspirateur et par miracle,
j'eusse comme lui conspiré avec Georges et Pichegru, moi qui aime tant tout ce
qui est royaliste et despote. Enfin, mon ami, rien ne doit t'étonner ; cela ira plus
loin encore. Heureusement que mon général sera jugé par un tribunal et que son
innocence sera universellement reconnue. Si, par malheur, U était condamné à la
déportation ou autre chose, je le suis partout et je prouve à la France entière et au
Consul que des amis comme moi valent les plats valets qui l'entourent. »
TOMB ZLVII. — 1908. 54
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850 REVUE DES DEUl MORDES.
parole d'honneur de ne pas dire qu'il était à Paris. H était pro-
scrit; il avait été mon chef et mon ami ; je ne crus pas devoir
le dénoncer. Trois ou quatre jours après mon arrestation, le
Grand Juge me dit qu'il viendrait le lendemain me donner con-
naissance des charges qui m'étaient relatives. Voyant, au bout
de vingt-trois jours, qu'il ne venait pas, je crus devoir écrire
au Consul pour lui rendre compte de mes relations avec Piche-
gru. Cette lettre doit même être considérée conmie une déclara-
tion prescrite par une loi rendue dans le mois de ventôse, qui
ordonne, sous peine de mort (à ce qu'on m'a dit), d'instruire le
. gouvernement des moindres relations qu'on aurait eues avec ce
parti. Cette loi porte formellement qu'elle ne pourra avoir d'eflfet
Rétroactif contre ceux qui y auront satisfait. Je ne connais pas
sa date; j'ignore, par conséquent, si je suis dans les délais
qu'elle prescrit ; mais on ne peut me le reprocher, puisque ma
détention est antérieure; j'étais au secret quand elle fut pro-
mulguée et je n'en ai entendu parler que par les gendarmes qui
me gardent.
« J'ajouterai qu'on ne peut être coupable que par son fait.
Je ne puis pas être coupable des questions qu'on me fait, sur-
tout quand mes réponses sont conformes aux principes que doit
avoir un citoyen. Le mécontentement de Pichegru prouve for-
mellement que nous n'avions pas la même opinion. La déposi-
tion de Rolland ne porte que sur une conspiration qui m'est
personnelle et non sur une conspiration royaliste. Mais où est
mon parti? Où sont mes complices? Mon parti dans le Sénat?
Enfin tout cela n'est que ridicule. Le seul tort que j'aie eu, c'est
de leur répondre. »
On voit avec quelle vivacité et quel sang-froid Moreau se
défend et répond à toutes les allégations de ses accusateurs.
N'était la persistance intéressée avec laquelle ib soutiennent
leurs dires, il ne resterait rien des charges amassées contre lui,
caf on ne saurait équitablement considérer comme des charges,
des propos confidentiels exprimant peut-être une opinion con-
traire au gouvernement, mais non des intentions criminelles.
Par malheur pour lui, ses dénégations ne comptent pas et l'on
y oppose, afin de le perdre, des paroles dénaturées et traves-
ties par ceux qui prétendent les avoir entendues. Il a donc rai-
son lorsqu'il se plaint à sa femme de ces procédés iniques.
« Je t'ai envoyé le petit papier, ma chère amie; juge d'après
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l'exil et la mort du général moreau. 851
cela des moyens qu'on a employés pour me trouver coupable.
Je persiste à t'envoyer mon acte d'accusation, quand je le rece-
vrai; mais je ne me servirai pas' de la voie ordinaire; je lui
ferai prendre le chemin de la lunette. Les extraits que je pour-
rais faire seraient incomplets. Si, après ma mise en jugement,
on ne lève pas mon secret, tu dois croire que je ne négligerai
aucun moyen d'y parvenir. Celui chez qui tu t'es présentée en
vain tant de fois, est un homme vendu à l'autorité et qui craint
de se compromettre en te recevant. Tu feras bien de t'adresser
plus haut et, si tu trouves accès, tu ne dois plus craindre
d'éprouver des refus.
« Un jugement politique peut m'ètre moins avantageux qu'on
judiciaire; mais, au moins, serais-je séparé d'une cause qui m'est
absolument étrangère. Je viens d'apprendre à l'instant, non
pas tout à fait la même chose que tu m'as dite, mais qu'on devait
me faire juger à part. Il résulte au moins de tous les dires qu'il
y a beaucoup d'incertitude à mon sujet.
« Tu as raison de te plaindre que je ne t'ai pas fait compli-
ment sur notre petit; il est vraiment charmant : il n'est pas
possible d'être plus docile. J'attends avec bien de l'impatience
à le revoir; mais je suis assez raisonnable pour savoir qu'il faut
y mettre de la réserve.
« La conduite qu'on a tenue à l'égard^de Loisel et de Car-
bonnel est affreuse et d'une bien grande injustice. Cela me
prouve que je ne puis plus habiter un pays oti la moindre
liaison est un sujet de persécution pour tous mes amis. Je
crois qu'il n'y a pas à balancer de vendre Grosbois et notre mai-
son de la rue d'Anjou et, en fuyant avec les débris de ce que nous
possédons, nous trouverons le bonheur et le repos, en raison de
la plus grande distance que nous serons de ce pays.
« J'ai été jusqu'à quatre heures dans l'attente de te voir(l),
mais j'ai été trompé ; j'espère que ce sera pour demain, d'autant
qu'ayant demandé si quelqu'un était venu savoir de mes nou-
(1) Ce n'est que dans la soirée qu'elle était autorisée à voir son mari, qnand on
le lui permettait. U lui était recommandé de ne venir qu'à la nuit, voilée et sim-
plement vêtue, afin que les passons ne pussent la reconnaître. Indépendamment de
ces visites, elle rôdait fréquemment autour de la prison, en franchissait même le
seuil, sous un prétexte ou sous un autre, tantôt seule, tantôt avec son fils, essayant,
et parfois avec succès, de se faire voir de son mari, ce h quoi se prétait Fauconnier,
le concierge du Temple. Pour que le général la distingu&t mieux et de plus loin,
elle se mettait en blanc.
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852 REVUE DES DEUX MONDES.
Telles, on m'a répondu que non. Je suis aussi bien impatiei
. d'en avoir: ce sont mes deux seules consolations. Tout ce que i
me mandes y surtout depuis quelques jours, est bien consolant
Tâche, dans une de tes premières dépêches, de me donner
quelques détails sur la défense qu'on prépare pour moi. J*ai su
aujourd'hui que le& pièces qui me concernent ne sont pas encore
dépouillées ni remises aux nombreux copistes qui travaillent aux
actes d'accusation. Il parait que je suis destiné pour la clôture.
« Adieu, ma bien chère amie; tu sais combien je te suis
attaché. Adieu I un million de baisers. Bien des choses à ta ma-
man : elle est presque aussi abhorrée que moi des gens tenant
au gouvernement. »
Quelque intérêt que présentent les réflexions qu'on vient de
lire, il n'égale pas cependant celui d'une autre lettre que sa lon-
gueur nous oblige à résumer, bien qu'elle constitue un document
historique d'une importance considérable. Nous y trouvons, en
effet, écrit de la main de Moreau, le récit de ses campagnes dans
le Noçd, quand il servait sous les ordres de Pichegru, en Alle-
magne et en Italie, antérieurement au 18 Brumaire. Il le rédi-
gea à la demande des amis qui s'occupaient de sa défense;
M""* Moreau la lui avait transmise dans l'une de leurs rares
entrevues, et c'est à elle qu'il répondait.
Il raconte d'abord comment, chargé par Pichegru, en 1794, de
s'emparer des diverses places des Pays-Bas, défendues par les
Anglais, il prit tour à tour Xp^es, Ostende, Nieuport, l'Ecluse,
Vanloo, Nimègue, etc., etc.
A propos du siège de Nieuport, il rappelle qu'un ordre du
Comité de Salut public, confirmé par un arrêté du conventionnel
Guyton-Morveau, alors en mission à Bruxelles, décrétait la mise
à mort des garnisons assiégées. L'arrêté lui ayant été envoyé par
le général en chef, Moreau refusa de l'exécuter. « Je lui répon-
dis, écrit-il, qu'avec environ 6 000 hommes, on ne pourrait jamais
emporter une place défendue par 8000 hommes au désespoir et
qu'il faudrait au moins le triple; qu'au surplus, je ne me char-
geais pas de pareille commission et que je le priais de m'en dis-
penser. » Pichegru prévint Moreau qu'il avait jeté sa lettre au
feu, « de peur qu'elle ne le perdit, » et l'ordre fut maintenu.
Dans cette situation, Moreau alla trouver les trois représen-
tans du peuple, collègues de Guyton-Morveau, qui se trouvaient
^ Punkerque. Sans leur parler de l'arrêté de celui-ci, qui copfir^
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l'exil et la mort du général MOREAU, 8^)3
mait les ordres du Comité de Salut public et alléguant la résis-
tance probable de ses troupes à ces ordres barbares, il se fit
autoriser « à recevoir la garnison assiégée à capitulation. »
Après cinq jours de siège et un jour « d'un feu terrible, » elle
se rendit prisonnière de guerre.
Le lendemain, arrivaient aux représentans de Dunkerquedes
lettres fulminantes du Comité de Salut public, qui désapprou-
vaient leur conduite, accusant Moreau de les avoir trompés en
leur laissant ignorer l'arrêté de Çruyton-Morveau. « Ceci se pas-
sait le 1®' Thermidor de Tan II, poursuit-il. Le discours de
Robespierre du 8, veille de sa chute où il disait qu'à l'armée du
Nord, on s'amusait à planter âes arbres stériles de la Liberté, au
lieu d'exécuter les ordres de la Convention contre les Anglais,
était dirigé contre moi. C'était aussi à ce sujet qu'il disait en par-
lant des 10000 hommes qu'il aurait fallu sacrifier pour massacrer
la garnison de Nieuport: Périssent 10000 hommes plutôt qu'un
principe. Le lendemain, la France en fut débarrassée ainsi que
moi. »
Au siège de Nieuport succéda celui de l'Écluse, « la place
la plus forte de la Hollande, entièrement inondée à plus d'un
quart de lieue, excepté la digue de la mer. » Avant de l'atta-
quer, il fallait s'emparer de l'île de Casau, dont elle est séparée
par un canal. Faute d'équipage de pont, Moreau employa, à
l'attaque, des barques pouvant porter sept ou huit hommes. L'une
d'elles chavira : « J'étais sur le bord de l'eau ; le danger de ces
braves gens me fit la plus grande peine. J'oubliai que je com-
mandais; j'ôtai mon habit et me jetai à la nage. J'eus le bonheur
d'arracher à la mort un grenadier. J'obtins de la Convention un
Bien mérité de la patrie. Mais j'attachais plus de prix au
bonheur d'avoir sauvé un homme. » L'Écluse fut pris vingt et un
jours plus tard, sous un feu épouvantable qui fit des vides nom-
breux parmi les assiégeans, déjà décimés par une fièvre épidd-
mique qui remplissait les hôpitaux.
Pichegru ayant été, à cette époque, appelé au commandement
de l'armée du Rhin, Moreau le remplace à l'armée du Nord.
La paix -de Bâle lui vaut quelques mois de repos, au bout des-
quels, appelé lui-môme à commander sur le Rhin, il commence
la campagne de l'an IV, ou, pour mieux dire, la retraite à la-
quelle le condamnent les revers de l'armée de Sambre-et-Meuse.
Il est alors au centre de l'Allemagne, à cent lieues de nos
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b*5l REVUE DES DEUX MONDES.
frontières, entouré de deux armées ennemies; il se retire, mais
ne cesse de combattre.
A Bibrac, il met en déroute celle qui le suit et « passe sur le
ventre » de celle qui veut s'opposer à son passage. Quelques
jours plus tard, il franchit le Rhin à Bibrac et à Huningue, sans
la moindre perte, fait 7000 prisonniers, prend des drapeaux et
une quarantaine de canons. Il concourt à la défense dHuningue
el du fort de Kehl, assiégés par les Autrichiens, et retient sous
les murs de ces places Tarchiduc Charles, qui brâle de s'en empa-
rer pour se porter en Italie. Lorsqu'elles se rendent, après avoir
tenu, l'une deux mois, l'autre prèf de quatre, l'archiduc réalise
son projet et part en emmenant 20000 hommes. Mais Moreau
détache des deux armées du Mein et de Sambre-et-Meuse, dont
il réunit les commandemens en attendant l'arrivée de Hoche,
36 bataillons et 25 escadrons et les envoie h Bonaparte pour
l'aider à tirer parti des avantages que lui ont valus les victoires
d'Arcole et de Rivoli.
Presque aussitôt s'ouvre la campagne de Tan V. Le l*' floréal
(20 avril 1797), Moreau prend l'offensive, tenté de vive force et
avec succès le passage du Rhin à la Wantzurer, quatre lieues
du-dessous de Strasbourg; le 2, à quatre heures de l'après-midi,
il reprend le fort de Kehl, après quarante heures d'un combat
opiniâtre. Il n'y a plus maintenant d'obstacle à la conquête de
l'Allemagne d'où, l'année précédente, nous avons été chassés, et
Moreau y poursuivrait sa marche si le traité de Leoben ne ve-
nait, à l'improvîste, arrêter son armée.
Rappelé à Paris après le 18 fructidor, il y passe dans la re-
traite, avec son ami Kléber, l'année de la paix de Campo-Formio.
Au commencement de l'an VII, il est envoyé à Tarmée d'Italie
comme inspecteur général d'infanterie. Mais, dès que reprennent
les hostilités, Scherer qui la commande le met à la tète de deux
divisions. A un combat qui s'engage le 16 floréal, elles forment
1 aile gauche. « J'étais en marche pour un détachement qui
m^avait été ordonné, raconte Moreau, lorsque j'entendis une
attaque. Je pouvais d'autant mieux continuer ma marche à la
destination qui m'était prescrite que je ne pouvais plus commu-
niquer avec le général en chef dont je venais d'être séparé par
Tennemi. Mais l'habitude de commander m'avait fait juger la
position de l'armée mauvaise. » Il revient alors sur ses pas, marche
au canon et arrive à temps pour arrêter les Autrichiens qui
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pr^^'
l'exil et la mort du général moreau. 855
avaient culbuté les Français et les poursuivaient. « Je combattis
avec succès jusqu'au soir, je pris quelque mille prisonniers et
du canon. L'ennemi était dans le plus grand désordre et se dis-
posait à faire retraite pendant la nuit. »
MoreaUy dans son récit, n'ajoute pas que son initiative venait
de sauver d'un désastre l'armée de Scherer. Elle put achever sa
retraite sous Mantoue où lui-même recevait l'ordre de conduire
ses troupes. Un autre avantage qu'elle retira du succès de Mo-
reau, c'est que l'ennemi ne reparut que huit jours plus tard et
qu'elle eut ainsi le temps de se remettre. Il n'en fallut pas
moins battre en retraite. L'arrivée annoncée des Russes allait
doubler les forces ennemies et les nôtres s'affaiblissaient, Sche-
rer ^tant obligé de laisser des garnisons à Mantoue, à Ferrare,
ailleurs encore.
Sur ces entrefaites, ordre était arrivé à Moreau de se
rendre à Paris où le gouvernement désirait conférer avec lui.
Ses soldats, en rapprenant, furent dans une telle consternation
que Scherer prit sur lui de lui ordonner de rester à l'armée où
il était indispensable. 11 eut alors le commandement de l'aile
gauche et porta son quartier à Lodi; le quartier général et le
gros de l'armée étaient aux environs de Gassano.
Un matin, il est mandé au quartier général et part pour- s'y
rendre. A une halte, sur sa route, il apprend que Souvarof, à la
tête de l'armée russe, vient d'apparaître de l'autre côté de l'Âdda
et se prépare à franchir cette rivière. Il remonte à cheval,
pressé de prévenir Scherer. Mais, en arrivant au quartier géné-
ral, il apprend que Scherer est parti pour Milan en lui laissant le
soin de donner tous les ordres relatifs à l'armée.
Pour la sauver, il n'était qu'un moyen : battre en retraite.
« Mais un commandant provisoire qui a son général en chef à
huit lieues de lui ne pouvait prendre ce parti. Je pris celui de
rassembler l'armée et je fis porter l'ordre à l'aile gauche de se
rapprocher du centre. A cinq heures du matin, on m'annonça
que l'ennemi passait la rivière sur plusieurs points. En expé-
diant les premiers ordres que cela exigeait, j'envoyai un cour-
rier au général Scherer pour le prévenir que l'armée était
attaquée, que le général en chef devait s'y rendre, que je ferais
mon possible pour le seconder. Quatre heures après, je recevais
par retour de mon courrier un arrêté du Directoire qui me
nommait général en chef de l'armée d'Italie et de Naples. »
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856 REVUE DES DEUX MONDES.
L'armée dite d'Italie, forte à peine de vingt mille hommes,
occupait une étendue de vingt-cinq lieues. Son état était lamen-
table. Les victoires de l'ennemi l'avait coupée en trois tronçons.
Celle dite de Naples était à deux cents lieues de là et, en admet-
tant qu'elle pût rejoindre, il fallait tenir jusqu'à ce qu'elle arri-
vât. « Quarante mille Piémontais insurgés nous coupaient toute
retraite et toute communication avec la France. Soixante mille
Russes et Autrichiens nous suivaient. Nos commandans de
place, épouvantés ou achetés, se rendaient sans tirer un coup de
fusil : celui du fort de Géva, qui gardait le seul chemin par où
je pusse descendre à Gênes, se rendit à des paysans. La jonction
avec l'armée de Naples devenait presque impossible. »
C'est à cette situation inextricable que Moreau devait remé-
dier, et il a raison quand il déclare w* qu'il fallait être fou ou dé-
voué au delà de toute expression pour accepter pareille charge. »
Cependant, il ne balance pas. Voulant, avant tout, réunir les
débris de l'armée d'Italie, il se précipite, avec ce qu'il a sous la
main, au milieu de l'ennemi. Son escorte est taillée en pièces.
Mais il parvient à rassembler sur le terrain un corps de dix-
huit mille hommes avec lequel, après avoir envoyé à l'armée
de Naples l'ordre de revenir, il descend vers Gênes en se frayant
à travers les Apennins, au prix « de combats et de travaux
inouïs, » une route nouvelle.
Arrivé à Gênes, il poursuit sa marche sur Tortone où il a
donné rendez-vous à l'armée de Naples. Leur jonction eét re-
tardée par suite de la défaite que subit cette armée à la Trebia,
où elle a trouvé devant elle Souvarof. Mais Moreau, le même
jour, met en déroute les Autrichiens qui veulent lui disputer le
passage, et la jonction des Français s'opère la semaine suivante
sur la rivière de Gênes.
« Le gouvernement envoya le général Joubert pour me rem-
placer, écrit Moreau en finissant son récit, et je dus être envoyé
au Danube. L'événement de la iataille de Novi me retint encore
en Italie jusqu'en vendémiaire. » Lorsqu'on se rappelle ce que
fut son rôle durant cette tragique journée de Novi et comment,
Joubert tué, il sauva ime fois de plus l'armée dont il avait dû
reprendre le comniandement, on ne peut qu'admirer le laco-
nisme et la modestie avec lesquels il en parle.
Sa relation ne nous dit rien de ses campagnes postérieures
à Brumairei de cette course victorieuse en Allemagnei couron-
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l'exil et la mort du général moreau. 867
née par la bataille de Hohenlinden, son principal titre de
gloire. Il jugeait que le souvenir en était trop récent pour qu'il
eût besoin de le rappeler à ses défenseurs. Le dernier mot de
cette longue lettre est un cri de son cœur, un témoignage de
tendresse pour sa femme et son fils qu'il lui avait été permis
d'embrasser. « Mille pardons, ma chère amie, si je ne t'ai pas
encore parlé du plaisir de te revoir et de celui que j'ai éprouvé
en voyant le pauvre petit Eugène. Mais tu m'as demandé tant
de choses que je ne me suis occupé que de cela... Adieu, un
million de baisers. Mes excuses à ta maman si je ne lui ré-
ponds point. Je t'embrasse. Bien des choses à nos amis. »
C'est sans doute après l'effort de mémoire et de plume que
lui avait coûté le récit qui précède qu'il écrivait encore :
« Après le travail d'hier, tu dois croire, ma bien chère amie,
que j'ai eu bien peu de temps pour t'écrire. Cependant, je ne
veux laisser aucune occasion de te donner de mes nouvelles et
de te dire combien je t'aime.
« Je suis d'autant plus aise de la sortie de P. Marie (1) que,
comme tu le dis, elle annonce que l'opinion change à mon
égard sur toute cette affaire. Tu m'apprendras sans doute aussi
la sortie de mes autres aides de camp, car leur détention est
bien injuste. Il est affreux de se trouver dans la position de voir
tous ceux qui ont pour nous quelque affection ou liaison, expo-
sés à des persécutions journalières. Il faut fuir : c'est le seul
remède à de pareilles choses.
« Adieu, ma chère amie; je ne croîs pas avoir le temps do
t'en dire davantage : cependant je ferai en sorte de finir l'autre
côté. Bien des choses à ta maman, à mon frère et à tous nos
amis. Embrasse pour moi Eugène ; tâche de me l'envoyer. Pour
toi, rien ne peut augmenter l'attachement que je t'ai voué, et il
n'est pas d'expressions assez fortes pour t'en convaincre. Adieu.
« Avant de cacheter cette lettre, je profite encore d'un petit
moment pour te dire combien je t'aime. J'ai appris ici que La-
jolais, depuis que les prisonniers peuvent se promener, avait
intrigué un peu contre moi; mais il a été repoussé vertement.
Il a dit à quelqu'un qui lui reprochait la fausseté de ses déposi-
tions, qu'il avait été tellement tourmenté qu'il n'avait pu faire
(i) Un do ses aides de camp, Paul Marie, engage volontaire en 1800, devenu
rapidement officier et qui fut plus tard général de division. Le général Marie fut
nommé pair de France en 1846. Il mourut en 1852 à soixante-dix ans.
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;-J:twMii'!^
858 REVUE DES DEUX MONDES.
autrement, et puis, ma foi, cfu'il tâchait de se tirer le mieux qu'il
lui était possible. Nul doute que ce ne sont toutes les menaces et
toutes les promesses de la police qui ont fait de ces gens des
menteurs et des délateurs. Adieu : un million de baisers. »
L'absence de dates nous oblige à classer un peu au hasard
les lettres qui suivent. Mais cette circonstance n'en affaiblit pas
rintérét alors qu'elles sont toutes animées du même esprit et
prouvent que si Moreau est indigné des traitemens iniques dont
il est la victime, il ne renonce pas à Tespoir de prouver la faus-
seté des accusations portées contre lui.
« Lundi. — Il est probable, ma bien chère amie, que je te
verrai. Ce matin on m'a fait comparaître pour faire le choix
d'un défenseur; j'ai répondu que, depuis. trois mois qu'on m'a
interdit toute communication avec ma famille, j'ignorais quels
moyens elle avait pris pour pourvoir à ma défense, que je ne
voulais pas contrarier son choix, d'autant que, n'ayant jamais eu
d'affaire contentieuse, je ne connaissais personne au Palais. On
m'a dit qu'on allait envoyer chez toi pour savoir quel choix tu
avais fait et que j'y ajouterais foi quand je le verrais écrit de ta
main. J'ai répondu que j'étais trop intéressé pour que tu te
permettes de le faire sans me consulter et qu'il serait inouï qu'on
m'interdise le droit de me consulter avec toi en présence de qui
on voudrait, pour pourvoir & ma défense. On m'a dit qu'on
verrait cela, qu'il n'y avait qu'à suspendre un moment, et qu'on
me donnerait réponse. Voilà où nous en sommes. Si la réponse
vient avant que je fasse partir ceci, je te la ferai connaître :
sinon, je tâcherai toujours de t'en donner avis. »
« Samedi. — Je te remercie bien, ma chère amie, de ta
lettre d'aujourd'hui ainsi que ta maman; la sienne m'a fait
plaisir; la tienne, au contraire, m'a affecté par la crainte où je suis
que toutes les vexations dont je suis l'objet ne prennent sur
ta santé. Ton courage, ma chère Eugénie, m'a tout fait sup-
porter : conserve-le jusqu'à la fin; elle ne peut être éloignée.
On me notifie aujourd'hui mon mandat d'arrêt; j'y suis qualifié
« accusé de conspiration tendant à occasionner la guerre cinle
et à armer les citoyens les uns contre les autres et contre
l'exercice de l'autorité légitime : délit prévu par l'article 672 de
la loi du 3 brumaire an IV. »
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l'exil et la mort du GiNliRAL MOREAU. 9^9
a J'ai appris qu'on va prendre des précautions pour em-
pêcher toute communication entre les détenus qui ont reçu leur
mandat d'arrdt : cela sera gênant pour sortir dans le jardin;
mais j'espère que j'obtiendrai toujours environ deux heures,
et c'est tout ce qu'il me faut.
« J'ai été étonné que le mandat d'arrêt ne soit pas qualifié
comme la première explosion « d'attentat h la vie du Premier
Consul. » Il paraît que les charges n'out rien appris là- dessus et
que, maintenant» il est question de « guerre civile et d avoir voulu
armer les citoyens les uns contre les autres. » Si j'avais voulu
conspirer, je n'avais pas besoin d'armer personne ; j'en avais à
ma suite cent mille qui étaient bien armés et qui savaient s'en
servir. Tout cela n'est que ridicule. Tu seras sans doute étonnée
de savoir David en accusation : il y a longtemps qu'il est au
Temple, et je ne sache pas qu'il ait pu armer d'autres que les
prisonniers et les guichetiers. Je suis obligé de m'interrompre ;
je reprendrai ce soir. »
« Dimanche. — J'espère que ma lettre sera chez toi à huit
ou neuf heures. Un million de baisers. Je ne crois pas non plus
t'avoir dit qu'on a été fouiller dans les archives du Directoire
pour y prendre des lettres que j'ai écrites dans l'an VI et VII (1),
et qu'on veut rechercher ma conduite depuis ce temps. Il est cer-
tain que, depuis, j'ai conspiré contre les Autrichiens et leur ai
gagné une cinquantaine de batailles ou combats; il est certain
encore qu'il m'est arrivé de conspirer une seule fois contre
l'autorité légitime, au 18 brumaire an VIII, quand j'ai contribué
h mettre Bonaparte où il est. Du reste, je pense, comme toi et tu
maman, qu'il faut que la défense soit ferme, mais honnête
« Adieu, ma chère Eugénie. Il est trois heures et demie : lu
n'es pas encore venue : aussi ce sera pour deotain. Il est au
moins heureux, puisqu'on n'a pas voulu nous permettre de nous
embrasser, qu'on n'ait pu nous empêcher de nous voir. Em^
brasse tout le monde à la maison pour moi, et surtout le pauvre
Eugène. Ne m'oublie pas auprès de nos amis. Je crois qu'il ne
sera pas inutile de penser à nous débarrasser de Grosbois et
de notre maison de la rue d'Anjou : il faut fuir. Un million de
baisers. »
(i) U t'agit ici dai lettres cpi'écriTit llortan, %n momeiit du 18 fruoUdor, pour
dénoncer Fichegru. Voyn OQttp U?re eur La C^wnUUtn de Piclutgru.
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860 REVUE DES DEUX MONDES.
M"* Moreau ne vînt pas ce jour-là. Mais elle écrivît au jnge
Thuriot que son mari serait di'fendu devant le tribunal par le
citoyen Bonnet, avocat. Le général approuva ce choix.
« Ma chère amie, j*ai été rappelé ce matin au tribunal.
M. Thuriot m'a montré ta lettre et j'ai acquiescé à la nomina-
tion : il m'a dit que je te verrai, soit qu'il ait eu connaissance des
démarches que tu as faites, ou qu'il ne veuille empêcher ce que
la loi permet. Ainsi, je présume que, du jour où on notifiera
les actes d'accusation, il me sera permis de te voir et j'attends
ce bonheur avec impatience. Je m'interromps...
« Nous voilà au mercredi, ma chère aniie, et rien n'annonce
encore que la promesse de M. Thuriot à ton égard se réalise. Je
voudrais bien également que nous ayons bien promptement nos
actes d*accusation et que nous puissions communiquer avec nos
défenseurs; mais il semble qu'on veut nous accorder le moins
de temps possible pour notre défense. Cependemt le volume de
papiers qu'on doit nous donner est immense, puisqu'il est à peu
près l'équivalent d'une rame.
« J'ai le pressentiment de te voir aujourd'hui, sinon de près,
au moins de loin. On m'a dit que tu étais hier chez le concierge
qui n'y était pas : j'en suis fâché, car il m'aurait dit t'avoir vue et
que tu te portais bien. Adieu, ma chère amie. J'espère qpie je
pourrai encore te dire un petit mot avant de fermer ma lettre.
Je présume qu'on a pu te faire passer un petit billet de David
que je te prie de faire remettre : il est relatif au défenseur qu'il
a choisi et qu'il veut faire prier de se charger de sa cause. »
Nous ne croyons pas nous tromper en affirmant qu'à travers
la correspondance qu'on vient de lire, éclate l'entière innocence
de l'honnête homme et du glorieux soldat dont une police inven-
tive et asservie avait inscrit le nom sur une liste de brigands et
qu'un magistrat instructeur non moins servile et non moins
soucieux de plaire à Bonaparte allait impliquer dans un procès
criminel où il était inique de le faire figurer.
m
Lorsque, au commencement de Prairial, alors que le Premier
(Consul Bonaparte vient d'être proclamé Empereur, s'ou\Te
devant un auditoire composé de diplomates, de généraux, de
liants fonctionnaires le procès intenté à Georges et à ses com-
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^ws-Y '^-^
l'exil et la mort du général moreau. 861
pliceSy il y a près de deux mois que Pichegru s'est suicidé.
Mais il est mort sans avoir accusé Moreau; au cours de ses
interrogatoires, il a nié toute entente crimine^e avec lui. Telle
est aussi l'attitude de Gadoudal à l'instruction et pendant les
débats publics. Bouvet de Lozier lui-môme s'est rétracté. Moreau
ne trouve devant lui que deux accusateurs : Lajolais et Rolland,
et encore leurs dires sont-ils contradictoires. Ils ont suffi cepen-
dant, malgré l'indignité des deux personnages, pour servir de
base à l'accusation portée contre le général, d'avoir connu le
complot et de ne l'avoir pas dénoncé; d'y avoir participé en
s'alliant à l'un des chefs qu'il avait autrefois signalé comme un
traître, en conférant trois fois avec lui, et d'avoir excité les
conjurés à renverser le gouvernement consulaire dans le dessein
de s'emparer de la dictature èi l'aide des partisans qu'il compte
dans le Sénat et dans l'armée. C'est en ces divers points que
s'engagent à l'audience des discussions entre le président et lui
d'une part et, d'autre part, entre lui et ses deux accusateurs.
Avec une énergie et une éloquence qui lui valent parfois
des applaudissemens (1) et qui font môme dire que s'il le vou-
Lit, « il irait coucher aux Tuileries, » il maintient les réponses
qu'il a faites au juge instructeur. Il n'a pas dénoncé Pichegru
pour nS pas se déshonorer; il ne s'est entretenu avec lui que
des moyens de le faire rentrer; il ne l'a pas vu trois fois, mais
deux seulement ; il oppose enfin un Jémeuti formel aux propos
que lui prêtent Rolland et Lajolais en rétablissant ceux qu'il
leur a tenus et qui n'avaient rien de subversif.
« Si c'est conspirer que d'avoir vu Pichegru, s'écrie-t-il (2),
j'ai conspiré. On prétend que je l'ai vu mystérieusement. Si
c'est un crime, c'en est assez pour le prouver et je n'ai aucun
intérêt à nier la troisième après être convenu des deux autres.
J'ai correspondu avec lui par Tintermédiaire de David et de
Lajolais, et ma correspondance a eu pour objet de le retirer
(1) « Il fallut des mesures de police très énergiques pour empêcher, dans
l'enceinte du tribunal et dans ses abords, une explosion de sentimens très favo-
rables à certains accusés, à Moreau surtout. » {Mémoires du chanceUer Pasquier,)
(2) Les réponses de Moreau, telles qu'elles sont reproduite^ dans le compte
rendu officiel des débats, imprimé avec l'autorisation du gouvernement, n'affectent
pas le caractère de véhémence et de « tout d'un trait » de cette protestation
indiquée par des notes d'avocats comme ayant été prononcée à l'audience du
10 prairial, teUe que nous la donnons. C'est une preuve de plus que les débats ont
été arrangés après coup en vue de l'impression.
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862 REVUE DEB DEUX MONDES.
d'Angleterr8| de le faire rentrer en Allemagne ou revenir en
France plutôt que de le laisser en pays ennemi. Je l'ai reçu
chez moi| et je lui eusse donné asile» si toutes les persécutions de
la police m'avaient permis de croire qu'il fût en sûreté. Certes,
lorsque toute l'aripée de Condé était à Paris de l'aveu du gou-
vemementy je crois que Pichegru, cet homme immortel par les
services qu'il a rendus à son pays, pouvait bien y être.
« On m'oppose que je me suis allié à un homme que j'ai
accusé d'être un traître. Je ne peux m'expliquer encore com-
ment on veut remonter ë des événemens si éloignés, conmient
on a eu assez peu de délicatesse pour exhumer de la poussière
du Directoire une correspondance, pour s'en faire un titre.
Depuis, j'ai gagné trente batailles, sauvé deux' fois l'armée et
sauvé par conséquent deux fois la France. Au reste, ce que
j'avais remis dans le sein de l'amitié, est tombé par suite d'événe-
mens dans les mains du Directoire. Il y a eu accusation et juge-
ment public. Le fait a été déclaré non constant; il était sans
application à personne. Dès lors, je m'étais trompé dans mes
conjectures, et le Directoire s'était mépris dans ses accusations.
Pichegru n'était pas plus coupable que ses autres collègues au-
jourd'hui en dignité. Il n'y avait pas plus pour lui que pour eux
de motifs à son exil.
« On parle de dictature comme si elle ne m'avait pas été
offerte, comme si je n'avais pas été le maitre d'être dictateur
avant que Bonaparte le fût. Mais c'est ici le lieu de faire
remarquer le ridicule de l'accusation. D'un côté, Rolland
dit que je l'ai assuré que Pichegru était sans moyens. Com-
ment donc concilier cela avec cette autre partie de la décla-
ration que j'ai voulu me* servir de lui et de ses moyens
pour être dictateur? Croyez- vous qu'il ait fallu quelque jugement
pour faire ce que j'ai fait jusqu'ici ? Ai-je fait jamais quelque
chose de ridicule? Ce qui l'eût été, c*est le moyen dont je me
serais servi pour prendre l'autorité absolue. Des hommes fidèles
à leur opinion se sont battus pendant dix ans pour la famille des
Bourbons. En vingt-quatre heures, il se serait fait en eux la
plus étrange métamorphose. Ils auraient renoncé pour moi à
leur avancement, èi leur fortune ; ils m'auraient pris, placé sur
le bouclier et élevé à la puissance suprême I C'est de toutes les
conceptions la plus absurde.
« On parle d'autres propositions qui m'auraient été faites.
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l'exil et la mort du général MORB^IU. 863
Mais, depuis mon arrivée au généralat, il ne s'est pas passé six
mois sans qu'on m'en* ait fait. Cela peut se concevoir. L'homme
qui a 150 000 soldats à sa disposition ^ est le point de mire de
tous les partis. Je n'en ai servi aucun. Quelles sont les relations
que j'ai conservées dans l'armée, et puisqu'on veut que j'aie tra-
vaillé pour la corrompre^ où sont mes complices? Où sont les
soldats que j'ai corrompus? Où sont ceux qui m'accusent
d'avoir voulu les corrompre ? »
Moreau ne s'en tient pas à cette sortie véhémente. À la veillé
du jour où son avocat doit prendre la parole, il le prévient qu'il
veut d'abord adresser lui-même quelques mots au tribunal, qu'il
va les rédiger pour les soumettre èi son conseil de défense. Le
lendemain, dans la soirée, il fait parvenir à sa femme le texte
écrit de sa main du discours qu'il se propose de prononcer. Ce
texte est si chargé de ratures qu'elle a quelque peine à le dé-
chiffrer et se le fait lire par l'un des amis qui se trouvent
auprès d'elle en ce moment. Tous sont frappés de la beauté de
ce discours, et, sur le désir exprimé par le général, il est soumis
le même soir à son conseil de défense, composé de Bellart, Per-
rignon et Valton réunis chez l'avocat Bonnet, M"' Moreau pré-
sente. Là, une nouvelle lecture en est faite ; on u y corrige
qu'une phrase et ce brouillon est renvoyé à la Conciergerie où
le général a été transporté. Il le remet au net et le prononce à
l'audience suivante (1).
Dans ce discours, il oppose « sa vie entière aux accusateurs
qpii le poursuivent. Elle a été assez publique pour être connue )>
et à l'appui des argumens qu'il y puise pour prouver son inno-
cence, il prend à témoin c< le peuple français et les peuples
que la France a vaincus. » Après avoir rappelé que la Révo-
lution le jeta dans la carrière des armes alors qu'il s'était voué
à l'étude des lois et « qu'il devint guerrier parce qu'il était
citoyen, » il constate que son avancement n'a rien dû à la
faveur. Il a passé par tous les grades, « toujours en servant la
patrie, jamais en flattant les comités. »
Parvenu au commandement en chef, la guerre, sous ses
(1) J'ai trouvé le brouillon écrit de la main de Moreau, avec ses corrections et
ses suppressions, dans les papiers conservés par sa famille. Son existence inflige
un démenti h. la version d'après laquelle ce discours n'aurait pas été composé par
le général. A remarquer encore qu'il ne figure pas dans le compte rendu officiel
des débats. Mais il fut imprimé et répandu après l'audience où il avait été pro-
noncé.
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864 REVUE DES DEUX MONDES.
ordres, ne fut un fléau que sur les champs de bataille. « Du
milieu même de leurs campagnes ravagées; plus d'une fois, les
nations et les puissances m'ont rendu ce témoignage... J'ose
croire que la nation n'a point oublié avec quel dévouement
facile on me vit combattre en Italie dans des postes subor-
donnés; elle n'a pas oublié comment je fus reporté au comman-
dement en chef par nos malheurs ; elle se souvient comment,
deux fois, je recomposai l'armée des débris de celles qui avaient
été dispersées et comment, après l'avoir remise deux fois en
état de tenir tète aux Russes et à l'Autriche, j'en déposai deux
fois le commandement pour aller en prendre un d'une plus
grande confiance. »
Ainsi se portèrent sur lui les regards et la confiance de ceux
qui pouvaient imprimer de nouvelles directions à la République.
Des hommes célèbres par leur patriotisme et leurs talens lui pro- -
posèrent de se mettre à la tète d'une journée « assez semblable à
celle du 18 Brumaire. » Il refusa, se croyant fait pour comman-
der aux armées et non à la République. C'était assez prouver
qu'il n'ambitionnait ni l'autorité ni la puissance. Il le prouva
mieux encore au 18 Brumaire. Les. partis le pressaient de se
mettre à leur tête pour s'opposer à cette révolution. Il se dé-
roba à leurs instances et, en exécutant les ordres du général
Bonaparte, il concourut à le porter au pouvoir. Bientôt après, il
acceptait de ses mains le commandement de l'armée du Rhin,
a avec autant de dévouement qu'il l'eût accepté des mains de la
République. » « Jamais mes succès militaires ne furent plus
rapides, plus nombreux, plus décisifs qu'à cette époque oti leur
éclat se répandait sur le gouvernement qui m'accuse. Au retour
de tant de succès dont le plus grand de tous était d'avoir assuré
d'une manière efficace la paix du continent, le soldat entendait
les cris éciatans de la reconnaissance nationale. Quel moment
pour conspirer, si un tel dessein avait pu jamais entrer dans
mon âme!... Je ne songeai qu'à licencier l'armée, et je rentrai
dans le repos de la vie civile. »
En rappelant ces faits présens encore à toutes les mémoires»
Moreau ne disait rien qui ne fût d'une vérité rigoureuse. Et c'est
aussi la vérité quil proclamait, lorsqu'il établissait devant ses
juges, qu'au cours de ce repos, « qui n'était pas sans gloire, » il
n'avait attaché de prix cpi'au souvenir de ses actions » aux
honneurs qu'il leur devait, au témoignage de sa conscience, à
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l'exil et la mort. du général moreau. 865
l'estime de ses compatriotes et des étrangers, à raffection de ses
amis, à ses joies de famille « et, s'il faut le dire, au flatteur et
doux pressentiment de la postérité. »
« Elle était si bien connue, cette situation de mon âme, elle
était si bien garantie par Téloignement où je me tenais de toutes
les routes de l'ambition que, depuis la victoire de Hohenlinden
jusqu'à mon arrestation, mes ennemis n'ont jamais pu me
trouver ni me chercher d'autre crime que la liberté de mes dis-
cours. Mes discours ! Ils ont été souvent favorables aux opéra-
tions du gouvernement et si, quelquefois, ils ne l'ont pas été,
pouvais-je donc croire que cette liberté fût un crime chez un
peuple qui avait tant de fois décrété celle de la pensée , celle de
la parole, celle de la presse, et qui en avait beaucoup joui sous
les rois mômes?... Ceux qui conspirent blâment-ils si haut ce
qu'ils n'approuvent pas ? Tant de franchise ne se concilie guère
avec les mystères et les attentats de la politique. Si j'avais voulu
concevoir et suivre des plans de conspiration, j'aurais dissimulé
mes sentimens et sollicité tous les emplois qui m'auraient
replacé au milieu des forces de la nation. Pour me tracer cette
marche, au défaut d'un génie politique que je n'eus jamais,
j'avais des exemples sus de tout le monde et rendus imposans
par des succès. Je savais peut-être que Monk ne s'était pas
éloigné des armées pour conspirer et que Cassius et Brutus
s'étaient approchés du cœur de César pour le percer. »
En terminant cette émouvante et fougueuse harangue qui
porte si visiblement le caractère de la sincérité, Moreau adres-
sait à ses juges un suprême appel et une protestation solennelle :
« Magistrats, je n'ai plus rien à vous dire. Telle a été ma vie
entière. Je proteste à la face du ciel et des hommes de l'inno-
cence et de l'intégrité de ma conduite. A )us savez vos devoirs.
La France vous écoute, l'Europe vous contemple et la postérité
vous attend. »
Ces nobles accens furent écoutés avec un recueillement pro-
fond et ému, à peine troublé par des marques d'approbation
qu'excitaient certains passages, ceux notamment où Moreau rap-
pelait ses glorieux services et démontrait combien il lui eût été
facile de conspirer s'il l'eût voulu, quand il avait à ses ordres
une armée qui lui devait d'avoir « marché de victoire en vic-
toire » et lui restait passionnément dévouée. Dans le public,
lorsque le discours de Moreau, imprimé par les soins de ses
TOME XLVII. — 1908. B5
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^m^
866 REVUE DES DEUX MOiNDES.
défenseurs, y fut répandu, il produisit le même effet qu'à Tau-
dience. Il répondait aux scntimens universels de sympathie et
d'admiration dont l'accusé était l'objet et que, loin de les dé-
truire, son attitude, au cours des débats, avait rendus plus vifs.
L'acquittement pur et simple semblait s'imposer à la con«
science des juges. Ils le refusèrent et, le 21 prairial (10 juin),
après avoir prononcé la peine de mort contre Georges Cadoudal
et ses principaux complices, des peines diverses contre les autres,
ils condamnèrent le général Moreau à deux années d'emprison*
nement. Ils avouaient ainsi qu'à leurs yeux, la preuve n'était pas
faite des griefs mis à sa charge. Peut-être aussi avaient-ils puisé
dans la crainte d'ameuter contre eux les nombreux partisans
que le vainqueur de Hohenlinden comptait encore dans le pays
et dans l'armée le courage de braver la colère de Bonaparte en
résistant à sa volonté.
C'est en vain qu'organe de cette volonté et témoin de leurs
hésitations et de leurs angoisses, le ministère public, après
avoir fulminé, à l'audience, un fougueux réquisitoire contre
Moreau, s'était efforcé, dans la salle des délibérations, de leur
arracher une sentence de mort, afin d'assurer à Bonaparte la
faculté de gracier l'illustre condamné et la gloire qui s'attache k
la clémence.
— C'est pour l'exemple que nous vous demandons une con-
damnation capitale, leur avait-il dit. Mais elle ne sera pas exé-
cutée. L'Empereur est résolu à faire grâce.
— Et nous, qui nous la fera? ^'était écrié l'un d'eux.
Finalement, ils avaient édicté une peine minime, la jugeant
suffisante pour détruire la popularité de Moreau, pour le mettre
hors d'état' de nuire et d'aspirer au pouvoir. N'était-ce pas cela
surtout qui importait à Bonaparte ?
Ernest Daudet.
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L'IDÉE MYSTIQUE
DAlfS
UŒUVRE DE RICHARD WAGNER
Les grands poètes de tous les temps furent des mystiques,
si Ton entend ce mot dans le sens le plus large et le plus pro-
fond; Il suffit de les lire, môme superficiellement, pour s'aperce-
voir que Tâme est pour eux une réalité supérieure èi celle du
corps, et qu'ib croient tous à un monde spirituel qui se cache
derrière la trame mouvante du monde visible. Leur pensée nous
apparaît plus ou moins imprégnée de cet ensemble d'idées que
les anciens nommaient les « mystères » et que les modernes
ont désigné tour à tour sous le nom de magie, d'occultisme, de .
doctrine ésotérique et de théosopbie.
N'en citons que les plus frappans exemples. Les créateurs
de la tragédie grecque vécurent dans un âge où la foi religieuse
se mêlait intimement à toute la vie sociale et politique et ou
les enseignemens d'Eleusis fournissaient aux initiés une expli-
cation philosophique des mythes populaires. Il suffit de nommer
VOrestie, le Prométhée d'Eschyle, VŒdipe-Roi et VŒdipe à
Colone de Sophocle, pour rappeler à toutes les mémoires les
liens étroits que les grands tragiques établissaient entre la des-
tinée humaine et le monde des Dieux. Dante, le grand poète
chrétien du moyen âge, ne met pas seulement en œuvre, dans sa
Divine Comédie^ la doctrine catholique orthodoxe de saint
Thomas d'Aquin. Il y greffe des idées singulières et hardies,
qui n'ont pu lui venir que de la Kabbale ou des doctrines se-
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■ ^ j?T
868 REVUE DES DEUX MONDES.
crêtes des frères de Saint-Jean. Son Paradis semble l'œuvre
d'un voyant saturé de science occulte. Passons à Shakspeare, le
grand poète de la Renaissance et le père du drame moderne.
Nous n'avons sur lui que peu de renseignemens biographiques,
si ce n'est qu'il s'éduqua lui-même,, au hasard de sa vie aventu-
reuse de comédien et d'auteur dramatique. Il y a dans ses drames
des notions d'occultisme si précises et si documentées qu'on est
forcé d'admettre qu'il eut, dans cette science, un maître très
avancé et en connut la tradition. Était-ce Bacon? Était-ce le
duc de Southampton? Était-ce im autre? Je .l'ignore, mais il y
en eut un. Sinon, comment Shakspeare aurait-il ces idées
claires sur la différence entre l'hallucination et les apparitions
réelles dont témoigne Hamlet, cette connaissance profonde de
l'état somnambulique dépeint dans lady Macbeth, enfin cette
science synthétique et lumineuse de la haute magie incarnée
dans le Prospero de la Tempête? — Prenons maintenant l'un des
plus grands poètes modernes, Gœthe. Rien de plus ésotérique
que son Faust, qui montre comment le Mal lui-même coopère,
malgré lui, au Bien, et qui développe, dans son ensemble, l'idée
de la rédemption par l'effort personnel. Dans la seconde moitié
du xviii* siècle, où grandit le génie de Gœthe, la science mys-
tique flottait encore dans l'air. Tout porte à croire qu'il reçut
dans sa première jeunesse une initiation rosicrucienne, qui laissa
sur son esprit une empreinte indélébile (1).
Richard Wagner, dont l'œuvre est aussi importante pour
l'histoire du drame que pour l'histoire de la musique; Richard
Wagner, qu'on pourrait appeler le restaurateur de la tragédie
dans sa dignité sociale et dans sa portée religieuse, est lui aussi
un poète ésotérique. Il l'est autant que ses plus illustres prédé-
cesseurs et plus qu'aucun de ses contemporains. Non seulement
toutes ses grandes conceptions ont leur base dans un mysti-
cisme profond, non seulement elles en exultent et en débordent,
mais sa musique est devenue un des agens occultes les plus
actifs du temps présent parce qu'elle excelle à réveiller, chez
ceux qui s'en doutent le moins, de nouvelles aspirations et
de nouvelles perceptions psychiques. Néanmoins, la situation
(1) Voyez la fin du livre VIII dans son autobiographie Wahrheit und Dichtung
et ses rapports avec M"* de Klettenberg. Voyez surtout la poésie inUtulée Die
Geheimnisse dans son recueil lyrique Vermischte Gedichte. Cette poésie renferme
le symbole de la Rose-croix et développe l'idée de l'unité des religions, sous l'égide
de la doctrine ésotérique.
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l'idée mystique dans l'œuvre de richard WAGNER. 869
de Wagner vis-à-vis de la mystique diffère de celle des grands
génies dont je viens de parler. Ceux-ci ont tous été en rap-
port direct avec la tradition ésotérique. Ils se sont baignés
dans son atmosphère. A un certain moment de leur vie, cette
tradition les a bercés sur ses genoux, les a couvés du regard
comme une mère passionnée berce son enfant et lui insuffle son
âme. Rien de pareil chez Wagner. La religion n'a exercé au-
cune influence sur lui; il n'a eu aucune crise mystique dans son
existence agitée; il n'a connu aucun grand mystique. Il ignore
la tradition ésotérique. En philosophie, ses seuls maîtres furent
Feuerbach et Schopenhauer, un matérialiste et un pessimiste.
Toutes les vérités mystiques, qu'il a magnifiées dans ses drames,
il les a découvertes en lui-même, par son génie, à rencontre de
son temps et de ses maîtres. Je vais plus loin, et je dis : il les a
exprimées dans ses poèmes et sa musique, en dépit de sa propre
philosophie. Je ne suis donc pas de l'avis de M. Chamberlain
dans son livre d'ailleurs remarquable et suggestif sur ce
sujet (1). Il prétend que « la caractéristique de la pensée de
Wagner est une merveilleuse imité. » Cela est vrai de l'esthéti-
cien, du musicien et du poète, mais non du penseur spéculatif
et du philosophe. Celui-là flotte perpétuellement entre une con-
ception naturaliste du monde et ses aspirations spiritualistes,
entre un pessimisme fataliste et un optimisme libérateur. Quant
au poète-musicien, il vit dans une autre région et y plane fière-
ment. Ses créations sont toujours inspirées d'un spiritualisme
vivant, d'une foi ardente en l'avenir de l'homme et de l'huma-
nité. C'est que chez Wagner le poète est très supérieur au phi-
losophe. Celui-ci s'appuie sur le monde extérieur et visible,
l'autre s'inspire d'un monde intérieur et transcendant. L'un
marche; l'autre vole. L'un est un raisonneur; l'autre un voyant.
L'un vit dans l'éphémère; l'autre dans l'éternel.
Wagner est par là une des preuves les plus éclatantes de la
supériorité de l'inspiration sur le pur raisonnement. Mieux que
personne il prouve qu'il y a chez le vrai créateur une subcon-
science^ qui, de temps à autre, fait irruption dans la conscience
ordinaire. Cette subconscience est la source profonde du génie.
Lui-môme Tavoue. Il écrit à Liszt en 18S3 : « De moins en
moins je puis écrire ce que je vis en moi, je ne pourrais môme
(1) Richard Wagner, von Eus ton Steward Chamberlain, mit Portrftts, facsimile
UDd Beilagen (Bruckmann, Munich, 1896).
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870 REVUE DES DEUX MONDES.
pas le dire. Je n'éprouve alors qu'un seul besoin : sentir et
agir. » Or, pour lui, agir c'est créer, et créer c'est penser. Le
génie ne pense qu'en images. Le Wagner, qui moule de» figures
idéales et les anime du souffle de sa musique, représente donc,
pour nous, un moi très supérieur à celui qui raisonne h tête
reposée et arrange péniblement sa philosophie. Celui-là est sous
l'influence de son temps. Devant l'autre s'ouvrent les perspectives
d'un monde divin, le royaume éternel de TÂme et de l'Esprit.
C'est ce contraste, demeuré inaperçu jusqu'à ce jour, entre
le penseur et le poète, que je voudrais mettre en pleine lunûère,
car il est à la fois une des caractéristiques de l'œuvre de Wagner
et un phénomène ésotérique des plus intéressans de notre
époque. Il démontre l'énergie inlassable avec laquelle l'esprit
humain, comprimé par le matérialisme ou le dogmatisme étroit
de notre temps, cherche une issue vers le monde divin et par
quelles voies extraordinaires il y parvient.
Au point de vue philosophique , le développement intel-
lectuel de Wagner se résume en trois périodes : !• /a période
révolutionnaire (1840^à 1853) marquée par Tannhauser et Lohm-
grin; 2"" la période pessimiste (1853-1876) illustrée par la Tétra-
logie; 3* La période chrétienne {i^l^A^i^) (1) où il couronne
son œuvre avec ParsifaL Suivons-le dans ces trois phases de sa
vie intellectuelle et créatrice. Nous y verrons le poète intuitif
contredire le penseur, le combattre et finalement l'entraîner
dans le chemin de sa vision et de sa foi.
1. — LÀ PÉRIODE BftVOLUTlONNAïaS. « TÀNNSAUSER » ET « LOHBHGBUf »
Wagner ne commence véritablement à penser philosophi-
quement sur son art et sur le fond des choses que vers sa tren-
tième année. Il a déjà composé Bienzi et le Vaisseau fantôme,
mais il se cherche encore. Toute sa nature est en ébullition,
toutes ses idées fermentent pêle-mêle. Son philosophe préféré,
(1) Voyei les principales œuvres théoriques de Wagner qui correspondent à
ces trois périodes : — Pour la période révolutionnaire : VArt et la RétH>lution
(1849); VŒuvre d'Art de Vavenir{iU%) \VArt et le Climat (1850) ; Opéra et Drame
(1851). — . Pour la période pessimiste et schopenhauerienne : L'Étal et la ReUçUm
(1864) ; L'Art allemand et la politique allemande (1865) ; Beethoven (1870). — Pour
la période chrétienne de Parsifal : Religion et Art (1880) ; Héroïsme et Chrietia-
nieme (1881). Tous ces écrits se trouvent dans les osuvres complétas de Richard
Wagner en 10 volumes (Pritsch, à Leipzig).
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l'idée mystique DINS l'œUVRE DE RICHARD WAGNER. 871
son guide intellectuel est à cette époque Feuerbach, un disciple
de Hegel, devenu matérialiste intransigeant. Feuerbach est
l'ennemi juré de toute métaphysique et de toute religion.
Gomme les socialistes d'aujourd'hui, il ne voit dans l'idée reli-
gieuse « qu'un reste de la barbarie et de la superstition du genre
humain. >* Il est optimiste jusqu'à la naïveté. La perfection mo-
rale, le bonheur parfait, la société idéale se réaliseront sur-le-
champ selon lui, pourvu qu'on supprime le christianisme et
l'idée de Dieu. Ce qui séduisit Wagner dans Feuerbach, c'est
qu'il y trouvait des armes contre l'ascétisme du moyen &ge et
l'hypocrisie sociale, qu'il considérait comme les obstacles prin-
cipaux à son art. Lui aussi ne voyait en ce moment que le côté
oppresseur et négatif du christianisme de l'Église, qui avait
supprimé la joie de vivre, qui méprisait la beauté corporelle et
empêchait l'homme d'être un artiste complet à la façon des
Grecs. Tout le désir, toute la nostalgie de Wagner se détournait
alors des cathédrales gothiques pour se fixer sur la Grèce. Dans
son premier écrit théorique, FArt et la RévolutioUy il s'écrie :
« Plutôt être Grec pendant une demi-journée devant le chef-
d'œuvre tragique, qu'être un Dieu non grec pendant l'éternité. »
Ailleurs, il appelle la poésie chevaleresque « une honnête hypo-
crisie du fanatisme, une superstition de l'héroïsme qui met la
convention à la place de la nature. »
Étrange anomalie, en ces mêmes années, l'artiste créateur
puisait dans la tradition chevaleresque les deux sujets, où devait
se révéler la plénitude de son génie dramatique et musical :
Tannhauser et Lohengrin^ deux œuvres d'un christianisme cer-
tainement hérétique, mais d'un spiritualisme profond et d'un
mysticisme transcendant. Un mot d'abord, à ce point de vue,
sur Tannhauser.
Deux courans se heurtent dans ce drame avec une extrême
violence et cependant aspirent à se fondre. L'un part du monde
païen et l'autre du christianisme. Le courant sensuel et le cou-
rant mystique s'étaient disputé la jeunesse de l'artiste jusqu'à
faire de son cerveau un tourbillon, où les idées des deux
mondes s'engouffraient pour rejaillir en un prodigieux bouillon-
nement. Ces deux courans contraires, il faut le dire, sont ceux-
là mêmes qui se disputent l'âme du xix® siècle, dans la science
comme dans la philosophie, dans la littérature comme dans l'art
et la société. Pour l'occultiste comme pour le théosophe, ce
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' ' ■^'■i *"'*wpi
872 • REVUE DES DEUX MONDES.
moment de l'histoire représente le point extrême d'involution
cérébrale de TEsprit dans la matière, le point inférieur, où de-
vait parvenir le moi humain dans son besoin d'identification
avec la nature. L'homme devait atteindre ce point pour péné-
trer entièrement la nature physique et pour se connaître lui-
même. Car sans pénétration, sans identification, il n'y a pas de
connaissance. Mais, de ce point aussi, l'homme doit remonter
et s'élancer comme d'un tremplin vers les sphères incommen-
surables de l'âme et de l'esprit universels. C'est le bas d'un arc
immense, d'où la grande montée doit reprendre son essor.
Sommes-nous arrivés au plus bas de la pente, ou faudra-t-il des-
cendre encore 7 Si nous nous débattons dans un chaos tumul-
tueux, tout fait espérer cfue la réascension est déjà commencée.
Quoi qu'il en soit, Tannhauser marque fortement ce point de
l'évolution humaine. Nous assistons, comme en son antre le
plus profond, à ce formidable combat de l'Esprit et de la ma-
tière, qui bouleversa le xix* siècle et se prolonge au xx*. Le pro-
blème y est hardiment posé et sa solution s'esquisse symphoni-
quement dans le finale magnifique de l'ouverture, où toutes les
puissances de la nature domptée rebondissent et s'exaltent pour
chanter la gloire de l'esprit triomphant. Cette pensée mère du
drame se reflète dans la lutte qui divise l'âme de son héros.
Vénus, la déesse de la beauté et de la volupté, d'une part; Eli-
sabeth, la vierge chrétienne de l'autre, sont les deux pôles du
désir de Tannhauser. 11 les aime d'un amour également fort ; car
le paganisme et le christianisme possèdent tour â tour et quel-
quefois simultanément tout son être. Dans l'antre de Vénus, où
la magie des sens l'étourdit avec le cortège des Bacchantes an-
tiques, il soupire après la lumière du ciel, après le son des
cloches, après l'ivresse de l'action et le glaive de la douleur. A la
Wartbourg, devant la cour du margrave, entraîné par la lutte
avec ses émules, c'est Vénus, c'est l'amour paten déchaîné qu'il
chantera avec une audace voisine du délire.
Pour avoir pactisé avee la déesse païenne et partagé les plai-
sirs, qui, aux yeux de l'Église, sont les joies de l'enfer, les che-
valiers le tueraient, mais la vierge héroïque s'interpose. L'amante
renonciatrice, changée en sainte, lui vaudra le pardon que lui
refuse le Pape. Le chevalier-poète, qui fut l'amant de Vénus,
meurt repenti, extasié devant le cercueil d'Elisabeth. Son double
amour l'a consumé, mais il est sauvé pour Vautre vie. Wagner,
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*^w^''
l'idée mystique dans l'œuvre de richard WAGNER. 873
qui écarte l'idée de l'au-delà dans ses écrits théoriques, l'affirme
comme le postulat suprême et le couronnement de son drame.
Sachons-lui gré de cette contradiction féconde. La théorie est la
feuille desséchée qui tombe de l'arbre ; l'œuvre d'art est la fleur
immortelle qui pousse sur sa tige.
Au point de vue ésotérique, où nous nous plaçons dans cette
étude, Lohengrin a une importance capitale dans l'œuvre de
Richard Wagner. Car c'est avec ce drame qu'apparaît, pour la
première fois, dans la poésie et dans l'art moderne le type de
f initié. Ce type se présente ici sous le voile de la légende, mais
ce voi le est assez transparent pour laisser deviner ses traits et
percer le rayon qui émane de sa face.
Ce type n'est pas une invention de Wagner. Il sort d'une tra-
dition immémoriale, dont le Graal est la forme chrétienne. La
légende du Saînt-Graal se forma à l'époque des croisades, où
des ordres moitié laïques, moitié religieux, se fondèrent pour
conquérir le Saint-Sépulcre et défendre la chrétienté contre
rislam. Mélange d'élémens celtiques, germaniques et chrétiens,
on peut y voir la plus fine fleur de la chevalerie. Par le fond
comme par la forme, elle est hautement mystique, avec un
caractère si libre et si hardi, qu'elle se distingue nettement des
œuvres inspirées et protégées par l'Église officielle. On peut
croire que l'idée mère de la légende du Graal fut suggérée au
peuple par les chevaliers du Temple ou par les frères de Saint-
Jean, qpii eurent une doctrine secrète, suspecte à TÉglise. On
sait que l'ordre du Temple fut exterminé dans toute l'Europe,
en l'année 1314, sous prétexte d'hérésie, en réalité à cause de
ses immenses richesses, sur l'initiative du roi de France Phi-
lippe le Bel et avec la complicité du pape Clément V. Si ces
moines guerriers ne créèrent pas la légende, il est visible que
les trouvères s'inspirèrent de leur ordre pour la construire et
que le symbole central leur fut communiqué par un initié.
On racontait donc qu'au fond de l'Orient se dressait, sur une
montagne inaccessible au vulgaire, le Temple splendide de
Montsalvat. Là de purs chevaliers gardent le Saint-Graal, le vase
sacré, dans lequel jadis Joseph d'Arimalhie reçut le sang du
Christ et dans lequel Jésus consacra le pain et le vin avant sa
mort. Ce vase, pareil au vase symbolique de la sagesse dans la
tradition druidique et galloise, renferme une liqueur qui
confère une science divine et des pouvoirs surhumains à ceux
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874
REVUE DES DEUX MONDES.
qui en boivent. Toutefois, pour que le Saint-Graal conserve ses
vertus, il faut que la colombe du Saint-Esprit descende sur lui
tous les ans et lui infuse à nouveau la force de l'irradiation
céleste en planant sur la coupe. Ce symbole est une évidente
transformation du sacrement de l'eucharistie qui forme le cœur
du culte chrétien. Mais remarquons ce qui distingue le sacre-
ment du Graal du sacrement romain et canonique, car cette dis-
tinction constitue la différence radicale entre la vérité selon
la doctrine ésotérique et la vérité selon l'Église, entre la reli-
gion des initiés et la religion populaire. Les chevaliers de Mont-
salvat ne trouvent la montagne et n'entrent dans le sanctuaire
qu'après mainte épreuve et de prodigieux efforts. De plus, les
vertus merveilleuses du Gra^^l (lisez : de la science secrète) ne
I durent qpie si la colombe céleste (symbole de Tinspiration)
descend tous les ans sur la coupe pour la féconder à nouveau.
Dans le sacrement conféré par l'Église, le salut est une chose
,^ extérieure et résulte d'un fait matériel. Pour l'obtenir, la foi
\.^ aveugle au dogme et la soumission absolue à TÉglise suffisent.
Pour les chevaliers de Montsalvat, au contraire, le salut est le
fruit d'une conquête. La grâce ne répond qu'à l'effort. La foi
devient la connaissance, une vue directe de la vérité. Et cette
vérité n'est pas un dogme imposé du dehors, c'est une initiation,
c'est-à-dire une révélation intérieure et individuelle. Mais si
éclatante et si forte est cette vérité de l'âme, qu'elle unit ceux qui
l'ont une fois perçue d'un lien indissoluble et les consacre
frères et combattans pour la même cause. *
Les historiens littéraires n'ont aperçu jusqu'à ce jour dans le
Saint-Graal qu'un jeu d'imagination ou une glorification de la
doctrine catholique. On voit à quel point son sens profond
éclaire sa signification historique et grandit son importance. La
légende du Saint-Graal ne signifie rien moins qu'un retour à
lïdée grandiose et féconde de l'initiation, qui implique la révé-
lation continue dans V humanité par une élite. Cette idée, qui
formait la base des mystères antiques, subsista dans les pre-
mières communautés chrétiennes jusqu'à la fin du lii* siècle.
Elle disparut totalement de l'Église, elle fut même honnie,
comprimée et persécutée sous toutes ses formes à partir de
saint Augustin. Pourquoi? Parce qu'à l'initiation et à la révéla-
tion personnelle saint Augustin substitua la foi aveugle et
l'autorité absolue de l'Église.
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fsr^^
l'idée mystique dans l'œuvre de richard WAGNER. 875
La rentrée de Tidée ésotérique dans le monde occidental,
voilà ce que signifie la légende du Saint-Graal. Les créateurs
du symbole en connurent certainement le sens et le lancèrent
dans le monde pour propager Tidée. Ceux qui le reçurent et le
développèrent, les trouvères français et les Minnesinger alle-
mands, les Chrestien de Troye et les Wolfram d'Eschenbach n'en
eurent peut-être qu'une conscience vague. Mais c'est la vertu en
quelque sorte magique des symboles bien faits d'agir sur les
âmes par la puissance génératrice de l'image, sans que Tidée
qu'elle revêt soit énoncée. *
La légende de Lohengrin, qui se rattache à celle du Saint-
Graal, remonte au xiv* siècle. Elle naît à l'époque où l'esprit
individualiste s'éveille en Occident par le mouvement des villes
libres. On y trouve une nouvelle traduction de l'idée ésotérique
par la poésie, traduction déjà plus humaine et plus voisine de
la compréhension générale par son côté sentimental et pathé-
tique. On racontait que, dans uq pays limitrophe des mers du
Nord, une fille de roi avait été injustement accusée d'un crime
et devait, pour cette raison, être dépossédée de son royaume.
Un chevalier inconnu arrive sur une barque tratnée par un
cygne. Il se porte comme défenseur de l'accusée et prouve son
innocence en terrassant l'accusateur en un combat singulier,
puis il épouse la princesse qu'il a délivrée et gouverne son
royaume. Toutefois l'étranger a mis une condition à ce ma-
riage, c'est que jamais sa femme ne lui demandera son origine
et son nom. Elle le promet; mais bientôt, poussée par une
invincible curiosité, elle enfreint sa promesse et le commande-
ment de son époux. Alors le sauveur inconnu dit adieu à sa
femme et part comme il était venu. Il remonte sur sa nacelle
traînée d'un cygne et disparaît pour toujours sur les flots de la
mer. Les chroniqueurs du xiv* siècle affirment que ce chevalier
était un envoyé du Saint-Graal.
La mise en œuvre de cette légende par Wagner dans son
Lohengrin est d'une intuition merveilleuse, car elle peut être
considérée comme une représentation fidèle de la missioù de
l'initié dans le monde. Le sanctuaire n'apparaît que de loin, mais
il est présent dans la personne du chevalier au cygne. La vérité
sublime, dont le temple a la garde, se révèle ici par la grandeur
de son envoyé, par le mystère qui l'enveloppe et par son action
sur les âmes.
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876 REVUE DES DEUX MONDES.
La nature supérieure de Lohengrin se marque dès son arrivée
au milieu de l'assemblée guerrière présidée par le Roi, où va
se livrer le èombat qui décidera du sort d'Eisa. Elle se trahit
dans son a adieu au cygne aimé » qui l'a amené. Dans cette
mélodie passe, comme un soupir, la félicité céleste déjà voilée
de mélancolie terrestre, l'atmosphère des régions sublimes d'où
il descend pour remplir son message. La hauteur de l'initié se
dessine mieux encore dans la fière défense qu'il adresse à sa
protégée : « Jamais ne m'interroge, ni ne cherche à savoir le
pays d'où je viens, iji mon nom, ni ma race ! » Mais lorsque Eisa
se jette à ses pieds^ dans un élan de foi et d'amour, quel éclair
de joie, quelle tendresse passionnée dans le cri de Lohengrin .
« Eisa, je t'aime! » Puis, quand Lohengrin reparaît en ce même
endroit pour répondre à la question fatale de sa femme, quand
il révèle son origine, quand il parle de son père et des mystères
du Graal, le héros initié se dévoile tout entier. Une lumière
surnaturelle sort de sa parole et la splendeur fulgurante du
temple de Monsalvat éclate autour de lui par la puissance de
l'orchestre. Nous avons la sensation d'une révélation foudroyanle
Cette lumière, qui s'étend au tour du chevalier du Graal en cercles
grandissans et qui sort de son verbe, le met à part du peuple en
armes qui l'environne, du Roi, d'Eisa, de tous. Elle l'isole en
l'élevant. Forcé par la question de sa femme, il en a trop dit.
On sent que désormais il ne peut plus rester deûOLS ce monde-là.
Le charme est rompu ; la puissance qui devait agir sous le voile
du mystère est brisée. Il faut qu'il rentre dans la solitude de
Montsalvat auprès de ses égaux.
Si la fermeté de Lohengrin représente, dans ce drame,
l'action de l'initié dans le monde, l'aimante et flottante Eisa re-
présente admirablement l'âme humaine dans son aspiration à la
vérité. Vraie fille d'Eve, sœur charmante de Psyché, curieuse et
songeuse, eile a eu la force de pressentir son sauveur et de
l'attirer. D'avance, elle a vu son chevalier dans son rêve, mais,
quand il vient, elle n'a pas la force de le retenir. Sa foi est intermit-
tente. Elle oscille entre l'extase et la crainte. Sous les insinua-
tions perfides d'Ortrude, génie de la haine et de Tenvie, elle a
laissé le soupçon s'insinuer dans son cœur. En peu de traits,
mais d'une main sûre, le poète nous montre comment le poison
du doute et de la curiosité s'infiltre dans ses plus purs senti-
mens. Elle voudrait connaître le nom du héros pour avoir un
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l'idée mystique dans l'œuvre de richard WAGNER. 877
privilège sur les autres. Faible qu'elle est, elle s'imagine que le
passé de son héros pourrait lui porter malheur. Superbement
Lohengrin lui répond : « Du premier regard j'ai cru à ton
innocence et ton regard m'a reconnu du premier coup d'œil...
Je t'ai prouvé ma noblesse par mon action ; tu dois croire à
moi, sans autre preuve ! » Mais la terreur l'aveugle maintenant ;
elle veut tout savoir, elle pose la question fatale. Le doute a
été plus fort que Tamour. C'en est 'fait de la foi divine qui unis-
sait la femme aimée à son sauveur. L'abîme est creusé entre
eux... il faudra qu'il parte... et Eisa en mourra de douleur.
Toutefois le chevalier du Saint-Graal n'aura pas inutilement
traversé le monde des apparences. Il y laisse un sillon de lu-
mière avec son souvenir.
Et qu'est-ce que le cygne représente dans ce drame? Car,
ésotériquement, tout y a un sens précis. Selon la légende, si
intelligemment mise en œuvre par le poète, Ortrude, la mau-
vaise magicienne, a changé le frère d'Eisa en cygne pour pou-
voir accuser la princesse du meurtre de son frère. Or ce cygne
est celui-là même qui amène Lohengrin de Montsalvat pour
sauver Eisa. A la fin du drame, Lohengrin lui rend sa forme
première. Il sera Prince de Brabant. Cela ressemble à une
bizarre imagination de conte de fées. Mais, comme beaucoup
d'histoires merveilleuses, ce sjrmbole recouvre une idée pro- \
fonde. Le cygne, qui, par sa blancheur conmie par sa forme '
ondulée, semble une mélodie visible, était, dans le culte d'Apol-
lon, le symbole de Imspiration. Il chante, disait-on, au moment
de mourir, parce qu'alors, sa nature supérieure se dégage. Dans
la tradition des Rose-croix du moyen âge, comme dans certains
mystères antiques, le cygne représentait un degré de l'initiation,
le passage de Tàme inférieure à l'âme supérieure. Le cygne,
qui amène Lohengrin parles bouches de l'Escaut aux rives du
Brabant, représente donc le disciple fidèle et reconnaissant qui
amène le moitre auprès de ceux qui ont besoin de lui. Ainsi tout
s'accorde pour faire de Lohengrin un drame ésotérique aussi
profond ^e lumineux.
il. — LA PÉRIODE PESSIMISTE. « l'aNNEAU DU NIBELUNG »
En 1853, Wagner lut un livre de philosophie récemment
p^ru, qu'ui) de ces ^mis, le poète allemand Herwegh, lui avait
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r .::^^
878 REVUE DBS DEUX MONDES.
passé. Le livre portait un titre abstrait et rébarbatif : Le monde
comme volonté et comme représentation. Le philosophe s'appelait
Sçhopenhauer. Wagner en demeura ébloui. Du premier coup,
le philosophe de Francfort l'avait conquis et subjugué. L'em-
prise dura jusqu'à la fin de sa vie.
La nouveauté de la philosophie de Sçhopenhauer pour son
temps, son succès légitime provient de ce qu'elle fut une tran-
sition entre les philosophies qui fondent la connaissance sur le
pur raisonnement (telles que Hegel, Kant et les matérialistes
Bûchner et Moleschott) et une philosophie fondée sur l'in-
tuition directe des choses. « En réalité, toute vérité et toute
sagesse réside dans la contemplation, » dit Sçhopenhauer.
Cette contemplation de l'univers, aidée de l'intuition, fait devi-
ner à l'esprit humain les archétypes de tous les êtres qui se
cachent derrière leurs imparfaites copies matérielles. De là la
supériorité du grand art, qui voit î'àme des choses et leur
ensemble, sur les sciences particulières, qui ne voient que leur
apparence et leur détail. Telle la partie profonde et féconde de
Sçhopenhauer. Sa partie superficielle et stérile réside dans sa
définition de « la chose en soi » ou de « la volonté de vivre »
conçue comme principe de l'univers. Son erreur consiste à voir
dans l'instinct aveugle l'origine du grand Tout, alors qu'il n'est
qu'une des manifestations inférieures de la nature de l'homme.
Son étroitesse est de refuser à l'univers le principe de sagesse
inhérent à l'Ame et à l'Esprit, qui sont les modeleurs de tous
les mondes petits et grands. De là le pessimisme primordial et
final de ce philosophe. Le monde, pour Sçhopenhauer, est
mauvais en principe et ne peut aboutir qu'au mal et à la souf-
france. Il ne devient supportable que par la pitié et par l'art.
Le seul moyen de le rendre parfait serait de le supprimer pour
arriver à l'inconscience finale. Sombre conclusion de belles
prémisses ; un portique de marbre donnant sur un abîme noir et
sans fond, voilà cette philosophie. En somme, Sçhopenhauer est
platonicien en esthétique, bouddhiste en morale et presque ma-
térialiste en métaphysique.
Il est facile de voir ce qui séduisit Wagner dans ce système^
Il y trouvait des argumens pour son esthétique et une confir-
mation de ses ex;périences intimes. La souveraineté de l'intui-
tion par rapport aux autres facultés répondait à ses propres per-
ceptions. La supériorité de l'art sur la science et la religion
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l'idée mystique dans l'œuvre de richard WAGNER. 879
flattait son orgueil. Enfin la définition géniale de la musique
comme une métaphysique inconsciente, comme une expression
concentrée de l'âme du monde, acheva de le charmer. Il adopta
aussi le pessimisme du philosophe, et sa grande œuvre de cette
période en porte la trace, mais nous verrons combien elle dé-
passe la philosophie de Schopenhauer par les idées qu'elle ren-
ferme et par l'esprit qui s'en dégage.
J'arrive donc à V Anneau du Nibelung, construction centrale
et colossale de l'œuvre wagnérienne, pour tâcher d'en tirer la
quintessence ésotérique. Les quatre drames de la tétralogie,
VOrdu Rhin, la Walkyrie, Siegfried, le Crépuscule des Dieux, qui
forment un tout indissoluble, nous offrent en réalité le spec-
tacle d'une cosmogonie. Car nous passons du monde des dieux
et des demi-dieux à celui des héros et des hommes. Chemin
faisant, nous entrons dans le laboratoire du Cosmos, car nous
voyons la naissance de l'homme dans la pensée divine, nous
suivons sa destinée tragique, et avec sa fin nous entrevoyons
aussi la fin des Dieux. Nous assistons donc à la création et à la
fin d'un monde. De l'œuvre gigantesque je ne veux détacher ici
que les idées maîtresses, qui se personnifient dans Erda, dans
Wotan et dans Brunhilde.
Dans l'Or du Rhin, où s'échafaude la hiérarchie des forces
en action dans l'univers, esprits de Tonde et du feu, de la terre
et du ciel, nous voyons le mal entrer dans le monde avec l'or
forgé par le pouvoir de la haine. Les dieux eux-mêmes en sont
complices, car ils ont eu besoin de l'or pour payer le travail des
géans, constructeurs du Walhalla. A ce moment, une déesse
inconnue,^ d'une beauté grave, apparaît dans une caverne et dit
au maître des dieux, Wotan, ces paroles solennelles:
Je sais comment tout était, — comment tout devient, — et je sais aussi
comment tout sera. — Je suis la Mère primordiale — du monde éternel.
Tout ce qui est — finit. — Un sombre crépuscule menace les dieux.
— Laisse, laisse Tanneau I
Idée transcendantalement ésotérique : Erda représente l'Ame
du monde, manifestée par l'Ame de la terre. Elle se dit << la
Femme éternelle, la Sagesse originaire, la Dormeuse voyante. »
En elle résident les Archétypes, les modèles de tous les êtres,
d'après lesquels travaillent les dieux dans l'éternelle élaboration
des mondes. Cette idée d'une ftme universelle, contenant les
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880 REVUE DES DEUX MONDES.
principes de tout, antérieure à tous les dieux particuliers, qui
travaillent dans une sphère déterminée, est certainement une
des plus profondes conceptions de la doctrine ésotérique.
Wagner Ta merveilleusement pressentie et formulée. C'est avec
Erda que Wotan engendrera Brunhilde, la femme héroïque et
sachante, comme si le poète avait voulu nous dire que T&me
humaine est la filtration quintessenciée de Tftme universelle et
son résumé conscient.
La lutte entre Wotan et sa fille, entre le Dieu créateur et
Tâme consciente, fait le fond de la Walkure. Ici Wagner a creusé
d'une façon singulière l'un des grands arcanes des mythologies
aryennes. Dans toutes ces mythologies, nous rencontrons la
lutte du Dieu créateur avec. les esprits inférieurs, qui sont géné-
ralement les esprits du feu ou les esprits lucifériens, au sujet de
l'homme qu'ils se disputent. Dans la mythologie hindoue, c'est
la lutte dîndra et des Asouras. Chez les Persans, c'est la lutte
d'Ormuz et d'Arimane. Chez les Grecs, c'est la lutte de Jupiter
avec les Titans. Dans la tradition judéo-chrétienne, elle est à
peine indiquée, mais se trahit néanmoins dans la lutte de Jéhova
et de Lucifer. Toujours le Dieu créateur veut maintenir la
créature sous son joug, tandis que son ministre, l'ange rebelle,
le démon veut l'affranchir, lui donner les pouvoirs divins avec
la connaissance et la liberté, et par eux le pouvoir de créer à
son tour, de devenir dieu lui-même à sa façon, c'est-à-dire une
ftme inmiortelle participant à la divinité.
L'originalité de Wagner, en reprenant ce thème avec les
moyens agrandis de son art synthétique, consiste dans le fait
d'avoir transporté le conflit initial dans la conscience m6me du
Dieu créateur et de nous avoir montré les conséquences de cette
lutte intérieure dans la destinée de sa progéniture qui se révolte
contre lui. — Wotan, qui rêve le héros libre, s'est uni à une
simple mortelle. De cette union clandestine est né un couple de
jumeaux. Séparés dèsieur enfance par des hordes barbares, ils
se retrouvent plus tard et s'aiment d'amour. L'homme errant et
désespéré trouve l'épée victorieuse que leDieu a cachée pour lui
dans un tronc d'arbre et enlève sa fiancée au joug d'un maître
détesté. Wotan veut soutenir son fils jusqu'au bout, mais sa
femme Fricka (la Junon Scandinave) lui démontre sans peiae
que ce prétendu héros n'est pas libre, qu'il n'agit qu'en instru-
ment docile sous l'instigation de son père. Wotan suivra-i-il
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l'idée mystique dans l'œuvre de richard WAGNER. 881
Télan de sa sympathie et son désir ardent du nouveau, de Tin-
connu, ou bien se conformera-t-ilà la loi qu'il a établie lui-
même? Il prend ce dernier parti. Mais Brunhilde, la compagne
intrépide de ses combats, la confidente de ses desseins les plus
secrets, Brunhilde, Tâme consciente du grand amour, ne peut
s'y décider. Après avoir vainement essayé de donner la victoire
à Siegmund, doht Wotan brise l'épée avec sa lance, elle enlève
la femme du héros mort sur son cheval et la cache dans uncr
forôt impénétrable. Elle sait que la malheureuse est enceinte et
que là elle mettra au monde le plus fier des héros, — Siegfried,
— l'homme libre.
Alors s'engage le combat entre le dieu irrité et sa fille, qui
s'est Réfugiée au milieu de ses sœurs alFolées, dans un bois de
sapins, au sommet d'une montagne. Wotan furieux, qui che-
vauche la tempête, fond sur Brunhilde au rocher des Walkures, *
l'accable de son mépris et la fait tomber demi-jinorte à ses pieds
en lui annonçant qu'il l'endormira sur place et qu'elle sera la
proie du premier venu. •
Tu n'es plus la vierge de mon désir ; car tu as désiré contre moi. Tu
,n'es pins la vierge au bouclier; car tu as brandi ton bouclier contre ino,i.
Tu n*es plus la Walkuretiui choisit les destinées; contre moi tu as choisi le
destin. Tu n'es plusTexcitatrice des héros; car tu as excité les héros contre
moi... Dis-toi toi-même ce que tu es encore!
La réponse de Brunhilde dévoile toute la grandeur de son
ftme:
Brunhildk. — J*ai exécuté ton ordre tel que tu me l'as donné lorsque
tu étais le maître du cçmbat, lorsque Fricka ne t'avait pas encore rendu
étranger à toi-même. Je ne suis pas savante, mais je savais une chose : que
tu aimais Siegmund. J'entendis la détresse sacrée du héros, la plainte de
ce vaillant résonna dans mon cœur, la douleur éternelle du plus libre
amour, le défi tout-puissant du désespoir. Et mon cœur palpita au plus pro-
fond de moi-même. Étonnée et craintive, je rougis de honte. Je ne pouvais
plus penser qu'une chose .'servir le héros, partcf^er la victoire ou la mort
avec Siegmund. Quel autre destin pouvais-je choisir? Je suis restée fidèle à
Celui qui m'a inspiré Tamour pour le héros.
Voilà pourquoi j'ai bravé ton commandement.
Wotan. — Si ton humeur est si légère, sois donc la proit du premier
Tenu qui trouvera la dormeuse au bord de la route.
Brunhilde. — Ne déshonore pas ainsi l'éternelle moitié de toi-même!...
Si le sommeil vainqueur doit m'enchaîner, ne m'abandonne pas, comme
une proie facile, au lâche. Que la dormeuse soit protégée par un puissant
épouvantail. Que seul un héros libre et sans crainte puisse me trouver sur
TOME XLVII. — 1908. 56
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j^n'^^iiiji.^P^ipi
882 REVUS DES DEUX MONDES.
ce rocher!... Qu'à ton commandement jaillisse un feu. Qu-il roule comm»
une mer ses flammes vivantes autour du rocher. Que sa langue lèche, que
sa flamme dévore le lâche audacieux qui tenterait d*esca)ader la roche
flamboyante !
A ce cri de la Walkure, Wotan a reconnu sa fille. Il est
vaincu. La vierge aimante remporte sur le Dieu inflexible, la
puissance de TAmour sur la loi rigide. Résohi à l'inévitable
séparation, mais ébranlé jusqu'au fond de son être, le dieu du
Walhalla ouvre ses bras à Bninhilde. Elle s'y laisse tomber;
il Vy presse pour la dernière fois. Apres un long et doulou-
reux regard dans ces yeux aimés qu'il ne reverrâ plus, il
les scelle de ses lèvres et plonge 'sa fille dans un sommeil
magnétique, profond comme la mort. Endormie par le baiser
d'un Dieu, elle ne se réveillera que sous le baiser d'un héros.
'Alors elle ne sera plus déesse, mais femme. Ceci est peut-être
le moment le plus sublime de ce drame grandiose de la Tétra-
logie, celui où le divin et l'humain se fondent d'une puissante
et chast# étreinte. La symphonie qui l'accompagne en exprime
l'ivresse de sa magie enveloppante. Le motif enchanteur du
sommeil se répand en larges ondes sur le feu vivace et crépi-
tant. Il le dompte sous la caresse de son rythme impérieux et
doux. A la fin, éclate une fanfare héroïque, et conune un géant
se dresse, sur la mer de flammèches éthérées, le motif triomphal
du héros futur, de l'é veilleur de la Walkure.
Un tel tableau, accompagné d'une telle musique, n'a pas
besoin de commentaire. Mais il importe ici de préciser le sens
ésotérique de l'antique légende Scandinave si puissamment élar-
gie par la vision vibrante de Wagner. Qu'est-ce que ce feu dont
Wotan entoure la vierge guerrière comme d'un rempart pour la
défendre ? II a plusieurs sens. Le feu, personnifié dans le drame
par le dieu Loge, représente le feu principe, qui est un des élémens
essentiels de la créatioy, feu éthéré et subtil, dont le feu phy-
sique n'est que la résultante sur le plan matériel. Ce feu qui
entoure la vierge Brunhilde, la déesse devenue femme, ou,
pour parler plus clairement, l'âme qui s'incarne dans le corps
physique, devient ici Vaura humaine, le rayonnement du corps
astral qu'aperçoivent les voyans, avec ses colorations multiples
et changeantes qui correspondent au jeu des passions et des
sentimens. Cette aura agit magnétiquement même sur ceux qui
ne la voient pas. Elle est le principe des antipathies et des sym-
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l'idée mystique dans l'œuvre de richard WAGNER. 883
pathies involontaires. On imagine donc aisément que, chez une
nature aussi forte que Brunhilde, Vaura donnera la sensation
d'un feu dévorant et qu'un homme sans peur osera seul la bra-
ver par la puissance de son désir. Telles sont, pour l'occultiste,
les concordances psychiques et cosmogoniques du mythe et de
la grande poésie avec la science.
Cette scène finale de la Walkure fait penser à Tincamation
d'une âme, aperçue d'une sphère supraterrestre et dirigée par
un puissant esprit. Elle produit un effet d'ordre magique, une
émotion surhumaine que le spectateur impressionnable traduit
souvent par ces mots : « Je me suis senti transporté dans un
autre monde. » J'ai tâché de montrer le pourquoi de cette im-
pression unique dans le théâtre moderhe. De ce tableau si pro-
fondément ésotérique passons à la dernière scène du Crépuscule
des Dieux^ qui forme la conclusion de la Tétralogie et nous pré-
sente la mort de l'héroïne. Ici Schopenhauer a imprimé son
sceau. C'est peut-être le seul endroit de l'œuvre de Wagner, où
le poète ait vraiment subi le philosophe. Brunhilde, trahie par
Siegfried, l'a fait tuer par Hagen et jette une torche allumée
dans le bûcher du héros, où elle va se précipiter elle-même.
Alors d'une voix solennelle elle annonce l'incendie du palais
des Dieux. Ils vont finir avec elle. Mais la femme consciente,
qui maintenant a vu le fond des choses à travers sa douleur,
proclame devant tous son testament.
Brunhilde. — La race des Dieux a^passé comme un soufOe. Je laisse le
monde sans guide. Mais je lègue aux hommes le pur arcane de ma science
sacrée. Ni la terre, ni l'or, ni maison, ni cour, ni pompe seigneuriale, ni
les liens trompeurs des pactes humains, ni la dure loi des moeurs bypo-
crites — ne donnent le bonheur. — Dans la peine et U joie, il n'est de féli-
cité — que dans l'Amour ii) !
Cette fin est saisissante et dramatique, mais elle n'offre à
l'humanité future d'autre perspective que l'anarchie. Quoi? Dans
le raccourci grandiose de ses quatre drames, le poète nous a fait
(i) L'influence de Schopenhauer est d'autant plus évidente dans ce morceau,
que, dans la première version de l'œuvre, la Mort de Siegfried, publiée au tome îî
des Œuvres complètes^ Brunhilde tient un tout autre langage. Là elle annonce
qu'après avoir été consumée par le feu avec Siegfried elle le présentera à Wotan
et qu'ainsi le héros, l'héroïne purifiés délivreront le Dieu de la malédiction qui a
pesé sur lui et sur eux. Or cette conclusion date d'une épocpie où Wagner ne con-
naissait pas encore Schopenhauer.
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"^'^'W^.
884 REVUE DE8 DEUX MONDES.
pressentir toute révolution planétaire. De sa main de Titan, il i
fait sortir l'homme et l'$îne humaine d'un monde de splendeui
et de vérité. Il les a ci^iltis dans la pensée même du Dipu créa-
teur et dans le rêve de l'âme universelle, il les a pelm et mou-^
lés dans le fleuve des élémens pour les conduire à leur sommet
de conscience et de fierté, — et tout cela n'aurait servi qu'à les
engloutir dans le néant ? On nous dit que tous les dieux sont
morts, que tous les cadres s'écroulent, qpie vaines sont toutes les
lois et vains les pactes et les sermens, et on ne laisse surnager,
— sur ce chaos de destruction, — que l'amour sans guide, sans
soleil et sans Dieu ? Le mythe Scandinave parlait lui aussi d'an
Crépuscule des Diettx^ mais il les fait renaître et les transfigure
dans un nouveau Wallfalla, avec une autre terre et d'autres
cieux. Il suffit de formuler la conclusion de la cosmogonie
wagnérienne, pour se dire que Wagner ne l'a pas écrite avec sa
conscience supérieure de poète-voyant, mais avec sa conscience
inférieure de penseur désespéré, influencé par Schopenhauer.
Car c'est bien là le dernier mot de cette philosophie pessimiste.
A ses yeux le monde et l'humanité ne sont qu'un perpétuel et
fatal avortement, et^ la seule espérance est de mourir en beauté
pour ne plus être après...
L'auteur de Lohengrin, le créateur de cette magnanime
Bmnhilde, pouvait-il en rester là? Nous allons le voir rebondir
de ce gouffre et gravir sa dernière cime avec ParsifaL
m. — LA PÉRIODE CURÉTIENNE. — « PARSIFAL »
Après son établissement à Bayreuth et l'inauguration de
son théâtre jusqu'à sa mort (de 1876 à 1883), Wagner est repris,
plus que jamais, par l'inquiétude philosophique. Du paganisme
pessimiste il revient au christianisme et à ses espérances conso-
lantes. La question religieuse, l'avenir de l'humanité, ces pro-
blèmes l'assaillent et le tourmentent (1). Mais le philosophe
hirsute, à l'œil aigu, à la bouche amère, Schopenhauer est tou-
jours là. Il lui chuchote à l'oreille ses terribles maximes:
a L'homme est une hôte sauvage. — L'espérance est la folie du
cœur. — Au lieu d'identifier la nature avec Dieu, comme les
(1) Voyez Art et Religion, Héroïsme et Christianisme, etc., dans le tome X des
CEuvres complètes.
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l'idée mystique dans l'œuvre de richard WAGNER. 88?
panthéistes, on ferait bien mieux de l'identifier avec le diable. »
Contre ces dogmes affligeans la nature intime de Wagner pro-
teste. Il s'ingénie à les réfuter, il se chagrine l'esprit pour trou-
ver des argumens. Finalement, il s'arrête à celui-ci : « La néga-
tion delà volonté de vivre suppose le plus haut degré d'énergie, »
et « celui cpii connaît son mal est maître de son salut. » Faible
consolation, car, pour guérir d'un mal, il ne suffit pas de le
connaître, il faut encore trouver lo remède. Or Wagner avoue
maintenant que l'art à lui seul ne peut suffire à la régénération
de l'humanité. Elle ne pourrait s'o.pérer, dit-il, que sur la base
d'une vraie religion. Et cette religion, non seulement il ne la
voit pas dans notre/ religion corrompue, mais il ose à peine
l'espérer pour l'avenir. C'est que, pour croire à la régénération
de l'humanité, il faudrait réédifier ce monde divin qu'il avait
fait crouler d'une poigne si formidable dans le Crépuscule des
Dieitx, Mais, ce dont le penseur est incapable, le poète-musicien
le tentera dans Parsifal, et ce sera la dernière, mais éclatante
victoire du voyant intuitif sur le raisonneur impuissant.
Qu'est-ce donc que Parsifal? Un retour à la légende du
Grimai et, par elle, à l'idée de l'initiation. Seulement, au lieu de
nous montrer le temple de loin, en perspective, il va pénétrer au
cœur du sanctuaire. Car Parsifal nous présente le drame même
de C initiation en trois actes : l*'' acte : la Préparation ; II* acte :
y Épreuve; 111® acte : V Illumination et la Maîtrise.
L'enfant a été élevé dans un désert, au fond d'une forêt. Sa
mère Herzeleide (traduction allemande du nom significatif de
Douloureuse qu'elle porte dans les romans français) l'idolâtre et
le garde jalousement. Son fils grandit dans la solitude, au mi-
lieu des oiseaux et des bêtes du bois; il ne sait rien du monde et
des hommes. Elle espère qu'ainsi il n'ira pas, comme son père
Gamuret, se faire tuer dans les combats d'aventure. Mais nul
n'échappe à sa destinée, et tout ce qu'on fait pour la fuir vous y
rejette plus violemment. Rien ne peut empêcher l'adolescent
d'obéir à son besoin d'action. Ayant rencontré un jour des che-
valiers aux armures étincelantes, il veut les suivre et devenir
comme l'un d'eux. Pris du désir de la gloire, il quitte sa mère
éplorée sans autre arme que son arc et ses flèches. Parsifal est ^
« le simple et le pur, » mais cette appellation, qpie l'oracle du
temple donne à son roi futur, ne dit pas toute la nature de Par-
sifal. Avec l'innocence et le courage, il a le don de la pitié ou
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886 REVUE DES DEUX MONDES.
de la sympathie. Elle va chez lui jusqu'au pouvoir de revivre en
lui-même la souffrance des autres et d'en percevoir la cause. Cette
faculté renferme donc en germe la compréhension. Bien au delà
des sensations physiques et bien au-dessus de la raison, elle
remonte aux sources spirituelles de Tàme. Elle devient ainsi le
germe de Vintuition et de la clairvoyance, par suite le moyen
\ essentiel de l'initiation aux vérités suprasenSibles. Voilà ce que
I Wagner montre admirablement dans la manière dont il nous
présente son héros. Lorsque Parsifal, ignorant encore de tout,
arrive dans le domaine du Graal, il tue innocemment un cygne
d'un coup de flèche. Gurnemanz, le gardien du temple, lui montre
Toiseail mourant, son plumage de neige taché de sang et son
regard brisé. Parsifal ému détourne la tête, brise son arc et le
', jette avec horreur. C'est sa première révélation, car c^est, dans
/ son ftme juvénile, le premier frémissement de Tftme universelle
qui relie tous les êtres. Gurnemanz l'emmène dans le temple
et le fait assister à la cérémonie du Saint-Graal. Le novice étonné
entend le son des cloches profondes, il voit les chevaliers vêtus
de blanc arriver sous la coupole, il voit le sang du Christ re-
luire dans la coupe de cristal et inonder de ses rayons l'assem-
blée des preux. Parsifal, comme emporté dans un rêve, ne com-
prend pas. Mais lorsque le roi Amfortas, le roi indigne de sa
fonction parce qu'il est impur, pousse sa plainte désespérée, le
nouveau venu porte subitement la main à son cœur qui se
contracte sous Tétreinte d'une souffrance inconnue. La céré-
monie terminée, le bon gardien demande à l'intrus s'il a
compris ce qu'il a vu. Parsifal hoche la tête et Gurnemanz déçu
le chasse avec humeur du temple. Mais le spectale merveilleux
qui s'est imprimé dans l'âme du jeune homme et la secousse
de tout son être qu'il a ressentie devant la douleur d'Âmfortas
seront le principe de son initiation.
Le second acte, celui de VÉpreuve, se passe dans le château
de Klingsor, qui s'oppose h la forteresse du Saint-Graal conmie
un repaire de magie noire, de volupté et de perdition. Il nous
met en face du magicien pervers et de la séductrice Kundry. Cette
Kundry est une des plus vivantes et des plus originales créations
de Wagner, une de celles qui révèlent le mieux la profondeur de
sa divination ésotérique. Elle a deux personnalités, deux âmes
opposées qui alternent l'une avec l'autre, et lui font mener tour
à tour deux existences absolument contraires. Tantôt, sous l'em-
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W'
l'idée mystique DAW8 l'œUVBE DE RICHARD WAGNER. 887
pire du mauvais magicien, qui sait la capter et la faire servir à
ses desseins, elle se livre éperdument à ses instincts de volupté
et de séduction. Alors superbe, caressante, irrésistible, elle fait
tomber les jeunes chevaliers du Graal dans ses filets. C'est elle
qui a séduit Amfûrtas et qui a permis ainsi à Klingsor de lui
ravir la lance sacrée. C'est elle qui est chargée de séduire Par-
sifal, le plus redoutable ennemi de Klingsor, parce qu'il est
innocent et pur. Toutefois Kundry n'est ni une courtisane vénale,
ni une passionnée vulgaire. A travers ses amours successifs elle
aspire à la délivrance. Elle sent instinctivement qu'elle ne
trouverait son salut que par celui qui saurait lui résister. Elle le
cherche sans le trouver. Devant elle, devant ses charmes, tous les
hommes sont faibles et lâches. Le plaisir d'en triompher s*accom-
pagne chez elle de mépris. Quand elle les voit sans force, épuisés
à ses pieds, elle est prise d'un fou rire. Puis viennent, aigus
comme des flèches, le remords et le repentir. Alors, changeant
de costume, d'humeur et de vie^ elle va servir les chevaliers du
Graal en un sauvage vêtement de bohémienne, leur apportant
des herbes et des baumes. Elle obéit ainsi à un besoin secret de
réparer le. mal qu'elle a fait. Cela dure un temps, puis son autre
nature la reprend, le sauvage désir, le besoin de tout oublier
dans la sensation. Elle a beau lutter; un sommeil léthargique
la terrasse. Le mauvais magicien en profite pour la ressaisir.
Quand elle se réveille, elle est en son pouvoir et prête à recom-
mencer son ancienne vie par une aventure nouvelle.
Cette conception serait remarquable à elle seule conmie une
mise en œuvre de la personnalité double et de la subconscience,
récemment étudiées par la psychologie expérimentale,mais insuf-
fisamment élucidées par elle parce qu'elle en ignore les causes.
Or, ce sont précisément ces causes que Wagner met en lumière.
Il suppose que cette double nature vient des existences anté-
rieures de Kundry et le dit clairement. Dès le premier acte,
Gùrnemanz suggère aux jeunes chevaliers qui raillent la bohé-
mienne et lui trouvent des airs démoniaques : « Elle expie peut-
être ses vices d'autrefois. » Pour la réveiller, au second acte,
Kling)9or l'évoque avec les noms qu'elle portait dans d'autres
existences. « Hérodiade, Stryge et Rose d'enfer. » Enfin, Kundry
se souvient elle-même d'un moment capital d'une de ses vies
antérieures, et ce moment incisif est l'axe de toute son évolu-
tion. Quand elle veut poursuivre Parsifal, dans le jardin des
Digrtizedby Google
888 REVUE DES DEUX MONDES.
Filles-Fleurs, après avoir essayé vainement de tous ses sorti-
lèges, elle finit par lui ouvrir son cœur dévasté.
KuNDRY. — ... Oh! si tu connaissais lamalédiclionqui me chasse à travers
la veille et le sommeil, à travers la mort et la vie, la peine et le rire, qui me
jette sans cesse à de nouvelles douleurs et me torture sans fin à travers
l'existence. Je l'ai vu — Lui — Lui — et j'ai ri... Alors son regard m'atteignit.
— Et maintenant je cherche de monde en monde à le retrouver... Au plus
fort de la détresse, je crois sentir l'approche de son œil, — et ce regard se
poser sur moi I...
Or Lui, c'est le Christ. La musique le dit avec une force
poignante en ramenant le thème douloureux et tendre, qui
signifie, dans toute Tœuvre, la souffrance de Thomme-dieu.
Peut-on être plus transparent? C'est à travers les dernières pro-
fondeurs de la sensibilité et de la conscience que Wagner revient
ici à ridée de la réincarnation, qui, depuis deux mille ans, avait
disparu de la religion et de la philosophie occidentale et qui re-
parait aujourd'hui, de tous côtés, avec tant de force parmi
nous. Oui, l'explication du caractère de Kun dry est dans ses vies
antérieures, dans son double Aarma pour me servir de l'expres-
sion sanscrite, dans les flux et les reflux violens du mal et du
bien qui luttent en elle.
Pourquoi Parsifal trouve-t-il la force de résister à la tenta-
trice, quoique le charme de la volupté et de la femme l'ait fait
tressaillir? Est-ce par une règle de morale abstraite? Est-ce
pour obéir à un dogme ? Non, c'est parce qu'en recevant le baiser
de Kundry, il a eu, avec la révélation de la volupté, la révélation
de la douleur d'Amfortas qu'un tel baiser a rendu infidèle à sa
mission et livré sans défense au coup de Klingsor qui le blesse
avec sa propre lance. Parsifal maintenant sent brûler dans son
propre cœur la blessure du roi malade et n'aura ni cesse ni re-
pos avant de l'avoir guéri. Il a surmonté la tentation parce que
la sympathie pour la soufl'raûce humaine a été plus forte que le
désir de la chair. Par cette domination sur soi, par cette force
conquise, « le simple et le pur » aura le pouvoir de sauver en
môme temps Amfortas, le roi déchu et Kundry, la femme pas-
sionnée, qui assouvira enfin son éternel désir dans un amour
infini, lorsqu'elle rendra l'âme aux pieds de son vainqueur cou-
ronné, dans le temple du Graal.
Dans le dernier acte de Parsifal^ celui de la révélation pro-
prement dite, je ne relèverai que les deux scènes les plus carac-
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LflDÉE MYSTIQUE DANS l'œUVRE DE RICHARD WAGNER. 889
téristiques, parce qu'elles expriment deux pensées essentielles
du christianisme ésotérique : celle connue sous le nom de
charnie du Vendredi saint et la scène finale de Tillumination du
temple par la colombe mystique.
Quand Parsifal, devenu conscient de lui-même et transformé
par de longues épreuves, a trouvé Kundry repentante près de la
source sacrée, après qu'il Ta baptisée d'eau pure et que Gurnc-
manz l'a sacré lui-même roi du Graal, avec Thuile parfumée Je
cette nouvelle Madeleine, prosternée aux pieds de son sauveur,
une mélodie d'une extrême suavité s'épanche de l'orchestre. Les
fleurs de la prairie embaument sous la rosée, et, toutes rayon-
nantes d'une grâce nouvelle, ont Tair de regarder le groupe mer-
veilleux. Le vieux gardien du Graal s'écrie : « Ce sont les larmes
du repentir qui couvrent la pelouse, et sous cette rosée l'herbe
et la fleur relèvent la tête. Toute créature aspire au Rédemp-
teur et tressaille de joie devant l'homme purifié. » Il y a dans
cette scène et dans cette mélodie un sentiment ineffal)le de la
résurrection de l'âme par Tamour divin et de Tinfluence régéné-
ratrice que l'homme en possession de toutes ses puissances
exerce non seulement sur ses semblables, mais encore sur tous
les êtres. Il est remarquable que cette scène fut la première
écrite de tout le drame, paroles et mélodie, comme une inspi-
ration spontanée et non préméditée par le poète-musicien, pen-
dant une radieuse matinée de Vendredi saint à Zurich. Car cette
idée d'une résurrection de Tâme, dès cette vie, et d'une trans-
formation de toute la nature par l'Amour universel, est la
grande nouveauté apportée par le christianisme dans le monde
et ajoutée aux révélations précédentes.
La colombe blanche qui descend de la coupole du temple et
vient planer, à la fin du mystère, sur la coupe du nouveau roi
du Graal, où fulgure le sang du Christ, est le symbole connu du
Saint-Esprit, de l'antique Sophia, ou de l'inspiration d'en haut.
En éclairant le sanctuaire de sa lumière merveilleuse, il reprend
ici le vrai sens que lui ont donné les instigateurs primitifs do
la légende du Saint-Graal. Il veut dire que cette inspiration et
cette sagesse ne peuvent agir d'une manière féconde sur l'huma-
nité que par un groupe organique d'initiés consciens et consti-
tuant le temple spirituel. Au moment où la lumière blanche qui
émane de la colombe atteint son plus haut degré d'intensité,
illuminant le sanctuaire et rassemblée, un chœur invisible
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890 REVUE DBS DEUX MONDES.
chante ces paroles : « Rédemption au Rédempteur! » Cela veut
, dire que Tesprit du Christ n'est pas toujours où sont ses repré-
sentans officiels. Lorsque la tradition languit et se dessèche en
leurs mains, l'inspiration passe ailleurs. Le vrai temple est là
àix régnent la lumière, la liberté, l'amour et l'espérance. Il est
là où la nature humaine s'épanouit dans sa pleine harmonie et
pousse ses rameaux divins sous la garde de la Sagesse et de la
charité. C'est donc au temple intellectuel et spirituel de l'initia-
tion qu'ont pensé ceux qui ont lancé dans le monde la légende
du Saint-Graal. C'est aussi ce temple que Wagner a glorifié
dans ParsifcU avec son génie divinateur. Nous pouvons ajouter
que c'est celui qu'il s'agit aujourd'hui plus que jamais de recon-
struire sur des bases nouvelles.
Résumant les aperçus rapides de cette étude je dirai : Wagner
offre l'exemple rare d'un artiste dont l'inspiration éruptive et
souveraine l'emporte toujours sur les idées préconçues de son
temps et sur ses propres doutes. Par là, il a ouvert des brèches
lumineuses à travers le rempart épais du matérialisme contem-
porain sur le vaste royaume de l'âme et de Fesprit. Par là, il a
pressenti l'ésotérisme chrétien, qui, en se reliant à l'idée promé-
Ihéenne de la Grèce et à la sagesse antique de l'Inde, annonce une
ère nouvelle à l'humanité.
Edouard Schuré.
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LES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES
DE CONSOMMATIO>
De toutes les institutions sociale», les Sociétés coopératives
de consommation sont peut-être les moins connues du public.
Il est vrai que leurs membres, ne descendant pas dans la rue,
ne nécessitant jamais le déploiement de forces policières, ont
rarement épouvanté les « bourgeois. » On se condamne à l'obscu-
rité quand on est si tranquille.
Cependant, l'intérêt et l'avenir d'une œuvre sociale ne se me-
surent pas toujours au bruit qu'elle fait dans le monde. Organe
nouveau et original de la distribution économique, la Société
coopérative de consommation est, par elle-même, digne d'être
observée. Mais comme elle est administrée ordinairement par
des ouvriers ; comme le succès de ses opérations exige une direc-
tion habile et une forte discipline intérieure, elle peut fournir,
par surcroît, une indication précieuse sur les aptitudes direc-
trices de la classe ouvrière. Il ne faut pas dédaigner un tel en-
seignement; car il nous permettra de préjuger les capacités
dont la classe ouvrière serait pourvue, le jour où une révolu-
tion, lui attribuant tous les pouvoirs, lui imposerait l'obligation
d'organiser le travail dans toute l'étendue de la nation, confor-
mément à la doctrine collectiviste. A ce titre, il n'est pas de
champ d'observation plus propice que la Société coopérative de
consommation. Il n'en est pas non plus de moias exploré.
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:^*^'jy'w^
892 BEVUE DES DEUX MONDES.
Les sociétés coopératives de consommation ont pour but
d acheter des mai*chandises en gros, et de les revendre au détail
à leurs adhérens (1).
On a coutume de dire, dans le public, qu'elles vendent « au
prix de revient. » Cette expression familière dissimule une équi-
voque, qu'il importe de dissiper. Le « prix dô revient » d'une
marchandise ressort du prix d'achat, accru de la part corres-
pondante des frais généraux. Il est déjà clair que le prix de
. ven^e, môme rectifié par la distribution semestrielle des bonis,
ne peut lui être rigoureusement égal; car, alors même que la
loi ne l'imposerait pas, il est toujours prudent de constituer un
fonds do réserve, alimenté par une part des bonis. Mais il ne
s'agit pas seulement de vendre sensiblement au prix de revient;
il s'agit d'effectuer les achats de manière à obtenir le meilleur
prix de revient. Or, suivant l'habileté, suivant la méthode, le
prix de revient peut varier à l'infini.
En s'associant, par exemple, les unes aux autres, pour for-
mer ime fédération d'achats, un « magasin de gros coopératif, »
devenant ainsi capables d'acheter des marchandises en quantités
considérables, les sociétés coopératives obtiendraient, auprès des
producteurs, des conditions beaucoup plus favorables que si cha-
cune d'elles demeurait isolée. Oui; mais cette Fédération! cette
(c Société de Sociétés » exige dès capitaux; de là de nouveaux
prélèvemens que chaque société devra effectuer sur les bonis,
sous une forme plus ou moins directe, avant de les répartir.
J'arrête là l'exposition de la doctrine « coopératiste ; >» mais
on pense bien que la « Fédération, » lasse de payer un tribut
aux producteurs, voudra plus tard produire à son tour, créer
des manufactures, des minoteries « fédérales, » et c'est simple-
ment à la conquête de la terre que les apôtres de la coopération
veulent nous conduire. Leur système, qu'ils présentent comme
une solution élégante de la question sociale, aboutit à une sorte
de collectivisme pacifique et facultatif.
Ne raillons point leur ingénuité ; ne prenons pas à la lettre
la théorie coopératiste; n'y voyons qu'une « idée-limite, » pré-
(1) Le régime légal des coopératives est celui de la Société civile, ou de la
Société anonyme (loi du 24 juillet 1867). L'apport social de chaque membre est
ordinairement de 25 ou 50 francs, exceptionnellement de 100 fruncs; personne ne
peut prendre plus d'une « part, » et personne ne possède plus d'une toIz anx
Assemblées générales.
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LES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES DE CONSOMMATION. 893
destinée à un déchet inévitable. Cependant, quel que soit le
terme, plus ou moins éloigné, où devra s'arrêter l'activité coo-
pérative, un fait subsiste, c'est que les sociétés de consommation
sont incitées à le reculer le plus possible, dans Tintérèt bien
entendu des consommateurs associés. Pour s'assurer dans l'ave-
nir le meilleur « prix de revient, )> il ne faut pas, dès le début,
exiger le prix de revient ; il faut savoir attendre.
Les coopérateurs tendront donc d'autant plus rapidement
vers leur but, qu'ils auront réussi à dominer plus longtemps le
désir naturel du bon marché immédiat. Selon le degré d'éduca-
tion auquel ils seront parvenus, ils souffriront que l'écart entre
le prix de revient et le prix de vente soit plus ou moins sen-
sible. Mais un écart s'impose, et les bonis ne doivent pas être
intégralement distribués.
On dit encore, assez communément, que la coopération est
(c bonne pour les ouvriers : » c'est amoindrir singulièrement sa
portée sociale. Si l'on considère les simples avantages qu'une
société coopérative peut procurer immédiatement à ses membres,
l'importance de ces avantages apparaît d'autant plus sérieux,
que le nombre des associés est plus considérable. 11 semble donc
bien que la société doive favoriser son accès à tous les consom-
mateurs, conservateurs ou socialistes, riches ou pauvres, « bour-
geois » ou ouvriers. Et ce n'est pas seulement le nombre des
participans qui importé, c'est la diversité de leurs aptitudes, qui
se complètent pour assurer la meilleure conduite de l'entreprise.
Enfin, en les réunissant heureusement, dans uue collaboration
quotidienne, pour la satisfaction d'intérêts visiblement sem-
blables, l'Association garde, au proQt de tous, toute sa valeur
éducative. La Société coopérative n est donc ni « bonne pour les
ouvriers, » ni bonne pour les <c bourgeois : » elle est bonne
pour les uns et les autres, et à la condition que les uns soient
associés aux autres.
La neutralité politique et confessionnelle des sociétés est la
règle invariablement pratiquée en Angleterre, eu Allemagne et
en Suisse. Longtemps elle fut observée en France; mais elle y
est aujourd'hui singulièrement ébranlée. Quand on songe que,
dans une même ville, il existe parfois une » fanfare » réaction-
naire, et une « harmonie » républicaine; que la politique s'est
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m
REVUE DES DEUX MONDES.
insinuée jusque dans certaines sociétés de pécheurs à la ligne,
on ne peut guère s'étonner àe voir des coopératives <f jaunes »
et des coopératives « rouges. »
L'Iiistoire de cette séparation serait curieuse à écrire; je ne
puis l'entreprendre ici. Je me borne à constater que les progrès
du socialisme ont rompu, depuis dix ans environ, l'unité coopé-
rative; et qu'à l'antagonisme des doctrines, raison peut-être se-
condaire du conflit, s'est ajoutée, dans les débats acrimonieux
des congrès, l'influence prépondérante des personnalités.
Quoi qu'il en soit, cette attitude des socialistes, au premier
abord, a de quoi surprendre. Le programme de la coopération
indéfinie, de la « coopération intégrale » a été tracé, il y a une
vidgtaine d'années, par MM. de Boyve et Charles Gide, les chefs
de VUnion coopérative; il est connu sous le nom d'« École de
Nîmes (1). » Or, ce programme, les socialistes l'acceptent; et
Ton doit même reconnaître que leurs sociétés s'engagent dans la
voie « coopératiste » avec plus d'entrain que les sociétés « bour-
geoises, n C'est parmi ces dernières que les théories de 1' « École
de Nîmes » ont provoqué le plus d'enthousiasme; mais c'est
' parmi les sociétés socialistes qu'elles ont déterminé le plus de
sacrifices. Pourquoi donc, combattans de la même cause, les
socialistes se refusent-ils à suivre la même bannière ? Comment,
alors qu'ils illustrent par l'action le texte du programme bour-
geois, s'efforcent-ils de l'amoindrir dans son application en re-
poussant systématiquement le concours de toute une classe de
consommateurs?
Il faut, disent-ils, savoir ce que l'on veut. Pour le proléta-
riat, le but suprême des efforts organisés est la suppression de
la propriété individuelle par la socialisation des moyens de
production, A ce point de vue, puisqu'elle doit entreprendre un
jour la « production fédérale, » la coopération est excellente :
les coopératives de consommation, le magasin de gros sont les
champs d'expérience du collectivisme, les ce Écoles d'appli-
cation, » où tes travailleurs se rendront aptes à exercer les
fonctions qui leur seront dévolues un jour par la Révolution
triomphante. Et, dès la première heure, grftce à un prélèvement
des bonis, ceux-ci y recueilleront des avantages certains : prêts
(1) VÉmancipation, revue du « coopératisme, » dirigée par M. de Boyre, est
publiée à Nimes ; de là le nom d'« École de Nimes, • couramment en usage cbex
les coopérateurs français.
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LES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES DE CONSOMMATION. 895
pour les sociétaires momentanément gênés , secours en cas de
chômage, secours pour les femmes en couches, les veuves et les
orphelins, salles de réunions corporatives. L'attraction sera irré-
sistible; les masses viendront d'autant mieux au socialisme
que le socialisme aura paru satisfaire un plus grand nombre de
leurs besoins : la coopération est donc un bon instrument de
propagande. Enfin, les coppératives puiseront dans leurs bonis,
comme en Belgique, les ressources nécessaires pour alimenter
la caisse électorale du parti. En somme, sans transformer le
système économique actuel, la coopération socialiste l'entamera
tous les jours. Elle ne réalisera pas l'émancipation complète des
travailleurs; mais en attendant le jour où la Révolution livrera
sa suprême bataille^ elle aura fourni au parti un trésor de
guerre et des li*oupes disciplinée^. Qui sait même si^tte bataille
sera nécessaire? Quand la coope.ation socialiste aura reçu son
plein épanouissement, le collectivisme s'en détachera comme un
fruit mûr.
Il est évident qu'un pareil programme ne peut être accepté
par des (c bourgeois ; » et d'ailleurs, le prolétariat peut-il lier
partie avec les « affameurs de la classe ouvrière, » plus généra-
lement avec ceux qui, par leur situation sociale, leur genre de
vie, et leurs habitudes d'esprit, ne peuvent ni partager, ni
même comprendre, les revendications prolétariennes ?
Telle est la position prise en ces dernières années par les
socialistes, et sans méconnaître leur sincérité, je ne crois pas
que leur attitude se soit ainsi raidie sous l'effet de la seule 1q-
gique révolutionnaire ; car l'accommodation des activités a paru
longtemps possible, et est encore poursuivie par beaucoup de
socialistes indépendans. Quoi qu'il en soit, la coopération
française, parti économique, est divisée en deux fractions, dont
l'une accepte, en principe, tous les concours, mais, en fait, n'a
pas été assez heureuse pour les attirer et les retenir; et dont
l'autre conçoit la Société coopérative comme une machine de
guerre économique, politique et anticléricale. Voilà une cause
sérieuse d'affaiblissement. Il en est d'autres encore, peut-être
plus profondes et plus graves. Pour les exposer, jetons d'abord
un coup d'œil d'ensemble sur la « carte coopérative. »
Au l^'' janvier 1907, il existait, d'après la statistique du
ministère du Travail^ 2166 sociétés coopératives de consom-
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896 REVUE DES DEUX MONDES.
mation, comprenant 641 549 membres, et dont le chiffre d'af-
faireSy an cours de la dernière année, a été de 191 012000 francs.
Sur ces 2 166 sociétés, 749 ont pour objet principal la vente des
denrées d'épicerie ; 392, la vente simultanée de Tépicerie et du
pain, plus rarement de la Amande. II y a en outre 836 boulange-
ries; 81 brasseries, 24 boucheries, 14 restaurans, 40 associations
vinicoles et 30 magasins de charbon.
Dans leur ensemble, les 1 141 sociétés des deux premières
catégories (1), c'est-à-dire les sociétés de consommation pro-
prement dites, comptent 426761 membres, et ont fait
145044100 francs d'affaires, soit3i0 francs environ par membre
et par an.
Les 836 boulangeries coopératives ont 176166 membres, et
ont fait 329^1 800 francs d'affaires, soit environ 187 francs pai*
membre.
La situation, accusée par ces résultats, peut se résumer ainsi:
un coopérateur français, en moyenne, dépense un peu moins
d'un franc par jour dans son magasin coopératif, ou 0 fr. 50 cen-
times dans sa boulangerie ; et la coopération ne touche, on
pourrait dire n'effleure, que le quinzième de la population
' française (2).
Il n'y a, à proprement parler, que quatre départemens où les
sociétés coopératives tiennent une place sérieuse dans les préoc-
(1) Un certain nombre de ces sociétés vendent anssi des tissus, des vétemens
coorectionnés, des chaussures, des coiffures, et diverses marchandises connues
sous le nom d'à articles de bazar. »
(2) Les chiffres de la statistique officielle ne doivent être acceptés qu'à titre
d'indication. Donnés le plus souvent sous une forme « ronde, • pour les sociétés
les plus importantes, ils ne sont pas seulement dénués de précision, ils sont par-
fois considérablement erronés ; et j'ai pu le constater par un examen attentif des
bilans que les sociétés m'ont fournis. Tantôt, c'est le nombre des adhérens qui
est soustrait du nombre total des consommateurs; tantôt, c'est le montant des
achats effectués par les membres auprès de fournisseurs agréés qui est confondu
avec celui des véritables affaires du magasin coopératif. Ainsi, ïSgalUaire^ de
Paris, est mentionné avec 5 500 membres, tandis qu'il en a en réalité 6318; et le
fait est d'autant plus anormal que les 12084 adhérens de V Association des employés
civils sont au contraire ajoutés à ses 8 008 actionnaires. VUnion P.-L.-M. du
XII* arrondissement figure dans la statistique avec trois millions d'affaires par
an; en réalité, d'après le renseignement que m'a conmiuniqué le secrétaire, le
chiffre de ses ventes ne dépasse pas 200 000 francs. Toujours suivant le Bulletin
de l'Office du Travail, le montant annuel des affaires de l'Association des employés
civils s'élèverait à 8 millions de francs ; or, il a été exactement, en 1906, t't
5 271 158 francs; et même, en y ajoutant le chiffre des achats sur remises, effectues
par les membres auprès des fournisseurs agréés, soit i 850 495 francs, U y aurait
encore une erreur de près d'un million.
f
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LES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES DE CONSOMMATION. 897
cupations de la vie ouvrière : le Nord, la Seine, le Rhône et la
Loire. On peut évaluer à 100000 pour chacun des deux premiers,
à 21000 et 18000 pour les deux autres, le nombre des consom-
mateurs associés pour Tachât du pain et des denrées d'épicerie (1) .
Les adhérensy sont pour la plupart socialistes, de sorte que les
socialistes comptent peut-être pour deux cinquièmes dans le
nombre total des coopérateurs français. Les grandes coopératives
du Nord sont surtout des boulangeries, dont les bénéfices ali-
mentent )a caisse du Parti. En 1904, à Roubaix, la grève de
l'industrie textile avait son quartier général à la Paix^ boulan-
gerie socialiste qui compte plus de 4 000 membres, et qui paya
aux grévistes 10000 francs de a bonis anticipés. »
Dans rOuest, le Centre et TEst, on trouve un grand nombre
de Sociétés, presque toutes minimes, parmi lesquelles se déta-
chent quelques-unes d'une réelle importance : la Ménagère^ de
Grenoble, la Laborieuse^ de Troyes, la Philanthropique^ de
Saint-Remy-sur-Avre, la Fraternelle^ de Cherbourg, qui ont
chacune deux à trois mille sociétaires; VUnion^ de Limoges, qui
en groupe plus de 10 000.
Le Midi est le désert de la coopération. Même dans les grandes
villes, Bordeaux, Montpellier, Marseille, les coopératives sont
insignifiantes, ou ont un caractère exclusivement professionnel.
A Nîmes, foyer ardent de propagande, celle qui existe n'a que
SSO membres; à Toulouse, il n'y en a pas une seule. Devant cette
constatation, on se prend à douter de l'efficacité de la méthode
coopérative, que l'on a proposé récemment d'appliquer à la
viticulture méridionale.
Enfin, dans les régions où la coopération parait implantée,
s'est manifestée une tendance très fâcheuse de la classe ou-
vrière : elle a multiplié les coopérative^» professionnelles dans
une même ville. Au moins, les rivalités de parti ne provoquent
qu'un dédoublement, comme à Lille, à Cherbourg, à Sotteville.
Mais les rivalités corporatives divisent, subdivisent, émiettenten
(1) Bulletin de l'Office du Travail (septembre 1907) : Seine, 117 832 membres,
34 958000 francs d'affaires; Nord, 127 208 membres, 36 848300 francs d'affaires;
Rhône, 23 803 membres, 5257 300 francs d'affaires; Loire, 17721 membres,
5 367 000 francs d'affaires. Mais ces chiffres doivent être considérablement réduits ;
dans la Seine, pour les motifs indiqués dans la note précédente ; dans le Nord, en
raison de l'existence des brasseries, qui comptent 27 751 membres, ont fait
8733 300 francs d'affaires, et qu'on a rangées à tort dans la catégorie des sociétés
de consommation.
TOMi XLvjx. — 1908. 57
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898 BEVUE DES DEUX MONDES.
groupemens iufimes la masse des consommateurs. Ce ne sont pas
seulement les mineurs, les verriers, les tisseurs d'une même
cité ouvrière qui veulent avoir leur coopérative autonome; ce
sont les mineurs de tel puits ou de telle fosse, ceux qui habitent
le coron, et ceux qui habitent le village; ce sont, dans une
même usine métallurgique, les forgerons, les tréfileurs, les
pointiers. Il y a 17 coopératives à Montceau-les-Mines; il y en
a 25 au Creusot.
On dira que cette multiplicité est nécessitée par retendue de
la ville, et que les consommateurs y trouvent leur commodité.
Mais, ce qui est regrettable, ce n'est pas la multiplicité des
magasins, c'est l'isolement où se confinent ces petites sociétés
autonomes, qui toutes achètent séparément leurs marchandises
dans les plus mauvaises conditions qu'on puisse imaginer (1).
Ainsi, de l'aspect général de la topographie coopérative, se
dégage déjà une impression très nette : l'écart est immense entre
la théorie « coopératiste » et la réalité des faits; l'École. de
Nîmes et l'École socialiste ont une égale raison de s'en affliger.
Or, on n'est point tenté de réformer ces conclusions, lorsqu'on
observe de près l'organisation intérieure des sociétés de consom-
mation. J'ai fait, pour ma part, cette enquête, et je pourrais
multiplier les exemples. Mais les Sociétés parisiennes, variées et
nombreuses, que j'ai récemment visitées, sont entre toutes les
plus édifiantes. Je ne me suis pas borné à dépouiller leurs bilans,
et à rectifier les chiffres, souvent erronés, de la statistique offi-
cielle; je me suis efforcé de saisir tout ce que l'aspect des
choses, U familiarité des hommes, peuvent révéler de leur inti-
mité vivante. Il me suffira de les montrer telles que je les ai
vues : l'enseignement se dégagera de lui-même.
En excluant les restaurans coopératifs comme la Cantine
familiale de l'Hôtel des Postes, le Nouveau restaurant du quar-
tier Latin, il y a à Paris 41 sociétés coopératives de consomma-
tion, dont 10 ont plus de 1 000 membres, et 25 moins de 300. Au
centre, quelques magasins infimes, et une seule société puis-
(1) En Angleterre, en Allemagne, en Suisse, on procède d'une façon toute diffé-
rente. La Société de Leeds, par exemple, qui a 50 000 membres, possède 120 sac-
cursales, disséminées dans la ville et la banlieue. Les Sociétés de Genève et de
Luceme en ont créé une vingtaine ; celles de B&le et de Zurich environ SO.Maisono
administration centrale relie toutes ces succursales, et procède seule aux achats.
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^w^
LES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES DE CONSOMMATION. 899
santé, V Association des employés civils de fÉtal et du départe-
ment de la Seine, installée rue Christine, la plus considérable
de toute la France, mais strictement professionnelle. C'est dans
les faubourgs que se trouvent les trois grandes coopératives
ouvrières, VÈjalitaire dans le X« arrondissement, la Bellevil-
loise dans le XX«, V Avenir de Plaisance dans le X1V«. Quelques
autres encore méritent de retenir l'attention : la Société des
agens du chemin de fer de l'Est, la Société du XVIIl^ arrondis-
sement, la Prolétarienne, de Montmartre, V Union du XIX;
la Ménagère du XVII®, et, dans le quartier des Gobelins, V Utilité
sociale (1).
La plupart des coopératives parisiennes ont des magasins
de location ; sept seulement sont propriétaires de leurs immeu-
bles. Les magasins de location sont en grande partie situés dans
des rues peu fréquentées; ils sont étroits, sombres, et défen-
dus par des glaces dépolies, poussiéreuses, contre la curiosité
improbable du passant. Cependant, sur les hauteurs de Mont-
martre ou de Belle ville, sur les boulevards animés de la Vil-
lette ou d'Italie, quelques-uns sont mieux situés, et leurs façades
claires, si elles étaient convenablement décorées, pourraient
communiquer une impression agréable. Malheureusement, il est
de règle coopérative que Ton ne doit pas faire de réclame ; et,
de toutes les règles coopératives, celle-là est peut-être la plus
universellement observée. Il est vrai que c'est aussi la plus
facile à suivre, puisqu'elle dispense d un effort. L'étalage exté-
rieur, quand il n'est pas systématiquement éliminé, est réduit
aux maigres apparences d'une épicerie de village. Presque par-
tout règne une affectation d'austérité puritaine, qui n'est peut-
être que le masque commode de la négligence.
L'aménagement intérieur a meilleur aspect: les bocaux, les
bouteilles de liqueurs, les paquets de biscuits sont disposés sui-
vant les vieux et persistans usages de l'épicerie. Pourtant, dans la
(1) Au 1" janvier 1907, voici quelle était la situation de ces sociétés :
Association' des employés. . 20 092 membres. 5 271758 francs d'affaires.
BeUeviUoig«: 6418 — 8184003 —
Égalitaire 6 378 — 2 0b4656 —
Avenir de Plaisance 3 931 — 577 279 —
Société de l'Est 3 874 — 1288332 —
Société du XVIII'arr. ... 1854 - 5/0779 —
Union du XIX* arr 1561 — 438914 —
Ménagère 1343 — 241569 ~
Prolétarienne 1095 274675
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K^
BOO REVUE DES DEUX MONDES.
plupart des petits magasins, un certain encombrement de papiers
ou de caisses éventrées, un plafond fumeux d'où pendent des
balais de crin et des saucissons, décèlent Tabsence d'un patron
intéressé. J ai vu une salle de vente, salle unique, où les re-
gistres de comptabilité, mêlés à des factures écornées, sem-
blaient avoir été jetés à la volée au milieu de « litres » mal-
propres.
Mais les coopératives les mieux tenues, par l'aspect misé-
rable de leurs locaux, semblent faites pour décourager l'acbe-
teur. Deux m'ont particulièrement frappé, parce qu'elles sont
intéressantes à plusieurs égards : la Société de fEsty et YUiililé
sociale.
La Société de r Est, fondée en 1868, qui groupe plus de 3 000
agens du chemin de fer, a loué, rue Pajol, une « école aban-
donnée, » une école du bon vieux temps, ni gaie ni brillante.
A l'entrée, le nom de la Société se détache en grisaille sur une
arcade écaillée. Un couloir de plein air, aux coudes brusques,
conduit l'acheteur à un vieil et raide escalier de bois, qu'il faut
gravir pour arriver au magasin d'épicerie. Ce magasin, où
règne un comptoir hérissé de guichets, est bien agencé, mais
sombre. Suspendus aux solives saillantes, en nombre, des
« saucissons de Lorraine » s'offrent tout d'abord au visiteur, qui
peu à peu distingue, dans le clair-obscur, les denrées coloniales,
la vaisselle, la quincaillerie, les vétemens, les chaussures, les
chapeaux. Malgré ces dehors peu engageans, la Société de l'Est
ne fait pas de mauvaises affaires. Je ne crois pas que la théorie
coopératiste soit très familière aux administrateurs et aux
membres; mais cette coopérative, pourvue d'un gérant, est
convenablement dirigée; ses frais généraux ne dépassent pas
6,50 pour 100, et son dividende est ordinairement de 7,50
pour 100. Aucune société de Paris ne présente des résultats
aussi favorables.
L'Utilité sociale est établie sur le boulevard Auguste-
Blanqui ; mais le moindre marchand de vin y est plus apparent
qu'elle. Comme à la Société de l'Est, on franchit en entrant une
pauvre vieille arcade, où le titre est peint en caractères ternes.
On arrive dans une cour étroite, presque sinistre, entourée de
grands bâtimens, qui laissent pendre de leurs fenêtres des linges
de toute espèce. Plus noir encore que la cour, sur la gauche,
s'ouvre le magasin, dont on a tiré le meilleur parti possible ; et
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LES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES DE CONSOMMATION. 901
tout au fond, en communicalion directe avec lui, la « buvette, »
presque aussi vaste, qui reçoit le jour d'un grand plafond lai-
teux. Quand je m'y présentai, vers quatre heures, une vingtaine
d'ouvriers, casquette sur la tête, assis autour de tables massives
buvaient un « setier » de vin, en « cassant une croûte » et cau-
sant bruyamment.
Cette Société, d'apparence presque sordide, est cependant la
mieux achalandée de toutes les sociétés de Paris. Elle existe
depuis 1891 , et groupe actuellement de huit à neuf cents
membres, « peaussiers, » tanneurs, cordonniers, chiffonniers,
dont elle ne semble point choquer les habitudes; d'ailleurs
beaucoup de ces ouvriers, les « peaussiers » surtout, sont fort
à l'aise. Le montant de la consommation par tête y est d'en-
viron 500 francs par an, ce qui est tout à fait exceptionnel à
Paris.
La Prolétarienne, du XVIII* arrondissement, qui groupe un
millier de membres, est fort loin d'avoir une clientèle aussi
assidue; mais elle forme un heureux contraste avec les précé-
dentes. De fondation récente (1904), elle est installée dans la
rue Trétaigne, rue nouvelle et très claire; ses magasins, fort
propres, reposent agréablement la vue, quand on vient* d'en
visiter d'autres. La cave est spacieuse, bien aménagée. La
« salle du Qonseil, » un peu basse, d'aspect sévère, est décorée
d'affiches de convocation et de gra^'ures significatives : la « cave
communiste » de Maraussan; « Bonnaireet Ragu, » personnages
d'un roman de Zola, et un portrait de M. Combes. Un buste de
la République, un grand médaillon de J.-B. Clément, ancien
membre de la Commune, complètent l'ornementation. A la
Prolétarienne, il y a beaucoup de révolutionnaires, quelques
artistes, et malheureusement pas assez de bons consommateurs.
Parmi les Sociétés qui ne sont pas propriétaires de leurs
magasins, quelques-imes sont encore intéressantes, comme la
Famille j de la rue Malar; V Économie parisienne, de la rue des
Gravilliers; ï Abeille, de Passy, toutes socialistes; V Effort démo-
cratique, du boulevard Raspail, fondée sous l'inspiration du
groupe « sillonniste. » Je ne poursuis pas l'énumération ; et je
me borne à observer que le plus grand nombre de ces magasins
coopératifs coûtent fort cher. Presque partout, le prix de loca-
tion, qui varie entre 800 et 5 000 francs, m'a paru dispropor-
tionné avec le nombre des membres.
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902 REVUE DES DCIJX HONDES.
Les grandes coopératives, et même quelques sociétés de
faible importance, sont propriétaires de leurs immeubles. Plu-
sieurs d'entre elles, pressées d'atteindre Tidéal de la propriété
collective, n'ont pas eu à s'applaudir de leur ambition préma-
turée; elles ont dû contracter des emprunts, subir des hypo-
thècpies; et, dans ces dernières années, trois ont disparu.
Les types d'immeubles sont variables. A l'exception de la
Bellevilloisej les coopératives ouvrières ont fait construire de
gros édifices mornes, en maçonnerie lourde, qui tiennent du
temple, de l'école municipale, ou du marché couvert : le visi-
teur, qui présumait de grands magasins débordans de vie, est
comme déconcerté. Il y a pourtant de l'animation et de l'acti-
vité derrière ces hautes murailles; mais il faut entrer pour s en
apercevoir. Ce qui frappe immédiatement, c'est l'énormité de
l'espace perdu, l'immensité de la « salle des fêtes, » qui, trois
ou quatre fois par an, est utilisée pour l'Assemblée générale, une
« sauterie, tu une conférence, ou un concert (1).
Voici par exemple, rue Niepce, dans le XIV« arrondissement,
VAvenir de Plaisance^ qui existe depuis trente-cinq ans. On
entre, et on se trouve dans une vaste nef, qui reçoit le jour d'un
haut plafond vitré. Le long des murs, se succèdent, séparés par
des cloisons peu élevées, les différens rayons de vente. A droite
de l'entrée, l'étalage truculent de la boucherie; à gauche, l'amon*
cellement des légumes et des a primeurs. >» La foule, enfans et
ménagères, paniers au bras, filets à la main, se presse aux gui-
chets de service, dressés de distance en distance, le long du comp-
toir périmétral. Au milieu de la salle, quelques « kiosques » en
chêne montrent, derrière leurs vitrines, des échantillons de
chaussures fabriquées par diverses cordonneries ouvrières. Tout
en haut de la nef, règne une galerie, sur laquelle s'ouvrent la
salle du Conseil, les salles de commissions, la bibliothèque so-
ciale, les bureaux de la comptabilité, et la buvette. De cette
galerie, on accède par un couloir à la salle des fêtes, presque
aussi vaste que celle des ventes, et qu'on est surpris de décou^
vrir : c'est un véritable théâtre, avec une scène cocpiette, et une
(1) Certaines coopératives, comme l'Union des Travailleurê du XII* arrondisia»
ment, qui vient de disparaître, utilisent de leur mieux leur « fiaUe des fétee, • en
la louant à des Sociétés musicales de quartier. D'autres la mettent gratuitement
à la disposition de groupes politiques ; ainsi, le « Conseil national du parti Bocfa*
liste unifié » tient ses assises à ÏÊgalitcUre, rue de Sambre-et-Mense.
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r^
LES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES DE CONSOMMATION. 903
toile assez joliment brossée. Tout cela est d'une belle allure; on
est près d'admirer cette « Maison du Peuple. » Mais quand on
songe que cette société de 4 000 membres ne fait pas 700 000 francs
d'affaires, on ne peut se défendre d'un sentiment d'inquiétude.
La Société du XVIW arrondissement^ qui n'est ni socialiste,ni
exclusivement ouvrière, et qui est encore plus ancienne que la
précédente, car elle date de 1^66, a adopté une méthode origi-
nale pour tirer le meilleur parti de son terrain. Elle a construit,
sur un espace assez étroit, une maison de six étages, dont le rez-
de-chaussée et le premier seulement sont occupés par le? ma-
gasins. Le reste est divisé en appartem'ens loués à des socié-
taires; de sorte que cette société a le double caractère de la
Société de consommation et de la Société d'habitations à bon
marché. Malheureusement, si les logemens, très confortables,
sont économiques pour les locataires, ils ne le sont pas pour la
coopérative; et cette société, longtemps considérée comme un
modèle, est, en somme, une des plus chèrement logées.
U Union fraternelle d' Au teuil, petite société de 150 membres,
a réussi à devenir propriétaire par une combinaison plus ingé-
nieuse. Passage Dietz-Monnin, au milieu de petits jardins rus-
tiques, la Société des Habitations ouvrières de Passy-Auteuil a
construit des mdsonnettes ouvrières isolées. Au bout de vingt
ans, moyennant le versement d'annuités, les locataires en de-
viennent définitivement possesseurs. C'est ainsi que YUnion fra-
temelle^ Société coopérative de consommation, a acquis la maison
qu'elle occupe; maison fort modeste, il est vrai, et difficile à
découvrir. Mais enfin elle est chez elle, ne doit rien à personne,
et fait d'assez bonnes affaires.
Il faut maintenant nous arrêter un peu plus longuement
devant deux sociétés, les plus grandes de Paris, et d'esprit fort
différent; l'une, essentiellement a bourgeoise, » comme disent
les socialistes, l'autre, fortement animée de tendances révolu-
tionnaires : V Association des employés civils et la Bellevilloise.
On ne saurait dire que V Association des employés civils de
PÊtat soit une véritable coopérative, puisque le nombre des ac-
tions est limité, et que tout le monde ne peut pas être actionnaire;
mais elle n'en est pas moins digne d'intérêt, et son organisation
est fort curieuse. Fondée en 1887, elle a acheté, rue Christine,
un vieil hôtel, qu'elle occupe depuis une quinzaine d'années; et
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90i REVUE DES DEUX MONDES.
eu égard au nombre de ses membres, qui étAit de 20092 au
i^, janvier 1907, elle est, pour le moins, aussi économiquement
logée que la Société de rÈst, dans sa vieille école.
Dans la « cour d*honneur, >» sous des galeries, on aperçoit
dès Tabord la boucherie, la charcuterie, la volaille, les légumes
et les fruits. Un perron « de style » conduit au rez-de-chaussée
où se développent, dans une enfilade de pièces qui ont été de
luxueux salons, Tépicerie, la quincaillerie, la poterie, la cris-
tallerie. Au premier étage, l'horlogerie, la bijouterie, la cha-
pellerie, la lingerie, les chaussures, les articles de voyage; j'y
ai même aperçu des lits* tout montés, des bicyclettes. Au second,
l'atelier de couture ; la « pompe, » se trouve à l'étage supérieur,
en voisinage avec la charcuterie, où s'élaborent, sans relâche, le
boudin, les saucisses, la galantine truffée, les « saucissons
d'Arles » et de « Lorraine. »
Cette association de fonctionnaires a établi dans tous ses
services la régularité administrative; elle leur a même imposé
le décor approprié aux habitudes de ses membres. J'ai presque
admiré les bureaux, où s'alignent des guichets grillagés, dans
la sévère ordonnance d'un grand établissement de crédit; sur-
tout, la « Chambre du Conseil, » vaste salon « rouge et or, »
qu'upe grande table verte remplit presque tout entier, et qu'on
dirait fait pour les délibérations d'une puissante compagnie
financière. Les bénéfices atteignent le chiffre exceptionnel de
7 pour 100; mais les frais généraux dépassent 15 pour 100; et,
quoique le chiffre des ventes soit de cinq millions, la fidélité
des adhérens n'en laisse pas moins fort à désirer : le montant de
leurs achats n'est, en moyenne, que de 262 francs par an. C'est
que les frais de livraison à domicile sont fort considérables; et
d'autre part, les membres de l'Association, fonctionnaires de
rÉtat, de la Préfecture de la Seine et de la Préfecture de police,
s'ils ne sont pas tous aisés, ont du moins l'habitude d'un cer-
tain genre de vie, très différent de celui des ouvriers. Avant
de faire partie de la coopérative, ils étaient les cliens des
grandes maisons d'alimentation, et on pense bien que les rela-
tions ne sont qu'à moitié rompues. L'Association ne peut leur
offrir ni la même variété dans le choix, ni la même commodité
dans la livraison; par la fatalité de son organisation, elle est
condamnée à enfler ses frais généraux, et cependant à rester
toujours au-dessous des exigences de sa clientèle. Mieux admi-
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LES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES DE CONSOMMATION. 905
nistrée, mieux outillée, mieux approvisionnée que les coopé-
ratives ouvrières, elle est pourtant moins bien adaptée aux
besoins du milieu; l'influence sociale qu'elle exerce sur ses
fonctionnaires est très inférieure à celle que V Utilité sociale détient
sur les ouvriers du cuir. La clientèle aisée est une clientèle qui
aime ses aises, et, à la moindre déconvenue, sans se plaindre,
elle s'éclipse.
De toutes les coopératives ouvrières, la Bellevilloise est à la
fois la plus puissante par le chiffre des affaires et le nombre de
ses membres, la plus solide au point de vue financier, et la plus
curieuse pour l'observateur social. Elle a plus de 6000adhérens,
et fait plus de 3 millions d'affaires, près de 500 francs par
membre; et elle a connu, dans son existence de trente années,
une prospérité plus grande encore. Mais, il y a dix ans, elle subit
ce qu'on pourrait appeler la crise du succès. Elle avait fini par
assumer toutes les charges des grands établissemens coopératifs,
épicerie, boulangerie, boucherie, charcuterie; mais les adminis-
trateurs pliaient sous la tâche alourdie ; le désordre de la comp-
tabilité, les achats défectueux, le « coulage » amenèrent une
décadence rap;de. L'énergie de leurs successeurs, àrdens et avi-
sés, sauva la Société de la ruine. La comptabilité fut réorga-
nisée, on en recruta le personnel par le concours, et l'on com-
bina des dispositions très sages pour écarter les embarras de
l'avenir. La situation se releva; la confiance revint.
Alors, on éleva de nouvelles constructions au siège social de
la rue Boycr; des succursales furent créées sur divers points de
Belleville et de Ménilmontant. C'est dans de larges rues qu'on
vit s'ouvrir des magasins d'épicerie et de boucherie, avec vitrines
claires, étalages sur le trottoir, faisant très bonne figure au mi-
lieu des maisons de commerce voisines.
L'immeuble social de la rue Boyer est simple, mais bien
approprié à sa destination. A voir le mur d'enceinte, les bâti-
mens retirés que domine une haute cheminée cylindrique, on
dirait une petite manufacture. Une porte cochère, et, un peu
plus loin, le petit magasin de vente de la boulangerie, tranchent
seuls sur l'uniformité de la façade murale. Une assez grande
cour sablée, lumineuse et gaie, entourée de « bosquets et char-
milles, M comme dit le prospectus, précède les magasins; on y
donne en été des « apéritifs concerts ». Là campèrent, durant la
récente grève de l'alimentation, 500 familles de grévistes, faisant
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906 REVUE DES DEUX MONDES.
•
leur cuisine à la huyette^ avec les produits de la BelIevîHoise,
mis gratuitement à leur disposition.
La boulangerie-pfttisserie est installée au fond de la cour,
près des magasins d'épicerie. Les Parisiens ne se doutent guère
que S'ils peuvent encore manger du pain frais le dimanche, c'est
peut-être à la Bellevilloise qu'ils le doivent. Quand les boulan-
gers, se refusant à appliquer le repos hebdomadaire c< par roule*
menty » livrèrent le dimanche du pain rassis à leur clientèley la
Bellevilloise continua à vendre du pain frais; et comme elle vend
au public, le public afflua dans ses magasins. On m'a môme cité
le cas d'habitans du XVI* arrondissement, qui envoyèrent leurs
domestiques au magasin de la rue Boyer ; et l'un des motifs qui
amenèrent la capitulation des boulangers aurait été la crainte de
voir se multiplier les boulangeries coopératives.
Les quatre boucheries, situées dans divers quartiers de Belle*
ville, sont propres et bien parées. Mais la succursale de la rue
de Ménilmontant est une nouveauté d' « art coopératif. » C'est,
derrière une fort jolie façade, une longue et haute galerie
recouverte d'une toiture vitrée. En la parcourant, on traverse
successivement, en enfilade, décorés avec goût, séparés par des
cloisons de chénei les rayons de boulangerie, de charcuterie, de
chapellerie, de tapisserie, de chaussures et de vêtemens. Entre
cinq et six heures, on avance avec peine, dans la foule affairée
des ménagères ; on ne trouve un calme relatif qu'au bout de la
galerie, au rayon des étoffes, plutôt fréquenté au commence-
ment de )a semaine ou du mois.
Un autre étonnement m'attendait à la ph^irmacie de la rue
des Cascades: une pharmacie conforme au modèle classique,
bocaux bien rangés, garnis de formule^ latines, balances de pré-
cision, grands vases remplis de liqueurs azurées, le tout em*
baume de cette odeur sui generis qui impose à la multitude un
respect mêlé de crainte. Un cabinet de consultations gratuites,
où se tiennent, à certaines heures, des docteurs ou doctoresses,
est attenant à l'officine.
Ces apparences sont brillantes; et l'examen de la situation
financière n'apporte aucune désillusion. A la Bellevilloise^ on
n'achète ou on ne construit un immeuble que lorsqu'on a les
ressources disponibles; et il est remarquable qu'on ait pu
acquérir, à beaux deniers comptans, une propriété sociale de
520000 francs; car les actions, qui sont de 100 francSi sont loin
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LES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES DE CONSOMMATION. 907
d'ôtro libérées entièrement. Mais, chaque année, on verse plus
de 50000 francs à un fonds d' « amortissement anticipé. »
Quant aux « œuvres sociales, » — service médical, biblio-
thèque, caisses de chômage et de propagande, — les dépenses
qu'elles occasionnent n'entament point la fortune de la collecti-
vité; elles sont couvertes par un prélèvement de 10 pour 100 sur
les bénéfices. Ainsi que le fonds d'amortissement, le budget de
la solidarité est le produit pur et simple de sacrifices immédiats
consentis par les sociétaires: il appauvrit le « trop perçu, » res-
titué à la fin du semestre, mais il est sans répercussion sur
l'avenir. En principe, le montant du dividende distribué ne doit
pas être supérieur à 8 pour 100; et, en ne descendant pas au-
dessous de ce chiffre, l'administration a eu la sagesse de ne de-
mander à ses membres que ce qu'elle pouvait obtenir sans les
mécontenter.
- Nous venons de voir les sociétés coopératives les mieux orga-
nisées ; mais on ne saurait juger l'ensemble sur ces exceptions
intéressantes; et l'ensemble se présente mal.
Comme nous le savons déjà^ beaucoup de sociétés accusent,
par leur aspect et leur situation géographique, un détachement
étrange des préjugés du consommateur, qui est une maladresse ;
et, par la vaine ampleur de locaux somptueux, plusieurs autres
témoignent d'un souci prématuré de fonctions accessoires, qui
est une imprévoyance.
Mais ce qui est encore plus significatif, les coopératives
parisiennes ont reculé devant les tâches sérieuses, dont elles
proclament la nécessité, en déclamations incessantes, pour l'amé-
lioration de l'existence des travailleurs. La question jixx pain et
de la viande à bon marché a été presque partout écartée, non
parce qu'elles en ont méconnu l'importance, mais parce qu'elles
ont été incapables de l'effort approprié., La Bellevilloise seule
a pu créer et maintenir une boulangerie.
\J Association des employés civils^ VÉgalitaire, V Avenir de
Plaisance y la Bellevilloise, sont les seules sociétés qui aient
établi des boucheries annexes. Encore, ces boucheries n'ont-elles
pas d'analogie avec les vingt-quatre boucheries de province, qui
achètent les animaux vivans sur les marchés publics. Ces quatre
sociétés achètent « à la cheville, » c'est-à-dire, qu'elles se pro-
curent aux abattoirs de la Villette, par leur chef- boucher, les
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908 REVUE DES DEUX MORDES.
animaux abattus et dépecés. Elles éludent de la sorte la princi-
pale difficulté de la boucherie, qui consiste à connaître les ani-
maux, aies acheter en usant de toutes ces finesses que les gens
du métier manient avec une persévérance inouïe sur les foires
provinciales ; et elles n'ont pas besoin d'écuries pour recevoir et
soigner le bétail. Mais, en diminuant le c€Lractère aléatoire de
l'entreprise, elles renoncent aux larges bénéfices qu'une admi-
nistration très entendue aurait pu obtenir ; et elles reconnaissent
implicitement la supériorité de ces intermédiaires qu'elles ont
la prétention d'éliminer. J'ajoute que le rayon de la boucherie
a toujours causé de gros soucis aux administrateurs; que le
débit en est incertain, et hors de proportion avec les frais qu'il
occasionne.
Les sociétés que je viens de nommer, et quelques autres,
comme la Prolétarienne^ la Société du XVIW arrondissement^
V Union du XIX^, la Société de l'Est, vendent des vôtemens, des
coiffures, des chaussures, des articles de ménage, du charbon de
terre, des légumes et des fruits. Mais pour toutes, la base
essentielle du commerce est l'épicerie; et la vente des
« liquides » est presque partout supérieure à celle de l'épicerie
proprement dite. La consommation la plus régulière est celle du
vin ordinaire, uniformément réparti au prix de trente centimes
le litre (1). Mais les liqueurs fournissent un appoint sérieux; et
sur le terrain neutre de l'alcoolisme, les coopérateurs bour-
geois et socialistes semblent se rencontrer dans une parfaite
communauté d'aspiration (2).
Les sociétés ouvrières, sans exception, ont installé des
buvettes à côté de leurs magasins de vente ; la plus modeste
tient à honneur d'avoir au moins un « zinc. » Partout, j'ai
recueilli le même argument justificatif. Puisque l'ouvrier va au
cabaret, mieux vaut encore que ce cabaret soit coopératif; au
moins, il y boira du vin naturel; et d'ailleurs, les « camarades
militans » ont à la buvette un lieu de réunion commode, où ils
peuvent « échanger des idées. » En un mot, dans l'esprit des
administrateurs ouvriers, la buvette est récréative, familiale,
(1) Les sociétés ouvrières achètent une grande partie de leurs vins aux Vigne-
rons libres de Maraussan (Hérault), constitués en société coopérative « commu-
niste, » et qui, gr&ce & cet important débouché, ont échappé à la crise de la viti-
culture.
(2) En Angleterre, les sociétés coopératives qui vendent des spiritueux sont ea
infime minorité.
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LES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES DE CONSOMMATION. 900
presque éducative, et elle donne toujours de « bons résultats. »
Le rayon de la boucherie, le rayon des tissus, ont parfois des
pertes; mais, par un admirable privilège, les bénéfices de la
buvette sont toujours superbes : la buvette est le rayon d'or.
On a pourtant essayé, çà et là, d'éliminer au moins Tabsinthe ;
la Bellevilloise seule y a réussi. Il y a quelques années, sur la
proposition de la citoyenne Barré, rÂssembléé générale de
VÉgalitaire supprima, à l'unanimité moins sept voix, « la répar-
tition de ce liquide pernicieux qui permet aux exploiteurs de la
classe ouvrière de maintenir leur joug sur elle. » L'enthou-
siasme fut indescriptible; mais, au cours de ma dernière visite
à VÉgalitaire^ j'ai appris avec étonnement que le « liquide per-
nicieux, » sans qu'on s'en fût vanté, avait reparu « à la de-
mande générale. » Nui doute que les exploiteurs de la classe
ouvrière ne se soient frotté les mains !
Au moins, dans le cercle très réduit de leurs opérations, les
coopératives parisiennes ont-elles procuré à leurs membres des
avantages appréciables et réellement appréciés? Les chiffres
officiels vont nous fournir à cet égard une indication décisive.
D'après la statistique du ministère du Travail, 47 sociétés
parisiennes, sur 51, comptent 89217 membres, et le montant
de leurs ventes s'est élevé, pour 1906, à 23 934 100 francs (1).
La consommation moyenne d'un membre est de 268 francs,
soit moins de 75 centimes par jour ; chiffre bien minime, même
si les achats n'embrassaient partout que les articles d'épicerie.
Encore doit-il être considéré comme un maximum ; car il fau-
drait tenir compte de la contribution du public, admis dans près
de la moitié des magasins coopératifs, depuis l'imposition delà
patente. Il est donc certain que l'ouvrier parisien n'ach^te pas à
sa coopérative la moitié do ses denrées alimentaires (2).
La statistique officielle ne fait pas connaître les bénéfices et
les frais généraux; mais j'ai analysé les bilans de toutes les so-
ciétés que i'ai visitées, et me suis assuré que le montant du
dividende ne dépasse pas 5 pour 100 en moyenne, tandis que
(1) H n'y a en réalité que 41 sociétés de consommation, car on a compris dans
ce nombre plusieurs restaurans et des sociétés dissoutes.
(2) La situation véritable est moins bonne que ne l'indiquent ces résultats ;
puisque la statistique officielle a fait état des acquisitions sur remises effectuées
par les sociétaires chez les fournisseurs agréés. Rien que pour V Union P.-L.-M.,
du XII' arrondissement, et pour V Association des employés civils, on a inscrit en
excès, dans les recettes, 5 millions et demi de francs.
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910 REYUE DES DEUX MONDES.
celui des frais généraux s'élève à 13 pour 100. J'ai fait le même
calcul pour les 1 448 sociétés coopératives de la Grande-Bretagne
à Taide de la statistique très^précise de V Union coopérative an-
glaise: le dividende est de 13 pour 100, et les frais généraux ne
dépassent pas 8 pour 100. Or, les sociétés anglaises sont en
très grande majorité ouvrières; et leur commerce, étendu à des
objets variés, à des branches difficiles, est plutôt fait pour
augmenter les frais généraux. La création de leurs boucheries,
de leurs abattoirs, de leurs magasins annexes de draperie ont
nécessité un effort inconnu chez les sociétés parisiennes. Cepen-
dant, malgré toutes ces charges, elles dépensent moins en frais
d'administration que les sociétés parisiennes, dont l'unique
préoccupation est d'acheter pour revendre^
Énormité des frais, faiblesse des bénéfices, infidélité évidente
de la clientèle, tous ces faits se complètent pour éclairer d'un
jour déjà lumineux la physionomie des coopératives : elles ne
sont pas économes, et ne donnent à leurs membres qu'une sa-
tisfaction médiocre.
 quoi faut-il attribuer la faiblesse, presque générale, des
affaires? L'explication des administrateurs est très simple ; elle est
comme stéréotypée dans U plupart de leurs rapports : « Si nos
sociétaires comprenaient mieux leur devoir, le chiffre de nos
ventes pourrait être doublé, triplé. » Ou encore : « Nous avons
le regret de dire que le rayon de la boucherie est en perte. Ce
résultat est dû à l'indifférence des sociétaires... » L'argument
est d'une parfaite puérilité; et en attribuant exclusivement
leur insuccès à l'imparfaite éducation des membres, les admi-
nistrateurs donnent ime explication, satisfaisante pour leur
amour-propre, mais contraire à la réalité des choses. En dépit
des apparences fâcheuses de leurs magasins, si les sociétés
livraient des produits toujours irréprochables, leur bonne
renommée finirait par triompher de tous les préjugés du
monde.
Mais, quand nous avons constaté que les coopératives ne
sont pas économes, et qu'elles ne satisfont pas leurs membres,
nous ne pouvons considérer ce résultat comme le dernier terme
de notre enquête : il n'est que le point de départ d'une recherche
infiniment plus intéressante. D'où vient que l'administration
coopérative est si coûteuse et si inhabile?
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LES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES DE CONSOMMATION. 911
Pour être pleinement édifié, il faut voir de près cette admi-
nistration elle-même, savoir de quelle façon elle est recrutée,
comment elle délibère, comment elle exécute, et conmient elle
contrôle; et il importe plus encore de pénétrer les « mœurs
coopératives. » •
Les Sociétés coopératives « bourgeoises » sont les moins
nombreuses. Nous connaissons déjà les plus importantes : la
Société du XVITI^ arrondissement, la Société de T Est, V Associa-
tion des Employés civils. Les autres, le Marais, la Goutte dOr
de Montmartre, la Fourmi du XIII^^ VUnion Fraternelle d'Au-
teui], ont tout au plus quelques centaines de membres.
Administrées avec ordre, relativement bien tenues, la plupart
de ces sociétés ne sont cependant pas plus économes, ni mieux
achalandées que les sociétés ouvrières. Leur clientèle est plus
exigeante, Thorizon coopératif y est plus rétréci. Elles vendent
certaines marchandises, conmie le vin, moins cher en gros qu'au
détail, suivant en cela la tradition commerciale plutôt que la
règle coopérative; elles distribuent un intérêt de S pour 100 aux
parts sociales, de sorte que le capital peut-être rémunéré sans
que l'adhérent soit consommateur; elles n'ont le souci ni de
l'éducation ni de la propagande. Ce n'est pas assez dire qu'elles
ont peu de foi ; elles n'ont pas de doctrine. Chaque membre envi-
sage sa société comme une maison de commerce, qui ne doit pas
seulement le satisfaire, mais le satisfaire mieux qu'une autre; et
sa fidélité n'est pas entretenue par le sentiment du devoir
social.
Les coopératives parisiennes sont en grande majorité socia-
listes, pu, tout au moins, manifestent des tendances socialistes.
Beaucoup d'entre elles sont clientes des associations de produc-
tion ; toutes vendent le vin « au litre » le même prix qu' « en
fût; » aucune n'accorde d'intérêt au capital. Celles-là sont à
peu près exclusivement ouvrières; quelques-unes même, dans
leurs statuts, excluent formellement les « bourgeois. » L'Avenir
de Plaisance f V Abeille de Passy, n'admettent que des '< ouvriers
ou artisans, » la Famille, de la rue Malar, tolère lés « ouvriers
intellectuels, » mais leur refuse Féligibilité aux fonctions d'ad-
ministrateur. A la Bellevilloise, « tout citoyen travaillant ma-
nuellement ou intellectuellement pourra seul faire partie de la
Société. » Les « intellectuels » ne sont guère que des cliens
obscurs; leur voix est rarement entendue dans les Assemblées^
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912 REVUE DES DEUX MONDES.
et ils ne siègent presque jamais dans les Conseils. Du reste, rien
qu'à lire les rapports et les procès-verbaux, on s'aperçoit que
les ouvriers manuels sont les maîtres exclusifs ; et dans Tœuvre
bonne ou mauvaise, de leurs sociétés, nous devons voir le
reflet exact, l'indice sûr de leurs capacités directrices.
Ainsi, ridée, étroitement comprise, que « l'émancipation des
travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes » a
écarté des sociétés ouvrières les hommes de savoir et de loisir,
sous prétexte qu'ils sont « bourgeois. » Le mode d'élection des
administrateurs tend à appauvrir encore davantage la valeur de
la direction sociale.
Tout d'abord, nul ne peut être candidat, s'il n'a pas fait acte
de candidature: ingénieux moyen d'éliminer les modestes. Et
ceux qui se présentent doivent se soumettre à une enquête sur
leur « passé ; » établir qu'ils sont syndiqués, répondre parfois à
des accusations d'intempérance ou de cléricalisme, se défendre
d'avoir serré la main à un « ennemi de la coopérative. » Enfin,
au grand jour où l'Assemblée générale tient ses assises, à l'appel
de son nom, chacun d'eux doit se lever, « monter à la tribune, »
et proclamer lui-même ses bonnes qualités d'administrateur.
Alors, des interpellations s'élèvent, et tous ceux à qui son nez a
déplu commencent à gloser sur sa conduite. S'il manque
d'aplomb, son affaire est claire: sa candidature est repoussée
dans un tonnerre d'applaudissemens dérisoires. On conçoit que,
dans ces conditions, l'affluence de candidats sérieux ne soit pas
très considérable; et en fait, il y a fréquemment des places vides,
que l'on est obligé de combler par un tirage au sort. A la Prolé-
tarienne, de Montmartre, le « tirage à la roue » est mên^e sta-
tutairement et régulièrement pratiqué pour un certain nombre
d* adm ini s tra teur s .
Un des préceptes d'une démocratie chagrine est qu'il faut
« guérir des individus. » Peut-être vaudrait-il mieux apprendre
à les connaître, afin de n'être pas obligé d'en guérir. En tout
cas, cette maxime est fort en honneur dans les coopératives
socialistes: aucune n'a de président, car le président pourrait
incarner la société aux yeux de tous, et prendre une autorité
dangereuse. Les affaires courantes sont expédiées par un secré-
taire, un administrateur délégué, ou un administrateur de
semaine. Quant aux séances du Conseil, elles sont présidées à
tour de rôle par tous les administrateurs, même par ceux qui
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LES SOCIÉTÉS COÔPÉRATlVEâ DE CONSOMMATION. 913
ont été « tirés à la roue. » Aussi les séances se prolougeni-elli!S
démesurément; jusqu'à minuit ou une heure du matin, sans
qu'il y ait eu parfois une demi-heure de délibération utile. On
croit justifier cette méthode en alléguant la nécessité d'habituer
tout le monde à diriger les débats. Malheureusement, l'expé-
rience problématique que les administrateurs ont pu acquérir no
trouvera jamais d'emploi; car il est fort rare que les mômes
hommes restent longtemps au Conseil. La durée du mandat est
presque partout de dix-huit mois; souvent môme, les conseillers
sortans sont inéligibles pendant un an, et, de toute façon, né
sont ordinairement pas réélus. Celui qui a pu conserver son
mandat pendant plus de deux ou trois ans est considéré comme
un survivant phénoménal des âges héroïques.
L'existence bureaucratique des secrétaires, trésoriers, admi-
nistrateurs délégués, renouvelables tous les six mois par le Con-
seil, est plus brève encore. Aussi, personne ne possédant qu'une
parcelle d'autorité, et personne ne la possédant longtemps, il
n'y a nulle part d'autorité visible. Aucun de ces fonctionnaires
improvisés et éphémères ne se sent responsable ; aucun n'a le
pouvoir de se défendre contre les empiétemens d'un collègue,
môme simple administrateur, qui, au hasard de visites impro-
visées, peut affaiblir la portée de ses ordres.
En principe, le Conseil d'administration a le souverain rôle,
et il lui appartient de maintenir l'unité de direction. Mais il
n'apparaît dans la plénitude de ses pouvoirs qu'une ou deux fois
par semaine; la direction générale échappe à ses membres mal
informés. Cependant les menus détails encombrent ses délibéra-
tions. L'affaire la plus simple, mais aussi la plus urgente, après
lui avoir été tardivement soumise, est renvoyée à une commis-
sion, pour lui revenir encore plus tard, en seconde lecture, en-
richie d'un beau rapport. La lettre la plus pressée est décachetée
en séance; et, certes, ce n'est pas dans les bureaux des grands
services publics qu^il faut chercher les meilleurs exemples de
lenteur administrative, c'est dans les sociétés coopératives ou-
vrières de Paris.
Les commissaires de surveillance, élus dans les mômes con-
ditions que les administrateurs, ont le devoir, très limité par
la loi, de vérifier la comptabilité, de certifier l'exactitude du
bilan, et de veiller à l'observation des dispositions statutaires.
En Angleterre et en Allemagne, ces commissaires sont de réri*
TOMi IL VII. — 1908. 58
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'^TT^^m
914 REVUE D£9 DEUX MONDES.
tables experts-comptables; dans les coopératives ouvrières de
Paris, leur unique parchemin est leur fiche socialiste et anticlé-
ricale. Aussi sont-ils un peu gênés dans leur rôle; mais ils
excellent à usurper celui que la loi et les statuts leur ont for-
mellement interdit. Ne pouvant, attentifs et circonspects, rem-
plir les fonctions restreintes, mais délicates, qui leur sont dé-
parties, ib étendent indéfiniment l'espace où se meut leur
activité capricieuse et brouillonne. Leurs rapports d'assemblées
générales sont très édifians : ils passent en revue tous les ser-
vices, apprécient Tétat des locaux, la qualité des marchandises,
le zèle des employés. Parfois, ils oublient de certifier l'exacti-
tude du bilan : c'est d'une belle distraction.
Quoique peu fréquentées, les Assemblées générales sont
aussi tumultueuses que les réunions politiques. On connaît
déjà « l'audition des candidats ; » c'est un lever de rideau.
Mais le rapport de la « commission d'enquête » est la pièce
principale, du moins dans les grandes sociétés. Cette « com-
mission d'enquête » exerce la police judiciaire ; elle recherche
les « mauvais sociétaires, » recueille les dénonciations, cite
les accusés à sa barre, entend des témoins, rédige des procès-
verbaux; et son rapporteur remplit les fonctions de procu-
reur général devant l'Assemblée, qui, comme on le pense, ne
garde pas la sérénité d'un aréopage. Quand on a radié quelques
membres coupables, on houspille quelque peu les administra-
teurs : à celui-ci, qui a été délégué dans le Midi pour acheter
du vin, on reproche a ses rinçades, gueuletons et ballades au
bord de la mer ; » à cet autre, son altitude aux dernières élec-
tions législatives ou municipales.
Les employés ne sont pas oubliés; surtout les chefs de ser-
vice, chef comptable, chef boucher, chef du chantier de char-
bons. Tout le monde pouvant dire tout ce qu'il a sur le cœur,
les serviteurs les plus dévoués ne sont jamais à l'abri des accu-
sations ou des quolibets. Pêle-mêle, sans indulgence et sans
mesure, leurs négligences de service, leurs malheureuses distrac-
tions d'un moment, brusquement surprises par un de leurs
ennemis, sont étalées au grand jour devant 500 personnes.
L'admonestation brutale d'un patron, adressée dans son ca-
binet, ou même jetée à travers l'atelier, leur serait moins oui-
sanlp.
11 ne reste pas, comme on peut croire, beaucoup de temps
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. LES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES DE CONSOMMATION. 916
disponible pour l'examen du bilan. Mais c'est là l'accessoire :
on ne peut pas tout faire. Les clameurs grandissent, les inter-
pellations se croisent en tous sens.; c'est bientôt une véritable
mousqueterie d'invectives qui crépite de toutes les parties de la
salle à la fois. Il vient un moment où, lasse, énervée, la foule
est incapable de suivre aucune affaire, si important qu'en soit
l'objet, revision de statuts, emprunt ou construction d'un
immeuble^ L'heure du dîner est passée, les ménagères sont
parties, des cris de protestation s'élèvent, impérieux et gouail-
leurs:
— A la soupe ! La clôture I
Et, comme une trombe irrésistible, sourde aux adjurations
du bureau, cette foule s'écoule au dehors, inconsciente de la
démoralisation qu'elle laisse après elle, parmi les coopérateurs
clairvoyans et le personnel, ulcéré des humiliations subies.
Asservis au devoir statutaire qu'ils n'avaient pas encore appris à
éluder, les nouveaux sociétaires ont fait un triste apprentissage,
qui enlève à la plupart d'entre eux le désir de reparaître dans
ces mêlées puériles. D'exercice en exercice, l'Assemblée généj-
rale, rapidement renouvelée, se compose d'hommes perpétuelle-
ment naïfs et inexpérimentés ; de sorte qu'au-dessus du Conseil
d'administration et de la commission de contrôle, pouvoirs éphé-
mères et instables, ne domine que la souveraineté dérisoire
d'une collectivité toujours mouvante.
Si les ouvriers se sont révélés administrateurs médiocres,
ont-ils du moins, conséquens avec leurs principes, dans ces
magasins où ils sont les maîtres, amorcé cette organisation du
travail « juste et humaine » qu'ils attendent pour eux-mêmes
du régime socialiste? Ouvriers durant le jour, et patrons le soir,
ont-ils su mettre leur conduite directoriale en harmonie avec
leurs revendications prolétariennes? Pas le moins du monde;
et le spectacle de leurs Assemblées générales suffit déjà à nous
édifier.
Ni les coopératives parisiennes, ni celles de province, n'ont
devancé la loi sur les accidens du travail, pas plus que celle du
repos hebdomadaire: elles ont attendu très patiemment leur
élaboration par les Chambres « bourgeoises, » et les ont plutôt
appliquées de mauvaise gviice, kldiBellevilloise même, un ouvrier
blessé à un doigt, avant le vote de la loi sur les accidens, dut
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916 REVUE DES DEUX MONDES.
S adresser à la justice pour obtenir une rente de 62 francs (1).
A une des dernières Assemblées générales de VUtilUé sociale, on
a discuté longuement la proposition du Conseil, de payer une
demi-journée de repos hebdomadaire ; et elle n'a été adoptée
qu'aprèp une très vive opposition. « Est-ce que mon patron me
paie, moi, quand je ne travaille pas? » s'écria un des sociétaires,
très applaudi par une fraction de l'Assemblée (2).
La « journée de huit heures » n'existe dans aucune coopéra-
tive ouvrière, sous le prétexte « qu'il est impossible de faire
autrement dans les conditions actuelles ; » elle est partout de dix
ou de douze heures. La véritable raison, c'est la crainte de mé-
contenter tout le monde pour satisfaire quelques employés,
l'indifférence pour une amélioration dont on ne recueillerait pas
le bénéfice. Presque tous raisonnent conmie le sociétaire de
V Utilité sociale : « Est-ce que je travaille huit heures chez mon
patron? »
On sait avec quelle amertume les ouvriers de certaines
usines se sont plaints de leur servitude politique ou religieuse.
Au moins cette servitude est-elle à l'état d'exception ; mais dans
les coopératives socialistes, elle est la règle. Récemment un
ouvrier boulanger de la Bellevilloise a été congédié, non pour
(c sabotage, » mais en raison de ses « pratiques religieuses, » et
une veuve, employée à la môme Société, a été « remerciée, pour
retard au retrait de ses enfans d'une institution cléricale (3). » De
telles exécutions sont rares; mais il n'en faut pas conclure que
la discipline anticléricale soit relâchée ; c'est au contraire la phis
forte de toutes les disciplines. En traitant ainsi leurs employés,
les coopérateurs socialistes ne croient pas être injustes. « Nous
avons le droit, disent-ils, d'exiger que nos employés marchent
d'accord avec nous. Nous ne voulons pas parmi nous d'ennemis
de la classe ouvrière. Nous les payons bien, nous les faisons
vivre largement, ils nous doivent de la reconnaissance. » Éter-
nel langage, dont ni le socialisme, ni l'anticléricalisme ne sont
les premiers auteurs, mais qu'ils ont emprunté, presque sans
modifier les formules, au manuel de toutes les écoles intolé-
rantes.
(i) La Bellevilloise : Compte rendu des Assemblées du 25 octobre 1903, p. 43,
et du 15 mai 1904, p. 37.
(2) Compte rendu du 2* semestre 1906 de Y Utilité sociale, p. 17.
(3) Prpc^s- verbaux des Assemblées 4a 5 novembre 1905 et du 27 novembre 1906,
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LES SOaÉTÉS COOPÉRATIVES DE CONSOMMATION. 9l7
Après la servitude politique et religieuse, la servitude écono-
mique. Nous connaissons les récriminations, quelquefois justi-
fiées, de la classe ouvrière contre les économats patronaux obli-
gatoires, et auxquelles divers incidens des grèves de TEst ont
donné récemment une recrudescence d'actualité. Or, tandis que
les coopératives socialistes ne parviennent pas à obtenir de leurs
membres une moyenne d'achats- supérieure à 268 francs par an,
plusieurs d'entre elles imposent à leurs employés une consom^
mation minima de 1000 francs, s'ils sont mariés, do 600 francs,
s'ils sont célibataires. Ces derniers ne sont même pas libres de
prendre leurs repas au restaurant I
Le salaire des « répartiteurs » est presque partout de 45 à
50 francs par semaine. Mais, sauf à la Bellevilloisey où les
employés des deux sexes sont uniformément payés à raison de
0 fr. 70 l'heure, celui des femmes est très inférieur à ces chiffres;
et il faut encore relever là une contradiction flagrante avec les
principes du socialisme moderne. « Nous avons remplacé, disait
un jour le rapporteur de VUnion des Travailleurs du XIW ar-
rondissementy le répartiteur par une femme, nous coûtant moins
cher. M Personne n'a sourcillé (1).
D'autre part, la capacité professionnelle est systématiquement
découragée. Nouveaux ou anciens, actifs ou paresseux, tous les
employés ont les mêmes appointemens. On alloue aux chefs de
rayon un maigre supplément de 10 francs par semaine; et le
traitement du premier comptable ne dépasse guère 3 000 ou
3 500 francs. Il n'est pas difficile d'apercevoir les motifs secrets
qui ont inspiré une méthode si contraire à la prospérité des
sociétés coopératives. Le salaire des « camarades employés » est
visiblement établi d'après celui des « camarades sociétaires. »
Jamais une administration ouvrière ne voudra donner 6 000 francs
à un comptable éprouvé, à un chef de rayon habile; ce qui ne
Tempèche pas de rôver la disparition future des grands maga-
sins, dont les employés supérieurs sont rétribués à l'égal des
plus hauts fonctionnaires de l'État.
Les mêmes réflexions s'imposent à Tégard du problème d^s
retraites ouvrières : jamais les coopératives socialistes ne se
sont préoccupées de le résoudre en faveur de leurs employés
C'est encore et toujours Je même état d'esprit : « Est-ce que mon
(1) Compte rendu de rAssemblée du 24 décembre 1905, p. 8.
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918 BEVUE DES DEUX MONDES.
patron me fera une retraite ? » Telle est la pensée du plus grand
nombre ; et l'on peut être assuré que si une loi des retrsdtes
ouvrières doit obliger lés employeurs à verser une part de la
cotisation totale à la Caisse des retraites pour la vieillesse, les
coopératives socialistes ne l'auront pas appliquée par antici-
pation.
Parlerai-je de l'attitude des. administrations coopératives
vis-à-vis de leur personnel? Les « camarades employés, » dont
j'ai recueilli les nombreuses confidences, trouvent qu'elle est
singulièrement dénuée de camaraderie ; et, soumis à tant de
maîtres, ils se prennent à regretter le patron uniqpie ; au moins,
comme ils disent, « avec lui, on sait à quoi s'en tenir. » Les
« camarades administrateurs, » qui ont subi, tout le jour, la
discipline de l'atelier, sont bien aises d'affirmer leur pouvoir à la
coopérative. Au basardde leurs momens libres, parodiant comi-
quement les attitudes patronales, ils promènent leur caprice
impérieux et fantasque dans toute l'étendue des magasins.
L'habileté professionnelle d'un patron, la méthode invariable
d'où ses ordres procèdent, font accepter, dans une certaine me-
sure, son autorité. Mais les employés de coopératives ne recon-
naissent point la compétence commerciale ài leurs administra-
teurs de hasard ; et ils en reçoivent à tout moment des ordres
contradictoires : le joug leur paraît singulièrement plus dur.
Aux Assemblées générales, deux fois l'an, ils sont mis sur la
sellette ; mais leur existence quotidienne n'est guère plus douce.
Loué par ceux-ci, blâmé par ceux-là, chacun, quoi qu'il fasse,
est toujours sur le qui-vive ; sa situation ressemble à celle d'un
ministre; il est incessamment à la merci d'une saute de vent
parlementaire .
Il semble, disait un jour un membre de VÉgalitaire en
assemblée générale, « que les ouvriers soient plus rosses que
les patrons (1) ! » L'expression est un peu vive; mais il est cer-
tain que le sort des « camarades employés » est fort précaire. Ils
ne se sentent pas entourés de bienveillance^ ne sont même pas
assurés de trouver la justice, et ne sont guère attachés à ces so-
ciétés qui les « font vivre » et le leur font sentir si durement.
Aussi le personnel de service est-il aussi instable que le pouvoir
administratif. Les coopératives ouvrières recueillent sans cesse
(1) Procès-verbal de l'ÀBscmblée du 10 décembre 1905, p. 14.
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LES SOaÉTÉS COOPÉRATIVES DE CONSOMMATION. 919
les épaves du commerce, et destituent au commerce leurs meil-
leurs sujets, recrutant leurs collaborateurs par une sorte de
sélection à rebours. /
Ainsi instruit de leur organisation et de leurs mœurs, on est
moins surpris que les coopératives parisiennes n'aient pi; con-
quérir même la situation modeste des maisons de second
ordre. Travaillées par des préoccupations politiques étrangères
à leur objet, et cependant infidèles à leur programme socialiste,
privées du concours précieux qui résulte de la fusion des élé-
mens sociaux, affaiblies par le régime de démocratie pure
qu'elles se sont imposé, et qui conviendrait tout au plus à une
collectivité initiée depuis des siècles aux pratiques de la 'liberté,
servies enfin par un personnel aigri qu'elles ne savent point
diriger, mais qu'elles troublent continuellement dans sa besogne,
les sociétés coopératives parisiennes accusent dans leur admi-^
nistration un désordre dont j'ai peut-être affaibli le tableau. Dé-
libérations des conseils, surveillance des commissaires et des
délégués, vigilance des commissions d'enquête, sanction souve-^
raine des assemblées plénières, tout cet étalage d'activité? muU
tiples est bien près d'être purement illusoire : la maladie du
contrôle a abouti au néant du contrôle.
Très atténués dans un petit groupement originel, ces élé-
mens de perturbation produisent tout leur effet dans la Société
agrandie. Son expansion naturelle, qui devait s'accroître par son
effet même, est justement limitée par l'impuissance où elle se
trouve de diriger des services nombreux, et de maîtriser l'in-
discipline des foules. Ce qu'une coopérative supporte le moins
bien, c'est le succès.
L'exemple le plus éclatant est celui de la Moissonneuse,
fondée en 1875 par 19 ouvriers du XI* arrondissement. Elle était
parvenue à grouper 16000 membres ; elle avait créé 22 succurr
sales ; et elle s'est effondrée misérablement après vingt-huit ans
d^existence. De telles ruines n'ont pas été éloquentes. Parmi les
sociétés qpii paraissent les plus solides, il n'en est pas une qui
ne porte en elle les mêmes germes de dissolution qui ont anéanti
la Moissonneuse ; et il n'en est pas une qui s'en doute.
A la vérité, il y a, dans toute coopérative ouvrière, une
élite qui a le sentiment de l'ordre, et reconnaît la nécessité de
la discipline. Elle voit plus large et pltis loin; elle empêche la
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'^^^Tff
920 REVUE DES DEUX MONDES.
masse de se gâter tout à fait. Soit qu'elle partage les préjugés
de sa classe, ou qu'elle n'ose les heurter de front, elle ne com-
bat point en faveur de la neutralité politique, et ne proteste
])oint contre le régime d'intolérance qui est universellement
entré dans les mœurs. Mais elle a pu, en certains endroits,
faire prévaloir des idées de prévoyance et de solidarité, créer
même un embryon d'organisation éducative. C'est grâce à la
présence de cette élite, que diverses sociétés socialistes,
comme la Bellevilloise^ YUtilité sociale^ VUnion du XIX^ arron-
dissement, la Famille j du XV«, ont établi un fonds de dévelop-
pement' collectif, destiné à accroître les ressources sociales. Il
est alimenté par un prélèvement s^ur le montant des ventes
(1 p. lOlO) ou sur celui des bonis (10 p. 100). Ce n'est pas un
mince mérite d'avoir imposé à la masse un abandon d'une part
de ses bonis : car, en y renonçant sans retour, la génération ac-
tuelle des membres est incertaine do recueillir les fruits do son
abnégation : elle n'a que la certitude du sacrifice.
Les coopératives socialistes consentent plus volontiers à dis-
traire une part des bonis en faveur de caisses d'assistance mu-
tuelle, parce que les sacrifices consentis peuvent soulager immé-
diatement des souffrances visibles, des gênes momentanées, et
que chacun peut être appelé à en bénéficier. Beaucoup d'entre
elles ont créé des Caisses de « prêt gratuit; » les plus riches,
des services médicaux. Des «caisses de solidarité » viennent en
aide aux membres éprouvés par le chômage ou la maladie. En
1906, plusieurs sociétés ont suivi l'exemple delà Bellevilloise y là
Ménagère f du XVII* arrondissement, a distribué gratuitement aux
chômeurs du pain et du lait; V Utilité sociale leur a versé
500 francs : VÉgalitaire a fourni aux « soupes grévistes » envi-
ron 8000 francs de marchandises, viande, charcuterie, légumes,
« pot-au-feu » et charbons.
 la mort d'un sociétaire, la veuve et même la « compagne»
comme à la Bellevilloisej V Avenir de Plaisance^ la Prolétarienne
de Montmartre, la Glaneuse de Mont rouge, reçoit ime somme fixe
de 40, 50 ou 100 francs, à laquelle s^joute une seconde indemnité,
variable avec le nombre des enfans en bas âge. A la naissance
d'un enfant, la famille reçoit 20 francs; la Prolétarienne ^ la Mé-
nagère, allouent même 30 ou 35 francs, « en cas d'accouche-
ment gémellaire. »
Les chefs de 1' « École de Ntmes, » de l'École (c bourgeoise, »
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LES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES DE CONSOMMATION. 921
attachent, avec raison, une très grande importance au dévelop-
pement de l'éducation coopérative. Ils conseillent, à Timitation
de l'Angleterre, Torganisation de conférences, de causeries, de
fêtes familiales, la création de bibliothèques, de « cercles
d'études. » Malheureusement, ils n'ont guère réussi à convaincre
que les sociétés socialistes. Encore leur satisfaction n'est-ello
point sans mélange, car, à l'éducation coopérative se superpose
et s'identifie l'éducation socialiste, qui se comndunique ordinai-
rement dans des conférences-concerts, des apéritifs-concerts,
des causeries à la buvette, des représentations théâtrales. La
Bellevilioise subventionne une « Symphonie; »V Avenir de Plai-
sanccy la Ménagère^ jouent des pièces « à thèse, » les Rempla-
çanles, par exemple, « où sont mises à nu les tares de la bour-
geoisie, engendrées par le système capitaliste (1). »
En dépit de tous ces effprls, 1' « éducation coopérative » est
fort peu répandue; n'apparaissant guère, çà et là, que d'une façon
intermittente, à demi noyée dauB le flot des polémiques révolu-
tionnaires et anticléricales, elle n'ej^erce pas d'action sensible sur
les membres des sociétés de consommation. D'ailleurs, l'éduca-
tion coopérative, pas plus que toute autre, n'est pas une éduca
tion factice, qu'on puisse isoler de l'éducation générale; et c'est
pourquoi la régénération des coopératives ouvrières n'apparaît
pas comme prochaine. Je ne veux pas dire qu'elle ne se produira
jamais ; mais elle est essentiellement liée à la régénération loin-
taine des mœurs démocratiques.
Cependant, supposons accompli ce dernier progrès, auquel
aspirent paisiblement beaucoup d'esprits « sages, » mais que
quelques hommes seuls s efforcent de préparer. Admettons que,
sous son influence, les coopérateurs se soient dépouillés de leur
excès d'individualisme ; qu'ils aient reconnu la nécessité de sé-
parer, pour des actions distinctes, la coopération et la politique ;
que tous s'intéressent à l'œuvre commune, mais néanmoins
sachent s'imposer une discipline rigoureuse: qu'ils aient pu
établir des administrations stables et compétentes. Supposons,
en un mot, que, sous l'atmosphère vivifiante des mœurs régé-
nérées, ils aient enfin reçu les vertus robustes que l'Association
requiert de ses membres.
(1) BttUetin de U Ménagère, i- leptembrt 1905,
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922 REVUE DES DEUX MONDES.
La coopération suivra sans doute le mouvement commun
emportera ies autres institutions sociales vers des destinât»
supérieures. Mais réalisera-t-elle les magnifiques espérances de
ses apôtres? Viendra-t-il un jour où elle sera définitivement vic-
torieuse du commerce^ d'abord universellement « distributrice, »
plus tard souveraine productrice, plus tard encore la grande pro-
priétaire de la richesse nationale?
Je ne sais si une telle transformation est désirable. Mais
sans prétendre assigner une borne précise à l'activité coopéra-
tive, on peut prédire que celle-ci sera limitée par le jeu même
de ses propres organes.
La faiblesse originelle du capital n'a pas empêché de grandir
certaines maisons privées. Beaucoup sont demeurées médiocres;
d'autres ont rencontré la ruine. Mais enfin, sous l'effet de l'àpre
concurrence, servis par leur flair, lejir habileté ou leur audace,
quelques hommes ont élevé leur fortune.
A ces luttes tourmentées et (ragiques de la vie commerdal
dont le consommateur distrait attend passivement ses destinée
la coopération prétend substituer un état de choses pacifique, (
le consommateur deviendra te propre artisan de son « ém^<
pation, » où ne seront plus gaspillées d'immenses forces viv<
où il n'y aura ni vainqueurs, ni vaincus. Mais l'Associatû
coopérative est condamnée à la prudence, et doit s'interdire 1
tentatives aventureuses. L'éclair d'une pensée audacieuse, b
versant le cerveau d'un des « rois w de l'alimentation, illumii
pour lui une voie nouvelle, sur laquelle il est le maître abso
de s'élancer immédiatement. Tout au contraire, privée d
excitations violentes que produit le mirage entrevu de la fo
tune, l'administration d'une société coopérative ne conni
point ces désirs intenses, téméraires, où se mêlent l'attrait c
jeu et l'acceptation du risque. Cela est un bien, peut-être. Ma
lorsqu'elle veut se porter en avant, hors de la place où elle
longtemps piétiné, elle est alourdie dans sa marche par l'inert
des groupes inégalement entraînés, qu'il faut rallier sans cess
et dont il faut obtenir l'assentiment délibéré au début
chaque nouvelle étape.
Enfin, même dans l'ordonnance et le contrôle des service
dans le règlement des affaires courantes, n'étant sollicités
par l'appât du gain, ni par celui de la popularité; absorb
d'ailleurs par leurs occupations professionnellesi et trop certai
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LES SOCIÉTÉS COOPfRATIYBI DE CONSOMMATIOM. 923
qu'aucune sanction sérieuse n'atteindra jamais leur négligence,
les meilleurs administrateurs ne sauraient être animés de la
même fièvre, déployer la même ingéniosité, faire montre de la
même souplesse cpie le négociant qui s'évertue pour accroître
lampleur de son établissement. Sans doute, en coopération,
l'économie assurée au consommateur est accrue de tout le bé-
néfice qui irait au commerçant privé, et de l'économie de tous
les frais de réclame disparus. Mais elle est diminuée aussi de
tout Taffluent de valeur que lui apporteraient une direction
babile, la présence toujours visible d'un chef intéressé au succès,
la rapidité de décisions toujours prises au moment opportun
La balance est au moins douteuse.
Ainsi, pour dçs raisons d'ordre permanent, qui ont leurs
racines profondes dans la nature humaine, les progrès de la
coopération ne semblent pas pouvoir être indéfiniment reculés.
Pour d'autres, qu'on peut croire accidentelles, mais que le tem-
pérament individualiste de notre race rend à un certain degré
consistantes, la coopération française ne se présente pas en très
bonne posture. Cependant, à défaut de l'hégémonie commer-
ciale que ses apôtres lui attribuent par consolation dans l'avenir,
elle peut contribuer honorablement à l'amélioration de l'exis-
tence ouvrière et demi-bourgeoise. Elle est déjà, du moins dans
quelques villes de province, & Grenoble, à Troyes, à Sens, à
Limoges, une sorte de balancier régulateur du marché écono-
mique, un obstacle à la hausse artificielle des denrées de pre-
mière nécessité, un bienfait' latent pour ceux-là mêmes qui la
dédaignent pu l'ignorent. A Paris même, sous les aspects dif-
formes où elle se montre, et jusque dans les œuvres caricatu-
rales qu'elle a enfantées, elle révèle une puissance que l'on ne
peut méconnaître. Si pauvrement qu'elle ait été conçue, si
étrangement qu'elle soit pratiquée, puisque le lien fragile qui
lui attache tant de familles ouvrières n'est cependant pas anéanti
au bout d'un demi-siècle, et que, brisé quelque part, on l'a
toujours vu se reformer ailleurs, il faut qu'elle soit née d'un
besoin vivement ressenti, et qu'en elle réside un principe très
actif de fécondité.
Joseph Gcrnesson.
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:' y ^-^^^fr^^y^
REVUES ÉTRANGÈRES
PIERRE BRBUGHEL LE VIEUX
ET L'ART DE SON TEMPS
Peter Bruegel V Ancien, son œuvre et son temps, par René Van Bastelaer,
1 vol. gros in-4«, avec plus de cent planches gravées; Bruxelles, librairie
Van Oesf, 1907; — Pierre Bruegel V Ancien, par Charles Bernard, 1 vol.
illuslré, de la Collection des grands artistes des Pay.S'Bas; Bruxelles,
même librairie, 1908.
Dans un, petit poème latin que nous a conservé Van Mander, un
contemporain de Pierre Breughel le Vieux, le savant Lampsonius,
célébrait ainsi le talent du peintre brabançon : « Voici qu'un second
Jérôme Bosch, d'un pinceau habile, noué rend à la fois les vives inven-
tions et jusqu'au style de son maître, et le surpasse eacore tout en
l'imitant! En vérité, Pierre, tu t'élèves lorsque ton art fécond, à
la mimière de ton devancier, nous retrace toute sorte de sujets
plaisans, les plus propres du monde à nous faire rire; et aussi
méiites-tu, en sa compagnie, d'être loué à l'égal des plus grands
artistes î »
Or, il se trouve que ces éloges ne paraissent pas suffisamment
élogieux à un jeune écrivain belge, M. Charles Bernard, qui vient de
consacrer à Pierre Breughel P Ancien un petit livre d'ailleurs tout
plein d'érudition et de fine critique. « Lampsonius,— nous dit-il,-^ a
beau comparer Breughel aux plus grands artistes : lui aussi, il rape-
tisse le génie du maître jusqu'à n'en faire qu'un amuseur. Ce n'est
pruère que dans ces dernières années qu'on a restitué à Pierre
Bronghel l'Ancien la place qui lui revient, entre Jean Van Eyck et
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REVUES ÉTRANGÈRES. 925
Pîerre-Paul Rubens. Tous trois ont, avec une puissance égale, fixé
un des côtés de Tàme de leur race, et Tàme totale de leur époque. Et,
des trois, Breughel a été le plus simple et le plus sincère. »
Mais M. Charles Bernard me permettra-t-il de penser que lui-
même, à son tour, va peùt-ôtre un peu trop loin dans l'éloge, et que
son parallèle entre « les trois sommets de la peinture flamande »
dépasse les limites habituelles de l'admiration de tout bon bio-
graphe pour le grand homme qu'il a entrepris de nous révéler?
Pourquoi et comment Breughel aurait-il été « plus sincère » que
ce Van Eyck dont M. Bernard nous a affirmé, précédemment;
que son Adoration de V Agneau était « le chef-d'œuvre de Tesprit
humain? » Et pour ce qui est de RubenB, le plus ardent poète de toute
la peinture, soutenir que celui-là a été « moins sincère ' » que
Breughel, n'est-ce point comme si l'on disait qu'on Couperin a eu
plus de tt sincérité » qu'un Beethoven, ou un Mathurin Régnier qu'un
Racine? Les poètes ont une façon à eux d'être « sincères » qui, pour
être différente de celle des artistes en prose, ne leur est pas forcé-
ment inférieure. « Plus simple, » d'autre part, je veux bien admettre
que Breughel Tait été, si l'on entend par là qu'il a poursuivi on objet
plus restreint, moins haut, et plus proche de nous ; mais une telle
manière d'être « plus simple » n'a guère de quoi, non plus, être
tenue pour un élément de supériorité. Et surtout je m'étonne que
M. Bernard ne se soit pas rendu compte de tout ce qu'il y avait
d'excessif à vouloir placer l'œuvre de Breughel auw sommet » de l'art
de son pays, « entre Van Eyck et Rubens : » car ces deux derniers
maîtres doivent précisément leur éminence à la grandeur de l'objet
qu'ils ont poursuivi et atteint, tandis qu'il est trop clair que Breughel,
malgré tout son génie, s'est proposé une tâche « plus simple, » et
qui ne pouvait point le mettre à même de '< fixer, avec une puis-
sance égale, l'âme totale de son époque. »
Non, je ne puis pas croire que l'estime grandissante des connais-
seurs pour le vieux maître brabançon les autorise jamais à proclamer
celui-ci l'égal d'un Van Eyck ou d'un Rubens, de ces merveilleux
créateurs de vie et de beauté! Mais, après cela, M. Bernard a pleine-
ment raison de protester, au nom de notre goût moderne, contre
l'opinion des contemporains de Breughel le Vieux, telle que nous
l'expriment les éloges de Lampsonius. A nos yeux, Breughel est assu-
rément quelqctC chose déplus et de mieux qu'un « amuseur; » et nous
ne consentons plus même à voir en lui «c un nouveau Jérôme Bosch, d
— encore que Jérôme Bosch, lui aussi, se soit désormais grandement
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926 REYUB PE8 DEUX MONDES.
élevé au-dessus de Tidée que no6 pères se faisaient de lui. La vérité
est que Breughel^ durant sa courte, mais active carrière, a subi une
évolution très profonde, qui, d'année en année, a transformé tout
ensemble ses « inventions » et son « style : » après avoir, d'abord,
expressément repris l'œuvre de Jérôme Boscb, et s'être conquis la
faveur publique en qualité d'« amuseur, » il a dépouillé peu à peu ses
premières habitudes de fantaisiste pour devenir un parfait évocateur
de la vie populaire de son pays ; en même temps que sa manière de
peindre, par xm changement analogue, se délivrait des traditions et des
formules, dorénavant surannées, du vieux style « primitif, » et com-
mençait hardiment à pratiquer un langage artistique nouveau, déjà
tout « moderne, » — l'admirable langage de lumière et de couleur
qui, ensuite, allait servir de moyen d'expression à tous les peintres
flamands et hollandais du xvii" siècle. Et ainsi les contemporains du
maître, s'étant accoutumés à rire devant son œuvre, comme ils avaient
ri naguère devant celle de Jérôme Bosch et de toute l'école des
« drôles » flamands, ont continué à ne chercher en lui que ce qu'il
avait été au début de son art; et nous, aujourd'hui, de plus en plus
nous tâchons à découvrir, jusque dans les « drôleries » de sa pre-
mière période, le vigoureux génie d'observation familière et de libre
facture que nous révèlent les produits de sa maturité. Les éloges de
Lampsonîus, où celui-ci, sans doute, avait largement usé de l'hyper-
bole poé. ique, ne suffisent plus à nous satisfaire, en présence d'une
œuvre arissi importante, et revêtue d'une signification historique
aussi considérable. Nous n'admettons pas, à coup sûr, que l'auteur
des Cuh-de-jaite du Louvre soit égalé à Van Eyck, ni à Rubens : mais
nous reconnaissons qu'il a été le principal intermédiaire entre les
deux mondes difl'éfens qui se traduisent à nous' dans l'art de ces deux
peintres ; et il nous apparaît que personne n'a contribué plus que lui
à faire nattre, sur les ruines des conceptions et du style issus de Van
Eyck, la nouvelle atmosphère pittoresque dont devait s'imprégner,
bientôt, le génie de Rubens.
Ce rôle capital de Breughel le Vieux, dans le développement de
l'art de sa race, nous est fort heureusement attesté et expliqué par
l'examen « chronologique » de ses dessins et de ses peintures. Sur les
circonstances de sa vie, nous ne savons, en somme, que fort peu de
chose: tous les renseignemens certains dont nous disposons se
réduisent à ce que nous apprend un petit chapitre de Van Mander, le
Vasari des peintres flamands et hollandais. Mais nous possédons une
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REVUES ÉTRANGÈRES. 927
source d'information bien plus précieuse encore dans l'œuvre mAme
du maître, qui, en majeure partie, a pour nonsFavantaged^étre datée:
sans compter que la comparaison avec ces dates authentiques nous^
permet de déterminer, approximativement, à quelle période doivent
avoir appartenu d'autres tableaux ou dessins d'une authenticité non
moins évidente. Et comme les données biographiques de Van Mander,
pour, peu nombreuses qu'elles soient, ont de grandes chances d'ôtre
vraies et sûres, — le biographe hollandais ayant connu personnel-
lement les fils de Breughel, — nous n'avons qu'à confronter ces
données avec les dates des ouvrages du peintre pour parvenir à une
compréhension infiniment instructive de la série des faits qui, par
degrés, ont amené rhériUer immédiat de Jérôme Bosch, le fournis-
seur attitré de « diableries n et caricatures, à créer l'art, tout naturel
et intime, non seulement des Téniers et des Brouwer, mais aussi des
Metsu, des Yermeer, et des Van Ostade.
Confrontation qui, du reste, nous est rendue maintenant la plus
facile et agréable du monde, grâce aux recherches érudites de M. René
Van Bastelaer, Téminent conservateur des estampes à la Bibliothèque
royale de BruxeUes ; et îl convient avant tout que je signale ici, à tous
les amateurs de Tancienne peinture flamande, le gros livre récent,
véritable monument de goût et de science, où M. Van Bastelaer nous
offre une reproduction, merveilleusement fidèle, de l'œuvre presque
complète de Breughel le Vieux, en y joignant l'analyse approfondie
de tous les documens biographiques qu'il a pu recueillir au sujet de
la personne du mattre, des événemens de sa vie, et du progrès de son
style. C'est à cette mine sans pareille qu'a puisé M. Charles Bernard,
pour nous présenter ensuite, à sa façon, une image plus libre du
génie de Breughel ; et, semblablement, c'est à l'aide du texte et des
illustrations de l'ouvrage magnifique de M. Van Bastelaer que je vais
essayer de résumer, en quelques mots, ce que me paraissent avoir été
la carrière et la tâche artistique du plus parfait « réaliste » de Técole
flamande.
« La nature, — lisons-nous dans Van Mander, — a fait un choix sin-
gulièrement heureux le jour où elle est allée prendre, parmi les pay-
sans d'un obscur village brabançon, l'humoristique Pierre Breughel
pour en faire le peintre des campagnards. » Le village se nomme
Bruegel, aux environs de Bois-le-Duc, sur le territoire du Brabant
hollandais ; et l'origine paysanne du peintre nous est encore confirmée
par la manière dont, à défaut d'un nom de famille, il a ajouté à son
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928 REVUE DES DEUX MONDES.
prénom de Pierre le nom de Pendroit où il était né. Noos ignorons,
d'ailleurs, la date de sa naissance ; mais tont porte à croire quMl avait
seize ou dix-sept ans lorsque, vers 1548, il est venu s'inscrire comme
apprenti dans Tatelier du peintre anversois Pierre Goeck, élève de
Yan Orley, et l'un des principaux continuateurs du style « raphaè-
lesque » importé par ce maître. A la mort de Pierre Goeck, en
décembre 1550, le jeune Breughel, pour achever son apprentissage,
passa dans l'atelier d'un peintre-graveur, Jérôme Kock, qui, dès ce
moment, s'occupait surtout de commander et de vendre 'des œuvres
d'art. En 1551, nous voyons « Pierre Brueghels, peintre, » admis,
comme franc-maître, dans la Gilde des peintres d'Anvers; et des des-
sins et gravures nous le montrent. Tannée suivante, franchissant les
Alpes, puis travaillant à Rome, et poussant son « tour » jusqu'à la
Sicile. Enfin une vue des remparts d'Anvers, gravée d'après un dessin
de Breughel, et portant la date de 1553, nous apprend que, dans les
derniers mois de cette année, le peintre est revenu d'Italie, et s'est, de
nouveau, fixé à Anvers. Encore ne savons-nous pas si, à ce moment
de sa vie, et malgré son inscription à la Gilde anversoise, Breughel
était déjà, proprement, un « peintre : » car le premier tableau daté que
nous ayons de lui n'a été exécuté qu'en 1558, et toute son œuvre
antérieure ne consiste qu'en une série de dessins, dont la plupart des-
tinés à être reproduits en gravure. Mais cette abondante et remar-
quable série se charge, assez clairement, de nous renseigner sur la
signification historique de toute la première période de la vie du
mattre.
n y avait alors, dans les pays flamands, deux écoles, — ou plutôt
deux catégories, d'artistes, — nettement distinctes : l'école élégante,
« aristocratique, » des peintres d'histoire, et l'école populaire des
peintres ou dessinateurs de « drôleries » et de « diableries. » Sujets,
sentimens, procédés, tout cela différait absolument, d'une école à
l'autre, comme différaient aussi les deux clientèles. Et nous sommes
en droit de supposer que Pierre Breughel, d'abord, se sera préparé
à faire partie de la première des écoles rivales. Dans l'atelier du
« raphaëlesque » Pierre Goeck, il aura étudié les principes du grand
art classique; et c'est à cette éducation qu'il aura dû, plus tard, avec
la merveilleuse maîtrise de son a métier, j» son aspiration constante
à simplifier, en l'ennoblissant, le genre populaire qu'il allait prati-
quer. Il est vrai que le marchand Jérôme Kock, son second maître,
désireux d'utiliser pour son commerce l'extraordinaire talent qu'il
devinait en lui, doit l'avoir détourné de ses hautes visées : car les
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REVUES ÉTRANGÈRES. 920
sujets « classiques i> n'étaient point de ceux que goûtait le public
ordinaire de ses acheteurs. Mais ce Kock lui-même, sans doute, n'aujra
pas encore eu l'idée ^ à ce moment, de rabaisser jusqu'au genre de la
« drôlerie » l'habile et savant élève du successeur de Van Orley; Le
fait est que, depuis quelque temps, la boutique de Kock se livrait à un
grand débit de paysages gravés, représentant toute espèce de sites
plus ou moins « alpestres, » avec de petites scènes mythologiques
perdues parmi un vaste déploiement de montagnes neigeuses et de
fantastiques ravins ; et U est bien probable, par ailleurs, que c'est
uniquement en quête de paysages que le jeune Breughel, sitôt admis
dans la gilde anversoiso, s'en est dl'A explorer l'Italie. De tout son
long séjour à l'étranger, entre 1551 et la fin de 1553, aucune œuvre
ne nous est restée que des paysages, à peine semés, çà et là, d'une
ou de deux figures. Paysages admirables de dessin et d'expression,
— les plus beaux sont, aujourd'hui, au Louvre, — mais où l'imita-
tion manifeste de Titien, et la vigoureuse ampleur du coup de plume,
et la poésie, toute vénitienne, des sujets, n'ont rien assurément qui
signale le prochain caricaturiste des Gros Poissons et des Péchés
Capitaux. Jusqu'à son retour à Anvers, en décembre 1553, — et
longtemps encore après ce retour, — Breughel, employé aux gages
de Jérôme Kock, continue à relever de l'école classique des « italiani-
sans : » dans le plus beau style « titianesque, » il dessine des paysages
composites, presque toujours inventés sur le modèle des sites italiens
ou tyroliens, mais entremêlés déjà, par instans, d'une observation
familière de la campagne flamande. Et voici que, tout à coup, aux
alentours de 1556, un premier changement s'accomplit dans l'esprit et
le style de sa production : l'élève de Pierre Coeck, l'imitateur de Titien,
l'élégant et délicat paysagiste des années précédentes, descend de
l'école aristocratique dans l'école populaire, et, avec une fécondité et
un entrain comique de plus en plus passionnés, se met à imiter
expressément l'art de Jérôme Bosch I
Pourquoi? Sans doute parce que Breughel a besoin d'argent, et
quii Jérôme Kock, qui l'exploite tout en le payant grassement, s'est
aperçu que les plus beaux paysages ne valaient point , pour atti-
rer la foule, une grosse farce bien salée, ou une Tentation de saint
Antoine avec des diables d'une horreur amusante. Mais cette explica-
tion toute positive ne saurait nous sufflre, pour peu que nous
examinions, dans l'ouvrage de M. Van Bastelaer, la prodigieuse fer-
veur artistique, la fièvre d'invention bizarre et ae dessin expressif,
qui caractérisent les « drôleries » de toute cette période de la vie de
TOKB XLVU. — 1908. (9
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^'^mK
930 REVUE DES DEUX MONDÉS.
Breughftl. Le paysan brabançon apporte, désormais, tout son cœur
au genre populaire qu'U vient d'adopter; et Ton ne peut s'empêcher
d'imaginer que, Jusqu'alors, malgré l'heureux développement de son
génie naturel sous la forte éducation du style classique, il s'est senti
mal à l'aise dans un art trop « distingué » pour ses goûts et ses
instincts de vrai fils du peuple. Toujours est-il que, de 1556 à 1563,
nous le voyons se donner pleinement à la « drôlerie : » soit que
l'illustration de proverbes et d'allégories satiriques, la Bataille du
Carnaval et du Carême, V Extraction des Pierres de folie, lui fournisse
l'occasion d'exagérer en caricature son observation, déjà très intense,
des types populaires, ou que, sous prétexte de représenter le Jugement
Dernier, le Christ auxXimbes, les Vertus et les Vices, îl égale et sur-
passe Jérôme Bosch par la puissance et la variété de son « diabo-
lisme. »
Eni558, ne pouvant plus contenir son génie dans les limites de
ce dessin k graver qui paraît bien, jusqu'ici, avoir été sa seule occu-
pation, il commence à peindre : et toujours encore il ne peint que les
proverbes comiques ou des « diableries. » Qui ne se rappelle, les
ayant vus une fois, la CAu^e des mauvais Anges du musée de Bruxelles,
et surtout l'étonnant Combat de Mardi gras et de Carême du musée
impérial de Vienne ? La façon de peindre, — avec les perspectives
montantes, la sécheresse du trait, et le manque d'air entre les
figures, — demeure toute proche du sjtyle « primitif » ; et cependant,
sous cette apparence archaïque du « métier, » quelle richesse de
mouvement, et de couleur, et de vie! Les monstres les plus impos-
sibles nous font l'effet de s'agiter bruyamment ; et quant aux person-
nages plus réels, paysans et bourgeois, moines, vieilles femmes et
enfans, de ceux-là il n'en est pas un que nous n'ayons l'illusion de
toucher et d'entendre, ni qui ne nous révèle un caractère propre, se
traduisant par l'incomparable justesse de l'attitude et du geste. Mani-
festement, le puissant observateur des années suivantes s'annonce
déjà, tout entier, chez cet « amuseur. » .
Il est bien sûr que ces œuvres de Breughel ont dû réussir à
amuser le bon peuple flamand, puisqu'elles ont valu à leur auteur
une réputation de « drôle » qui allait dorénavant, pour des siècles,
accoupler son nom à celui du vieux Bosch. Mais peut-être n'irait-on
pas trop loin dans le paradoxe, à soutenir que pas une de ces œuvres
n'est véritablement « gaie, » ou plutôt que le divertissemest qu'elles
procurent ne leur vient pas des mêmes causes qu'aux œuvres de
Jérôme Bosch et de son école. Aussi bien dans ses « proverbes »
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REVUES ÉTRANGÈRES. 931
que dans ses « diableries, » jamais Breughel ne nous laisse aperce-
voir un sens bien original d*ironie, et la verve du « moraliste » est
souvent, chez lui, assez pauvre. L'intention comique, l'élément « lit-
téraire 9 qui contribué à rendre plaisans les farces ou les caucbemars
des a drôles » néerlandais d'avant et d'après lui, nous sentons qu'il
s'évertue en vain à les imiter. Jusque dans les sujets les plus extra-
vagans, tout notre plaisir est d'ordre purement « pictural. » Le
paysan brabançon ne connatt au monde qu'une seule chose, qui
est son métier de dessinateur et de peintre; et lorsqu'il parvient
à nous faire sourire, ce n'est point- de ses idées que nous sourions,
mais simplement du caprice burlesque de sa plume ou de son
pinceau. En vrai peintre, il ne sait « inventer » que des lignes et des
mouvemens : de telle sorte que ses enfer$ et ses moralités, au lieu de
nous effrayer ou de nous instruire, nous ravissent surtout par la
hardiesse, la fécondité, le piquant imprévu de leur exécution.
Et bientôt Breughel se fatigue de la « drôlerie, n Un nouveau
changement se produit, dans son art, dont la date coïncide avec celle
de deux événemens considérables de sa vie privée : son mariage et
son installation à Bruxelles. C'est en 1563 que, ayant épousé la fiûile
de son premier maître Pierre Coeck, il quitte Anvers pour venir de-
meurer, désormais, dans la ville habitée par la famille de sa jeune
femme ; et comme nous le voyons, à peu près vers le même temps,
renoncer tout d'un coup aux sujets comiques de la période précé-
dente, M. Van Bastelaer en conclut, avec grande apparence de raison,
que la « transplantation » du peintre à Bruxelles a exercé une in-
fluence décisive sur l'évolution de son goût esthétique. Mais la <c chrono-
logie» de son œuvre nous apprend que le changement décisif qui s'est
manifesté dans cette œuvre en 1563 avait commencé, déjà, dès les
années précédentes, et que son mariage, avec la « transplantation» qui
l'a suivi, n'ont eu pour résultat que de terminer une crise antérieure,
tendant à délivrer Breughel de la servitude du genre « plaisant,»
comme il s'était délivré, naguère, de la contrainte du style « acadé-
mique. » Car voici que, petit à petit, en 1561 et 1562, l'imitateur de
Bosch revient à une occupation abandonnée depuis des années :
délaissant la caricature, il dessine une seconde série de paysages
romantiques, non plus destinés à être reproduits en gravure, mais
évidemment conçus à titre d'études, pour servir de fonds à des
tableaux d'histoire. Et, en fait, la destination de ces études se révèle
à nous dans leS premiers tableaux peints par Breughel après son
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932 r.EvuE DES delx mondes.
départ d'Anvers, la Mort de Saûl, la Tour de Babel, le Portement
de Croix : à ravant-plan des sites dessinés dans les derniers temps du
séjour d*Anvers, Breughel, maintenant affranchi de la « drôlerie, »
s'emploie à représenter les plus tragiques scènes du grand drame
sacré.
Non pas qu'il revienne, pourtant, à la tradition classique, dont il
s'est nourri autrefois I On sait ce que vont être ces compositions
reb'gieuses de Breughel, phénomènes sans équivalent dans l'histoire
de l'art, aboutissant aux deux chefs-d'œuvre de 1566 : le Dénombre^
ment de Bethléem (à Bruxelles) et le Massacre des Innocens (au musée
de Vienne). Dans des paysages d'abord vaguement alpestres, et puis
de plus en plus ramenés au simple et vivant décor de villages
flamands, les scènes sacrées servent de prétexte à une traduction
familière des mœurs paysannes du temps. La Vierge sur son àne, et
saint Joseph qui la conduit, ne diffèrent point de la foule des
paysans brabançons qui s'empressent à se faire inscrire chez le
greffier du village ; et, au lieu de nous montrer les soldats d'Hérode
massacrant les nouveau-nés de Bethléem, c'est xm détachement de
reitres espagnols que Breughel met en scène, tels que trop souvent
les habitans des Flandres les voyaient s'installer sur leurs places et
dans leurs maisons, avides de pillage, etl'épée toujours prête à sortir
du fourreau. Désormais, la peinture de Breughel a définitivement
cessé d'être a drôle : » mais jamais encore le génie « réaliste » du
peintre ne s'est donné aussi libre carrière, et ce n'est point Télève
de l'école académique de Van Orley, c'est le paysan brabançon
doublé d'un dessinateur et peintre de génie, qui a secoué les formules
gênantes de la farce, « diabolique » ou morale, pour épancher, à la
fois, son besoin d'observation et sa perpétuelle ivresse de couleurs
et de lignes.
Encore cette liberté de l'inspiration, dans les tableaux religieux
exécutés par Breughel entre 1553 et 1566, ne s'accompagne-t-elle
point d'une émancipation parallèle des procédés techniques. Par la
multiplicité des figures et leur isolement, par la gaucherie de la per-
spective, par la distribution juxtaposée des tons, qui rappelle les pro-
cédés de la miniature, ces admirables tableaux de la première période
bruxelloise continuent le style a primitif » dos tableaux d'Anvers;
et ce n'est que vers 1567, im an avant la mort prématurée du maître,
que, chez celui-ci, un dernier changement s'accomplit, qui, achevant
d'effacer toute trace du langage aussi bien que de l'inspiration de
naguère, va lui permettre enfin de créer, .jut ensemble, le nouvel
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REVUES ÉTRANGÈRES. 933
idéal et les nouveaux moyens d'expression de Tart flamand et hollan-
dais de l'époque « moderne. »
Impossible d'imaginer une transformation plus complète. Cette
fois, Breughel ne conserve plus rien de son art passé, ni le choix des
sujets, ni la composition, ni les procédés techniques, ni le sentiment
traduit par tout cela. Aux scènes religieuses, il substitue des images
directes de la vie populaire, en se couvrant tout au plus du prétexte
d'un proverbe ou d'une allégorie : ses tableaux représentent un
Dénicheur d'oiseaux^ des Chasseurs dans la neige, une Fenaison, un
groupe de Mendians estropiés , un Repas de noces, ou un Bal rus-
tique. Au lieu des nombreuses figures du Portement de Croix et du
Massacre des Innocens, volontiers il ne peint plus qu'un ou deux per-
sonnages : mais conçus conmie des types, de véritables héros de
premier plan, au lieu de n'être que des comparses dans l'évocation
d'une foule ; ou bien, s'il nous offre le spectacle d'une noce ou d'une
danse populaire, ce sont dorénavant les figures q^i remplissent la
scène et constituent le sujet principal, tandis que, la veille encore,
elles nous apparaissaient, pour ainsi dire, égarées dans le vaste
paysage qui se déroulait autour d'elles.
Môme nouveauté, aussi, dans l'exécution : le « primitif » des
œuvres antérieures est brusquement remplacé par un peintre que .
l'on dirait plus jeune d'un demi-siècle, un prédécesseur immédiat de
Brouwer et de Téniers le Fils. Non seulement l'àme et le caractère des
personnages se traduisent à nous avec une vérité admirable : leurs
figures ont pris, désormais, un relief vivant, et une atmosphère trans-
parente les enveloppe, qui les unit aussi^ intimement à leurs com-
pagnons qu'aux très simples décors où ils nous sont montrés. Que
l'on voie, au Louvre, le petit panneau des Culs-de-jatle, ainsi qu'une
assez bonne copie du Cortège des A veugles du musée de Naples : à défaut
des chefs-d'œuvre de Vienne, — les Chasseurs, la Rentrée des Trou-
peaux, l'inoubliable Danse, — cette « pochade » et cette copie
suffiront à faire saisir l'énorme et soudain progrès de la « moder-
nité » dans l'art du naïf imagier qui, cinq ans auparavant, coloriait
la Chute des mauvais Anges et la Mort de SaûL
Et ce n'est pas tout : il n'y a pas jusqu'au cœur de Breughel qui, à
cette On de sa carrière, ne semble avoir changé, pendant que se
transformaient son esprit et sa main. L'« amuseur » d'autrefois a
renoncé d6pui$ longtemps à nous faire rire; mais, ici, nous serions
tentés de croire que, par momens, une étrange amertume s'exhale de :
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934 RBYUE DBS DEUX MONDES.
lui. Sous le réalisme sinistre de ses Culs-de^jalte et de ses AvêugUs,
nous percevons Técho lointain d'un ricanement où se mêle im soupir;
et non moins désolante, peut-être, est la gatté abrutie du vieux couple
qui se trémousse au premier plan de la Danse de Vienne. GEuvres
profondément tristes, qui aboutissent enfin à une vision lugubre, dé-
passant tout le reste à la fois en désespoir tragique et en forte beauté.
Avant de mourir, en 1568, Breughel s'épanche tout entier dans un
dernier tableau, la Pie sur le Gibet, qu'il va laisser en souvenir, par
testament, à sa jeune veuve (1) : dans un prodigieux paysage de mon-
tagnes et de plaines, ime potence se dresse, haute et vide, occupant
le centre du tableau; au-dessous d'elle, un sombre ravin oti est
plantée une croix; et tandis qu'un oiseau s'est perché sur la potence,
^des groupes de paysans, autour d'elle, s'amusent à danser et à faire
ripaille, petites ombres falotes s'étalant à loisir dans les plus basses
fonctions de leur joie animale.
Ainsi s'est achevé le grand effort artistique de Qreughel le Vieux;
et cette expression mélancolique des derniers travaux qu'il a produits
se comprend, d'ailleurs, sans trop de peine si l'on songe à ce que
rapporte Van Mander de son humeur « taciturne, » ou, mieux encore,
si Ton jette un coup d'œil sur son portrait, tel que l'a gravé Egide
Sadeler : car la môme mélancolie ressort de tous les traits du sérieux
et nobje visage, les imprégnant si douloureusement que l'on n^ima-
gine pas, en vérité, qu'on libre éclat de rire ait jamais ouvert le repli
serré de la bouche, ni dissipé la fixité soucieuse du regard, sous les
rides du front. Mais le sentiment qui anime les chefs-d'œuvre du
peintre brabançon n'est, pour l'histoire de l'art, qu'un détail secon-
daire, en comparaipon du sole que ces chefs-d'œuvre ont joué dans
la « modernisation » de l'art de leur pays. Le mérite véritable de
Breughel, que ses contemporains n'ont pas pu apprécier, nous le
découvrons aujourd'hui à la vue des deux écoles de peinture réaliste
qu'il a directement préparées; nous le découvrons en nous ren-
dant compte que ni la Kermesse de Rubens ni la Bohémienne de Hais,
— pour ne parler que de notre Louvre, — n'auraient été ce que nous
les voyons sans l'heureux enchaînement de circonstances qui a con-
traint l'ancien élève de Pierre Goeck à traverser, tour à tour, 1q double
apprentissage de 1* « académisme » et de la « drôlerie. »
T. DE WTZEWA.
(i) Ce dernier tableau de Breughel appartient, aujourd'hui, aa musée de
Dannfitadt.
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REVUE MUSICALE
JEAN-PHILIPPE RAMEAU
Rameau, par M. Louis Laloy; 1 vol. (Collection : Les Maîtres de Içl musique.)
Félix Alcan. — Rameau, par M. Lionel de la Laurencie; i toI. (Collec-
tion : les Musiciens célèbres,) Henri Laurens,
Le plus glorieux musicien français du xviii* siède, comme rap-
pelle avec raison le dernier de ses biographes, en a été longtemps le
moins connu. Glorieux, il le fut même de son vivant. Mais, de son
vivant même, on savait peu de chose de lui. « Toute la première partie
de sa vie, disait déjà Chabanon, son panégj'rîste, est absolument
inconnue. Il n'en a rapporté aucune particularité à ses amis, ni même
à M°^' Rameau sa femme. » C'est aux contemporains, — je parle des
nôtres, — qu'il était réservé de nous révéler un maître non seulement
ignoré, mais devenu légendaire et presque mystérieux. Ils y ont mis
tous leurs soins, toute leur science d'érudits et tout leur goût d'ar-
tistes. Au cours de leurs études respectives, MM. de la Laurencie et
Laloy se plaisent à citer leurs prédécesseurs, les Jal et les Pougin, les
Garraud rt les Brenet, les Malherbe et les Quittard. On devra désor-
mais, avec ime estime au moins égale, ajouter à ces noms ceux de
MM. Laloy et de la' Laurencie eux-mêmes. Ils nous ont tout appris
de Rameau. Sa famille et son éducation, ses voyages, ses études,
sa longue et scientifique préparation à la pratique de son art, son
caractère et ses idées, voire le chiffre de sa fortune, le compte de ses
droits d'auteur et l'état de sa garde-robe, rien de lui ne nous est plus
étranger.
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916 BEVUE DES DEUX MORDES.
Noas commençons à connaître môme son œavre, que plus d*im
siècle ooblia. Les opéras de Rameau, depuis 1785, avaient dispara du
répertoire. La société des Ck)ncerts du Conservatoire attendit Tan-
née 1837 pour exécuter un fragment des Indes galantes. Mais ladite
Société nous a fait entendre, il y a deux ou trois ans, un motet et, de-
puis, des fragmens dramatiques du maître. L'Opéra, prévenu par les
théâtres de Montpellier et de Dijon, vient de représenter Hippolyte
et Aricie. Enfin et surtout, — car il n'y a pas de plus sûr et de plus
durable témoignage, — une édition complète de Rameau a été entre-
prise sous la haute direction de M. Camille Saint-Saêns. Elle com-
prend déj^ treize volumes et ne le cède en rien aux grandes éditions
allemandes des grands musiciens allemands (1).
Ce n'est pas tout encore. Notre nationalisme, un beau jour, s'es.
aidsé que Rameau pourrait bien être notre musicien national par
excellence, le plus pur de toute influence étrangère, celui qui
rassemble et renferme en soi tous les élémens et tons les signes, le
fond et l'essence même du génie français. Français, il le fut sans
doute, ce fils robuste de la Bourgogne, il le fut non seulement de race
et de naissance, mais de goût et de volonté. C'est en France qu'il
grandit et se forma. Ses voyages de jeunesse, qui le conduisirent à
Lyon, à Avignon, à Clermont-Ferrand surtout, ne l'entraînèrent hors
de France qu'une fois, et peu de temps. Le pèlerinage d'Italie ne fut
pour sa vingtième année qu'une excursion brève, n ne dépassa pas
Milan, n'ayant rien trouvé là, faute de patience peut-être, qui lui
semblât digne d'attention et d'étude, n paraît l'avoir regretté plus
tard et, devenu vieux, il répétait à son ami Chabanon que s'il eût
séjourné plus longtemps en Italie, a il se fût perfectionné le goût. »
Mais aussi bien qu'en Italie, Rameau put connaître et connut cer-
tainement, en France, les œuvres de l'art italien. Dès la fin du
XVII* siècle, les meilleures étaient arrivées jusqu'à nous. Et puis gar-
dons-nous d'oubUer, — Rameau s'en gardait le premier, — ce qui reste
chez Rameau de Lully. Le musicien de Louis XIV aurait reconnu dans
celui de Louis XV beaucoup plus assurément que son héritier, mais tout
autre chose aussi que son contradicteur. A la base, je ne dis point au
sommet, de l'œuvre du Bourguignon, la main du Florentin se retrouve.
Rameau lui-même, encore une fois, ne cherchait point à la cacher.
N'a-t-il pas écrit, en tête de sa partition des Indes galantes : a Tou-
jours occupé de la belle déclamation et du beau tour de chant qui
(1) CEuvr€i complèltê de Bam9au, chei Durand et flU.
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REVUE MUSICALE.
93)
régnent dans le récitatif du grand Lully, je tâclie de Timiter, non en
copiste servile, mais en prenant, comme lui, la belle et simple nature
pour modèle. ».Le8 critiques même les plus favorables, — et les plus
patriotes, — en demeurent d'accord. M. Laloy reconnaît que « Rameau
n*est jamais arrivé pour le chant à une entière indépendance, n s'in-
spire toujours soit de LuHy, soit des Italiens. » Plus loin, sous réserve
d'une différence et d'un progrès que nous aurons à signaler : « Son
récitatif est celui de Lully. » Autre part encore : « Les airs ressemblent
souvent au récitatif, comme c'est la règlo chez Lully. Cependant la
mélodie y est plus souple, moins assujettie à répondre par une note
à :haque syllabe. On sent llnfluence italienne, même en de très mo-
'lestes phrases... Ailleurs le style italien règne sans rival. » Ainsi le
génie le plus original peut avoir quelque partie empruntée, ou reçue,
et quand elle lui vient de l'étranger, cela doit nous rappeler seule-
ment que, dans l'histoire artistique ou littéraire, la question de race
est complexe, et délicat le partage des nationalités.
Mais, lorsqu'il s'agit de Rameau, une, autre question, bien plus dif-
ficile encore, domine le sujet: c'est le problème ^es rapports ou des
proportions, chez le musicien et dans la musique même, entre la
science et Tart, entre la raison et « le goût, » comme on disait autre-
fois, ou, comme nous dirions maintenant, le génie. Et sans doute,
chez le grand artiste véritable, complet, il faut que les deux termes
soient réunis. Il y a pourtant la manière, en quelque sorte, de les
poser l'un et l'autre. Et la manière de Rameau, je crois,- fut unique.
Le Traité de Vharmonic réduite à ses principes naturels, le premier
et le plus important des ouvrages théoriques de Rameau, celui dont
les autres ne furent que les conséquences ou les corollaires, ce fameux
Traité^ qui parut en 1722, commence, ou peu s'en faut, ainsi: « La
musique est une science, qui doit avoir des règles certaines. » Science
physico-mathématique, elle a pour objet le son et les rapports entre
les sons.
Certaine, elle-même elle l'est tout comme les autres sciences,
d'une certitude absolue, géométrique, et c'est un instinct du même
ordre, je veux dire mathématique aussi, c'est le désir du vrai, l'ardeur
de connaître, qui poussa Rameau, « dès sa plus tendre jeunesse, » à
devenir musicien. La théorie de la musique le préoccupa d'abord, et
peut-être toujours, a II ne cessa de s'y appliquer avec passion et de
lui attribuer une importance prépondérante. Chabanon raconte qu'il
regrettait le temps par lui donné à la composition, car il considérait
ce temps comme perdu pour la recherche des principes de son art.
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938 RJCYUE DES DEUX MONDES.
Lui-même, dans sa Démonstration du principe de Vharmonie, déclare
que, s'il fut entraîné vers le théâtre, il ne le fut pas seulement a pour
le plaisir de faire, comme artiste, beaucoup de peintures, dont fl. avait
conçu ridée ; » mais surtout « pour celui de voir, comme philosophe,
le jeu de tous ces phénomènes, dont le principe ne lui était plus
inconnu, et de donner lieu à une infinité d'effets, dont il s'était mis
en état de connaître les causes. »
Il disait « comme philosophe, » et voulait dire par là, dans le lan-
gage de son siècle, comme savant. Aussi bien il a premièrement
passé pour tel. Un de ses biographes (1) rappelle avec raison que les
théories de Rameau « demeurèrent, au xvin* siècle, la seule base de
sa réputation à l'étranger. » En Allemagne, le Traité de r Harmonie
provoqua les discussions les plus vives. Jean-Sébastien Bach avait
beau se déclarer anti-ramiste, il n'en expliquait pas moins à ses
élèves le système de la Basse fondamentale. Harpurg reconnaissait
à Rameau, sans parler de ses talens de compositeur, a beaucoup
d'érudition et de science^ particulièrement dans les mathématiques. »
£n tout pays, les échos du monde savant, — de celui-là surtout, —
répètent le nom de Rameau. Les complimens de l'Académie des
Sciences décident en sa faveur plus d'une Académie de province et
je ne sais laquelle fit au maître harmoniste l'honneur posthume de
le placer « parmi les géomètres, entre l'auteur d'un Traité sur les
sections coniques et celui d'un livre d'algèbi'e. »
De notre temps encore, sa renommée en ce genre n'a fait que
s'accroître et l'un de ses deux plus récens biographes écrivait hier :
« Les conceptions de Rameau, en dépit des réserves qu'elles com-
mandent, le placent tout près des plus grands parmi les penseurs et les
géomètres. Il se rapproche de Galilée^ pour qui la nature s'écrivait dans
la langue des mathématiques. Ses théories se sont continuées jusqu'à
Helmholtz, qui proclamait le mérite de Ran^eau dans l'étude scienti-
fique de la résonance. On retrouve sa doctrine dans les travaux de
M. Hugo Riemann, et il a eu l'intuition du rftle que devaient jouer les
mathématiques comme « moyen de reconnaître les grandes analogies. »
« Les mathématiques. » Voilà le mot qui revient toujours, et qui
convient. On ne saurait trop insister sur ce point. La science, pour
Rameau, la science qu'il voulut acquérir et posséder, la regardant
comme le fondement nécessaire de son art, c'est la haute science, la
science pure. Elle n'a rien de commun avec les spéculations, préa-
(1) M. Brenet.
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REVUE MUSICALE, 939
labiés aussi, mais tout esthétiques, sur lesquelles un Gluck bientôt,
et beaucoup plus tard un Richard Wagner, élèveront à leur tour des
systèmes nouveaux. Rameau « philosophe » est un savant, rien
qu'un savant. Aucun musicien ne se soucia moins que lui de poésie
ou de littérature. D'abord écolier médiocre, et qui, pendant les
classes, ne faisait que chanter ou griffonner de la musiqi^e, il ne
poussa pas ses études au delà de la quatrième. « n apprit mal le
français... Son langage et son orthographe laissèrent longtemps à
désirer.. » Mais on raconte qu'un jour « une femme qu'il aimait lui en
fit le reproche, n se mit aussitôt à étudier sa langue par principes et
y réussit au point de parvenir en peu de temps à parler et à écrire
correctement. » Peu sensible, semble-t-il, aux questions de l'ordre
qu'on pourrait appeler musico-littéraire, comme celle des rapports
entre la musique et la poésie, les plus pauvres poèmes, les plus mé-
chans livrets, ne lui paraîtront Jamais indignes de servir son génie
de musicien.
Sa science enfin n'est pas non plus, n'est pas seulement celle du
compositeur, fût-ce le plus grand, cette science en quelque sorte
particulière ou spécifique et qui suffit pourtant à faire les Bach et les
Mozart, les Beethoven et les Wagner. C'en est une autre, qui va plus
avant, qui remonte plus haut, jusqu'aux « premiers principes, » et que
le terme seul de « mathématiques, » il faut le répéter, embrasse et
définit. Autrement dit, — et très bien, — voici quel sera l'effort de
toute sa vie : « Il veut faire régner dans la musique entière, et par-
ticulièrement dans l'harmonie, l'ordre et la clarté dont témoignent
d'autres constructions de l'esprit humain, la géométrie, par exemple,
ou la physique. » Gela est nouveau, cela est considérable, et cela suffit
pour assigner à Rameau une place particulière^ unique peut-être,
entre les grands musiciens.
Avec cela, ou malgré cela, Rameau le savant, dans un siècle
scientifique, ne rencontra pas d'ennemis plus acharnés que ceux de
ses contemporains qui se piquaient le plus de savoir : vous avez
reconnu les Encyclopédistes. Sans parler de Rousseau, qui l'a tou-
jours combattu, d'Alembert, après l'avoir approuvé, l'abandonne et
le persifle, n semble cependant, remarque avec raison M. Laloy,
a que des « philosophes, » hommes de science et d'abstraction, au-
raient dû le soutenir. Iln'en fut rien... Tous se retournent contre
lui » et, par une contradiction étrange, on ne peut dire de nul artiste
mieux que de Rameau, qu'il est venu parmi les siens et que les siens
ne Tout pas reçu.
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910 REVUE DES DEUX MONDES.
11 veut, dision8-nou8 plus haut avec M.delaLaurencie, il veut éta-
blir Tordre de la science, de la physiqiie ou de la géométrie, ou, plus
généralement, des mathématiques, dans la musique entière, « et
particulièrement dans Tharmonie. » L'harmonie est pour lui le com-
mencement et la fin; elle forme tout Tobjet de son entendement et
cequ'pji pourrait appeler la catégorie de son idéal. Il proclame tout
de suite et très haut qu'elle règne sur la musique entière, qu'elle la
constitue et l'absorbe, qu'elle en est la condition, bien plus, l'origine
et la cause. Il lui donne la première place; il lui rend les premiers
hommages et les premiers honneurs. « Au conunencement était le
rythme, » disait Hans de Bûlow. Selon Raipeau, c'est l'harmonie qui
fut au commencement. Un accord, et surtout un accord consonant,
un choix de sons, unis par une analogie particulière, tel est pour lui
rélément primitif, essentiel, de la science musicale. On lit dans le
Traité de V Harmonie : « n semble d'abord que l'harmonie provienne
de la mélodie, en ce que la mélodie que chaque voix produit devient
harmonie par leur union; mais il a fallu déterminer auparavant une
route à chacune de ces voix, pour qu'elles puissent s'accorder en-
semble. Or, quelque ordre de mélodie que l'on observe dans chaque
partie en particulier, elles formeront difficilement ensemble une
bonne harmonie, pour ne pas dire que cela est impossible, si cet
ordre ne leur est donné par les règles de l'harmonie... C'est donc
l'harmonie qui nous guide, et non la mélodie. »
La prééminence de l'harmonie sur la mélodie, voilà le premier
principe, et le dernier, de la doctrine de Rameau, son point de départ
et son point d'arrivée, ou de retour. Tout le reste s'y appuie, ou s'y
ramène, ou s'en déduit; tout, jusqu'aux erreurs. Il ne s'agit, bien
entendu, que d'erreurs esthétiques. Le mépris, ou l'inintelligence du
plain-chant en est la principale. Mais, étant donné la théorie de
Rameau, sans parler de son temps, elle était naturelle, ou plutôt
nécessaire. La monodie du moyen âge ne parut et ne pouvait paraître
à Rameau que le produit grossier d'une époque barbare : « Ces an-
ciens. Usons-nous dans le Traité de V harmonie, trop esclaves de leurs
premières découvertes, composèrent tous ces chants d'une mélodie...
et finirent par où ils devaient commencer, c'est-à-dire qu'ils établirent
les règles de l'harmonie sur cette mélodie, au lieu de commencer par
celle qui se présenterait la première, qui est l'harmonie. »
Pour exposer ou seulement poser ici la question difficile, — et
peut-être plus vaine encore , — de la priorité de la mélodie ou de Thar-
monie, ou cet autre problème de la supériorité de l'une sur l'autre,
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REVUE MUSICALE. 9 H
le temps et le savoir nous feraient également défaut. MM. de la Lau-
rencie et Laloy nous en donnent, chacun en son ouvrage, un clair et
vigoureux raccourci. Nous avons goûté particulièrement certaines
pages, un peu trop dispersées, où M. de la Laurencie aYrive à rendre
sensible et conmie concrète la relation qui existe entre la pratique de
Rameau et ses principes, entre le compositeur et le théoricien, entre
les doctrines du Traité de Vhmnmonie et la musique de Castor et Pollux
ou de Dardanus. De telles pages manquaient, et rien n'y manque :
rien de ce qui peut éclairer le passage, souvent obscur, du précepte à
l'application et de Tidée à Toeuvre.
Quelques exemples en témoigneront. Gelui-d d'abord, où la « men-
talité harmonique » de Rameau se manifeste jusque dans le caractère
de la mélodie elle-même : « Afin d'assurer la clarté tonale, les mélo-
dies ne comporteront que des notes douées d'un sens harmonique.
D'où, l'emploi fréquent de l'accord parfait déployé en arpèges. Rien de
plus conforme aux doctrines du théoricien. La mélodie découlant de
l'harmonie, les accords se briseront afin de laisser s'épandrc! le « chant
intérieur » qu'ils recèlent; mais une savante pratique des renverse-
raens permettra de présenter des mélodies presque schématiques en
leur concision aiguisée, avec une variété, une souplesse de distribu-
tion des n'otes vraiment surprenantes. »
La modulation, non moins que la mélodie, obéit à la loi que
Rameau lui-même a posée. Elle « s'effectue de façon rapide, répétée,
capricieuse. Ici, Rameau se trouve vraiment sur son terrain favori.
Mais si grandes que soient la souplesse et la virtuosité avec lesquelles
il module, les changemens de tonalité comportent toujours des bases
solides, et des chaînes de cadences prennent soin de transporter la
mélodie d'un ton initial à une tonalité souvent éloignée. Rien de
brusque, rien d'impulsif; l'analyse de la Basse fondamentale est là
pour montrer que le musicien reste fidèle à ses principes. »
Chaque élément de sa musique fournit la preuve de sa fidélité. Le
récitatif de Rameau, disions-nous, imite encore le récitatif de Lully;
mais noua observions aussi qu'il en diffère, ou le dépasse, et voici
comment. Dans le récitatif de Rameau, « le soubassement harmo-
nique, au lieu de demeurer tout nu et simplement constitué par des
cadences ponctuant les incises du discours, s'ajoure, s'amenuise,
se sculpte, s'innerve d'harmonies expressives, de dessins significatifs.
Par son habileté à jouer de la modulation. Rameau l'entoure d'une
succession d'atmosphères tonales qui le colorient et l'accentuent...
^ outre il applique au récitatif ses doctrines d'harmonie expressive.
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942 REVUE DfiS DEUX MONDES.
en distribuant au^dessons de la ligne mélodique de véritables accens
harmoniques sous forme d'accens altérés, de dissonances » et,
comme dit Otto Jahn, d* « accords pressés qui se succèdent presque
sur chaque note nouvelle du chant. »
Jusque dans le chant même, a Rameau glisse des applications
curieuses de ses idées théoriques. On y trouve, notamment, la démons-
tration pratique du principe qui subordonne la mélodie à l'harmonie,
car de l'harmonie même le musicien extrait des figurations variées,
des dessinsmélodiques. Ainsi Tair des prétresses de Diane, d'Bippolyte,
se construit au moyen de réalisations mélodiques d'accords. H y a
plus : l'harmonie, selon la modalité qu'elle affecte, joue par cela seul
un réle expressif. Se resserre-t-elle, se ramasse-t-elle en accords ver-
ticaux, elle frappe a^ors nerveusement, dramatiquement. Réalisée,
fleurie, elle se pare au contraire de toutes les grâces, obéit aux fantai-
sies les plus capricieuses. »
L'harmonie, encore et toujours l'harmonie. Le mot est partout,
conmie partout la chose. Autant que de la doctrine, l'harmonie est la
base, et le centre, et le sommet de l'œuvre. Entre la théorie et la
pratique de Rameau, voilà l'analogie ou la conformité profonde, et
ce n'est pas un médiocre mérite d'avoir su nous la montrer, comme
ici, plus prochaine et plus claire que jamais peut-être on ne nous
l'avait fait voir.
Maintenant c'est assez,' ou même trop parlé du savant. Il est temps
devenir à l'artiste. Aussi bien il est venu lui-même assez tardivement
à son art. « C'est aux approches de la quarantaine que Rameau arrive
à se connaître, n a d'abord passé de longues années à réfléchir sur la
théorie, comme si cet esprit logique avant tout, et de la plus rigou-
reuse probité, n'eût rien osé entreprendre avant d'être en mesure de
le justifier par raison et principes. »
Son renom scientifique Pavait non seulement précédé, mais,
d'avance, compromis.
Dans une lettre au poète Houdar de la Motte, il se croit obligé de
s'en défendre et, sans désavouer la science, de revendiquer au moins
ce « goût, » sans lequel il proteste dès lors et soutiendra toujours que
la science n'est rien. « Qui dit un savant musicien entend ordinaire-
ment par là un homme à qui rien n'échappe dans les difTérentes com-
binaisons des notes ; mais on le croit tellement absorbé dans ces com-
binaisons, qu'il y sacrifie tout, le bon sens, le sentiment, l'esprit et la
raison. Or ce n'est là qu'un musicien de l'école ; école où il n'est ques-
tion que de notes, et rien de plus. De sorte qu'on a raison de lui pré-
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REVUE MUSICALE. 943
férer un musicien qui se pique moins de science que de goût. » De ces
deux musiciens, Rameau prétend bien être même le second. Pour en
convaincre soncorrespondant, il le renvoie à ses œuvres déjà publiées,
à ses cantates, à ses pièces pour clavecin, à ses motets : « Vous verrez
alors que je ne suis pas novice dans Tart et qu'il ne parait pas surtout
que je fasse grande dépense de ma science dans mes productions, où
je tâche de cacher Fart par l'art même ; car je n'y ai en vue que les
gens de gbût et nullement les savans, puisqu'il y en a beaucoup de
ceux-là et presque point de ceux-ci. »
Que la musique soit uniquement affaire d'intelligence et de « con-
naissance distincte, » de raison et de savoir, que Timagination et la
semibilité, la faculté d'exprimer ou de a peindre » n'y ait aucune
part, voilà ce qu'on a souvent accusé Rameau de prétendre. Au con-
traire, il n'est pas de prétention dont il ait eu plus à cœur de se justi-
fier. Parlant de la vérité, scientifique ou mathématique, et qu'on
pourrait appeler pythagoricienne, de la 'musique, M. Laloy dit fort
bien : « Elle est (cette vérité) la première condition, sans laquelle une
œuvre ne peut se soutenir. Mais elle ne suffit pas. Une liaison d'accords,
un système de cadences, un jeu de modulations n'a d'intérêt que pour
le savant, non 'pour l'artiste. La fin de la musique n'est pas en elle-
même. Un plan bien suivi lui est indispensable; un sujet ne lui est
pas moins nécessaire. Sur ce point. Rameau n'a jamais varié. »
Notons bien la formule : « La fin de la musique n'est pas en elle-
même. » Â première vue, cet axiome pourrait sembler aussi contraire
que possible à' la conception de Rameau. Il n'en est pas moins vrai
que ce théoricien musical, ce géomètre ou cet algébriste des sons, qui
prenait à l'étude de leur nature, à l'analyse de leurs propriétés et
de leurs combinaisons je ne sais quel plaisir abstrait et spécifique,
n'a pourtant presque jamais composé de musique pure. La plupart
de ses pièces même instrumentales, celles pour clavecin, ont un titre,
un programme, un sujet : les Cyclopes, les Tourbillons onles Sauvages,
VEntretien des Muses ou la Poule. Epris du raisonnement et de la spé-
culation. Rameau l'est aussi delà vie. La nature, pour lui, c'est la na-
ture des choses, mais c'est encore, ce n'est pas moins l'humaine
nature. Autant que Tune et ses lois, U observe l'autre et veut la repro-
duire, avec ses accidens et sa fantaisie. « Un bon musicien doit se
livrer à tous les caractères qu'il veut dépeindre, et, comme un habile
comédien, se mettre à la place de celui qui parle, se croire être dans
les lieux où se passent les différens événemens qu'il veut représenter,
et y prendre la môme part que ceux qui y sont le plus intéressés. »
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944 BEv^fi Dâs htvx mondes.
Ainsi parle Rameau lui-même et M. Laloy continue ainsi, avec non
moins de raison : « Le devoir de Tartiste, c'est de sortir de soi; l'objet
de la musique, d'imiter la vie dans toute la variété qu'elle peut oflEiir.
L'abbé du Bos a écrit tout un livre sur le mot d'Horace : ut pictura
poe$is. Rameau y souscrirait volontiers pour sa part, n veut des por-
traits ûdèles, des traits justes et frappans, une ressemblance écla-
tante. »
Autant qu'en principes scientifiques, le Traité de T^armonte abonde
en régies, j'allais dire en recettes de sentiment. On y trouve notam-
ment cette déclaration : « H est certain que l'barmonie peut émouvoir
en nous différentes passions, à proportion des accords qu'on y
emploie. Il y a des accords tristes, languissans, tendres, agréaWles,
gais et surprenans. n y a encore une certaine suite d'accords pour
ei^primer les mêmes passions, et bien que cela soit fort au-dessus de
ma portée, je vais en donner toute l'explication que l'expérience peut
me fournir. » Rameau la donne en effet, il essaie au moins de la
donner, et les pages qui suivent n'ont pour objet que de déterminer le
caractère moral ou passionnel, autrement dit Véthos des accords ou
des suites d'accords, des consonances, des dissonances, en on mot de
tous les élémens de l'barmonie.
A la fin, quelqu'un demandera peut-être : a Rt la mélodie? » U
faut pourtant que Rameau lui trouve, ou lui fasse une place, n la
lui fera donc, et si haute, et si belle, qu'en dernière analyse et
comme par un retour involontaire, toute la tbéorie ou tout le système
du maître harmoniste va se trouver, je ne dis pas sacrifié, mais sou-
mis à ce principe indéfinissable, irréductible, et souverain. Écoutons
cet aveu : « La mélodie n'a pas moins de force que Tharmonie. Mais
il est presque impossible de pouvoir en donner des règles certaines,
en ce que le bon goût y a plus de part que le reste.
« Ainsi nous laissons aux heureux génies le plaisir de se distinguer
en ce genre, dont dépend presque toute la force du sentiment; et nous
espérons que les habiles gens, pour qui nous n'avons rien dit de nou-
veau, ne nous sauront pas mauvais gré d'avoir déclaré des secrets
dont ils auraient peut-être souhaité d'être les seuls dépositaires,
puisque notre peu de lumières ne nous permet pas de leur disputer
ce dernier degré de perfection, sans lequel la' plus belle harmonie
devient quelquefois insipide, et par où ils sont toujours en état de
surpasser les autres ; ce n'est pas que, lorsque l'on sait disposer à pro-
pos une suite d'accords, on ne puisse en tirer une mélodie conve-
nable au sujet... mais le goût en est toujours le premier moteur. »
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REVUE MUSiCALE. 9i5
« Le goût, » encore une fois, « le bon goût, » dans la pensée et
dans le langage de Rameau, c'est ce que nous appelons le génie. Et le
génie, — écoutons ici M. Laloy, écoutons-le longuement, car il parle
à merveille, — le génie, c'est aussi, pour Rameau du moins, « Tin-
conscient, rinstinct obscur, Fàme déraisonnable, enfin tout ce qui
peut effrayer un esprit clair et méthodique conmie le sien. Mais il est
artiste : il sent que Toeuvre est imparfaite, sans cette consommation
suprême qui lui donne la vie. Peu lui importe alors que la mélodie
soit d'origine mystérieuse : elle est le dernier degré de perfection, h
Vous dites : « Peu lui importe. » Non pas si peu que cela et vous-
même vous l'avez reconnu tout à l'heure : « Rameau ne quitte pas ce
domaine Interdit à la science sans y jeter un regard de regret et
d'envie. Si l'instinct reprend ainsi ses droits, ce n'est pas en vertu
d'un privilège de la musique, mais par une infirmité de notre pensée,
que dans le fond du cœur il espère corriger un Jour. Il ne lui plait
pas que rien échappe à l'empire de la raison. Son esprit ordonnateur
. a l'horreur de tout ce qui est indéterminé, insaisissable, arbitraire.
L'infini, pour lui, c'est le vague; l'inconscient, c'est l'obscur. Il rêve
d'un art sans myslère.
« C'est là, » continue M. Laloy, a c'est là une ambition qui va droit
à rencontre d'une de nos croyances les plus chères. Entre la science
et l'art, nous avons élevé des barrières infranchissables, et nous
avons mis d'un côté toute la rigueur de l'algèbre, de l'autre toute la
liberté du sentiment. Le dieu de notre esthétique se reconnaît à ce
qu'il est un dieu inconnu. C'est faire un froid éloge que d'attribuer à
une œuvre la clarté, la logique, et une de ces belles ordonnances que
l'on peut, suivant le mot d'Aristote, embrasser d'un coup d'œil... Le
poète est devenu un prophète, le peintre un magicien qui transforme
la nature, le musicien un organisateur de symboles. Un mysticisme
intempérant ne nous parle que d'évocations, de suggestions, de
mondes inaccessibles et de splendeurs entrevues. Nous avons bien
raison, puisque tel est notre goût. Mais il faut comprendre aussi que
ce goût ne se développe que depuis un siècle. 11 fut un temps où l'on
ne demandait pas autre chose à l'artiste que de voir juste et de rai-
sonner bien. Ce temps est le xvii® et le xvni® siècle, en France parti-
culièrement; son esprit est l'esprit classique, dont Rameau est pro-
fondément imbu. Son cas est un défi presque insolent au préjugé
moderne. Car il nous montre, justement dans l'art que nous vouons
le plus volontiers au jeu des forces inconscientes, un génie réfléchi;
-calculateur, dont nous voudrions tout au plus pour un philosophe ou
TOME XLVII. — 1908. 60
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946 REVUE DES DEUX MONDES.
un architecte. Nous aurions tort cependant. Un génie de cette espèce
1 suffi à Corneille, à Bossuet ou à Racine, et la musique en a reçu
d'aussi grands bénéGces que Téloquence de la poésie. »
Finissons par cette page brillante, sans y souscrire. Soit qu^elle I0
définisse, soit qu'elle le compare, elle fait à Rameau trop d'honneur.
Dans la notion du génie, et surtout du génie musical, elle agrandit à
l'excès la part de la raison pure. Il n'est pas vrai qu'on génie de cette
espèce, ou plutôt ce demi-génie ait suffi à Corneille, à Bossaet, à
Racine. Ils ont aussi possédé l'autre moitié, celle du sentiment, el
Rauçneau ne leur est inégal que pour en avoir été moins largement
pourvu. Rameau, conmie Archimède, éclate aux esprits. Mais pour
être Bach, ou Mozart, ou Beethoven, ou seulement Gluck, il faut
éclater aux âmes. Oui, seulement Gluck, et la faveur, ou la mode pré-
sente ne saurait sacrifier longtemps au plus savant musicien à^Hippo-
lyte et Aricie, de Castor et Pollux et de Dardanus, le musicien plus
louchant à'Alceste, d'Orphée et des Jphigénies. Ce n'est pas Corneille
ou Racine qu'il faut rappeler à propos de Rameau. L'un de ses bio-
graphes en convient, ce serait plutôt Voltaire. Je répéterais volontiers
d'Bippolyte et Aricie ce qu'en disait un auditeur de 4743 : « J*en
éprouve peu d'attendrissement; j'y suis peu remué; mais j'y suis
occupé et amusé; la mécanique en est prodigieuse. » Et puisque enfin
l'on parle de Bossuet, qu'on se rappelle aussi de quelle manière il
a lui-môme parié des héros sans humanité : a Ils pourront bien forcer
les respects et ravir Tadmiration, comme font les objets extraordi-
naires, mais ils n'auront pas les cœurs. » Grand musicien et, plus
d'une fois, héroïque, le musicien de tant de héros est de ceux que
Ton étudie, que l'on comprend, que l'on admire; il n'est pas de ceux
que l'on aime.
Camille Bbllaigue.
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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
Rarement, dans Thistoire, deux semaines ont été remplies de plus
d'ôvénemens que les deux dernières qui viennent de s*écouler. La
situation de TOrient est toute changée. On voit voler à travers les
Balkans, et déjà môme à travers l'Europe, les morceaux déchirés du
traité de Berlin, et on se demande avec inquiétude si le nouvel ordre
de choses qui s'élabore s'établira sans douleurs, sans violences, sans
guerre, question pleine d'angoisse à laquelle nous n'aurons pas la
témérité de faire dès aujourd'hui une réponse. Qu'il nous soit d'sdl-
leurs permis de ne pas montrer trop de surprise de ce qui arrive.
Dans notre dernière chronique, après avoir constaté que la révolu-
tion opérée par les Jeunes-Turcs avait rencontré une sympathie
unanime, nous nous demandions si l'approbation qu*on lui témoi-
gnait était tout à fait sincère. « Elle a dérangé bien des projets,
disions-nous, compromis bien des ambitions, inquiété bien des espé-
rances, et il est difficile de croire que, comme dans une nuit du
4 août d'un nouveau genre, chacun ait fait généreusement sur l'autel
de la patrie ottomane le sacrifice définitif de ce qu'il a considéré jus-
qu'ici conrnie son intérêt, ou même comme son droit. >> Depuis que
ces lignes ont été écrites, quinze jours à peine se sont écoulés, et
déjà l'infortunée Turquie ressemble à la bête forcée dont chaque
chien s'eflorce d'arracher un morceau. Les instincts carnassiers
que les habitudes de la civilisation endorment quelquefois chez
l'homme, mais qui n'y meurent jamais, se sont réveillés brutale-
ment, et nous assistons à une véritable curée. Que peut y faire
le traité de Berlin ? Un traité n'est qu'un morceau de papier, c'est-à-
dire la plus fragile des barrières, s'il n'y a pas derrière lui des forces
susceptibles d'en assurer le respect. Or, toutes les forces se sont mo-
difiées dans les Balkans depuis trente ans. On a rappelé dans la
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948 REVUE DES DEUX MONDES.
presse qu'en clôturant, en 1878, les travaux du Congrès de Berlin,
le prince de Bismarck avait exprimé « le ferme espoir que l'en-
tente de TËurope, avec Faide dei Dieu, resterait durable, » en quoi
on disait qu'il s'était trompé. Le prince de Bismarck était un trop
grand réaliste pour croire qu'un traité pouvait survivre longtemps
aux circonstances qui l'avaient fait naître, et il s'est expliqué à ce
sujet bien des fois, avec la plus parfaite désinvolture. Déjà en 1888,
dans le dernier grand discours qu*il a prononcé au Reichstag, dix
ans après le Congrès de Berlin, il cherchait curieusement à prévoir
à quel moment surviendrait une nouvelle crise orientale. Usant
pour cela d'un procédé tout empirique, il constatait que ces crises
s'étaient renouvelées dans le cours du siècle tous les vingt ans, ou
même un peu plus, d'où il concluait qu'on pouvait s'attendre à en
voir éclater une vers 1899. Le traité de Berlin a dépassé de huit ou
neuf ans, la durée que lui assignait son principal auteur : que peut-on
lui demander de plus?
Mais la manière dont il a été violé n'en reste pas moins sujette
aux plus expresses réserves : nous employons, on le voit, un vocabu-
laire tout diplomatique. Qui se serait attendu à ce que le premier
ébranlement fût l'œuvre de l'Autriche, qu'on regardait, au point de
vue international, comme le pays classique de la conservation et de
la correction? Le caractère même de l'empereur François-Joseph,
sans parler de son âge, semblait être une garantie pour l'Europe : elle
était loin de croire qu'une perturbation révolutionnaire pouvait venir
de son côté. Cependant, il y a quinze jours, nous avons dû noter,
comme un symptôme dont il fallait déjà tenir compte, le ton plus que
bienveillant du toast que l'Empereur avait adressé, à Pest, au prince
Ferdinand de Bulgarie. Il y avait là un encouragement signiûcatif. On
a nié, depuis, qu'il y ait eu corrélation préétablie entre le geste autri-
chien et le geste bulgare, et on parviendrait peut-être à le prouver
en jouant sur le sens des mots ; mais le sens des choses est parfaite-
ment clair, et on peut dire qu'il saute aux yeux. 11 est fort possible
qu'on n'ait pas donné, à Vienne ou à Pest, un conseil formel au
prince Ferdinand ; mais si on lui a laissé entendre que l'Autriche était
résolue à s'annexer l'Herzégovine et la Bosnie, cela sufflsail, cette
suggestion indirecte devait immédiatement produire son effet. Per-
sonne n'ignorait que la Bulgarie était impatiente de faire un coup de
main, et la petite principauté a dû éprouver une joie intense lors-
qu'elle a appris que l'encouragement de l'exemple allait lui venir
de si haut. Dès lors, qui aurait pu l'arrêter ? Il aurait fallu pour cela
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REVUE. — CHRONIQUE. 949
Vunion de l'Europe, et cette union était détruite par l'initiative autri-
chienne. La Turquie était réduite à ses seules forces, qui sont
grandes, mais ne sont pas immédiatement disponibles. En pleine
transformation politique, placée entre son gouvernement d'hier, qui
n'existe plus et son gouvernement de demain, qui n'existe pas encore,
avec une armée considérable par le nombre de ses soldats et par
leur valeur militaire, mais dispersée dans un empire immense et dès
lors difflcilement et lentement mobilisable, la Turquie ne pouvait pas
faire face aux événemens aussi vite qu'ils se précipitaient. L'Autriche
et la Bulgarie jouaient donc à coup sûr. Elles l'ont fait avec une
décision froide et rapide, qui a mis brusquement l'Europe en face du
fait accompli. Le lendemain môme du jour où l'Autriche lui a notifié
son intention d'incorporer l'Herzégovine et la Bosnie à l'Empire,
cette intention a été réalisée. On n'a môme pas eu le temps de res-
pirer. Mais quelles seront les suites? Tout le monde s'émeut et s'agite
en Orient ; chacun dénonce à son tour les articles du traité de Berlin
quile concernent et le gênent; toutes les questions se trouvent posées
à la fois. Pourquoi ? Parce que le traité de Berlin, ce morceau de
papier dont nous avons parlé plus haut, ce frôle écran placé entre les
convoitises des uns et celles des autres, peut-ôtre entre la paix et la
guerre, a perdu d'un seul coup la plus grande partie de sa force mo-
rale. Sera-t-il possible de la lui rendre?
L'initiative autrichienne, si é\âdemment périlleuse, est d'autant
plus singulière qu'on n'en comprend pas Tintérôt. Nous ne connais-
sons pas encore le texte de la lettre que l'empereur François-Joseph a
adressée à M. le président de la République et aux divers souverains de
l'Europe ; mais la thèse qui y est exposée l'a été aussi dans les rescrits
impériaux, dans le discours de M. le baron d'.Erenthal aux Déléga-
tions, enfin dans un grand nombre d'entre^oies auxquelles l'ambas-
sadeur d'Autriche-Hongrie à Paris a bien voulu se prêter. Le gouver-
nement autrichien explique qu'il a eu la main forcée par la révolution
libérale qui vient de donner une constitution àla Turquie ; il a été obligé,
par le simple effet de contagion, d'en donner une aux Bosniaques et
aux Herzégo^'iniens, qui d'ailleurs la demandaient; et, — suivez bien
l'argument, — ne pouvant pas donner une constitution à des pays
qui ne lui appartenaient pas, il n'a pas trouvé d'autre moyen de se
tirer d'affaire que d'étendre sur eux sa souveraineté : après quoi, il
était enfin en mesure de combler leurs vœux. Inutile de discuter; ce
sont là des choses qu'on écoute poliment lorsqu'elles vous sont dites
par des gens infiniment polis eux-mômes; puis on passe aux réalités.
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950 REVUE DES DEUX MONDES.
La réalité est que rien, en ce moment, n'obligeait l'Autriche à 8*em-
parer des deux provinces turques. On a dit que lorsque Tadministra-
tion lui en a été confiée par le traité de Berlin, le monde entier a
compris que cette administration aurait une duré illimitée et quil
fallait y voir une cession définitive, sous des formes concertées pour
ménager la transition. Gela est parfaitement vrai; aussi l'Autriche
était-elle maltresse absolue en Herzégovine et en Bosnie; elle y
faisait ce qu'elle voulait, ce qui lui plaisait. Un jour devait venir
sans doute où la fiction de la souveraineté ottomane disparaîtrait;
mais rien ne pressait, puisque rien ne gênait la liberté de l'Autriche,
et il convenait d'attendre le moment opportun où, d'accord avec la
Porte et avec l'Europe, on pourrait régulariser la situation politique
des deux provinces. Or, de tous les momens qui se sont présentés
jusqu'ici et de tous ceux peut-être qui se présenteront dans l'avenir,
il est à craindre que l'Autriche n'ait choisi le plus inopportun. Elle
a vu seulement l'impuissance actuelle de la Porte ; elle n'a pas songé
que cette impuissance, ainsi dénoncée et miôe au grand jour, ferait
naître d'autres ambitions, provoquerait d'autres prétentions que les
siennes, et que chacun se ruerait sur la Turquie. Nous avons la plus
grande sympathie pour l'Autriche, et la sienne nous est précieuse;
mais la vérité nous oblige à dire qu'elle a ouvert une crise très grave,
et qu'elle l'a fait par une sorte de dilettantisme diplomatique dont
l'intérêt sérieux nous échappe.
On ne se tromperait probablement pas beaucoup en attribuant
l'entreprise où elle s'est engagée au ministre remuant qui a remplacé
le comte Goluchowski au département des Affaires étrangères. M. le
baron d'^Erenthal est un homme intelligent et actif, qui veut faire
quelque chose, jouer un rôle, en faire jouer un à son pays, toutes
choses fort légitimes en elles-mêmes, mais qui le de^'iennent un
peu moins lorsqu'on cesse de concilier son intérêt particulier avec
l'intérêt général. Il n'y a pas encore assez longtemps que M. le
baron d'iErenthal dirige la diplomatie austro-hongroise pour qu'on
puisse porter sur lui un jugement définitif : toutefois il a manifesté
déjà le caractère de sa politique par deux entreprises successives
qui ont sans doute un lien assez intime l'une avec l'autre. On se
rappelle l'émotion qu'a causée naguère en Europe, et surtout en
Russie et dans les pays balkaniques, la nouvelle qu'un iradé du
Sultan avait attribué à l'Autriche-Hongrie la concession du chemin
de fer qui devait relier la Bosnie à Mitrovitza, c'est-à-dire à la Macé-
doine et à Salonique à travers le sandjak de Novibazar. La révolution
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Googh
J^rf,
REVUE. — CHRONIQUE. 951
ottomane a remis tout en question, la Jeune-Turquie ayant fait con-
naître son intention de soumettre cet iradé impérial, et quelques
autres encore, à la sanction parlementaire. C'était de sa part une im-
prudence, et la Jeune-Turquie en a commis malheureusement quelques
autres du môme genre. Ne voyant que la générosité et la pureté do
ses intentions patriotiques, elle ne s'est pas suffisanmient préoccupée
des inquiétudes qu'elle faisait nattre chez certaines puissanceSt
naturellement soucieuses de leurs propres intérêts. Qui sait si l'an-
nexion de l'Herzégovine et de la Bosnie n'est pas la réplique de M. le
baron d'JSrenthai à la décision de la Jeune-Turquie au sujet du che-
min de fer de Mitrovitza ? Le ministre autrichien n'est pas homme à
rester sur un échec, il recherche le succès, il le veut à tout prix. IL
n'a d'ailleurs pas renoncé à son chemin de fer. « Le tracé, a-t-il
dit aux Délégations, en est terminé et doit être soumis à une nou-
velle revision touchant la partie financière. » Et, dans une autre
partie de son discours, M. le baron d'^Erenthal adressant à la Porte
des conseils d'une bienveillance impérieuse, lui promet son appui
o dans une mesure d'autant plus large, dit-il, qu'elle aura observé
une attitude plus amicale à notre endroit et reconnu le bien
fondé de nos intérêts. » M. d'iErenthal ne se contente pas des dé-
pouilles de la Porte, U veut encore son amitié, il exige même qu'elle
reconnaisse qu'U a eu raison de la dépouiller.
Bien que la proclamation de l'indépendance bulgare ait précédé de
quelques heures l'annexion des provinces turques à rAutriche, on
peut dire que ceci a réellement engendré cela. Mais il n'y a pas dans
la nature de génération spontanée, et rien n'était mieux préparé que
l'affaire bulgare ; la plus petite secousse devait déclancher le mouve-
ment. Au cours de ses nombreux voyages dans l'Europe occidentale,
le prince Ferdinand ne s'était pas fait défaut de dire qu'étant le chef
des Bulgares il était bien obligé de les suivre, et que, s'il ne les
suivait pas, il pourrait an résulter pour lui des désagrémens très
fâcheux. Les mœurs de la Bulgarie sont encore très rudes : elles
comportent des mesures q[ui ont cessé d'être en usage dans des pays
plus occidentaux, et dont la moindre aurait été une révolution où la
prince aurait pu perdre sa couronne princière, faute d'avoir montré
assez d'audace pour en accepter ou pour en prendre une de roi.
n faut d'ailleurs rendre aux Bulgares, et nous l'avons fait sou-
vent, la justice qu'ils méritent : ils sont un peuple sérieux, labo-
rieux, courageux, tenace dans ses projets et encore plus dans scm
action, qui dispose d'une force militaire très respectable et oui a soa-
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9L'2 REVUE DES DEUX MONDES.
tenu, pendant plusieurs années, pour la constituer, un effort infini*
ment méritoire. Il n'y a sans doute pas au monde un autre peuple qui,
proportionnellement à sa population et à ses ressources financières,
ait fait autant que le peuple bulgare pour être, quand le moment
serait venu, à la hauteur de ses ambitions, qui sont grandes. La
Bulgarie était d'autant plus disposée à juger le moment venu, qu'elle
ne pouvait pas l'attendre beaucoup plus longtemps ; elle commençait
à plier sous son fardeau militaire; pour elle, il fallait aboutir ou
renoncer. Cette situation était parfaitement connue : nous l'avons
signalée nous-même, toutes les fois que nous avons parlé des
affaires d'Orient, comme un danger dont il fallait se préoccuper.
L'allumette autrichienne devait mettre le feu au baril de poudre bul-
gare ; U aurait môme suffi de beaucoup moins pour produire l'explo-
sion. Aussi sommes-nous moins sévères pour les Bulgares qu'on ne
Test généralement en Europe, surtout dans les pays où on juge à
propos de les rudoyer d'autant plus fort, au moins en paroles, qu'on
s'y croit tenu à plus de ménagemens pour l'Autriche. Le Bulgare est
« le pelé, le galeux, » d'où est venu tout le mal. Mais comment
aurait-il pu se retenir lui-môme, lorsque l'Autriche lui donnait le
plus entraînant de tous les conseils, celui dp l'exemple ? L'opinion
bulgare avait déjà reproché au prince Ferdinand d'avoir laissé échapper
une ou deux occasions dont, à notre avis, l'opportunité, était contes-
table ; mais l'opportunité de l'occasion actuelle ne pouvait pas l'être aux
yeux d'un peuple énergique, résolu et d'ailleurspeu chargé de scrupules,
comme l'ont été toujours les peuples commençans, et comme le sont
encore quelquefois les peuples vieillissans. L'événement était regret-
table, mais fatal. Si nos pacifistes, grands amateurs de désarmement,
ont encore des yeux pour voir, et une intelligence pour comprendre, la
leçon de choses que donne la Bulgarie ne saurait manquer de les
frapper. Voilà un tout petit peuple qui, au milieu du relâchement
général, s'est armé jusqu'aux dents; il a de bons soldats, de bons
officiers, d'excellens canons qu'il a achetés chez nous ; tout le monde
est obligé d'en tenir compte. Il marche, et rien ne l'arrête; et, s'il
faut dire toute notre pensée, nous craignons qu'il ne soit pas encore
au bout de son aventure. La gloire d'avoir un roi, un tsar même, à
la place d'un simple prince, le touche médiocrement, car c'est un
peuple de paysans qui se soucie peu de clinquant. Son indépen-
dance môme ne lui donne qu'une satisfaction insuffisante, car il
Vavait déjà et sa vassalité était purement fictive; il lui importe assez
peu que M. Guéchof soit désormais invité aux dîners diplomatiques.
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REVUE. — CHRONIQUE. 953
Ces avanlagos risquent de lui paraître négligeables, surtout s'il
les compare à ce que lui a coûté son armée. La Bulgarie reste
inquiétante : elle n*a probablement pas dit son dernier mot, elle
n'a pas fait son dernier geste, et qui sait si l'annonce d'une
conférence prochaine ne la déterminera pas & brusquer encore les
événemens? Nous lisions l'autre jour, dans le 7'emps, une conver-
sation suggestive que M. Stancioff, son ministre à Paris, avait
avec un rédacteur de ce journal, M. Georges Villiers. « Le gouver-
nement bulgare, disait M. Stancioff, fera tout ce qui dépend de lui
pour que la paix ne soit pas troublée dans la péninsule des Balkans.
Toutefois, — et je vous prie de ne point voir dans cette réserve
une menace, — nous n'hésiterions pas à Intervenir si ime cause
sérieuse et grave nous y obligeait... J'entends par là ce que la
conférence de La Haye a prévu lorsqu'elle a exclu, en matière d'ar-
bitrage, les cas qui mettent en cause l'honneur et les intérêts
vitaux. » Ainsi la paix de l'Orient, et peut-être de l'Europe, est à la
merci d'un froissement que la Bulgarie sentirait dans son honneur ou
dans ses intérêts. « Permettez-moi, a conclu M, Stancioff, de vous
dire en terminant qu'il est à mon avis nécessaire et même urgent
que les « grands » prennent une décision rapide sur leur attitude
dans les Balkans, car la situation à l'heure actuelle est telle que le
« bal sur un volcan » pourrait mal tourner. »
Nous parlerons bientôt de ceux que M. Stancioff appelle les
« grands, » et de ce qu'ils ont à faire : épuisons d'abord ce qui
nous reste à dire des petits. La Serbie, en apprenant l'annexion
par l'Autriche de l'Herzégovine et de la Bosnie, a éprouvé une émo-
tion violente que l'opinion a exprimée sans ménagement. Des cris
de guerre ont été poussés dans les rues, au milieu d'une agitation
extrême qui, loin de s'apaiser, s'exalte chaque jour davantage. Rien
de plus naturel, de plus légitime que les appréhensions qu'on
éprouve à Belgrade, car la majorité des Bosniaques sont des Serbes,
et le jour où ils seront incorporés à l'Empire austro-hongrois, c'en
sera fait des rêves qui avaient pour objet de ressusciter la Grande
Serbie. Tous les peuples balkaniques, on le sait, font en lisant leur
histoire des rêves du même genre ; mais seuls les Bulgares se sont
mis en mesure de réaliser une partie des leurs. Les Serbes ne
parlent de rien moins que de partir en guerre contre l'Autriche :
ont-ils pour cela une armée suffisante, même avec l'appui qu'Us
demandent au Monténégro, et que le Monténégro leur promet, dit-on?
(Juand les traités sont déchirés, il n'y a pas d'autre question que
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954 REVUE DES DEUX MONDES.
celle-là : a-i-on une armée? L'Europe a donné aux Serbes des oonseils
de modération et de prudence : ils feront bien de les suivre, et nous
sommes convaincus que les Monténégrins les suivront, car le prince
Nicolas est prudent. Mais lui aussi déclare supprimé l'article du traité
de Berlin qui concerne le Monténégro, et qui met le protectorat
autrichien sur le port d'Antivari, après l'avoir neutralisé ainsi que
la région voisine. Les Serbes, les Monténégrins, est-ce tout? Non,
il y a encore les Grecs. L'Ue de Crète se soulève et demande son
annexion au royaume hellénique. Que fera celui-ci? Depuis quelque
temps, un rapprochement presque intime s'est produit entre la Grèce
et la Porte : on pourrait donc croire que la première hésitera à se
mettre ostensiblement parmi les détrousseurs de la seconde. La Crète
ne saurait lui échapper, elle n'a qu'à attendre : mais la tentation est
forte poiu* elle. Si elle y résiste, ce sera sans doute à cause de la diffi-
culté matérielle de l'opération. Il y a encore à La Canée des troupes
européennes qui y maintiennent le statu quo. De plus, la Crète est
une II9, et la Grèce n'est pas maltresse de la mer. Comprend-on main-
tenant pourquoi, malgré le désir commun de la Crète et de la Grèce,
les puissances ont toujours ajourné [la fusion de l'une avec l'autre?
Elles savaient fort bien que, si la Crète était abandonnée à la Grèce,
tous les autres pays balkaniques demanderaient des compensations :
on aurait vu se déchaîner quelques années plus tôt le mouvement
d'aujourd'hui. Mais il n'y a plus à craindre qu'il se déchaîne, c'est
fait, et il sera sans doute impossible de s'opposer longtemps encore
à l'attribution de la Crète à la Grèce.
Seulement, il faut pour cela quelques formes, précisément celles
q[ui ont manqué jusqu'ici aux résolutions unilatérales prises et exé-
cutées par^ l'Autriche et l$i Bulgarie. Ce serait un triste début pour
le XX' siècle que la violation pure et simple, par quelques puissances
grandes ou petites, d'un des plus importans traités auxquels, au cours
du XIX', l'Europe a mis solennellement sa signature : il faudrait en
tirer la conclusion que la force règne seule et que le droit a cessé
d'exister. Aussi quelques puissances ont-elles pensé tout de suite
que le consentement de toutes pouvait seul modifier ou détruire au-
jourd'hui ce qu'il avait établi autrefois, et qu'une conférence était
indispensable pour corriger l'œuvre du Congrès de Berlin. De nom-
breux précédens se présentaient; on en a cité un qui, effectivement,
est topique et dispense de tous les autres : celui de la conférence
de Londres, réunie en 1871 en pleine guerre franco-allemande, à la
suite de la dénonciation par la Russie de l'article du traité de Paris
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REVUE. — CHRONIQUE. 955
qui lui interdisait d*avoir une flotte de guerre dans la Mer-Noire.
L'Autriche a été alors une des puissances les plus ardentes à soutenir
le principe que l'Europe pouvait seule défaire ce qu'elle avait fait,
principe que la Conférence énonça en termes formels. Ce qui était
vrai en 1871 Test encore aujourd'hui. La Russie» en dénonçant
l'article du traité de 1856 qui neutralisait la Mer-Noire, avait écrit auda-
deusement : « Les altérations qu'ont subies, durant ces dernières
années, les transactions considérées comme le fondement de l'équi-
libre de l'Europe, ont placé le Cabinet impérial dans la nécessité
d'examiner les conséquences qui en résultent pour la position poli-
tique de la Russie... Il serait difficile d'affirmer que le droit écrit,
fondé sur le respect des traités, comme base du droit public et règle
des rapports entre les Etats, ait conservé la môme sanction morale
qu'il a pu avoir en d'autres temps. » Le prince Gortschakoff, auteur de
cette dépêche, avait fait au cours de sa longue carrière un certain
nombre d'observations qoï lui auraient permis de défendre son opinion
sur l'affaiblissement de tous les principes : cependant il finit par se
rallier lui-même à l'idée de réunir une conférence où d'ailleurs satisfac-
tion lui a été donnée, comme elle sera demain donnée à l'Autriche si elle
consent à son tour à se rendre à Tappel qui lui est adressé parla Rus-
sie. La situation est, en effet, complètement retournée: c'est la Russie
qui propose aujourd'hui de réunir une conférence. La proposition russe
a été aussitôt accueillie par nous, et sans doute elle le sera finalement
par les autres puissances ; toutefois, quelques hésitations se sont pro-
duites au premier moment, et elles ne sont pas encore tout à fait dissi-
pées. Au surplus, ces hésitations sont assez naturelles. Elles le sont de
la part de l'Autriche qui n'admet pas qu'on remette en cause ce qu'elle
a fait ; elles le sont encore plus de la part de l'Angleterre, qui de-
mande quel sera le programme de la Conférence, et s'il est possible
de le limiter strictement. Il est certainement possible de limiter le
programme de la Conférence, et ill'est aussi de donner toute sécurité
à l'Autriche. Que l'Autriche ait eu tort ou raison d'annexer l'Herzé-
govine et la Bosnie, le fait est accompli ; elle est engagée : per-
sonne ne lui demandera de renoncer à ce qu'elle a pris, n semble
même que la Porte, dont l'attitude a été très digne dans cette suite
d'événemens si douloureux pour elle, se soit appliquée à écarter les
objections à la Conférence qui auraient pu être faites à Vienne. Elle
a protesté auprès des puissances contre l'acte bulgare, mais c'est à
l'Autriche seule qu'elle a adressé sa protestation contre l'annexion
des deux provinces, se réservant sans doute de traiter directement
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9S6 REVUE DES DEUX MONDES.
la question avec le gouvernement autrichien. L'Europe ne saurait
toutefois rignorer et s'en désintéresser. Le gouvernement ottoman
avait déjà beaucoup de sympathies; il s'en est acquis de nouvelles,
et nous espérons qu'elles lui resteront fldèles, par le sang-froid et
la modération dont il a fait preuve. Un premier mouvement aurait
pu Tentratner à déclarer à la Bulgarie une guerre dont il aurait été
difficile de mesurer les conséquences; il a préféré remettre sa cause
entre les mains des puissances signataires du traité de Berlin ; n'est-ce
pas à elles, en effet, qu'il appartient de défendre leur œuvre ou de la
restaurer?
Mais quelles sont les vues ultérieures des puissances les plus
favorables à la Conférence, et de la Russie en particulier? La Porte
estime qu'elle seule a souffert des modifications qui ont été appor-
tées au traité de Berlin, et qu'elle seule par conséquent a droit à des
compensations. On peut d'autant moins contester à la Porte la légiti^
mité du point de vue où elle se place que, si d'autres puissances
demandent des compensations, il est fort à craindre que ce ne soit sur
elle qu'on les prélève pour les leur donner : convenons que ce serait
là un singulier résultat de l'œuvre de la Conférence. C'est pourtant
celui vers lequel on s'achemine. La première de toutes, la Russie
demande une compensation qu'elle cherche et qu'elle trouve dans la
liberté des Détroits, de sorte qu'il ne s'agit plus seulement de chan-
ger le traité de Berlin, mais encore plusieurs de ceux qui l'ont pré-
cédé.
Nous avons des liens trop intimes avec la Russie pour discuter
en ce moment sa prétention. Qui sait pourtant si elle ne se trompe
pas sur son propre intérêt et si elle n'a pas actuellement plus à
perdre qu'à gagner à la libre circulation des navires de guerre à
travers les Détroits? De vieux souvenirs entretiennent ici des préju-
gés dont nous parlerons peut-être un jour à loisir. A Saint-Péters-
bourg même, on commence à se demander si la politique des com-
pensations est la meilleure et si on ne risque pas d'y trouver des
surprises désagréables. On a beaucoup remarqué les articles du
Novoié Vremia qui conseillent à la Russie et à ses amis de montrer un
désintéressement absolu : n'auraient-ils pas plus d'autorité sur la
Conférence s'ils n'avaient rien à revendiquer pour eux et s'ils par-
laient seulement au nom du droit ? Gela ne vaudrait-il pas mieux que
de se laisser conduire par des considérations d'amour-propre ? La
vérité est qu'en ce moment, conmie il y a quelques mois, la Russie
- est laissé devancer par l'Autriche dans les Balkans et qu'elle veut la
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REVUE. — CHRONIQUE. 937
rattraper ou en avoir Tair-Il y a quelques mois, M. le baron d'iEren-
ihal avait imaginé Taffaire du chemin de fer de Mitrovitza : il en est
résulté à Saint-Pétersbourg l'émotion que nous avons rappelée, et
tout de suite le gouvernement russe a pris en main rafiTaire du che-
min de fer transversal entre le Danube et TAdriatique. Chose curieuse,
M. le baron d'^Erenthal avait averti M. Isvolski de ses intentions;
mais celui-ci, ayant fait des réserves, avait cru que le projet autri-
chien n'aurait pas de suites. Chose plus curieuse encore, dans la nou-
velle affaire, celle de Tannexion de l'Herzégovine et de la Bosnie,
M. le baron d'^Erenthal avait encore averti M. Isvolski ; mais celui-ci
n'avait pas compris que les choses dussent marcher aussi vite, et il
n'en avait, dit-on, parlé à personne : la rapidité de l'événement l'a
ensuite surpris. La Bruyère, en faisant le portrait du « ministre »
ou du « plénipotentiaire, » — en d'autres* termes, du diplomate, —
dit que, dans certains cas, il a intérêt à « cacher une vérité en l'an-
nonçant, parce qu'il lui importe qu'il l'ait dite et qu'elle ne soit pas
crue. » n semble que M. le baron d'iErenthal abuse un peu de ce
procédé à l'égard de M. Isvolski, et que celui-ci mette une étonnante
complaisance à en assurer toujours le succès. M. Isvolski veut au-
jourd'hui prendre brillamment sa revanche en donnant à la Russie
une grande satisfaction morale. Soit : mais comment ne pas con-
stater que la clôture des Détroits était favorable à la Turquie et que
leur liberté apportera un amoindrissement à sa sécurité? Si la Porte
se trouve obligée, — et un peu plus tôt ou un peu plus tard elle le
sera , — de céder la Crète à la Grèce, c'est encore elle qui fournira
une compensation. Qui sait si l'Italie ne lui en demandera pas à
son tour? A cela près, que de compensations lui seront dues à elle-
même I Mais où les prendra-t-on pour les lui donner? Nous ne nous
chargerons pas de le dire. A ce point de vue, l'Autriche s'est exé-
cutée assez galamment ; elle a évacué Novibazar et l'a restitué à la
pleine souveraineté de la Porte. Est-elle tout à fait quitte envers
celle-ci, c'est chose à voir? mais enfin, après avoir donné le mauvais
exemple, elle a donné le bon. Seulement, ce bon exemple sera diffi-
cile à suivre, car tout le monde n'a pas un sandjak à évacuer. Disons-
le .en passant : la Porte a sans doute apprécié cette restitution plus
vivement qu'elle ne l'a manifesté. Combien de fols n'a-t-on pas répété
que jamais, jamais, la chrétienté ne rendrait à l'Islam un territoire
qu'elle lui avait pris! C'était presque devenu un principe du droit
public. Pour la première fois, une exception a été faite à ce pré-
tendu principe. Le sandjak de Novibazar est un petit territoire, mais
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958 REVUE DES DEUX MONDES.
il est bien situé, et à côté de l'intérêt matériel, sa restitution a un
intérêt moral qui n'est pas négligeable.
Au moment où nous sommes, les résolutions ,de certaines puis-
sances au sujet de la Conférence restent incertaines. Que décidera
ritalie? Que décidera même TAngleterre? La politique italienne est
encore enveloppée de nuages assez épais. Celle de 1 Angleterre est
beaucoup pins claire : aussi les difficultés qu'elle rencontre y appa-
raissent-elles mieux. Quant à l'Allemagne, qui n'a peut-être pas vu
les derniers événemens d'un œil enchanté, mais qui ne peut pas
abandonner son allié dans l'ayanture où il s'est engagé, elle confor-
mera sa décision à celle de l'Autriche. Nous avons, nous aussi, on
allié et des amis, et, dès lors, le même intérêt que l'Allemagne à ce
que nos alliance et amitiés sortent intactes de l'épreuve qu'elles
traversent. A cet intérêt vient s'ajouter celui que nous portons à
l'Empire ottoman, à son intégrité, à son indépendance, intérêt que
les aspirations généreuses de la Jeune-Turquie ont encore accru
dans ces derniers temps. Enfin, il y en a un dernier qui peut-être les
domine tous, parce que ceux qui l'abandonnent en souffrent un jour
ou Tautre, c'est celui du droit. Le droit résulte, dans Tordre d'idées
où nous sommes, des traités librement débattus et consentis : c'est
lui, et lui seul, qui distingue la civilisation de la barbarie. Le droit
vient de recevoir de cruelles entorses, et il sera sans doute diffi-
cile de le redresser complètement. Nous devons cependant essayer
de le faire, et comment s'y prendre en dehors soit d'ime conférence,
soit de négociations qui rétabliront, pour quelques années, sur des
bases nouvelles, l'édifice ébranlé, déséquilibré, disloqué, du traité
de 1878 ? Ce traité est très vieux au bout de trente ans. Sa durée se
serait prolongée quelque temps encore si aucun incident n'était venu
révéler le secret de sa caducité ;, mais il aurait fallu lui appliquer le
vers cél«>bre :
N'y touchez pas, il est brisé.
FRANas Chàrmbs.
Directeur-Gérant f
UNIVER^ITV
^Auvc^Hsf^^^ Francis Charmes.
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CINQUIÈME PÉRIODE. — LXXVHI» ANNÉE
TABLE DES MATIÈRES
QUARANTE-SEPTIÈME VOLUME
SEPTEMBRE — OCTOBRE
Livraison du 1*' Septembre.
PaffM
LsTTRBS uvÉDiTBs DE Jban-Jacqcbs Roussbau, publiées par M. Philippb
GODET. — 1 5
L'ËNEROIB AMéRICAIIfB, u'aPRÈS LBS PLUS RÉCBNTBS OBSERVATIONS, p&T M. FlRMIN
ROZ 43
i^ Flambeau, première partie, par ALBÉRICH-CHABROL 81
La Turquie nouvelle, par M. René PINON 125
Di l'Éducation de l'artiste, par M. Emile MICHEL, de l'Académie des
Beaux-Arts 159
Les Origines du Gulturkampf allemand. — VL L'Allemagne et le Concile
du Vatican, par M. Georges GOYAU 191
Chronique de la quinzaine, histoire poutiqub, par M. Francis CHARMES,
de TAcadémie française 2i9
Livraison du 15 Septembre.
Le CoNGRis DE Berlin. — \. La guerre et les préliminaires du congrès,
par M. Gabriel IIANOTAUX, de l'Académie française 241
Le Flambeau, deuxième partie, par ALBÉRICH-CHABROL 281
Lamartine orateur. — De l'entrée a la Chambre au banquet des Girondins
(1834-1847). — Lettres inédites, par M. René DOUMIC 325
Le mirage oriental, par M. Louis BERTRAND 353
Les riches depuis sept cents ans. — VII. Honoraires des avocats, par
M. le vicomte Georges D'AVENEL 376
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960 REVUE DES DEUX MOfVDES.
L'OEcvRi oi GiVAiRT, par M. Ch.-M. WIDOB . 39^
Lis TRA5SF0RMATI0KS DB L'a G RI CULTURE. — V. La CAISB VITICOLB, par M. ViCTOR
DU BLED 411
PoÉsiKS, par M. Gboroks LAPENESTRE, de rAcadémie des Beaux-Arts. . . 447
ReTUBS ÉTHA5GÈRBS. — Ux TOURIBTl FTALIBN ES PrAKCB SOUS FrARÇOIS 1*,
par M. T. DE WYZEVVA 457
Chronique de la Qui!fZAniB, histoirb POLniQUB, par M. Frakcis CHARMES,
de rAcadémie française 469
Livraison du 1*' Octobre.
Le Co:«GBè8 Di Berl». — IL Lb CoircRis, par M. Gabrul HANOTAUI,
de l'Académie française 481
Le Flambeau, troisième partie, par ALBÉRICH-CHABROL 515
Lettres rv^oms de Jeah-Jacqubs Rousseau, publiées par M. Phiuppi
GODET. — II 5«3
U5E PRiHCEssB CONSPIRATRICE SOCS LA RÉGENCE, par M. le général DE PIÉPAPE. 596
Lettres écrites du scd db l'Inde. — VIT. Les Pagodes du sud : Trichino>
poly, — l'île de Sriringam, — Madura, par M. Maurice MAINDRON. . . 634
La Propriété artistique et littérairb a la conférencb db Bbrun, par
M. Lotis DELZONS 669
Les Metteurs en scène, par Mrs Edith WHARTON 69S
Chronique de la quinzainb, histoire poutiqub, par M. Franus CHARMES,
de l'Académie française 709
Livraison du 15 Octobre.
Lb Flambeao, dernière partie, par ALBÉRICH-CHABROL 721
Nicolas I- et Louis- Philippe. — I. 1830-1831, par M. F. DE MARTEXS.. . 769
L'Kté du Nord. — Do golfe de Bothnie aux îles Lofoten, par M. André
BELLE3S0RT . 800
L'exil et la mort du général Moreac. — I. Morbac et la co.xspiration de
Georges, par M. Ernest DAUDET. . 833
L'Idée mystique dans l'oecvhb db Richard Wagner, par M. Edouard SCHURÉ. 867
Les Soctétés coopératives db consommation, par M. Joseph CERNESSON. . 891-
Revues étrangères. — Pierre Brbughbl le Vieux et l'art de son temps,
par M. T. DE WYZEWA 924
Revue musicale. — JEAN-PnaiPPE Rameau, d'après des publications récentes,
par M. Camille BELLAIGUE ' 935
Chronique db la quinzaine, histoire poutiqub, par M. Francis CHARMES,
de l'Académie française 947
ParU. — Tjp. Paium Rsiiot;A&x>, 19, rue des Saints-Pèrea. — 48011.
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